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Mihiel, 16 ans, est une jeune fille comme les autres... sauf qu’elle a l’habitude de dialoguer avec l’archange Michel, son saint patron. Pour sa rentrée en classe de Première, celui‐ci l’envoie en mission au lycée Jehanne d’Arc. Trafics, menaces, complots, la situation semble désespérée, mais Mihiel peut compter sur de fidèles alliés sur terre et dans le Ciel : ses amis et ses parents d’un côté, les anges gardiens à l’oeuvre jour et nuit de l’autre. Une belle métaphore du combat spirituel !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Axel Vachon, à qui l’on doit dans la collection « Défi » la trilogie des
Cinquantièmes hurlants,
Les colons de Nouvelle‐France 1 et 2,
Les Paladins de Mongré et
Chantécume, marié et père de six enfants, met en scène la dualité de notre monde d’une manière particulièrement compréhensible grâce à cette double vision de ce qui se passe en même temps sur terre et dans le Ciel. Il y a encore des Jehanne d’Arc parmi les jeunes, qui continuent de croire, au milieu de la tourmente, que le Royaume commence bel et bien, déjà, sur cette terre.
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Seitenzahl: 254
Veröffentlichungsjahr: 2020
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AUX ÉDITIONS TÉQUI
Le piège des Cinquantièmes hurlants, Défi n° 20.
Les seigneurs rebelles, Défi n° 23.
Le chemin des glaces, Défi n° 26.
Les diamants du Canada, Défi n° 29.
La ceinture de perles, Défi n° 33.
Les paladins de Mongré, Défi n° 36.
Chantécume, Défi n° 40.
Mihiel - La seconde sagesse
CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS
La Paix n’est qu’un Sursis, Axel Vachon, Éditions Tarmeye, Mazet Saint-Voy.
Contes et Merveilles de Noël, ouvrage collectif avec cinq autres auteurs : Jean-Luc Angélis, Laure Angélis, Laetitia de Barbeyrac, Élisabeth Bourgois et Yves Meaudre, Éditions Artège, Perpignan.
À Michel et Marie-Paule, mes beaux-parents, à leur fille Sabine, mon épouse.
Quelques clés de lecture :
Jeanne d’Arc fut condamnée à être brûlée vive à Rouen à l’âge de 18 ans, à la suite d’un procès inique. Aujourd’hui, elle est considérée comme la mère de la Nation française. Elle avait délivré la France, comme le lui avait ordonné Dieu par la voix de saint Michel. Comme on l’interrogeait à son propos, voici ce qu’elle en disait :
« Quel aspect avait saint Michel, quand il vous apparut ? Était-il nu ?
– Pensez-vous que Dieu n’ait pas de quoi le vêtir ?
– Avait-il des cheveux ?
– Pourquoi les lui aurait-on coupés ?
– Avait-il une balance ?
– Je n’en sais rien. J’ai grande joie quand je le vois. »
Au plus fort des batailles, elle brandissait un étendard semé de fleurs de lys et marqué des mots « Jhesus Maria ». On lui reprocha de l’avoir introduit dans la cathédrale de Reims, tandis qu’elle se tenait aux côtés du roi de France Charles VII dont c’était le sacre. Elle répondit alors :
« Il avait été à la peine, c’était bien raison qu’il fût à l’honneur. »
Cependant, son combat pour la foi avait commencé bien avant la guerre contre l’Anglais, puisque, durant son enfance, elle eut à s’éloigner des jeunes du village qui n’hésitaient pas à se moquer de sa trop grande ferveur religieuse.
Je me suis donc posé la question suivante :
– Si une nouvelle Jeanne d’Arc vivait aujourd’hui, quel serait son combat ?
Axel Vachon
L’archange saint Michel1se tenait devant l’adolescente. Un halo iridescent l’enveloppait ainsi que sa protégée.
– Pourquoi justement ce lycée-là ? demanda Mihiel. Il n’a pourtant pas bonne réputation.
– C’est ce qui explique que le Haut-Seigneur t’y envoie, répondit l’Archange.
– Si c’est sa Volonté, j’irai… bien que je ne voie pas en quoi ma petite personne…
– La victoire que le Haut-Seigneur veut y remporter n’en sera que plus éclatante.
– Dans ce cas, qu’il me mette en ce lycée et m’y garde.
De rouge vêtu, à la manière des chevaliers du temps jadis, son épée à lame ardente pendant sagement à son côté, la présence de l’Archange paraissait incongrue dans la chambre d’une jeune fille du vingt et unième siècle. Deux immenses ailes repliées dans son dos achevaient cette impression. Sa silhouette massive ne semblait nullement effaroucher la jeune fille, la rassurant plutôt.
De l’extérieur, rien ne permettait de dire qu’un visiteur du monde invisible s’était attardé sur terre. La petite maison du 7 rue Marie Ela, juchée sur son petit tertre, avait bien de la peine à subsister au milieu des immeubles élevés au fil des ans.
Du rez-de-chaussée ne parvenait qu’une lumière bleutée, signe que la télévision animait la soirée des propriétaires.
En revanche, à l’étage, la fenêtre de la chambre de Mihiel était éclairée. Son saint patron s’apprêtait à partir, à présent qu’il avait délivré son message.
– Le lycée Jehanne d’Arc de Villeurbanne… Mes parents vont faire une drôle de tête. Eux qui me voyait dans un établissement bien respectable.
– Bah ! Ils ont tellement appris depuis ton arrivée chez eux que je ne serais pas étonné qu’ils prennent la nouvelle avec beaucoup plus de calme que tu ne l’imagines. Ils savent que tu possèdes une sagesse au-dessus de ton âge.
– Une dernière question : ce nouveau directeur… il est déjà arrivé ?
– Monsieur Charles Sètte démarre à ce poste dès la rentrée prochaine. Rien n’est encore officiel, ce qui ne l’empêche pas d’être déjà sur les lieux. Simple reconnaissance. Oh, il passe facilement inaperçu ! Le genre taciturne et hésitant. Personne ne voudrait croire qu’il va prendre le lycée en mains. Lui-même ne croit guère en ses capacités. Ta tâche sera en quelque sorte de le mettre sur le trône, enfin… c’est une image.
Soudain, l’Archange s’effaça du monde réel, plongeant la chambre dans le noir absolu.
D’un geste sûr, Mihiel allongea la main vers le chambranle de sa porte et trouva immédiatement l’interrupteur.
La lumière fut.
L’ombre projetée par le lustre donnait à la modeste taille de la jeune fille une allure d’infini.
Mihiel resta quelques minutes dans sa chambre, pensive. Elle fit un pas vers son lit et tendit draps et couvertures. Cette remise en ordre la contenta. Elle avait besoin de faire le point, et pour cela, un désordre, même léger, ne devait pas la distraire. Elle repoussa le tiroir de la commode qui lui semblait dépasser, redressa une fleur qui penchait dans son vase.
Son saint patron lui avait laissé le choix. Au fond d’elle-même, elle se doutait de la réponse mais c’était un choix important, elle devait tout de même y réfléchir.
« Un engagement, cela signifie qu’il n’y a pas de retour possible, qu’il y a des risques, probablement des souffrances à la clé. Je peux rester dans la sécurité, éviter les difficultés, mais je ne serai probablement pas satisfaite de moi-même. »
Elle voyait bien où toute sa réflexion la menait. Pour autant, la bonne vieille trouille était là, bien présente. « Il faut la dépasser. Si je m’y abandonne, ma vie perdra tout intérêt. » Une façon de mourir, odieuse, insidieuse.
Autrefois, sa marraine en tête, ses amis et sa famille n’avaient-ils pas réussi à tenir tête à Satanaesh, le chef des démons, avec leurs moyens humains pourtant dérisoires ? Un exemple qu’elle voulait suivre.
« J’aime ma vie à la maison, mes amis, mes parents. Ils sont si importants. »
Saint Michel ne lui avait-il pas dit qu’elle serait blessée ? Le danger était réel, il ne lui avait caché aucun détail.
Des compagnons lui seraient donnés, l’Ange l’avait assuré. Malgré cela, elle serait en première ligne à tout moment et, en certaines situations, ne pourrait compter que sur son courage et sa prière.
« Que faire ? », s’interrogea-t-elle, seulement dans le but de formuler sa réponse sagement à voix haute.
– Quand tu as une décision à prendre, choisis la voie la plus difficile. La satisfaction du devoir accompli sera à la hauteur de la difficulté. Alors c’est oui.
Les pensées de la jeune fille étaient limpides : « Le Très-Haut le veut, je le peux. »
– Papa, Maman, appela-t-elle du haut des escaliers. Il faut que je vous dise quelque chose.
– Ça ne peut pas attendre la fin du film ? grommela son père adoptif, qui était aussi son oncle.
– Si, bien sûr, mais après, tu me reprocheras de ne pas t’avoir informé plus tôt.
– Grmmmblll ! Pas moyen d’avoir la paix !
– Voyons, Dagobert, intervint une voix féminine. C’est un DVD. Tu reprendras ton film là où tu l’as arrêté.
– Si vous vous y mettez à deux… soupira le pauvre homme en levant les bras au ciel.
– Merci, ma petite Maman.
Mihiel, cheveux bruns courts, visage aux traits harmonieux, petit nez droit et yeux de jais, s’approcha du canapé et lança d’une voix assurée :
– L’an prochain, en septembre, pour ma seconde, je vais au lycée Jehanne d’Arc à Villeurbanne. Je me charge de l’inscription, ce lycée est loin d’être génial, mais il fera parfaitement l’affaire.
– C’est tout ? interrogea Dagobert. Ce n’était vraiment pas la peine d’interrompre mon film pour ça.
Mihiel se figea, le bas de son pantalon encore agité sous l’effet de son mouvement précédent.
– Vraiment, vous n’êtes pas étonnés ?
– Ma chérie, reprit Corolle, ce qui serait étonnant, ce serait de ne plus l’être. Cela nous semble complètement idiot, mais du moment que tu es tout à fait sérieuse et que tu nous as habitués à de sages décisions, c’est qu’un élément nous échappe. En somme, rien qui sorte de l’ordinaire, c’est très rassurant. Là, je dois dire que je comprends ton père. Tu devrais venir voir la fin du film avec nous.
– Mais enfin, Maman, ça ne vous gêne pas de savoir que ce lycée est un vrai panier de crabes ? Karl Sisseu, l’ancien surveillant général, et Isabelle Debavère, l’ancienne directrice, ont laissé s’installer de curieux professeurs, si bien que les pires élèves font régner leur loi. Karl Sisseu a même placé son fils Henri pour lui succéder à son poste avant de partir. Heureusement, un nouveau directeur va arriver.
– Tout espoir n’est donc pas perdu, conclut Dagobert qui tentait désespérément d’atteindre la télécommande qui se trouvait encore dans les mains de son épouse.
– Mais il est bien seul.
– N’exagérons rien : quelques centaines d’élèves, un bataillon d’enseignants.
– Tu n’as rien écouté. Ils vont tous se liguer contre lui.
– Oui, enfin, puisque tu arrives, je leur souhaite bien du plaisir. Tu vas nous bouter l’ennemi hors du bahut.
– Tu tournes tout en dérision, protesta Mihiel.
– Moi ! Qui pourrait résister à l’arrivée d’une fille de seize ans prête à en découdre ? répliqua son père en mimant un assaut à coup de coussins. Et maintenant, on se le regarde, ce film ?
Mihiel poussa un long gémissement et se laissa choir dans un large fauteuil.
« Que la volonté du Très-Haut s’accomplisse ! » murmura-t-elle pour elle-même, alors qu’une scène de bataille animait l’écran et calmait son père en un même mouvement.
1. Michel (dont Mihiel est un prénom dérivé) signifie « Qui est comme Dieu » en hébreu. Michel est l’un des sept Archanges et le chef de la milice céleste, celui qui chasse Lucifer (Satanaesh) du Paradis. Protecteur de la France, d’Israël et de l’Église catholique.
– Et voilà, dit Musriël, depuis la dimension angélique. C’est reparti.
L’univers terrestre tel que le percevaient les humains se doublait d’une dimension invisible où de purs esprits, les Anges, pouvaient assister à tout ce qui se passait sur terre sans pour autant être autorisés à intervenir directement. Ils agissaient par l’intermédiaire de leurs protégés en leur insufflant de bonnes actions et de merveilleuses pensées. Anges et démons se combattaient la plupart du temps soit en duel, soit en batailles rangées, mais il pouvait leur arriver de se côtoyer à distance respectable dans une feinte ignorance de la présence de l’autre. Bien évidemment, les esprits impurs agissaient en sens inverse de leurs ennemis, les « protégés » devenant à cette occasion des « persécutés ».
– C’est quand même incroyable, poursuivait Musriël2. On est là, bien tranquilles, à voir grandir Mihiel paisiblement, et voilà que son saint patron débarque pour l’envoyer au combat. Nous avec, bien entendu.
– En même temps, saint Michel, c’est lui le chef de toutes les armées célestes, commenta Khukhël3. Un peu d’action n’est pas pour me déplaire.
Le grand Ange promenait son corps dégingandé de gauche à droite et de haut en bas, tentant de trouver la position la plus adéquate pour parvenir à voir son visage dans le miroir suspendu à hauteur de Mihiel – un mètre cinquante-huit, guère plus avec ses talons. De temps immémorial, Khukhël avait toujours eu un problème avec sa chevelure hirsute, malgré le soin compulsif qu’il en prenait.
– Ah ça, bien sûr ! Comme toutes les Puissances4, le combat, ça te plaît ! Ce n’est pas comme moi. Mon rôle, en tant que Vertu5, c’est de l’élever dans une foi persévérante.
– Justement, il faut l’éprouver. Et puis, ne suis-je pas là pour empêcher le mal de dominer Mihiel ?
En opposition à la légèreté avec laquelle son long compagnon traitait la mission confiée à Mihiel, Musriël apportait tout le sérieux de son investissement personnel. Petit et rond, le crâne lisse – « cheveux au vent », partis Dieu sait où depuis longtemps déjà – il ne pouvait guère être plus différent de son compagnon. Ils s’entendaient néanmoins à merveille.
– Oui, bon. Et Satanaesh, tu crois qu’il va s’en tenir là et nous laisser faire gentiment ? Il va nous expédier ses légions de Ténébreux comme s’il en pleuvait. Ça finira par détraquer le temps même ici en pays d’éternité.
– Après la déroute qu’il a subie quand Mihiel est arrivée dans sa nouvelle famille, je serais bien étonné qu’il s’en mêle personnellement. Il enverra des sous-fifres, et suivra cela de loin jusqu’au moment final où il se fera un plaisir de punir sévèrement ceux qui auront failli. Juste comme ça, histoire de nous occuper et de nous mettre quelques bâtons dans les roues.
– Que la Providence veille sur nous !
– Ça, tu peux en être certain. N’oublie pas que Mihiel porte toujours sur elle en collier une chaînette argentée avec une Médaille6miraculeuse de la Vierge Marie. Ce petit objet de la rue du Bac l’a sauvée plusieurs fois des attaques de Satanaesh.
2. Musriël : (hébreu) « Dieu vertueux ».
3. Khukhël : (hébreu) « Puissance de Dieu ».
4. Puissance : dernier chœur de la triade moyenne dans la hiérarchie des Anges. Ils ont un pouvoir intensif qui fait fuir les Démons. Leurs dons divins empêchent le mal de dominer la Terre. La plupart du temps, ils sont affectés au service des prêtres. Cette classification des anges selon saint Thomas d’Aquin est reconnue par le magistère de l’Église catholique.
5. Vertu : chœur central de la triade moyenne. Ils ont la charge d’accomplir des miracles sur Terre et sont envoyés vers ceux qui veulent devenir meilleurs.
6. Médaille miraculeuse de la chapelle des Sœurs de la Charité au 140 rue du Bac à Paris. Le 18 juillet 1830, sœur Catherine Labouré voit la Sainte Vierge qui lui confie une mission difficile, celle de fonder une confrérie d’Enfants de Marie et de faire frapper une médaille. Les Filles de la Charité commencent à distribuer les premières médailles. Les guérisons se multiplient. À la mort de sœur Catherine, en 1876, on compte plus d’un milliard de médailles distribuées.
Nulle part dans la Géhenne, il n’existait un endroit de silence et de non-souffrance. Un chaos de terreurs et de douleurs scrupuleusement entretenu par les Ténébreux régnait en tout lieu comme au plus profond des âmes tombées entre les mains du Seigneur du Mal, tant et si bien que le sens même du mot « parler » s’était dissous dans l’atmosphère corrosive. Par ailleurs, qui aurait écouté ?
Seul secteur épargné par les tourments ordinaires de l’enfer, les appartements privés de Satanaesh n’offraient bien évidemment nul refuge aux damnés. Ceux-ci éprouvaient une terreur supplémentaire à l’idée de s’en approcher, et, en revanche, s’en savoir éloignés ne leur apportait aucune consolation. Ce mot n’avait pas cours en terre d’obscurité.
Aux confins des lieux de tourments où se consumaient sans fin les âmes torturées, Satanaesh avait réuni ses ducs infernaux. Les couloirs de la désolation avaient un temps résonné de bruits rappelant les bottes ferrées de forces terrestres d’obscure mémoire. Il en était ainsi chaque fois que les tortionnaires en chef arpentaient ces parages, une façon comme une autre pour ces Ténébreux de se rappeler le bon vieux temps auprès des humains.
Consumé d’une rage intérieure que rien ne pouvait apaiser, le Prince des Forces obscures laissait échapper de sa bouche des volutes brûlantes de haine au milieu desquelles des mots jaillissaient comme autant de dards acérés projetés sur les victimes du jour suspendues au plafond.
— Je vous ai fait venir pour vous demander qui parmi vous se sent capable d’anéantir Mihiel.
Les ducs relevèrent la tête. Satanaesh lui-même n’avait-il pas échoué dans sa précédente tentative ? Il fallait être bien fou ou bien orgueilleux pour imaginer pouvoir faire mieux.
Néanmoins, comme l’empire démoniaque ne manquait pas de personnages répondant à cette définition, plusieurs mains se levèrent – enfin… ce qui pouvait ressembler à des mains.
Satanaesh hésita un moment.
— Je… Je vous jure que je ne punirai pas celui qui aura échoué. En revanche, je récompenserai celui qui réussira.
Ses adjoints se regardèrent un court instant, stupéfaits. Avec les humains, leur souverain ne tenait jamais ses promesses, mais qu’en serait-il avec eux ? Pouvait-on se fier à sa parole ? Où était le piège ?
— Heu… et ce sera quoi la récompense ? se hasarda un géant aux yeux torves.
— Vous entretiendrez le feu de l’enfer où on brûle les humains qui ont mal agi pendant leur vie terrestre et vous aurez en charge les frileux.
— Les frileux ? reprit interloqué le démon au regard farouche.
— Vous savez bien : ceux qui gueulent pour qu’on ferme la porte, s’essaya à rire Satanaesh sans y parvenir.
La plaisanterie valait ce qu’elle valait ; en d’autres lieux, avec un public plus indulgent, elle aurait pu déclencher quelques sourires. Hélas, le rire était ici comme la joie, impossible à ressentir.
Les ducs s’enfoncèrent dans une tristesse commune, comprenant le désespoir de leur maître d’autant mieux qu’ils partageaient la même infortune.
— Bon, assez plaisanté, je vous donnerai le commandement d’une légion supplémentaire.
Les démons s’observèrent en silence. L’affaire prenait un tour intéressant, chacun rêvant toujours de dominer son voisin. Il n’était pas de petites méchancetés en cet univers.
Derrière les fenêtres à double vitrage du bureau du surveillant général du lycée Jehanne d’Arc, rien ne perçait de la conversation entre deux personnages de forte corpulence qui agitaient leurs bras en une grotesque séance de mime incompréhensible.
L’un et l’autre en costume cravate, enfoncés dans de confortables fauteuils en cuir, tenaient en leur main un verre d’alcool ambré.
Le plus dégarni portait des lunettes sur un nez long comme un jour sans pain. Un tic soulevait ses sourcils avec la régularité d’un métronome. Comptable ou quelque chose comme cela, c’était le genre d’individu à vous laisser aussi froid que les chiffres qu’il devait manier. Guère le temps de sourire entre deux mouvements de lèvres, son discours ne semblait pas devoir se tarir, vaguement interrompu par son vis-à-vis qui paraissait s’accommoder sans impatience de ce quasi monologue.
Le second homme écoutait sans mot dire, soulevant par intervalles deux bras courts et potelés comme pour marquer le tempo du discours qui arrivait à ses oreilles. Profession encore à deviner, rien qui retienne l’attention d’une façon plus particulière. On pouvait néanmoins écarter l’hypothèse « prof de sport », il aurait eu du mal à piquer un cent mètres en un temps raisonnable.
Du balcon de leur dimension démoniaque, deux Ténébreux se délectaient de la conversation, ravis d’avoir réussi à tenir à l’écart leurs contraires angéliques. Ceux-ci se trouvaient isolés bien loin d’eux et dans l’impossibilité d’assister à ce qui se disait, par le simple fait que nulle bonne pensée ne venait à l’esprit des deux humains.
— C’est quand même sympa de les avoir rien que pour nous. Pas besoin de se battre, aucun risque de se faire réprimander par nos supérieurs.
— Je dois dire que je suis particulièrement fier de mon Persécuté. C’est lui qui mène le jeu dans le lycée, en attendant de subir après sa mort celui de Satanaesh dans notre petit enfer.
— Comment disent les humains déjà ? « Tel est pris qui croyait prendre. »
— C’est diablement bien organisé, leur arnaque. La police n’entre pas dans le lycée, ils peuvent donc agir sur toute la région. Les petits dealers sont formés ici et quand ils partent, on les emploie dans des filières éloignées : vols de voiture, drogue, alcool, cambriolages, racket, proxénétisme et trafic d’armes.
Le monde terrestre s’offrait le luxe d’un rayon de soleil qui s’immisçait au travers des vitres et de la conversation.
– Vous voulez rire ! Il serait déjà là ! Je n’ai vu que les nouveaux enseignants qui vont faire leur rentrée. Avec une proportion de femmes non négligeable, d’ailleurs. Cinq femmes pour deux hommes, et ces deux-là ne m’ont pas fait l’effet d’hommes à poigne.
– Vous cherchez dans la mauvaise direction. Ce directeur n’a rien à voir avec l’image que vous avez en tête d’un personnage ferme et résolu. Il serait plutôt du genre mou et indécis.
– Vous l’avez donc rencontré ?
– Non, mais mes contacts me l’ont décrit comme tel. Il n’a aucune expérience à ce poste. Vous n’en ferez qu’une bouchée !
– Oui, enfin… Moi aussi, je débute.
– Allons ! Vous avez l’appui de vos amis enseignants. Comme eux, vous avez exercé. Vous étiez tous les jours parmi eux. Il n’y a pas une personne avec qui vous n’avez pas partagé le repas au self. L’étranger, c’est lui, pas vous. Votre père, Karl, a laissé toutes les structures en place, les surveillants à votre botte et Philippe Troa, le délégué des élèves, fait la pluie et le beau temps parmi ses camarades. Jusqu’à présent, il a toujours été assez malin pour s’en tenir à ses petits trafics de cannabis et d’alcool par des intermédiaires qui ne peuvent pas remonter jusqu’à lui. Le racket est mesuré et ciblé sur des gamins dont les parents ne se préoccupent pas. Ce n’est pas que ça rapporte, mais ça tient les autres dans la crainte. Quand ça dépassait la limite supportable pour les enseignants et les parents d’élèves, votre père prenait un adolescent sélectionné par Philippe Troa et le faisait passer en conseil de discipline. Comme on avait pris soin de bien le payer, il avouait et demandait pardon. Il suffisait de lui donner une sanction bidon, du genre exclusion temporaire, et pendant ce temps, le gars allait piquer des voitures dans un autre quartier de la ville. Il vous suffit de maintenir leurs avantages divers. Vous êtes non seulement Henri Sisseu, le nouveau surveillant général, mais vous êtes le vrai patron face à un petit rigolo, nommé à ce poste par un concours de circonstances farfelues dont il a gagné le premier prix.
L’homme au long nez soupira tout en plongeant son bras dans son imposante serviette en cuir mastic.
– J’ai là quelques papiers qu’il vous faut signer à sa place puisque ce nouveau directeur n’est pas encore en poste. Il n’y a rien qui puisse révéler une fraude, ce sont de simples transferts d’argent tout à fait normaux. Je lui réserve les documents plus délicats. Ainsi, en cas de problème, vous apparaîtrez toujours comme celui qui a signé les documents corrects avant qu’il n’arrive. Ceci dit, ces papiers l’engagent dans la voie qui est celle que nous avons choisie et qui vont l’amener à des choix plus difficiles. Dès lors, il sera aisé de déduire qu’il s’est montré faible et n’a pas su prendre les bonnes décisions. Enfin, je dis ça… nous ne serons plus là, bien entendu. Ce qu’il lui arrivera, ce ne sont pas nos affaires.
Il leva la main paume ouverte vers le haut, signifiant par là qu’il s’en moquait totalement.
– La vie est dure pour les imbéciles, conclut-il avec une moue cynique. Je crois que nous avons fait le tour de la question.
Il se leva, posa sa liasse sur le grand bureau qui meublait le fond de la pièce et tendit un stylo plaqué or à son interlocuteur.
– Ah, j’allais oublier. Vos euh… vos « étrennes » ont été versées sur votre compte. J’y ai veillé personnellement.
Un large sourire s’épanouit sur le visage d’Henri Sisseu.
– Oui, un encouragement de la part de nos amis anglais qui sont ravis de prendre le pouvoir sur ce petit lycée de France. Jehanne d’Arc, tout un symbole… Par ailleurs, ils ont été enchantés d’apprendre que vous aviez enseigné leur langue.
– Yes indeed.Vous avez de l’humour, monsieur Bralon.
– Ma foi, on peut être trésorier du lycée et avoir quelques souvenirs des cours d’histoire de France, ce n’est pas incompatible. Je vous revois quand ?
– Normalement, lundi prochain, ici même. Ne changeons pas nos habitudes.
Henri-Georges Bralon serra la main que le surveillant général lui tendait et franchit allègrement le seuil du bureau, saluant aimablement au passage la secrétaire affairée dans la pièce adjacente.
Celle-ci, fine et distinguée, tourna son agréable silhouette pour saluer à son tour le visiteur et s’adresser ensuite à son patron.
– Le président de l’APEL est là, qui vous attend. Il s’agit de préparer le discours d’accueil des nouveaux parents d’élèves et de leurs enfants pour la rentrée des classes.
– Je n’avais pas oublié. Ne le faisons pas plus attendre. L’effet serait déplorable.
– Je le fais entrer.
L’instant d’après, un homme sec comme un coup de trique, aux temps grisonnantes, se présentait devant Henri Sisseu.
« Entre donc, mon benêt » se dit celui-ci tout en affichant un sourire affable.
– Monsieur Troa, c’est toujours un plaisir de vous rencontrer. Votre fils Philippe est venu me voir ce matin, impatient de commencer les cours. L’année dernière s’était déroulée pour lui de façon remarquable.
– Oui, ça m’étonnera toujours. Travailler aussi peu et réussir aussi bien.
– Il y a sans doute du génie en lui. Nous autres, parents, ne sommes pas toujours bons juges.
– Il faut vraiment que ce soit vous pour me le dire. Mais passons à autre chose, je venais pour ce discours à finaliser…
Dans le long couloir attenant au bureau de la secrétaire, invisibles aux yeux humains, plusieurs êtres de lumière tentaient vainement de passer au travers de la barrière spirituelle qu’avaient fait naître le surveillant général et le trésorier du lycée par leurs manœuvres frauduleuses. Du même coup, les deux Ténébreux grimaçants qui leur étaient affectés, aidé de celui de la secrétaire, s’étaient trouvés en capacité d’installer un verrou infernal à la porte obscure qui doublait l’équivalent terrestre. Quelques minutes plus tard, l’un de ces démons était sorti, aussitôt remplacé par un autre.
– Rien à faire, pas un seul de ces humains ne nous laissera entrer, déplora l’un des Anges. S’ils dégageaient une aura de bienveillance, nous aurions eu une petite chance.
– J’ai bien cru arriver à entrer quand monsieur Troa a été admis à son tour. Cependant, comme je suis accordé en proportion à ses capacités et qu’il est particulièrement faible, même moi, son Ange gardien, j’ai été refoulé par la force incroyable des démons. Celui de la secrétaire n’était pas moins costaud que les autres.
– C’est ma protégée. Enfin, façon de dire. Pour les résultats que j’obtiens… Elle ne se préoccupe que d’elle-même et de l’effet qu’elle produit sur son entourage. Son démon, un colosse, travaille en parfaite symbiose avec celui de son patron.
L’Ange qui ne s’était pas encore exprimé haussa les épaules, laissant deviner une aile abimée.
– Avec lui, je me ramasse sans cesse une raclée. C’est ainsi à chaque fois. J’ai beau dire à nos supérieurs de mettre quelqu’un de plus fort à ce poste de gardien, on me répond que je fais parfaitement l’affaire, que toute compatibilité a été étudiée à fond, que je suis l’Ange de la situation. Bien entendu, je fais confiance, mais je trouve le temps long, et ce n’est pas sans douleurs.
Ses compagnons hochèrent la tête en signe d’assentiment. Tous trois s’étaient toujours sentis en période probatoire, ayant eu un instant d’hésitation lors de la grande révolte des Anges contre Dieu avant de rallier les forces de l’archange saint Michel. Moment fugace qu’ils avaient aussitôt regretté et qui leur avait valu un pardon immédiat. Malgré tout, il en était resté une faiblesse sous la forme d’un petit doute quant à leurs capacités.
Un Ange, le plus lumineux de tous, Lucifer, « le porteur de lumière » ainsi que signifiait son nom, s’était voulu supérieur au Haut-Seigneur, ralliant à lui une immense partie des forces célestes. La chute avait été rude, Dieu lui était inaccessible, tellement au-dessus de sa condition. Saint Michel s’était interposé avec toutes les créatures célestes disponibles et l’avait chassé du Paradis, faisant de lui Satanaesh, le maudit, une créature désormais marquée par une mort prochaine. Lui et ses pareils s’étaient écartés de Dieu, source même de toute vie. Ils allaient en payer le prix et disparaître à jamais.
Ayant échoué dans les cieux, et sachant que le temps lui était compté, Satanaesh s’était alors précipité sur la terre afin d’y déployer toute sa puissance maléfique, d’y détruire l’œuvre du Haut-Seigneur et de s’en prendre tout particulièrement à l’homme, la créature préférée de Dieu. Depuis, il entraînait dans les pires tourments hommes, femmes, enfants, tous ceux qui croyaient à ses mensonges, ne leur épargnant ni guerres ni famines ni catastrophes en tout genre. Rusé, implacable, fourbe, il ne se gênait pas pour manipuler l’humanité et lui faire croire que le Haut-Seigneur était responsable de son malheur. Il était si habile à se dissimuler que, pour beaucoup, il n’existait pas. Il savait faire passer la vengeance pour de la justice, l’infanticide pour une liberté nouvelle, la perversion pour un plaisir, le vol pour un rétablissement de l’égalité…
Saint Michel qui l’avait combattu et vaincu plusieurs fois s’était fait la remarque que les foules humaines étaient plus aptes à suivre aveuglément Satanaesh qu’à réfléchir posément. Ainsi, beaucoup s’imaginaient qu’il suffisait de ne pas croire à son existence pour qu’il n’existe effectivement pas. Invariablement, il résumait sa pensée par ce qui était devenu un proverbe céleste :« Comme si le fait de n’avoir jamais vu de pingouins avait conduit à l’extinction de l’espèce. »
Dans leur univers amalgamé à celui des hommes et pourtant imperceptible à leurs sens, mollement allongés sur le canapé immatériel qu’ils avaient fait naître de leurs pensées d’outre-monde, trois immenses chauve-souris aux ailes de cuir, sans visage ni consistance précise, contemplaient la secrétaire arrangeant sa coiffure devant le miroir extrait de son tiroir.
— Miroir, miroir, dis-moi quelle est la plus tarte en ce lycée !
— Attends, laisse-moi deviner… La « bécasse » qui se tient devant nous.
