Reda et le maître génie - Florent Gounon - E-Book

Reda et le maître génie E-Book

Florent Gounon

0,0

Beschreibung

Réda et Khalil sont prêts à braver tous les dangers pour retrouver leur grand-père mystérieusement disparu...

Pour retrouver leur grand-père mystérieusement disparu, Réda et Khalil participent à la plus grande course de tapis du monde. Ils se confrontent à de dangereux adversaires, prêts à tout pour les empêcher de gagner. Mais l'enjeu est bien plus grand, c'est l'harmonie entre les hommes et les génies qui est menacée…

Découvrez le premier tome d'une saga fantastique palpitante et vivez, aux côtés de Réda et Khalil, une course de tapis pleine de rebondissements, mais surtout de dangers.

EXTRAIT

— Ne t’inquiète pas, je gère.
À la grande surprise de Réda, il prit un départ canon et évita aisément tous les obstacles qui se présentaient à lui. Il était sur le point d’atteindre l’extrémité du tronc mais il relâcha trop tôt sa vigilance, gagné par l’excitation. Un des gants de boxe l’envoya alors violemment dans le bassin. Ivre de rage, Khalil recommença, encouragé par Réda, mais il ne parvint pas à retrouver son calme, ressassant son échec. Il fut à nouveau envoyé dans la boue par une massue et le même scénario se reproduisit lors de son troisième essai. Les juges rendirent leur verdict.
— Trente minutes. Les épreuves sont terminées, vous serez pénalisés de quarante-sept minutes et dix secondes à l’issue de cette étape. Prenez ce fanion qui atteste que vous êtes bien passés ici. Vous pouvez poursuivre la course maintenant.
Les deux garçons s’emparèrent du petit drapeau vert où étaient inscrits leurs noms et saluèrent les deux hommes. En récupérant Adel dans son enclos, Réda constata que de nombreux tapis s’y étaient ajoutés. Depuis qu’il était sorti du bassin, Khalil ne disait plus un mot et Réda préféra le laisser tranquille. Il se permit cependant d’intervenir quand ils se retrouvèrent de nouveau seuls dans les airs, il fallait que Khalil retrouve son calme pour être opérationnel le reste de l’étape.
— Ce n’est pas grave, Khalil. Tu y étais presque. N’oublie pas que le classement général nous importe peu.
— Il n’empêche, je suis un boulet ! J’ai tout foiré.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Tout d’abord, le concept des génies intégrés au monde moderne est excellent. C’est une très bonne idée, bien développée, et on ne peut qu’en admirer l’originalité. Les courses de tapis sont palpitantes, bien décrites, et les dialogues des personnages sont bien pensés – je pense là aux morales ou aux messages philosophiques qui sont ainsi communiqués. - Le monde fantasyque

Inutile de lambiner, ce roman m'a complètement conquise !
D'une plume souple, agréable à lire, accessible à tout le monde, c'est une aventure extraordinaire, remplie de paysages magnifiques, qui va directement à l'essentiel. Rien n'est négligé, aussi, les détails et la description font que l'on se représente parfaitement l'univers qui flotte autour. Et justement, la plume de l'auteur nous entraîne des les premières pages dans une aventure incroyable si bien qu'il devient difficile de lâcher ce roman. - Livresse des lettres

À PROPOS DE L'AUTEUR

Né en 1973 à Nice, Florent Gounon, ingénieur Arts et Métiers, exerce dans le secteur de l’énergie. Passionné de littérature depuis son plus jeune âge et profondément humaniste, il puise son inspiration à travers ses lectures de tous genres et dans le quotidien. Réda et le maître génie est son premier roman.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern

Seitenzahl: 466

Veröffentlichungsjahr: 2018

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Auteur

L’auteur

Né en 1973 à Nice, Florent Gounon, ingénieur Arts et Métiers, exerce dans le secteur de l’énergie.

Passionné de littérature depuis son plus jeune âge et profondément humaniste, il puise son inspiration à travers ses lectures de tous genres et dans le quotidien.Réda et le maître génie

Titre

Copyright

Tous droits de reproduction, d’adaptation

Exergue

… Il meurt lentement

Celui qui ne change pas de cap

Lorsqu’il est malheureux

Au travail ou en amour,

Celui qui ne prend pas de risques

Pour réaliser ses rêves,

Celui qui, pas une seule fois dans sa vie,

Dédicace

- 1 -

Malgré une nuit particulièrement agitée, Réda se leva à l’aurore. Il prit à peine le temps de se passer un coup d’eau sur le visage et de manger une brioche, s’habilla rapidement et quitta la maison discrètement. Après avoir contemplé le lever du soleil se profilant au-dessus de la cime des montagnes, en face du jardin qui surplombait le village, il libéra Adel. Le tapis se mit immédiatement à l’horizontale, déplié à quarante centimètres du sol. D’un bond, Réda s’y posta debout et, fléchissant légèrement les jambes, donna l’ordre du départ. Très vite il survola les toits des maisons, faisant de grands cercles au-dessus du village, puis il mit le cap en direction des montagnes, à toute vitesse.

Âgé de quinze ans, l’adolescent était d’une rare beauté. Le teint mat, les yeux noirs, de taille moyenne, les muscles bien dessinés et proportionnés, il faisait l’admiration de sa mère. Ses longs cheveux bruns partaient dans tous les sens et lui donnaient un air rebelle, renforcé par une timidité naturelle, qui le faisait passer pour un garçon mystérieux et très attirant. Il possédait Adel depuis dix ans et en avait fait son fidèle compagnon de jeu. Son vieil ami, Bachir le berger, le lui avait offert pour son anniversaire. Déjà usé, le tapis était d’une couleur verte uniforme, orné d’un symbole noir quasiment effacé, dans le coin supérieur gauche.

Après avoir rejoint la forêt, Réda et Adel passèrent entre les arbres. Ils slalomaient au plus près des troncs, jusqu’à les frôler. Réda l’ignorait encore, mais il faisait partie des rares pilotes du royaume à en être capables. Pour évacuer la boule qu’il sentait naître dans son estomac, il choisit de remonter la rivière, rasant au maximum la surface de l’eau, avant de se diriger vers le flanc de la colline où Bachir faisait paître son troupeau de chèvres. Celui-ci était assis sous un olivier pour se protéger du soleil et, comme d’habitude, semblaitserein. Âgé de trente ans, il représentait pour Réda le grand frère qu’il n’avait pas eu. Bachir ne correspondait pas à l’image classique que l’on pouvait avoir d’un berger. Toujours vêtu d’une tunique blanche à la propreté irréprochable et sans aucun pli, rasé de près et soigneusement peigné, il impressionnait ses interlocuteurs avec un regard perçant, accentué par le contraste entre son teint mat et ses yeux d’un vert très clair. Son aspect ne variait jamais, même après une longue promenade avec ses chèvres dans la montagne. Bachir accueillit Réda avec un de ses fameux sourires dont il avait le secret.

— Bonjour jeune homme. Tu viens suivre un entraînement intensif sur la vie de berger ?

— Je suis venu te faire mes adieux…

— Huuuuu ! Tout de suite les grands mots, s’esclaffa Bachir.

— Mais on ne va plus se voir ! Je pars aujourd’hui, Bachir, je n’ai pas le choix. Je vais au lycée à la rentrée. Il n’y en a pas au village, je suis obligé de rejoindre la ville d’Assia. Pour que le changement ne soit pas trop brutal et réduire les dépenses, mes parents ont décidé que je vivrai chez mon oncle et ma tante. Ils ont insisté pour que j’y aille dès le début de l’été pour me familiariser avec l’environnement citadin. Je serai avec mon cousin Khalil qui a presque mon âge, et je connaîtrai mieux mon grand-père, mais je t’avoue que je suis très inquiet.

— Le changement, quelle que soit sa nature, fait peur et ta réaction est naturelle, je te rassure. Profite aujourd’hui de l’opportunité qui t’est donnée, va de l’avant et ne t’accroche pas au passé. Ce dernier est en toi et a fait de toi ce que tu es aujourd’hui. Sers-t’en et enrichis-le par toutes les expériences à venir.

— Tes conseils vont me manquer.

— Le conseil que je peux te donner est de toujours croire en toi. Fie-toi à ton instinct et construis ta propre route. Peu importe le chemin que tu emprunteras, du moment que tu l’as choisi. Maintenant, passons à une autre chose tout aussi importante, c’est l’heure de mon café ! finit Bachir en attrapant son thermos.

Les deux amis prirent le petit-déjeuner ensemble. Ils passèrent le reste du temps à blaguer et à jouer avec les chèvres. L’heure du départ sonna. Ils s’étreignirent longuement avant de se dire au revoir, puis Réda monta sur son tapis. Fidèle à son habitude, il démarra en trombe et, après une ascension rapide pour sécher les larmes qui coulaient surson visage, se dirigea droit vers le village. S’il s’était retourné, il aurait aperçu Bachir s’essuyer discrètement les yeux.

— Enfin te voilà ! s’écria Hichem quand Réda atterrit dans le jardin. Je te rappelle que nous devons partir dans un quart d’heure et que tes affaires ne sont pas prêtes. Franchement, tu abuses.

— Ne t’inquiète pas papa, lui sourit Réda en embrassant sa mère, nous allons partir comme prévu.

Se tournant vers la maison, il cria :

— Dino ! Mes bagages s’il te plaît !

Un grand éclair jaillit de la voiture et, en un quart de seconde, toutes les affaires de Réda, emballées dans les valises et les sacs, se retrouvèrent dans le coffre, Adel arrimé sur le toit. Un petit nuage en forme de main s’était formé au-dessus du véhicule et souriait à toute la famille.

— Je t’attends papa, cria joyeusement Réda. Franchement, tu abuses !

Majda et Tarek, la sœur et le frère de Réda, âgés de treize et dix ans, applaudirent. Hichem n’en revenait pas. Les yeux écarquillés, il tripotait son épaisse barbe.

— Comment est-ce possible ? Ta mère et moi avions bien veillé à ne pas inclure les tâches ménagères des enfants dans le forfait de Dino.

— Notre bon vieux génie a voulu faire, à sa façon, un cadeau de départ à notre fils, répondit Asma, entre deux éclats de rire. Je ne pouvais pas l’en empêcher.

Dans cette ambiance de bonne humeur, de rires et de larmes, Réda fit ses adieux à ses proches et prit la route avec son père.

Réda était maintenant installé à Assia depuis une semaine et reconnaissait que son ami Bachir avait eu raison, une fois de plus : le changement était surtout source d’enchantement. Les Boudira, son oncle Farès et sa tante Hanna, s’étaient montrés adorables avec lui. Ils avaient tout fait pour le mettre à l’aise. Réda disposait de sa propre chambre. Rien ne manquait à son confort.

Ravi de son arrivée, son cousin Khalil lui parlait constamment et voulait tout lui montrer. Petit et rondouillard, il faisait souvent le pitre. Il distrayait tout le monde, volontairement ou involontairement. Khalil avait un compagnon, un ouistiti nommé Zaki qui était la réplique de son maître, le mauvais caractère en plus. Réda n’avait pas encore pul’approcher, le primate se montrant très méfiant à son égard, voire jaloux de l’attention que lui portait son cousin. La complicité entre Khalil et Zaki était remarquable et les deux compères ne pouvaient pas rester séparés bien longtemps. Le singe adorait se poster sur l’épaule de Khalil pour observer à sa guise tout ce qui l’entourait. Dès qu’il pouvait faire une farce, il sautait de son perchoir pour commettre son forfait et revenait s’y réfugier immédiatement. On assistait alors à un étrange rituel entre les deux amis : ils se claquaient mutuellement la main à plat avant de se taper poing contre poing. Khalil appelait cela une gwénie et avait expliqué à Réda que c’était un code d’amitié avec son singe. Zaki n’agissait ainsi qu’avec son maître. Le contraste entre son comportement et la signification de son nom, Zaki – le pur et le vertueux –, amusait énormément Réda.

Excepté Khalil, Anouar, le grand-père de Réda, était le seul à pouvoir caresser Zaki. Curieusement, l’animal ne s’en prenait jamais à lui alors que tout le monde faisait les frais de ses taquineries. Anouar ne laissait pas Réda indifférent mais le rendait perplexe. Le vieil homme donnait l’impression d’être un peu fou, bien qu’ayant toute sa tête. Sa petite taille, son ventre rebondi et ses longs cheveux blancs hirsutes n’aidaient pas à atténuer cette image. Il passait ses journées allongé sur le canapé du salon, perdu dans ses pensées, fumant fréquemment sa pipe d’où s’échappaient d’étranges odeurs, pas désagréables au demeurant. Anouar appréciait aussi la dégustation d’un petit verre de vin, trop selon tante Hanna. Le résultat était qu’il riait souvent tout seul sans que personne n’en sache la raison. Dans le quartier, il avait la réputation d’être un farfelu naïf et inoffensif, mais était apprécié pour sa gentillesse. Son grand-père parlait peu à Réda et le regardait fréquemment avec un étrange sourire, ponctué de clins d’œil. Le jeune homme était déstabilisé mais ne ressentait aucune crainte. Anouar l’intriguait car il s’enfermait régulièrement dans sa chambre et y restait longtemps, mais Réda n’avait jamais osé aller déranger le vieil homme. Il s’en était cependant ouvert à Khalil qui était parti dans un grand éclat de rire.

— Papy abuse de la pipe et du vin, il a besoin de se reposer !

Réda s’était momentanément contenté de cette explication. Ce qui le frappait le plus, c’étaient les éclairs de lucidité et de sagesse dont faisait preuve son grand-père. Le lendemain de l’arrivée de Réda, un voisin était entré dans la maison alors que le garçon était seul avec Anouar. L’homme, un dénommé Rayan, était venu voir Réda pour lui souhaiter la bienvenue, mais avait très vite transformé la discussion en un monologue où il parlait uniquement de lui. Il se présentait comme « le futur champion de tous les temps des courses de tapis », évoquait ses futurs exploits et était très fier de son potentiel, confirmé chaque jour par ses entraîneurs. Réda s’était contenté d’acquiescer poliment d’un signe de tête, ne pouvant placer un mot. Il avait seulement pu glisser que les courses de tapis le passionnaient. Au lieu de l’interroger, le voisin avait repris de plus belle sur ses qualités de pilote, sans même demander à Réda s’il savait conduire un tapis. Après son départ, Réda s’était tourné vers son grand-père :

— Il parle trop celui-là !

— Le potentiel ne m’intéresse pas. Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’un homme en fait. Je suis pour la réalité. De mon point de vue, les paroles non suivies d’actes sont stériles, avait répondu Anouar.

Il avait terminé son discours avec un grand sourire, puis s’était enfermé de nouveau dans ses pensées, tirant sur sa pipe. Réda ne s’attendait pas à autant de sagesse de la part de son grand-père et avait l’impression d’entendre Bachir. Anouar avait beau être avare de paroles, Réda avait souvent observé la pertinence de ses remarques. De plus, la façon qu’il avait de se vêtir, avec ses longues tuniques d’un blanc immaculé, était identique à celle de Bachir. Tant de similitudes sidéraient Réda.

Le jeune homme était émerveillé par la découverte de la vie urbaine, aux antipodes de celle de son village. Il n’avait jamais vu autant de monde et d’activités dans les rues. Il était perdu dans ce nouvel univers et n’avait aucun point de repère. Heureusement, et malheureusement pour lui, Khalil s’était très vite senti investi d’une mission : guider son cousin. Après le petit-déjeuner, qui faisait partie de ses trois moments sacrés de la journée avec le déjeuner et le dîner, il emmenait Réda dans tous les endroits possibles, en compagnie de son fidèle compagnon Zaki. Dans la rue, le spectacle de ce trio était assez comique : un petit bonhomme enveloppé n’arrêtant pas de parler et de gesticuler dans tous les sens, un singe perché sur son épaule voulant sans cesse taquiner les passants en leur tirant la langue ou en défaisant discrètement leurs lacets pour les faire tomber – son jeu favori – et un beau jeune homme, calme, timide, qui écoutait son cousin les yeux grands ouverts. Réda, bien que devant faire le tri dans le flot de paroles que lui déversait Khalil, pouvait ainsi se familiariser avec son nouvel environnement et s’imprégner des lieux.

Le mélange des voitures et des tapis dans la circulation le fascinait. Réda aurait bien voulu monter Adel. Cependant, il fallait avoir au moins seize ans et détenir le permis de vol pour se déplacer en tapis. La question ne s’était jamais posée dans son village, les voitures étant quasi inexistantes, de même que la présence des représentants de la loi. Réda, même s’il n’en avait pas besoin, avait toujours considéré les écoles de vol comme une occasion de maîtriser les différentes techniques et non comme une obligation réglementaire. Sa frustration était d’autant plus grande qu’il constatait le faible niveau des conducteurs sagement agenouillés sur leur tapis. Il ignorait encore que son cousin allait bientôt lui fournir l’occasion de montrer ses qualités de pilote.

Comme tout jeune adolescent de son âge, Khalil était passionné par les courses de tapis. Il n’en ratait aucune lorsqu’elles passaient à la télévision. Il écarquilla les yeux quand il découvrit que Réda possédait un tapis. Il n’était pas présent au moment où son cousin était arrivé et n’avait donc pas pu voir le précieux objet, soigneusement plié dans la chambre depuis.

— Waouh ! Tu sais piloter ? Tu m’impressionnes ! Il faut absolument que je t’emmène au tapidrome d’Assia.

— Ah bon ? Pourquoi ?

— Quelle remarque étonnante pour un adepte de tapis ! C’est un endroit magique où des courses de tapis ont lieu chaque semaine. Il peut recevoir jusqu’à cinquante mille spectateurs qui viennent se déchaîner et supporter leurs champions. Certains ont même la chance de les approcher de près !

— J’en ai déjà entendu parler, mais je t’avoue que je ne connais pas très bien tout ce qui tourne autour du tapis, je préfère de loin la pratique !

— Heureusement que je suis là pour t’apprendre certaines choses essentielles, sinon tu passeras pour un plouc ! Les courses génèrent une économie non négligeable au sein du royaume. On peut gagner des sommes d’argent considérables chaque semaine grâce au loto sportif. Les pronostics portent habituellement sur treize courses. Certaines émissions à la télé et à la radio sont entièrement consacrées à ce sport. Les pilotes vedettes sont considérés comme des dieux vivants, adulés par tous !

— Tu t’enflammes Khalil, je suis quand même à peu près au courant de tout cela.

— Tu me rassures, Réda. Mais j’insiste, il faut absolument que tu ailles voir les courses au tapidrome.

À force d’écouter son cousin, Réda lui-même était impatient d’y être, la passion le gagnant peu à peu. À choisir, il aurait évidemment préféré pouvoir de nouveau piloter Adel.

— En tout cas, tes explications m’ont ouvert l’appétit, si on allait manger ?

— Je t’adore Réda ! Tu es mon cousin préféré !

— C’est normal, je suis le seul que tu connaisses !

Les deux amis éclatèrent de rire, discutant de ce qu’ils allaient réclamer au génie Razi pour le repas. Zaki était tout excité, sautant même sur l’épaule de Réda, durant un bref instant seulement.

- 2 -

À Assia, l’utilisation des génies au quotidien constituait une petite révolution aux yeux de Réda. Il avait été habitué à la présence de Dino dès sa naissance, mais le rôle de ce dernier se cantonnait à l’entretien de la maison. De plus, ses parents avaient toujours interdit aux enfants de faire appel aux services de Dino car ils estimaient que cela fausserait leur éducation et les valeurs qu’ils voulaient leur transmettre. Réda le considérait seulement comme un compagnon supplémentaire dans la maison. Ici, le recours aux génies était quasi systématique et dépassait parfois l’imagination de Réda. Il découvrait une organisation à la fois simple et complexe de leur intégration dans la société humaine.

À la base, ils ont tous les mêmes pouvoirs, mais leur utilisation dépend de la rémunération de leur employeur, l’humain. Quand une personne désire s’attacher les services d’un génie, elle doit faire appel au syndicat des génies qui lui en fournit un, avec les prestations associées au forfait retenu. Le syndicat contrôle en temps réel leur activité, évite qu’ils soient directement sollicités par les hommes et garantit que les pouvoirs attribués sont autorisés par le ministère des génies, rattaché au gouvernement du royaume. D’un autre côté, il s’assure qu’ilsne puissent pas utiliser leurs pouvoirs contre les humains. Plusieurs types de forfaits existent, mensuels ou annuels, auxquels peuvent se rajouter des prestations particulières, à la carte.

Le forfait basique, appelé forfait « génie de maison », est celui auquel les parents de Réda avaient souscrit. Il concerne uniquement les tâches ménagères classiques : nettoyage, repassage et cuisine. Généralement, chaque famille a recours à ce forfait. Le père de Réda adorait s’occuper du jardin et rechignait à confier ce travail au génie. Malheureusement, il avait très peu de temps pour s’y consacrer et avait dû prendre l’option jardinage, comme sa femme le lui avait demandé. Il avait très vite changé d’avis face à l’efficacité du génie. Cependant, il préférait continuer à acheter des graines magiques auprès des magiciennes, pour faire pousser les arbres et les plantes.

Le forfait « génie pratique » permet de s’affranchir de toutes les contraintes fastidieuses de la vie courante. Il comprend, entre autres, les démarches administratives, les courses et le service de chauffeur en voiture ou en tapis.

Si la famille de Khalil était adorable et avait le sens des valeurs humaines, elle suivait aussi attentivement, à l’exception d’Anouar, les phénomènes de mode, particulièrement dans l’utilisation des génies. Réda était ainsi bien placé pour découvrir la multitude de forfaits proposés par le syndicat. Certains le fascinaient, d’autres l’amusaient énormément.

Le forfait « génie animal » l’avait beaucoup fait rire quand il avait appris son existence. Grâce à lui, on communiquait avec les animaux dans leur langage, facilitant ainsi leur dressage. La famille de Khalil avait cru bon d’appliquer ce forfait sur Zaki pour parfaire son éducation. Le résultat s’était révélé désastreux, le singe faisant preuve d’une grossièreté et d’une mauvaise foi atteignant des sommets. La tante de Réda avait très vite renoncé à ce forfait et Zaki continuait à n’en faire qu’à sa tête.

Khalil et ses parents ne tarissaient pas d’éloges sur le forfait « génie téléportation » qui permettait de se déplacer instantanément d’un point à un autre avecautant de personnes qu’on le désire. Toute la famille faisait des économies pour se l’offrir un jour, ce forfait étant extrêmement onéreux. Leur engouement était tel qu’ils avaient même réussi à contaminer Réda qui y voyait un moyen de rester en contact fréquent avec sa propre famille et son ami Bachir.

Un autre forfait, le « génie télépathe », avait retenu l’attention de Réda. Initialement, il permettait de communiquer par la pensée et surtout de lire dans celle des autres. Cette seconde fonction avait rapidement été abandonnée par le gouvernement à cause du danger qu’elle représentait pour les libertés individuelles. Khalil adorait ce forfait et en abusait pour se moquer de son père ou de leur grand-père auprès de Réda.

Khalil et ses parents ne se privaient pas d’utiliser à la moindre occasion nombre de ces forfaits. Pour combler l’ignorance de Réda dans ce domaine, et aussi parce que c’était leur sujet préféré, ils passaient de longues heures à lui décrire minutieusement chaque forfait existant. Tout le monde adorait ces moments où les discussions étaient très animées et conviviales. Les instants les plus drôles étaient ceux où Razi devait agir sur la personne de Réda pour illustrer l’exposé qui venait de lui être présenté. La première fois que Réda entendit parler du forfait « génie transformation », il n’y crut pas, se disant que son cousin lui faisait encore une blague.

— Ce forfait est lemustdu moment, annonça Khalil d’un ton solennel. Il permet à un homme de changer d’apparence temporairement, pour une durée maximale de dix minutes. Son utilisation est très encadrée par le syndicat pour éviter les abus. En effet, quoi de plus facile que de se faire passer pour quelqu’un et profiter de son statut provisoirement.Àla suite de nombreuses plaintes, la transformation en une personne existante est devenue interdite, tout comme celle en une personne de sexe opposé ou en animal.

— N’importe quoi, Khalil ! Arrête de me prendre encore pour le naïf qui descend de sa montagne.

— Tu ne me crois pas Réda ? Tu en es sûr ? répondit ce dernier avec un petit sourire narquois et un ton provocateur.

— Non mon petit, eut le malheur de rétorquer Réda, persuadé d’avoir raison.

— O.K., je t’aurai averti… Razi ! cria Khalil, option « transformation » sur Réda. Je le veux la tête complètement tondue, avec trente kilos en plus au niveau du ventre.

Réda n’eut même pas le temps de réaliser la teneur de ces propos qu’il se retrouva immédiatement tel que l’avait ordonné son cousin. Il sentit alors l’air frais parcourir son crâne rasé, habituellement recouvert d’une abondante chevelure noire, et vit avec horreur son tee-shirt et son pantalon se déchirer à cause de son nouveau ventre distendu et rebondi.

— Mon dieu, qu’est-ce qu’il m’arrive ? s’écria-t-il, oubliant sur-le-champ les raisons de sa transformation.

— Mais rien du tout, s’amusa Khalil, tu devrais te regarder dans une glace, tu verrais que tout est normal.

Aussitôt Réda se précipita, avec difficulté, vers le grand miroir de l’entrée et constata avec effroi sa nouvelle apparence. Il se retourna, inquiet, vers les autres et comprit enfin, devant leurs mines hilares, qu’il avait de nouveau fait l’objet des facéties de son cousin et de ses satanés forfaits de génie. Même Anouar se retenait d’éclater de rire, alors qu’il restait habituellement très discret pendant les discussions relatives aux génies.

— Tu me crois maintenant, mon cousin ? le questionna Khalil,ironiquement.

— Très drôle, répondit Réda, vexé. Et maintenant que vais-je devenir ? Tu m’as enlevé tous mes cheveux ! Et je n’arrive pas à me déplacer avec tout ce poids, sans parler de mes habits, foutus par ta faute !

— Si tu veux bien me croire jusqu’au bout, n’oublie pas que cette transformation ne peut pas excéder dix minutes. Ne t’inquiète pas, tu vas retrouver ton apparence initiale. Pour tes vêtements, je suis vraiment désolé, je n’avais pas pensé aux conséquences de ton nouvel embonpoint. Pour me faire pardonner, je t’aiderai à en trouver de nouveaux sur Internet, avec ce forfait, puisque tu pourras vérifier si tel ou tel modèle te convient. C’est moi qui paierai. On utiliserale forfait « génie pratique » pour que tu sois livré dès que tu auras fait ton choix.

Devant les propos sincères de son cousin, et parce qu’il était beau joueur, Réda pardonna à Khalil et divertit toute la famille avec sa nouvelle apparence, jusqu’à ce que les effets disparaissent.

La déclinaison des forfaits génies était très vaste et les discussions avec la famille Boudira sur ce sujet étaient sans fin. Réda apprenait tous les jours l’existence de nouveaux forfaits et avait parfois du mal à s’y retrouver. Il retenait surtout que les génies pouvaient intervenir dans presque tous les domaines de la vie courante. L’étendue de leurs pouvoirs, utilisés par l’homme, était telle que Réda ne put s’empêcher d’émettre un commentaire.

— Désolé de faire une remarque stupide, mais si les génies peuvent faire tout cela et bien plus, pourquoi l’homme doit-il travailler ? Il suffirait de tout leur déléguer !

— Tu n’es pas le premier à réagir ainsi, lui répondit son oncle Farès. Cette question a fait l’objet de nombreux débats au gouvernement et reste toujours d’actualité. Telle que la société est structurée, l’homme doit travailler pour toucher un salaire et vivre. Comme les prestations des génies sont payantes, l’homme doit disposer des ressources nécessaires pour se les offrir. Si les génies venaient à le remplacer dans son travail, l’emploi de l’homme serait gravement menacé et, par ricochet, ses revenus mêmes. Cependant,l’apport des génies peut présenter certains avantages. C’est pourquoi, après un référendum auprès de la population, le gouvernement a décidé de les utiliser dans la fonction publique pour certaines tâches considérées comme ingrates, en créant les génies municipaux : éboueurs, balayeurs et jardiniers. Ce sont nos impôts qui financent ces services, mais il faut reconnaître la qualité irréprochable et continue de ces prestations. Les entreprises privées font pression sur le gouvernement pour avoir recours aux génies, mais sans succès pour l’instant, grâce notamment au veto du ministère des génies. Une seule concession a été néanmoins accordée aux entreprises : les employés peuvent faire appel à leur génie personnel pour les assister dans leur tâche quotidienne, mais à leurs frais. Jusqu’à présent, cela favorisait surtout les fainéants, mais les patrons n’étaient pas dupes. Ils savaient très bien que le résultat obtenu n’était pas lié aux capacités de leur salarié. Malheureusement, dans un monde aujourd’huigouverné par la rentabilité et l’économie, les chefs d’entreprise changent leur discours et privilégient de plus en plus cette forme d’employé, avec les discriminations que cela entraîne. Heureusement, le ministère des génies a réagi et cette utilisation est actuellement remise en cause.

— Et qu’en pensent les génies ? intervint Réda.

— J’y venais. Pour une raison que j’ignore, les génies ne peuvent pas utiliser leurs pouvoirs sur l’homme contre son gré. Mais si tu réalises l’étendue de leurs pouvoirs, tu te rends vite compte qu’ils pourraient très bien, dans le cas contraire, nous dominer totalement. Comme beaucoup, les génies sont susceptibles et fiers, et j’imagine que leur faire faire tout notre travail, même contre rémunération, serait vécu comme une exploitation de notre part, et pourrait rompre l’équilibre d’aujourd’hui.

— Je comprends bien ce que tu dis, oncle Farès, mais deux choses m’échappent, reprit Réda. Manifestement, les génies ont tous ces pouvoirs sans l’aide de l’homme. Pourquoi donc ont-ils besoin d’une rémunération qui ne leur apporte apparemment rien ? Comment l’homme peut-il être assuré d’être à l’abri des excès de pouvoir des génies, même s’il a recours au syndicat des génies, lui-même composé de génies ?

Farès éclata de rire.

— Réda, tu es surprenant ! Tu vas droit à l’essentiel et poses des questions dérangeantes sans en avoir l’air. Surtout, ne change rien, tu as tout compris, et tu obtiendras ce que tu veux de cette manière.

Réda se sentit flatté par le compliment de son oncle.

— Plus sérieusement, continua Farès, je n’ai pas les réponses à tes interrogations. Beaucoup de bruits circulent, aussi farfelus les uns que les autres, certains prétendent même que les génies ont peur de l’homme. Concernant la rémunération des génies, je pense que c’est justement pour limiter les abus de l’homme sur leur utilisation. Ma réflexion s’arrête là et j’avoue être incapable d’aller plus loin, même si ce n’est pas faute d’avoir essayé. Parmi toutes les explications qui ont été formulées, l’une revient sans cesse dans la bouche des gens, mais sans réponse également, à tel point que c’est devenu une légende qu’on raconte même aux petits enfants pour les endormir.

— Et c’est quoi cette légende ? questionna Réda très attentif.

— La confrérie des génies veillerait sur tout, lui répondit son oncle.

- 3 -

— Si tu es d’accord, j’emmène Réda au tapidrome aujourd’hui, maman, cria Khalil en croquant sa tartine beurrée. Tu peux me donner de l’argent pour les billets, s’il te plaît ?

— D’accord, répondit affectueusement Hanna. Mais je vous interdis de parier sur les courses, cela doit être uniquement pour le plaisir des yeux.

— Évidemment maman, approuva Khalil en faisant un clin d’œil complice à Réda. Merci beaucoup.

Hanna couva des yeux son fils et son neveu avec un sourire et se resservit une tasse de café. Anouar, allongé sur le canapé du salon, partit dans un fou rire et tira une bouffée sur sa pipe. Les deux garçons le regardèrent et surprirent un clin d’œil de sa part.

— Et voilà papy qui part dans son délire, commentaKhalil.

— Il est triste, celui qui n’ose pas prendre de risques dans la vie, affirma Anouar.

— Tu vois, je te l’avais dit, il déraille complètement !

Réda ne comprenait effectivement pas l’intervention de son grand-père. Cependant, il trouva sa remarque intéressante.

— Mets tes baskets, ton jean, ton tee-shirt et prends ton coupe-vent, dit Khalil à Réda.

— Mais il fait chaud, ce n’est pas nécessaire de…

— Forfait « bien-être » Razi ! le coupa son cousin.

Réda se retrouva aussitôt habillé comme l’avait demandé Khalil et poussa un gros soupir. Malgré tout, il était irrité.

— Prends Adel avec toi aussi, reprit Khalil, qui emprunta discrètement le casque de vol de son père.

Réda se calma instantanément. Il ne savait ni où, ni comment, mais il comprit qu’il allait enfin pouvoir retrouver son compagnon de vol pour une nouvelle virée. Du coup, il obéit aux ordres de Khalil, notammentcelui de s’éclipser avec leur équipement sans que sa tante les remarque.

Dans la rue, il s’énerva à nouveau quand son cousin pria Razi de les conduire au tapidrome en pilotant Adel.

— Je ne suis pas d’accord Khalil ! Personne d’autre que moi ne peut piloter Adel, c’est comme ça !

— Je te comprends Réda, mais tu n’as pas le droit de conduire ton tapis sans permis de vol.

— Ça m’est égal ! Soit je le conduis au risque d’écoper d’une amende, soit on prend le bus. C’est mon dernier mot !

— Tu es têtu, toi, répondit Khalil. Dans d’autres circonstances, cela m’aurait bien plu d’essayer de passer au travers des mailles de la police, mais l’enjeu est trop important aujourd’hui. On va prendre le bus alors.

— Ça veut dire quoi, l’enjeu est trop important ?

— Chut, tu verras, fais-moi confiance.

La fébrilité de Réda était à son comble, surtout qu’il voyait bien que son cousin prenait un malin plaisir à jouer avec ses nerfs. Même Zaki qui les accompagnait semblait savoir ce que Khalil avait en tête. Il n’arrêtait pas de sauter dans tous les sens et tirait la langue à Réda. Ce dernier était hors de lui mais réussit à se contenir pendant le trajet. Il se doutait bien qu’il devait y avoir une raison valable pour emporter Adel.

Quand ils arrivèrent au tapidrome, sa colère retomba pour laisser place à l’excitation. Il n’avait jamais assisté à pareil spectacle. L’esplanade devant le stade était grouillante de monde. Ils étaient déjà passés devant, lors de leurs sorties en ville, cependant Réda ne reconnaissait pas l’endroit. De nombreux magasins provisoires avaient été montés, les différents étals proposaient soit de quoi se nourrir ou se désaltérer, soit des tapis et accessoires de vol, et beaucoup d’autres choses encore n’ayant rien à voir avec les courses de tapis, comme l’attestait la présence de stands de téléphonie mobile, d’articles de sport ou de divers accessoires de mode.

Devant les yeux écarquillés de son cousin, Khalil ne put s’empêcher de rire.

— Bienvenue dans le royaume du rêve ! Ici, tout le monde se mélange. Il n’y a plus de différences de sexe, d’âge, de milieu social, de couleur de peau ou de religion. Une seule chose réunit les gens, leur passion pour les courses de tapis. Et tu n’as encore rien vu, ils sont très calmes pour le moment, juste heureux d’y être et impatients d’entrer dans le tapidrome.

Les gens se tenaient effectivement tranquilles, se saluaient les uns les autres avec de grands sourires et les conversations allaient bon train, tournant essentiellement autour des pronostics des courses.

— Mais pourquoi ces stands? Ils n’ont pas de lien avec les tapis.

— Tu ne trouveras pas d’autre endroit où rencontrer toutes les couches de la population. Les gros groupes l’ont bien compris et il est essentiel pour eux d’être présents lors de ces événements pour que leur image et leur nom y soient associés.

Réda était fasciné par cet environnement et il se sentait lui-même pressé d’aller voir les courses. Son cousin le sortit de ses pensées en le tirant par la manche.

— Viens, on va parier !

— Mais ta mère nous a formellement interdit de…

— Je le sais bien, mais elle n’est pas obligée de le savoir, répondit Khalil avec un sourire innocent.

Réda hésita mais le désir de nouveauté l’emporta.

— D’accord Khalil, je te suis.

— Génial !

Son cousin l’entraîna aussitôt vers un petit bâtiment en béton situé juste à côté de l’entrée du tapidrome. Il leur fallut patienter vingt minutes avant d’accéder à l’un des nombreux guichets. Khalil expliqua à Réda qu’ils auraient pu passer par le forfait « génie pratique » pour faire leur pari mais sa mère l’aurait su.

— On parie sur qui et pour quelle course ? demanda-t-il à Réda.

— Ghanem ! répondit avec enthousiasme ce dernier.

— Le contraire m’aurait étonné. C’est le favori, il ne va rien nous rapporter !

— Pas sûr, il paraît qu’il traverse une période de doute. De plus, l’argent ne m’intéresse pas trop mais la satisfaction de gagner, beaucoup. Fais-moi plaisir, Khalil.

— O.K., mais c’est bien parce que c’est la première fois que tu joues et que Ghanem est mon idole.

— Merci cousin ! cria Réda, tout excité.

Leur pari effectué, ils franchirent enfin le grand portail d’entrée et pénétrèrent dans l’enceinte du tapidrome. Réda se sentit vite perdu au milieu des multiples accès aux gradins et ne lâchait pas son cousin d’une semelle. En bas des escaliers de leur tribune, Khalil se tourna vers Réda.

— Attends-moi ici avec Zaki, j’ai besoin d’aller aux toilettes.

Le singe bouda un peu lorsque son maître s’éloigna, mais se percha sur l’épaule de Réda, non par sympathie mais pour ne pas prendre le risque de se faire piétiner. Pour patienter, il tirait la langue à toutes les personnes qui le regardaient. Certaines détournaient les yeux, d’autres, amusées par son manège, répondaient de même, ce qui l’agaçait au plus haut point. Pendant ce temps, Réda regardait autour de lui pour s’imprégner des lieux. Il remarqua que les toilettes étaient assez proches de l’endroit où ils étaient et s’étonna que son cousin ait pris la direction opposée. Ce dernier revint enfin avec son petit sourire moqueur. Zaki s’empressa de le rejoindre.

— Pourquoi n’es-tu pas allé directement là ? dit Réda en lui montrant les toilettes.

— Il y a toujours trop de monde, j’ai préféré aller ailleurs.

Réda ne le crut qu’à moitié car il ne voyait personne faire la queue à l’entrée. Tout en soupçonnant une énième entourloupe de Khalil, il se contenta de cette explication et n’insista pas.

— Et maintenant, que le show commence ! hurla Khalil en entraînant Réda dans les escaliers.

Réda eut le choc de sa vie en arrivant aux gradins. Le tapidrome était déjà rempli aux trois quarts et les cris des spectateurs, mêlés à leurs chants, provoquaient un vacarme assourdissant. Réda se sentit très petit au milieu de cette immensité. Une fois remis de ses premières émotions, l’excitation le gagna et il se dit qu’il y était enfin. Il suivit son cousin vers les places qui leur étaient attribuées et constata qu’il n’y avait que des personnes de leur âge dans leur zone.

— Notre école achète des places à l’année et nous permet d’en bénéficier à des tarifs très bas grâce aux subventions du ministère des Sports et de la Jeunesse, lui expliqua Khalil.

Réda se rendit compte que son cousin était très populaire et apprécié car ils étaient nombreux à le saluer. Khalil en profita également pour le présenter à ses amis qui lui firent un accueil chaleureux. Réda nota que certains jetaient un regard insistant sur son tapis.

— Tu vas participer à la course des débutants ? l’interrogèrent-ils.

Il n’eut pas le temps de comprendre la question que Khalil intervenait déjà.

— Arrêtez votre délire. Mon cousin a un tapis et nous l’avons utilisé pour venir, c’est tout.

— Il n’a pourtant pas l’air d’avoir l’âge pour le permis, rétorqua un dénommé Salim.

— Tu as raison, répondit Khalil, mais j’ai fait appel à Razi.

— C’est vrai, j’avais oublié que tu ne rates pas une occasion d’utiliser ton génie.

Salim éclata de rire, tapa dans la main de Khalil et n’insista pas. Réda n’en revenait pas que son cousin puisse mentir avec autant d’aplomb. Il n’en comprenait surtout pas l’intérêt. Cependant, ne voulant pas le contredire devant ses amis, il ne broncha pas et se contenta d’acquiescer bêtement. Khalil lui envoya un message grâce au « génie télépathe ».

— Te connaissant, j’imagine que tu dois être en colère mais fais-moi confiance, je t’expliquerai plus tard.

Son intervention calma un peu Réda.

Une fois assis, il regarda autour d’eux et vit une jolie fille blonde. Ses cheveux étaient très longs, avec une frange assez épaisse qui lui tombait sur le front. Ses yeux et ses lèvres étaient mis en valeur par une touche de maquillage, un peu trop prononcée cependant au goût de Réda. Elle portait des vêtements et accessoires en accord avec les dernières tendances de la mode. Elle semblait prendre grand soin de son apparence et Réda reconnut que le résultat était plaisant. Elle était en train de rire avec ses amies lorsque son regard croisa celui de Réda, qui lui adressa en retour un timide sourire. Elle se figea, regarda froidement et brièvement Réda puis l’ignora en tournant la tête. Assis deux rangs au-dessus, un grand garçon, maigre et frisé, fusillait du regard Réda. Khalil avait assisté à toute la scène.

— Je te présente Faten, mon cousin, dit-il en riant, la fille la plus belle du lycée. Tous les garçons rêvent de sortir avec elle, sans succès.

— Pourquoi a-t-elle réagi comme cela avec moi ? le questionna Réda.

— Tu ne ressembles à rien avec tes vêtements ! Si tu n’es pas au top de la mode, ce n’est même pas la peine d’essayer de lui parler, voire de la regarder.

— C’est ridicule.

— Tu as raison, mais pourquoi s’en priverait-elle alors que tous les garçons sont à ses pieds ?

— Certes, mais ça ne m’intéresse pas.

— Tu as bien de la chance. Tu t’épargneras bien des nuits blanches à penser à elle. Fais attention à Sofiane, celui qui te fixait, il est fou amoureux d’elle.

Une clameur mit fin à la discussion entre les deux amis, les premiers coureurs faisant leur apparition dans le tapidrome. Au moment de tourner la tête vers le terrain, Réda surprit une jeune fille en train de l’observer. Brune, habillée sobrement, avec un maquillage léger pour faire ressortir son naturel, il la trouva très mignonne. Elle lui jeta un petit sourire qui le fit rougir jusqu’aux oreilles et le laissa sans réaction. Elle émit un petit rire, puis se concentra sur les pilotes.

— Nadège, souffla Khalil à l’oreille de Réda. Elle est arrivée l’année dernière d’Europe. Elle est adorable.

Décidément, rien n’échappait au radar de Khalil et Réda en arriva même à penser que le forfait « génie ragot » devait bien exister aussi ou, dans le cas contraire, qu’il faudrait le créer spécialement pour son cousin. Mais pour l’heure, place au sport.

Les courses de tapis consistent à effectuer six tours d’un circuit ovale et d’une longueur de six cents mètres. Dix concurrents participent à chaque course et les règles sont très simples : il n’y en a aucune, si ce n’est d’arriver le premier. Les qualités requises pour être un bon pilote sont multiples. Il convient, avant tout, de maîtriser parfaitement les techniques de conduite pour atteindre et maintenir la vitesse maximale en ligne droite ou dans les courbes. Vient ensuite une agilité à toute épreuve pour rester sur son tapis ou le redresser dans une position délicate, les pilotes ayant le droit de percuter leurs adversaires pour les dévier de leur trajectoire ou les éjecter de leur tapis. Le pilote type est généralement de petite taille, léger et robuste. L’intelligence de course et le vice viennent compléter la panoplie d’un bon coureur. La pratique de ce sport à ce niveau est dangereuse. Le règlement exige que les pilotes portent un casque intégral, une protection dorsale ainsi que des renforts aux poignets et aux genoux.

Chaque course donne lieu à un spectacle époustouflant où l’intensité dramatique et le suspense atteignent leur paroxysme, renforcés par le décor inquiétant du circuit. Celui-ci est bordé de chaque côté par un mur de deux mètres de haut, rembourré par des matelas pour absorber les chocs. Ces murs sont ensuite prolongés sur une hauteur de dix mètres par un filet tendu qui remplit les mêmes fonctions mais donne plus de résultats grâce à son élasticité. En effet, les concurrents projetés contre les filets font systématiquement se lever le public, mais leur renvoi brutal et aléatoire dans le circuit, au milieu de leurs adversaires, apporte également son lot d’émotions supplémentaires. Pour couronner le tout, un troisième filet, faisant office de toiture, relie les deux côtés de l’ensemble. Les spectateurs ont l’impression d’assister aux jeux du cirque de la Rome antique, avec les protagonistes enfermés dans l’arène et livrés à la violence. Les pilotes sont les gladiateurs des temps modernes.

Les niveaux des coureurs diffèrent selon la course, et les résultats obtenus sont comptabilisés dans un classement qui établit leur rang mondial. Ce rang définit la catégorie dans laquelle ils vont concourir. Les points accumulés leur permettent d’accéder à des courses de niveau plus élevé ou, au contraire, de stagner voire rétrograder. L’ordre des courses respecte le classement des coureurs. Cependant, chaque épreuve donne lieu à de véritables combats où le spectacle est garanti.

Treize courses étaient programmées dans l’après-midi. Les premiers concurrents à s’être présentés effectuaient leurs deux tours d’échauffement tandis que le speaker du tapidrome les présentait. On pouvait mesurer la popularité de chacun d’eux aux clameurs et aux applaudissements du public. Réda fut captivé dès les premiers mouvements de tapis sur la piste et avait envie d’y être. En pilote averti, il examinait dans les moindres détails la posture des coureurs et les courbes qu’ils choisissaient dans les virages. Il fut impressionné par la fluidité de leurs mouvements et l’unité qu’ils formaient avec leur tapis.

Vint enfin le moment du départ. Les coureurs se mirent côte à côte, en début de ligne droite, à la hauteur réglementaire de deux mètres. Un grand silence se fit dans le stade, puis le compte à rebours débuta.

— Cinq, quatre, trois, deux, un…

Au coup de feu du starter, les concurrents jaillirent et restèrent en ligne sur environ cinquante mètres le temps de prendre de la vitesse. Les écarts restaient très faibles. Les pilotes commencèrent alors à adopter des stratégies différentes. Certains campèrent sur leur position, d’autres se mirent au ras du sol, d’autres encore s’élevèrent dans les airs. À l’amorce du premier virage, la foule était déjà en délire. Réda n’en revenait pas de voir ses voisins métamorphosés et exaltés, y compris son cousin et Zaki. Le premier choc eut lieu entre les deux pilotes qui étaient le plus à droite. L’un d’eux envoya violemment son voisin contre le mur. Ce dernier fut stoppé net mais réussit à rester sur son tapis, repartant en dernière position alors que les autres arrivaient en fin de courbe. Un concurrent, resté à ras du sol, s’éleva soudain vers la gauche et en éjecta un autre vers les filets. Le malheureux rebondit brutalement et vint percuter à son tour un coureur qu’il entraîna dans sa chute. L’un finit sa course au sol pour ne plus se relever alors que l’autre parvint à rétablir son tapis dans le sens de la marche, après une série spectaculaire de tonneaux. La foule applaudit le sang-froid et la dextérité du pilote.

— Marwan ! cria Khalil à Réda. C’est sa première année en tant que professionnel mais il s’est déjà fait remarquer par ses nombreuses acrobaties. Il est très prometteur. Le public l’adore mais il faudra qu’il gagne en maturité pour atteindre le top dix.

Au bout du premier tour, trois coureurs s’étaient déjà détachés du reste du groupe grâce aux diverses bousculades, mais la bataille continuait à faire rage. Chacun profitait du moindre espace libre pour accélérer et prendre de l’avance. Les spectateurs assistaient à un ballet incessant d’attaques et d’esquives, entrecoupées de pures prouesses techniques. Dans le dernier tour, Marwan avait comblé presque tout son retard, après avoir envoyé notamment deux adversaires dans le filet de toiture, les contraignant à l’abandon. Il se trouvait en seconde position à la sortie du dernier virage et se colla aussitôt derrière le leader. Profitant du phénomène d’aspiration, il déboîta et les deux pilotes se retrouvèrent côte à côte, à toute vitesse. On pouvait entendre le bruit du frottement engendré par les chocs des tapis. À vingt mètres de la ligne d’arrivée, le concurrent de Marwan céda, leur vitesse devenant trop vertigineuse. Marwan franchit la ligne en vainqueur mais ne put redresser son tapis avant le virage suivant. Il finit sa course brutalement dans le mur mais se maintint sur son tapis. Il put alors faire son tour d’honneur, debout, les deux poings levés, sous les acclamations du public. Gagné par l’euphorie générale, Réda se surprit à applaudir et à crier comme un fou.

Réda passa une après-midi de rêve où plus rien n’existait à part les tapis. Pour la première fois depuis son arrivée à Assia, il ne pensa pas à ses proches, laissés au village et qui lui manquaient terriblement. Les courses se succédèrent, toutes différentes et intenses. Il se régalait et n’avait plus de rancœur envers son cousin, avec qui les commentaires allaient bon train. Même si cela se jouait sur des détails infimes, il sentait que le niveau augmentait sensiblement de course en course. Le spectacle s’interrompit pour une durée de vingt minutes avant les quatre dernières courses, réputées être les meilleures.

Après un passage aux toilettes, Khalil prétexta une chose urgente à faire pour laisser Réda de nouveau seul avec Zaki, au bas des escaliers. Réda ne s’en offusqua pas cette fois-ci, mais restait tout de même intrigué par le comportement de son cousin. Il était perdu dans ses réflexions lorsque Zaki quitta brusquement son épaule et s’enfuit à travers la foule, malgré les cris de Réda. Il le chercha partout, sans succès. Au bout de dix minutes, il commençait à s’inquiéter sérieusement de l’absence du singe et se demandait ce qu’il allait bien pouvoir raconter à Khalil. Soudain, Zaki surgit en courant et se réfugia aussitôt dans le tapis de Réda, roulé sous son bras. Le garçon avait cru remarquer une lueur apeurée dans les yeux du primate mais n’eut pas le temps de se poser de questions. Un homme de forte corpulence arriva, tout rouge et essoufflé. Il était vêtu de riches habits et semblait être un personnage important.

— Hé, toi, aboya-t-il à Réda, tu n’as pas vu un petit singe passer ? Ce monstre m’a volé quelque chose de très précieux.

Réda fut tenté de dénoncer Zaki, se disant que décidément il ne respectait rien et que ça lui servirait de leçon. D’un autre côté, il n’avait pas apprécié le ton qu’avait pris cet homme. De plus, le regard de son interlocuteur reflétait une haine mélangée à de la peur qui mit Réda mal à l’aise.

— Oui, répondit-il. Il s’est échappé par là-bas, je crois qu’il se dirigeait vers la sortie sud.

Sans un mot de remerciement, l’inconnu reprit sa course. Réda ne regretta pas son intervention qui envoyait l’odieux personnage loin d’eux. Quand il eut disparu de son champ de vision, Réda s’adressa à Zaki.

— C’est bon, petite peste, tu peux sortir de ta cachette.

Zaki montra timidement sa tête, n’osant croire à sa chance. Quand il se fut assuré par lui-même que son poursuivant avait bien disparu, il sortit enfin, sous les éclats de rire de Réda.

— Tu as eu chaud, n’est-ce pas ? Espèce de petit chenapan ! Tu devrais avoir honte de faire de telles choses et de m’entraîner dans tes histoires.

Réda était parti pour sermonner le petit singe mais il fut arrêté dans son élan par la réaction de l’animal. Zaki, en effet, lui tendit la main pour une gwénie, comme il l’avait vu faire maintes fois avec Khalil. Pris par surprise, Réda répondit machinalement au singe et lui claqua la main avant de taper son poing contre celui de Zaki, qui adressa un clin d’œil à Réda. Khalil, qui revenait, assista à la scène.

— C’est pas possible ! cria-t-il. Il t’a fait une gwénie ! Jamais personne avant toi n’avait réussi.

— Je suis désolé, Khalil, mais je ne l’ai pas fait exprès. C’est lui qui m’a tendu la main.

— Je le sais bien, j’ai tout vu. Mais c’est tout bonnement incroyable.

— Tu ne m’en veux pas ?

— Bien sûr que non ! Pour être honnête, je préfère que ça soit avec toi qu’il ait agi ainsi. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi.

En remontant les escaliers, Réda commença à expliquer à Khalil ce qu’il s’était passé. Il ne se rendit compte de rien quand Zaki glissa discrètement quelque chose dans sa poche.

- 4 -

Une fois revenus dans les gradins, les deux amis oublièrent très vite l’épisode avec Zaki et se replongèrent dans l’ambiance de la compétition, le meilleur étant à venir. Réda était aux anges, il avait enfin pu rendre son sourire à Nadège qui eut l’air d’apprécier.

Les courses reprirent dans une ambiance électrique. Le niveau entre les coureurs s’était resserré. Réda n’en ratait pas une miette et découvrait les subtilités de ce type d’épreuve. Il trouvait qu’il n’avait rien à envier aux pilotes professionnels quant à la conduite des tapis. Il pensait que la meilleure stratégie consistait à éviter les chocs avec ses adversaires en les anticipant au maximum, plutôt que d’aller directement à leur contact pour les éliminer. Khalil partageait son opinion mais soutenait que cela rendrait le spectacle terne.

— Je ne pense pas, Khalil. Imagine un pilote filant sur son tapis et étant sans cesse obligé de changer de trajectoire, tout en gardant sa vitesse. Je peux t’assurer que tu ne serais pas déçu.

— Tu as peut-être raison Réda, mais je demande à voir, dit Khalil avec un sourire en coin.

Une clameur assourdissante empêcha Réda de lui demander ce qu’il voulait dire avec son air moqueur. Les coureurs de la dernière course, soit les dix meilleurs au classement, venaient de faire leur apparition dans le tapidrome. Parmi eux, le champion de tous les temps, adulé par tout un peuple, Ghanem le Triomphateur.

Nul au royaume ne pouvait ignorer son existence, même ceux qui ne s’intéressaient pas aux courses de tapis. Il occupait le premier rang mondial depuis cinq ans. Son nom et son visage apparaissaient partout, que ce soit sur les affiches ou dans les spots publicitaires, sur les couvertures de magazine, dans les articles de journaux et les émissions. Comme la majorité des pilotes, il était de petite taille. Brun, la peau mate et les yeux verts, il faisait chavirer le cœur de toutes les femmes. Son esprit de combativité et son charisme, associés à une immense fierté, séduisaient les hommes. Seul son ego surdimensionné aurait pu ternir son image mais chacun reconnaissait que c’était un trait de caractère nécessaire pour être un grand champion et personne ne lui en tenait rigueur. Khalil, comme tout adolescent de son âge, rêvait de le rencontrer.

Il était facilement reconnaissable sur la piste grâce à son casque rouge sur lequel étaient peintes des flammes. La légende racontait que leur souffle arrivait sur les concurrents de Ghanem et les poussait à s’écarter sur son passage. À l’annonce de son nom, le stade poussa un hurlement à l’unisson et les applaudissements n’arrêtèrent pas pendant un bon moment, le champion se contentant d’un bref salut de la main. Réda remarqua sur le panneau d’affichage le nom d’une femme, Ibtissem. Il l’avait déjà vue sur les courses retransmises à la télévision mais n’y avait pas prêté beaucoup d’attention.

— Elle fait partie des dix meilleurs ?

— Je vois que tu ne suis pas trop l’actualité, cher cousin. C’est sa première saison en tant que professionnelle et jamais personne n’avait gravi les échelons aussi vite qu’elle. Elle a gagné toutes ses courses et se retrouve aujourd’hui au dixième rang du classement. Un mystère l’entoure car nul ne sait d’où elle vient.

— Impressionnant.

— Ça m’étonne que tu ne le saches pas. Tu m’as pourtant dit que Ghanem était en difficulté.

— Je l’ai entendu en arrivant au tapidrome. J’ai voulu t’épater, tout simplement, rougit Réda.

— Loupé ! s’esclaffa Khalil. Plus sérieusement, la presse n’arrête pas de harceler Ghanem avec cette nouvelle adversaire et ose même avancer qu’elle risque de le battre. Ghanem a répondu un peu sèchement, et la presse en a conclu qu’il doutait. Et voilà comment part une rumeur ! En attendant, nous avons de la chance, nous allons assister à leur première confrontation.

— Génial !

La tension était palpable au moment du départ. Un silence de cathédrale emplit l’enceinte du tapidrome quand les coureurs se mirent en ligne. Lorsqu’ils s’élancèrent, la folie reprit le dessus et Réda se demanda sur quelle planète il se trouvait. Ghanem prit très vite la tête de la course mais Ibtissem le rejoignit à la sortie de la première courbe grâce à une trajectoire très osée dans le virage, à la limite de la perte de contrôle de son tapis. Loin derrière, les autres pilotes livraient également un très bon récital mais le public n’y faisait déjà plus attention. Le duel tant attendu avait bien lieu. Les deux compétiteurs se rendirent coup sur coup pendant le reste de la course, tantôt en attaquant, tantôt en faisant parler leur adresse technique. Le spectacle était de toute beauté et chacun retenait son souffle, l’issue restait incertaine. Quand Ghanem se retrouva projeté contre le filet latéral, ce fut la stupéfaction générale car cette situation ne s’était pas produite depuis trois ans. Il rétablit très vite son tapis avec la classe d’un grand champion et repartit de plus belle, en prenant tous les risques pour remonter sur Ibtissem. Réda fut impressionné par autant de hargne et d’adresse. Ghanem était obligé de piloter en frôlant de très près les murs. Sa remontée s’avéra payante car il rejoignit son adversaire à l’entame du dernier virage. Il s’éleva alors jusqu’à la partie supérieure du filet, à l’extrême droite, et plongea subitement vers l’intérieur visant délibérément Ibtissem, tout en choisissant la meilleure trajectoire pour sortir de la courbe. La jeune femme comprit sa tactique et s’écarta au dernier moment. Malheureusement pour elle, Ghanem avait anticipé sa réaction et, bien qu’il se soit enfin ouvert le chemin vers la victoire, dévia lui aussi pour l’expédier brutalement vers le filet supérieur. Ibtissem ne s’attendait pas à ce geste inutile et vicieux, elle ne put empêcher le contact. Elle rebondit violemment contre le filet et dut se démener pour redresser son tapis en perdition, pendant que Ghanem franchissait la ligne en vainqueur. La foule l’acclama mais applaudit également chaudement la jeune femme quand elle termina en seconde position.

— On a gagné Réda ! hurla Khalil.

— Super ! Quel spectacle ! Mais quel mauvais caractère, ce Ghanem ! Tu as vu ce qu’il a fait à la fin ? Ce n’était vraiment pas nécessaire et c’était dangereux pour Ibtissem. Heureusement qu’elle a réussi à tenir.