Neuf heures zéro huit - Hélène MAS - E-Book

Neuf heures zéro huit E-Book

Hélène Mas

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Beschreibung

Tout a commencé quand je l'ai rencontrée. Pas réellement, non, juste sa photo comme ça encadrée sur le bureau de mon directeur. Ça n'a l'air de rien au premier abord, tellement anecdotique même. Pourtant, c'est à partir de ce jour-là qu'elle a commencé à me hanter jour et nuit. Pour quelles raisons a-t-elle disparu en abandonnant tout derrière elle ? Pourquoi l'enquêteur missionné par sa famille ne parvient-il pas à retrouver sa trace ? Que s'est-il passé ce soir-là du seize décembre ? Et si pour obtenir mes réponses, il me fallait me lancer moi-même à sa recherche...

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Table des matières

Prologue

Première partie

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1

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2

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Deuxième partie

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Troisième partie

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Épilogue

Prologue

Assis à son bureau, il referme minutieusement une enveloppe d’une belle couleur écrue dont le papier épais reflète sa qualité. La retournant, il y colle un timbre, puis se saisissant d’un élégant stylo, il y inscrit dans une écriture soignée : « Maître Nicholas CHAUR » ainsi qu’une adresse. Reposant le tout, il contemple un instant ce pli qu’il venait de rédiger avant de se redresser, plus serein à présent.

Abandonnant l’enveloppe sur le plateau de bois brun, il quitte la modeste pièce tout en éteignant la lumière derrière lui, laissant l’obscurité et le silence de la nuit reprendre sa place.

Première partie

.1.

Assis dans le lit, appuyé contre le dossier, je regarde dans le vague devant moi, pensif. En me concentrant un peu, je peux distinguer les quelques retouches de couleur qui avaient été appliquées en certains endroits au bas du mur après une réparation ciblée. Une fuite d’eau dans la salle de bain du voisin si j’ai bien suivi l’histoire.

— Nathan, tu m’écoutes ?

Je reprends pied dans la réalité, m’extrayant de toutes ces réflexions qui me traversent l’esprit à cet instant. Distraitement, je tourne la tête vers la femme allongée à mes côtés. Malgré toutes ces pensées qui m’occupent, je n’ignore pas qu’elle tente depuis tout à l’heure d’attirer mon attention. J’en laisse échapper un soupir. Nous avons beau nous voir de temps à autre pour passer la nuit ensemble, cela ne reste pour moi qu’une relation purement charnelle. Je n’ai aucunement l’envie de m’impliquer plus. Je ne me suis jamais impliqué plus d’ailleurs, cela ne m’intéresse pas. Je ne souhaite pas vivre ce qu’a vécu mon père.

— Nathan ! s’exaspère-t-elle ouvertement à présent.

Ses yeux me fixent, reflet parfait de son agacement. Un agacement dont la cause ne m’est pas inconnue. Je sais pertinemment qu’elle ne comprend pas pourquoi elle ne me passionne pas plus que ça, en dépit de ses mensurations de mannequins et de ses formes plus qu’avantageuses. Sans doute avait-elle imaginé que j’aurais changé d’avis après quelque temps. Pensait-elle vraiment que je l’aurais emmenée partout avec moi afin de l’exhiber aux yeux de tous aussi fièrement qu’un coq coquelinant à n’en plus finir devant sa bassecour ? Très peu pour moi.

Après avoir laissé errer mon regard sur son corps dénudé, en partie recouvert par le drap blanc froissé du lit, je songe que je n’ai cure de sa morphologie même dans sa tenue d’Eve. Sans bien m’en rendre compte, je m’assieds au bord du lit. Durant quelques secondes, je reste immobile, profitant simplement de la sensation de l’épaisse moquette sous mes pieds nus avant de soupirer de nouveau et de me lever.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Sans lui accorder la moindre attention, j’attrape mes habits éparpillés au sol pour m’en vêtir.

— Nathan !

Du coin de l’œil, je la vois s’asseoir à son tour dans le lit, son lit, sans doute pour tenter de comprendre ce qui me prend tout à coup. En vain d’après son expression. À vrai dire, je n’en sais moi-même fichtrement rien.

Saisissant nonchalamment ma veste en cuir, je me dirige vers la porte.

— Nathaniaël !

Me crispant à cette interpellation, je serre les mâchoires et lui jette un regard noir par-dessus mon épaule. Mais cela n’eut pas l’air de la refroidir suffisamment.

— Si tu passes cette porte, c’est fini ! Je n’en peux plus de ton indifférence permanente ! Quand vas-tu arrêter de ne me considérer que comme une activité extraprofessionnelle ?

Je ne peux m’empêcher d’esquisser un petit sourire en coin à cette comparaison avant d’ouvrir la porte et de quitter la pièce sans lui adresser d’autres regards. Je me rends compte que cette décision était déjà actée dans mon esprit depuis quelque temps. Sans doute a-t-il fallu un élément déclencheur, dont j’ignore moi-même l’origine, pour laisser derrière moi cette énième relation.

Près de mon cruiser en chauffe, je remonte la fermeture éclair de ma veste dans un frisson. La nuit se révèle plus fraiche que je ne l’imaginais. Attrapant mon casque, je l’enfile, enfourche ma moto et engage la première pour rejoindre la route. Je sais que je ne reviendrai pas.

Sortant de la salle de bain, je gagne mon salon tout en achevant de me sécher les cheveux à l’aide d’une serviette. Passant devant mon bureau, je vérifie que mon matériel de photographie est bien éteint, puis je le range dans son étui.

Atteignant la cuisine, j’ouvre le réfrigérateur pour y attraper une bouteille de thé glacé. Ôtant le bouchon, je la porte directement à mes lèvres en même temps que je jette un ultime coup d’œil au courrier aimanté sur la porte : ma lettre d’embauche.

Entrant dans ma chambre, je lance plus que je ne dépose ma serviette sur une chaise. Dans un soupir désabusé, je m’assieds au bord de mon lit et reste un instant immobile avant de sourire amusé. Je n’ai jamais invité personne chez moi et encore moins depuis que j’avais emménagé à Soissons. Si je l’avais fait, les femmes avec lesquelles j’avais couché n’auraient eu aucun mal à comprendre que je n’attendais strictement rien d’elles. Je ne possède comme unique couchage qu’un lit simple, preuve de cette liberté que je souhaite conserver.

Tendant la main vers la lampe de chevet pour l’éteindre, mon regard se porte comme chaque fois sur le cadre photo posé sur ma table de nuit. Sur ce cliché, une femme aux longs cheveux bruns assise dans l’herbe au milieu des coquelicots tient dans ses bras un petit garçon aux boucles noires et aux yeux rieurs. Je souris, nostalgique, en me remémorant ce pique-nique printanier improvisé dans un champ.

— Bonne nuit, maman.

.2.

Passant à moto un large portail, je me gare près d’une entrée surmontée d’un chic et grand écriteau « Les Dentelles O’Bruna ».

Coupant le contact, j’enlève mon casque et le pose machinalement sur le réservoir. Je sens, plus que je ne les vois, les regards intrigués d’employés arrivant au même moment. Je ne m’en préoccupe pas. Malgré ma veste en cuir, j’avais pris soin de m’habiller élégamment. D’un naturel confiant, je m’avance vers l’entrée de la société d’un pas assuré, ma sacoche en bandoulière sur l’épaule.

Confortablement assis dans un fauteuil dans le hall de l’entreprise, j’observe la réceptionniste qui s’affaire déjà à trier bon nombre de documents derrière son comptoir.

Le téléphone sonne, l’interrompant dans son rangement. Elle décroche et cale aussitôt le combiné entre son oreille et son épaule.

— Société les dentelles O’Bruna, Cindy à votre écoute, en quoi puis-je vous être utile ?

Elle récupère les documents qu’elle avait délaissés quelques secondes plus tôt et les tapote sur son bureau pour les égaliser.

— Oui, c’est exact.

Elle se saisit d’une agrafeuse.

— Nous avons bien reçu vos échantillons, effectivement.

Elle agrafe les documents.

— Veuillez patienter un instant, s’il vous plaît, je vais voir si monsieur Clément est disponible.

Reposant l’agrafeuse et les documents, elle appuie sur l’une des touches du téléphone et n’attend que quelques secondes avant de reprendre la parole.

— Monsieur Clément, un appel pour vous au sujet des échantillons de couleurs d’hier. Souhaitez-vous que je vous le transfère ?

Elle hoche la tête.

— Entendu, monsieur Clément.

Sa phrase à peine achevée, la réceptionniste rebascule avec son précédent interlocuteur.

— Je vous remercie d’avoir patienté. Monsieur Clément est disponible, je transfère votre appel. Bonne journée, monsieur.

L’agente d’accueil tape sur l’une des touches du téléphone et raccroche avant de reprendre les documents agrafés devant elle pour les déposer dans l’une des bannettes présentes sur le comptoir.

Me désintéressant d’elle qui paraît maitriser sur le bout des doigts son travail, je jette un coup d’œil à ma montre. Huit heures trente.

Relevant la tête au son d’un bruit de pas, j’aperçois un homme grand et fin arriver. Il semble n’avoir que quelques années à peine de plus que moi. Il se dirige droit vers la réceptionniste à laquelle il glisse quelques mots en se penchant légèrement. La femme hoche la tête et me désigne, moi. Je comprends sans peine qu’il ne m’avait pas encore vu. Celui-ci me détaille de la tête aux pieds un court instant avant de remercier l’agente d’accueil d’une brève salutation.

Mais celle-ci ne se préoccupe déjà plus de lui, se saisissant aussitôt d’autres documents non loin d’elle.

Par politesse, je me lève à l’approche de l’homme.

— Bienvenue chez nous, monsieur Cardif, me serre-t-il la main dans une poigne énergique. Je suis Gabriel O’Bruna, directeur marketing de l’entreprise et directeur général par intermittence lorsque mon père est absent. Je vous attendais avec impatience, j’ai bien besoin d’un bras droit depuis quelque temps et vous m’êtes apparu comme le plus à même de jouer ce rôle. Je ne vais pas vous cacher que votre CV figure de loin comme le plus intéressant que j’ai eu entre les mains jusqu’à présent.

Malgré cet éloge, je reste de marbre.

— Enchanté, monsieur O’Bruna, je ferai de mon mieux pour vous épauler. Et appelez-moi « Nathan », je vous prie.

— Entendu, Nathan, et ici tout le monde m’appelle Gabriel.

Gabriel O’Bruna me conduit jusqu’à un open-space. Les employés déjà présents derrière leur bureau lèvent la tête un court instant vers nous, puis se replongent dans leur travail. Une ambiance paisible et studieuse règne dans la salle ce qui me plaît tout à fait.

Marchant dans les pas de mon supérieur hiérarchique, je poursuis ma route à travers la vaste pièce. Gabriel s’arrête bientôt devant un bureau inoccupé avant de se tourner vers moi.

— Voici votre seconde maison, Nathan. Je vous laisse vous installer et ensuite rejoignez-moi dans mon antre, là-bas, me désigne-t-il une porte vitrée à quelques mètres de nous. Je vous brieferai sur le fonctionnement de l’entreprise avant de vous attribuer vos premières tâches.

Acquiesçant, je me retrouve presque aussitôt seul.

Déposant ma sacoche au pied de mon nouveau bureau, je jette un regard autour de moi. Dans cet open-space se trouve également l’équipe commerciale qui me souhaite de loin la bienvenue. Je leur réponds par un simple hochement de tête, avare de paroles pour le moment. Je récupère ensuite sur le plateau en bois sombre des cartes de visite déjà estampillées à mon nom. Je les déplace près de mon ordinateur tout en songeant qu’ils n’ont pas perdu de temps.

Je n’omets pas d’en prélever une au passage pour la regarder de plus près avant de machinalement la glisser dans l’une des poches intérieures de mon cuir.

— Nouveau boulot, nouvelle vie.

Cet encouragement que je me murmure m’aide à espérer que je trouve enfin une voie qui me convient.

.3.

De nombreux dossiers s’étalent déjà sur mon bureau tandis que je passe d’un document à l’autre sur mon ordinateur. Sans quitter l’écran des yeux, j’attrape mon gobelet de café pour en boire une gorgée.

— Nathan, tu viens prendre une pause deux minutes ?

Je réponds sans même relever la tête.

— Non, pas tout de suite, je voudrais terminer ce dossier aujourd’hui sans faute.

Le téléphone de mon poste de travail sonnant, j’y jette un rapide coup d’œil. Il s’agit d’un numéro interne que je connais bien à présent et qui m’incite à décrocher sans attendre.

— Oui, Augustin ?

— La documentation pour Bordeaux est prête si tu souhaites passer la récupérer.

— Entendu, je te remercie, j’arrive d’ici dix minutes.

En rentrant chez moi ce soir-là, je grignote rapidement un encas trouvé au fond de mon réfrigérateur. Me rendant ensuite directement dans ma chambre, je m’écroule sur mon lit, harassé. Le travail m’apparaît toujours comme une bonne échappatoire quoi que l’on puisse dire.

C’est en songeant à cela que bien évidemment mon téléphone sonne, me rappelant la matérialité de ma vie personnelle.

Une fois.

Deux fois.

Trois fois.

Puis vient l’habituelle vibration indiquant que ma boite vocale contient un nouveau message. Attrapant mollement mon portable, je pianote dessus à l’aveugle et déclenche le répondeur avant de mettre le haut-parleur.

Trois nouveaux messages m’attendaient.

« Reçu aujourd’hui à 09h15 du 07.xx.xx.xx.26 »

« Hello, Nathan, c’est Jérèm’ ! On prévoit de se retrouver tous ensemble le weekend prochain sur Paris et bien évidemment, on t’attend ! On ira au bistrot habituel. Ah oui, et il y aura aussi cette grande brune qui aimerait passer du temps avec toi. Mégane ou Morgane, je ne me souviens plus trop. Bref, envoie-moi un message pour me confirmer que tu as bien eu mon appel, s’te plaît ! »

« Appuyez sur 1 pour réécouter ce message… »

Je clique sur l’un des chiffres sans attendre la fin des indications du répondeur.

« Message effacé »

« Reçu aujourd’hui à 11h36 du 06.xx.xx.33 »

La voix grinçante d’une femme s’élève dans la chambre.

« Nathaniaël, puisque tu ne m’as pas rappelé une seule fois depuis que tu es parti comme un sauvage, c’est inutile de tenter de me recontacter à présent ! Et pour ton information, c’est moi qui te quitte ! »

Le visage toujours enfoui dans les tréfonds de mon oreiller, je lève un pouce entendeur : pas de problème pour moi, je l’avais déjà oubliée de toute façon.

« Message effacé »

« Reçu aujourd’hui à 18h42 du 06.xx.xx.xx.27 »

« Bonjour, mon fils, c’est papa. Enfin, j’imagine que tu le sais puisque tu dois voir mon nom s’afficher. J’aimerais bien avoir de tes nouvelles un peu, je n’en ai plus depuis que tu as commencé ton nouveau travail. Ça te plaît alors ? On pourrait monter un weekend avec Marie pour te rendre visite, qu’est-ce que tu en penses ? Et si tu veux… »

Je coupe mon téléphone, la fin ne m’intéressant pas. Restant immobile, je me laisse bercer par le silence régnant en maître en ces lieux.

.4.

En pleine écriture d’un courriel, je m’arrête soudainement de taper sur mon clavier pour relever la tête. Alors que quelques secondes plus tôt s’entendait encore le bruit habituel des stylos, des documents et des dossiers qui sont pris, déplacés ou posés, ainsi que le cliquetis effréné des doigts courant sur les touches d’ordinateurs surmontés par moment par des discussions sur des projets en cours, un calme déroutant s’était installé sans prévenir. Observant autour de moi afin d’identifier l’origine de cet arrêt subit, j’interroge du regard Daniel, l’un de mes collègues de travail, dont le bureau se veut pratiquement face au mien.

— Le père O’Bruna vient d’arriver.

Cette réponse murmurée si bas m’amène à douter un instant de ses paroles.

Le « père O’Bruna » ?

Le patron ?

C’est vrai que depuis mon embauche, je ne l’ai toujours pas rencontré. Je tente de l’imaginer un peu à l’image de Gabriel, mais sans bien comprendre en revanche la cause de ce silence pesant.

— Et il ressemble à quoi ce « père O’Bruna » pour que vous vous soyez tous tus ? Il se montre impitoyable envers les employés bruyants, c’est ça ?

Je n’obtiens pour seule réponse qu’un hochement de tête négatif ainsi qu’une grimace ennuyée.

Je vais pour poser une question supplémentaire quand du bruit en provenance de l’entrée principale de notre open-space me parvient. Quelqu’un approche. Ou plutôt « des » personnes approchent ?

Fixant la porte, je me demande ce qui va en surgir pour que tous en soient presque à retenir leur respiration.

Je perçois en premier une voix aigüe parlant à toute vitesse et qui s’amplifie peu à peu avant même que la porte s’ouvre.

— …voudrait une réunion avec vous pour le projet Bordeaux. Monsieur Bernard et madame Lode…

La double porte s’ouvre.

— …nara souhaitent rediscuter du lieu du lancement de la nouvelle gamme « Violetta »…

Non pas « des » personnes, mais « deux » personnes en fait.

Monsieur O’Bruna, sans aucun doute possible, et sa secrétaire, Bénédicte. J’ai déjà aperçu plusieurs fois cette dernière depuis mon arrivée au sein de la société.

Le dirigeant des dentelles O’Bruna, habillé de façon classique, mais chic, se montre plutôt de petite taille et un peu ventru. Un bon vivant en l’occurrence. Il dégage pourtant une impression de grand dynamisme. Il fait signe à sa secrétaire de passer à la suite sans tarder. Elle obtempère immédiatement en échangeant en quelques brefs mouvements habiles ses feuilles sur le calepin qu’elle tient. Je peux facilement en déduire son habitude à rendre ainsi compte à son patron des différents sujets à traiter.

— Le projet « la dentelle dans tous ses états » a connu un franc succès et nous avons reçu plusieurs demandes de l’Angleterre…

Percevant un bruit de pas précipité à l’opposé, je découvre Gabriel jaillissant tout juste de son bureau vitré en marge de l’openspace. Il se dirige à grandes enjambées vers les deux arrivants dans une expression des plus inquiète.

— Papa, qu’est-ce que tu fais-là ? Tu devais rester te reposer à la maison.

Intrigué par ces paroles qui pouvaient sous-entendre un potentiel état maladif, j’entreprends de détailler plus attentivement mon patron. Il est vrai qu’il ne semble pas très en forme avec ses épaules basses, ses yeux cernés et ce regard presque éteint qu’il pose sur son fils.

Monsieur O’Bruna balaie l’air devant lui de la main dans une certaine lassitude néanmoins.

— Comment veux-tu que je reste chez moi à me tourner les pouces alors que tu dois déjà gérer ton service en plus de t’occuper de toutes les tâches qui m’incombent habituellement ?

Gabriel soupire.

— Papa, ne t’inquiète pas, je me débrouille et quand j’ai vraiment besoin, je t’appelle. Tu le sais très bien en plus.

Sans répondre, son père indique à sa secrétaire de reprendre sa litanie.

— Monsieur Fernd souhaite décaler le déjeuner que vous aviez convenu le huit juillet au dix-sept juillet, votre planning étant encore libre ce jour-là, acceptez-vous ?

— Oui, effectuez la réservation au restaurant habituel.

— Vos chefs de projets en Italie auraient besoin des deadlines pour…

Tandis qu’elle poursuit la lecture de ses notes, tout en y inscrivant au fur et à mesure les réponses que son patron lui donne, ce dernier balaie du regard l’open-space où s’entendent à nouveau, mais timidement tout de même, le cliquetis des claviers et des souris. Son regard s’arrête alors sur le bureau que j’occupe, puis sur moi avant qu’il n’écarquille les yeux. Même si je fais mine d’avoir repris mon travail, je continue d’observer du coin de l’œil, intrigué, ce patron que je visualise pour la première fois. Mais contre toute attente, je vois ses yeux se rétrécir sous l’effet de la colère.

— Vous ! Qu’est-ce que vous faites-là ?

Son interpellation des plus sèches en fait sursauter plus d’un et interrompt immédiatement sa secrétaire. Il s’avance tout à coup menaçant vers moi.

Trop abasourdi par cet accès brutal de fureur envers moi, je ne réponds rien. Gabriel, pris de court un bref instant, se ressaisit et s’approche aussitôt.

— Papa, il s’agit de Nath…

— Qu’est-ce qu’il fait là ?

Les mots claquent, la voix s’élève plus fortement, mais plus douloureusement aussi.

— Pourquoi se trouve-t-il ici ?

Monsieur O’Bruna continue de me désigner dans des gestes saccadés.

J’ignore dans quelle situation je suis impliquée, mais cela ne me plaît guère. Serrant la mâchoire et les poings, la colère me gagnant à mon tour, je commence à me redresser. Mais Gabriel s’interpose avant que je ne puisse ouvrir la bouche.

— Papa, je t’en prie, calme-toi !

— Comment veux-tu que je me calme ? Tu lui as donné SON bureau ! Comment as-tu pu ? J’avais exigé que personne n’y touche !

Gabriel pose la main sur le bras de son père dans un geste d’apaisement. Cela semble fonctionner un peu et il se désintéresse de moi pour scruter son fils.

— Et où as-tu mis ses affaires, hein ?

Sa voix emplie de colère encore quelques instants auparavant se montre à présent accusatrice tout autant que ses yeux se plissent pour tenter de déceler la vérité. Gabriel se veut rassurant là encore.

— Je n’ai absolument rien jeté, j’ai tout rangé précieusement dans un carton que j’ai déposé dans ton bureau.

— Tu as bien tout gardé ? Tu n’as rien jeté, tu es sûr, hein ? Tu me le promets ? s’assure-t-il d’un ton soudainement plaintif en lieu et place de la fureur qui l’avait tenu en m’apercevant.

— Oui, papa, je te le promets. Je n’ai rien jeté, j’ai tout laissé en l’état. Viens avec moi, je vais te montrer.

Gabriel et la secrétaire entrainent peu à peu leur directeur hors de l’open-space.

Avant de disparaitre à la suite de son père, Gabriel tourne la tête vers moi et m’adresse un regard navré. Encore sous le coup de la colère face à cette fureur qui s’est déversée contre moi et que je ne comprends toujours pas, j’attrape mon gobelet de café vide à ma portée et l’écrase. Énervé, je le jette dans ma poubelle tout en me levant. J’en ai bien besoin d’un autre !

.5.

Accoudé à la balustrade de la terrasse devant la salle de pause, je sirote mon café de façon un peu brusque. Je ne supporte pas de me faire traiter ainsi sans aucune raison. Ni même avec une raison d’ailleurs !

La porte s’ouvre à quelques mètres derrière moi, mais je n’y prête pas attention un seul instant. Je n’ai que faire de cette arrivée.

Gabriel apparaît à mon côté et s’accoude à son tour au gardecorps.

— Cigarette ? me tend-il un paquet.

— J’ai arrêté.

Gabriel laisse échapper un léger rire teinté de tristesse.

— Moi aussi, mais j’ai repris juste après Noël. Chouette cadeau, hein ?

Son propos n’attend pas de réponse et le silence s’établit.

J’ai enfin réussi à me calmer et je peux siroter de nouveau mon café doucement. Je ne cherche pas un seul instant à lancer une discussion quelconque pour combler ce silence. Parler pour parler ne m’a jamais intéressé.

Expirant une nouvelle fois de la fumée, Gabriel soupire.

— Je suis désolé pour tout à l’heure. Pour mon père.

Même sans cette dernière précision j’aurais compris. En réponse, je hausse simplement les épaules, laissant de nouveau le silence s’installer.

— Il souhaite vous voir. Dans son bureau.

Hochant la tête pour lui signaler que j’ai pris note de cette information, j’achève de boire tranquillement mon café. Jetant mon gobelet dans une poubelle près de là, je tourne les talons pour me diriger vers la porte quand il reprend la parole dans un murmure.

— Le bureau, enfin… votre bureau. C’était celui de ma petite sœur.

La tristesse dans ses propos est perceptible. Je vais pour dire quelque chose, mais finalement je me ravise en constatant que mon interlocuteur, tirant déjà une nouvelle bouffée de sa cigarette, a le regard perdu devant lui, bien loin d’ici.

Je toque à la porte surmontée d’une inscription « Jacques O’BRUNA – Directeur ».

— Entrez, me répond une voix grave teintée de fatigue.

M’exécutant, je pénètre de quelques pas dans cette pièce où se jouent les stratégies de la société. Mon patron me fait face, assis dans un fauteuil derrière un grand bureau d’angle en verre. Il me fait signe de m’approcher davantage.

— Monsieur Cardif, je ne suis pas homme à fermer les yeux sur mes erreurs. Je tenais donc à m’excuser personnellement auprès de vous pour… l’incident de tout à l’heure.

Croisant son regard, je constate que l’homme face à moi n’est pas seulement fatigué physiquement, il l’est également moralement. Je commence à me demander si ce n’est pas la raison première de son épuisement apparent, le corps et l’esprit allant bien souvent de pair.

— Vous plaisez vous parmi nous, monsieur Cardif ?

— Oui, monsieur. Si je suis encore là alors que ma période d’essai est achevée, c’est que ce travail me convient.

— Ah. Bien.

Puis, après quelques instants.

— C’est Gabriel qui s’est chargé de votre recrutement, je n’ai donc pas vu votre CV. Que faisiez-vous avant d’arriver chez nous ?

— J’étais reporter-photographe.

— Ah.

Je perçois derrière ce « Ah », un simple acquiescement de politesse plus que de la curiosité.

— Votre travail actuel doit vous paraître bien calme en comparaison.

Je hausse les épaules, mais le dirigeant de l’entreprise ne le remarque pas, son regard s’étant porté entretemps sur des cadres photos placés face à lui sur son bureau.

— Reporter-photographe. Photographe. Vous étiez photographe de profession, répète plusieurs fois monsieur O’Bruna d’une voix plus basse comme s’il ignore quoi faire de cette information à présent.

Comprenant qu’il s’est perdu dans ses pensées, je me racle la gorge. Bien que ce fût de manière discrète, Jacques O’Bruna sursaute, tiré brusquement de ses songes.

— Vous effectuez du bon travail d’après mon fils. Continuez comme ça, m’encourage-t-il d’un sourire quelque peu forcé en me signifiant ainsi que notre discussion est close.

.6.

Attablé avec quelques-uns de mes collègues, je suis silencieusement les conversations des uns et des autres sans vraiment y prendre part. Étaler ma vie personnelle au boulot ne fait pas partie de mes compétences.

Mais une question me taraude tant que je ne peux finalement m’empêcher de la poser telle qu’elle me vient.

— J’ai bien compris qu’il y avait un souci avec la fille du patron, mais c’est quoi au juste ?

Je ne suis pas homme à m’embêter de formules de politesse à rallonge ou d’user de diplomatie à l’excès, préférant la plupart du temps aller droit au but. D’autant que Gabriel, devant terminer un dossier, nous rejoindra par la suite, ce qui m’accorde un peu de liberté durant ces prochaines minutes.

Je décèle immédiatement l’embarras sur les traits de mes collègues.

— Elle est morte ou quoi ?

— Si encore c’était le cas, ça les aiderait peut-être justement, soupire Marie-Laure l’une des deux écailleuses en dentelle de la société. Mais je ne le souhaite pas ! se justifie-t-elle en voyant les regards réprobateurs qui se posent sur elle. C’est que je trouve la situation bien pire.

Ma patience s’amenuisant fortement à présent devant ces demirévélations, je les interpelle une bonne fois pour toutes.

— Bon sang, est-ce que l’un de vous va se jeter à l’eau ou bien il faut que nous continuions à jouer aux devinettes ? Que je sache au moins pourquoi j’ai eu droit à cette scène tout à l’heure !

Des coups d’œil s’échangent et c’est finalement Daniel qui se lance.

— La sœur de Gabriel, la fille du patron, elle a disparu et personne ne sait ni où ni pourquoi.

— Disparu ?

— Oui, disparu. Comme ça, du jour au lendemain, sans prévenir.

Et ça fait déjà plusieurs mois.

— Ah.

Puis, après un instant de réflexion.

— Aux alentours de Noël, c’est ça ?

Les autres acquiescent.

— Comment le sais-tu ?

— Gabriel me l’a dit à sa manière.

Ma réponse est vague, mais inutile de donner plus de détails d’autant qu’il me faut changer immédiatement de sujet.

— Au fait, ce resto d’entreprise dessert toutes les sociétés alentour ou uniquement quelques-unes ?

Non pas que cela m’intéresse, mais tout simplement parce que je viens d’apercevoir mon supérieur se diriger droit vers nous, un plateau à la main.

.7.

— Nathan, le patron veut te voir ! m’informe Augustin en me déposant au passage plusieurs maquettes du futur catalogue de nos produits.

Avisant l’heure pourtant tardive à la pendule principale de l’open-space, je reste dubitatif.

— Maintenant ?

— Oui, maintenant, me confirme-t-il en repartant déjà.

Grommelant contre cette convocation dont je me serais bien passé au regard de nos deux précédentes rencontres, j’éteins mon ordinateur. Inutile de songer à m’y remettre ensuite, ma journée de travail s’achève dans six minutes.

Cette fois-ci nulle nécessité de m’annoncer, la porte du bureau est grande ouverte.

Constatant que monsieur O’Bruna est absorbé dans la contemplation de deux cadres photos posés côte à côte devant lui, je préfère l’interpeller prudemment.

— Vous m’avez demandé, monsieur ?

Il relève la tête sans surprise apparente. Sans doute m’a-t-il entendu remonter le couloir.

— Oui, monsieur Cardif. Entrez et fermez la porte derrière vous, je vous prie.

De quoi allait-il bien pouvoir m’entretenir pour souhaiter nous isoler de l’extérieur alors même que tous les employés auront quitté les locaux d’ici quelques minutes à peine ?

Je m’exécute néanmoins avant de m’avancer vers le bureau.

— Vous possédez un sacré passif en tant que reporter-photographe, monsieur Cardif. Je ne comprends pas comment vous avez pu vous décider ainsi à changer de domaine.

Je ne réponds rien, attendant simplement la suite.

— Mais ce n’est effectivement pas pour ça que je vous ai fait venir, confirme-t-il en m’adressant un bref regard.

Il tourne alors les deux cadres devant lui pour les porter à ma vue.

— Pouvez-vous jeter un œil attentif et surtout professionnel à ces deux photos et plus précisément aux personnes qui s’y trouvent présentes ? Celle-ci est la plus récente, m’indique-t-il celle à sa droite.

Ce n’était certainement pas ce à quoi je me serais attendu d’une convocation dans le bureau de mon patron, mais je m’y plie, intrigué.

M’approchant, je les saisis pour les scruter tour à tour en les mettant à ma hauteur. Il s’agit de deux photos prises durant une période de fête. Noël sans aucun doute d’après les indices disséminés dans le décor. Laissant l’arrière-plan de côté, je me concentre sur les quatre individus présents sur chacune de ces deux photos. Deux hommes et deux femmes. Je reconnais les deux hommes : Gabriel et monsieur O’Bruna. De ce fait, il m’est facile de deviner que les deux femmes, d’après leur âge apparent et leurs traits sont pour l’une la femme de mon patron et pour l’autre sa fille, la sœur de Gabriel.

— Je vois bien que quelque chose vous chiffonne, monsieur Cardif.

Oui, effectivement, quelque chose m’interpelle sur l’une des photographies. J’hésite cependant à lui exposer mon analyse.

— Dites-moi tel quel ce que vous pensez, je suis prêt à tout entendre.

— Eh bien, cette jeune femme qui se tient sur ces deux photos semble avoir traversé une dure période. Elle n’arbore pas du tout le même type d’expression entre le premier et le deuxième cliché. Sur le premier, elle rayonne, à l’inverse du second où les traits de son visage sont plus tirés et plus marqués. Mais véritablement, c’est son regard qui se veut le plus parlant. Je le vois tendre vers la tristesse voire vers le désespoir. Elle seule sur ces clichés affiche une expression si différente entre ces deux captures. Les autres individus présents apparaissent globalement similaires dans leurs expressions entre la première et la seconde photo.

Monsieur O’Bruna s’affaisse dans son large fauteuil.

— Je vous remercie pour votre avis. J’avais besoin d’entendre l’analyse d’un photographe professionnel. Si j’avais possédé votre expérience, j’aurais sans doute décelé quelque chose bien avant que cette photo ne soit prise. Ai-je inconsciemment omis ce détail que vous jugez si criant ? Je l’ignore. Mais toujours est-il que quelque chose se joue sur cette photo, dans son expression, et je ne peux que m’interroger à ce sujet. Ce cliché est le dernier que j’ai de ma fille et je n’ai rien vu ce soir-là non plus alors qu’elle se trouvait près de moi. Elle a disparu le lendemain de cette photo, le lendemain de Noël. Elle nous a dit devoir juste effectuer un aller-retour chez elle, mais elle n’est jamais revenue, me révèle-t-il douloureusement.

Je repose devant lui les cadres photo, notant dans un coin de mon esprit ce qu’il me raconte. Je comprends mieux ses états d’âme.

Alors que j’allais reprendre la parole, peut-être par empathie, je me retiens. Monsieur O’Bruna semble de nouveau ailleurs, l’œil perdu sur ces clichés. Ne souhaitant pas le déranger dans ses réflexions et me doutant qu’il n’a à présent plus besoin de mes services, je prends congé de moi-même. Il ne répond pas à ma salutation ni ne remarque mon départ, trop absorbé par sa contemplation.

.8.

Je me réveille à plusieurs reprises cette nuit-là sans bien savoir pourquoi. Impossible de me rappeler ce à quoi je songeais durant mon sommeil, hormis le fait qu’un visage me revenait en boucle : celui de la jeune femme de la photo. Il me fut compliqué chaque fois de me rendormir.

Assis derrière mon bureau, je contemple celui-ci en sachant à présent que cette jeune disparue s’y asseyait aussi par le passé.

— Nathan !

Pensif, je pose ma main sur le plateau de bois avec délicatesse.

— Oh, Nathan, tu m’entends !

Je sursaute presque lorsque Daniel apparaît à mon côté.

— Qu’est-ce que tu fabriques ? Tu espères faire ami-ami avec ton bureau ?

Je renoue avec la réalité dans un haussement d’épaules.

— Je réfléchissais.

— Toi, tu songes à une femme ! continue-t-il de se moquer amusé.

Le fusillant du regard, je l’interroge abruptement.

— Bon, qu’est-ce que tu veux ?

Il n’eut cure de ce questionnement cinglant.

— J’ai besoin que tu m’envoies le prototype de la prochaine collection, celui dont nous avons discuté hier en réunion.

.9.

— Oui, c’est ce que je lui ai répondu, c’est fou, non ?

— Bah, qu’est-ce que tu veux, on dit toujours que le monde est petit !

Assis à la terrasse d’un café, j’écoute mes amis parler. Pour une fois, le soleil nous accorde l’honneur de sa présence, alors que ces derniers temps il s’évertuait à s’évanouir le weekend. Il préférait apparaître durant les horaires de bureau, nous narguant de ses rayons chaleureux à travers les vitres.

Je laisse mon regard errer parmi les badauds circulant dans la rue piétonne. L’atmosphère en ce dimanche ensoleillé se montre conviviale avec un faux air de vacances. Je ne vais pas m’en plaindre, parcourir les routes à moto est plus agréable par une belle météo, me donnant toujours envie de rallonger mes trajets pour en profiter pleinement.

Je poursuis mes observations tranquillement lorsque mon regard accroche une silhouette au milieu de la foule. Une silhouette familière. Je sursaute en voyant ce visage que je n’ai jamais rencontré autrement que sur un papier glacé. Elle est là, devant moi, cette jeune femme disparue, la sœur de Gabriel. Je vais pour me lever d’un bond dans sa direction quand je me reprends. Secouant la tête, je scrute de nouveau cette apparition. Non, il ne s’agit pas d’elle.

Pas du tout même ! Comment pourrais-je la confondre à ce point en ne l’ayant pourtant aperçue qu’une unique fois ?

Me secouant mentalement pour me tirer de cet état un peu léthargique que me procurent les rayons du soleil sur ma peau et le bruit ambiant, je jette un œil à mon verre dans un froncement de sourcils.

Il n’est qu’à moitié vide.

Je me réveille en sursaut et allume ma lampe de chevet. Ma respiration est hachée, me laissant cette désagréable sensation de course poursuite inachevée qui me tenait en haleine dans les limbes de mon sommeil. Mes songes s’étaient de nouveau tournés vers elle.

J’attrape ma bouteille d’eau sur la table de nuit et en avale quelques gorgées pour m’apaiser tout en regardant le cadre photo de cette nostalgie de l’enfance.

Me rallongeant dans un soupir, je fixe le plafond en m’abandonnant à mes pensées qui sans doute tôt ou tard me ramèneront dans les bras de Morphée.

.10.

Gagnant dès l’aube la société, je gare ma moto près de l’entrée principale des locaux comme à mon habitude à présent depuis mon embauche. Mon badge m’avait permis d’activer l’ouverture du portail, mais il ne me permettrait pas de faire plus. Je regarde ma montre : 08h14. Plus qu’une minute. Le temps de me défaire de mon casque, j’entends une voiture s’approcher au loin, puis ralentir et tourner avant de s’arrêter devant la grille coulissante. Sa conductrice est pile à l’heure.

— Bonjour, Nathan. Tu es bien matinal aujourd’hui !

— Bonjour, Cindy. Oui, je voulais terminer le nouveau catalogue avant ce soir et il me reste encore un peu de travail.

En agent d’accueil assidu et professionnel, Cindy arrive chaque fois la première pour prendre le temps de s’installer à son poste et s’assurer que tout se trouvait bien en ordre. Bien que le soir venu elle quitte la société en laissant parfaitement rangé le hall d’accueil, elle garde cette nécessité de vérifier au petit matin que tout se montrait toujours identique à la veille. Ce toc me permet aujourd’hui d’entrer dans l’entreprise avant tout le monde. J’ai simplement eu à me caler sur son horaire d’arrivée, chose relativement aisée.

Après avoir déposé mes affaires à mon bureau, je me dirige l’air de rien vers les escaliers menant à l’étage.

À l’instar du rez-de-chaussée, aucun salarié ne se trouve présent pour le moment.

Atteignant la porte qui m’intéresse, je toque à celle-ci. Il n’est jamais trop tôt pour faire preuve de prudence.

Pas de réponse.

Je jette un coup d’œil à droite, puis un coup d’œil à gauche et j’actionne doucement la clenche. Comme je le pensais, la porte n’est pas fermée à clé. Je me glisse discrètement à l’intérieur.

Je m’arrête hésitant devant le grand bureau en verre avant de tendre la main pour y attraper le cadre photo contenant ce fameux cliché de Noël que je sais être le plus récent.

Elle est là, au milieu, à regarder en direction de l’objectif de l’appareil photo, me donnant ce sentiment qu’elle me voit, moi, simple spectateur de ce tourment qui semble l’habiter. Je touche du bout des doigts le visage de la jeune femme à travers la vitre du cadre. Je ne peux m’empêcher de m’adresser à elle dans un murmure.

— Pourquoi me hantes-tu ?

Perdu dans mes réflexions, ce sont des bruits de voix au loin qui me tirent finalement de mes songes où je m’étais égaré. Me reprenant, je repose le cadre et je repars tout aussi silencieusement que j’étais arrivé.

— Comment s’appelait-elle au fait ?

— Qui ça ? hausse un sourcil Daniel entre deux bouchées.

— L’ancienne occupante de mon bureau, la sœur de Gabriel.

— Oh, Élisabeth.

« Elisabeth ». Je le répète plusieurs fois mentalement pour m’en imprégner, trouvant que cela va parfaitement à la jeune femme de la photo.

— Elle se chargeait du marketing elle aussi ?

— Non, pas du tout, secoue de la tête Anissa l’une des dessinatrices de la société en attrapant son yaourt sur son plateau. Elle s’occupait d’aider Mylène, la comptable, pour l’alléger dans son boulot de temps à autre. Elle effectuait aussi les archivages et les inventaires.

Je me montre étonné.

— Son poste variait ?

Daniel secoue la tête à son tour.

— Non, pas du tout. En fait, elle ne travaillait pas vraiment ici, elle donnait juste un coup de main entre deux. En vrai, elle bossait dans un cabinet comptable à Château-Thierry, mais elle gardait tous ses mercredis et ses vendredis après-midi pour venir ici.

De mon bureau, je vois Mylène se lever et prendre son mug. Devinant qu’elle se rend à la machine à café présente à l’accueil, je me saisis de ma tasse et je la rejoins en quelques enjambées.

— Je t’offre un café, Mylène ?

La cinquantenaire sursaute.

— Nathan, continue comme ça et tu devras appeler les pompiers pour une crise cardiaque ! grimace-t-elle en portant la main à son cœur.

— Ah, pardon, je ne pensais pas avoir été si discret. Je peux t’offrir un café pour me faire pardonner ?

— Oui, volontiers, finit-elle par accepter après un instant d’hésitation.

Après avoir vérifié du coin de l’œil que Cindy, l’agent d’accueil, se trouve occupée, j’engage la conversation avec mon interlocutrice.

Je lui pose quelques questions auxquelles elle se montre ravie de répondre, puis je les oriente peu à peu : tâches inhérentes à son poste, complexité de la comptabilité et charge de travail. Tout cela pour arriver en douceur au sujet qui m’intéresse.

— J’ai cru comprendre par les autres que parfois la fille du patron venait t’aider, c’est ça ?

— Élisabeth ? Oui, effectivement. Ça me donnait un sacré coup de main surtout à certains moments clés de l’année où nous sommes débordés. Elle aimait contribuer à sa façon à l’entreprise de son père, dépannant tous ceux qui en avaient besoin. C’était une brave petite. Je trouve ça si triste ce qui arrive à cette famille, soupire-telle alors. Ne plus avoir de nouvelles du jour au lendemain et ignorer ce qu’il s’est passé, ça doit être si dur.

Une fois mon dîner pris, je m’assieds derrière mon ordinateur et ouvre une page internet.

Je tape dans le moteur de recherche « Élisabeth O’Bruna ».

Les résultats s’affichent.

Comme je le craignais, il n’existe pas une unique « Élisabeth O’Bruna » à travers le monde. Je précise ma recherche en ajoutant « Aisne ». Mais rien de plus probant ne sort. Je me résous donc à effacer ce dernier critère et je clique sur le premier lien qui apparaît à l’écran pour le consulter.

.11.

— Pourquoi m’avoir attribué le bureau de votre sœur si votre père se montrait contre ?

Gabriel, cigarette à la main, tourne la tête vers moi. Je soutiens son regard sans ciller. Il détourne le sien en soupirant.

— J’estime que cela lui faisait plus de mal que de bien que de le laisser voir ce bureau abandonné chaque fois qu’il passait à l’entreprise. Et puis, je devais bien vous trouver une place assise et ça m’évitait d’en racheter un. J’ai simplement fait d’une pierre trois coups.

J’acquiesce et quitte la terrasse, ma tasse vide à la main.

Après avoir souligné par deux fois le dernier item, je regarde mon calepin devant moi. J’y griffonne assidûment mes notes dessus depuis quelques semaines déjà, rajoutant au fur et à mesure les informations glanées au fil des conversations. Je suis plutôt satisfait de mon résumé, bien que j’ignore encore un grand nombre de données.

Élisabeth O’BRUNA- 25 ans.

Disparue le 26 décembre 20XX (du jour au lendemain, sans aucun signe avant-coureur apparemment).

De stature grande et élancée (peut-être dans les 1,70 m si comparaison avec Gabriel sur les photos), cheveux châtains, yeux bleu-gris. Traits légèrement creusés et regard tourmenté (problèmes personnels inconnus de sa famille ?)

Fille de Jacques O’BRUNA, directeur des dentelles O’Bruna.

Sœur de Gabriel O’BRUNA, directeur marketing et directeur par intérim des dentelles O’Bruna. Lien fraternel fort, G.O a repris la cigarette depuis sa disparition => stress, inquiétude à son sujet ?

E.O travaille comme chef de mission comptable chez PBR Compta à

Château-Thierry (a obtenu ses diplômes DCG, DSCG et DEC haut la main).

Aide le service comptabilité des dentelles O’Bruna et réalise d’autres tâches diverses et variées selon les besoins (se libère les mercredis, la journée, et les vendredis après-midi pour ça).

Sportive, pratique la natation et l’équitation.

Adore lire des romans (uniquement ceux avec un happy end).

Semble être appréciée de tous, caractère enjoué.

Ami(e)s ??

Petit ami ??

Adresse : village de Faverolles (02). En face d’un ancien garage, derrière un abribus. Une maison d’époque redivisée en deux logements.

.12.

L’aube se lève à peine lorsque je m’arrête sur une modeste place triangulaire à hauteur d’un abribus. À ma gauche de l’autre côté de la route se dresse bien un garage même si celui-ci m’a l’air de n’en garder que la devanture. Sur ma droite, face à ce garage et à l’arrière de l’abribus, se trouvent quelques maisons de village dont les façades donnent directement sur la rue. L’air de rien, je relève ma visière et m’avance vers une boite à livres, ou plutôt une armoire à livres aux portes vitrées, érigée contre l’abribus. Justification parfaite de ma présence en ce lieu.

Penchant la tête pour parcourir l’air assidu les titres des nombreux livres exposés, je focalise en réalité mon attention sur cette maison réhabilitée en deux appartements. Le rez-de-chaussée semble vivant, des lumières filtrent à travers les volets encore fermés et j’entends un ou deux jappements par moment. À l’inverse, l’étage m’apparaît bien calme et esseulé, les volets sont ouverts et tout y est éteint.

Le bruit d’une voiture au loin me ramène à l’instant présent. J’attrape un livre au hasard, enfin presque au hasard, un classique d’une belle édition, et reviens sur mes pas. Rangeant l’ouvrage, j’enfourche ma moto, démarre et repars.

Cette fois-ci, je me gare juste devant le logement que j’ai pu repérer le matin même. Me séparant de mon casque, je m’empare à l’inverse de ce livre emprunté dès l’aube dans l’armoire à livres à quelques mètres de là. Par mesure de prudence, je passe vérifier les deux boites aux lettres desservant l’habitation. L’une m’indique bien le nom attendu : « O’Bruna ». Je note dans un coin de mon esprit que quelqu’un doit relever le courrier régulièrement, car elle est loin de déborder d’enveloppes ou de publicités en tout genre.

Au contraire même.

Me dirigeant vers l’entrée principale de ces deux logements, j’actionne la poignée. Elle n’est pas verrouillée ce qui m’évite de devoir patienter au-dehors dans l’attente de croiser ses voisins. Nous avons beau avoir entamé le mois de juin, l’air s’avère plutôt frais en ce début de soirée.

M’introduisant silencieusement dans un large vestibule, je délaisse la porte à ma gauche dont le nom au-dessus de la sonnette me confirme bien que cette demoiselle O’Bruna habite au premier.

Je m’engage donc vers le seul escalier se dressant devant moi. À gauche de celui-ci, un petit couloir étriqué semble mener vers une arrière-cour d’après la clarté qui m’en parvient.

Le modeste palier du premier ne présente qu’une unique porte ainsi qu’une grande plante en pot à proximité d’une fenêtre et un extincteur accroché dans un renfoncement. M’approchant directement de la porte, je ne peux m’empêcher d’afficher un léger sourire en coin en parcourant le nom noté là également au-dessus de la sonnette : « E. O’BRUNA ».

Puisqu’une sonnette me fait de l’œil, autant l’utiliser. J’en perçois le son à l’intérieur du logement, mais sans surprise, mon appel reste sans réponse. Malgré tout, je réessaie deux fois avant de faire jouer la poignée après m’être assuré que je me trouve bien seul. Celle-ci est verrouillée comme je m’y attendais. Ignorant les habitudes de cette demoiselle, je soulève le paillasson. Aucun double de clé. Me dirigeant vers la plante en pot, j’en vérifie le pied, puis le socle. Aucune clé là non plus et il en est de même derrière l’extincteur.

Ne pouvant entrer par effraction, je ne suis pas un voyou quand même, je redescends au rez-de-chaussée.

Un chien aboie derrière la porte à laquelle je viens de sonner.

Le battant s’entrouvre à peine qu’un petit bichon fuse dans le hall et commence à me faire la fête en sautant dans tous les sens.

— Nouchka, ce ne sont pas des manières ! rouspète gentiment le vieil homme qui venait d’apparaître à sa suite sur le seuil.

La petite chienne arrête aussitôt cette danse exubérante et s’assied sur son arrière-train à mes pieds, d’un air que je pourrais presque qualifier de penaud.

— Bonsoir, jeune homme, veuillez l’excuser, Nouchka est toujours heureuse de recevoir de la visite.

Je le rassure d’entrée de jeu.

— Aucun problème, elle se montre si petite qu’elle ne m’ennuie pas le moins du monde.

Pour le lui prouver, je me penche en avant pour gratouiller cette minuscule boule de poil derrière les oreilles ce qui paraît lui convenir grandement.

— Je suis désolé de vous déranger comme ça, mais je suis un ami d’Élisabeth qui habite au premier. Elle m’avait dit il y a quelque temps déjà que je pouvais passer pour récupérer un livre et un DVD que je lui avais prêtés et en même temps lui rendre l’un des siens, mais elle ne semble pas être chez elle.

Pour appuyer mes propos, j’avais sorti de mon sac à dos le volume de Samuel BECKETT, « En attendant Godot », pour le lui montrer avant de prendre un air ennuyé.

— Je n’arrive pas à la joindre par téléphone, je tombe sans arrêt sur sa messagerie et j’en viens même à m’inquiéter de ne plus avoir de ses nouvelles. Comme vous êtes son voisin, je me suis dit que vous auriez peut-être une idée de l’heure à laquelle elle rentre ? Je sais qu’elle travaille chez PBR le jeudi et non avec son père donc peut-être qu’elle rentre plus tard que d’habitude ?

Le vieil homme me regarde d’un air maintenant navré.

— Mon pauvre garçon, vous ne savez donc pas ?

— Quoi donc ?

— La petite demoiselle O’Bruna a disparu depuis plusieurs mois déjà. Personne ne sait où elle se trouve ni même si elle va bien !

J’affiche alors une mine de circonstance tout en me redressant, feignant la surprise la plus totale.

— Disparue ? Mais nous nous sommes vus début décembre !