Noces océanes - Anne Merville - E-Book

Noces océanes E-Book

Anne Merville

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Beschreibung

Jade, pianiste italienne de renommée internationale, s'est épanouie portée par l'amour de ses parents et par sa passion de la musique. Jusqu'à ce tragique accident. Satya, apnéiste canadien solitaire, a grandi heureux avec les orques du Johnstone Strait à Vancouver. Jusqu'à ce terrible drame. Le même jour à des centaines de kms de distance, leurs vies vont basculer. Jusqu'à ce que le destin les réunisse. Ils ne le savent pas encore, mais leurs âmes sont éternellement liées... Noces Océanes vous invite à plonger dans un univers mystérieux, magique. Celui de l'océan, dont les profondeurs font écho à celles de notre âme.

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Seitenzahl: 341

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Remerciements :

À mes parents et Campakalata DD, recevez tout mon amour et ma reconnaissance éternelle.

À Michel De Decker, pour tes conseils lumineux quant à l'écriture de ce roman

À Éric Niqueux, pour tes recherches fructueuses sur les anesthésiques vétérinaires spécifiques aux orques.

À Christophe Dubrulle, pour ta superbe aquarelle de couverture.

À Florence Musart, pour ton aide précieuse.

Et bien sûr, aux lectrices et lecteurs, fidèles, confiants, qui me motivent pour continuer d'écrire.

Illustration de couverture : aquarelle originale de Christophe

DUBRULLE. Retrouvez ses peintures sur : artistedumonde.com

Née en 1965, Anne MERVILLE écrivain hors pistes, trempe sa plume dans le côté lumineux de la vie. À l'âge de dix-huit ans, elle reçoit le premier prix de poésie décerné par la Société des Poètes et Artistes de France. Sa profession de Psychomotricienne auprès d'enfants atteints de handicaps moteurs et/ou psychiques, accentue son questionnement sur le sens de la vie, la réincarnation, l'interdépendance du visible et de l'invisible au cœur même du quotidien. Elle est l'auteure de huit livres. Noces Océanes est son premier roman, ici réédité.

Sommaire

Chapitre I

Chapitre II

Chapitre III

Chapitre IV

Chapitre V

Chapitre VI

Chapitre VII

Chapitre VIII

Chapitre IX

Chapitre X

Chapitre XI

Chapitre XII

Chapitre XIII

Epilogue

I

« La musique souvent me prend comme une mer

Vers ma pâle étoile,

Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther

Je mets à la voile. » (Charles BAUDELAIRE)

Paris, 23 h. un soir de juin.

Dans la chambre d’hôtel dans laquelle elle s’était réfugiée, Jade se sentait vide. Fatiguée. Elle avait à nouveau échappé au public et aux journalistes qui se pressaient à la sortie de la salle de concert, espérant un autographe, une photo, une interview. Elle se sentait tellement loin du monde. Cette foule, en apparence bienveillante, l’oppressait. Il lui était de plus en plus difficile d’aller à la rencontre des autres, de ce public qui pourtant l’ovationnait. Sans parler des journalistes, qui s’acharnaient à glaner quelques précieux éléments de sa vie, lors des rares entretiens qu’elle leur concédait. Elle ne parlait jamais d’elle. Uniquement de la musique.

Elle se fit couler un bain d’eau fraîche, dans lequel elle égrena en pluie fine les pétales de tous les bouquets offerts par ses admirateurs. La surface de l’eau fut vite recouverte par un drapé multicolore et tout l’espace de la salle de bains envahi d’un mélange d’essences florales suaves, délicates et subtiles. Elle ferma les yeux, inspira à pleins poumons pour se remplir des fragrances envoûtantes. Elle s’évada dans ce bonheur simple. En expirant, elle laissa alors glisser lentement le peignoir de soie le long de son corps. Elle frissonna sous la caresse douce et sensuelle du tissu. L’effleurement d’un souffle d’air pur dans les bras du silence…Il s’agissait pour Jade d’une sorte de rituel apaisant, et nécessaire après chaque représentation. Une échappée belle pour se ressourcer, se retrouver, se libérer du manteau social. Elle rouvrit les yeux et entra dans son bain de roses et d’eau claire. La partition qu’elle venait de jouer, la trente et unième sonate en La bémol majeur de Ludwig Van Beethoven, opus 110, l’habitait encore pleinement. Les notes rebondissaient les unes sur les autres, vibrant dans chaque cellule et molécule de son corps. Quelques touches d’infini de l’adagio ma non troppo, intenses, vivantes, cascadaient au plus profond d’elle même se mêlant au moderato cantabile molto espressivo du premier mouvement.

Jade vivait le son comme plénitude. Elle accordait naturellement davantage d’importance à la musicalité des mots qu’aux mots eux-mêmes. Pour elle, la mélodie des voix l’emportait toujours sur le contenu des paroles, une personne était comme un instrument d’où sortaient des sons harmonieux ou pas. C’était son mode de lecture des autres. Une approche sensitive plutôt qu’intellectuelle. Une écoute davantage intuitive que mentale. Une appréhension du monde directe, entière. Peut-être parce que les plus belles musiques du monde se trouvaient, pour elle, dans la nature ? Le chant du ruisseau, celui de la pluie et de ses vibratos. Les opéras sauvages, la poésie céleste des oiseaux. Les percussions des cascades, celles des pics épeiches sur les troncs. La salsa des ultrasons des chiroptères, les staccatos des criquets. Mais aussi… Le chant d’amour langoureux des baleines à bosse dont l’onde se répandait sur des milliers de kilomètres. Chaque phrase d’une durée de vingt minutes était répétée par vagues successives pendant des heures.

Jade avait grandi ainsi. Dans le ventre de sa mère, déjà, elle était bercée par le piano et les lieder chantés par cette soprano émérite dont la chaleur de la voix, proche des mezzo soprani, personnalisait l’empreinte vocale. Ce bain de sons avait certainement favorisé son amour des notes. Très tôt, elle s’était montrée extrêmement douée pour le piano. Tout avait été très vite. Le conservatoire, les premières auditions, les premiers récitals et enregistrements. Et puis, cet accident.

Un jour noir, tâché d’ombre et de sang…

Les trois dernières sonates de Beethoven, qu’elle venait d’interpréter ce soir, la ramenaient particulièrement à sa mère. Elle aimait tant l’écouter les jouer. Tout le génie du maestro, toute son audace, ses déchirures et sa passion y étaient magnifiquement révélés. Quelle énergie sublime ! Il a été dit de l’opus 110 qu’il représenterait la destruction définitive de la forme classique de la sonate. Beethoven avait beaucoup bousculé l’ordre pour s’exprimer librement.

- Libre ! pensa t-elle. Pourquoi les êtres libres dérangent-ils autant les autres ? Maman, toi tu as su m’encourager à toujours suivre les battements de mon cœur, sans me soucier du politiquement correct. Tu disais qu’ils me donnaient la seule vraie mesure de la vie. Mais à quoi bon aujourd’hui ? tu me manques tant… papa aussi. Que devient ma vie ? Structurée par le rythme effréné des concerts, elle m’échappe chaque jour davantage. Finalement, cela vaut peut-être mieux ainsi. La fatigue m’empêche de penser.

Malgré la musique, jade se sentait vide, seule, éloignée du monde. Comme absente à elle-même. Et puis, cette cicatrice, au niveau de sa sixième cervicale la brûlait à nouveau. C’était la seule trace physique qu’elle gardait de l’accident. Elle ferma doucement les yeux et se laissa glisser lentement au fond de la baignoire. Alors qu’elle commençait à avaler de l’eau et tandis qu’elle se sentait basculer dans le néant, elle fut immergée dans un bain de lumière vive. Elle se sentit brusquement aspirée par une force lumineuse incroyable. Une forme oblongue, luminescente, aux contours flous, se manifestait à elle. Elle se sentait irrésistiblement aimantée. Malgré tout, Jade était comme tétanisée, incapable de bouger. Curieusement, elle ne souffrait plus de l’asphyxie qui l’oppressait quelques instants auparavant. Une voix venue d’ailleurs, d’une infinie douceur, parcourut l’onde de sa peau à travers celle de l’eau. Elle pénétra son âme. Dans un état second, Jade entendit distinctement : la seule pureté qui compte est celle de la quête. Elle se crut morte. Et pourtant, elle se surprit à émerger de l’eau, toussant, expulsant l’eau de ses poumons.

Elle revenait à la vie.

***

Au même moment, à des milliers de kilomètres de là. San Diego, Californie, 15h, une après-midi de juin.

« Et les hommes de la Terre ne furent jamais dignes de l’amour que leur ont témoigné leurs frères de sang des profondeurs marines. » (Texte Chaldéen)

- Maman, où es-tu ? j’attends de retrouver ton amour, l’océan, la liberté…ici, je n’ai pas la place pour nager, sauter, plonger. Ma peau me pique, me démange, me fait si mal dans cette eau sans vie. Il n’y a pas de poissons à chasser. Pas la place pour jouer. Je ne peux que tourner. Respirer. Tourner. Pour ne pas cesser de vivre… j’entends les cris d’un public déchaîné, va falloir y aller. Faire semblant d’être gai….et tourner, respirer, tourner encore. Moi, je veux retrouver l’amour de la Grande Mer et danser avec mes frères dans sa lumière. Maman, j’en ai assez ! je crois que je vais laisser faire et doucement, fermer mes paupières. Lentement couler… me laisser couler dans ma prison vide, si vide... je vais enfin rejoindre la mer, libre !

C’est ainsi que Tao s’enfonça lentement, au fond du bassin de la prison même pas dorée, mais surtout trop chlorée, du Seaworld de San Diégo, en Californie. Avant même que ne commence le pathétique spectacle, Tao se retirait dignement de cette mascarade grotesque. Sans faire de bruit, il se laissait engloutir de ses onze tonnes d’océan, de chair, de muscles et de sang. Là, discrètement, lui dont le système immunitaire était déjà considérablement affaibli à cause des injections massives d’antibiotiques qu’il avait reçu dès son arrivée, décidait d’en finir avec cette vie qui n’en était plus une. Il quittait la scène dans la plus grande indifférence, tout au fond d’un désespoir aussi profond que l’océan dont il avait été séparé il y a sept ans.

Au début, personne ne s’aperçut du comportement inhabituel de l’orque désenchantée. Ni le personnel du Seaworld, ni le public qui se faisait déjà nombreux autour du bassin, dans l’attente du show aquatique. Et puis, ce fut un enfant qui s’exclama : - L’orque, il bouge plus. Il a fermé ses yeux. Dis Maman, il peut rester combien de temps sous l’eau sans respirer ? on dirait qu’il joue à faire le mort !

Non, Tao ne jouait pas. Il ne jouait plus depuis longtemps. Il n’avait plus aucun enthousiasme. Plus de joie. Tao était comme déshabité, absent du monde. Il était comme déjà mort.

Depuis ce jour noir, tâché d’ombre et de sang…

Il n’était encore qu’un enfant lorsqu’il avait été arraché à sa mère, à son clan, à l’océan. Pourquoi cette violence ? Il ne comprenait pas. Lui qui ne connaissait que l’harmonie. Lui qui vivait dans un monde d’amour et d’eau fraîche, pour ainsi dire. Un univers fluide où, chez les orques, la communication est permanente, naturelle. Pas de mensonges. Pas de peur, même pas celle de l’être dit humain, malgré le pire enduré. Depuis maintenant sept longues années, il était prisonnier de la cupidité des hommes, de leur ignorance. Au début de sa capture, après l’état de choc passé, il avait espéré retrouver sa famille, ou du moins ce qu’il en restait. Il s’était accroché aux particules d’air iodé qui lui parvenaient par effluves, quand le vent soufflait dans le bon sens. Cet air du large qui lui venait directement de l’océan. Tao savait la liberté, sa famille, là, tout près, juste de l’autre côté des bassins. Les dauphins et les orques du Pacifique, eux, sentaient bien le désarroi, la détresse de leurs frères captifs, obligés de tourner en rond, pour la plupart jusqu’à la fin de leur triste vie, impuissants à leur porter secours. Leurs chants plaintifs s’élevaient parfois dans le ciel de San Diego.

Plus de vingt minutes s’étaient écoulées. Tao commençait à basculer dans le néant. Sa conscience se diluait dans l’éther. Il ne ressentait déjà plus rien. A part une douleur lancinante qui se réveillait à nouveau. Là, au niveau de sa sixième cervicale. Juste à l’endroit de cette drôle de petite cicatrice. Trace d’une de ses blessures occasionnées lors de sa capture. C’est ce qui le ramena à sa conscience. Il s’aperçut alors que l’agitation qui régnait en surface était à son comble. Des cris lointains lui parvenaient, déformés, à travers la surface de l’eau. Il distinguait confusément des silhouettes humaines en effervescence autour du bassin. Certains de ses « dresseurs » s’affairaient dans l’eau, près de lui. Ils semblaient l’inciter à remonter. Ils le poussaient, tentaient de l’attirer vers la surface. Intérieurement, Tao sourit. Il les trouvait bien ridicules et la scène cocasse. Sa conscience s’assombrissait à nouveau. Il sentait avec contentement la vie le quitter. La lumière brillait devant lui, autour de lui. À ce moment même, un visage familier et tant aimé, s’imposa et occupa tout l’espace. Satya. Son ami humain, son frère terrestre. De toutes ses forces, de tout son amour, Tao sortit de sa torpeur et s’élança vers la surface qu’il creva de son corps fuselé, dans un saut extraordinaire.

Il revenait à la vie.

Au même moment, Ile de Vancouver, Canada, 15 h. Une après-midi de juin.

« On ne descend pas en apnée pour voir, mais pour regarder en soi. (…)Seule reste l’âme. Un long plongeon dans l’âme, qui semble absorber l’univers. » (Umberto PELIZZARI)

Le corps abandonné, bercé par le clapotis des vagues, Satya s’immergeait dans les draps bleus cristallins. Au milieu de nulle part, dans un temps qui n’existe pas , fondu dans l’immensité, aspiré tout entier par la lumière de son âme, il était un avec l’univers. Nu, il flottait dans cette étreinte infinie. Deux larmes pourtant roulèrent en silence. Du bord de ses yeux, elles glissèrent le long de ses tempes, pour se noyer au sein de l’océan. Une profonde tristesse l’envahit. Cela lui arrivait souvent depuis ce jour.

Un jour noir, tâché d’ombre et de sang …

Sans aucun effort, Satya se laissa couler et glissa de plus en plus profondément dans ce lit d’eau salée. Il sut qu’il avait passé dix mètres, lorsqu’il constata que la lumière devenait tamisée et que le bleu tout alentour se délavait. Il coulait, ivre de liberté. Un sourire se dessina sur son visage. Les contours de son corps se dilataient, les pulsations de son cœur ralentissaient, ses sensations devenaient flottantes. Un sentiment de plénitude, de liberté, l’envahissait à nouveau. Alors même que la pression de l’eau écrasait ses poumons, il se sentait léger. Comme s’il volait. Comme s’il glissait sur le miroir d’un lac gelé. Comme s’il s’évanouissait dans le velours cotonneux d’un nuage de soie. Il ne pensait ni à descendre plus bas encore, ni à remonter. Il ne pensait pas à retenir son souffle, ni à le reprendre. Il ne pensait à rien. Et, c’est dans ce rien qu’il trouvait le tout. En apesanteur, entre deux mondes. Plus tout à fait là, pas vraiment ailleurs. Une porte entrouverte sur le paradis blanc.

- Et si je me laissais couler ? enfin libre ! après tout, c’est peut-être le meilleur moyen de retrouver Tao ? mourir pour renaître… ailleurs…autrement…

Soudain, une douleur aiguë réveilla son corps engourdi. Là, juste à l’endroit de cette cicatrice, au niveau de sa sixième cervicale. La trace du coup qu’il avait reçu sept ans auparavant. Des sons familiers résonnèrent dans tout son être. L’éclat d’un regard aimé occupa tout l’espace. Bien plus qu’une mémoire : une présence. Alors, Satya entama la remontée. À quelques mètres de la surface, il fut émerveillé par cette lumière de cathédrale qui irradiait sous la mer. C’était une lumière magique, quasi transcendantale. Satya y entra. Quelques mouvements ondulatoires encore et il émergea. Il inspira, et libéra un cri puissant, avant de se laisser retomber dans l’eau.

Il revenait à la vie.

À Telegraph Cove, un groupe d’orques sillonnait le Johnstone Strait, au nord-est de l’île de Vancouver, en Colombie Britannique. Les épaulards avaient appris, au fil des générations, à concentrer leurs efforts aux endroits de passage obligés des saumons. En l’occurrence, il s’agissait de l’embouchure d’une des rivières les plus importantes pour leur reproduction, la rivière Frazer. En ce mois de juin, la petite communauté d’orques se préparait à leur technique de chasse bien rodée. Elle espérait bien faire un festin .Mais le vieux mâle redoutait de ne pouvoir satisfaire les appétits. Il avait remarqué, depuis quelques temps, une baisse considérable des bancs de saumons. Le poisson se raréfiait. L’océan souffrait de surpêche et de dégradations en tous genres. Le groupe aussi en souffrait. Le Pacifique Nord était particulièrement touché par de fortes concentrations en hydrocarbures. Mais aussi par la pollution acoustique. Le leader se rendait compte de perturbations dans leur système de communication sophistiqué. A cause de cela, certains de leurs plans de chasse échouaient. Ce qui n’arrivait jamais auparavant. Les messages sonores qu’ils s’envoyaient se trouvaient parfois perdus, ou dénaturés. Tout cela ne présageait rien de bon. Il craignait que cela finisse par affecter le comportement social de leur clan. De plus, il était inquiet pour sa compagne, la matriarche qui était à la tête de leur famille. Elle était encore extrêmement affaiblie, et peinait à se déplacer avec aisance. Elle qui était si rapide, si joyeuse, si puissante, s’essoufflait vite et déclinait à vue d’œil. Son corps portait encore de larges stigmates. Des plaies qui parfois se rouvraient. Elle souffrait, mais ne le montrait pas. Il n’était pas dupe. Il savait que ses plus profondes blessures n’étaient pas celles qui se voyaient.

Depuis ce jour noir, tâché d’ombre et de sang….

Ce jour où ils avaient perdu leur fils, capturé sous leurs yeux. Ce jour là, il avait senti les ondes négatives qui entouraient les bateaux. Il s’était méfié. Il avait alerté son élue et le clan. Trop tard ! Ils avaient tenté de fuir, mais des détonations sous-marines, des sons insupportables avaient perturbé leurs sonars. Et ce fut l’horreur. Un vrai massacre. Ils avaient perdu plusieurs des leurs, dont leur petit tant chéri, tracté à bord d’un des bateaux de la mort, emmené Dieu sait où ?

Il savait que sa bien aimée ne pourrait plus lutter encore bien longtemps. Dieu qu’il l’aimait. Il l’observait organiser l’attaque avec une maîtrise, une stratégie admirables. Les orques émettaient maintenant leurs clicks d’écholocation. Elles se maintenaient ainsi constamment en contact, se coordonnaient, en assurant une cohésion parfaite. Bientôt, les saumons, effrayés par les clicks des prédateurs, se mirent à fuir en se regroupant. Ils formèrent une boule compacte. C’est exactement ce qu’attendaient le clan. Les saumons se précipitèrent dans le piège, et se retrouvèrent vite coincés, encerclés. Par chance, il s’agissait de chinooks, l’espèce préférée du groupe. Ils étaient suffisamment nombreux pour que chacune des orques puisse se nourrir. Leur chair étant très riche en graisse, ce fut un régal. Sauf pour la matriarche, qui était restée en retrait. Elle avait de plus en plus de difficultés à s’alimenter. Elle ne pouvait même plus avaler les morceaux que lui apportait son tendre amour.

II

Le réveil de Jade fut difficile. L’expérience qu’elle venait de vivre la laissait dans un état intérieur bizarre. Elle avait du mal à reprendre pieds dans la réalité du quotidien. Elle se sentait en décalage. Pourtant, la modification des sensations, cette espèce de brouillard désagréable, dus aux changements de fuseaux horaires, elle connaissait. Elle y était habituée. Mais là, il s’agissait d’autre chose. Un sentiment d’étrangeté quelque peu inconfortable et pour le moins déroutant. Elle appela son agent pour lui demander d’annuler le prochain concert prévu à Paris. Face à l’incompréhension de ce dernier, et devant son insistance, Jade lui dit qu’elle était souffrante, qu’elle se sentait fébrile, et que son état ne lui permettait vraiment pas d’assurer deux heures de spectacle, bien que ce soit la dernière date prévue pour cette série. Sa décision était irrévocable. Il abdiqua. Il connaissait suffisamment Jade pour savoir que s’il insistait trop, le tempérament fougueux de la belle italienne lui vaudrait d’être éconduit sans ménagement ! Jade avait besoin de se retrouver seule. Grâce à cette annulation, elle disposait de deux jours de liberté, avant de prendre l’avion pour les représentations prévues à Milan. Elle passa la matinée dans sa chambre d’hôtel. Elle appela la réception et passa la consigne de n’être dérangée sous aucun prétexte. Elle ferma son portable, ouvrit la fenêtre. Elle déplaça le sofa de velours mauve jusque devant celle-ci. Elle l’orienta de sorte d’avoir vue sur la Seine et s’y installa confortablement.

À chacun de ses séjours à la capitale, Jade retrouvait avec plaisir la paisible suite bleue lavande. Elle s’y sentait bien. La salle principale était spacieuse. Au sol, un parquet en hêtre clair mettait en lumière les murs tapissés de violet et de mauve. Deux fenêtres s’ouvraient sur l’île de la Cité. A la nuit tombée, les éclairages artificiels embrasaient les quais et mettaient en valeur l’architecture médiévale de la Conciergerie, avec ses quatre tours de style gothique, telles quatre sentinelles dominant les bords de Seine. Jade était impressionnée, tant par le fait qu’elles avaient traversé des siècles d’histoire, que par cette impression forte qu’elles donnaient d’être vivantes. À côté, on apercevait la Sainte Chapelle et Notre- Dame de Paris. Elle se rappelait avec émotion être allée visiter la nef somptueuse, avec sa mère. Elle sourit au souvenir de la magnifique statue d’un Ange flûtiste au sein de la cathédrale qui avait tant surpris sa mère. Elle la revoyait se retourner lentement, monter son regard, et découvrir, ébahie, l’ange juste au-dessus d’elle. Elle l’avait cru vivant. Elles en avaient tant ri ensemble.

Souvent, des péniches glissaient silencieusement sur la Seine, et complétaient la poésie de l’ambiance. Au milieu de la pièce, un piano à queue, laqué blanc, se languissait du doigté expert de sa muse. Quant à la chambre, elle se déclinait sous toutes les tonalités de turquoise, du bleu au vert. Une fenêtre unique, en forme de hublot, d’un diamètre de deux mètres, donnait l’illusion de dormir à bord d’un bateau. Ce décor et cette situation géographique exceptionnelle permettaient à Jade d’oublier qu’elle se trouvait en plein cœur de Paris. Les inconforts de la ville lui étaient ainsi épargnés. Elle bénéficiait d’un espace de calme, isolé du stress et du bruit. Elle ferma les yeux un instant, en respirant profondément pour mieux apprécier la douceur de ce mois de juin. Un vent léger, bien agréable, caressait sa peau ambrée et jouait avec les mèches de ses longs cheveux noirs de jais qu’elle avait laissé détachés sur ses épaules. Des rayons de soleil, par intermittence, mettaient en valeur la beauté de son visage. Une beauté exceptionnelle. Les traits étaient doux. Ses yeux étaient très légèrement étirés en amandes, d’un beau vert. Son regard brillait comme une aube claire, lorsqu’ils étincelaient de leur éclat doré. Ses lèvres, bien dessinées, semblaient faites pour embrasser. Lorsqu’elles s’étiraient en un sourire, elles révélaient deux petites fossettes charmantes. L’ensemble était harmonieux, et dévoilait une femme sensible et de caractère. Elle rouvrit les yeux, et s’évada dans le livre qu’elle avait choisi, parmi ceux qui l’accompagnaient à chacun de ses déplacements. Les heures passèrent, comme les nuages dans le ciel. Discrètement, presque distraitement, sans en avoir l’air. Cette pause dans son emploi du temps surchargé lui était salutaire. L’heure du déjeuner était passée, mais Jade n’avait pas faim. En revanche, un bon thé la ravissait à l’avance. Elle se décida à sortir. Elle se vêtit d’une de ses robes préférées. Celle en mousseline de couleur pourpre, clairsemée de petites roses blanches. Léger, d’un contact agréable, le tissu épousait parfaitement ses formes, lesquelles de toute évidence, étaient irréprochables. De courtes manches tombaient avec élégance sur ses épaules. Un décolleté, pudique, laissait apparaître la naissance de ses seins. Elle coiffa ses cheveux soyeux et les releva en les attachant avec une simple pince. Ce qui lui donnait un air un peu sauvage, avec de longues mèches qui retombaient de façon anarchique de part et d’autre de son visage. Pour finir, elle se parfuma d’un mélange d’essences florales de jasmin et de roses. En descendant à l’accueil, elle demanda au maître d’hôtel s’il connaissait un bon salon de thé, au calme, avec de préférence vue sur la Seine. Il pensait connaître ce qu’elle recherchait. Il lui indiqua une adresse que lui-même appréciait particulièrement. Il lui proposa de lui commander un taxi. Mais, Jade déclina, préférant marcher, en profitant de l’air et du soleil. Elle le remercia et traversa le hall pour sortir. Gilbert, puisque tel se prénommait le maître d’hôtel, ne put s’empêcher d’admirer les lignes et les courbes mises en valeur par la robe de Jade. Quelle femme superbe ! Une élégance rare, une prestance naturelle. Un port altier. Un corps sublime. Un visage qui irradiait la beauté. À chacun des passages de la pianiste dans son hôtel, Gilbert en prenait plein les yeux. Il aimait bien cette femme simple, et troublante. Elle avait un charme fou. Et puis, elle était gentille, humble malgré son succès. Gilbert faisait ce qu’il pouvait pour lui être agréable. Il avait remarqué depuis quelques temps une tristesse qu’il ne lui connaissait pas auparavant. Bien sûr, il avait fait le lien avec le dramatique accident dans lequel Jade avait perdu ses parents. Aussi, redoublait-il d’attention à son égard. Il essayait même de la faire rire. Sans grand succès. Parfois, il parvenait à lui décrocher un sourire, qu’elle accompagnait d’un « Gilbert !» chantant. Il se régalait de l’intonation avec laquelle alors elle prononçait son prénom. Elle faisait danser les syllabes en leur apportant une touche musicale tendre, toute en rondeur. Cela le comblait et suffisait à ensoleiller sa journée.

Jade mit des lunettes de soleil et marcha dans les rues de Paris. Elle flâna le long des quais. De loin, on aurait pu penser que ses pas glissaient sur les pavés tant sa démarche était fluide, légère. Elle aperçut l’enseigne du salon de thé que lui avait indiqué le maître d’hôtel. L’endroit, en effet, était charmant. Dans un renfoncement, sur les berges de la Seine, la terrasse était entourée de palissades de bambous. Cela avait l’avantage d’offrir une ambiance chaleureuse, intimiste. Le toit était ouvrant, ce qui permettait, lorsqu’il était fermé, de garder quand même l’impression d’être dehors. Il y avait également des plantes, des arbustes fleuris. Des lampes de cristal de sel devaient donner une ambiance feutrée le soir. Les tables et les chaises étaient en bambou, certaines en rotin, ornées de nappes ou de coussins aux couleurs chatoyantes. Jade se plut immédiatement dans ce lieu romantique.

- Ce Gilbert est une perle ! une fois de plus, il a visé juste, pensa Jade en s’installant à l’ombre d’un magnifique bougainvillier aux fleurs fuchsia et violettes.

Elle prit la carte. Il n’y avait pas moins de trente variétés proposées. Le choix fut difficile, mais elle opta finalement pour la poésie d’un Sakura . Un thé vert, aux pétales de cerisier sauvage. La légende sur la carte précisait : la blancheur et la beauté des fleurs du cerisier japonais, ou Sakura, et le fait qu’il ne produit pas de fruits, explique pourquoi cette fleur symbolise la pureté dans le désintéressement. C’est l’emblème des samouraïs, pour lesquels la vie était « aussi éphémère que la floraison des cerisiers ». En attendant sa commande, elle fut littéralement subjuguée par un parfum fleuri exceptionnel qui embaumait l’air. Elle reconnut les fragrances des « blue dream ». Elle chercha du regard et repéra en effet les rosiers en question, qui arboraient fièrement leurs magnifiques fleurs mauves. Alors qu’elle s’envoûtait du doux parfum des fleurs, le serveur lui apporta son thé, agrémenté d’un assortiment coloré de macarons. Jade dit que ce devait être une erreur, elle n’en avait pas commandé. Mais, le garçon lui répondit :

- Cadeau de la maison. De la part du patron, ajouta-t-il.

Jade chercha ce dernier du regard et l’aperçut derrière le comptoir. Il regardait dans sa direction et la salua à l’indienne, joignant ses mains en prière devant son cœur en inclinant légèrement sa tête en avant. Jade le remercia en lui souriant. Cet endroit était vraiment singulier. Elle se dit qu’il lui faudrait penser à remercier Gilbert pour cet espace rare. C’était tout à fait ce dont elle avait besoin.

Elle se délecta du breuvage par touches légères, gorgée après gorgée. Cela lui semblait un véritable nectar. Un air de nostalgie plana un instant, tandis qu’elle se rappelait combien sa mère aimait à regarder les pétales des cerisiers du Japon s’égrener en pluie fine au printemps. Cela la remplissait de joie. Elle lui disait chaque fois :

- Guarda, Jade, cara ! Il Signore ci manda petali di luce ! Vieni, vieni con me ! (Regarde, Jade, ma chérie ! Le Seigneur nous envoie des pétales de lumière ! Viens, viens avec moi !) .

Elle lui prenait alors la main l’entraînant avec elle danser sous la pluie de fleurs. Elle tournait sur elle-même et elle riait, elle riait… Ses rires résonnaient encore dans le cœur de Jade. Ce Sakura était bien plus qu’un thé. C’était une invitation au voyage intérieur.

Elle sortit de sa rêverie et de ses souvenirs en entendant un jeune homme chanter quelques vers, en s’avançant vers elle :

- L’odeur de mon pays était dans une pomme. Je l’ai mordue avec les yeux fermés du somme. Pour me croire debout dans un herbage vert. L’herbe haute y sentait le soleil et la mer.

Le troubadour, qui était arrivé près d’elle, la salua de façon très théâtrale, tirant une révérence avec un chapeau imaginaire en se présentant :

- Gabriel. Pour vous servir, belle Demoiselle !

Comme Jade ne répondait pas, il poursuivit :

- Je ne veux pas vous importuner. Simplement, il m’a semblé, en vous observant, que votre thé était un peu comme la pomme de Lucie Delarue-Mardrus, dont je viens de vous chanter un extrait. Dites-moi si je me trompe ?

- Je ne crois pas que cela vous regarde. Je vous remercie pour votre poésie. Mais, j’ai besoin d’être seule.

- Très bien, je vais vous laisser. Avant de partir, permettez-moi de vous inviter à un concert. Il se trouve que j’ai deux places, mais mon amie me fait faux bond. Il s’agit du dernier concert parisien de la grande pianiste Di Angelo. Vous connaissez ? pour ma part, je ne l’ai jamais vue. Il paraît qu’en plus d’être une très grande pianiste, c’est une femme d’une rare beauté. Mais, en vous voyant, je me demande s’il existe une femme plus belle que vous ? alors, vous viendrez ?

- Non, je ne viendrais pas. Veuillez me laisser maintenant, s’il vous plaît !

Le jeune homme ayant prit congé, elle sourit. D’où sortait cet énergumène, elle n’en avait pas la moindre idée. Mais, elle devait s’avouer qu’il l’avait amusée. Elle n’avait pas osé lui révéler son identité, ni même lui dire qu’il se déplacerait pour rien au concert qu’elle venait d’annuler. Tout de même, c’était une curieuse coïncidence. Elle goûta un premier macaron, caramel et beurre salé. Un délice ! Il fondait en bouche, puis révélait le plein de sa saveur une fois avalé, tapissant les parois de la trachée, du palais, et les papilles de la langue, d’un goût sucré salé inédit. Elle but une nouvelle gorgée de thé, et se retrouva à nouveau immergée dans son passé, tourbillonnant avec sa mère sous une cascade de pétales de lumière… Elle en choisit ensuite un autre à la rose sauvage et se laissa emporter dans un jardin paradisiaque, envoûtée par un bain olfactif aux essences rares… Elle fit ainsi plusieurs allers retours entre hier et aujourd’hui. Passant d’une ambiance à une autre, d’une sensation à une autre. Un incroyable voyage sensitif, auquel elle ne s’attendait pas le moins du monde, lorsque deux heures plus tôt, elle s’était assise à la terrasse des « Beaux thés de Paris ». Elle appela le serveur, paya sa note et se leva pour se diriger vers le comptoir. Elle tenait à remercier le patron :

- Vos spécialités sont un ravissement ! je vous en remercie.

- C’est vous qui me ravissez en honorant de votre présence mon salon. Je ne pensais pas voir un jour la grande Jade Di Angelo s’asseoir à ma table. Vous m’en voyez comblé.

Jade le salua, et quitta cet endroit magique. Avant de rentrer à l’hôtel, Jade prit le chemin des écoliers et profita encore de la lumière du soleil. Ses pas la guidèrent dans un parc arboré. Elle y entra et s’y promena tranquillement. Elle observait les jeux de lumière des rayons du soleil qui rebondissaient sur les feuilles, transperçaient les allées, ou scintillaient sur le miroir d’un plan d’eau bordé de roseaux et autres plantes aquatiques. Le reflet des plantes dans l’eau immobile était tellement parfait qu’il pouvait tromper l’œil. Jade se dit que si une photo était prise, il serait sûrement difficile de distinguer le vrai de son reflet. Ce serait, en tous cas, une expérience intéressante. Des poissons, qu’elle reconnut comme appartenant à l’espèce des carpes koï , flânaient sous la surface. L’éclat de leurs écailles dorées pour les uns, rouges ou blanches pour les autres, se moirait au soleil. Cette scène invitait à la méditation. Plus loin, elle tomba sous le charme d’une petite cascade qui sautillait avec joie sur de jolies pierres blanches et ocre. En contrebas, elle fut saisie par la splendeur d’un érable bonzaï. Son tronc sinueux et harmonieux s’enroulait sur lui-même en une spirale aérienne. Tout ce petit monde évoluait sous le regard bienveillant d’un ange statufié, surplombant une haie de buis. L’éternité veillait sur l’éphémère… Plus loin encore, Jade s’arrêta un moment pour admirer des cygnes qui glissaient avec élégance sur l’onde silencieuse. Leur blancheur immaculée était presque hypnotique. Puis, ils se mirent en mouvement, ouvrirent leurs ailes, palmèrent pour sortir de l’eau, sautillèrent avec leurs pattes, en effleurant à peine la surface. Enfin, ils prirent leur envol. Jade les regarda s’élever majestueusement dans le ciel. Très vite, dans un ballet qu’on sentait bien rôdé, ils se positionnèrent de manière à former une pointe de flèche. Des cygnes… Serait-ce un signe ? Elle sentit en elle comme un appel. Un désir soudain de prendre l’air. Une envie d’ailleurs. Oui, prendre l’air. Prendre le large ! Dans l’instant, sa décision était prise. Elle appela son agent et lui déclara qu’elle partait huit jours loin de tout ce qu’elle connaissait. Elle lui expliqua que deux jours ne lui suffisaient pas. Il lui fallait se retrouver. Elle n’irait pas à l’aéroport demain. Elle ne jouerait pas à Milan. Elle lui demanda de faire le nécessaire et lui promit de revenir dans une semaine. Cela le rendit fou. Jade lui en faisait voir de toutes les couleurs ! Il tenta de la raisonner, il alla même jusqu’à la supplier. En vain. Jade lui répondit que c’était ça, ou elle arrêtait définitivement les tournées. Il capitula. Étant italien lui aussi, après avoir raccroché il se dit qu’il irait allumer un cierge à la Madonna.

De son côté, Jade regagna l’hôtel. Elle se sentait soulagée de la décision qu’elle venait de prendre. Elle pouvait enfin s’accorder du temps. Cela lui procurait un sentiment de liberté, qu’elle savourait pleinement. Elle n’avait, par contre, aucune idée de la destination qu’elle allait choisir… Elle poussa la porte d’entrée du hall, devançant, comme à son habitude, le garçon de service. Elle lui donna la pièce, pour le remercier d’avoir feint ne pas l’avoir vu arriver, et de lui laisser ainsi l’initiative d’ouvrir seule la porte. C’était une entente tacite entre eux. Ils n’en avaient jamais parlé. La connivence s’était installée naturellement. Elle avait repéré Gilbert à la réception, et alla droit vers lui.

- Mon bon Gilbert, l’adresse que vous m’avez conseillé s’est avérée être un vrai coin de paradis. Je vous en remercie.

Le maître d’hôtel sourit, appréciant autant le remerciement que le sourire illuminant le visage de la belle pianiste. Celle-ci rajouta :

- Je vais avoir encore besoin de vos services.

- Si cela m’est possible, je serais ravi de vous satisfaire, mademoiselle Jade.

Depuis le temps qu’ils se connaissaient, elle l’avait autorisé à l’appeler par son prénom.

- Gilbert, je prends huit jours pour moi. Je souhaite changer d’air, me dépayser. Mais, je ne sais pas où aller ? Je suis sûre que vous allez être inspiré pour me trouver juste ce qu’il me faut.

Devant la mine dubitative du maître d’hôtel, Jade insista :

- Mais si, Gilbert, vous m’êtes toujours de bons conseils. Je vous fais confiance. Vous allez trouver. Je vous laisse vous occuper de tout.

Elle prit sa voix de petite fille, et ajouta :

- S’il vous plaît, soyez gentil, j’aimerais partir dès demain.

* * *

Tao retomba dans l’eau du bassin dans une immense gerbe d’écume. L’onde, occasionnée par le poids de sa masse imposante en mouvements, forma une houle impressionnante qui déferla sur des dizaines de mètres en débordant du bassin. Tout ce qui se trouvait dans son sillage fut littéralement trempé. Des gens déguerpissaient vers la sortie, sans demander leur reste. D’autres, médusés, restaient à regarder la scène, dégoulinant de la tête aux pieds. Tao se sentait ragaillardi. Voilà bien longtemps qu’il ne s’était pas trouvé autant en forme. Et puis, à dire la vérité, voir les humains en perdition, complètement déstabilisés, l’amusait beaucoup. Il percevait clairement leurs vibrations agitées. Pour une fois, c’est lui qui était au spectacle. S’il avait pu, il aurait ri aux éclats ! Même Charlotte, l’otarie du bassin voisin, profitant de la diversion, était arrivée sur les gradins, et applaudissait à tout va, de ses puissantes nageoires, scandant son ovation de « honk-honk-honk » admiratifs. Les tursiops bondissaient de joie à six mètres de hauteur, et retombaient en vrille dans une énergie dynamisante. Quant à Marco, l’éléphant de mer isolé à l’infirmerie, il semblait miraculeusement guéri. Il se tordait de rire, en faisant des tonneaux sur lui-même. Tour qu’il refusait d’exécuter à la demande des dresseurs. Titi, le bélouga que la solitude forcée avait rendu dépressif, retrouvait le sourire, et s’improvisait ingénieur sons et lumières. Il sifflait ses trilles avec ferveur, honorant son surnom de canari des mers. Il ondulait, ventre en l’air, jouait avec le soleil, utilisant la blancheur immaculée de son corps, pour réverbérer la lumière et lancer des éclairs étincelants, aveuglant au passage ceux qui les croisaient. Charles et Stone, les deux pingouins en transit au Seaworld, gagnés par l’ambiance festive, participaient de bon cœur au show improvisé. Ils dansaient, se trémoussant avec entrain, tout en faisant des claquettes. L’illusion qu’ils étaient vêtus d’une redingote concourait à transformer les deux lascars en véritables artistes de music-hall : la grande classe !

Malheureusement, l’instant de grâce ne dura pas. Tao vit les dresseurs se précipiter vers lui. Ils étaient accompagnés du vétérinaire. Ce dernier tenait dans ses mains une énorme seringue. L’orque se défendit comme elle put. Elle échappa à maintes reprises à ses geôliers, plongeant, esquivant, virevoltant. Ils finirent, malgré tous ses efforts, par le contenir. Sentant alors le danger imminent, l’épaulard n’eut plus le choix. Elle se contorsionna avec agilité et propulsa d’un coup de caudale l’homme aux piqûres sur plusieurs mètres. Avec une puissance équivalente à celle d’un moteur de deux cent cinquante chevaux dans sa queue, il lui aurait été facile de le faire passer de vie à trépas. Mais les orques ne méritaient pas leur nom de « baleines tueuses ». D’abord, ce n’étaient en aucun cas des baleines. Elles appartenaient à la famille des dauphins. Et surtout, contrairement à l’homme, malgré leur incroyable et puissante suprématie dans les océans, elles ne tuaient jamais pour le plaisir. Tao avait contrôlé sa force. Il l’avait assommé, mais pas tué. Par acquis de conscience, il alla même le repêcher, et le déposa au sec. Comme les dresseurs continuaient de le harceler, Tao attrapa l’un d’entre eux, et alla le plaquer au fond de l’eau. À bout de souffle, l’homme avait peur et s’agitait en tous sens. Tao le libéra de sa pression et d’un coup de rostre, le poussa vers la surface. Alors qu’il était prêt à regagner la terre ferme, l’orque le rattrapa et lui refit faire un tour au fond du bassin. Plusieurs fois de suite, il renouvela l’opération. Si bien que le dresseur, épuisé, n’arrivait même plus à trouver la force de nager. C’est à ce moment que Tao fonça sur lui. L’homme se vit mourir et tomba en syncope. L’épaulard le porta alors délicatement jusqu’au bord de la plate-forme. Là, il le déposa, en sécurité et regagna le centre du bassin.

Au-dessus, un aigle plana quelques instants, emplissant le ciel de ses cris langoureux. Suivirent d’autres cris portés par le vent. Un appel, doublé d’une plainte. Le temps sembla suspendre son vol. Le silence. Puis, à nouveau cette plainte. Immédiatement, de toutes les orques présentes, seul Tao s’immobilisa. Il se positionna verticalement, laissant émerger juste sa tête, et fit le bouchon . L’équipe du parc marin interloquée, assistait à la scène. Tous les dresseurs savaient que cette attitude, appelée spy hopping, n’existait qu’à l’état sauvage. Les orques ne la pratiquaient pas en captivité. C’était un instinct. Une technique d’écoute, de communication. Si Tao avait spontanément retrouvé cette posture, c’est qu’il avait reconnu la voix de sa famille. En effet, les siens étaient à quelques kilomètres de là et lançaient leur appel. Ils cherchaient leur frère, leur fils, leur ami. Tao leur répondit, en émettant un chant déchirant. Il pleurait. Plusieurs membres du personnel du zoo marin étaient touchés, émus. Certains, bouleversés, pleuraient malgré eux. Ils n’avaient jamais rien vu ni entendu de tel. D’un commun accord avec le directeur, ils décidèrent de laisser l’épaulard tranquille pour l’instant. Ils se réuniraient pour discuter de tout cela plus tard. Pour l’heure, ils avaient déjà fort à faire pour remettre de l’ordre dans tout ce bazar et s’occuper des blessés.

* * *