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Quand un tableau devient le premier indice dans une enquête pour meurtre...
À Kyoto, lors de l’exposition de Reiko, artiste peintre, une jeune femme est frappée d’effroi devant un tableau. Des éléments présents dans l’œuvre suggèrent que l’artiste sait ce qui est arrivé au mari de cette jeune femme, Takao, disparu cinq ans plus tôt sans laisser de trace. Peu après, sur le lieu même de la disparition de Takao, un corps est découvert. Un meurtre à huis clos qui rappelle étrangement les circonstances de cette disparition : personne n’a pu ni entrer ni sortir, toutes les issues étant verrouillées de l’intérieur.
Un polar nippon haletant et bien ficelé qui n'est pas sans rappeler les meilleures intrigues de Gaston Leroux !
EXTRAIT
Asami chercha Yuka du regard. Elle la vit, deux œuvres en arrière, en train d’examiner longuement un tableau.
Dans le sillage d’Ichijô, elle se replongea dans la contemplation d’Oyez le requiem ! Soudain, un cri étouffé retentit tout près d’elle. Un cri
incongru, de peur et de surprise mêlées. Elle se retourna et découvrit Yuka qui esquissait quelques pas en arrière, une main pointée vers le tableau, l’autre sur la bouche.
– Qu’y a-t-il ?
– Mais qu’est-ce que c’est ? Non... non, c’est impossible.
– Comment ? De quoi parles-tu ?
Yuka, les yeux révulsés, était sur le point de tomber à la renverse. Asami se précipita vers elle, l’attrapa par le bras et la soutint. Ichijô s’empara de l’autre bras de la jeune femme et ils l’entraînèrent vers la salle de repos au fond de la galerie.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Née en 1961 à Kyoto, Ruriko Kishida est la fille d’un chercheur. Expatriée à Paris à l’âge de 13 ans, elle est diplômée de la faculté de sciences de Paris VII. Requiem à huis clos est son premier roman et se distingue tout de suite en remportant le prix Ayukawa Tetsuya qui lui vaut sa publication. Elle entretient une relation particulière avec la France, et publie en 2014 un livre intitulé : パリ症候群 愛と殺人のレシピ : Paris shôkôgun ai to satsujin no reshipi (Le syndrôme Paris : recettes d’amour et de meurtre - pas de traduction française).
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Seitenzahl: 326
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Reiko SHINJÔartiste peintre
Yukino SHINJÔsa fille
Shinnosuke SHINJÔle frère jumeau de Yukino
Tetsu ICHIJÔcamarade de Reiko aux Beaux-Arts, chef-propriétaire du restaurant italien Marcello
Asami WAKAIZUMIcamarade de Reiko aux Beaux-Arts, designer
Yuka SHINOHARAcamarade de lycée d’Asami
Takao SHINOHARAmari de Yuka, disparu
Taichi TAKAGIcamarade de lycée d’Asami
La teinte chaude des murs de la galerie d’art, un jaune crème uniforme, contrastait avec la fraîcheur de l’air conditionné. Asami Wakaizumi sortit de sa besace un gilet de coton qu’elle posa sur ses épaules. À ses côtés, Yuka Shinohara parcourait la salle du regard.
Au milieu de la pièce, Asami aperçut Reiko Shinjô qui discutait, distribuant des sourires resplendissants à une ronde d’hommes et de femmes d’âge mûr. Vêtue d’une robe noire, agrémentée d’une étoffe d’indienne à motifs floraux rouges drapée autour des hanches, elle avait relevé sa chevelure, piquée de plusieurs épingles à cheveux.
À 37 ans, Reiko avait le même âge qu’Asami, mais sa silhouette svelte et élancée, sans un soupçon de graisse, était la même qu’à vingt ans. On aurait dit qu’elle s’était débarrassée du moindre kilo superflu. Et toujours ces beaux yeux en amande, bien dessinés. La jeune femme se souvint qu’à l’époque où elles étudiaient aux Beaux-Arts, il se chuchotait que Reiko aurait été plus digne de poser que de dessiner. Aujourd’hui encore, elle gardait cette allure remarquable. Son regard rencontra celui d’Asami, elle lui fit un petit signe de la main droite. Même cette pose était d’une élégance renversante.
La première œuvre accrochée à l’entrée était Ville en ruines, qui avait valu à Reiko le grand prix du Salon de Paris, sept ans plus tôt. Asami ne l’avait vue qu’en carte postale.
Inconsciemment, elle se mordit les lèvres. La puissance de l’original dépassait son imagination.
Depuis le Salon, Reiko connaissait un succès éclatant. L’année suivante, elle avait remporté le grand prix de l’Académie Internationale des Arts Contemporains de Belgique, puis d’autres récompenses, enchaînant les travaux de grande envergure.
À l’université, si Reiko s’était distinguée par sa façon de s’habiller et son comportement, son talent artistique n’avait rien eu de remarquable. Mais le tableau qui se trouvait aujourd’hui sous les yeux d’Asami différait des peintures d’autrefois. La conclusion s’imposait : après une transformation spectaculaire, la banale chenille était devenue un ravissant papillon inconnu.
Un amas de gravats et de ferraille entassés pêle-mêle, la Seine et le désert à l’infini en arrière-plan, une lune toute rouge accrochée dans le ciel. Les décombres étaient ceux de célèbres monuments de Paris : la tour Eiffel, l’Arc de triomphe, la basilique du Sacré-Cœur. Les couleurs vives à vous écorcher les yeux étaient animées d’une force qui semblait peu à peu aspirer le spectateur dans la toile. Asami en eut le souffle coupé.
C’était donc ça, l’œuvre de Reiko Shinjô. La jeune femme dut s’avouer vaincue. Sa faiblesse, qui pendant sept ans l’avait poussée à se dire que le talent de son amie n’était qu’une imposture, lui fit honte.
À côté d’elle, Yuka laissa échapper un soupir admiratif.
Asami passa au tableau suivant. La première salle était consacrée aux monuments de Paris et à la nature des environs de la capitale. Chaque sujet était détaillé en cinq ou six œuvres, sous un angle différent. Dans la pièce suivante, plusieurs toiles figuraient des tas de pavés arrachés à la chaussée. Les mauvaises herbes qui avaient poussé à leur place, les insectes répugnants qui grouillaient, étaient dépeints de façon saisissante. Le regard et la fougue du créateur traitant sur un pied d’égalité le beau et l’horrible se concentraient en une incroyable masse d’énergie qui vous interpellait.
Le tour de l’exposition presque achevé, elle s’arrêta devant le dernier tableau. Un squelette était assis sur une chaise rouge cramoisi, un drapeau aux motifs étranges à la main, devant un mur de crânes empilés. Le travail d’altération au fil des mois et des ans se lisait dans la myriade de crânes et le squelette couleur de rouille, tandis que le siège cramoisi – sans doute du plastique – avait, lui, le brillant du neuf. L’œuvre était intitulée Oyez le requiem !
La toile s’inspirait certainement des catacombes de Denfert-Rochereau. Asami avait rendu visite à Reiko à Paris, une seule fois. À cette occasion, celle-ci lui avait fait visiter les catacombes et elle se souvenait d’un véritable choc culturel. Elles avaient descendu un escalier en colimaçon, sur une vingtaine de mètres. Sous terre s’étirait un long tunnel aux murs entièrement tapissés d’ossements humains. Une multitude d’os, simplement posés là. À la fin du XVIIIe siècle, ce monde à part était né de la réorganisation des cimetières devenus gênants dans les villes. Avant, ce tunnel permettait d’accéder à des carrières souterraines.
Six millions de squelettes, soit près du triple de la population parisienne, enchâssés à l’infini dans les murs comme de simples objets décoratifs. Asami avait été choquée de la désinvolture avec laquelle les Français traitaient leurs morts.
– Eh bien, ça fait une paye !
Une voix dans son dos la fit se retourner. C’était Tetsu Ichijô.
– Depuis quand es-tu de retour à Kyoto ?
– Six mois environ.
Employée dans une entreprise de design à Tokyo, Asami avait été licenciée ; elle était revenue à Kyoto.
– Et on ne s’est pas encore vus ?
Ichijô aussi avait étudié avec elle aux Beaux-Arts. Une fois son diplôme en poche, il avait vécu un temps en Italie avant de renoncer à une carrière artistique ; maintenant, il tenait un restaurant italien, le Marcello.
Dix ans plus tôt, elle avait reçu un mot l’informant de l’ouverture de l’établissement dans le quartier de Teramachi. Elle était allée y manger plusieurs fois à l’occasion, quand elle revenait à Kyoto, mais ces derniers temps elle évitait de le faire, pour des raisons pécuniaires.
Tout en examinant Oyez le requiem ! Ichijô se murmura à lui-même :
– C’est donc ça, son chef-d’œuvre. Évidemment.
Il se tourna ensuite vers Asami, un sourire moqueur aux lèvres. Elle se demanda si c’était de l’autodérision, on ne lui arrive pas à la cheville, hein. Peut-être n’avait-il pas su déceler, lui non plus, un tel talent chez Reiko. Non, c’était impossible. Il la voyait souvent depuis qu’elle était rentrée au Japon. Elle appréciait son restaurant, le réservait parfois pour organiser une soirée. Il avait suivi son ascension de près. À la différence d’Asami, ce n’était pas la première fois qu’il voyait ses toiles.
Quand ils étaient étudiants, Reiko se bornait à peindre à la manière des grands maîtres. Combien d’échecs et de souffrances avait-elle dû endurer avant de trouver son propre style ? Dès l’instant où elle avait aperçu la silhouette ravissante de Reiko, Asami, qui avait renoncé à ses ambitions artistiques dès la sortie de la faculté pour se lancer dans le design, s’était trouvée lamentable d’avoir abandonné si vite. À l’époque, elle ne pensait pas que l’art s’obtenait à force de travail. Confrontée aux affres de la création, face à la toile blanche, elle avait perdu l’énergie nécessaire à produire l’indispensable effort de plus.
Mais non, les efforts d’Asami auraient été vains. Reiko possédait autre chose. Quelque chose qui existait déjà en elle, un potentiel qu’Asami n’avait pas su reconnaître. Son talent avait éclos spontanément.
Qu’en était-il d’Ichijô ? Il avait abandonné la peinture pour se mettre aux fourneaux. Il affirmait ne pas avoir renoncé à créer pour autant. Chez Marcello, tous les plats étaient ses propres œuvres.
Aux Beaux-Arts, il se passionnait principalement pour la sculpture sur bronze et la fabrication d’objets en métal. Vers la fin du cursus, il avait commencé à s’intéresser au bois, il mélangeait les essences pour fabriquer d’imposants objets rectangulaires ou sphériques, semblables à des puzzles, qui lui avaient valu un deuxième prix dans une exposition d’objets d’art. Ces créations, pourvues de mécanismes secrets à la manière des artisans de Hakone, renfermaient parfois une statue en bronze. En termes de créativité, il paraissait bien plus doué que Reiko. Pourtant, ses yeux étaient rivés sur le tableau de leur amie.
– Ça tient du prodige, vraiment. À coup sûr, elle possède une baguette magique, Reiko, déclara Ichijô en se tournant vers Asami.
– Une baguette magique ?
Une baguette ? Voulait-il parler du pinceau ? Un sourire entendu flottait sur ses lèvres. C’était un homme réservé, au physique ordinaire, ce qui ne l’empêchait pas d’être compliqué. Souvent sarcastique, il donnait toujours l’impression de percer à jour son interlocuteur. Cela déplaisait à Asami. Originaire du département de Kôchi, diplômé d’un lycée réputé, Ichijô avait intégré sans difficulté la faculté d’économie de l’université nationale de Kyoto. Destiné à un parcours d’élite avec à la clé un poste dans une grande entreprise, ce garçon hors norme avait
– allez savoir pourquoi
– abandonné la fac au bout d’un an, pour un établissement de seconde zone comme les Beaux-Arts de Kyoto. Ses parents l’avaient désavoué, il était devenu la honte de la famille et, depuis, il n’avait plus remis les pieds dans la maison familiale de Kôchi.
Il avait un an de plus qu’Asami et ses condisciples, et à l’époque, il lui avait paru beaucoup plus mûr que les autres étudiants. La complexité de ses raisonnements lui donnait un cachet unique. Ses réactions différaient immanquablement de ce que l’on attendait et Asami avait parfois le sentiment qu’il la regardait de haut. C’est cela qui lui donnait cet air beaucoup plus âgé que les autres.
Ichijô contemplait le tableau, l’air grave.
Le dessin qui ornait le drapeau de Oyez le requiem ! était étrange : deux serpents suspendus à une sorte de couronne de feuillage parsemée de caractères bizarres dont on ne savait s’il s’agissait de chiffres ou de caractères chinois.
– Quel drôle de motif, hein ?
Ichijô ne lui répondit pas, absorbé par le tableau. Asami lui jeta un coup d’œil et fut surprise de constater que des larmes voilaient ses yeux. Cette peinture le bouleversait. Dissimulait-il en réalité une pureté, une sensibilité exacerbée à l’opposé de son attitude ? Il camouflait peut-être cette facette de sa personnalité sous ses airs sarcastiques.
Asami chercha Yuka du regard. Elle la vit, deux œuvres en arrière, en train d’examiner longuement un tableau.
Dans le sillage d’Ichijô, elle se replongea dans la contemplation d’Oyez le requiem !
Soudain, un cri étouffé retentit tout près d’elle. Un cri incongru, de peur et de surprise mêlées. Elle se retourna et découvrit Yuka qui esquissait quelques pas en arrière, une main pointée vers le tableau, l’autre sur la bouche.
– Qu’y a-t-il ?
– Mais qu’est-ce que c’est ? Non... non, c’est impossible.
– Comment ? De quoi parles-tu ?
Yuka, les yeux révulsés, était sur le point de tomber à la renverse. Asami se précipita vers elle, l’attrapa par le bras et la soutint. Ichijô s’empara de l’autre bras de la jeune femme et ils l’entraînèrent vers la salle de repos au fond de la galerie.
Là, un canapé et des fauteuils entouraient une table basse ; un garçon de quatorze, quinze ans occupait l’un des fauteuils. Un jeu de cartes étalé devant lui, il jouait seul.
Asami fit s’asseoir Yuka et s’installa à ses côtés.
– Ça va, Yuka ?
Affalée sur le canapé, la jeune femme avait les yeux dans le vague.
Asami observa le visage du jeune garçon assis en diagonale d’elle. Il avait des cheveux d’un noir profond, un visage mince et des yeux d’un bleu limpide. Un instant, elle eut le souffle coupé devant ces yeux clairs et insondables. Ses traits et sa bouche rappelaient ceux de Reiko. Il était d’une beauté fascinante, alliance harmonieuse de finesse asiatique et de netteté occidentale des traits.
– Tiens, Shinnosuke, tu étais là aussi ! lança Ichijô en posant doucement sa main sur l’épaule du garçon. Celui-ci releva la tête et lui sourit.
Yuka avait repris ses esprits mais elle était affreusement pâle. Ichijô alla lui chercher un verre d’eau.
Elle le but d’un trait et garda le silence, le regard fixe. Elle semblait préoccupée.
Asami observa tour à tour Ichijô et le jeune garçon, puis demanda :
– Ce doit être le fils de Reiko ?
– Oui, c’est Shinnosuke.
– Enchantée, Shinnosuke.
Elle sourit au garçon, qui l’ignora. C’était étrange, il continuait à jouer aux cartes en toute indifférence, comme si de rien n’était. La jeune femme en conclut qu’il n’avait pas compris ce qu’elle lui disait.
– Non... non, c’est impossible. Ce n’est pas possible. Yuka, la tête baissée, marmonnait entre ses dents. On aurait dit une folle qui divaguait. Au bout d’un moment, elle enfouit son visage dans ses mains et se mit à pleurer. Asami, embarrassée, lui frotta le dos en lançant un appel du regard à Ichijô. Celui-ci haussa les épaules en signe d’incompréhension. Shinnosuke aussi regardait Yuka comme s’il assistait à un spectacle rare. Dans la salle de repos exiguë, ses sanglots retentissaient sans fin.
– Ah, me voilà enfin ! J’étais avec un galeriste américain. Je dois exposer à New York bientôt, il était venu pour en parler. Mes tableaux plaisent vraiment plus aux Américains qu’aux Japonais.
Reiko entra dans la pièce, l’air enjoué, et s’approcha d’eux. Elle lança un coup d’œil à Yuka et, fronçant les sourcils, demanda à Asami :
– Elle ne se sent pas bien ?
– Non, pas très bien.
Asami regarda Yuka, gênée. Celle-ci avait enfin cessé de pleurer mais ses yeux étaient rouges.
Pour détendre l’atmosphère, Asami salua Reiko.
– Reiko, ça fait longtemps. Comment vas-tu ?
– Asami, tu es enfin venue !
Asami offrit à Reiko la bouteille de vin qu’elle avait apportée.
– Ah, merci !
– Ça aurait bien valu une bouteille de Dom Pérignon, mais c’est tout ce que mes finances me permettent.
– Du mousseux. Quelle charmante attention ! Nous le boirons tous ensemble, après. Mets-le au frigo, s’il te plaît.
Reiko tendit la bouteille à une employée.
– Et voilà, les trois compères des Beaux-Arts de Kyoto sont réunis, déclara-t-elle, l’air satisfait, en s’asseyant sur le canapé.
Asami désigna Yuka de la main et la présenta.
– Voici Yuka Shinohara, une amie de lycée.
– Enchantée. Reiko Shinjô.
Le visage de Yuka n’avait toujours pas repris ses couleurs. Le teint livide, elle regardait fixement Reiko en silence, sans même la saluer. Surprise par la dureté de son expression, celle-ci détourna les yeux.
Asami, confuse de la grossièreté de son amie, ajouta précipitamment :
– Ça va mieux ? Comment te sens-tu ?
Yuka ne lui répondit pas et garda la tête baissée un instant ; soudain, elle se tourna vers Reiko et proféra des paroles incompréhensibles :
– Je vois. J’ai compris. Tu connais mon mari, hein ? Qu’est-ce que tu as fait de lui ?
Reiko regarda Asami, l’air de dire qu’elle n’y comprenait rien.
– Yuka, que se passe-t-il ? Qu’est-ce que tu racontes ? Ça va ? Tu divagues ?
– Pas du tout. Cette bonne femme a caché mon mari quelque part ! lança Yuka, un doigt braqué sur Reiko.
Elle avait parlé tellement fort qu’Asami craignit immédiatement qu’on l’entende dans la galerie, séparée de la pièce par un simple mur.
– Mon mari, rends-moi tout de suite mon mari !
Yuka criait maintenant. N’y tenant plus, Asami l’empoigna par le bras et quitta la galerie. Ichijô leur emboîta le pas.
Une fois dehors, Yuka se dégagea de son étreinte.
– C’est bon. Lâche-moi. Asami, tu m’as piégée. Très bien. J’ai compris.
– Qu’est-ce que tu racontes, je n’y comprends rien.
Asami héla un taxi et Yuka s’y engouffra sans un mot. Elle ne se retourna même pas. Alors que le taxi tournait au feu, Ichijô l’interrogea :
– C’est qui, son mari ?
– Takao Shinohara. Tu le connais ?
– Il était à ton mariage, non ?
Rien de surprenant à ce qu’Ichijô se souvienne de lui. Takao était l’héritier du groupe Shinohara, une entreprise ayant pignon sur rue dans le secteur de la confection.
– Oui.
– Alors, je le connais. Je lui avais annoncé l’ouverture de mon restaurant et il est venu plusieurs fois, au début. C’est vrai que ça fait quelques années que je ne l’ai pas vu, qu’est-ce qui lui est arrivé ?
– C’est une histoire compliquée...
Asami se remémora le terrible incident, cinq ans plus tôt, et se sentit soudain déprimée.
– Dis, il faut que je présente mes excuses à Reiko.
Elle retourna dans la galerie. Reiko devait être furieuse qu’on lui ait gâché son exposition.
À l’intérieur, elle discutait avec un vieillard bien mis, visiblement riche.
Asami avait repris place sur le canapé de la salle de repos en compagnie d’Ichijô et de Shinnosuke, quand une femme entra. Assez corpulente, elle lui avait donné la quarantaine à première vue, mais de près, à sa peau fraîche et lisse, elle réalisa qu’il s’agissait d’une adolescente. La bouche au pli amer sous un nez en bec d’aigle, les yeux gris, le menton saillant et la mâchoire carrée lui donnaient l’air d’une vieille étrangère acariâtre. La jeune fille s’assit à côté de Shinnosuke. Asami l’avait prise pour une Occidentale, mais en l’observant attentivement elle discerna dans ses traits des influences asiatiques.
– Salut, ça fait un bail. Eh bien, tu as encore pris de l’ampleur depuis la dernière fois. Tu vas te faire disputer par Reiko, se moqua Ichijô.
La jeune fille se rembrunit, l’air agacé.
– C’est Yukino, la sœur jumelle de Shinnosuke, murmura Ichijô à l’oreille d’Asami.
Celle-ci crut avoir mal entendu. Ils ne se ressemblaient pas, à tel point que c’en était navrant pour des jumeaux. La beauté du garçon lui parut même cruelle pour la fille.
– Enchantée, Yukino, dit Asami.
La réponse – « Enchantée. Qui êtes-vous ? » – arriva dans un japonais parfait.
– Une amie de fac de ta mère. Je m’appelle Asami Wakaizumi.
– Une amie de ma mère. Ah bon. Ravie.
Pour une fille de son âge, elle s’exprimait d’une façon très adulte. Elle semblait habituée à parler avec des personnes plus âgées qu’elle.
– Tu parles donc japonais ?
– Oui, bien sûr.
À la sortie de l’université, Reiko était partie en France pour étudier la peinture. Là-bas, elle avait épousé un Français avant de divorcer quelques années plus tard. Cela faisait huit ans qu’elle était de retour. À treize ou quatorze ans, rien de surprenant à ce que Yukino parle la langue après huit années de scolarité au Japon.
– Tu n’es pas encore au lycée, n’est-ce pas ?
– Je suis en dernière année de collège.
– Alors, tu prépares les examens d’entrée au lycée. Ça doit être dur.
– Non, pas spécialement. Je suis dans le privé.
– C’est direct jusqu’à la fac ?
– Exactement.
Yukino annonça le nom d’un collège très réputé de Kyoto.
– Tiens, un cadeau de la part d’un admirateur de Reiko. Ça te dit ?
Ichijô désigna la boîte de chocolats posée sur la table ; Yukino hésita un instant puis saisit un bonbon et l’avala. En quelques minutes elle avait vidé la boîte, engloutissant les chocolats les uns après les autres.
– Il y a de quoi faire en confiseries de luxe. Regarde !
– Tout ça, c’est des cadeaux de ses admirateurs ? demanda Asami.
– Eh oui. Il y a plusieurs marchands de tableaux qui gravitent autour d’elle, ils lui achètent de nombreuses toiles, et cher. C’est qu’elle a aussi la bosse des affaires, ta mère, dit Ichijô en regardant Yukino.
Shinnosuke, pas le moins du monde intéressé par les sucreries, continuait à aligner et à empiler ses cartes.
– Et Shinnosuke ? Il va au même collège que toi ?
– Lui, il ne va pas à l’école, répondit Yukino avec désinvolture.
Les clients devaient avoir quitté la galerie, car Reiko fit une nouvelle apparition dans la salle de repos.
Asami commença par s’excuser pour le comportement de Yuka :
– Désolée pour ce qui s’est passé avec mon amie, tout à l’heure. Elle est un peu déboussolée...
Sans lui répondre, Reiko lança :
– Allez, on ouvre la bouteille de mousseux ! Nous voilà réunis pour la première fois depuis longtemps, ça se fête.
– Dans ce cas, si vous veniez tous au restaurant ? Il y a des restes d’hier.
– Alors, on va boire jusqu’au petit matin chez Marcello ! acquiesça Reiko d’un ton enjoué.
Asami fut soulagée de constater qu’elle ne semblait pas lui tenir rigueur de la scène avec Yuka. Elle avait réellement l’impression d’être revenue à l’époque où ils étaient étudiants.
Ichijô partit en premier pour le restaurant, à bicyclette ; Asami et les autres décidèrent de le rejoindre à pied.
– Tu nous mitonnes un bon petit plat en attendant notre arrivée, d’accord ?
– Je vais déjà préparer une salade, on pourra grignoter. Le Marcello était situé dans une petite rue à l’est de l’avenue Teramachi. Ichijô parti, Reiko se mit en route, un bras autour des épaules de Shinnosuke. Asami marchait cinq mètres derrière eux en compagnie de Yukino.
– Tu vas souvent au restaurant d’Ichijô ?
– Presque jamais. Ma mère y va de temps en temps. Shinnosuke, lui, c’est pratiquement tous les jours.
– Ah bon, il s’entend bien avec Ichijô ?
– On dirait qu’il s’est laissé apprivoiser par le pastis et le shôgi, les échecs japonais.
– Le pastis ?
– C’est un alcool du sud de la France. Ça sent horriblement mauvais. Ichijô en fait boire à Shinnosuke, en cachette de ma mère. Le pastis et les échecs, voilà ce qui lui plaît. Il ne peut vraiment plus s’en passer, du coup, il y va très souvent.
– Il va tout seul chez Marcello ?
– Oui, c’est tout près de chez nous.
Effectivement, la maison de Reiko était située à une dizaine de mètres au sud d’Aneyakôji-oike. Construite du temps de son grand-père, elle avait été modernisée. Il y avait un jardin intérieur avec, au fond, un atelier.
– Faire boire de l’alcool à un mineur, ce n’est pas recommandé.
– Il ne s’agit pas de quantités bien importantes, alors ça va. Et puis de toute façon, ma mère passe pratiquement tout son temps enfermée dans son atelier, elle ne s’occupe pas de Shinnosuke. Comme il ne va pas à l’école, il s’ennuie, tout seul.
Yukino s’exprimait comme si c’était elle, la mère de Shinnosuke.
Reiko ne s’intéressait qu’à elle-même. C’était peut-être pour cette raison que sa fille avait mûri prématurément.
Ça, tu ne dois pas avoir l’instinct maternel, toi, se dit Asami en lançant un regard ironique vers le dos de Reiko.
Ils arrivèrent chez Marcello au bout d’une vingtaine de minutes. De l’extérieur, le restaurant ressemblait aux commerces traditionnels de Kyoto, mais à l’intérieur, les murs et le sol étaient recouverts de briques et d’un dallage à l’occidentale ; les poutres de bois apparentes, noueuses, rappelaient la noblesse des vieilles maisons de Kyoto. Tous les meubles dataient des premières décennies du XXe siècle, de l’ère Taishô ou du début de l’ère Shôwa. C’était un petit restaurant, d’à peine trente mètres carrés, mais le mariage harmonieux des éléments japonais et occidentaux en faisait un lieu confortable et feutré.
Une sculpture ovoïde en bronze de l’artiste italien Lucio Fontana, le fondateur du mouvement spatialiste, reposait sur une tablette dans l’entrée. En pratiquant des incisions dans ses toiles, Fontana avait transformé l’espace à deux dimensions en espace tridimensionnel, une méthode originale qui avait bouleversé le monde de l’art. Il jouait un peu trop de l’excentricité au goût d’Asami, mais Ichijô semblait l’apprécier. Le sommet de l’œuf était percé d’un trou grossier, comme si on avait enfoncé un bâton dans de la glaise pour la fouiller. Néanmoins, cette œuvre abstraite posée sur un meuble japonais ancien créait un espace étrange et nouveau, et elle trouva qu’Ichijô faisait preuve d’un goût assez sûr.
Ils ajoutèrent une chaise à une table pour quatre personnes au fond du restaurant et s’installèrent pour trinquer au mousseux. Son verre fini, Ichijô passa derrière le comptoir.
– Qu’est-ce qui lui a pris, à ton amie ? Elle parlait de son mari..., s’enquit Reiko en portant son verre à ses lèvres.
– Eh bien, c’est une histoire bizarre.
– Bizarre ? Il s’est envolé ou quoi ?
Reiko répondit sur un ton léger, en riant. Asami, elle, ne parvint pas à sourire.
– Il a disparu, il y a cinq ans.
– Tu plaisantes !
– Non. Et en plus, dans des circonstances particulièrement mystérieuses.
L’air grave d’Asami parut ébranler Reiko.
– Arrête !
– Je suis sérieuse.
Ce simple souvenir suffisait à lui donner la chair de poule. Reiko sembla lire sur le visage d’Asami et un frisson la traversa. Dans ses yeux perça une pointe de colère.
– Alors, elle prétend que je cache son mari disparu ? C’est ce qu’elle imagine ?
– Elle n’était pas dans son état normal. Elle a été suivie par un psychiatre pendant un temps. Le choc de la disparition de son mari l’a rendue dépressive. Elle a même fait une fausse couche, tu sais, elle est à plaindre.
– Quand même, c’est bizarre de dire que je le cache. Ce n’est pas un objet, comment pourrait-on cacher une personne ?
Ichijô, qui préparait une salade au comptoir, releva la tête.
– Il a disparu dans des circonstances mystérieuses, c’est-à-dire ?
Asami repensa à cette soirée de décembre, cinq ans plus tôt.
Cinq ans plus tôt, Asami avait pris ses congés de fin d’année en avance et se trouvait chez ses parents à Arashiyama quand elle reçut un appel de Yuka. Celle-ci proposait de se retrouver tous les quatre, comme autrefois.
Au lycée, Yuka Sawano, Takao Shinohara, Taichi Takagi et Asami sortaient souvent ensemble.
Yuka s’était mariée avec Takao et elle était heureuse. Asami la rencontrait à chaque fois qu’elle rentrait chez ses parents, mais elle n’était pas restée en contact avec Takao et Taichi. Elles parlaient depuis longtemps de se revoir tous ensemble.
Éprise de Takao depuis le lycée, Yuka se servait à l’époque d’Asami et de Taichi pour sortir avec lui.
Au lycée, toutes les filles étaient folles du beau et fort Takao. Quand la rumeur qu’il était l’héritier du groupe Shinohara se propagea, leur ardeur redoubla, elles le traitaient pratiquement comme une star de cinéma. Malgré l’effervescence, Takao ne faisait preuve d’aucune arrogance et restait fidèle à lui-même, sans fréquenter aucune fille en particulier. Ce stoïcisme plut aux filles, qui stoïcisme encore davantage de lui.
Takao et Taichi Takagi, tous deux membres du club de tennis, étaient des amis d’enfance. À l’époque, Asami sortait avec Taichi et quand, en terminale, Yuka et elle se retrouvèrent dans la même classe, cette dernière vint souvent lui parler.
Parmi les camarades d’Asami, certaines mauvaises langues lui soufflaient que si Yuka s’était rapprochée d’elle, c’était avant tout parce qu’elle avait des visées sur Takao. Nullement disposée à croire ces calomnies, elle se rapprocha rapidement de Yuka.
Celle-ci était attirante avec ses grands yeux et sa bouche légèrement saillante dans un visage rond, elle plaisait à certains garçons. Cependant, les élèves du même sexe ne l’appréciaient guère. Sa façon de s’exprimer et son attitude différaient suivant qu’elle se trouvait avec des garçons ou des filles et, dans son dos, on lui reprochait d’être calculatrice.
Asami fut plusieurs fois avertie qu’elle était instrumentalisée. Néanmoins, elle n’avait pas une seule fois envisagé le comportement de Yuka sous cet angle.
Bien qu’elles aient le même âge, Yuka était très dépendante d’elle et Asami la trouvait attendrissante comme une petite sœur. À force de s’inquiéter à propos de Takao, elle avait souffert d’alopécie, et il était arrivé qu’Asami passe près de trois heures au téléphone la nuit, à l’écouter raconter ses tourments.
En terminale, ils allaient tous les quatre au cinéma ou passaient la journée dans un département voisin. Devant Takao, Yuka déployait tout son charme, mais, en dépit de ces efforts poignants, il ne s’intéressa pas à elle au lycée.
Quand Takao lui apprit ses fiançailles avec Yuka, plus de dix ans après avoir quitté le lycée, Asami crut à une blague. Il ne semblait jamais avoir éprouvé la moindre attirance pour les coquetteries et les minauderies de Yuka. L’aurait-elle malgré tout poursuivi de ses assiduités pendant plus de dix ans ? À l’époque, Asami avait été sidérée, plus par l’opiniâtreté de son amie que par le caractère surprenant de cette union.
Pourtant, quand elle en avait parlé avec Takao plus tard, elle avait découvert que c’était lui qui avait demandé Yuka en mariage. À ce moment-là, il venait juste de perdre ses parents dans un accident de la route. Brusquement promu à la tête du groupe Shinohara, il avait réalisé qu’autour de lui ce n’étaient que flatteries mielleuses, personne ne lui parlait franchement. Il ne supportait plus cette solitude. Il lui avait expliqué avoir eu le sentiment que Yuka le soutiendrait. Takao avait alors posé une question étrange à Asami :
– Toi aussi, tu as quelqu’un, non ? Vous allez vous marier ?
Surprise, elle avait nié. Elle venait à peine de divorcer, il était bien trop tôt pour tomber de nouveau amoureuse. En plus, son divorce était dû à l’infidélité de son mari. Plus qu’une infidélité, il était tombé follement amoureux d’une autre femme et lui avait demandé la séparation. Asami n’avait pas divorcé parce qu’elle avait quelqu’un d’autre. Quand elle le lui avait expliqué, Takao avait répondu « Ah bon », d’un air triste. Elle n’avait jamais su pourquoi il avait cru cela. À cette époque, Asami se rabaissait, elle trouvait évident qu’une femme aussi lamentable qu’elle soit abandonnée par son mari.
Il fut décidé que les retrouvailles à quatre auraient lieu au restaurant Yoichi, un izakaya de Kiyamachi tenu par Yoichi, le père de Taichi.
Taichi avait ouvert un deuxième établissement sous l’enseigne Yoichi, à Saiin. Le mardi 22 était justement le jour de fermeture hebdomadaire, il fut donc décidé de se retrouver ce jour-là.
Comme Taichi était le seul à avoir des enfants, tout le monde put se libérer facilement. Asami, qui avait un autre engagement, prévint qu’elle les rejoindrait après 19 heures. Quand elle entra dans le restaurant, Taichi et Yuka, installés au comptoir, discutaient avec Yoichi. Yuka, arrivée vers 17 heures, avait enduré un discours de ce dernier sur la pêche.
– Je suis contente que tu sois là, murmura-t-elle à l’oreille d’Asami.
– Quand est-ce qu’on s’est vus pour la dernière fois ? lança Asami en se tournant vers Taichi.
– Au mariage de Yuka, ça fait trois ans, répondit-il.
Le regard d’Asami se posa machinalement sur le ventre rebondi de Taichi, il devait avoir pris encore deux ou trois kilos. Il avait le sens de l’humour et son visage ouvert était attirant. Malgré tout, quatre-vingts kilos pour un mètre soixante-dix, c’était un peu trop.
Le flirt entre Asami et Taichi s’était terminé en même temps que le lycée. Elle avait remarqué l’attirance de Taichi pour Yuka et l’avait quitté.
Une étrange chaîne d’amours malheureuses les liait, tous les quatre. Asami aimait Taichi, qui aimait Yuka, qui aimait Takao. La rumeur courait que Takao était épris d’une femme plus âgée, sans oser se déclarer.
Ils étaient engagés dans des amours à sens unique, sans espoir. Dans tout cela, la seule à ne pas être l’objet de la flamme de quelqu’un était Asami. Après avoir raté l’examen d’entrée aux Beaux-Arts de Tokyo, elle manquait de confiance en elle et les sorties à quatre avaient commencé à lui peser ; elle avait pris ses distances. En fin de compte, le couple Taichi-Yuka ne s’était pas formé et Taichi avait épousé une autre fille, tout de suite après avoir décroché son diplôme universitaire.
Asami aussi s’était mariée, pour divorcer au bout de trois ans. Quand elle y repensait, la faute lui revenait sans doute. Elle rentrait tous les soirs vers minuit et ne tenait pas réellement son ménage. Son mari mangeait presque tout le temps à l’extérieur. Elle aurait dû lui préparer des petits plats pendant ses rares jours de congé, mais le week-end, elle compensait la fatigue accumulée au travail en dormant sans arrêt. La maison était toujours en désordre, le réfrigérateur et les placards remplis uniquement de surgelés, de boîtes de conserve et de plats préparés. Bien loin d’un foyer, on aurait dit un champ de ruines.
Au début, son mari s’était montré compréhensif parce qu’elle travaillait, mais il avait dû se lasser d’une telle vie. Il était tombé amoureux d’une de ses subordonnées et avait exigé une séparation. Asami. s’était d’abord emportée et lui avait reproché sa trahison, mais il lui avait froidement rétorqué : « Moi aussi, j’ai droit au bonheur, non ? » Asami n’avait plus la force de protester ; elle accepta le divorce.
Son mariage avait donc pris fin quelques mois avant l’union de Yuka et Takao.
Yuka, une fois mariée, chercha à renouer avec Asami.
Elle qui, au lycée, s’était ouverte de façon émouvante de ses déboires amoureux, parlait à présent abondamment de son bonheur conjugal, comme pour se rattraper.
Le bonheur de Yuka, fondé sur la dépendance vis-à-vis d’un homme, différait de ce que recherchait Asami. Bien que fraîchement divorcée, elle ne l’enviait pas.
En guise d’amuse-bouche, Yoichi déposa devant Asami des encornets aux œufs de morue piquants et une salade au miso et au vinaigre.
– Asami, tu ne changes vraiment pas.
Yoichi sourit, découvrant ses dents tachées de nicotine. Ses cheveux avaient blanchi, il semblait avoir vieilli d’un coup.
– Vraiment ? Mon mari m’a quittée, je suis une femme seule, c’est dur. Avec la crise, mon bonus et mon salaire ont fondu, ça fait des années que je me démène et tout ce à quoi j’arrive, c’est vieillir. Ce matin, je me suis même teint les cheveux avant de venir.
– Eh ben, c’est si dur que ça ? Si tu t’étais mariée avec Taichi, moi, je ne t’aurais pas laissé subir tout ça.
– Ah oui ? On dit pourtant que les femmes nées l’année du cheval de feu ne connaissent guère le bonheur, même si elles se marient.
– Tu dis ça, mais et Yuka alors ? Vous êtes de la même année, non ?
– Non, Yuka est de l’année suivante, elle n’est pas du signe du cheval de feu.
– Mais je suis née l’année du mouton. Et on dit aussi que les filles du signe du mouton ne font pas des brus appréciées ; tout ça, c’est de la superstition.
– J’étais persuadé que ce serait toi la femme de Taichi, mais je me suis trompé, lâcha-t-il avec une pointe de mélancolie dans la voix.
– Elle m’a jeté. Paraît qu’elle aime pas les gros, lança Taichi en riant gaiement.
Ce n’était pas vrai. Avec Taichi, insouciant et jovial, elle riait du fond du cœur. Moi, je te préférais à Takao qui était trop beau, c’est toi qui es allé voir ailleurs, grommela Asami en son for intérieur.
– Et Takao ?
– Il n’est pas encore arrivé. Pourtant, il avait dit qu’il apporterait le vin à six heures et demie.
– Il est au travail ? s’enquit Asami en regardant la pendule. Il était 19 h 10.
– J’ai téléphoné, mais on m’a dit qu’il était parti après le déjeuner. Son portable ne répond pas. Il l’a peut-être oublié quelque part.
– C’est bizarre. Qu’est-ce qu’il peut bien fabriquer ?
Au lycée, Takao était ponctuel, plutôt du genre à arriver en premier aux rendez-vous.
– Il est peut-être encore dans notre nid d’amour, dit Yuka.
– Votre nid d’amour ?
– Oui. On a fait construire une petite maison à Shimogamo.
– Une maison ?
– C’est tout petit, trente tsubo seulement, à peine cent mètres carrés. Mais la vue est belle. On l’a fait construire pour admirer la rivière Kamogawa ensemble, en prenant un verre.
– Eh ben, quel luxe ! Dire que moi j’en bave pour rembourser mon prêt pour une maison de quinze tsubo.
Taichi affichait un air scandalisé. En elle-même, Asami pensa que c’était déjà bien de pouvoir acheter une maison, même avec un prêt.
– Notre cave à vin est là-bas. Il est sûrement allé chercher une bouteille, et il est resté en admiration devant le paysage nocturne et la rivière.
– Mais Takao, c’est le genre de personne à arriver à l’heure à un rendez-vous, non ?
– Ouais, il est un peu maniaque avec ça. C’est pas un gars à oublier un rendez-vous parce qu’il admire la rivière, lança Taichi.
Soudain, Yuka se rembrunit. L’inquiétude semblait l’avoir subitement envahie.
– Je vais lui téléphoner.
Elle appela la maison de Shimogamo depuis son portable et raccrocha en annonçant gaiement :
– C’est occupé. Bon, il est bien là-bas.
Cinq minutes plus tard, elle téléphona à nouveau. La ligne sonnait toujours occupé. Elle rappela ensuite toutes les cinq minutes.
– C’est bizarre. Il n’a pas l’habitude de parler longtemps au téléphone.
Yuka pâlit de nouveau. Quand elle téléphona trente minutes plus tard et que la ligne était toujours occupée, ils se regardèrent tous les trois, sans dire un mot.
– Le téléphone est décroché, c’est tout, dit Asami, incapable de supporter davantage le silence.
– Et si on y allait, pour voir, à votre nid d’amour ? Ou alors, puisque c’est votre nid d’amour, il est rien qu’à vous et on a pas le droit ?
– Mais non, bien sûr que non. Allons-y, répondit Yuka.
– Imagine qu’il soit complètement paf.
Taichi essaya de détendre l’atmosphère en blaguant.
– Peut-être. Du vin, il y en a autant qu’on veut alors quand on va là-bas, ça nous arrive souvent de trop boire. Et puis, ces derniers temps, il boit plus que d’habitude.
– Ah bon ? Eh ben, s’il est bourré, on le secoue, et on se saoule ensemble dans cette super maison.
– Oui, on pourra boire tout notre saoul, répondit Yuka d’une voix enfin gaie.
Tous les trois, ils se rendirent en taxi jusqu’à la maison de Yuka et Takao, à Shimogamo. Située au bord de la Kamogawa, c’était une bâtisse simple à deux niveaux.
Yuka sortit la clé de son sac à main, la ficha dans la serrure et tourna. Une fois la porte ouverte, elle fit basculer l’interrupteur placé sur le mur de droite, se déchaussa en hâte et entra.
Elle tourna la poignée d’une porte sur la droite. Fermée à clé, celle-ci ne bougea pas. Yuka essaya de l’ouvrir, secouant bruyamment la poignée. Ensuite, elle frappa à la porte. Pas de réponse. Elle sortit de la maison et sonna. Personne n’apparut. Asami et Taichi, plantés dans l’entrée, l’observaient. Taichi regarda Asami, l’air inquiet.
Au bout du couloir, Yuka gravit l’escalier menant à l’étage ; Taichi et Asami ôtèrent leurs chaussures et la suivirent.
Une pièce en parquet de dix tatamis, une quinzaine de mètres carrés environ, avec une vaste porte-fenêtre, occupait le premier étage. Le balcon spacieux s’étendait vers la rivière ; le reflet de la lune sur l’eau était de toute beauté.
– Quelle vue ! laissa échapper Taichi, admiratif.
Yuka, qui inspectait la pièce, parut ne pas l’entendre. Takao n’était pas à l’étage. Dormait-il, ivre, dans la pièce du bas fermée à clé ?
Yuka en tête, ils retournèrent au rez-de-chaussée puis ils descendirent au sous-sol. Un téléviseur grand écran à cristaux liquides y était installé. La pièce avait été conçue pour servir de home cinéma. Dans un coin, la cave à vin était séparée par une vitre. Asami y pénétra. Le thermomètre fixé au mur annonçait 14 °C. L’air conditionné maintenait la température au niveau idéal pour la conservation du vin. Plusieurs bouteilles de grands crus, du Romanée-Conti notamment, y étaient entreposées. Takao n’était nulle part dans la salle du sous-sol.
Tous les trois, ils revinrent devant la porte de la pièce du rez-de-chaussée. Taichi frappa avec force.
À la fin, il tambourinait sur la porte. Un tel vacarme aurait réveillé même le pire des ivrognes. Asami aussi commençait à s’inquiéter. Yuka, elle, avait les lèvres violacées. À son tour, Asami tenta de tourner la poignée de la porte.
– On n’arrivera pas à enfoncer la porte, n’est-ce pas ?
– T’es pas dans un film. Elle va pas s’ouvrir d’un coup d’épaule. On risque seulement de se blesser, rétorqua Taichi.
– Passons par la terrasse.
Ils sortirent et longèrent la façade nord. Le mur était percé de deux fenêtres, fermées. De plus, les vitres dépolies ne permettaient pas de voir à l’intérieur. Des barreaux espacés d’une dizaine de centimètres étaient fixés aux deux fenêtres. Ils arrivèrent dans le jardin donnant sur la rivière, du côté ouest. Au rez-de-chaussée aussi, il y avait une terrasse. Bordée d’une balustrade et plus vaste que celle de l’étage, on y accédait par trois marches en bois. Il y avait une table et des chaises de jardin blanches. Le murmure du courant leur parvenait faiblement depuis la rivière.
– Les rideaux... murmura Yuka, les yeux écarquillés.
La porte-fenêtre de quatre panneaux coulissants s’ouvrait par le milieu. Les rideaux tirés bâillaient sur une dizaine de centimètres. À cause de l’obscurité, on ne voyait pas bien l’intérieur. Yuka tenta d’ouvrir la baie vitrée ; celle-ci aussi semblait fermée à clé, elle ne bougea pas.
– Y a pas d’autre entrée ?
– Non.
Taichi regarda un moment par l’interstice entre les rideaux, puis il se mit à tambouriner légèrement contre la vitre. Personne n’avait répondu aux coups martelés sur la porte à l’autre bout de la pièce, et ceux frappés à la fenêtre ne suscitèrent évidemment aucune réaction. Effrayée à l’idée de voir quelqu’un surgir soudain, Asami n’osait pas s’approcher de la baie vitrée. Après avoir frappé pendant un moment, Taichi abaissa la main d’un geste résigné.
– Brisons la vitre, dit Yuka d’un ton décidé.
– Hein ? Mais...
– Je ne peux pas repartir comme ça. Je suis inquiète. Si ça se trouve, il a eu un malaise.
– Oui, c’est sûr, mais...
Taichi regarda Asami, l’air inquiet.
