Petits meurtres à la Catalane - Antoine Parra - E-Book

Petits meurtres à la Catalane E-Book

Antoine Parra

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Beschreibung

La mort possède un arôme suave…

Elle offre sa couleur et cet unique retour en bouche à quelques initiés.
Des initiés triés sur le grill de la destinée pour l'offrande savoureuse d'une ultime dégustation. Petits meurtres à la catalane accompagne sa cuisine aboutie d'un breuvage, à la fois doux et mortifère, propre à réveiller le sommelier qui se cache en chaque lecteur.
Les chais du pays Catalan recèlent bien des secrets depuis le blanc sec ou moelleux jusqu'au rouge tannique...

De Petits meurtres à la catalane à consommer sans modération !

EXTRAIT

Nicolas ouvre, dans le minuscule local qui lui sert de bureau, de cuisine, d’abri et de rangement pour les outils, la vanne qui alimente les différents points d’eau du cimetière. Les premiers visiteurs, qui ne tarderont plus, pourront ainsi se servir. Il allume une cigarette, prend les cisailles, le balai et se dirige vers l’allée latérale du côté sud du cimetière où il a prévu aujourd’hui de tailler la haie.
C’est en tournant à droite, près de l’espace central, qu’il s’arrête brusquement. Il n’a pas réagi de suite, mais il réalise maintenant que le portail en fer forgé de la tombe de la famille Labadie est légèrement entrouvert. Nicolas revient sur ses pas. Quelques mètres en arrière. Le gravier blanc qui conduit à l’entrée du caveau a été récemment piétiné.
Pourtant, depuis qu’il travaille ici, personne, jamais, n’est venu fleurir ou prendre soin de cette tombe… Le vieil Assiscle s’arrête parfois… Jamais il ne franchit la porte.
Il pose à terre les outils, pousse le portillon de fer et s’avance vers l’entrée du caveau. Au sol, appuyée au mur, la pierre tombale d’Augustin Labadie... Le cercueil, certes, est recouvert mais les vis ont été enlevées. Ni inscription, ni vandalisme ni dégradation ! Ceux qui ont opéré ont agi avec délicatesse. Quoiqu’il en soit… le cercueil d’Augustin Labadie a été ouvert durant la nuit !

À PROPOS DE L'AUTEUR

4ème enfant d'une fraterie de huit, Antoine Parra, Catalan natif de Capmany, découvre la catalogne de France à St-Laurent de Cerdans où ses parents, d'origine andalouse, travaillent à la fabrique d'espadrilles. Cet enfant de l'Ecole de la République, comme il aime à se définir, très jeune se passionne pour la lecture. Devenu enseignant, le goût de lire annonce le plaisir d'écrire. Cet homme profondément humaniste, proche de la terre, défenseur de sa culture catalane, puise naturellement son inspiration au sein de son terroir haut en couleurs. Après Aubes Meurtrières à Argelès et Canigó d'amour et de sang il choisit le monde viticole pour décor de son troisième roman, à n'en pas un douter un plaisir renouvelé pour ses lecteurs.

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Seitenzahl: 227

Veröffentlichungsjahr: 2017

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1

Il est juste 6h30 lorsque Nicolas Bas rejoint son poste. A cette heure, en cette fin du mois de mars, la température est fraîche sur Argelès ; l’obscurité de la nuit encore bien installée. S’il se rend à son travail aussi tôt, ce n’est ni pour cause d’insomnie, ni par passion de son métier. Simplement parce qu’ici, à l’entretien du cimetière, les horaires sont 6h30 13h30. Et ça lui convient parfaitement. Ça lui laisse ses après-midi et ses soirées libres. Quand, comme lui, on est passionné de pêche, ce n’est pas un mince avantage. C’est sans doute pour ça que, s’il n’adore pas son travail, il ne le déteste pas non plus.

Dès le début, il l’avait abordé de manière positive ; faisant abstraction, tant qu’il le pouvait, de cet environnement lugubre. Se poser trop de questions, rentrer à reculons dans cet espace peuplé d’êtres en partance pour l’oubli serait vite devenu insupportable. Progressivement, il s’y est habitué. Trouvant quelque avantage à sa nouvelle occupation. Pas de supérieur sur le dos, pas d’objectif chiffré ! Une entière latitude. Seule exigence : que l’espace soit propre et « accueillant » pour tous ces gens qui viennent… Parfois tous les jours ; surtout, tôt le matin. Des gens sans exigence aucune, aimables et empruntés, à qui il fournit tantôt un arrosoir, tantôt une binette pour gratter l’herbe ou un balai. Des gens qui viennent pour, l’espace d’un instant, apaiser une cicatrice de leur âme. Quoiqu’il en soit, lui, a fini par apprivoiser ce lieu. Peu à peu, il s’est approprié chacune des allées. A force d’évoluer dans cet espace de silence, il connaît par cœur le nom du résident de chaque emplacement. Pour nombre d’entre eux, il peut dire de mémoire leurs dates de naissance et de décès ; il connaît bien des choses de leur vie… leur histoire, leurs secrets. Il connaît si bien cet endroit que, très vite ce matin, il a perçu une anomalie… Il ne saurait dire pourquoi, ou à quel détail… mais « quelque chose » le contrarie. Pourtant, son regard fait attentivement le tour de tout l’espace et rien d’anormal n’apparaît de là où il se trouve. Son pressentiment ne se dissipe pas pour autant. Nicolas ouvre, dans le minuscule local qui lui sert de bureau, de cuisine, d’abri et de rangement pour les outils, la vanne qui alimente les différents points d’eau du cimetière. Les premiers visiteurs, qui ne tarderont plus, pourront ainsi se servir. Il allume une cigarette, prend les cisailles, le balai et se dirige vers l’allée latérale du côté sud du cimetière où il a prévu aujourd’hui de tailler la haie.

C’est en tournant à droite, près de l’espace central, qu’il s’arrête brusquement. Il n’a pas réagi de suite, mais il réalise maintenant que le portail en fer forgé de la tombe de la famille Labadie est légèrement entrouvert. Nicolas revient sur ses pas. Quelques mètres en arrière. Le gravier blanc qui conduit à l’entrée du caveau a été récemment piétiné. Pourtant, depuis qu’il travaille ici, personne, jamais, n’est venu fleurir ou prendre soin de cette tombe… Le vieil Assiscle s’arrête parfois… Jamais il ne franchit la porte.

Il pose à terre les outils, pousse le portillon de fer et s’avance vers l’entrée du caveau. Au sol, appuyée au mur, la pierre tombale d’Augustin Labadie... Le cercueil, certes, est recouvert mais les vis ont été enlevées. Ni inscription, ni vandalisme ni dégradation ! Ceux qui ont opéré ont agi avec délicatesse. Quoiqu’il en soit… le cercueil d’Augustin Labadie a été ouvert durant la nuit !

2

Il est un peu plus de 20h. L’Audi Q7 noire roule à toute allure sur la voie rapide de Perpignan en direction de Thuir. Louis Labadie raccroche son portable. Pour la n-ième fois, il est tombé sur le répondeur de Michel ! Pourquoi ne répond-il pas ? Ce changement de rendez-vous… de dernière minute… ne lui dit rien qui vaille… Mais comment ont-ils pu être assez stupides tous les deux pour se faire prendre de la sorte ? Cette histoire ne doit pas s’ébruiter, sinon il est fichu. Sa carrière politique est anéantie ! Déjà, il y a quelques mois, cette énigme de la tombe de son père… Il avait réussi à l’étouffer… Mais si cette vidéo parvient entre les mains des journalistes… Ce serait la catastrophe ! Non seulement les Cantonales du mois de mars sont fichues, le poste de Président avec, mais c’est la prison peut-être qui l’attend ! Ni lui ni Michel, jamais ne se sont inquiétés de l’âge des filles. Et… c’est vrai que, parfois, elles étaient très jeunes… Qui est cet homme dont lui a parlé Michel, qui détient les vidéos ? Que va-t-il exiger en échange ? Mais bon Dieu ! Pourquoi ce brusque changement de lieu de rendez-vous ? Pourquoi dans sa cave au milieu de sa propriété ? Au beau milieu de nulle part ! Certes, l’endroit est discret ! Mais tout de même ! Drôle de lieu pour négocier ! Que va leur demander l’homme ? Lui, et Michel sans doute aussi, paieront ce qu’il demande … Quoiqu’il en soit, il est hors de question de se laisser faire. Cette vidéo qui les montre, tous deux, en pleins ébats avec des jeunes filles, ne sortira pas. Foi de Louis Labadie ! Il évitera coûte que coûte ce scandale. S’il est parvenu à la situation qu’il a aujourd’hui, ce n’est pas par hasard ! Mais, comment s’assurer que l’homme ne va pas conserver un double de la vidéo ? Encore que, qui dit que cet homme existe vraiment ? Michel Combes, est assez tordu parfois… Toutes ces questions se bousculent dans la tête de Louis Labadie. Quoiqu’il en soit, on ne piège pas Louis Labadie aussi facilement… Et jamais impunément !

A l’entrée de Thuir, il prend à gauche en direction de Trouillas. En ce début juillet, à cette heure, la circulation reste dense. Impossible de doubler. Difficile de contenir son impatience. Aussi, lorsqu’il prend à droite sur la petite route qui serpente au milieu du domaine, il se sent un peu soulagé. La tension qui le tenaille baisse d’un cran. Quelques secondes seulement ! Maintenant, la majestueuse cave du domaine se dresse au fond, devant lui, surplombant le coteau. De part et d’autre de la petite route, les vignes recouvrent l’espace à perte de vue, affichant fièrement leur vigueur. Les grappes de grenache noir, déjà bien formées, ont encore ce vert intense qui attend la véraison promise au mois d’août. Si les deux hommes l’attendent là-haut, se dit Louis Labadie, ils l’ont déjà aperçu. Forcément ! Tant l’étroite route semble se répandre en longues contorsions aux pieds de l’imposant bâtiment.

Quelques lacets encore et le Q7 se présente dans la grande cour. Hormis la voiture de Michel, l’endroit est désert. « Rien que de normal, à cette heure. » se dit Louis. D’ailleurs, à cette période, le travail en cave de vinification est au ralenti. La plupart des ouvriers ne réapparaîtront qu’à la mi-août pour préparer les cuves et le matériel à recevoir la prochaine récolte. L’essentiel du travail du domaine, pour l’heure, se fait à la zone artisanale de Rivesaltes où Michel a fait construire et équiper un local de traitement du vin et de mise en bouteilles. Là-bas, l’endroit est plus accessible pour les camions qui transportent les palettes de Côtes du Roussillon.

Louis s’arrête là, choisissant de parcourir à pied les quelques dizaines de mètres qui le séparent encore de l’entrée de la cave. Il n’est pas, d’ordinaire, homme à se laisser gagner par les émotions. Mais là, comme un fourmillement le parcourt depuis l’estomac, par la colonne vertébrale jusqu’au bas de la nuque. Ses jambes aussi éprouvent quelque peine à donner à sa démarche un semblant d’assurance. La situation l’inquiète ! L’endroit est désert… Louis hésite quelques secondes devant l’énorme porte entrebâillée puis se glisse à l’intérieur.

*

Un pressentiment indéfinissable s’est emparé, ce matin, de Sébastien Siré lorsqu’il est arrivé sur son lieu de travail. Que fait la voiture de monsieur Combes dans la cour ? Son patron, sauf parfois en période de vendanges, jamais ne vient ici. Surtout, la légère buée sur le pare-brise l’intrigue. Comme si la voiture avait passé la nuit, là… L’immense porte d’entrée de la cave est ouverte. Sébastien n’a pas eu à la déverrouiller. Monsieur Combes doit être à l’intérieur.

On a beau avoir passé une partie de sa vie dans les caves de vinification, on est toujours impressionné par la sensation qu’on éprouve en y pénétrant. Et, plus que toute autre, celle de la famille Combes, ne peut laisser indifférent. Cette odeur caractéristique d’abord. Faite d’arômes subtils émanant des cuves, de parfums boisés d’anciennes fermentations qui, toutes, année après année, ont à jamais imprégné chaque pierre. Cette fraîcheur de l’air, ensuite, qui surprend immédiatement ! Emprisonnée dans les centaines de mètres cubes de pierres et de béton, accentuée encore par l’humidité ambiante si particulière. Le gigantisme des volumes enfin ! La toiture, culminant à quelques quinze mètres de haut, est portée par une ingénieuse architecture de poutres aux dimensions démesurées. Elle semble flotter ; comme suspendue dans les airs, en une géométrie parfaite, veillant sur les larges travées, bordées de part et d’autre, d’impressionnants alignements de cuves de béton.

Mais, cette quasi pénombre et ce silence intense que pourtant il connaît bien, aujourd’hui accentuent son mal être… Où est son patron ? Qu’est-il venu faire ? Il aurait passé la nuit ici ? Pour quelle raison bizarre ? Mais tout semble immobile… Il aura laissé ici, sa voiture, hier soir et sera reparti avec une autre personne… Mais il aurait oublié de refermer la cave ? Non… C’est impossible… Il y a, dans les cuves, en ce moment-même, plus de 2 000 hectolitres de vin.

Il s’avance lentement dans la travée centrale, inquiet, tendu. Aucun scénario convaincant ne vient le rassurer. Pas question d’appeler ou de manifester par un bruit sa présence… Quelques mètres encore, il parvient jusqu’au premier croisement des larges travées.

Curieusement, de là, il perçoit des sons indistincts qu’il ne parvient pas à localiser. Il y a donc, quelqu’un… Il s’arrête quelques secondes… Concentré sur le bruissement indéfinissable… De vagues murmures qui semblent se propager le long des poutres et, en spasmes feutrés, infiltrer le silence. Il choisit de tourner à droite dans l’allée perpendiculaire, plus sombre, qui dessert le cœur du bâtiment. Au fond, sous le cône lumineux d’un puits de jour, l’étroit escalier de bois en pente raide permet d’accéder au-dessus des cuves. Il progresse vers lui, à pas comptés. Alors, les sons diffus prennent quelque consistance. Sébastien s’arrête net. Cloué sur place ! Des râles humains lui parviennent distinctement. Sa gorge se noue. Une puissante oppression le saisit tout entier. Il se sent infiniment petit dans cette quasi obscurité ; entièrement vulnérable dans le gigantisme des volumes. Ses pensées l’abandonnent. Son corps, seul, se déplace de quelques pas en arrière. Brusquement, un cri prodigieux déchire l’espace. Un hurlement d’homme ! Inhumain ! Il se propage par les travées, ricoche sur les parois des cuves, répercuté en écho par les immenses poutres. D’interminables secondes, le cri, jailli des enfers, lui glace le sang, le fige sur place. Alors, un bruit sec et puissant claque à son tour, mettant fin instantanément à l’insoutenable souffrance. Le silence abyssal reprend ses droits.

Sébastien Siré, n’est pas, d’ordinaire, facilement impressionnable. Il est des situations où l’ordinaire n’est plus de mise. Il vit l’un de ceux-là. Une prodigieuse terreur s’empare de son être. Une terreur qui ne trouve salut que dans une fuite éperdue. L’enfer aux trousses, il quitte le bâtiment, se précipite dans sa voiture, démarre et fuit. Loin ! Très loin ! L’important est de mettre de la distance. Vite ! Très vite ! De la distance ! S’éloigner du cauchemar ! Retrouver ses esprits ! Retrouver ses pensées. Retrouver sa vie comme elle était voilà quelques minutes encore ! Comme si, remonter l’espace avec sa voiture à toute allure, pourrait aussi remonter le temps. Le réveiller de son cauchemar. Mais, le hurlement d’outre tombe résonne encore dans son cerveau…

*

Pas vraiment petit, pas vraiment gros, pas vraiment chauve ! De taille modeste, enrobé, cheveu rare. Long sur le dessus. Pour optimiser l’agencement habile qui fait illusion. Pas vraiment barbu ! De toute éternité naissante, sa pilosité éparse, savamment négligée, peine à dissimuler le teint rougeaud de son visage ! L’allure résolument jeune et décontractée de l’adjudant-chef Pichet, de la brigade de gendarmerie de Thuir, ne suffit pas à masquer l’émotion qui l’étreint aujourd’hui. Il ne parvient pas à réconforter l’homme assis, recroquevillé contre le mur principal de la grande cave. Le visage prostré dans ses genoux, la tête entre les bras, celui-ci reste muet. Visiblement sonné ! Réconforter une personne à ce point choquée quand on l’est tout autant soi-même, est une tâche des plus difficiles. Impossible, même pour le brave gendarme sexagénaire, père de trois enfants. Bien des fois, dans sa carrière, il a été confronté à la mort. Des accidents de la route, des bagarres qui tournent mal, des overdoses quelquefois… Le crime d’aujourd’hui, dépasse de loin, par son horreur, son machiavélisme, tout ce qu’il a pu rencontrer jusque là. Fort heureusement, ses collègues et lui ont très vite été dessaisis de l’affaire. La brigade criminelle de Perpignan a d’ores et déjà dépêché un inspecteur qui ne tardera plus.

- Allons, ne vous inquiétez pas. Le SAMU sera bientôt là. Ils vont s’occuper de vous. Ça va aller.

Le regard dans le vide, l’homme ne réagit pas.

- Il convient de vous ressaisir Mr Siré ; l’inspecteur va arriver. Il aura besoin de vous poser quelques questions. Vous n’avez rien à vous reprocher. Vous avez réagi comme il vous semblait devoir le faire. C’est vrai, que vous auriez dû appeler la gendarmerie tout de suite ; et en premier ; avant d’appeler madame Combes ou qui que ce soit d’autre. Mais quoi ! Tout le monde peut comprendre que… vous n’étiez pas en capacité de… dans l’affolement… On peut commettre une erreur…. Y a pas mort d’homme…

Il est des moments où l’on préfèrerait se mordre la langue violemment !… C’est ce que se dit l’adjudant-chef Pichet à cet instant ! Des expressions comme ça… Toutes faites…

- Je suis venu faire les ouillages ce matin à 8 heures. En cette période, avec les premières chaleurs, les cuves débordent par les cheminées et… et…

La suite n’est qu’un sanglot.

- Allons, allons…

- Adjudant-chef ?

La voix qui le fait se retourner est celle d’un homme qui s’avance vers lui. La cinquantaine. Largement dégarni. Plutôt petit et rondouillard. Sa démarche énergique contraste avec l’embonpoint qu’accentue encore la ceinture de cuir serrée à la taille.

- Adjudant-chef Pichet ?... Inspecteur Barnier, de la brigade criminelle de Perpignan.

- Bonjour inspecteur. C’est Monsieur Siré qui nous a alertés ce matin, dit-il en lui désignant l’homme accroupi, accablé. Il est un peu choqué pour l’instant, mais on le serait à moins.

- Et il n’a rien vu de suspect…

- Non, inspecteur. Il a juste vu la voiture de monsieur Combes, et la cave ouverte. Et le hurlement l’a fait paniquer et s’enfuir.

- Faites-le installer confortablement et conduisez-moi s’il vous plaît.

- Roger !... Rogeeeeer !!! Occupe-toi de monsieur ! Mets-le à l’arrière du fourgon et trouve-lui quelque chose à boire vocifère-t-il à l’adresse de son subordonné, debout près de l’Express bleue. Suivez-moi inspecteur.

- Mais…Cheeeef !!!... On n’a rien ici… Que voulez-vous que… On n’a rien dans le fourgon, vous… Cheeeeeeefff !!!…

Les deux hommes se dirigent vers l’intérieur, laissant là, le pauvre gendarme, dépité, bras ballants, poursuivre sa révolte dans sa barbe. Sitôt entrés, l’inspecteur Barnier s’arrête. Son regard balaye l’étendue entière des travées puis remonte vers les hauteurs, à l’évidence impressionné par les dimensions et la facture de l’ouvrage.

- Poh ! Poh ! Poh ! s’exclame-til.

- C’est une des plus belles de la région inspecteur. Il sort d’ici des cuvées remarquables. Exceptionnelles !!! Le terroir de part et d’autre de Trouillas et jusqu’à Thuir est le meilleur de toute l’appellation Côtes du Roussillon !

- Et bien, vous m’en ferez goûter quelques crus, à l’occasion !

Encore gagné ! se dit le gendarme. Elian, sa femme, a raison quand elle lui dit qu’il ne sait pas tenir sa langue…

- Où ça se passe, adjudant ?

- Chef ! inspecteur …adjudant…chef !… Là-haut. Suivez-moi, je vous prie.

Les deux hommes empruntent l’allée centrale, bifurquent vers la travée de droite, prennent l’escalier au fond sous le cône de lumière.

L’immensité du bas se reproduit ici presque à l’identique. De vastes dalles de béton d’où émergent à distance régulière des cheminées circulaires de quelques dizaines de centimètres de hauteur, et de près d’un mètre de diamètre, couvertes de couvercles en inox.

- C’est quoi ça ?

- Ce sont les cheminées des cuves inspecteur. Elles permettent de les garder toujours bien pleines. C’est capital pour la conservation ! On vérifie régulièrement que le niveau du vin reste à mi-hauteur et on retire les fleurs qui se forment à la surface. C’est ce qu’était venu faire le monsieur qui a donné l’alerte.

- Des fleurs ?

- Oui inspecteur. Il se forme à la surface du vin des pellicules colorées, comme des copeaux de sciure qui recouvrent toute la surface. Et ça ce n’est pas bon. C’est pour cela que…

- Les autres sont arrivés ?

- Les photographes sont là. Et le légiste, répond l’adjudant-chef coupé dans son emphase.

- Où ça ?

- Là, inspecteur. Dans le labo.

Sur le mur du fond, dans l’autre travée, se dresse une pièce largement vitrée et fortement éclairée. A l’intérieur quelques silhouettes s’agitent.

- Le labo ? Il y a un labo ici ?

- Chez nous, c’est comme ça que nous appelons, nous, un lieu où l’on effectue des analyses ! répond l’adjudant-chef passablement agacé par le ton cassant et arrogant de l’inspecteur. Certain cette fois-ci de l’avoir mis en boîte.

- Vous connaissez bien le travail en cave de vinification ? semble-t-il.

- Sûr, inspecteur, répond-il non sans une certaine fierté. Dans le coin on est obligé ! On baigne dedans si je puis dire. Par exemple, dans le labo, les œnologues mesurent régulièrement les degrés alcooliques, les acidités des vins, les acidités volatiles, ce n’est pas la même chose vous savez. Ils font aussi dans des éprouvettes…

- Et vous avez préféré devenir gendarme ?

Trois à zéro… admet l’adjudant-chef en lui-même.

*

- Inspecteur ! s’écrient en chœur les 2 hommes affairés à mettre divers objets dans des sachets.

- Les photos ? C’est fait ?

- C’est fait inspecteur. Nous vous attendions pour faire les tracés.

- Quelques minutes que je voie. Des empreintes ?

- On est en train. Il y en a un peu partout… Je crains que ça ne nous aide pas beaucoup.

- Vous êtes le médecin ? dit-il s’adressant au troisième homme penché sur le corps de la victime.

- C’est moi qui ai constaté le décès inspecteur ; en effet. L’inspecteur se tourne alors seulement vers le cadavre. Le mouvement imperceptible de recul témoigne de l’effet que la scène produit sur lui. On a beau être un professionnel endurci, on n’en est pas moins homme. Dans une mare de sang coagulé, le corps est solidement attaché à une chaise, couchée sur le dos. Seules ses jambes, des genoux jusqu’aux pieds sont restées libres. Des clous, à l’aide de planches mises en travers, fixent solidement la chaise au plancher pour empêcher la victime de se déplacer ou basculer. Un incroyable montage tient un porró (un porró est une bouteille typique catalane à 2 goulots. L’un, large pour le remplissage. L’autre, fin, permet de boire à la régalade.) à moitié rempli d’un liquide jaunâtre à une planche qui sert de plan incliné basculant. L’ensemble est relié par une ficelle aux pieds de l’homme. Son visage est tuméfié. Par endroits, les os de la face émergent des chairs consumées. Une fourche, d’où pendent encore des sangles élastiques, plantée au plancher, lui transperce la gorge. Curieusement, les écouteurs d’un appareil électrique, sont fixés à ses oreilles. Une baratine rouge, la traditionnelle coiffe catalane, à sa tête.

- Putain ! Qu’est-ce que c’est que ce bazar ? s’exclame l’inspecteur.

- L’œuvre d’un fou, inspecteur. Un fou ingénieux, répond l’un des policiers. Observez ce montage !... Tout part des pieds de la victime reprend-il après un silence de réflexion. Ce sont eux qui commandent le diabolique mécanisme au travers de la ficelle ! La victime est couchée sur le dos dans l’impossibilité de se mouvoir. Seules les jambes sont libres. Tant qu’il garde les jambes tendues en l’air, la fourche reste fixée à l’échelle au moyen des tendeurs élastiques en tension. Sitôt que l’homme replie les jambes, la ficelle tire sur le tendeur qui ripe et se décroche. La fourche est alors propulsée vers le bas. Vous voyez avec quelle violence !

- Alors, si l’homme avait réussi à garder les jambes tendues, assez longtemps pour…

- Vous voulez dire qu’il aurait peut-être pu en réchapper…Non ! C’est là, que le montage devient imparable. Ingénieux ou pervers comme vous voudrez. Les deux sans doute ! Tant que les jambes restent tendues, la ficelle laisse le plan incliné où est fixé le porró penché vers l’avant. Celui-ci déverse lentement son liquide. Le filet tombe directement sur le visage de la victime. De l’acide citrique ! En d’autres termes, pour faire cesser les horribles brûlures qui rongent son visage, l’homme n’a qu’une solution : replier ses jambes pour que cesse de couler le terrible liquide ! Il a résisté longtemps mais c’est ce qu’il a fait.

- Putain !!!

- En quelque sorte il choisissait sa mort. Quoiqu’il en soit, rien ne pouvait le tirer de là inspecteur. Même en parvenant à garder les jambes tendues, l’acide aurait tout rongé. Provoquant des lésions irrémédiables.

- Poh ! Poh ! Poh ! Et vous savez… finalement… ce qui l’a tué ?

- A priori je dirais la fourche. Je ne vois pas comment il aurait pu résister… Mais seule l’autopsie pourra nous le confirmer.

- Et les écouteurs ? A quoi servent-ils ?

- Mystère ! A rien dans le mécanisme en tout cas. Tout comme ce béret catalan... que peut-il bien signifier ? Il semble que l’assassin se soit évertué à créer une mise en scène à forte symbolique catalane. L’acide, le porró, la fourche, il s’est tout procuré sur place.

- Le porró … je vois. Mais l’acide et la fourche ? Sur place ? On trouve ça dans les caves de vinification ?

- On trouve de l’acide citrique dans toutes les caves. Il permet de réajuster l’acidité des vins lorsque parfois c’est nécessaire. La fourche, c’est l’outil indispensable au moment des vendanges, pour le décuvage ou si vous préférez, pour sortir le marc fermenté des cuves.

- Comment vous savez tout ça, vous ?

- C’est ce qu’a expliqué l’œnologue qui est en charge de la vinification, ici.

- L’œnologue ? Où est-il ? Il n’a rien vu ? Rien entendu ?

- Un jeune œnologue. 35 ans maximum ! C’est lui qui a conduit ici, sa patronne, madame Combes. Normalement, il n’y avait personne dans la cave au moment du crime, a-t-il dit. Il avait l’air secoué.

- Tenez-moi au courant dès que vous avez du nouveau. Ne négligez aucun détail. Nous avons à faire à un détraqué ! Mais pas à un détraqué ordinaire !...

Après quelques secondes de silence.

- Frédéric ! Faites les tracés ! Relevez les empreintes ! N’oubliez rien ! Les poignées, les interrupteurs, les ficelles s’il faut ! Tout ! Et attendez le SAMU ! La veuve, où est-elle ?

- Elle est repartie tout de suite. Elle n’avait pas la force de rester plus longtemps inspecteur. L’œnologue l’a raccompagnée.

- Comment a-t-elle réagi ?

- Elle a pratiquement perdu connaissance en voyant la scène…

- A-t-on une idée de l’emploi du temps de la victime ?

- Normalement il a passé la journée à son bureau, à son entreprise jusque vers 16h.

- On a contacté sa secrétaire ?

- Oui inspecteur. Elle est à son bureau toute la journée. A Rivesaltes.

- Je veux la voir !

3

- Delpuig ?... Louis Labadie à l’appareil.

- Monsieur Labadie, que me vaut l’honneur ?

- Je dois vous voir absolument ! Le plus vite possible. J’ai de gros soucis… de très gros soucis.

- Dites, monsieur Labadie, dites. Mais si vous préférez venir à mon bureau…

- J’ai besoin de savoir ce que je dois faire. Très vite. Je crois que quelqu’un va essayer de me mettre un meurtre sur le dos. Enfin, je crois… je veux dire que j’en suis quasiment certain.

- Mais le meurtre de qui ? Vous avez vu quelque chose ?

- Vous n’avez pas entendu sur France Bleu Roussillon ? Michel Combes.

- J’ai entendu, en effet. Michel Combes Le président de la Chambre d’Agriculture.

- Et de la Caisse Régionale du Crédit Agricole. Il a été retrouvé mort dans sa cave, près de Trouillas.

- Un crime diabolique dit-on. Et pour quelle raison craignez-vous qu’on vous accuse de ce meurtre ?

- Voilà… Avant-hier dans la journée, Michel Combes…m’a appelé. Un homme lui avait fait parvenir une vidéo qui nous compromettait tous les deux…

- Quel genre de vidéo ?

- Des bêtises… enfin… vous voyez… avec des jeunes filles… Si cette vidéo sortait, c’était catastrophique pour nous. Sa femme n’est pas du genre à admettre ce genre d’égarements. Quant à moi, vous comprenez… Enfin, vous imaginez les conséquences… Nous devions rencontrer le type hier en fin d’après-midi dans un bar à Figueres.

- Quelqu’un d’autre était-il au courant ?

- Non, personne.

- Vous en êtes absolument certain ?

- Absolument. Michel me l’a assuré.

- Vous avez vu la vidéo ? A part vous deux et les filles, y avait-il…

- Je ne l’ai pas vue. Michel non plus. Mais l’homme lui a révélé des détails qui ne laissent aucun doute.

- De quand date-t-elle ?

- Je n’en ai pas la moindre idée.

- Vous avez bien un souvenir de quand cela s’est passé ?

- Vous savez, ce sont des choses qui arrivent de temps à autre… entre amis… parfois seul… Le fait est qu’un homme nous a filmés avec un portable, dans un club à Barcelone. Nous devions le rencontrer hier soir à 21heures pour négocier. Peu avant 19 heures, Michel m’a envoyé un texto m’indiquant que le rendez-vous était modifié. Ca devait se passer à 20h30 dans sa cave de vinification près de Trouillas. J’ai tenté de le joindre à maintes reprises. Il n’y avait plus personne à son bureau et son portable ne répondait pas. Je suis allé au rendez-vous. Sa voiture était là. Je suis rentré dans la cave et je n’ai vu personne. J’ai fait le tour, j’ai appelé et personne n’a répondu. Je l’ai rappelé sur son portable. Il est resté injoignable. Je crains qu’on m’ait attiré dans un piège. Certainement. C’est le type de la cassette qui l’a tué et m’a attiré là-bas pour me faire porter le chapeau.

- Où étiez-vous ? Quelqu’un peut-il témoigner…

- J’ai passé la nuit seul, à mon bureau.

- Ça ne va pas vous aider… Et vous me dites que vous n’avez encore rien signalé…

- Oui… Je vous dis que je ne sais pas ce que je dois faire. Personne n’est au courant… Je peux peut-être rester en dehors de tout ça. Personne ne m’a vu. A part le type, sans doute.

- Mais il y a la vidéo !

- Je sais… Je sais… C’est pour cette raison que je vous… Mais comme personne n’est au courant, je peux peut-être… Qu’en pensez-vous ? Le type va probablement prendre contact avec moi… pour me soutirer de l’argent… et là… Si on règle cette histoire de vidéo… Personne ne fera le rapprochement avec la mort de Michel Combes. Non ?... Qu’en pensez-vous ?