Pêche mortelle en 4 leçons - Cécile Valey - E-Book

Pêche mortelle en 4 leçons E-Book

Cécile Valey

0,0

Beschreibung

En 1981, au fond du lac Latécoère, trois passionnés de plongée sous-marine font une découverte qui va marquer l’histoire de Biscarrosse. Un célèbre hydravion allemand datant de la Seconde Guerre mondiale est bientôt remonté à la surface.
Cependant, en effectuant des fouilles poussées dans le cockpit du Dornier 24, les historiens et les autorités font une découverte macabre très surprenante…
Pour l’une de ses dernières enquêtes avant la quille, l’adjudant Brassempouy doit résoudre un mystère qui puise ses racines dans un passé inquiétant et pas si lointain.

Fidèle aux liens indéfectibles l’unissant à la cité balnéaire landaise, Cécile Valey transporte une nouvelle fois le lecteur sur les bords du lac de Biscarrosse. Un lieu de féérie et de mythologie, dans lequel l’on s’immerge avec frissons.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Cécile Valey - Originaire des Landes, je suis née à Arcachon, ai vécu jusqu’à mes 18 ans à Biscarrosse, d’où je suis partie pour suivre des études d’histoire à l’université de Bordeaux III (maîtrise d’histoire contemporaine et CAPES).

J’adore depuis toujours les énigmes d’Agatha Christie, et admire aussi celles de Michel Bussi. Mon livre de chevet est paradoxalement –ce n’est pas un policier- Jane Eyre, dont je lis et relis régulièrement des passages. Dans mes romans, j’essaie de réunir plusieurs de mes passions : l’écriture, l’Histoire et les Landes. Je m’inspire de la ville de Biscarrosse pour situer mes histoires : dans La forêt assassine, j’essaie de restituer son cadre généreux, propice à la naissance de légendes depuis des centaines d’années. Dans Caché sous la dune, j’utilise les envoutantes dunes de sable du cordon littoral et l’imposante architecture de l’Hôtel de la plage pour conter les aventures de Véra Clouzot et de Rémy. Cette petite cité du Born est ma muse pour inventer des intrigues mêlant passé et présent.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 293

Veröffentlichungsjahr: 2020

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.


Ähnliche


 

Cécile Valey

 

 

 

 

PÊCHE MORTELLEEN QUATRE LEÇONS

 

 

 

 

 

 

Roman

Tous droits réservés

©Editions Terres de l’Ouest

http://www.terresdelouest-editions.fr

email : [email protected]

ISBN : 979-10-97150-54-9

 

 

Crédits photographiques couverture :

Réalisation couverture : Terres de l’Ouest Editions à partir de crédit photgraphique adobe stock © Wirestock : Beautiful vertical shot of a diver silhouette swimming through blue water.

 

 

Du même auteur, chez Terres de l’Ouest :

Caché sous la dune, 2018.

La forêt assassine, 2018.

Prologue

Jeudi 11 juin 1981

Brunate, Lac de Côme, Italie

 

Le funiculaire rouge se hissait lourdement sur la pente, pas assez vite à son goût. Debout dans la première voiture, une main agrippée à la barre de sécurité, il se tenait prêt à bondir dès l’ouverture automatique des portes. Fixer ses pieds ne ferait pas avancer le train plus rapidement. Coincé pour coincé, à ce rythme-là, autant profiter du paysage. L’homme, trop grand, courba la tête pour jeter un regard au-dehors. Tous les guides touristiques soutenaient que, par beau temps, les pics enneigés et la vaste plaine du Pô jusqu’aux Apennins étaient visibles depuis ce balcon fleuri1 sur les Alpes. Lui n’apercevait que des morceaux de ciel et de montagne à travers la vitre sale de l’étroit compartiment. Le feuillage des arbustes sur les côtés bouchait la vue au fur et à mesure de la montée, le panorama promis n’était donc pas au rendez-vous.

Quelque sept cents mètres plus haut, l’inconnu entendit enfin le grincement métallique des freins, le train achevait sa course abrupte au pied du Monte Tre Croci. Il dut encore patienter avant de se précipiter sur le quai pour emprunter la sortie, sans admirer la vue que nul ne pouvait pourtant ignorer. Plus tard, au retour, il aurait tout le temps de s’y attarder, se dit-il en bousculant des villageois descendus à Côme pour faire leurs courses. Alourdis par leurs sacs en plastique, ils restaient plantés au milieu du passage pour contempler leur lac.

Et puis il avait déjà eu l’occasion de le voir de près, ce lac, pas plus tard que dans l’après-midi, juste avant de prendre le funiculaire. Il avait suffisamment marché le long de ses rives pour avoir envie d’explorer les profondeurs de ce saphir liquide ou d’y plonger sa canne à pêche. Mais… pas le bon moment. Pas le temps. Comme toujours.

C’était là aussi, sur le chemin menant à la gare, qu’il avait rencontré une vieille connaissance. Ici, loin du pays, dans ce coin perché des Alpes, dans une autre vie, un drôle de hasard, pensa-t-il en accélérant encore le pas.

Il remonta la voie principale. Elle était traversée par de multiples ruelles à degrés et serpentait, via un dédale de maisons anciennes à étage, jusqu’au cœur brûlant du village. L’étranger la délaissa pour pénétrer sur une place où, d’un jaune pâle au soleil de dix-sept heures, Sant’Andrea Apostolo le toisait de toute son arrogance lombarde. Sise au-delà d’une volée de marches, l’église trônait comme sur le perron du paradis. En s’approchant, il n’aima pas l’impression que lui procuraient les deux anges dressés sur son fronton : on aurait dit qu’ils l’attendaient pour l’emmener encore plus haut. Pas intéressé.

Après avoir observé une énième fois la piazzetta et ses alentours, le visiteur écarta le lourd et long rideau bistre qui barrait l’entrée du lieu de culte. Il découvrit les chérubins et l’or baroque des fresques, qui animaient les murs jusqu’aux voûtes arrondies soutenues par d’immenses piliers roses s’élançant vers les cieux. André, l’apôtre, lui tendait les mains comme pour l’inviter à le suivre, mais d’un détournement du regard, il refusa l’offre ; jamais Dieu et tous les saints ne lui avaient été d’un quelconque secours aux instants cruciaux de sa jeune vie. Tout cela n’était que l’expression artistique d’une foi qui lui était devenue totalement étrangère.

Le réfractaire alla s’asseoir sur la troisième chaise attachée de la septième rangée. Face à lui trônaient l’autel de marbre rouge veiné de noir et le Christ en croix. Partout dans les airs, des psaumes en italien devaient enchanter le lieu, opérer une magie pieuse, prédisposant le fidèle à la communion avec Dieu.

Pas pour lui.

Indifférent au charme du monument, il se plia en deux et passa la main sous le repose-pied en bois jusqu’à buter contre un obstacle. Il décrocha un petit paquet dissimulé, l’ouvrit délicatement et le renferma immédiatement dans sa main. Un prêtre en soutane entrait à son tour par une porte de côté, et vint s’agenouiller quelques rangées devant lui. Dans son dos, un rayon de soleil illumina un instant la mosaïque au sol. Le moteur d’une Vespa ronfla puis des pas retentirent sous la voûte. Plus aucun bruit ne parvint ensuite de la rue, l’épaisse toile de bure empêchant à nouveau tout son païen d’envahir l’espace de piété.

Le serviteur de Dieu s’éclipsa alors, les cliquetis de sa marche et le froissement de son habit noir bientôt couverts par la sonnerie de la demie. Le temps profane l’emportait sur tout autre.

Toujours assis, l’homme extirpa une statuette en bois de son emballage qu’il laissa tomber négligemment à terre. Il devait vérifier si la livraison correspondait à ce qui avait été négocié. Mieux valait rester méfiant dans ce genre de transaction, on pouvait facilement se faire avoir. Tel était le prix à payer pour obtenir l’exclusivité d’un produit rare. Sur le point d’actionner le mécanisme qui ouvrait la chouette en ébène il se cambra soudainement. Dans une grimace de douleur, il porta sa main sur le flanc gauche. Ses doigts parcoururent un manche légèrement renflé qui s’effilait pour s’achever telle la courbure d’une jambe de femme chaussée de métal : l’abeille d’un Laguiole grignotait ses entrailles. Une lame fine et froide torturait sa chair. Il s’écroula sur le côté, étendant son long buste sur la paille des chaises, desserrant l’étreinte de sa main droite. Le bibelot s’en échappa, roula au sol en sonnant le creux jusqu’à rencontrer le repose-pied.

Le supplice redoubla, lui extorquant un râle d’agonie : son agresseur retirait brutalement la lame de la plaie. Puis il sentit la chaleur de ce corps haï qui lui murmurait des mots d’adieu à l’oreille tout en palpant prestement ses vêtements. Les mains assassines repérèrent une surépaisseur dans les plis de sa veste en lin et glissèrent à l’intérieur. Un petit carnet à la reliure noire tomba au sol dans un bruit sec, surprenant le meurtrier, qui releva la tête pour regarder autour de lui, hésita une seconde, étendit le bras puis le ramassa pour le fourrer aussitôt dans la poche arrière de son pantalon. Supprimer toute trace de son existence obsédait le scélérat, qui reprit la fouille et s’empara enfin du portefeuille de sa victime.

Toujours allongée sur le côté, celle-ci demeurait immobile, des mèches dorées retombaient sur son visage de plus en plus pâle, où seuls ses yeux clairs bougeaient en même temps qu’une paume large et halée s’emparait de la chouette et de son emballage avant de disparaître. Un bruit de papier froissé chuchota dans son dos.

Puis le silence.

Abandonné sans identité sur les chaises en paille de l’église Sant’Andrea Apostolo de Brunate, c’en était fini de cette vie sur cette terre, de sa mission, de ses espoirs. Le lieu n’était finalement pas mal choisi pour quitter ce monde : au plus près du ciel et accompagné par le chant des anges ; mais le moment ne lui convenait vraiment pas. Il aurait voulu solder ses comptes, tout mettre à plat et on ne lui en avait pas laissé le temps. Son assassin l’avait pris de court. Une fois encore !

Poussant un rugissement à faire fuir la mort, il se jura que ce dernier ne l’y reprendrait plus jamais.

 

 

 

 

 

 

Leçon no 1

 

 

Hameçonner :

1. garnir un fil de pêche d’hameçons

2. attirer et séduire par une apparence trompeuse

Chapitre I

Samedi 13 juin, 6 h 33

Biscarrosse, lac sud, Landes, 1981

 

Le soleil peinait à déployer ses rayons à travers le filtre cotonneux des épais cumulus, comme s’il n’avait pas envie de se lever, mais se faisait un devoir d’accompagner le bateau dans sa course contre le temps. Bien à l’abri des éclaboussures derrière le pare-brise, Victor Mouragues et son passager se cramponnaient, ballottés par le moteur trop puissant qui faisait déjauger l’Estèle.

Quelques barques avaient déjà gagné les puits de pétrole posés sur une « mer » d’huile ; d’autres se dirigeaient vers l’entrée du chenal qui reliait le lac à un autre plus grand par une écluse en passant par le petit étang de Trappe. Victor regretta alors de s’être levé trop tard, il ne serait pas le premier sur les lieux. Les trois lacs de Biscarrosse bénéficiaient d’une fameuse réputation en matière de pêche et il le savait pertinemment : au mois de juin, seuls l’aube et le crépuscule offraient les meilleures opportunités aux marins d’eau douce pour tenter leur chance. Car dès dix heures, le réveil des campeurs, l’arrivée des premiers adeptes du bronzage, des kayakistes et des véliplanchistes rendaient la zone inaccessible. Le week-end, le lac devenait un grand champ de foire dédié aux sports nautiques et aux loisirs balnéaires. Les poissons et autres gibiers d’eau ne se montraient plus, terrés dans les profondeurs ou au cœur des marais herbeux.

Victor comptait bien profiter de cette fenêtre de temps pour se rendre à un point réputé poissonneux, à proximité du golfe des Hourtiquets, où carpes, tanches, brochets et anguilles avaient élu domicile. Pour l’atteindre, il fallait traverser le lac dans sa partie la plus large et dépasser les premiers forages pétroliers.

De loin, Victor reconnut la petite anse, et juste derrière la Montagne. Cette dune, où les pins de tous âges côtoyaient des essences aussi variées que houx, genêts, ajoncs, bouleaux, chênes-lièges, arbousiers et acacias, surplombait l’étang de six mètres et constituait un abri naturel quand le vent soufflait de l’océan. Il stoppa le bateau à égale distance de la base militaire sur la rive ouest et de l’école de voile sur la rive nord, puis donna le signal à Jacques pour ouvrir la trappe où se trouvait l’ancre. C’est alors que l’embarcation se déplaça, curieusement mue par l’onde, comme si un souffle invisible l’avait poussée. Aucun vent, ni de terre ni de mer, n’engendrait de houle, pourtant, debout à l’arrière, Jacques faillit passer par-dessus bord.

Victor actionna la commande de l’ancre, mais celle-ci resta bloquée dans son caisson. Elle ne se déroulait pas et rien ne bougeait, contrairement au bateau qui reculait en direction des tours de forage. Il redémarra le moteur pour s’en éloigner. Sa dernière sortie sur le lac remontait à une dizaine de jours avec Célia et les enfants. Tout avait alors parfaitement fonctionné, sans montrer aucun signe de faiblesse… L’esquif s’écarta rapidement des plateformes et, une fois immobilisé, Victor réitéra les opérations d’ancrage, s’acharnant en vain sur le bouton de commande. Agacé, il rejoignit Jacques à la proue.

Tandis qu’à deux, ils forçaient le câble à se dérouler, l’Estèle parcourait à nouveau quelques mètres, sans qu’aucune brise ne ridât la surface de l’eau. Quand Victor s’en aperçut, l’ancre sortait enfin de son logement. Elle plongea sous la coque sans dérouler complètement sa chaîne et sans parvenir à s’enfoncer dans le sol vaseux. Elle semblait buter contre un obstacle. Victor tenta seul de la relever, mais impossible cette fois de la remonter ! À deux, ils tirèrent sur le câble. Sans résultat.

— Si tu veux, je vais voir ce qui coince, proposa Jacques.

Victor avait toujours en tête de s’éloigner. Ce n’était pas maintenant que les éléments naturels ou mécaniques allaient jouer contre lui ! Ils avaient assez perdu de temps !

— Je crois qu’elle bute sur un tronc d’arbre ou quelque chose comme ça, supposa-t-il. C’est quand même pas une trappe2 qui bloque tout ! Je vais redémarrer le moteur.

— Tiens bon la barre, occupe-toi du bateau, je vais aller voir. Le fond n’est pas très loin, six ou sept mètres à tout casser. On est en juin, il fait bien jour maintenant. J’arriverai peut-être à apercevoir quelque chose.

Ni une, ni deux, le jeune homme ôta son bermuda puis son tee-shirt vert de l’association des pêcheurs de Biscarrosse et plongea sans visibilité dans les eaux brunes sous la surveillance de son ami. Je dois paraître bien nerveux pour que Jacques se décide à prendre les choses en main, pensa subitement Victor. Calme, calme, après tout, ce n’est qu’un ennui technique, tempéra-t-il. Ça ne pouvait être rien d’autre qu’un tronc, ou pourquoi pas un élément des plateformes de forage qui se serait détaché ou aurait été abandonné là. Non, rien d’autre, se répétait-il comme pour se rassurer. Et puis il ne pouvait pas empêcher son ami d’aller regarder en dessous.

Victor le vit regagner la surface assez vite et à bout de souffle. Jacques avait certes des muscles rebondis, mais il n’était pas apnéiste. Son record doit avoisiner les quarante-cinq secondes sous l’eau, pas plus, railla Victor intérieurement. Il fut un temps où lui pouvait tenir plus de deux minutes. Mais il se souvenait aussi qu’une douzaine d’années auparavant, une expérience d’apnée lui avait amèrement montré ses limites, car il avait bien failli ne plus respirer à nouveau ! Il avait dès lors et irrémédiablement adopté la plongée en bouteille.

Jacques était à présent remonté à bord. La consternation se lisait sur son visage rougeaud quand il annonça, tout haletant :

— Je n’ai pas pu aller au fond… mais j’ai quand même aperçu quelque chose… malgré la vase en suspension… et Victor, tu vas adorer ce que j’ai vu.

Chapitre II

Dimanche 14 juin, 8 h 47

 

Il reposa le combiné du téléphone à cheval sur son socle et regagna la cuisine où se trouvait sa femme. Il était tout émoustillé par ce que sa découverte de la veille enclenchait et toujours flatté qu’on en appelle à ses lumières. Féru d’histoire depuis l’enfance, Victor en avait fait son métier. Il s’était pris de passion pour le passé aéronautique de Biscarrosse, adoptant les us et coutumes du pays, la chasse en automne, la pêche à la bonne saison.

Lui l’étranger, le Catalan de Perpignan, était venu étudier la vieille Aquitaine à la faculté de Bordeaux. Il y avait rencontré Célia et avait alors définitivement abandonné la sardane, les rousquilles et le Canigó3 pour vivre au milieu des pins et se convertir par amour pour une Landaise à la religion du foie gras. Conquise à coups de livres et d’examens réussis, il n’avait pas été facile de la convaincre de l’épouser et de lui faire perdre sa chère liberté. Deux années pour un oui, mais il avait obtenu ce qu’il voulait : Célia. Comme très souvent, il avait su mettre les moyens pour parvenir à ses fins et pour qu’elle devienne son repère, son unique port d’attache.

Mais Célia était une femme guidée par son cerveau, indomptable donc. Pragmatique comme le sont la plupart des représentantes du sexe opposé à Victor, extralucide aussi quand elle décryptait d’un regard les mensonges de leur petit dernier, elle savait être tendre quand elle se lâchait dans leurs ébats. C’était ce qu’il aimait le plus parce qu’il avait alors la sensation de la posséder totalement, corps et esprit. Juste dans ces moments-là. Car pour le reste, il avait de plus en plus le sentiment qu’elle lui échappait et qu’elle pourrait mener sa vie sans lui. Il faut dire que ses activités et ses recherches l’avaient pas mal éloigné de la maison ces derniers temps.

— C’était Pascal. On va plonger cet après-midi. Jacques nous rejoint.

— Si je comprends bien, tu vas encore t’absenter une partie de la journée ? Tu te rends compte que tu passes plus de temps avec Pascal qu’avec nous ? Les enfants ne t’ont déjà pas vu de toute la semaine ! Si tu n’aimais pas tant me faire l’amour, je jurerais qu’il y a plus que de l’amitié entre vous !

— Je te rassure sur ce point-là : je chéris trop les courbes de ton corps pour vouloir en dompter un autre, lui murmura-t-il en passant ses bras autour de sa taille de guêpe, d’une voix qui suggérait d’autres intentions plus charnelles. Mais tu as tout à fait raison, il y a plus que de l’amitié entre Pascal et moi : ça s’appelle de la loyauté, comme entre deux frères.

— Si en plus ces deux frères partagent la même passion, ce ne sont plus seulement des frangins, mais des jumeaux ! C’est sûr, des individus qui savent faire la différence entre un coucou américain et un zinc allemand de la Seconde Guerre mondiale, ça ne court pas les rues ici ! lui fit-elle remarquer malicieusement en échappant à son étreinte.

Célia est d’humeur à plaisanter, tant mieux, elle ne prend pas les choses trop mal aujourd’hui, constata Victor légèrement tranquillisé. Il savait bien que sa femme n’appréciait pas Pascal. Il avait rencontré ce dernier lors d’une conférence sur l’hydraviation quelques mois avant leur mariage, et il avait immédiatement intégré le cercle restreint de ses intimes. Un coup de foudre amical qui le conduisit même à être l’invité de dernière minute à la noce. Pascal était devenu peu à peu son meilleur ami, comme il n’en avait jamais eu. Célia semblait le considérer comme un rival, ce que Victor trouvait totalement absurde. Que pouvait-elle comprendre à cette amitié durable ? Elle avait peu de relations, et encore moins de camarades de longue date. Il balaya les idées négatives qui affluaient dans son esprit. Sous ses yeux, Célia installait le petit déjeuner.

— Il faut qu’on aille voir en dessous ! Tu imagines, si ça correspond à ma thèse ? Ce serait génialissime ! s’emballa-t-il en la suivant autour de la table.

— Oui, j’imagine très bien les sollicitations encore plus nombreuses pour toi ! Pour le moment, une fois de plus, je me retrouve seule avec les garçons cet après-midi.

— Tu vas bien trouver quelque chose à faire de votre côté.

— Oui, maman trouve toujours une solution, répliqua-t-elle sarcastique.

Au moins, leur couple ne risquait pas de sombrer dans une overdose fusionnelle et elle devait se l’avouer, il fonctionnait très bien ainsi. Si Célia avait réalisé les mêmes études que son mari, elle ne partageait pas sa passion dévorante pour les épaves et la Guerre de 39-45. Elle n’aimait pas l’histoire militaire et n’avait jamais été fascinée par l’étude des grands conflits à l’université. Au fil des années, leurs centres d’intérêt communs s’étaient amenuisés. Avec la vie à deux, le temps passé sous le même toit, la liste des divergences s’était inexorablement allongée. Après les investigations historiques sur les hydravions, il était dorénavant embarqué dans la recherche de leurs épaves. Insatiable, toujours à courir après de nouveaux dadas, comme s’il ne pouvait se contenter d’un quotidien trop banal, pesta Célia en son for intérieur. Le lui reprocher ouvertement ? À quoi bon, il ne comprendrait pas ses griefs. Autant se taire.

— Tu peux aller chercher Bouba dans le garage ? lui demanda-t-elle sur un ton qui trahissait l’amertume de sa pensée.

Elle entrouvrit la porte-fenêtre qui donnait sur le jardin, et presque aussitôt une grosse pelote de laine la bouscula pour se précipiter dehors, déposant des grappes de poils blanc et gris sur sa chemise de nuit en coton clair. Elle aimait les douces matinées de juin. Comme une promesse de bonheur, d’équilibre entre le Yin et le Yang, la sérénité s’emparait alors de son esprit.

— On pourrait déjeuner sur la terrasse, dit-elle sans attendre de réponse. Ça changerait un peu !

Aussitôt, elle transporta bols et couverts sur la table carrelée du salon de jardin.

La bouilloire siffla, l’eau pour le thé était prête. Victor apporta le pain, la brioche et les confitures. Elle put enfin se poser et apprécier le premier repas de la journée au calme, sans le tumulte des enfants. Ils se réveilleraient plus tard. Quelques minutes de sommeil supplémentaires leur seraient tout aussi bénéfiques qu’à elle.

Son regard fit alors le tour de l’enclos. Bouba chassait déjà les oiseaux qui s’envolèrent bruyamment des buissons. Il essaya vainement de les rattraper à l’autre bout de la clôture. Quel fouillis ! Le jardin demandait constamment à être travaillé. Ce n’était pas vraiment son truc ni encore moins celui de Victor. À tous les deux, ils faisaient de bien piètres jardiniers !

— En voilà un point commun entre nous, murmura-t-elle comme pour se rassurer.

Aucun arbuste n’avait la même taille. L’arbre à papillons prenait de l’ampleur, empiétant sur son voisin le framboisier ; les rosiers se développaient de façon anarchique ; quant à la vigne vierge, elle prospérait selon un chemin qu’elle seule imaginait sur la pergola. L’exception venait des trois pots en terre chargés de pélargonium, lobélie et géranium. Cette profusion de bleu, de violine et de rouge avait le bon goût de ne pas exiger un grand entretien et de procurer un semblant d’harmonie au cadre foisonnant.

Victor aimait la nature, mais ne savait pas l’apprivoiser. Son seul talent de jardinier s’exprimait deux à trois fois par mois, quand il devenait indispensable de tondre la pelouse. Et ça, il était hors de question pour Célia de s’en charger ! La mécanique n’était pas son truc. Pousser et avancer en même temps requérait une force presque surhumaine. En été, le médiocre horticulteur hibernait. Par endroits, les rayons de soleil cramaient l’herbe, ralentissant cruellement sa repousse et tavelant de jaune le gazon délaissé.

De son côté, Célia, qui aimait observer le jardin s’éveiller paisiblement le matin, ne montrait aucun don dans le maniement du râteau ou des sécateurs. Une bonne taille et l’horizon aurait pourtant pu être un peu élargi, sans toutefois permettre de suivre le lever du soleil ou sa plongée dans l’océan le soir, comme du haut d’un balcon sur la mer ; l’horizon demeurerait bouché par la forêt qui encerclait la maison, tels les barreaux d’une cage. Nichée au pied d’une colline de sable, elle était bâtie sur une parcelle de terrain coincée entre marais et dune littorale, à seulement quelques encablures, à l’écart du bourg et de la seule route qui y menait.

Victor avait eu un coup de cœur pour cette villa au bord de son cher lac. Cet emplacement idéal lui permettait de garder constamment un œil sur ce trésor qu’il veillait jalousement, sans jamais trop s’en éloigner. Célia aurait pu prendre ombrage de ce rival omniprésent au quotidien. Où qu’elle regarde, le lac était là, sous ses yeux. Par les fenêtres de leur chambre et de la cuisine, comme un être de chair, il respirait quand le vent soulevait son onde, ou tel un dieu mécontent, il envahissait le fond du jardin d’une colère débordante. Elle redoutait aussi quand, en maître absolu, il s’emparait de la maison répandant sa moiteur dans l’air ambiant.

Célia s’était laissé séduire par le cadre romantique et la palette des bleus illuminant l’étang dans la matinée d’un beau jour de printemps. Par sa présence silencieuse, il savait aussi se faire oublier parfois. Comme ce matin-là. Aucun ressac, aucun tintement de haubans ne venait perturber le réveil du marais.

Or, à son grand regret, le soleil mourait très vite, trop vite, après la ligne des frondaisons. Sans conteste, elle préférait à la pinède l’océan et ses rouleaux tonitruants, et à la traque du cèpe les promenades le long de l’Atlantique. Le mercredi matin précédent, elle y avait emmené les enfants et Bouba. D’après elle, quand la température de l’air égalait celle de l’eau, c’était le meilleur moment de la journée pour faire trempette. En juin, la plage était encore autorisée aux chiens ; les garçons et Célia en avaient profité pour se baigner. Au contraire, Bouba craignait le mouvement des vagues et ne s’approchait guère de l’estran. Il courait de grandes distances sur le sable, au pied de la dune, mais revenait toujours vers sa précieuse maîtresse.

Célia pensa alors que cela faisait bien cinq minutes que le chien avait disparu de son champ de vision. Il devait être sacrément occupé à l’extrémité du jardin pour ignorer ainsi les bonnes odeurs du petit déjeuner. Cela ne ressemblait guère à cet estomac sur pattes !

Deux gros merles en profitèrent pour atterrir tranquillement sur l’herbe, piquant le sol de leur bec orangé, cherchant de quoi se sustenter. Un troisième venait de se poser délicatement à quelques mètres de la terrasse quand Célia aperçut, sur une branche du saule pleureur, une chouette au plumage noir corbeau, assez exceptionnel pour un strigidé. À vrai dire, elle ne connaissait pas d’espèce de cette couleur. L’ombre du feuillage obscurcissait peut-être sa robe. L’oiseau examinait la jeune femme avec insistance de ses grands yeux jaune citron, immobiles et perçants, comme s’il l’interrogeait silencieusement. Il était identique à l’une des statuettes qui trônaient dans la vitrine de la salle à manger, avec le reste de sa collection de babioles.

C’est évident, tous les animaux d’une même espèce se ressemblent, admit-elle après avoir trouvé la similitude curieuse.

— Célia ? Ohé tu m’écoutes ?

— Désolée, j’étais ailleurs. Tu as vu…

Elle chercha la chouette dont elle s’était détournée quelques secondes pour répondre à Victor. L’animal avait disparu de la branche ; envolé, sans un bruit, sans le moindre ululement.

— Quoi ?

— Rien, rien d’important. Que voulais-tu me dire ? lui demanda-t-elle sans conviction, car son esprit s’était enfui avec la chouette, loin de la table du petit déjeuner.

Chapitre III

Dimanche, 13 h 10.

 

Agenouillé sur le sol de la remise, Victor fouillait avec empressement son ancienne cantine métallique. La peinture kaki largement écaillée aux quatre coins lui rappelait que le temps du service militaire était bien loin derrière lui. Contrairement à la plupart de ses camarades, il n’en gardait pas de mauvais souvenirs, car il avait su tourner à son avantage ces seize mois de devoir national. Il avait fait profiter l’armée de sa maîtrise des profondeurs en intégrant le corps des sauveteurs-plongeurs de la Marine ; en contrepartie, on lui avait appris à tirer au fusil, aptitude très utile pour obtenir les bonnes grâces d’un beau-père chasseur. Ce dernier avait même fini par lui offrir un superbe Verney Carron au canon superposé, qui reposait en paix dans son coffret d’origine au-dessus de la bibliothèque de son bureau. Bien à l’abri de petites mains imprudentes.

Il attrapa un shorty laissant de côté l’intégrale. On était quand même en juin, l’eau du lac s’était peu à peu réchauffée avec les belles journées du printemps. Néanmoins, à dix mètres sous la surface, le froid saisissait. De plus, en profondeur on ne savait jamais quels obstacles on pouvait affronter, alors il valait mieux protéger son corps en cas de mauvaise rencontre.

Il déplia la combinaison, la secoua d’un coup sec et étudia son aspect général. Il n’avait pas encore eu l’occasion de l’enfiler depuis l’automne dernier ; et même si à chaque fin de session il prenait un soin tout particulier à en rincer l’intérieur et l’extérieur puis à faire sécher le néoprène sur un cintre à l’abri du soleil, oublié ainsi, il pouvait s’être altéré. Victor colla son nez sur le revêtement délicat, véritable nid à microbes. Aucune odeur de renfermé ne s’en dégageait. Et pour cause, avant de la ranger dans la cantine, il avait méticuleusement désinfecté la combinaison.

Célia raillait sa maniaquerie, pourtant indispensable pour des raisons évidentes d’hygiène. Seulement, elle lui faisait remarquer que c’était bien là l’unique occasion où elle le voyait effectuer une tâche ménagère. Il la laissait se moquer gentiment car il aimait quand elle riait, et puis ça voulait dire qu’elle était heureuse avec lui.

Victor fouilla à nouveau dans la malle. Il retrouva son masque intact au fond de la caisse. Le caoutchouc n’avait pas souffert du long séjour enfermé au sec.

Sans tarder, il sortit de l’abri de jardin, enfin équipé pour l’aventure. Célia parlait avec Jacques, sourire gravé sur les lèvres et torse nu bombé, tel le coq du village.

Qu’est-ce qu’ils peuvent encore se raconter ? Des histoires de mômes et d’école sûrement. J’espère qu’il ne la baratine pas avec la bibliothèque, maugréa Victor dans sa barbe tout en poussant le verrou du cabanon.

Il avait fait la connaissance de l’instituteur trois ans auparavant au sein de l’AAS, l’Association d’Archéologie Sublacustre. Jacques était plus jeune que lui, trente ans à peine. Il le savait très apprécié des parents d’élèves et de Célia en particulier, avec qui il discutait souvent longuement.

Et voilà que Bouba ne le lâche plus ! Et une caresse sur la tête du chien ! Un vrai paon qui fait la roue ! ronchonna-t-il.

Il n’appréciait pas la façon que Jacques avait d’envelopper Célia de son regard enjôleur. Lui seul en avait le droit. C’était sa femme. Bien sûr, il ne lui disait pas, elle l’aurait alors vertement entrepris, estimant qu’il ne lui faisait pas confiance. En fait, c’était des autres dont il se méfiait, pas d’elle ; Célia était la seule sur qui il avait misé son va-tout, lui qui ne jouait jamais. Victor gardait ses idées pour lui, mais n’en pensait pas moins quand certains approchaient complaisamment sa femme. Ami ou pas.

Il marcha vers eux, mais ne put entendre que la fin de leur conversation. Il se demanda alors s’ils n’avaient pas changé de sujet à son approche.

— Oui, on peut le dire, une partie de pêche des plus miraculeuses !

— Encore un passionné qui parle ! Et quand est-ce qu’on déguste un beau sandre du lac ?

— Je crois qu’on est parti pour délaisser un bon moment la pêche traditionnelle pour une autre, beaucoup moins conventionnelle !

— On y va ? intervint Victor sur un ton abrupt en les abordant.

Il embrassa ostensiblement sa femme, et les deux hommes gagnèrent le bateau amarré au petit ponton de bois, où Pascal Marrache les attendait.

Bouba se précipita à leur suite. Victor s’apprêtait à le renvoyer quand le chien s’arrêta brusquement devant la haie de lauriers-roses épanouis, les pattes tendues, le dos cambré et la queue à l’horizontale, attentif et prompt à sauter dans le buisson à la poursuite d’un intrus. Dans un furieux battement d’ailes, une pie s’échappa alors des branches fleuries, agitant les corolles rouges à cinq pétales qui dégageaient un léger parfum de miel. Bouba abandonna la partie et galopa jusqu’à la terrasse, sur laquelle sa maîtresse s’installait un livre entre les mains, à l’abri de la pergola.

Célia leva la tête vers l’embarcation qui filait vers le milieu du lac, Victor au volant et Pascal à ses côtés, qui exceptionnellement avait délaissé le complet-veston pour une tenue plus décontractée, bras nus mais jambes couvertes par un pantalon. De loin, leur ressemblance physique, accentuée par leurs casquettes, lui sauta aux yeux. Leur tee-shirt blanc siglé AAS et leurs verres bruns donnaient également aux deux hommes une allure presque identique. Ils partageaient aussi le même hâle méditerranéen. La distance gommait les différences entre le corps osseux de Victor et le léger embonpoint de Pascal. Elle sourit en pensant que le tempérament nerveux de l’un brûlait toutes ses calories, tandis que le flegme de l’autre entretenait ses rondeurs gagnées à courir les dîners pour obtenir des subventions en faveur de son futur Musée de l’Hydraviation.

À l’arrière, Jacques, le Landais aux cheveux clairs, bras étendus le long du bastingage, musculature au vent, n’appartenait pas au même monde. Hormis son intérêt pour l’archéologie sous-marine, Jacques n’avait rien en commun avec les deux autres. Lui n’excluait pas Célia de leur petit cercle ; au contraire, chacune de leur rencontre était l’occasion de parler de diverses choses et il ne ramenait pas systématiquement tout aux recherches de l’AAS. Elle le considérait comme un ami. Elle sentait bien qu’elle lui plaisait, qu’elle était son genre de femme, mais tous deux étaient faits du même bois, loyal et fidèle.

Célia suivit le bateau jusqu’à ce qu’il ne fût plus qu’un point blanc, fuyant à l’horizon. Il dépassait alors les premières tours de forage, où les donkeys4poursuivaient le pompage du site dans le mouvement ininterrompu de bas en haut de leur tête d’âne. Puis, au milieu de l’étang, le bateau stoppa enfin sa course et ne bougea plus : Victor avait dû jeter l’ancre qui cette fois ne semblait buter sur aucun obstacle.

Chapitre IV

Dimanche, 13 h 40.

 

Pascal, Victor et Jacques se répartirent les tâches, comme à l’accoutumée lors de leurs précédentes sorties : l’un guidait, les deux autres expérimentaient sous l’eau. Pascal ne supportait pas la pression dans ses oreilles. Une douzaine d’années auparavant, une mauvaise plongée au cours de laquelle il avait bien failli y rester, l’avait convaincu d’abandonner. Un peu comme Victor et sa dernière expérience en apnée, dissuasive. À cela s’ajoutait un cœur fragilisé par des angines chroniques mal soignées durant son enfance. Pascal comptait ainsi sur ses amis pour être ses yeux sous l’eau.

Les deux plongeurs amateurs revêtirent leur combinaison, puis ils testèrent leur matériel et l’arrivée d’air dans les détendeurs. Cagoule enfilée, masque arrimé sur le front, torche fixée au poignet, ils descendirent la petite échelle à l’arrière de la vedette. Une pirouette à l’envers plus tard, ils rinçaient leur hublot puis disparaissaient dans les eaux sombres du lac.

À deux mètres en dessous de la surface, la clarté du jour perçait encore à travers la masse liquide. De temps en temps, Victor jetait sa tête en arrière pour mieux évaluer l’abîme : à mesure qu’il s’enfonçait, le halo se rétrécissait jusqu’à disparaître complètement dans la nuit lacustre. La lumière des torches peinait. L’eau se comportait comme une éponge, absorbant la moindre lueur. Il ressentit alors une légère douleur dans les oreilles ; aussitôt, il se pinça le nez et souffla doucement bouche fermée. Heureusement, la gêne dans ses tympans disparut. Il pouvait poursuivre la descente.

Désormais, l’eau se troublait au point qu’on ne distinguait rien à plus de cinquante centimètres, et Victor perdit son compagnon de vue. Chaque mouvement remuait la vase et épaississait un peu plus son champ de vision. Chacun de ses gestes était ralenti par l’eau. Il avançait à l’aveugle. Soudain, une forme blanchâtre surgit de l’obscurité. Posée à plat, à moitié ensevelie dans le plancher sablonneux, une coque immobile gisait dans le silence des fonds. Le temps semblait s’être arrêté pour elle.

Il était là, devant lui, l’engin de tous ses espoirs, enfin découvert. Il finit par apercevoir tout près un nuage de poussière luminescente. La silhouette mouvante de Jacques approchait. Il étendit son bras et joignit sa main à celle de son partenaire. Ils remportaient là une première victoire d’équipe, mais Victor ne cessait de penser que, dorénavant, tout était possible pour lui.

Le pouce agité vers le haut, il invita Jacques à regagner la surface. Le bateau mouillait à peine à cinq mètres de l’épave. Ils firent signe à Pascal qu’il pouvait jeter la balise de marquage à cet endroit. Il largua la bouée orange qui déroula sans tarder son fil plombé dans l’abîme. Les deux plongeurs suivirent le même chemin.

À mesure qu’ils progressaient le long de la paroi métallique, ils s’enfonçaient. Ils n’utilisaient plus leurs yeux mais uniquement leurs mains pour se diriger. En touchant la carlingue visqueuse, Victor gagnait la certitude d’avoir retrouvé l’objet de sa thèse ; d’autres épaves gisaient au fond du lac, mais pour lui, celle-ci était la bonne.