Des biscuits sans saveur - Ruriko Kishida - E-Book

Des biscuits sans saveur E-Book

Ruriko Kishida

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Beschreibung

Chaque amour recèle une part de folie...

Une coiffeuse délaissée qui cuisine un dernier repas à son futur ex-amant, un coup de téléphone aux conséquences désastreuses, un adultère qui tourne à la folie mentale...
Six nouvelles croustillantes et déjantées, emplies à ras bord d'amour, de perversité et d'une pincée de folie... rien de moins humain au fond. Manipulations, mensonges et faux-semblants, entre Kyoto et Paris, l'amour peut nous perdre où que l'on soit !

Découvrez, dans ces six nouvelles policières, des romances piquantes tissées de sombres secrets et d'habiles manoeuvres !

EXTRAIT

Je n’en pouvais plus. Je libérai toute la rage de mes tripes.
– Il n’est pas question que je mange avec toi ! Barre-toi ! hurlai-je.
J’attrapai son épaule avec violence. Ma main entoura entièrement son bras frêle qui semblait si fragile. Il était fin comme celui d’une poupée. J’hésitai un instant, me demandant s’il n’allait pas se désagréger dans ma main. Elle en profita pour se dégager avec force. Je ne m’attendais pas à une telle brutalité et explosai de colère.
– Tu es complètement folle ! Casse-toi ! Casse-toi tout de suite ! fulminai-je.
L’idée d’apposer mes mains sur son cou et de serrer de toutes mes forces me passa par la tête. J’eus l’irrésistible envie de l’étrangler, de lui défoncer le haut du crâne contre l’angle du buffet. Je visualisais encore et encore au ralenti sa chute en arrière, le sang jaillissant de sa tête. Mon coeur battait si fort que mes tympans bourdonnaient. Je repris mes esprits et une sueur froide m’envahit. Si cette situation continuait, je risquais de la tuer. J’en eus si froid dans le dos que ma colère retomba d’un coup. Bizarrement, maintenant, j’avais peur. L’air triste, elle m’observait et dit :
– Détends-toi ! Tu n’as jamais su garder ton calme. Je te jure que c’est la dernière fois, alors sois gentil.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1961 à Kyoto, Ruriko Kishida est expatriée très jeune à Paris pour suivre son père dans ses recherches. Celui-ci scientifique émérite, dirigera le centre de recherches Louis Pasteur de Kyoto. Sur les traces de son père, Ruriko est elle-même diplômée de la faculté des sciences de Paris VII. Francophone et francophile, sa vie a toujours été partagée entre Paris et Kyoto, où elle réside et où elle met en scène de la plupart de ses récits.

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Seitenzahl: 238

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Couverture

Page de titre

Le mur de Paris

Je franchis les portes automatiques du Terminal A de l’aéroport Paris-Charles de Gaulle et me joignis à la file d’attente pour prendre un taxi.

Je jetai un regard à ma montre : 18 heures. Un calcul rapide, et je saisis qu’il était 10 heures du matin en France. J’avais passé deux heures à faire contrôler mon passeport et à récupérer mes bagages.

L’air était chaud et sec, mais pas autant qu’au Japon en été. Je réglai les aiguilles de ma montre à l’heure française.

J’étais à Paris pour affaires avec un homme. Il savait que j’arrivais aujourd’hui. Il n’avait pas refusé, bien entendu.

« Je gagnerai à tout prix ! » m’étais-je répété maintes fois.

Un couple d’âge mur qui patientait devant moi mit ses bagages dans le coffre d’un taxi de taille moyenne et s’installa.

Le véhicule suivant était la dernière Renault Mégane. Le conducteur au teint mat et aux traits ciselés paraissait Arabe. Cela n’avait rien d’exceptionnel, car une partie de la population française est musulmane. Je lui remis ma valise, ouvris la portière arrière et m’assis dans l’habitacle.

– 4 rue Thouin, indiquai-je en lisant l’adresse griffonnée sur mon carnet.

L’homme que je m’apprêtais à rencontrer avait quitté le Japon dix ans plus tôt pour se terrer à Paris. Peut-être moins, car j’ignorais depuis quand il vivait ici.

Le conducteur appuya sur l’accélérateur et s’engagea sur l’autoroute A1 vers Paris. En France, souvent, les routes sont si larges qu’elles se divisent en quatre voies. Que le conducteur ne respecte pas la distance de sécurité avec le véhicule qui le précédait m’était insupportable, d’autant qu’il dépassait les 100 km/h, la vitesse maximale pour une voiture de ce gabarit. Mon pied droit n’avait qu’une envie, c’était d’enfoncer la pédale de frein.

Autrefois, pendant mes études, je fonçais souvent sur l’autoroute entre Paris et l’aéroport Charles de Gaulle pour emmener des amis. Aujourd’hui, je m’étais assagie, je conduisais à la japonaise, si bien que mon corps ne tolérait plus cette façon brutale de conduire.

Le taxi dépassa Saint-Denis, suivit le périphérique extérieur sur un quart de tour, et lorsqu’il en sortit enfin, j’aperçus les enfilades d’immeubles en pierre typiques de Paris. La ville était restée la même. Les éternels bâtiments parisiens, chargés d’histoire, se dressaient avec magnificence, alors qu’au Japon, tout se transforme à une vitesse folle. La particularité de Paris est de préserver sa physionomie ancienne, d’une manière élégante. Je fus immédiatement apaisée par cette vision qui m’évoquait tant de souvenirs. Si l’inaltérable me rassurait, c’était sûrement signe que je prenais de l’âge.

La Renault entra sur le rond-point de l’Arc de Triomphe en ralentissant à peine.

Elle traversa l’avenue des Champs-Élysées, les Invalides et quand elle fila le long de la Seine, je vérifiai l’heure : 11 h 30. Nous étions dimanche, toute la famille devait être à la maison si elle n’allait pas à la messe.

Je sortis mon téléphone portable de mon sac et composai le numéro.

Plusieurs sonneries retentirent, puis une femme décrocha.

– Allo1 ?

– Bonjour, je m’appelle Yumi Kôda. Votre mari est là ?

Yumi Kôda, c’était le pseudonyme que j’avais adopté pour le contacter.

– Un instant. Je l’appelle.

Son japonais était bon malgré quelques intonations dissonantes. D’après mes recherches, Françoise, la femme avec qui il partageait sa vie, avait obtenu un diplôme de japonais dans une université parisienne où elle enseignait actuellement.

– Allo, fit une voix masculine inconnue.

– Monsieur Aoki ? C’est Madame Kôda.

– Mais qu’est-ce que…

Il devait mourir d’envie de me demander ce que j’étais venue faire ici. Je l’avais appelé du Japon et lui avais dit connaître son secret, le menaçant d’exposer toute la vérité au grand jour s’il refusait de me rencontrer et de conclure un marché.

– J’arrive.

– De quel secret parliez-vous ? On ne s’invite pas chez les gens à l’improviste !

Il devait surtout se demander ce que je savais.

– Si vous refusez de me rencontrer, j’informerai les médias que vous êtes ici. Inutile de fuir ! Vous avez poussé le vice jusqu’à travailler dans ce pays avec un droit de résidence et un permis de travail. Les médias japonais vous traqueront sans relâche et détruiront votre jolie petite vie ! Mais pour l’instant, je suis la seule à savoir où vous êtes…

Il lâcha un rire provocateur.

– Ils ne peuvent rien contre moi ! Qu’ils me harcèlent, il ne m’arrivera rien. Ici, on ne s’immisce pas dans la vie privée.

– Vous êtes un criminel ! affirmai-je.

J’avalai ma salive et attendis sa réaction. Après un silence, il répondit :

– C’est n’importe quoi ! Vous voyez bien que je suis libre !

« Il doit penser à l’affaire qui a eu lieu au Japon », me dis-je sans oser le contredire.

– Votre nom a largement été repris dans les journaux !

Aoki avait été professeur dans l’une des meilleures et plus célèbres écoles préparatoires de Tokyo. Une étudiante, prise en possession de stupéfiants, avait, une fois réinsérée dans la société, dénoncé Aoki comme étant son dealer. Il avait fait la une des journaux lors de son arrestation, mais avait été libéré à la suite d’une perquisition infructueuse de son domicile. Sa présence n’étant plus désirée à l’école, il avait été sommé de démissionner.

Cet homme savait réellement à quel point les médias japonais pouvaient être cruels.

– J’ai traversé une période très difficile à cause d’eux. Ils ne reculent devant rien pour divulguer sur la place publique le nom d’une personne qui n’est pas encore jugée coupable.

– Il est vrai, Monsieur… que ce que vous avez subi est insupportable… si vous êtes vraiment innocent !

Il poussa un léger soupir.

– Que cela vous plaise ou non, c’est ainsi. Mais comment savez-vous que j’habite Paris ? Que faites-vous ici ? Nous sommes-nous déjà rencontrés ?

– Non, assurai-je pour le mettre à l’aise. Jamais.

« Je t’ai déjà vu de loin », pensai-je. La voiture traversa un pont, s’engouffra sur la rive gauche et prit le Boulevard Saint-Germain vers l’est. Aoki habitait dans le cinquième arrondissement, j’étais donc presque arrivée.

– Je serai bientôt chez vous, si vous le voulez bien.

– Est-ce que vous me laissez le choix ? Rencontrons-nous à l’extérieur.

– Je dois entrer chez vous.

– Ma famille est là.

– Je sais, c’est justement pour ça que je viens. J’ai quelque chose à vérifier.

– Vous n’avez pas intérêt à leur raconter n’importe quoi…

– Ne vous inquiétez pas, je vous promets de ne pas leur faire de mal.

Au bout du fil, mon interlocuteur hésitant restait interdit.

– Faites ce que vous voulez, répondit-il avec indifférence.

Il avait sûrement vu où je voulais en venir. Qu’avait-il compris ? Il nous fallait en discuter pour le savoir.

Il devait penser qu’un refus m’aurait conduit à l’attendre devant chez lui et s’était résigné puisque je connaissais son adresse.

– Vous avez un digicode ?

– 6223D.

Je notai le code dans mon carnet. La voiture s’engagea rue Monge en direction du sud et arriva rue Thouin.

Je descendis du taxi, cherchai le numéro de l’immeuble : je me tenais devant l’imposante porte du numéro 4. Le digicode était fixé sur le mur à côté de la porte.

À Paris, il est impossible de pénétrer dans un bâtiment sans connaître le code de la porte extérieure. C’est un dispositif peu pratique pour la livraison du courrier, mais de rigueur étant donné les nombreux vols urbains, contrairement au Japon.

Je tapai le code 6223D que m’avait donné Aoki.

J’entendis le cliquetis du déverrouillage de la porte, la poussai et entrai. À l’intérieur, le nom de chaque habitant figurait sur les boîtes aux lettres. Ensuite, il fallait traverser l’entrée avec interphone, comme au Japon. On contacte un habitant pour qu’il déverrouille la porte et après avoir passé cette seconde porte en verre, on arrive enfin à la cage d’ascenseur.

J’appuyai sur l’interrupteur mural pour allumer la lumière, vérifiai chaque boîte aux lettres, sans repérer le nom AOKI. Dubois était le nom de la femme avec qui il habitait. Je parcourus du regard les boîtes une seconde fois et vis DUBOIS. Appartement 302.

Je pris une rapide inspiration et, une fois apaisée, j’appuyai sur le bouton.

– Allo ? fit la voix masculine entendue plus tôt.

– C’est Madame Kôda.

La seconde porte en verre cliqueta. Je saisis la poignée et la poussai.

Deux jeunes filles descendirent soudain de l’ascenseur à ma droite alors que j’allais appuyer sur le bouton d’appel. C’étaient deux Asiatiques d’environ douze ou treize ans. Je compris tout de suite de qui il s’agissait.

– Vous êtes les filles de Monsieur Aoki ?

– Oui.

– Tu es Junko ? Je suis venue voir ton père.

– Bonjour, prononça-t-elle joliment en me tendant la main. Je la lui serrai en la regardant droit dans les yeux.

Sous mon regard insistant, elle détourna le sien, gênée, puis retira sa main.

Je la lui avais bien trop serrée. Je tendis la main vers l’autre jeune fille, qui devait être sa petite sœur.

– Ayumi, c’est ça ?

Elle me serra la main, manifestement sur ses gardes. Je la lui pris avec vigueur.

Ayumi était aussi grande que Junko, d’un an son ainée. Elles se ressemblaient tant qu’elles avaient l’air d’être jumelles, avec leurs petits yeux en amande et leurs visages joufflus.

Puis je leur demandai en japonais si elles aimaient l’école.

Elles comprirent mes paroles, me répondirent en japonais, avant de parler alternativement en français et en japonais.

Elles sortirent côte à côte, Junko pour un rendez-vous avec son petit-ami et Ayumi pour faire ses devoirs chez une amie. Elles semblaient parfaitement intégrées en France.

Muette, je les suivis du regard jusqu’à ce que leurs silhouettes disparaissent par l’entrée principale, puis je montai dans l’ascenseur. Je me rendis au troisième étage, vis le nom dubois sur une porte à ma droite, et sonnai.

Apparut un Japonais d’âge moyen. Le teint mat et la silhouette svelte, il braqua sur moi un regard perçant à travers ses lunettes, mais m’invita à entrer.

– Où est votre femme ?

– Elle est sortie faire des courses. Elle n’a rien à voir avec tout ça, n’est-ce pas ?

– Tout à fait.

Sachant que j’arrivais, il avait sûrement fait partir sa compagne et ses filles précipitamment.

Je ressentis une certaine déception à l’idée d’être seule avec lui et me changeai les idées en observant la vue par la fenêtre du salon.

À côté du jardin d’Aoki se dressait un grand mur en pierre.

– Ce mur est magnifique !

– Il a été bâti sous le règne du roi de France Philippe II, dit Philippe Auguste, de la fin du XIIe siècle au début du XIIIe siècle. Il s’agit du deuxième plus ancien rempart de Paris. C’est une partie du mur d’enceinte destiné à protéger la ville d’une invasion des Anglais qui occupaient autrefois la Normandie.

– Je n’arrive pas à y croire !

– Nous sommes à l’extérieur du Paris de l’époque. Paris était de l’autre côté de ce mur.

– J’ai du mal à imaginer que le centre-ville actuel était en dehors de la ville.

Moi qui avais peu d’intérêt pour l’Histoire, j’étais stupéfaite par l’ancienneté du mur.

– Un mur du XIIe siècle…

– Vous savez certainement que Paris est une concentration de bâtiments historiques. C’est une ville agréable qui prend soin de son patrimoine.

– C’est bien dit, pour quelqu’un qui a abandonné son passé afin de venir ici, ironisai-je en guettant sa réaction.

– L’Histoire, c’est important, mais ça n’a rien à voir avec mon passé. La liberté aussi est essentielle. Ici, on est libre. Je suis heureux d’être venu rien que pour m’être libéré des entraves suffocantes du Japon.

– Vous y avez trouvé refuge, voilà tout ! Vous vous êtes enfui, ce qui aurait pu s’arrêter là, mais qu’en est-il de vos enfants déracinées ?

– Il y a du bon et du mauvais. De toute façon mes filles se sont, elles aussi, parfaitement adaptées à ce pays.

Je me mordis la lèvre. Il était vrai que Junko et Ayumi ne pourraient s’habituer à un collège japonais. Moi-même, j’avais eu beaucoup de mal à me réadapter à la société japonaise après plusieurs années d’études en France.

– Asseyez-vous, je vous sers un café.

Il insista pour que je m’installe à la table puis disparut dans la cuisine.

Quelques minutes plus tard, il revint avec deux petites tasses de café sur un plateau.

– Que vous vous donnez du mal ! Votre femme, Sayori Takagi, m’a raconté que vous étiez incapable de vous servir la moindre tasse de thé, il y a quelques années.

– À vous entendre, on dirait que c’était une épouse dévouée ! Elle était belle, c’est tout, répondit-il en me dévisageant.

Cela me fit bien rire.

– Il y a un problème ? Laissons de côté l’histoire ancienne. Concrètement, que venez-vous faire ici ? Que voulez-vous ?

Méfiante, je restai silencieuse.

– Sayori vous a chargée de m’espionner ?

Il alluma une cigarette et me regarda furtivement. Il tenait son briquet d’une main tremblante.

– En effet. Il y a dix ans, vous avez été arrêté pour violation de la Loi de contrôle des stupéfiants et vous avez divorcé.

– Ma femme était amoureuse d’un autre homme depuis le début de notre mariage. C’est surtout lui qui demandait le divorce ! Elle a profité de ce que j’avais été accusé à tort et arrêté pour nous abandonner nos enfants et moi, puis elle s’est empressée de quitter notre domicile.

– J’ai du mal à croire qu’elle n’ait pas voulu récupérer ses enfants !

– Elle a toujours préféré les hommes. Vous pensez vraiment qu’une telle personne puisse éduquer correctement ses filles ?

– Il faut dire que votre mère lui en a fait voir de toutes les couleurs. Leurs disputes incessantes ont eu une mauvaise influence sur les filles. Elles sont instables depuis leur enfance !

– On dirait que vous avez tout vu de vos propres yeux, répondit-il en m’observant comme s’il lisait en moi.

– Sayori m’en a parlé. Elle m’a dit entre autres choses qu’elles avaient des tics, qu’elles mouillaient leurs draps.

J’eus envie d’ajouter que le fait d’avoir été expatriées ne pouvait que les rendre instables. Je n’avais rien constaté de tel en les rencontrant quelques minutes plus tôt, mais je sentais que quelque chose n’allait pas.

– Mes filles sont heureuses, affirma-t-il d’un air triomphant.

Je regardai par la fenêtre et arrêtai mon regard sur les remparts de Philippe Auguste. Je me dis que les deux filles, emmenées de force et déracinées, avaient comme moi dû trouver du réconfort auprès de cette construction historique.

Non, il ne faut pas lui faire confiance ! Je ne dois baisser ma garde sous aucun prétexte !

– Qu’est-ce que vous voulez ?

– Les ramener au Japon.

C’était en effet mon objectif premier.

– C’est ce que veut Sayori ? Mais elles n’accepteront jamais ! Vous allez les obliger ?

– Vous n’avez pas le droit de vous en occuper !

– Quoi ? Bien sûr que si, j’ai le droit de garde ! Elles ont plein de projets et seront diplômées ici. Vous voulez gâcher leur vie ?

– Il existe des écoles françaises au Japon !

– Elles sont heureuses ici ! Elles sont bien intégrées dans leurs classes et ont des petits-amis. Si vous les ramenez au Japon, elles en voudront à Sayori toute leur vie !

– …

– Elle veut me voler mes filles ?

– Vous n’êtes pas la personne la mieux placée pour les éduquer, affirmai-je.

– Comment ?

– Vous n’êtes pas Monsieur Aoki…

– Mais qu’est-ce que…

– Vous n’êtes qu’un menteur !

Des éclairs de furie jaillirent de ses yeux. Une atmosphère délétère envahit soudain la pièce.

– Que voulez-vous dire ? dit-il, la voix vibrante de colère.

– Vous ne ressemblez pas à Kôichi Aoki sur les photos que m’a données Sayori.

Il sembla enfin comprendre où je voulais en venir.

– Vous étiez au courant ?

– Oui ! Vous n’êtes qu’un imposteur ! répondis-je après un temps.

Ses lèvres se tordirent comme s’il voulait rire, mais ses joues étaient crispées.

– Qu’est-ce qui vous intéresse ? L’argent de sa mère ? poursuivis-je.

Muet, il alluma une nouvelle cigarette.

– Kôichi Aoki est mort il y a trois ans, n’est-ce pas ? vérifiai-je afin de le faire avouer.

– Oui, il est mort, marmonna-t-il.

– Vous l’avez tué ?

– Et si c’était le cas ? fit-il d’une voix menaçante.

Un frisson me parcourut, mais je m’efforçai de reprendre mon calme.

– Peu importe. Le problème, c’est que deux filles vivent avec un criminel qui prétend être leur père !

– Attendez un peu ! Revenons à Aoki. Il n’a pas été assassiné. Il a eu un accident.

Il mentait. Mais j’écoutais, pour voir ce qu’il allait bien pouvoir inventer.

Lorsqu’il était en deuxième année à l’université, cet homme était venu passer du bon temps à Paris sur un coup de tête. La ville l’avait tant charmé qu’il y passa une année en échange universitaire. Il profita d’un an de liberté, rentra au Japon pour décrocher son diplôme, mais ne supporta plus la vie étriquée du salarié ordinaire. Il préféra vivre en France dans l’illégalité et travailla comme interprète pour des touristes japonais.

Sa rencontre avec Kôichi Aoki, le mari de Sayori, remontait à l’époque où, fraîchement arrivé à Paris, il cherchait un logement.

Aoki était accompagné de ses deux filles, âgées de deux et trois ans. Il avait avoué à l’homme avoir perdu son emploi au Japon et être traqué par les médias, si bien qu’il s’était réfugié à Paris avec ses filles. Il pensait retourner au pays quelques mois plus tard, mais il s’était tellement plu en France qu’il perdit toute envie de rentrer. Financièrement, comme sa famille était propriétaire terrienne, lui qui était fils unique recevait d’elle tout l’argent qu’il désirait. Sa mère semblait le soutenir dans sa vie parisienne.

Apprenant cela, mon interlocuteur s’était efforcé de se rapprocher d’Aoki. Ce dernier ne parlant pas un mot de français, il finit par se reposer entièrement sur lui. Au moindre problème financier, il vivait en parasite chez Aoki en échange de services qui lui facilitaient la vie. Il se permettait de dépenser la moitié de l’argent d’Aoki.

– Dans l’intervalle, Aoki est décédé d’un accident avec délit de fuite.

– Et vous avez pris son identité.

– En effet.

L’homme en face de moi, témoin de l’accident, avait volé le sac d’Aoki contenant divers papiers d’identité avant de filer. Il devint Kôichi Aoki, s’estimant chanceux d’être de la même taille que lui.

– Et ses filles ?

– Quand elles sont rentrées de leur camp de vacances, je les ai persuadées que leur père était parti pour un long voyage, qu’il me les avait confiées en son absence et que nous allions l’attendre tous les trois. Heureusement, elles étaient attachées à moi et m’aimaient comme un père. Même après la disparition d’Aoki, nous avons continué à vivre ensemble en bonne entente. Depuis deux ans que nous vivons avec Françoise, elles l’apprécient aussi et la considèrent comme leur mère.

Comme la photo du passeport ne lui ressemblait pas, il avait fait une déclaration de perte à la police et une demande de renouvellement à l’ambassade du Japon. À chaque renouvellement, l’ambassade interroge la famille. Mais la perte avait déjà été signalée par courrier à la mère d’Aoki, qui, sans se poser de question, avait aussitôt envoyé une copie du registre d’état civil, prouvant l’identité de l’homme. Il obtint alors en peu de temps un nouveau passeport avec sa propre photographie.

Il imita l’écriture d’Aoki et continua à envoyer des lettres à sa mère pour lui réclamer de l’argent. Le faux Aoki y joignait des photos prouvant que les filles grandissaient.

Comme tout s’achète, il obtint aisément un droit de résidence en France et un permis de travail.

Il parvint à usurper l’identité d’Aoki et lança avec succès une agence immobilière de location à court terme pour le public japonais.

J’écoutais son histoire, puis j’observais le mur en pierre par la fenêtre afin de mettre de l’ordre dans mes pensées.

– Et Aoki ?

– Comme il n’a pas été identifié, soit il a fini à la morgue, soit il est dans une tombe anonyme. Nous sommes à Paris ! Beaucoup d’étrangers entrent clandestinement dans le pays. La police française n’a pas le temps d’identifier un corps, qu’il y ait eu délit de fuite ou assassinat.

– Quel pays…

– Ce serait en effet impensable au Japon. Le nombre d’arrestations policières ne peut être élevé dans un pays insulaire que grâce aux informations fournies fréquemment par la communauté aux forces de l’ordre. En contrepartie, toute liberté disparaît car la police et la communauté s’ingèrent dans les petites affaires l’une de l’autre. Au moindre soupçon, fondé ou non, on finit dans les journaux, on est exclu du groupe et on ne peut plus travailler. Certains ont une préférence pour l’approche japonaise, d’autres pour la française.

– Pourquoi ne pas avoir fait rapatrier les filles à la mort d’Aoki ? Il y a trois ans, il était encore temps…

– Pour qu’elles s’adaptent à la vie japonaise ?

– Oui. Connaissez-vous le « mur des neuf ans » ? Jusqu’à cet âge, un enfant qui reçoit l’éducation d’un pays peut encore en maîtriser la langue et intégrer son mode de pensée. C’était encore possible il y a trois ans…

À mesure que je parlais, ma haine envers l’homme en face de moi ne faisait que croître. Seule une ordure était capable de prendre l’identité d’Aoki et de déposséder sa mère de son argent.

– C’est pour leur bien ! Les pauvres, retourner dans un tel pays…, dit-il, ne pouvant réprimer un sourire cynique.

– Pour leur bien ?! Arrêtez de jouer au bon samaritain, je ne suis pas bête à ce point ! Vous ne visez que l’argent de la mère d’Aoki. Je sais bien que vous comptez pomper toute sa fortune en vivant avec les filles ! rétorquai-je.

– Mon entreprise marche bien, donc je n’irai pas jusque-là.

– Si je dévoile tout à la police, vous serez renvoyé au Japon pour clandestinité et usurpation d’identité !

– Vous voulez détruire nos vies ? À votre avis, qu’arrivera-t-il aux filles ? menaça-t-il à voix basse.

– Elles vivent avec un imposteur qui a pris la place de leur père !

– Elles me font confiance, elles savent que j’étais son ami. Nous avons toujours vécu ensemble.

– C’est donc bien l’argent qui vous intéresse !

– L’argent ? C’est ça qui vous chiffonne ? Avez-vous des nouvelles de la mère d’Aoki ? Je m’inquiétais de ne plus recevoir de lettre ces derniers temps.

– Elle est hospitalisée pour un cancer.

– Dans ce cas, elle n’en a plus pour longtemps. Toute sa fortune reviendra aux filles. Je vois, c’est ce que vous convoitez depuis le début ! C’est pour ça que vous vous énervez !

– Moi ? Mais c’est vous qui la convoitez !

Nous nous observâmes un instant avec hostilité.

– Non, c’est toi, Sayori ! lança-t-il soudain.

Je gardai le silence.

– Je sais depuis le début que tu es la femme d’Aoki !

– Tu as fait semblant de l’ignorer ?!

– De la même manière que tu as feint de croire que j’étais Aoki !

– Si je t’avais dit mon nom, tu te serais méfié et tu n’aurais jamais accepté de me rencontrer. Mais comment m’as-tu reconnue ?

– Grâce aux photos.

– Je ne te crois pas. Aoki n’avait pas de photo de moi.

– C’est clair qu’il te détestait. Tu étais en mauvais termes avec sa mère, tu t’occupais à peine des enfants, tu batifolais avec un homme. Il a affirmé que l’instabilité et les tics des filles venaient du fait que tu ne remplissais pas ton rôle de mère. Au final, dès qu’il a été suspecté de posséder des stupéfiants, tu t’es empressée de fuir avec l’homme que tu aimais !

– Aoki a juste raconté ce qui l’arrangeait. Comment as-tu deviné mon identité sans aucune photo de moi ?

– Ce qui est étrange, c’est surtout que tu aies voulu la dissimuler. Tes filles sont ton portrait craché ! Aoki me disait souvent avec horreur que leurs traits lui rappelaient leur mère, et ça lui était très pénible. Il a précisé qu’heureusement, vous n’aviez pas du tout le même caractère et il était ravi de leur gentillesse.

– Je m’en souviens, en effet.

Mon ex-mari ne s’était pas gêné. L’homme répondit comme s’il avait lu dans mes pensées.

– Quelle ironie ! Il t’aimait vraiment. Mais comme on dit, un immense amour engendre une immense haine. C’est pour ça qu’il est allé là où tu avais étudié. Il voulait te surpasser. Il était fier que ses filles parlent français mieux que toi. Il était aussi heureux que s’il t’avait lui-même vaincue. Quel gamin ! dit-il en riant d’une voix grave.

Son rire m’horripila. Je n’avais que faire de son histoire.

– Je suis la mère de ces enfants. Je suis en droit de les ramener au Japon. Si tu t’y opposes, j’informerai la police que tu as volé l’identité d’Aoki ! Si tu trompes sa mère vieillissante, tu ne tromperas pas tout le monde. Il suffirait de montrer ta photo aux anciennes connaissances d’Aoki pour que tu sois démasqué !

– Celle-là, je ne l’avais pas vue venir ! Alors je dois te prévenir : ce n’était pas un accident, c’était un meurtre !

Ça, je le savais depuis le début.

– Avoue, c’est toi qui l’as tué ! fis-je, impassible, en braquant les yeux sur lui.

– Non, ce n’est pas moi. Ça s’est passé dans son ancien appartement du XIIIe arrondissement. Il a reçu un coup de couteau dans le cœur, lorsque j’étais en vacances en Italie. Il a dû baisser sa garde pour être tué ainsi chez lui.

– Où est le corps ?

– Je m’en suis débarrassé. Je l’ai transporté en Bretagne pour le jeter en mer. Il n’a toujours pas été retrouvé. Comme je te l’ai dit, les filles étaient parties en colonie de vacances et elles ne savaient pas qu’il était mort. Je leur ai dit qu’il rentrerait bientôt et que dans l’intervalle, je prendrais sa place.

– Et elles t’ont cru ?

– Oui, car elles étaient habituées à vivre avec lui et moi. En plus, j’étais le seul à savoir qu’il était mort. Mais…, s’arrêta-il comme s’il rassemblait les pièces du puzzle. Il y a un point sur lequel j’aimerais revenir. Tu as bien dit… « il y a trois ans » ?

Qu’essayait-il de dire ? Mon cœur vacilla légèrement, mais je parvins à reprendre mes esprits.

– C’est toi qui as affirmé qu’il a été tué ! Tu as d’abord parlé d’accident, puis de meurtre. J’ai seulement déclaré que tu avais volé son identité. Alors quoi ? répliquai-je.

– Je ne parle pas de ça, mais du moment de sa mort. Tu as dit : « il y a trois ans », n’est-ce pas ? Je ne l’ai pas mentionné une seule fois, vérifia-t-il avec précaution.

– Je n’ai fait que répéter tes propos.

– Non, car je n’en ai pas parlé. Toi, tu as mentionné l’âge des enfants, le mur des neuf ans et tout le reste. Je ne m’étais pas rendu compte que tant de temps avait passé. Comment sais-tu qu’il est mort depuis trois ans ?

– C’est-à-dire que…, m’embrouillai-je.

Je finis mon café, sortis une cigarette de mon sac et l’allumai avec le briquet posé sur la table.

– Tu l’as tué ! s’écria-t-il.

J’eus l’impression que tout chancelait devant moi.

J’attendis que l’homme reprenne la parole en fumant lentement ma cigarette, dont je recrachai la fumée.

– Tu as rendu visite à Aoki il y a trois ans. Tu avais prémédité son meurtre. Ton objectif, c’était la fortune de ta belle-mère. Mais tu t’es rendu compte qu’Aoki, censé être mort, continuait à écrire à sa mère et recevait son argent. Interloquée, tu as mené ton enquête et découvert que j’avais pris sa place !

– C’est vrai, pour les recherches que j’ai faites avec l’aide de ma belle-mère sur l’usurpation d’identité d’Aoki. Mais je ne l’ai pas assassiné !

– Elle te haïssait ! Ses lettres n’étaient que récriminations à ton sujet. Je l’imagine mal t’apporter de l’aide. En plus, je me suis parfaitement débarrassé du corps. Personne ne sait quand, où ni comment il a été tué. Seules deux personnes savent qu’il est mort il y a trois ans : son assassin et moi. Donc toi et moi. Tu saisis ?

Je le regardai droit dans les yeux. Nous nous observâmes avec animosité pendant un moment. Nous étions à égalité.

– En effet, je l’ai tué, avouai-je sans résister. Mais ce n’était pas prémédité. Je suis venue lui rendre visite il y a trois ans, sans aucune intention de le tuer. J’avais entendu dire qu’il menait une petite vie bien tranquille à Paris et je voulais lui demander de l’argent, mais j’ai été impliquée dans cette histoire. Quand je l’ai revu, il m’a traitée de trainée, m’accusant d’être partie avec un autre homme. Je n’ai jamais pu supporter son caractère autoritaire. Il ne m’a jamais soutenue quand sa mère me faisait des misères. Je lui ai expliqué que j’avais perdu ma paix intérieure et que j’avais eu besoin du soutien d’un autre homme. Il m’a ridiculisée, déclarant être parfaitement épanoui avec les filles et il m’a souhaité solitude et malheur. Il semblait se délecter de ma souffrance ! Alors je lui ai planté un couteau en plein cœur !

Ce jour-là, je m’étais précipitée hors de l’appartement après m’être assurée qu’il était mort. Je réservai une chambre dans l’hôtel en vis-à-vis et attendis le retour de mes enfants. Elles ne rentrèrent ni ce soir-là, ni le suivant. Deux jours plus tard, un inconnu pénétra dans l’appartement où gisait le corps. J’observais la scène depuis l’hôtel. L’homme habitait tranquillement chez Aoki. C’est alors que les filles rentrèrent de vacances et vécurent avec lui comme si de rien n’était. Il semblait s’agir du colocataire d’Aoki que les enfants connaissaient bien.

Mais qu’était-il advenu du corps ? Il ne pouvait pas avoir disparu. Peut-être l’homme s’en était-il occupé ? Je décidai de rentrer au Japon, de crainte qu’il ne m’aperçoive.

Heureusement, personne n’était au courant de mon voyage à Paris. J’attendis d’être informée du décès de mon ex-mari. Mais j’avais beau attendre, je ne recevais aucune nouvelle.

– Donc tu l’as tué dans un accès de colère.

– Oui. Je n’avais pas l’intention de lui faire du mal…

Je sortis un mouchoir de mon sac et le portai à mes yeux. Dans un reniflement, je déclarai entre mes larmes :

– Je regrette tellement d’avoir commis un acte aussi ignoble !