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C'est l'histoire d'Otto, un petit garçon qui entend, dans un yaourtophone, la voix de sa mère, partie vivre sur Mars ; qui dort dans le crâne d'une baleine ; et qui comprend le langage de Nitch, un vieux chat philosophe.
C'est l'histoire d'une invasion barbare qui menace Venise ; d'une fée anglaise qui prend le car tous les jours à Mestre ; et d'un Reality Book où l'on écrit toutes ses angoisses.
C'est l'histoire de tableaux qui prennent vie ; d'une invasion de zombies géants ; de L'Orage de Vivaldi et de lions qui volent.
C'est l'histoire d'une incroyable bataille à mener contre le désastre écologique, et d'un combat intemporel pour la liberté et la fantaisie. Une autre façon de vivre et d'être au monde.
À PROPOS DE L'AUTEURStéphane Croenne publie nouvelles, contes et récits depuis 2013. Il a remporté le Prix Rosny aîné en 2019. L'Imaginaire, l'enfance et le rapport de l'homme à la nature sont ses thèmes de prédilection. OTTO ET LES NÉANTISTES, lauréat du prix La Cour de l'Imaginaire 2022, est son premier roman.
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Seitenzahl: 420
Veröffentlichungsjahr: 2023
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S. J. Croenne
Otto et les Néantistes
Nouvelle fable de Venise
Prix de la Cour de l’Imaginaire 2022
ISBN : 979-10-388-0718-1
Collection Passerelle
ISSN : 2729-2843
Dépôt légal : juillet 2023
©Couverture Ex Æquo
©2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières-les-Bains
www.editions-exaequo.com
1. La Terre, la Lune et Mars
C’est ma sœur Alba qui a construit le téléphone, avec un pot de yaourt et un fil. Il est relié à un autre pot de yaourt, sur Mars, là où vit Maman, depuis qu’elle est partie en mission. Comme ça, je peux l’appeler quand je veux. C’est fantastique. Et ça marche très bien, je peux l’entendre comme si elle était tout près de moi, là juste derrière le mur de ma chambre.
Je dois dire que la première fois que je lui ai téléphoné, j’ai trouvé que sa voix ressemblait à celle d’Alba, et je me suis demandé si par hasard ce n’était pas ma sœur qui me jouait un tour. Mais j’ai demandé à Maman qui elle était, et elle m’a répondu qu’elle était Maman, pas Alba. Et puis Alba se trouvait toujours à la maison quand j’utilisais le yaourtophone, elle ne pouvait donc pas être en même temps sur Mars.
J’ai pu expliquer de vive voix à ma mère que j’avais envie de la rejoindre. Ici sur Terre ce n’est pas toujours drôle. Alba s’occupe bien de moi, c’est vrai, elle me fait des gâteaux à la pistache, elle me lit des histoires, essaie de m’expliquer la philosophie de Michel Foucault, ce qui est courageux de sa part. Elle m’apprend aussi à reconnaître les constellations, le Sagittaire, la Grande Ourse, la petite aussi, le Scorpion, moi la nuit je cherche toujours un escargot, parce que l’escargot c’est mon totem, mon animal préféré, c’est lent, c’est calme, ça a une coquille sur le dos et c’est quand même bien pratique, parfois j’aimerais bien en avoir une. Malheureusement il n’y a pas d’escargot dans le ciel.
Alba fait bien d’autres choses encore pour moi. Elle me montre beaucoup de films, et après elle m’explique ce qu’ils veulent dire, car il paraît qu’ils ont toujours un sens dans leur sens, mais l’artiste le cache pour nous faire réfléchir. Par exemple, l’autre jour elle m’a montré Voyage dans la lune de George Méliès. Le film date de 1902. Merci bien, moi je préfère regarder Gumball en replay, mais quand je dis ça, Alba me regarde de son œil de feu, alors je dis « oui », en tremblant, je n’ai pas trop le choix. On a regardé Voyage dans la lune, je n’ai pas arrêté de penser à Maman, et à tous ses voyages dans l’espace.
Ma sœur me protège aussi, elle casse la figure de ceux qui se moquent de moi, ce qui arrive, il faut bien le dire, assez souvent. J’ai des statistiques bien supérieures à la moyenne. Alba crache par terre quand ils se sont enfuis, elle serre le poing, et regarde au loin avec un regard terrible, comme si elle flambait l’horizon de ses yeux, ça fiche sacrément la trouille. Ma sœur, c’est la meilleure du monde.
J’apprends aussi un tas de choses à l’École des Enfants Bizarres, à Padoue. Les adultes disent « Institut de Réadaptation Sociale ». Mais soyons honnêtes, « École des Enfants Bizarres », ça correspond bien mieux à la réalité. C’est une bonne école, il y a pire, elle est bien notée sur Internet, les profs se donnent beaucoup de mal. Ils essaient de nous réduire à l’état d’enfant normal, c’est un peu triste, mais c’est pour qu’on ait une chance de survivre, plus tard, dans la société. C’est quand même très utile comme objectif.
Ce qui est vraiment difficile à vivre, c’est que je n’ai encore jamais rencontré aucun autre enfant comme moi. Je suis toujours tout seul. Quand je joue au foot, à San Giovani e Polo, je fais les tirs et puis je dois me dépêcher d’aller au but pour arrêter le ballon. Mais le ballon va trop vite, il franchit la ligne, ça ne marche pas mon système, je perds tout le temps. Je joue tout seul à chifoumi. Là je gagne à chaque fois, ce n’est pas drôle non plus (je ne voudrais pas dire, mais l’autre moi qui joue avec moi à chifoumi n’a pas l’air d’être très futé, le pauvre). Je n’ai même pas de petit frère, il aurait sûrement été un peu plus faible que moi, au moins au début, je me serais vengé sur lui, mais là rien du tout, je regarde à côté de moi, il y a une maison, un pont, un vaporetto, un arbre, le DVD de Méliès, mais personne pas de frère.
À l’école de Padoue, monsieur Stanco, mon professeur, m’a bien expliqué ce que j’avais exactement comme maladie. Je suis un Sélénien. Ça vient de « Séléné », et « Séléné » c’était la déesse de la Lune, autrefois. Ça veut dire que mon corps est sur Terre, mais mon esprit n’est pas très bien attaché à lui, il est parti sur la Lune dès le départ. Monsieur Stanco m’a dit que dans mon cas, le Sélénisme provient d’une « Imaginarite aiguë ». Alors je n’arrive pas à me concentrer sur le « réel », je suis trop lent, ça ne va pas. En gros, les gens comme moi, on rêve tout le temps, on n’arrive pas du tout à rester dans la réalité plus d’une minute, on est toujours ailleurs il paraît. Il a essayé de me montrer que lui, il habitait bien dans le monde réel, et moi, dans autre chose. Mon monde à moi serait moins vrai que le sien. Je lui ai répondu que si ça se trouve, s’il était tout seul dans son monde, et si on était beaucoup dans le mien, ce serait son monde à lui qui ne serait pas réel. Il a haussé les épaules. Il m’a ensuite expliqué que ma lenteur vient de là : de cette rêverie permanente. Si j’arrête de rêver tout le temps, je serai alors plus adapté au réel, plus rapide, plus efficace, plus « réactif ». Alors je pourrai peut-être travailler dans un entrepôt d’e-commerce plus tard, ou sur une plate-forme téléphonique. C’est vrai qu’au quotidien, je ne rêve pas beaucoup de plate-forme téléphonique. Il a raison, monsieur Stanco, on n’habite pas du tout dans le même monde.
Je crois que je ne vais pas y arriver, si je reste sur Terre. Il y a beaucoup trop de réel sur cette planète, c’est très compliqué, ça va trop vite, pour une Alba Stern ça pourra aller, c’est évident, mais pour un Otto Stern, ça ne peut pas fonctionner. Si au moins j’étais un méga-héros, avec plein de super-pouvoirs, mais là tout est trop dur pour moi, il y a quelque chose qui coince. On ne parle toujours que des élèves populaires. Moi je suis le contraire de l’élève populaire, ça a toujours été comme ça. Je ne comprends même pas ce qu’on me demande de comprendre, en cours, quand je dois étudier les vraies choses du vrai monde. C’est comme si c’était un langage extraterrestre. Je collectionne les mauvaises notes à l’école. Je ne suis pas un génie, ce serait même plutôt l’inverse, si j’écoute les professeurs de l’Institut. C’est déprimant. Franchement c’est très dur à supporter. Ça ne donne pas envie de rester ici. Je préférerais aller vivre où vit mon esprit. Sur la Lune. Ça me rapprocherait déjà de Mars.
À la boulangerie la dernière fois, j’ai hésité tellement longtemps pour choisir que les touristes derrière moi ont murmuré des insultes, ça n’allait pas assez vite.
— Une vraie limace, ce gamin, il a un problème ! On ne sera jamais à l’heure au palazzo Grassi !
Quand c’est comme ça, je suis perdu, c’est encore pire, dans ma tête il y a un grand écran tout blanc, tout vide, ça fait peur, il n’y a rien qui apparaît dessus, vraiment rien. Incapable de trancher, dans un sens, ou dans un autre. Ils croyaient que je ne les entendais pas, mais je devine tout, c’est pire, j’en ai marre, beaucoup d’adultes se moquent de moi entre eux, tout bas. Au fond, je crois même qu’ils voudraient que je sois mort. Je fais partie de ceux qui ralentissent le rythme du monde, et ça a l’air impardonnable. La boulangère, une vieille dame sympathique qui m’aime bien les a jetés dehors quand elle a compris, ils ont eu l’air idiot. J’ai pris des beignets.
Maman me dit que je dois m’y faire. Je ne peux pas aller sur Mars, elle est catégorique, ça me fend le cœur. C’est trop loin, me dit-elle, et puis il n’y a pas de place, il paraît que la station où elle habite, c’est petit comme un appartement à Paris, mais avec la population de Shanghai dedans. Ça ne me parle pas beaucoup. Elle m’assure que je suis bien mieux avec Alba, à Venise, dans notre maison du Cannaregio. Sur Mars il n’y a pas de gâteaux à la pistache ni de beignets. On ne mange que du sorbet de navet, des omelettes en poudre, de la purée de cactus. Je plains Maman. Je ne sais pas comment elle fait. Quand j’irai sur Mars, je lui amènerai des glaces, du gâteau au citron, des bulles de miel et des befanini. Elle me répond qu’elle n’aime pas les plats sucrés. Des fois, Maman a l’air un peu chiante quand même. Mais j’aimerais la voir, je ne l’ai jamais vue, en tout cas je ne me souviens plus, elle me manque, je voudrais savoir d’où je sors, pour être si différent, quand tout le monde va à cent à l’heure, partout, tout le temps. Je suis si loin des autres, toujours pris de vitesse, je ne tiens pas le rythme, je ne vais pas pouvoir continuer comme ça. Ou alors il faudrait tout ralentir, freiner l’axe de rotation de la Terre, autant dire que c’est mal parti, à l’école on m’a dit que ce n’est pas possible. Et puis ralentir le monde, même si un jour on pouvait, ça coûterait trop cher, même Jeff Bezos refuse de payer.
Je voudrais au moins rencontrer quelqu’un comme moi, mais en grand, un maxi-moi, on serait deux pareils, inadaptés pareils, à rêver pareil, ouf, nous ne serions plus moi tout seul, on serait comme un pays. Et alors dans ce pays-là, je serais un normal. Il faut que je retrouve Maman, elle, elle saurait y faire, pour me donner un pays. Un jour j’y arriverai. Pour l’heure, je suis déjà si heureux de l’entendre. Elle est tellement plus réelle à présent, sa voix est si proche, ça me touche comme si je recevais un câlin, je pleure à chaque fois. Je ne sais pas comment tiennent les autres enfants comme moi qui n’ont pas de yaourtophone.
Avant cette invention géniale de ma sœur, la seule manière pour moi de joindre la station de Maman, c’était d’y aller en rêve. Ce n’était pas commode, car ces derniers mois j’en venais à dormir dix-huit à vingt heures par jour. À la fin Alba s’est beaucoup inquiétée. Moi, je voulais prolonger la connexion, je suis vite devenu addict au dodo. À la fin je ne mangeais plus beaucoup à force de dormir, je n’avais même plus le temps d’aller à Padoue pour mes cours. Et puis il y a un gros problème avec le rêve, c’est qu’on ne maîtrise pas très bien ce dont on rêve. Je me roulais en boule par exemple dans mon lit, je m’enfonçais fort au creux de mon matelas, comme si je voulais rentrer en moi-même, et je programmais mon rêve sur la station de Maman. Mais parfois j’atterrissais dans une poche de kangourou en Australie, dans un open-space à travailler devant un ordinateur toute la journée, dans une toile d’araignée en Amazonie, en pleine guerre des tranchées, dans un œuf de tortue des Seychelles et alors là c’était un vrai cauchemar, car je devais courir bien vite vers l’océan pour ne pas me faire dévorer par les mouettes ou Dieu sait quoi. Bref, dans tous les cas je n’étais pas du tout avec Maman. Ce n’était pas au point comme technique. Deux pots de yaourt, un fil et le génie de ma sœur ont heureusement dépassé le problème. La technique progresse, ça va vraiment très vite. Je crois que nous irons loin.
2. Cap sur Venise
J’avais huit ans lorsque nous avons quitté la France pour Venise, ma sœur en avait seize. Et c’est du même jour que nous sommes devenus Otto et Alba. On a changé de prénom d’un coup, pendant que le train passait dans un tunnel quelque part sous les Alpes. C’est ma sœur qui a décidé qu’on ne pouvait plus garder notre ancienne identité, et c’est elle aussi qui a choisi les prénoms.
— À partir de maintenant, je ne m’appelle plus Aurore, mais Alba, c’est bien clair ? Tu te souviendras ? Et toi, tu ne t’appelles plus Octave, mais Otto. Nous ne sommes plus Aurore et Octave, mais Alba et Otto. Tu ne te tromperas pas, d’accord ?
— Otto ? Pourquoi Otto ?
— Parce que c’est comme Octave, en italien, plus ou moins. Ça veut dire huit.
— Huit ? En tout cas huit ou pas huit, mon vrai prénom c’est Octave.
— Tu t’appelles Otto et puis c’est tout. Si tu me casses les pieds, je te laisse tout seul sur le quai de la gare quand on sera arrivés. Tu as bien compris, Otto ?
C’est Aurore-Alba qui m’a élevé, seule, à partir du moment où notre mère est partie vivre sur Mars. Ça n’a pas dû être simple, pour ma sœur. Honnêtement je ne sais pas comment elle a fait, moi je n’aurais pas pu, si j’avais été à sa place. Surtout pour m’élever moi, merci du cadeau.
Il paraît qu’un jour on a failli nous placer dans une famille d’accueil. Mais la dame qui range les enfants perdus dans des familles — ma sœur m’a dit que ça s’appelait « l’Administration » — a expliqué à Aurore qu’on serait séparés, parce que moi je ne pouvais pas aller dans une famille normale, avec deux parents normaux, un chien, un aquarium, une télé. Les enfants séléniens doivent être placés ailleurs.
— Impossible, mademoiselle, vous comprenez…
— Non, je ne comprends pas. Mon petit frère va rester avec moi, garanti.
Œil de feu, Aurore. La dame a répondu encore que ce n’était pas garanti du tout, parce que pour s’occuper d’un enfant atteint de Sélénisme, il fallait des adultes « certifiés ». Un adulte certifié, c’est quelqu’un qui a passé des entretiens très sélectifs, qui a obtenu des piles de diplômes, qui a subi des épreuves de sport calquées sur l’entraînement de l’armée russe, qui a supporté une heure d’apnée dans une baignoire de l’Administration, qui a réussi des tests de résistance psychologique, qui a suivi un stage sur le thème de l’ouverture d’esprit, avec présence obligatoire à des conférences philosophiques sur le thème de l’Autre, à quoi il faut ajouter cinq ans d’études en orthophonie, du yoga intensif pour gérer les pulsions de meurtre, enfin un stage de survie en milieu lent, avec projection des films d’Andreï Tarkovski et de Terrence Malick. Bref. C’est ma sœur qui m’a expliqué tout ça, quand je lui ai demandé ce qu’il fallait pour qu’un adulte soit « certifié ». En tout cas, ma sœur n’était ni adulte ni certifiée. Elle était juste ma sœur : Aurore Stern.
— On va devoir partir, tu comprends… On ne peut pas rester en France… elle m’a dit, le soir même.
— Mais on est chez nous, ici…
— C’est impossible, je te dis. Je suis désolée Octave. On n’a pas le choix, c’est comme ça.
Alors on est partis. Dans notre situation, Aurore se sentait incapable d’assurer mon éducation, et surtout ma survie, on ne pouvait pas rester en région parisienne. Et puis de toute façon il y avait trop de monde, tout le temps, partout. Le rythme était fou. Sans compter tous ces gens qui pouvaient nous reconnaître et nous démasquer, nous livrant pour une poignée d’euros à l’Administration. Sans parler des voitures, on habitait tout près d’un périphérique, l’air était tout violet-gris, ma sœur m’a dit plus tard que dans ce quartier, on avait la même espérance de vie que les gens au douzième siècle, et qu’on avait bien fait de partir. Et puis il y avait toujours des accidents très graves, c’est étonnant en France ce que les gens se tuent, ça ne va pas du tout, je me souviens que les cars scolaires se jetaient contre les trains dès qu’il n’y avait pas de barrière, ils disaient ça à la télé, ça me fichait une sacrée frousse, après, les sorties scolaires. Des employés suicidés sautaient de leur bureau au quinzième étage, ils vous tombaient dessus en criant le nom de leur patron. Il vaut mieux lever la tête, en ville, en France. Dans les rues, parfois dans des petites tentes Quechua, des gens mouraient de faim, de froid, en plein Paris, comme si on était à la Préhistoire. C’était à ne pas savoir à quelle époque on vivait. Devant les cathédrales et les bureaux de poste, des bombes divines étaient cachées dans des poubelles, entre une bouteille de soda et un emballage de sandwich, ce qui n’a aucun intérêt, et surtout c’est extrêmement dangereux. Une fois, à la radio le matin — ma sœur écoutait toujours la « Matinale » de Nicolas Salamé je crois bien, elle disait qu’elle voulait garder le rituel de maman —, j’ai entendu qu’une femme se faisait tuer tous les deux jours par son mari. Se faire tuer une fois, ce n’est déjà pas drôle j’imagine, mais tous les deux jours ? Non ce pays, ce n’est pas possible. Et puis en France, souvent c’était le samedi, les gens manifestaient, ils voulaient une autre vie, du gazole moins cher, de l’amour, un président gentil. Quelque chose d’autre, en tout cas. Ils préféraient jouer aux cartes la nuit sur les ronds-points, sous la pluie, plutôt que leur vie normale, c’est dire. Je me souviens aussi de journalistes, des gens vraiment sympas, m’avait expliqué ma sœur, qui ont été massacrés pour avoir publié un dessin dans leur journal. Ça ne va pas la tête en France, je vous dis. Ça m’a rendu tellement triste, et puis ça m’a fait peur aussi, le dessin c’est toute ma vie. Toute cette violence, c’était juste horrible. Je ne sais pas si les enfants normaux peuvent la comprendre. Mais un enfant sélénien, je peux le dire, il n’y comprend rien du tout. Je crois bien que je ne retournerai jamais en France. Ça fait trop peur. Et puis on mange des escargots là-bas. Bref, n’y allez pas en France, jamais. Sinon, vous mourrez.
Pour me maintenir en vie, ma sœur a pris une grande décision. Ça n’a pas été simple, au départ, de me faire comprendre tout ce que ça impliquait.
— Écoute, Octave, nous allons devoir y aller. Regarde : Maman m’a laissé des consignes, et une clé, si jamais nous avions besoin de partir pendant son absence.
Aurore m’a montré une petite boîte, qu’elle a ensuite ouverte. Et effet, j’ai remarqué une lettre pliée et un trousseau de clés à l’intérieur, ainsi que d’autres documents administratifs : nos cartes d’identité, des « autorisations de sortie du territoire » déjà signées, ce genre de choses, pour pouvoir voyager.
— Ce sont les clés d’une maison qui se trouve en Italie, à Venise. C’est une vieille propriété familiale, Maman m’en a déjà parlé, autrefois. Je crois qu’elle n’est pas en très bon état, mais selon Maman, elle peut parfaitement nous accueillir. Et elle m’a donné toutes les indications nécessaires pour l’électricité, le gaz, ce genre de choses.
— Mais comment on va faire pour payer toutes les factures, et le reste ?
— On fera comme ici, ça ne change rien. Maman a mis tout l’héritage de ses parents sur un compte à notre nom. Ça va nous aider encore pour un certain temps. Dès qu’on sera installés là-bas, j’essaierai de trouver un petit boulot.
— Maman est partie pour si longtemps que ça, tu crois ?
— Eh bien… oui, Octave… Il va falloir qu’on soit patients. Et qu’on se débrouille bien, tous les deux, d’ici là. D’accord ?
— Mais c’est où, au juste... « Venise » ?
Aurore a pris une carte détaillée de l’univers, avec tous les pays de différentes couleurs – L’Italie, semble-t-il, est orange vue du ciel, l’Angleterre c’est jaune, la France c’est mauve — elle s’est munie en plus d’un livre de géographie, s’est versé un café, et a commencé à chercher.
— Tu me montres sur la carte ?
— Regarde, c’est là, tu vois, au nord-est de l’Italie. Venise. On va habiter ici, dans le quartier du Cannaregio.
— Le Cannaregio ? Ils passent Gumball, dans le Cannaregio ?
— Je n’en sais rien… Oui… peut-être… On s’en fiche ! En tout cas c’est là-bas que nous devons aller…
— Mais tu es sûre que Maman est d’accord pour nous laisser partir dans le Can-na-re-gio ?
— Oui… Je t’assure. C’est son idée. Elle a dû prévoir que ça deviendrait difficile de rester ici. Elle serait très contente de nous voir partir là-bas. Fais-moi confiance. Et puis c’est une très belle ville, Venise, je crois, tu verras.
Moi, j’avais surtout peur que Maman revienne un de ces jours, et qu’on soit partis à ce moment-là. Tout ce qui comptait pour moi, c’était l’instant où je la retrouverais, enfin.
— Et alors, quand est-ce qu’on y va, à Venise ?
— Octave, on doit partir tout de suite…
— Quand, « tout de suite » ?
— Maintenant !
Nous avons fait nos bagages, j’ai pris ma boîte de jeux, mon livre sur les étoiles, et une enveloppe avec à l’intérieur une lettre de Maman — elle l’avait écrite avant de partir pour son travail sur Mars, une lettre rien que pour moi et sur l’enveloppe c’était écrit à lire quand tu seras grand –, mon bonnet à doublure en kevlar pour sortir de la maison, en France. Ma sœur, quant à elle, avait une valise énorme toute remplie de livres, de clés USB avec plein de films dessus, de culottes et de chaussettes. Nous sommes allés prendre un train spécial à la gare, pour rejoindre l’Italie, un moment particulièrement éprouvant pour moi. Nous avons pris un « TGV ».
280 kilomètres à l’heure. L’enfer absolu. J’ai paniqué dès que la vitesse de croisière a été atteinte. On a voulu me molester dans le wagon, certains voulaient dormir, malgré les rêves qui foncent à 280 kilomètres à l’heure. Comment ça peut se rêver, ça ? Aurore m’a caché dans sa valise une bonne partie du trajet, j’ai respiré par une paille. Personne ne m’a assassiné. J’avais mis plein de chaussettes sous mon T-shirt pour amortir les coups, au cas où.
— C’est très malin, Otto, m’a dit Aurore, qui entre-temps était devenue Alba.
Nous sommes arrivés à Milan, et après quelques sandwichs et changements de quais, nous avons finalement atteint la gare Santa Lucia, à Venise. Notre terminus. Il pleuvait. Il y avait peu de monde. C’était une fin de journée, en automne. Dans les allées du Cannaregio, on entendait nos pas résonner très fort. Les enseignes et les lanternes éclairaient notre chemin d’une petite lueur toute floue.
— Ici ça devrait aller, m’a rassuré Alba, d’une voix confiante.
Elle tenait un guide de la ville d’une main, de l’autre elle tirait les bagages. Elle cherchait l’adresse de notre future maison.
— On va habiter dans la Maison de la baleine bleue, Otto. C’est comme ça qu’elle s’appelle. Tu vas voir, je suis sûre qu’elle va te plaire, p’tit frère.
Moi, j’écoutais le doux clapotis de l’eau sur les marches des vieux palais, ils étaient à moitié engloutis, j’ai senti l’odeur des pizzas et de l’encre de seiches aux abords des restaurants. J’ai eu faim et j’ai eu envie de dormir tout de suite, à Venise. Pour un Sélénien, ce sont les deux principaux signes d’un bon équilibre, ou d’une « relation amicale avec l’écosystème » on m’a dit à l’école. Ma sœur était très concentrée, elle suivait le plan, avec sa grosse valise derrière elle, et son Routard à la main, moi je m’accrochais à son poignet. J’étais heureux, et je pensais, en serrant la lettre de Maman dans ma poche, qu’elle devait être contente elle aussi de me savoir content, ça redoublait mon bonheur. Ça sert à ça, sûrement, les mères, à multiplier le bonheur, et à diviser le malheur. Nous étions loin de la France et de ses périls. Ici j’allais survivre, je pouvais souffler.
À la fin, nous sommes arrivés à La maison de la baleine bleue, c’était à l’entrée d’un « cortile », comme on dit ici — c’est une petite cour —, au nord du Cannaregio. Au fond de la Place Sebald, dans le quartier de la Misericordia. Une fois devant la porte, Alba a sorti les clés, on a retenu notre souffle, elle en a essayé plusieurs avant de trouver la bonne. Alors le mécanisme du verrou a fait un bruit sourd, ça marchait, j’étais rassuré, et en même temps très inquiet. Alba a poussé la porte. Nous sommes entrés.
3. Dans le noir
On n’y voyait rien. Il n’y avait pas de lumière. Alors on s’est repérés à la lueur du briquet de ma sœur. Tout était figé, silencieux. Des formes apparaissaient sur les murs au fil de notre progression. Je serrais le bras d’Alba très fort. Ce n’était pas facile de s’orienter, mais ce qui semblait certain, c’est que la maison était très grande, beaucoup plus grande que notre petit appartement parisien. On distinguait des meubles anciens, souvent imposants. On avançait centimètre par centimètre, je m’accrochais littéralement à ma sœur.
— Tu me serres trop fort, Oct... Otto ! Tout va bien, ça va aller, tu n’as pas besoin de me coller comme ça !
Alba a tenté de me rassurer, en me répétant qu’on était chez nous ici. Mais j’avais surtout l’impression d’être dans un film d’épouvante, où la victime du film est toujours la seule à ne pas voir l’ombre derrière elle. Quand mon imagination a commencé à glisser vers ces images-là, j’ai tout de suite su que je n’allais pas beaucoup dormir. À la fin, après avoir traversé un couloir et une première pièce, on est arrivés dans ce qui devait être le séjour. Par les fentes des volets, la lune nous donnait un peu de sa clarté. On y voyait toujours mal, mais la silhouette des choses était un peu plus nette. Alors nous avons très vite remarqué une large bibliothèque remplie de livres. Alba s’est approchée, elle n’a pas pu s’en empêcher, et a regardé rapidement quelques ouvrages.
— C’est en français… Beaucoup de philosophie on dirait… ça date sans doute de l’époque où Maman a fait ses études ici… Cette maison a appartenu à l’une de ses tantes italiennes, elle a vécu ici pendant plus de deux ans quand elle était jeune…
— Je ne savais pas…
— Allez, viens… Nous allons monter à l’étage, voir les chambres.
— Ça ne peut pas attendre ? Là je n’ai pas du tout envie de monter… S’il te plaît… On peut attendre demain, qu’on y voie quelque chose ?
Ma sœur a hésité avant de me répondre. Je me suis blotti contre elle.
— D’accord… On n’a qu’à rester dans ce grand canapé pour cette nuit… On fera la visite de la maison demain…
Alba a trouvé de vieilles couvertures dans un buffet dont le bois des portes grinçait très fort. C’est fou ce que certaines choses peuvent angoisser, sitôt qu’on n’y voit pas clair. J’avais très envie d’aller aux toilettes, mais je n’ai même pas eu le courage d’essayer de chercher où elles se trouvaient. Au point où j’en étais, j’étais prêt à patienter toute la nuit, mais il était hors de question que je lâche le bras de ma sœur.
Soudain un bruit a retenti dans le séjour. Ça venait de la fenêtre. Mon cœur s’est arrêté, je crois que j’ai cessé de respirer pendant dix secondes. J’ai tendu l’oreille pour détecter la moindre alerte, et j’ai fixé l’obscurité avec une concentration extrême, ce qui, bien sûr, était parfaitement inutile. J’ai pensé que si un monstre cannibale équipé d’une vision infrarouge m’avait vu à cet instant, il m’aurait trouvé sacrément ridicule.
— C’était un pigeon, il était sur la gouttière, il s’est envolé… m’a expliqué Alba.
— Tu crois ? J’osais à peine parler.
— Oui, un pigeon, je t’assure. Tout va bien…
Nous avons fini par nous coucher dans le canapé. Il devait être vraiment vieux, on s’enfonçait très loin à l’intérieur. Mais au moins, on pouvait se poser quelque part. J’hésitais longuement à ôter mes baskets. J’en avais plutôt envie. Mais la peur de devoir fuir en courant je ne sais quel fantôme ou créature atroce l’a emporté, et j’ai décidé de les garder.
— Essaie de dormir, Otto, demain ça va être une longue journée… a murmuré Alba, ça ne va pas être facile pour commencer, mais je suis certaine que ça ira. Il faut juste qu’on se repose…
— L’Administration ne peut plus nous retrouver ici ?
— Si l’on fait bien attention, je suis sûre que non.
— Demain on aura de la lumière ?
— Demain on aura de la lumière, de l’eau, et du chauffage. Promis. Je vais aller sur Internet pour faire ouvrir les compteurs. Maman m’a écrit tout ce qu’il fallait faire. Et puis j’achèterai des bougies et un petit radiateur, pour demain soir, au cas où. Allez, dors…
— Dors bien, Aur… Alba… Dis, tu ne me laisseras jamais ? Tu seras toujours là pour moi ?...
— Oui, ne t’inquiète pas, je serai toujours là.
— Tu promets ?...
— C’est promis.
Une heure a passé, peut-être deux, je ne sais pas, le temps était élastique, je ne parvenais pas du tout à me repérer. On aurait pu me faire croire que j’étais coincé dans une sorte de nuit éternelle, je l’aurais cru. Tout était absolument éteint, comme si le monde entier était mort. J’ai eu un début d’attaque de panique quand j’ai commencé à me demander si mes yeux étaient ouverts ou fermés. Je ne savais plus. Et je n’ai pas osé réveiller Alba pour lui demander son briquet, afin de dissiper un peu l’obscurité. Ma sœur s’est endormie assez vite. Une sacrée chance. J’ai attendu, encore un long moment. Et alors que mon regard se noyait dans le noir de la nuit, je l’ai vu. Il nous observait.
4. Roswell
Je n’y ai pas cru, au départ, c’était forcément mon imagination qui me jouait un sale tour, et qui complotait pour que je fasse une crise cardiaque avant l’aube. Mais non, après de longues secondes de stupeur, j’ai dû me rendre à l’évidence. À quelques mètres du canapé, juste en face de nous, quelque chose nous regardait.
J’étais tétanisé. Je ne parvenais ni à bouger ni à produire le moindre son. Deux yeux nous fixaient, me fixaient, moi, car en l’occurrence, ma sœur dormait toujours aussi profondément. Je l’entendais à sa respiration. La première de mes priorités, c’était de ne pas perdre la créature de vue. Je voulais anticiper le moment où elle allait passer à l’attaque. C’était la première étape de mon plan : la fixer comme elle me fixait. Je ne fermais même plus les paupières. Mon plan n’avait pas d’autres étapes pour la suite, c’était mal engagé. J’ai pris le temps de penser que je ne valais quand même pas grand-chose comme héros de film d’épouvante. Dans les films, ils sont souvent intrépides, ils prennent des décisions, la caméra a du mal à les suivre, parfois.
Il n’empêche. Pour le moment, on était toujours vivants. Ce n’était pas si mal. J’ai décidé de rester à l’étape une de ma méthode jusqu’au petit matin. On avait peut-être affaire à une créature qui ne supporte pas la lumière du jour. Peut-être. Quoi qu’il en soit, l’Italie, ça commençait bien.
J’ai tenté de mieux comprendre ce que je voyais. La créature ne devait pas mesurer plus d’un mètre, à en juger la hauteur de ses yeux. Ou alors ses yeux se trouvaient au niveau du nombril par exemple, mais ça, je n’ai même pas voulu y songer. Au maximum, un petit gris, comme le martien de Roswell, mais alors une créature bizarre avec les yeux n’importe où, merci bien. J’ai discrètement vérifié que je portais toujours bien mes baskets. C’était le cas, j’avais été bien inspiré. J’étais triste pour Alba, elle avait enlevé ses chaussures. En cas d’attaque, je n’aurais pas eu le temps de la réveiller. Je me disais que Maman aurait sûrement été d’accord avec cette idée. Si on peut sauver au moins un enfant sur deux, c’est toujours ça. Et autant sauver le plus petit.
À ce moment-là, le monstre a bougé. Je ne parvenais plus à respirer. Il m’avait détecté c’était évident, il cherchait l’instant parfait pour se jeter sur moi, et arracher mon ventre, et lancer tous les organes dans tous les sens en poussant des cris affreux, ça finit toujours comme ça.
— Comment t’appelles-tu ? a murmuré la chose. C’était à moi, nécessairement à moi qu’elle s’adressait. Alors mon esprit s’est enflammé, j’ai sombré dans une panique extrême,
— Alba ! Alba ! Réveille-toi, vite !
Je n’avais plus de plan du tout, je secouais à présent ma sœur dans tous les sens. Bonjour Venise, un cauchemar intégral.
— Le monstre, il va nous attaquer ! Vite ! Vite ! Regarde ! Ma sœur s’est redressée, lentement, tellement lentement.
— Mais qu’est-ce que tu racontes ?
— Là ! Ici ! Regarde !
Ma sœur a sorti son briquet, ce n’était pas trop tôt. Elle l’a allumé, et s’est dirigée vers l’extraterrestre zombie vampire.
— Fais attention Aur… Alba ! Sois prudente !
J’ai sauté du canapé et me suis réfugié derrière lui. De ma cachette, je contemplais le cataclysme.
— Otto, c’est juste un chat… Ne t’affole pas…
En effet, à la lueur de la petite flamme du briquet, je pouvais distinguer un chat, avec une drôle de tête, il faut bien le dire, mais ce n’était qu’un chat. Il était tranquillement installé dans le fauteuil au milieu des coussins, dans l’angle de la pièce. Selon toute vraisemblance, il avait ses habitudes.
— Allez, oust ! Ma sœur l’a fait fuir, il a traversé le séjour, est passé juste à côté de moi sans me regarder, et il est monté à l’étage par une porte restée entrouverte. Alba est allée la fermer pour éviter qu’il ne revienne. Passant derrière elle, j’ai coincé une chaise pour la condamner complètement.
— Tu es sérieux, Otto ? Je sais que tu es inquiet, que tout ça, ça te terrifie, mais ressaisis-toi un peu ! Tu n’es plus un bébé !
Je n’ai pas fait de commentaire, je suis retourné dans le canapé, sous ma couverture poussiéreuse.
— Tu as vu Alba, si ça avait été un monstre, grâce à moi on serait toujours vivants !
— Oui, bravo Otto, bravo. Maintenant laisse-moi me reposer. Dors !
Je me suis endormi profondément, en quelques secondes.
5. Ici, nous sommes chez nous
La première chose que nous avons faite le lendemain matin, ça a été de débloquer la porte. Sitôt qu’Alba l’a ouverte, un chat hirsute est sorti, il devait se tenir dans les escaliers depuis un moment, à attendre. Il n’a pas hésité, sans se presser toutefois. Il a même pris le temps de m’observer un instant, comme s’il voulait m’étudier.
— Elles sont énormes, ses moustaches ! je me suis exclamé.
— Il doit être vieux, je crois bien, a ajouté ma sœur.
Nous l’avons suivi jusque dans la cuisine, que l’on découvrait par la même occasion. Et là, il est sorti par une trappe à chat, qui donnait directement sur une petite terrasse extérieure.
— C’est donc par là qu’il passe… Bon, je crois que je vais condamner cette trappe…
— Tu ne veux pas qu’on le garde ?
— Il n’est pas à nous, ce chat appartient forcément à quelqu’un, c’est sûr. On le reverra certainement. Et pour le moment, désolée, mais j’ai autre chose à faire que de m’occuper d’un chat…
En effet, nous avons passé la journée à nous installer. Nous avons visité toute la maison, avec une attention toute particulière pour ma chambre. En regardant le plafond, nous avons remarqué qu’il n’était pas du tout ordinaire. Il était immense, et la charpente formait une voûte gigantesque, comme un grand palais. Ma chambre n’avait pas l’aspect d’une chambre normale, mais ressemblait plutôt à l’intérieur d’un crâne géant. Il n’y avait plus aucun doute possible, notre maison ne s’appelait pas « la maison de la baleine bleue » par hasard.
— Ça va, Otto ? Tu as l’air contrarié.
— Le plafond, on dirait bien le crâne de la baleine bleue…
— Tu crois vraiment ?
— Ça fait un peu peur.
— Tu entendras peut-être des chants de baleine, la nuit, ça t’aidera à dormir.
— Ça fait encore plus peur quand tu dis ça.
— Détends-toi, ça va aller, viens m’aider plutôt, on a encore beaucoup de travail à faire.
Nous avons fait le ménage, la maison en avait bien besoin, je n’avais jamais vu autant d’araignées en une seule journée. Ma sœur a réussi à ouvrir les compteurs d’eau et d’électricité en suivant les instructions de Maman, et après avoir acheté nos premières pizzas et posé nos affiches sur les murs, nous nous sommes enfin reposés un peu. Nous avons pris le temps de contempler cette maison qui nous accueillait.
— Je crois qu’on a réussi, Otto. Ici, nous sommes chez nous.
— Déjà ? Ça me fait drôle, j’ai dû mal à réaliser.
— C’est normal. Pour moi aussi c’est étrange. Mais on va s’habituer. Maman serait fière de nous, je crois, si elle pouvait nous voir.
— Elle sera fière, dans tous les cas, quand on lui racontera.
— Oui… Tu as raison, Otto. Allez, viens, on va prendre un peu l’air. Faisons notre première visite de la ville.
— Tu ne préfères pas regarder un peu la télé, d’abord ?
— Non, il y a encore une belle lumière à l’extérieur, on va en profiter ! On sort !
C’est grâce à cette excursion forcée que j’ai fait ma première rencontre à Venise. Ça n’a pas été une rencontre... rencontre. Mais disons que j’ai vu la personne qui, quelque temps plus tard, par je ne sais quel miracle, allait devenir ma meilleure amie.
Nous sommes allés jusque dans le quartier du Dorsoduro, après avoir exploré le Cannaregio. Je dois dire que ça m’a paru très agréable, comme secteur, avec le Grand Canal, les palais, les places. Mais plus touristique aussi. À ce moment-là, je pense qu’avec nos têtes de Français perdus, assis sur un banc à manger notre calzone à emporter, on devait probablement passer inaperçus, au milieu des millions d’autres, perdus, qui mangeaient des bouts de pizza dans les rues de Venise. Car il faut le savoir, tous les Français qui ne se trouvent pas en France se trouvent à Venise, c’est absolument certain, il ne peut pas en être autrement.
Il y avait encore un peu de soleil, la température était douce pour la saison. C’était vraiment un drôle de moment, on ne connaissait encore personne, on n’existait pour personne, on ne faisait rien, on ne savait pas du tout comment on allait se débrouiller les jours suivants. Le monde avait quelque chose d’irréel. Mais je sentais qu’Alba gérait la situation. Elle semblait calme. Alors moi aussi. En tout cas, à cet instant, il faisait beau, le campo San Stefano était plutôt joyeux, et je me suis dit qu’effectivement, c’était ici chez nous.
Ensuite, ma sœur m’a emmené au Musée de l’Académie, je n’avais jamais mis les pieds dans un endroit pareil. J’ai été très mal à l’aise tout au long de la visite, le public me stressait, il tournait dans tous les sens, avec un air bizarre, c’était très malsain. En revanche, l’endroit était très bien décoré, avec de très beaux tableaux un peu partout. Pour passer le temps, j’en ai regardé certains.
Il y en a deux qui m’ont marqué : La Cène, où l’on voit Jésus faire un immense repas avec plein d’amis, ce n’est pas à moi que ce genre de choses pouvait arriver. Et puis la Bataille de Lépante, avec des milliers de navires italiens et turcs en train de se couler les uns les autres. Ce sont des tableaux franchement impressionnants. Les deux ont été peints par un seul et même homme : Véronèse. Comme j’avais envie — à vrai dire, j’avais besoin — de compter tous les mâts et tous les personnages dans ses tableaux, ma sœur a failli m’étrangler à la fin, elle voulait sortir, moi je ne voulais plus,
— Si on compte tout ce qu’on voit dans tous les tableaux, le musée va fermer et tu seras encore là à faire tes calculs ! Je m’en fiche, tu te débrouilleras tout seul, en pleine nuit, dans un musée tout sombre ! Tu compteras les fantômes !
On est sortis.
Ensuite, nous sommes repassés vers la place San Maurizio, et on a traversé le Pont Zaguri. Cet endroit n’a rien de particulier, mais je l’ai tout de suite adoré. Peut-être que c’est le champ magnétique, la chimie du lieu, je ne sais pas. En tout cas, je me suis assis sur les marches, et puis ma sœur allait trop vite, comme souvent. Elle a eu pitié, elle s’est assise près de moi.
— Bon, je veux bien m’ennuyer un peu avec toi sur ce pont. Mais pas trop longtemps !
Une fille est passée par là à cet instant. Je m’en souviens parce qu’elle m’a fait un peu peur quand elle est arrivée, elle sautait plusieurs marches à la fois, je ne sais pas trop à quoi elle jouait. Son comportement semblait étrange, elle m’a regardé une seconde, mais, à peu près comme tout le monde, je crois qu’elle ne m’a pas vraiment vu. Moi je l’ai bien vue. Elle a ensuite sauté cinq marches d’un coup, a levé les bras vers le ciel comme si elle venait de remporter quelque chose. Après quoi, elle a mimé un tir au fusil laser en direction d’un groupe de pigeons, qu’elle a appelés les « Zombies », ça, j’ai bien reconnu le mot. Sa mère, qui la suivait, s’est fâchée, elle lui a demandé de se calmer, enfin je suppose, car alors je ne parlais pas encore l’italien. J’ai juste compris que cette fille s’appelait « Stella ». Son profil, à Stella, s’est gravé dans ma tête, j’ai eu peur de l’oublier, ensuite. Et ce que j’ignorais, c’est que j’allais la retrouver, à l’école de Padoue, après que ma sœur ait réussi à m’y inscrire, en se faisant passer pour ma mère dans mon dossier.
Quoi qu’il en soit, Stella a beaucoup compté pour moi dès que je l’ai aperçue. En rentrant de cette balade décidément très riche dans le Dorsoduro, j’ai tout de suite voulu redessiner son profil, pour ne pas l’oublier. J’étais alors convaincu que je ne la reverrais jamais. Ça a été un moment tragique, je ne parvenais pas à retrouver les lignes de son visage. Quand je fermais les yeux, je la revoyais assez bien, mais dès que ma main commençait à tracer le trait, je la perdais. Alba m’a alors conseillé de l’écrire, au lieu de la dessiner.
— L’écrire ?
— Oui. L’écrire. Avec des mots, tu peux faire aussi bien qu’avec des crayons, pour dessiner quelque chose.
— Non. Je ne sais pas. Ça n’est pas la même chose. Je ne vois pas comment je pourrai retrouver son profil avec des lettres, si ça ne marche même pas avec des couleurs. Non c’est foutu. C’est fini. Tout est fini. À quoi bon.
— Arrête, Otto, tu m’énerves quand tu fais ça. Moi je te dis que les écrivains sont aussi un peu des peintres, ou des dessinateurs si tu préfères. Et si tu la décris comme il faut avec des mots, tu verras, son profil te reviendra à l’esprit.
— Je ne crois pas. Je vais essayer, peut-être, mais je n’y crois pas, non.
— Dis-moi, elle t’a beaucoup marqué, cette petite fille, on dirait. On vient à peine d’arriver à Venise, et…
— Je ne sais pas… Non. Elle ne m’a pas marqué du tout.
— J’y repense… Elle est scolarisée dans un Institut, à Padoue, je crois.
— Comment tu sais ça ?
— C’était écrit sur son sac à dos. C’est sa mère qui le portait, mais c’était clairement un sac d’école.
— C’est loin, Padoue ?
— Il faut prendre le car. Mais non, ce n’est pas très loin. Allez, j’ai encore des choses à faire, je te laisse à tes œuvres. Et écoute ce que je te dis : si tu ne parviens pas à dessiner, écris !
J’ai fini par suivre le conseil d’Alba. Mais j’avoue que c’était quand même une drôle d’idée de me proposer de dessiner avec des mots. Il fallait pourtant bien que j’essaie. C’est ainsi que j’ai passé ma première soirée à Venise : à dessiner avec des lettres.
Stella. Je dois retrouver son profil.
Ne pas l’oublier. « Oublier », rien que le
mot me fait peur, plus que d’habitude encore.
Oublier. Se noyer dans le O de oublier. Je ne dois
pas l’oublier. Je ne réussis pas à dessiner, je ne sais
pas te dessiner, alors je dois écrire, — il paraît,pour ne
pas t’oublier… Retracer ton profil,ne jamais l’oublier,
oublier, c’est comme manger, être mangé, dévoré, avalé
je dois sauver ton profil de la faim de l’oubli, le profil, c’
est juste une ligne, c’est très fin, mais sans elle on est tout
ramolli, on est fondu, on est mort, on n’a plus la forme, je
veux sauver ta forme pour ne pas oublier, mais je l’oublie
déjà en essayant de ne pas oublier, je ne veux pas que ton
image devienne toute ramollie dans ma mémoire, je dois
teconserver, je me souviendrais de toi, on serait comme
deux, on oublierait l’oubli ! On n’y penserait pas, plus, à
ce goinfre, il me fait si peur, je veux me souvenir de cette
seconde, sur le pont Zaguri, ton profil a changé le mien, j’ai
souri, et tout de suite l’oubli m’a menacé comme un fanatique
hystérique qui refuserait de se souvenir de toi... Je rêve de te
dessiner, et voilà que je n’y arrive plus ! L’horreur, un enfer,
ce cauchemar, cette pression, je suis nullissime pour gérer
lapression, voilà que je dois écrire, moi, écrire ! Écrire des
mots pourdessiner sans dessiner, quand on n’y arrive plus,
retrouver ta forme, ton visage, le petit truc qui m’a piqué
dans le cœur quand je t’ai vue sauter ces marches à côté de
moi, et qui ne me quitte plus. C’est une question de vie ou
de mort,écrire pour dessiner, ne plus jamais oublier cet
instant. Mais si un de ces jours
on serencontre, pour de vrai,
ce seraitvraiment génial aussi.
6. Nitch
Pour revoir Stella, il m’a fallu patienter. Et dans les jours qui ont suivi notre arrivée, je n’étais pas assuré de la revoir. La première véritable rencontre que j’ai faite à Venise a eu lieu tout près de chez nous, sur le Calle des Mendicanti. Je l’ai reconnu tout de suite, avec sa drôle de tête, et ses énormes moustaches. C’était le chat qui m’avait donné une horrible frayeur lors de notre première nuit dans le Cannaregio. Ses moustaches ! Elles étaient impossiblement gigantesques. Au début j’ai eu envie de tirer dessus, pour vérifier. Je n’ai pas osé, je suis bien trop peureux.
Il m’a dit qu’il s’appelait Nitch. Selon ma sœur, il portait forcément le nom du philosophe Nietzsche.
— Comme l’écrivain, tu ne crois pas ?
— Non, je ne crois pas. C’est un hasard, c’est tout.
Je n’avais pas envie que mon copain s’appelle du nom d’un autre, alors Nitch, c’était Nitch. Et pas « Nietzsche », l’imposteur philosophe.
— Et comment sais-tu qu’il s’appelle Nitch ?
— Il me l’a dit.
— Eh bien, en voilà une histoire !
Nitch prenait le soleil sur le quai situé en face du Palais Berlendis, là où il loge, du moins la plupart du temps. Car en réalité, Nitch va où il veut, et dort où il veut. Il était absorbé par l’air de piano qui provenait d’une fenêtre, je suis allé écouter cette musique avec lui.
Nitch m’a dit que c’était La marche turque, de Mozart. Ce n’était pas si mal.
— Quelqu’un qui respecte la musique, voilà qui est rare ! Tu es sans doute plus sensible que les autres !
Nitch adore la musique. Il me parle de tout ce qu’il a déjà entendu jouer, ici et là, dans les théâtres et les palais vénitiens. Il associe certaines mélodies à certains souvenirs, certains souvenirs à certains quartiers, et certains quartiers à certains sentiments. La Cité est un immense paysage musical pour lui. Tous les chats ne font pas ça. En tout cas, c’est un mélomane impressionnant. Et très attaché à Venise.
— Je ne bougerai jamais d’ici. Quoi qu’il arrive, je ne quitterai jamais cette ville.
— Pourquoi ?
— Parce que Venise, c’est la terre promise de la musique, de la vraie musique !
— Moi, j’y connais pas grand-chose en musique…
— Je t’apprendrai. Avec tes qualités exceptionnelles, ça sera facile.
