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Luc Praylors, médecin généraliste proche de la soixantaine, mène une existence tranquille jusqu’au jour où la maladie emporte Amélie, sa femme adorée, atteinte d’une tumeur au cerveau.
Brisé par cette perte dévastatrice, il décide de mettre fin à ses jours en s’isolant dans un chalet reculé au bord d’un lac de montagne. Mais au moment fatidique, alors qu’il se prépare à franchir le dernier pas, une apparition improbable bouleverse son esprit : Amélie, plus belle et lumineuse que jamais, émerge des eaux profondes. Convaincu que le destin lui accorde une seconde chance, Luc se laisse emporter par l’espoir. Mais ce qu’il prend pour un miracle se transforme peu à peu en un cauchemar insondable, où la réalité et la folie se confondent.Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 343
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Ondine
THRILLER SURNATUREL
SEBASTIEN
À Virginie, mon amie, mon amour, mon âme sœur…
Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout là où je suis
Victor Hugo
Malgré les lueurs lointaines de l’aube naissante, le ciel était encore sombre au-dessus de la vallée lorsque David et son petit frère quittèrent en douce la maison familiale. Bien que les journées étaient chaudes en ce mois de juillet, la température chutait dès que le soleil disparaissait derrière les sommets surplombant le village. Ainsi, dès que les enfants mirent le nez dehors, la fraîcheur mordante de l’air s’insinua à travers l’épaisseur de leurs vêtements, les forçant à se mettre rapidement en mouvement. Soucieux de ne pas se faire remarquer, ils marchèrent d’un pas alerte sur les pavés des ruelles vides et silencieuses, longeant les façades en pierres délavées des maisons mitoyennes endormies jusqu'à atteindre la sortie du hameau. Ils quittèrent ensuite la route nationale en bifurquant vers le champ d'herbes hautes qui montait en pente douce jusqu’à la lisière d'une dense forêt de mélèzes.
Lorsqu’ils atteignirent enfin le départ du petit sentier de terre qui grimpait à travers bois, ils firent une halte au vieil abreuvoir en bois juché sur son promontoire de granit naturel. L’eau qui coulait en permanence du robinet en fonte était fraîche et cristalline. Les deux garçons en burent quelques généreuses gorgées avant de remplir leur unique gourde basque en cuir de vache. Au loin, ils entendirent un coq chanter, probablement celui de la ferme du vieux Pibodi, le doyen du village, tandis qu’au-dessus de leurs têtes commençaient à s’éteindre une à une les étoiles dans le ciel.
— Le soleil va bientôt s'lever, faut pas qu’on tarde ! déclara Robin, le cadet.
Son visage constellé de taches de rousseur rayonnait d'excitation. D'un geste de la main, il chassa une mèche auburn qui lui retombait sur le front, puis adressa un sourire complice à son frère avant de se mettre à arpenter le vieux sentier.
David le regarda s’enfoncer dans la dense forêt, non sans ressentir une certaine inquiétude. Il se mit néanmoins en marche lui aussi, soucieux de ne pas le perdre de vue. Autour d’eux, les grillons et autres insectes nocturnes s’adonnaient à un concert de stridulations dont la vibration sourde emplissait l’air chargé d’humidité. Les innombrables branches des mélèzes s’étalaient au-dessus de leur tête tels les tentacules enchevêtrés d’une gigantesque entité végétale, obturant le ciel et obligeant les enfants à se guider à l’aide de la vieille lampe de poche qu’ils avaient héritée de leur père. Robin étant en tête, il était donc chargé de tenir le précieux objet lumineux, et cela l’emplissait de fierté. C’était lui qui avait eu l’idée de cette petite escapade matinale. Bien qu’étant le plus jeune des deux garçons, il était néanmoins le plus intrépide, et avait une certaine propension à vouloir braver les interdits. Ce trait de caractère ne manquait pas de faire enrager David, car en tant qu’aîné, celui-ci était la plupart du temps tenu pour responsable des bêtises commises par son petit frère. Et cette tendance n’avait fait que s’accentuer depuis la mort précoce de leur père, un an auparavant, survenue lors de l’éboulement de la mine de cuivre d’Argentière.
— Veille bien sur ton petit frère ! répétait régulièrement leur mère à David.
Alors c’est ce qu’il faisait, du mieux qu'il le pouvait. En premier lieu, il s'efforçait toujours de désamorcer les idées saugrenues de Robin avant même qu’il ne les mette en pratique, par sa seule force de persuasion. Grâce à des arguments percutants, il était ainsi parvenu à l’empêcher de sauter du toit en ardoise de leur maison pour atterrir dans une meule de foin, de chevaucher un bélier particulièrement colérique qui vivait dans l’enclos du voisin, ou encore d’essayer de conduire la voiturette du postier pendant que celui-ci était occupé à déposer le courrier dans les boîtes aux lettres. Avec l’expérience, David avait acquis une certaine faculté à anticiper les quatre-cents coups de son frère, lui permettant ainsi de tuer dans l’œuf la plupart de ses actes imprudents et irréfléchis. Mais l’esprit en ébullition de Robin était intarissable, en particulier lorsqu’il s’agissait de trouver des moyens pour se mettre en danger, et il arrivait parfois qu’il parvienne à passer outre les mises en garde de son frère aîné. Cela avait d’ailleurs été le cas pour cette idée d’expédition secrète. Pourtant, Dieu sait que David avait tenté par tous les moyens de faire renoncer son petit frère à ce projet.
— Tu t'rends compte de la réaction de maman quand elle va apprendre qu’on est partis tous seuls au p'tit matin dans la montagne sans la prévenir ? avait-il finalement ajouté en plantant son regard bleu minéral dans celui de son frère, tâchant d'avoir l'air le plus sévère possible. Elle va nous massacrer !
Mais il n’y avait rien eu à faire. Robin avait pris sa décision, et il ne reviendrait pas dessus. Il avait donc mis un terme à la conversation par cette dernière sentence :
— Et puis si tu veux pas v'nir avec moi parce que t’as peur de t' faire remonter les bretelles par maman comme une poule mouillée, ben t’as qu’à rester bien au chaud dans ton lit ! Moi j'm’en fous, j’irai tout seul !
David, sachant très bien que son frère était tout à fait capable de faire une chose pareille, avait donc cédé en acceptant de l’accompagner. Au moins, je garderai un œil sur lui, s’était-il dit pour se rassurer.
Lorsque les deux garçons arrivèrent enfin à la lisière de la forêt, au bout d’une demi-heure de traversée, les oiseaux commençaient à chanter dans les arbres. David et Robin s’arrêtèrent un instant pour contempler leur village en contrebas, dont les maisons ne leur semblaient pas plus grandes que des briques depuis leur position. Au-dessus de leurs têtes, la couleur du ciel s’éclaircissait, le noir de la nuit cédant progressivement la place aux lueurs dorées de l’aube.
— Allez, vite, on y est presque ! dit Robin, tout excité. Ils reprirent leur marche sur le sentier. Celui-ci devenait de plus en plus raide et caillouteux, les forçant à ralentir la cadence. Il serpentait entre de gros rochers puis traversait une prairie, avant de disparaître au sommet d’une crête, à une centaine de mètres au-dessus d’eux.
— Le lac est juste derrière cette arête, expliqua Robin en montrant le bout du sentier. Grouillons-nous !
Malgré le fort pourcentage de la côte, Robin accéléra le pas jusqu’à atteindre un rythme de course, obligeant son frère à courir à sa suite en petites foulées pour ne pas se faire distancer.
C’est à bout de souffle et tout transpirants qu’ils parvinrent enfin au sommet de la crête. Mais le panorama qui les attendait de l’autre côté en valait largement la peine. Un lac majestueux s’offrait devant leurs yeux, immense étendue d’eau sombre aux rivages bordés de galets gris, surplombé d’imposantes falaises aux crêtes déchirées. Les deux enfants s’approchèrent lentement, impressionnés par ce paysage sauvage et inquiétant.
— Regarde, dit soudain Robin en pointant le doigt vers le sommet d’un pic montagneux. Ça commence !
David leva la tête et comprit de quoi son frère voulait parler : telle la lumière divine émanant du mont Olympe, le premier rayon de soleil était en train d’apparaître juste au-dessus du pic, parant de nuances rosées la neige qui recouvrait les sommets, et dardant la surface du lac de son doigt mordoré. Puis l’astre se montra dans son entière clarté, inondant le monde de lumière et de couleurs chatoyantes : le vert vif et presque fluorescent des arbres contrastait avec le gris anthracite des roches, tandis que les flots, scintillant soudain de mille feux, chassèrent les ténèbres qui les recouvraient pour revêtir de splendides nuances de bleu turquoise. David, subjugué, observa ce spectacle en silence, avant de sentir la main de son frère se lover dans la sienne. Il la serra fort en retour, et sans se l’expliquer, sentit une vive émotion le submerger, jusqu’à ce que des larmes emplissent ses yeux. Il se tourna alors vers Robin et constata qu’il pleurait aussi.
— Tu crois qu'ça ressemble à ça le paradis ? demanda-t-il tout bas, presque en chuchotant.
— J'sais pas, avoua-t-il. J’imagine…
— Papa me manque, tu sais.
— Oui, je sais. À moi aussi.
Au bout d’un moment de silence, Robin relâcha finalement la main de son frère et recouvra son enthousiasme habituel.
— Comment peut-on penser qu’un endroit pareil est maudit ? s’exclama-t-il. Non mais t’as vu la couleur de l’eau ?
— C’est qu'des vieilles légendes… répartit David. Des contes de bonnes femmes pour effrayer les gamins !
Robin s’avança un peu plus vers la berge. Il ôta ses chaussures puis alla tremper ses pieds dans l’eau.
— Elle est pas si froide en fait ! dit-il en se retournant vers son frère. On pique une tête ?
David s'approcha du bord, hésitant, puis enleva à son tour ses chaussures. Il fut surpris de la température de l’eau quand il y enfonça les pieds. Elle était fraîche, certes, mais pas glacée. Robin, quant à lui, retira un à un tous ses vêtements, ne gardant sur lui que son slip à boutons. Il fit encore quelques pas en avant, jusqu’à ce que l’eau lui arrive à la taille.
— La vache, ça réveille ! dit-il en riant. Viens voir, elle a l’air super profonde !
— Non merci, répondit David. J'vois très bien d'là où j'suis ! Bon allez, reviens maintenant, ou tu vas geler sur place ! Si tu chopes une pneumonie maman va m'tuer, et moi j’ai aucune envie de…
Il fut brusquement interrompu par un sifflement aigu et strident qui résonna juste derrière lui, faisant bondir son cœur dans sa poitrine. Il se retourna vivement et scruta la berge pour identifier la source de cet étrange bruit. Son regard se posa alors sur une énorme marmotte postée debout sur ses pattes arrière, à quelques mètres à peine, l’observant d’un air au moins aussi terrifié que lui. David poussa un soupir de soulagement avant d’éclater de rire.
— Putain, t’as vu ça Robin ? s’exclama-t-il en se retournant vers le lac.
Mais le lac était vide. Robin avait disparu.
Les dernières heures de la vie d’Amélie Praylors furent un véritable calvaire. Non seulement pour elle, mais également pour son mari, Luc, qui l’accompagna jusqu’au bout.
Cela commença vers vingt-trois heures tente, quand il fut réveillé par la sonnerie de son portable. Lorsqu’il décrocha, bien qu’encore embrumé par le sommeil, il ne fut pas surpris d'entendre la voix grave de Mlle Bérard à l'autre bout du fil, l'infirmière en chef du service de soins palliatifs de l’hôpital Saint-André.
— La fin est proche, Monsieur Praylors, le prévint-elle d’un ton emphatique. Vous devez venir le plus vite possible.
— Je... J’arrive, bredouilla-t-il avant de sauter hors de son lit, le cœur battant à tout rompre. Comme il était déjà habillé (cela faisait plus d'une semaine qu'il ne prenait plus la peine d'ôter ses vêtements pour dormir, s'attendant à tout moment à recevoir ce genre de coup de fil en pleine nuit), il enfila sa veste et ses chaussures à la hâte et quitta sa maison dans la foulée, avant de traverser la ville endormie à tombeau ouvert au volant de son vieux Dacia Duster.
Tenaillé par l'angoisse d'arriver trop tard, il grilla pas moins de trois feux rouges en chemin, et manqua de justesse de rentrer en collision avec un livreur de pizza sur son scooter dans une intersection. Le jeune homme pila au dernier moment avant de le gratifier d'un doigt d'honneur, sans que Luc ne lui prête la moindre attention. Il ne lui fallut pas plus d'un quart d'heure pour arriver dans le parking bondé de l'hôpital. Après s'être garé, il sortit de son véhicule et marcha d’un pas vif vers l'immense bâtiment criblé de nombreuses rangées de fenêtres éclairées, se dressant dans la nuit tel un navire de croisière échoué au milieu d'un océan de bitume. Une croisière fatale, songea gravement Luc en se dirigeant vers l'entrée principale. Il traversa le grand hall quasiment désert à cette heure tardive puis appela l’ascenseur central pour monter au dix-septième étage, comme il le faisait quotidiennement depuis des semaines. Quand les portes s’ouvrirent pour le laisser sortir, il enchaîna une dizaine de couloirs avant de déboucher enfin dans le service de soins palliatifs, le seul endroit de l’hôpital où les patients étaient admis non pas pour être soignés, mais pour mourir. L'infirmière Bérard, une petite femme sèche et bourrée d'énergie, vint immédiatement à sa rencontre et l'accompagna jusque devant l'entrée de la chambre de sa femme. D'un signe de tête il lui fit comprendre qu'il la remerciait pour sa sollicitude, mais qu’à présent il avait besoin d’être seul. Elle s'effaça donc pudiquement, avec tout le professionnalisme dont les personnes de sa trempe étaient naturellement dotées. Luc prit une grande inspiration avant de pénétrer dans la pièce.
Lorsqu’il se retrouva devant le lit de son épouse, dans cette petite chambre impersonnelle qui sentait le détergent et la bétadine, il comprit instantanément que la nuit allait être très longue.
Dans un état de demi-conscience entretenu par une perfusion de morphine, Amélie n’était plus que l’ombre d’elle-même, petit corps chétif en proie à d'insondables tourments. Elle était parcourue de frémissements réguliers, et sa respiration rauque résonnait à travers la pièce comme le sifflement d'une antique cafetière. De temps à autre, elle poussait un long gémissement plaintif, mais sans jamais ouvrir les yeux.
Luc vint s'asseoir sur le lit, à ses côtés. Il remonta le drap par-dessus ses frêles épaules, puis prit délicatement sa main décharnée dans la sienne, tout en caressant du bout des doigts son visage aux traits tirés et au front dégarni. Est-ce qu’elle savait qu’il était là, auprès d'elle, pour l’accompagner dans cette épreuve ultime ? Il ne le pensait pas : ses paupières restaient closes et elle ne réagissait pas aux mots qu’il lui murmurait, des paroles qui se voulaient réconfortantes mais qui sonnaient faux, même à ses propres oreilles. Comment pouvait-on dire « tout va bien aller, ne t’inquiète pas » à une personne mourante sans avoir l’impression de lui mentir ? Comment pouvait-on lui dire : « c’est bientôt fini » sans être soi-même absolument certain que c’était la vérité ?
Mais ce furent les seules choses qui lui vinrent à l’esprit sur le moment, entrecoupées de quelques « je t’aime » et autres « je suis là ». Cela lui paraissait d'une affreuse banalité, mais il se dit que dans ce genre de situation, la banalité pouvait paraître rassurante.
Ce qu’il pensait vraiment, il n’osait le lui dire, alors il le psalmodiait intérieurement, comme une prière adressée à un dieu auquel pourtant il ne croyait pas. C'était fou, comme même le plus invétéré des athées pouvait se rapprocher du divin lorsque le désespoir s'emparait de lui, songea-t-il. Il était tellement plus confortable de croire qu’une puissance supérieure veillait sur nous, et que la souffrance endurée ici-bas n’était pas vaine, surtout lorsque l'on se trouvait confronté à la mort. Cela évitait en fait de regarder la vérité en face, implacable, terrifiante. Et cette vérité, c'était la suivante : rien ni personne ne vous attendait de l'autre côté, rien d'autre que la froideur infinie du néant. Faites que ça s’arrête maintenant, je vous en prie, laissez-la partir, abrégez ses souffrances, ne cessait-il de se répéter. Car des souffrances, elle en avait eu son lot depuis que sa tumeur cérébrale avait été dépistée, quelque dix-huit mois auparavant. Dès lors, Amélie avait entamé un véritable chemin de croix. Le fait qu’il s’agisse d’un cancer extrêmement agressif avait poussé les médecins à faire du zèle, et un véritable arsenal médico-thérapeutique avait été déployé : c’est ainsi que des dizaines de séances de chimiothérapie lui avaient été administrées, chacune l'affaiblissant davantage que la précédente. Des séances qui, à défaut de la guérir, avaient eu raison de sa forme physique, entraînant la chute par touffes entières de ses longs cheveux noirs et jadis si brillants, faisant fondre ses muscles, ternissant sa peau d'albâtre et la creusant de rides, rendant ses ongles friables comme de la craie et l’amaigrissant au point de la transformer en véritable squelette ambulant. Les produits utilisés dans ce genre de traitement étaient tellement agressifs qu’ils ne s’attaquaient pas seulement aux cellules cancéreuses, ils altéraient également toutes les autres. La radiothérapie, quant à elle, lui avait provoqué des démangeaisons atroces sur toute la peau, et l’avait épuisée à un tel point qu’elle n’arrivait même plus à gravir les marches du petit escalier de leur maison sans être obligée de faire une pause à mi-chemin.
— On dirait une petite vieille ! avait-elle déclaré un jour en faisant mine de le prendre à la légère.
Mais Luc n'avait pas été dupe. Il savait bien ce qu’elle avait dû ressentir à ce moment-là, elle qui avait l’habitude de courir deux marathons par an depuis près de trente ans, s’y étant même tenue l’année où elle avait accouché de Maxime, leur fils unique. Une véritable force de la nature, balayée en un clin d’œil par la soudaine folie autodestructrice de son propre corps. Et malgré tout, jamais elle n’avait montré un seul signe de faiblesse ou de lassitude, jamais elle n’avait lâché le combat, car son mental était en acier trempé. Lorsque les médecins lui avaient expliqué que la tumeur était inopérable et le pronostic extrêmement mauvais, elle avait encaissé la sentence sans ciller. Comble de l'ironie, c’était même elle qui avait dû rassurer son mari et non l'inverse, Luc s’angoissant un peu plus à chaque mauvaise nouvelle annoncée par les spécialistes (et il y en avait malheureusement eu souvent). Étant lui-même médecin généraliste, sa connaissance des divers protocoles de traitement administrés à sa femme et leurs conséquences potentielles sur son état général n'avaient fait qu’accroître son anxiété. Pire encore, il s'était mis à systématiquement remettre en question les décisions que prenaient ses confrères, transformant chacune des consultations de contrôle d’Amélie en débat mouvementé sur la meilleure stratégie thérapeutique à adopter.
Si bien qu’un jour, à la suite d’une énième discussion houleuse entre l’oncologue et son mari, Amélie avait fini par fondre en larmes, pour la première fois depuis l’annonce de son cancer. Pas pour s’apitoyer sur son sort, cela n’était pas dans sa nature, mais parce qu'elle s'était rendu compte que l’attitude de Luc interférait de façon nocive avec le bon déroulement de son traitement. Il avait donc fallu qu’elle règle cela en ayant une discussion avec lui, une discussion difficile.
— Il faut que tu les laisses faire leur job, lui avait-elle expliqué d’un ton grave. Je sais que tu fais tout cela pour me protéger, que c’est par amour que tu t’inquiètes autant de mon sort. Et je t’en suis tellement reconnaissante. Vraiment. Mais si tu interviens à chaque fois qu’un des médecins prend une décision, on n’avancera pas, tu comprends ? Et ce n’est pas comme si… comme si j’avais tout le temps devant moi !
— Arrête de dire ça, je te l’interdis ! s’était insurgé Luc. Tu as tout le temps parce que tu es une battante ! Une putain de battante ! Tu vas t’en sortir, tu m’entends ? Et puis d’abord qu’est-ce que tu veux que je fasse ? Tu es ma femme, tu es malade, et je suis médecin. Comment veux-tu que je ne m’en mêle pas ?
— Justement, j’aimerais qu’à l’avenir tu me laisses aller toute seule à mes rendez-vous. Je pense que cela vaut mieux comme ça. Dans cette épreuve, j’ai besoin de toi comme mari, pas comme médecin traitant. Tu comprends ?
Non, il n’avait pas compris. Comment avait-elle pu l’éjecter comme ça, alors qu’il se faisait un sang d’encre ? Devant sa détermination, il avait dû néanmoins lui promettre de ne plus s’impliquer autant dans le côté purement médical de sa maladie, mais cela lui fichait une frousse d’enfer. Car la vérité était là, évidente : le docteur Luc Praylors avait bien plus peur du cancer de sa femme qu’elle-même. Dans leur couple, il avait toujours été celui qui s’inquiétait, c’était son caractère. Cela avait commencé dès l’époque où ils s’étaient connus, sur les bancs de la faculté de médecine. Lui passait son temps à stresser à la perspective de ses partiels à venir, jamais sûr d'être tout à fait au point, toujours assailli par le doute et l'anxiété, tandis qu’elle avait l'air de survoler tout cela comme si ce n'était pas si important, prenant la vie du bon côté, riant souvent aux éclats, un rire magnifique et communicatif. À la grande stupéfaction de Luc, elle pouvait se trémousser des heures durant sur les rythmes endiablés des soirées étudiantes, infatigable, sans pour autant se retrouver à la ramasse pour ses examens. Au contraire, elle avait passé sa thèse de pharmacie haut-la-main, avec une sérénité déconcertante. Luc avait toujours été fasciné par cette aura positive qui émanait d’elle, cette formidable énergie dont lui-même se nourrissait, car elle le purifiait de toutes ses angoisses.
Hélas, cette flamme qu'il pensait inaltérable s'amenuisait chaque jour davantage, et son incapacité à la préserver le terrifiait au plus haut point. Mais pas elle. Elle avait gardé son sang-froid et son optimisme jusqu’au bout, et même quand le couperet était tombé il y avait un mois de cela, quand les spécialistes lui avaient finalement annoncé que les métastases disséminées un peu partout dans ses organes étaient trop nombreuses pour être éradiquées, elle n’avait pas fléchi. Et c’est avec sa dignité habituelle qu’elle avait accepté de se faire admettre en soins palliatifs pour « gérer sa douleur », comme avait dit son médecin, car c’était selon lui et ses homologues la seule chose restant à faire après l’échec de tous ses traitements. Luc, quant à lui, avait eu beaucoup plus de mal à accepter la sentence, harcelant ses confrères pour qu'ils reviennent sur leur décision et lui administrent de nouveaux protocoles, même expérimentaux. Pour lui, arrêter ses traitements ne représentait rien d'autre qu'une condamnation à mort.
–– Mais elle est déjà condamnée, Luc, avait tenté de lui expliquer son ami le docteur Thierry Lambord, attaché au service d'oncologie. Je comprends à quel point cela doit être difficile pour toi, mais maintenant il ne reste plus qu'une seule chose à faire : la laisser partir dans la dignité, en souffrant le moins possible. Elle va avoir besoin de toi, tu comprends ? Tu dois être fort pour elle.
Luc s'était énervé. Non mais pour qui se prenait-il ce petit prétentieux, pour lui donner des leçons de vie ? Comment osait-il lui faire le numéro du médecin compatissant en lui parlant comme à un enfant qui ferait un caprice ? Croyait-il vraiment qu'il était si simple de se résigner, d'accepter en un claquement de doigts la perte de la personne qu'on aimait le plus au monde ? Non. Cela ne se pouvait pas. Il y avait forcément un moyen, une issue, Luc le croyait encore à peine quelques heures plus tôt.
Mais à présent que sa femme agonisait sous ses yeux dans cette sordide chambre d'hôpital, petit corps frêle ne pesant pas plus d’une quarantaine de kilos, chacune de ses inspirations paraissant être la dernière, il réalisait que sa force légendaire l'avait définitivement quittée, balayée par la maladie comme le vent balaye les feuilles mortes. Faites que ça s’arrête, je vous en supplie.
Mais les heures passaient, et Amélie continuait de respirer, comme si elle faisait un dernier pied de nez à son funeste sort. Son mari ne cessait de s'étonner en consultant ses constantes sur l'écran de la console centrale à laquelle elle était reliée : jamais il n’en avait vu d’aussi basses. Et pourtant, elle tint ainsi jusqu’aux premières lueurs de l’aube. Luc, ayant fini par tomber dans une sorte de demi-sommeil en s’allongeant à ses côtés, fut soudain réveillé par les bips agressifs des monitorings qui s’étaient soudain emballés. Il découvrit alors sa femme en pleine crise de convulsions, le visage crispé, deux traits d’écume blanchâtre s’écoulant à chaque commissure de ses lèvres crevassées.
Il se releva brusquement et la manipula pour tenter de la mettre en position latérale de sécurité, mais le corps d’Amélie était tellement contracté de spasmes qu'il ne parvenait pas à la faire bouger. Et c’est au moment où il voulut appeler le service de réanimation d’urgence que la petite main frêle et décharnée de son épouse lui agrippa le poignet, avec une force insoupçonnée au vu de son état. Alors, pour la première fois depuis qu'il l'avait rejointe, Amélie ouvrit les yeux et tourna la tête vers lui. Une terreur sans nom se lisait dans son regard halluciné. Elle ouvrit la bouche pour parler :
— Ne me le prends pas ! articula-t-elle d'une voix éraillée et déformée par la chimiothérapie.
Luc, affligé, posa sa main sur sa joue et la caressa doucement.
— Ne t’inquiète pas ma chérie, lui dit-il d’un ton aussi doux et rassurant que possible, on ne va rien te prendre, je suis là avec toi, tout va bien ma belle. C’est bientôt fini, je te le promets !
Elle continua néanmoins de le fixer avec ses yeux d’un vert émeraude et injectés de sang, mais son regard exprimait une telle peine et une telle souffrance que Luc en eut la chair de poule. Elle commença alors à secouer lentement la tête de droite à gauche, comme pour dire non.
— Je t’en supplie, dit-elle. Ne me le prends pas ! Pitié ! Il est tout ce qu'il me reste, je t'en supplie, ne me le prends pas !
Le ton de sa voix était devenu beaucoup plus faible tout d’un coup, presque un murmure. Alors, ses yeux se révulsèrent, ses doigts relâchèrent le poignet de Luc. Et c’est au moment où l’infirmière de nuit fit son apparition dans l’encadrement de la porte de sa chambre qu’elle rendit son dernier souffle, dans un râle ultime et déchirant, bientôt suivi par le bip continu de l’électrocardiogramme.
Dire qu’il y eut beaucoup de monde à l’enterrement d’Amélie serait un euphémisme. L’église était tellement bondée ce jour-là que nombre de gens durent rester debout pendant la cérémonie. Outre le petit noyau familial rassemblé au premier rang, constitué de Luc, de son fils Maxime et de sa concubine Iris, de la mère et du frère aîné d’Amélie, étaient également présent tous les employés et collègues éplorés de la pharmacie, un grand nombre de confrères du monde médical, des amis du club de course à pied, des patients fidèles avec qui elle avait su nouer des liens forts au fil des années, et bien d’autres personnes encore que Luc ne connaissait que de vue, voire pas du tout. En voyant tous ces gens venus rendre hommage à sa femme, il constatait à quel point sa propre liste de proches et d’amis était restreinte. Les trois quarts des personnes présentes n’étaient pour lui que de lointaines connaissances, et même s’ils se montraient amicaux et compatissants avec lui, il savait qu’après ce jour, il n’en reverrait pas la plupart. Cela ne lui faisait pas de peine, bien au contraire, ça l’agaçait au plus haut point. Car il n’était pas dupe de leurs fausses promesses et de leurs phrases toutes faites, du genre « tu peux compter sur nous » où encore « n’hésite pas à nous appeler si tu as besoin ». La vérité c’est qu’il leur en voulait à tous d’être là, de lui gâcher ses derniers adieux à son épouse. Car enfin, c’était avec lui qu’elle avait partagé sa vie pendant plus de trente ans, pas eux. Personne dans cette salle ne pouvait se targuer de connaître Amélie comme lui la connaissait, dans toute son entièreté, dans toute sa complexité. Quant à Geneviève, sa belle-mère, elle l’avait toujours détesté de toute façon, et ça ne l’étonnerait pas de l’entendre à un moment où à un autre faire une réflexion sur son éventuelle responsabilité dans la mort de sa fille. Le faire culpabiliser avait toujours été son activité favorite. Il suffisait de voir les regards emplis d’amertume qu’elle ne cessait de lui lancer pendant la cérémonie pour comprendre quel était son état d’esprit. Il ne pouvait pas non plus compter sur le soutien de François, le frère aîné, le fils prodigue et navigateur solitaire qu’il n’avait finalement vu que deux fois dans sa vie : lors de son mariage avec Amélie au chalet, plus de trente ans en arrière, et aujourd’hui même. Il était là, tout pimpant dans son costume en lin d’aventurier, ne cessant de sangloter et de serrer sa mère dans ses bras, dans une véritable comédie que Luc trouvait pitoyable. Si tu l’aimais tant que ça, ta sœur, pourquoi ne prenais-tu pas de ses nouvelles plus souvent, et pourquoi ne venais-tu jamais la voir, au lieu de parcourir les océans dans ta vieille coque de noix pour te prouver que t’étais un aventurier sans peur et sans reproches ?
Quelle sensation étrange de se sentir aussi esseulé au milieu de cette multitude. Et ce n’était pas la présence de son fils à ses côtés qui améliorait ce sentiment, bien au contraire. Car lui aussi était venu uniquement pour Amélie, cela ne faisait aucun doute. D’ailleurs, les quatre ou cinq mots qu’ils s'étaient échangés durant cette éprouvante journée représentaient la plus longue conversation qu’ils avaient eue depuis des années.
Depuis quand ne se parlaient-ils plus au juste, et comment en étaient-ils arrivés là ? Luc ne le savait plus. Il avait toujours du mal à comprendre comment il avait pu passer du rôle de papa le plus cool du monde à celui d’emmerdeur de première en si peu de temps. Est-ce que pour devenir un homme, un garçon avait forcément besoin de tuer son père ? Bien sûr qu’il avait le droit de faire ses propres choix, de faire ce qui lui plaisait, mais tout de même ! Luc avait toujours eu l’impression que chaque décision prise par son fils depuis ses dix-huit ans avait été un défi supplémentaire à son autorité paternelle, comme s’il cherchait systématiquement à le décevoir. Le premier coup de poignard fut quand il lui avait appris au dernier moment qu’il s’était désinscrit de l’université de médecine en troisième année de cursus pour suivre des études de commerce international.
— Nom de Dieu ! s’était exclamé Luc. Tu ne pouvais pas choisir une voie plus minable encore ? Pourquoi pas une carrière politique tant qu’on y est ! Après tout ce que je t’ai raconté sur les déviances de notre système ultra-capitaliste, où le fric pervertit tout et nous transforme en zombies consommateurs et décérébrés, au détriment de toutes nos valeurs morales, toi tu trouves rien de mieux à faire que d’abandonner la médecine pour faire du commerce ! Mais tu m’en veux personnellement ou quoi ?
— Arrête de tout ramener à toi ! avait-il rétorqué, hors de lui. La vérité c’est que c’est pour toi que je suis allé en médecine ! C’était ton souhait d’avoir un successeur, pas le mien ! Et épargne-moi tes sermons sur la moralité et l’altruisme, alors que toi-même ne t’es jamais intéressé à moi, et à ce que je voulais vraiment faire ! Si ça avait été le cas, tu ne serais pas si étonné de mon choix !
Cela l’avait laissé sans voix. Évidemment, Amélie l’avait soutenu. C’était son fils unique, et elle voulait qu’il soit heureux avant tout. Mais Luc était persuadé qu’il faisait une erreur monumentale, et il avait tout fait pour l’en dissuader. Mais plus il s’y était opposé, et plus il avait senti son fils s’éloigner de lui.
Lorsqu’il avait finalement obtenu haut-la-main ses diplômes et accédé à un poste de directeur commercial en chef d’une grande entreprise immobilière, avec un salaire à cinq chiffres à la clé, il avait fêté cela seulement avec sa mère, car Luc n’avait pu se résoudre à faire semblant d’être content pour lui. C’était déplorable : son fils était devenu exactement tout ce qu’il exécrait et méprisait. Et c’était justement parce que c’était son fils et qu’il l’aimait plus que tout au monde que sa déception avait été aussi si grande. À partir de ce moment-là, le dialogue s’était définitivement fermé entre eux.
À présent qu’il le contemplait, ce beau jeune homme de vingt-six ans aux yeux rougis par les larmes, accompagné d'une plantureuse asiatique aux cheveux noirs de jais semblant tout droit sortie d’un magazine People et que Luc ne connaissait que de nom, il se rendait compte à quel point son fils était devenu un étranger pour lui. Cela l'accabla d’autant plus. Se sentant plus seul que jamais, il se tourna alors vers le chœur de l’église : en son centre trônait le grand cercueil en chêne dans lequel on avait enfermé sa femme pour l’éternité. Luc réalisa à cet instant-là qu’à présent qu’elle était partie, il ne lui restait tout simplement plus aucune raison de vivre.
— Vous inquiétez pas pour le bois, M’sieur Praylors, dit joyeusement David. Comme vous pouvez l’constater, j’ai rempli la remise. Avec ça, vous pourriez passer tout l’hiver, si vous l’souhaitiez.
Mon séjour ici sera beaucoup plus court que ça, pensa sombrement Luc en contemplant les nombreuses rangées de bûches qui s’alignaient dans le renfoncement longeant l’aile droite du chalet.
David était un ancien guide de montagne natif de la région des Hautes-Alpes. Pour compléter ses modestes revenus, il profitait du fait de vivre à l’année dans la petite station de sports d’hiver de Chavoluy pour s’occuper de l’entretien des résidences secondaires de quelques particuliers triés sur le volet, dont Luc et sa femme avaient toujours fait partie. Il était grand et mince, avait des cheveux fins et argentés, des yeux bleu ardoise et un visage tellement buriné par le soleil qu’il faisait bien dix ans de plus que ses soixante-sept ans. Cependant, la souplesse de ses mouvements et son intarissable énergie dissipaient rapidement cette impression. Il était plutôt bavard pour un montagnard, disait les choses sans détour, mais n’était jamais à court de ressources. Une qualité que Luc avait toujours appréciée chez lui.
— Quant à l’électricité, il se peut qu’vous ayez des coupures de temps en temps, vu qu’au mois d’novembre la station est quasiment vide, mais j’ai révisé la génératrice et j’ai fait l’plein, donc vous êtes tranquille !
— Merci bien, David, dit Luc. Je ne sais pas ce que je ferais sans vous !
— Vous sauvez des vies tous les jours, voilà ç’que vous faites, doc ! s’exclama le montagnard.
Si seulement, pensa Luc en revoyant dans sa tête le cercueil de sa femme s’enfonçant lentement dans la terre sous ses vérins électriques.
— N’exagérons rien, David, répondit-il, je ne suis qu’un modeste généraliste, vous savez. C’est surtout des rhumes que je soigne en cette saison !
— En tout cas, doc, vous avez sauvé mon gamin, et ça, j’l’oublierai jamais !
Luc voulut protester, mais il savait que ce serait une perte de temps. Il avait diagnostiqué une pneumonie au fils de David de nombreuses années auparavant, avant même la naissance de Maxime. C’était en période de Noël : lui et Amélie étaient tous deux montés au majestueux chalet qu’ils venaient de faire construire ici pour profiter des sports d’hiver, à l’époque bénie où ils étaient jeunes et en bonne santé. David l’avait appelé un soir, désemparé, car son fils grelottait de fièvre et avait du mal à respirer. Après l'avoir examiné, Luc l’avait fait hospitaliser d’urgence à l’établissement le plus proche, situé à une quarantaine de kilomètres. Le gamin n’était âgé que d’une dizaine d’années à l’époque. Il était ressorti de l’hôpital une semaine après, complètement remis. À partir de cet instant, Luc était devenu pour David le « sauveur » de son fils et depuis, le vieux guide n’en avait jamais démordu. Le zèle dont l’homme faisait preuve en ce qui concernait l’entretien du chalet du médecin n’y était d'ailleurs pas étranger.
David précéda Luc dans l'escalier extérieur menant à la large terrasse en bois qui faisait tout le tour de la maison. Située en hauteur, elle surplombait la petite zone aplanie et recouverte de graviers faisant office de parking. Une fois arrivé, le guide ouvrit la grande porte d’entrée en mélèze brut.
— Pour ç’qui est de l’intérieur, continua-t-il, là aussi tout fonctionne parfaitement.
Lorsqu’ils pénétrèrent dans le living-room, l’odeur caractéristique de bois vernis qui y régnait plongea Luc dans une transe de souvenirs tellement puissante qu’elle le figea sur place. Il se revit en train de monter les meubles du salon pendant qu’Amélie repeignait les murs pour la énième fois, dans son éternel pull mauve à col roulé trois fois trop grand pour elle et lui descendant jusqu’aux fesses. Il revit également Maxime, haut comme trois pommes, affublé de la panoplie du parfait petit skieur, casque et gants inclus, se précipiter dans les escaliers pour aller chercher ses bâtons. Il se revit enfin en train de faire l’amour à sa femme sur le vieux canapé en tissu situé à côté du poêle brûlant, lorsqu’ils partaient en amoureux au chalet pendant que Maxime restait chez sa grand-mère. Tellement de moments intenses et de joies emplissaient ces murs. Ils n’y étaient jamais retournés depuis qu’Amélie avait contracté sa maladie, ce qui en faisait un sanctuaire vierge de tout souvenir négatif, un véritable temple du bonheur passé. Luc se dit qu’il n’y avait pas meilleur endroit pour y réaliser son funeste projet.
— Je m’suis permis de mettre quelques bricoles dans le frigo, dit David. Je m’suis dit que vous n’auriez sûrement pas l’temps de faire les courses et que vous n’auriez pas envie d’redescendre jusqu’à la station pour faire des emplettes. De toute façon le SHERPA ferme beaucoup plus tôt en basse-saison. Quant au jacuzzi, il est prêt à l’emploi ! La pompe qui amène l’eau du lac à la cuve marche du tonnerre, j’l’ai remplie en même pas une demi-heure ! Au moins, vous pourrez vous baigner dans d’l’eau chaude !
Luc contourna le long plateau en ardoise naturelle du bar qui séparait la cuisine américaine du living-room et découvrit un réfrigérateur rempli à ras bord de victuailles.
— Vous avez encore fait du zèle, David, le félicita-t-il, impressionné.
Il traversa ensuite le salon et ouvrit la grande baie vitrée qui donnait sur le lac situé derrière la maison. La vaste étendue d’eau était sombre, reflétant un ciel chargé de nuages, tandis qu'elle s'éclaircissait vers la rive. Celle-ci s’arrêtait à quelques mètres en contrebas devant la terrasse du chalet, bordée par une petite plage de galets gris. L’autre bout du lac, situé un kilomètre plus loin environ, mourait au pied d’une imposante falaise à la crête déchiquetée, s'élevant à une hauteur considérable telle une muraille infranchissable. Le reste du paysage était entouré d’une couronne de magnifiques montagnes, dont les plus hauts sommets recouverts de neiges éternelles voyaient parfois leurs coiffes glacées rosir à l’aube en réfléchissant les rayons du soleil, quand le ciel était dégagé.
Lorsqu’il aperçut près du rivage le petit kiosque en bois usé par le temps qu’il avait lui-même fabriqué et monté sur la berge, quelque vingt ans auparavant, quantités d'images et de sensations le submergèrent à nouveau, tel un tsunami sensoriel. Il pouvait voir les nombreuses rangées de chaises de jardin disposées en face du petit monument artisanal, remplies d’invités habillés sur leur trente-et-un, dont l’élégance affichée contrastait légèrement avec la rusticité de l’environnement sauvage. Les parents de Luc, au premier rang, étaient vivants et au comble de l’émotion, tandis que son fils Maxime, à côté d’eux, était encore ce petit garçon timide et souriant qui le regardait avec tant d’admiration. Et surtout il y avait Amélie, radieuse dans sa robe de mariée légère, tout en voiles ondulants, son visage si pur et à peine maquillé surmonté de son chapeau à larges bords qui lui donnait un air princier sans être hautain. Jamais il n’avait été aussi heureux qu’en cet instant-là. Il refoula ses larmes pour ne pas mettre David mal à l’aise. Mais c’était déjà chose faite, car un lourd silence s’était installé sans que Luc ne s’en rende compte. Apparemment David lui avait posé une question, mais il était tellement perdu dans ses souvenirs qu’il ne l’avait même pas entendue.
— Pardon, David, j’étais ailleurs ! Vous disiez ?
Le vieil homme prit un air contrit. Il évitait de regarder Luc dans les yeux.
— Je… j’voulais vous dire que… c’est terrible ç’qui est arrivé à votre femme. Je… Kathy et moi nous l’aimions beaucoup… (Il tourna pudiquement la tête et son regard se perdit en direction du lac). C’est vraiment injuste, c’est toujours les personnes les plus gentilles qui partent en premier !
— Je vous remercie, David, répondit simplement Luc. Elle laisse un grand vide, c’est vrai…
L’ancien guide sortit un vieux mouchoir froissé de sa poche et se moucha bruyamment.
— En tout cas, si vous avez besoin d’quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler ! Ça capte pas trop bien ici mais la couverture est suffisante pour la 3G. Ça permet au moins d’passer des coups de fil ! J’dois vous avouer que j’suis pas très à l’aise de vous savoir tout seul ici avec… avec ç’qu’il s’est passé ! C’est vrai quoi, vous êtes au moins à une demi-heure de piste de la station ! Et les premières neiges peuvent tomber très rapidement en novembre, comme ça, sans prévenir. J’pensais que vous seriez venu avec vot’gamin. Il doit être dévasté lui aussi, non ?
David tiqua.
