Rien ne pèse tant que les secrets - Michèle Boulvin - E-Book

Rien ne pèse tant que les secrets E-Book

Michèle Boulvin

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Beschreibung

Marie et Louise sont très proches. Lorsqu'elles apprennent le décès de leur cousin, de troublants épisodes du passé ressurgissent. Marcel... si grand, si séduisant, si sûr de lui ! Tandis qu'elles vident l'appartement du défunt, elles se trouvent propulsées dans l'arrière-cour de leur histoire familiale. Tapies dans l'ombre des apparences, de sinistres découvertes leur sautent bientôt au visage. Le dévoilement des secrets et la disparition d'un proche suffiront-ils à refermer les blessures du temps ? Quand la plume agile de Michèle Boulvin s'empare de cette histoire, les hypothèses pleuvent, le suspense s'installe, les mystères de cette famille nous engloutissent...

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Seitenzahl: 319

Veröffentlichungsjahr: 2024

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À mes enfants et petits-enfants

Tu es pressé d’écrire, comme si tu étais en retard sur la vie.

René Char

Voyageur, il n’y a pas de chemin, Le chemin se fait en marchant.

Antonio Machado

Table des matières

1. La mort de Marcel

2. La souricière

3. Biarritz, la Plage des Basques

4. L’e-mail de Marie

5. Trois petits tours et puis s’en va

6. La vie devant soi

7. Au cimetière

8. Le linge sale

9. Le Rocher de la Vierge

10. La colonelle

11. Les clefs

12. Le coffre-fort

13. Tchernobyl

14. À l’envers

15. Que du vent

16. Le bazar

17. Un rhum d’exception

18. L’enfant perdue

19. Sur les routes de l’exode

20. Au sous-sol

21. Le testament

22. Le carnet de notes

23. Je suis fière de toi, cher Papa

24. Les blagues

25. Le fils de Soline

26. Petit intermède asocial

27. Vendredi après-midi, Lucas

28. Le dernier mot

29. Dieu du ciel !

30. Retour à la source

31. Plus triste que la tristesse

32. Des mondes incommunicables

33. Le grand manitou

34. Quelques mois plus tard

35. Épilogue

Avant-propos

Avec leurs faits inavouables, les histoires de famille surpassent parfois de loin les productions de l’imaginaire. Qu’on ne s’y trompe pas, celle-ci n’est pas pour autant une histoire rigoureusement vraie. Car la vérité, qui la connaît réellement ? Ce qui est certain, c’est que ce récit commence mal. Et l’avantage des récits qui commencent mal, c’est qu’en plus de préparer les esprits aux éventuelles noirceurs et tourmentes de ce qui s’ensuit, ils peuvent apparaître, par instants et par contraste, légers comme des plumes voire surprendre en finissant bien.

Autant donc s’en égayer sans tarder.

1 La mort de Marcel

Nous étions début octobre et je m’apprêtais à battre en retraite à Biarritz.

Je me réjouissais de retrouver le charme de mes longues promenades en solitaire le long de la Côte des Basques. J’attendais toujours les premières semaines de l’automne pour prendre mes quartiers dans la ville impériale. Par chance, à cette période de l’année, les touristes commençaient à déserter l’endroit.

Comme dans la plupart des stations balnéaires, la haute saison était un véritable cauchemar. La Grande Plage fourmillait de monde. Les pieds cognaient les têtes et les conversations bruyantes des uns perturbaient la solitude des autres.

La nuit, des dealers bourdonnaient en se tenant par grappes. Des fêtards en tout genre allumaient des feux de joie en scandant l’air de rythmes musicaux dénués de mélodie. Des cris, des rires, des vrombissements de scooters fendaient le silence. Les gros chiens de toxicomanes devenaient les maîtres de leurs maîtres.

Jour après jour, les rues avoisinantes regorgeaient de promeneurs et de voitures si bien que l’air marin finissait subrepticement par ressembler à l’air des métropoles.

Au fil des ans, cette sursaturation des espaces m’était devenue insupportable. C’est pourquoi j’attendais patiemment que la ville eût repris ses couleurs pour m’y installer.

J’avais l’habitude de séjourner dans un petit appartement situé au dernier étage d’une haute bâtisse cossue jouxtant le casino Bellevue. Le soleil se levait sur une agréable terrasse en bois surplombant d’anciennes demeures coiffées de tuiles rondes.

On n’y avait pas vue sur l’Océan, mais en traversant la jolie place Bellevue entièrement piétonne et en descendant la paroi abrupte par un lacis de marches ceintes d’une balustrade vieille de plusieurs décennies, on arrivait aussitôt les pieds dans l’eau. La pente escarpée était couronnée de magnifiques massifs d’hortensias aux nuances roses, lilas et bleuâtres.

L’endroit était plaisant, apaisant.

Depuis que j’avais découvert ce lieu, il ne m’était plus jamais arrivé de vouloir m’installer ailleurs, d’autant que le propriétaire, un homme affable et prévenant, aujourd’hui riche retraité, avait meublé les lieux avec raffinement.

L’appartement était presque entièrement décoré en noir et blanc, sans faute de goût aucune. Les murs dénudés mettaient en valeur quelques peintures abstraites d’artistes inconnus, mais non moins intéressants. De jeunes aquarellistes ayant le goût du beau. Pas moins de six tableaux colorés de leur imagination créatrice garnissaient la pièce principale. Tout respirait l’harmonie et le bien-être. Ce havre de paix, ce cocon lumineux, confirmait mon impression que les murs parlent.

Cette année-là, à l’aéroport de Bruxelles-Charleroi Sud, il devait être environ 10 h 30. J’avais fait enregistrer mon unique valise, une sorte de gros bonbon rouge fuchsia de la marque Kipling que j’avais acheté aux soldes de printemps. Je n’avais pas emporté grand-chose. Nul besoin de flaflas pour arpenter les plages à marée basse. Ici ou ailleurs, je veillais à retenir la foule loin de moi.

Assise à proximité des grandes baies vitrées surplombant le tarmac, je prenais plaisir à observer les gens qui ne levaient pas les yeux de leur portable comme s’ils suivaient saintement la messe dans leur missel. Partout, on assistait à cette conversion religieuse à grande échelle. Avec toutes ces têtes pendantes et soumises, on eût dit un champ de tournesols après la tempête. Mes pensées vagabondes se mirent à voltiger autour des vastes paysages bariolés de Provence où l’on entend le foin chanter.

La pluie tombait comme des clous. Un ballet bien rodé se déployait autour de deux avions de la compagnie low cost qui s’étaient immobilisés en contrebas. Les valises étaient extirpées sans ménagement du ventre des mastodontes tandis que d’autres attendaient d’être englouties goulûment.

Je me félicitai d’avoir gardé mes effets les plus précieux dans mon bagage à main même si je redoutais qu’on me demandât de m’en séparer au moment du départ. Cette pratique devenait, m’avait-on dit, de plus en plus courante ces derniers temps.

Alors que j’envisageais la manière de faire face à cette éventualité, mon téléphone vibra. J’eus du mal à repérer mon appareil dans le fourre-tout qui me servait de sac à main. Je fourrageai nerveusement, regrettant de n’être pas plus ordonnée.

C’était Marie, ma sœur cadette.

— Hello, Marie.

— Ah ! Louise ! T’es où ?

Ce besoin impérieux de localiser son interlocuteur, ce préambule à tout échange, avait le don de m’agacer.

— J’attends mon avion, dis-je brièvement. Tout va bien ?

— Moi, ça va. Je t’appelle parce que je viens d’apprendre… je viens d’apprendre que Marcel est mort.

— Marcel est mort ? répétai-je.

— Oui, notre cousin Marcel, mort la nuit passée ! C’est oncle André qui m’a prévenue.

— Ah bon ? Et mort de quoi ?

— Une douleur dans la poitrine au beau milieu de la nuit.

— Un infarctus ?

— Non, non, pas un infarctus… Plutôt une querelle.

— Comment ça, une querelle ?

— Une querelle parce qu’il voulait que son amie emménage dans son appartement et qu’elle a refusé net. Pas une dispute sur une pointe d’aiguille, quoi… La scène a chauffé, le ton est monté et la bonne femme a claqué la porte. Il est resté seul, passablement énervé. Durant la nuit, il s’est senti mal. Elle est revenue dare-dare et l’a retrouvé inanimé. Elle a appelé les secours et puis, immédiatement, oncle André. Elle était en larmes. Lui aussi d’ailleurs…

Curieusement, je ne trouvai rien à dire.

— C’est pas vieux pour mourir… pas vieux… pas vieux du tout, marmonna Marie comme on récite une prière.

Je fis un rapide calcul. Marcel devait avoir quatre ou cinq ans de plus que moi, cela devait lui faire aux alentours de soixantequatre, soixante-cinq ans.

— Ben quand même, dis-je, suffisamment pour mourir sans être pleuré. Il était malade ?

— Je ne sais pas. Note que ça fait bien vingt-cinq ans qu’on ne l’a plus revu, toi et moi… Ah ! voilà, ça me revient, les toubibs ont parlé d’une embolie pulmonaire.

— Et donc, oncle André le côtoyait encore ?

J’entendis son petit rire nerveux.

— Je me suis fait la même réflexion que toi, murmura-t-elle. Eh bien, oui ! ils se voyaient régulièrement. Très régulièrement, comme j’ai compris.

— Je l’ignorais complètement.

— Moi de même. Quel destin !

— Tu l’as dit.

Depuis quelques instants, le panneau d’affichage annonçait l’embarquement pour le vol à destination de Biarritz.

Les passagers se pressaient dans la file d’attente devant le portique d’accès. Je pris congé de Marie, plus perturbée que je le pensais par son coup de fil. Nous convînmes de nous rappeler plus tard.

Il m’était compliqué d’identifier ce que je ressentais. J’en avais presque oublié la contrariété d’être possiblement désignée par l’employé de service pour mettre mon bagage de cabine en soute.

De loin, je voyais des bandelettes d’identification se nouer ici et là autour des sangles et des poignées. Les voyageurs n’avaient pas l’air de protester et leur parfaite docilité me dérangea.

L’idée d’être dépossédée de mes effets personnels, fût-ce provisoirement, générait en moi un malaise grandissant. Était-ce l’appel de Marie qui me rendait à ce point irascible ?

Bien sûr, je pourrais arguer qu’il y avait dans mon sac un ordinateur portable ainsi que des notes dont il me serait désagréable de me départir, quoique cette franchise n’eût probablement pas raison des réglementations capricieuses de la compagnie.

Je pourrais arguer de la nécessité de garder à mes côtés certains médicaments indispensables à ma santé même si le recours à cette posture victimaire ne m’allait guère.

Je pourrais, une fois n’est pas coutume, pousser une gueulante, mais n’étais-je pas trop policée pour laisser le diable m’emporter pour une telle insignifiance ?

Avec cette ribambelle de je pourrais, sûr que je n’irais pas bien loin.

L’arbitraire avait toujours exacerbé ma sensibilité. Ce qui surgissait de nulle part, ce qui s’abattait du ciel sans crier gare, avait le don de me mettre sens dessus dessous.

Avec l’âge, j’avais pris la mesure de ma démesure sans beaucoup d’effet, je l’admets. L’arbitraire continuait à me renvoyer émotionnellement aux heures sombres de l’Histoire, à ses épisodes les plus tragiques. Tout se passait comme si j’avais traversé moimême ces funestes événements. Un froid me glaçait l’épiderme, une anxiété me saisissait à la gorge, me plongeant dans un état d’oppression proche de celui que l’on éprouve au sortir d’un mauvais rêve. Peut-être était-ce ça, la mémoire collective, cette intuition inexpliquée d’avoir vécu plusieurs vies ?

Cette sensibilité particulière – cette sensibilité obstinée, devrais-je dire – m’avait valu bien des commentaires amusés de la part de mes amis, les autres m’ayant fréquemment conseillé de m’endurcir.

J’avais le cœur trop tendre, me répétait-on à souhait ; fallait m’appliquer à le durcir.

Bien que vivant dans un pays en paix – en paix relative – il m’était difficile de me défaire de la conviction que les choses sont par essence fragiles. Dieu sait pourquoi, je traînais comme une chaîne la sensation que l’horizon pouvait basculer du jour au lendemain. L’image d’un Joseph Mengele, par exemple, pouvait s’imposer à moi sans le moindre effort. Je pouvais le voir ganté de blanc, la cravache à la main, désigner d’un simple mouvement de l’index qui irait à la mort ou qui aurait la malchance d’agoniser sous sa main experte. Je reconnaissais le bonhomme sous le masque mal peint de généreux philanthropes. Je reconnaissais son souffle le dos tourné.

Jamais je n’avais pu regarder La Liste de Schindler tant je savais que ces images allaient pénétrer mes yeux, pénétrer mes mains sur mes yeux et bousiller mon arsenal défensif. Je m’étais contentée d’aimer furieusement la musique de John Williams. Et plus particulièrement son interprétation par l’émouvant violoncelliste slovène, Luka Šulić.

Une voix grave résonna, je sursautai :

— Madame ?

Mon front se rembrunit. Mes traits se crispèrent.

— Madame ? redit le préposé.

Il n’était pas trop tard pour bien faire. J’allais céder à mes instincts les plus primaires. J’allais crever les digues de la politesse, et tant pis si les sbires m’empêcheraient de monter à bord. On ne traite pas les gens de cette façon. On ne les force pas à se séparer de leurs effets personnels, pas de manière aléatoire, pas sans une règle claire et nette.

— Est-ce que vous souhaitez que votre bagage à main aille en soute ?

L’étonnement m’empêcha de dire quoi que ce soit.

L’homme répéta :

— Si vous voulez, votre bagage peut aller en soute.

Je faillis pouffer.

Devant mon silence, j’eus droit à la traduction anglaise :

— If you want, your hand luggage can go in the hold.

J’éclatai de rire sous les regards badauds. Des kyrielles d’exclamations dansèrent la farandole en moi :

T’es vraiment une parano, ma pauvre fille ! Quel cinéma tu te fais ! Pas étonnant que ton cœur s’emballe et que tu te gaves de bêtabloquants ! Y avait pas de lézard, voyons, le mec voulait rien t’imposer.

Souriant aux anges, je marchai sous une pluie battante en direction de l’avion qui attendait une cinquantaine de mètres plus loin sur le tarmac. La tête inclinée contre le hublot, je suivis distraitement les différentes étapes du décollage. Le décès de Marcel n’était pas étranger à l’échauffement dont je venais de faire preuve à l’embarquement. Quelque chose dans la voix de Marie m’avait intriguée.

Tandis que l’eau ruisselait le long de mes cheveux embroussaillés, je laissai mes pensées s’endormir.

2 La souricière

M arie avait l’esprit préoccupé.

Si d’ordinaire discuter avec Louise soulageait ce qui lui comprimait le cœur, cette fois, il n’en était rien. Depuis l’annonce du décès de Marcel, elle restait fébrile. Ses nuits étaient agitées. Son âme, brouillée, comme absente à elle-même.

Attablée dans la salle des professeurs de l’Athénée royal d’Uccle 1, elle peinait à se concentrer sur les dissertations de ses élèves de terminale. Elle leur avait demandé de développer les liens existant entre la philosophie et la vie. La philosophie aide-t-elle à mieux vivre ? Tel en était le sujet.

Son métier d’enseignante, Marie l’exerçait avec passion. Elle mettait un point d’honneur à renouveler les matières, à s’emparer des approches les plus originales, à hisser son auditoire au-dessus de son niveau habituel. Elle ambitionnait moins de mettre toutes les intelligences au même diapason que de permettre à chacune d’elles de s’épanouir à sa façon. À chaque fleur de déployer sa corolle, disait-elle plaisamment.

Tandis que les textes s’alignaient sans grande singularité, elle se surprit à feuilleter ses propres pensées décousues.

Une étrange impression s’empara d’elle.

Une impression floue, indéfinissable.

En avait-elle seulement parlé à Louise ? Elle ne s’en souvenait plus.

Marcel… Marcel, si grand, si séduisant, si sûr de lui.

Elle, qui avait à peine dix-huit ans.

C’était un soir de décembre. Marcel et sa femme, confortablement installés dans l’existence bien que fraîchement bâtés d’un diplôme universitaire, l’avaient invitée à dîner. Cette invitation l’avait déconcertée, voire quelque peu troublée, étant donné que leurs parents respectifs étaient en froid depuis des années.

Elle n’avait pas cherché à se remémorer les raisons de leur discorde. Ce soir-là, elle s’en souciait comme d’une guigne de leur discorde. C’était pas ses oignons. Elle s’enorgueillissait juste du désir qu’on avait d’elle, se sentait satisfaite dans sa fierté, prête à abandonner l’ancienne génération à sa mystérieuse mésentente.

Bien sûr, elle aurait préféré que Louise fût en mesure de l’escorter, mais celle-ci préparait sa prochaine session d’examens à l’Institut de Sciences humaines appliquées où elle avait entamé une spécialisation en santé mentale. Pour dire vrai, elle n’en avait éprouvé aucune vive contrariété. Et très vite, la perspective de mener sa barque sans le chaperonnage de sa grande sœur l’avait remplie d’enthousiasme.

Avec son mètre quatre-vingt-douze et ses cent kilos, Marcel en imposait. Il dirigeait un luxueux cabinet de kinésithérapie dans lequel son épouse et deux ou trois collaborateurs – des hommes faits et expérimentés – travaillaient.

Une belle réussite sociale, comme on disait.

Une réussite appelant la révérence.

Une aide familiale substantielle, en vérité.

Perché au vingt-deuxième étage d’une tour dominant Bruxelles, l’appartement du couple faisait plus de deux cents mètres carrés. Richement décoré, l’endroit regorgeait de tapis d’Orient et de meubles d’époque. Près des larges fenêtres ornées de plantes exotiques disposées en haie, la vue était vertigineuse. L’arrière-cuisine abritait un grand nombre de bouteilles de vin tandis que la cuisine arborait une batterie de casseroles en cuivre savamment astiquées, rangées sur deux niveaux. Dans un des salons en enfilade, plusieurs méridiennes invitaient à la paresse sous des miroirs biseautés bordés de dorures. Des éclairages tamisés complétaient l’ambiance feutrée.

Point de vie monacale en ces lieux-là ! avait conclu Marie au premier coup d’œil.

Cette invitation avait flatté ses espérances de renouer avec ce cousin plus âgé, à l’esprit vif et aux allures assurées.

À l’avant-dernière dissertation, Marie quitta ses divagations pour lire attentivement :

La philosophie consiste à penser les grandes énigmes de la vie. Elle vise haut en s’étonnant de ce qui n’étonne plus. Elle s’efforce de regarder la mort en face et d’appréhender ce long sommeil sans songes avant qu’il se produise. Est-ce dire que la philosophie nous apprend à mieux vivre ? Rien n’est moins sûr. Réfléchir sans cesse à la fin reviendrait à se gâcher la vie. Les philosophes vivent-ils plus sereins ou meurent-ils plus sereins ? Qui peut le dire ? A-t-on déjà entendu la foule de leurs pensées avant qu’ils rendent leur dernier soupir ?

Le texte était d’excellente facture.

Une phrase faisait saillie : Il n’est pas certain que la philosophie nous apporte grand-chose. Il est toutefois possible qu’elle nous épargne pas mal.

Du Schopenhauer tout craché.

Marie se revit dans l’appartement de Marcel, si jeune, si belle, si confiante.

On la disait alors d’une beauté quasi angélique. Elle se demanda si elle aurait été capable d’écrire des lignes d’une telle maturité au même âge. Tout juste était-elle capable d’ânonner l’une ou l’autre maxime dont elle n’arrivait jamais à se souvenir du nom de l’auteur. À l’époque, elle s’en battait l’œil, du nom des auteurs ; seules les idées l’intéressaient.

À cinquante-sept balais, l’une d’elles lui revenait en mémoire : On n’est jamais aussi libre que lorsqu’on vit l’instant présent.

Vivre l’instant présent…

L’image de Marcel lui réapparut distinctement. Assis en face d’elle, il jouait les matamores. Il parlait haut et fort en vantant les qualités de ses spécialités culinaires relevées d’épices. Il riait bruyamment tandis que sa femme se faisait de plus en plus discrète. De temps à temps, la frêle épouse fixait sur elle un regard bienveillant comme pour conjurer toute intranquillité. Les mets se succédaient, fins et généreux. Le vin coulait à flots, faisant tourner les têtes. Émoustillé par l’odeur de chasteté qui émanait de la jeune fille qu’elle était, Marcel s’était érigé en précepteur, enchaînant les morceaux de musique classique. Ici, l’andante con moto de Schubert. Là, le rondeau des Indes galantes de Rameau. Des morceaux aussi envoûtants les uns que les autres.

— Tu connais les Variations pour violoncelle de Paganini ? lui avait-il demandé avec l’insistance de ceux qui aiment la bouteille. Hein ? Tu connais ?

Incapable de confesser son ignorance, elle avait masqué sa gêne en faisant bonne figure. Comment avouer qu’on ne sait pas quand on a dix-huit ans et qu’on s’est mêlé à des oreilles plus cultivées ?

Elle commençait à déplorer que Louise, sa sœur, sa complice, ne fût pas à ses côtés, car Marcel absorbait l’espace tel un papier buvard.

Dans la salle des professeurs où régnait une atmosphère sèche, Marie se remit à la besogne. Le texte sous ses yeux mettait en exergue des observations judicieuses. Le dernier alinéa lui arracha un sourire forcé.

Il livrait un sarcasme qu’elle jugea parfaitement convenir à la situation du moment :

Penser, n’est-ce pas le meilleur moyen de ne pas être heureux ? Bienheureux les pauvres d’esprit ! nous rappelle intelligemment la Bible.

Brillant élève ! conclut-elle.

À cette table où l’ogre la happait au passage, elle s’était retranchée dans le silence. À intervalles réguliers, il choquait son verre contre le sien à la santé de leurs retrouvailles tandis qu’elle entortillait ses longs cheveux blonds autour de ses doigts fins, une manie qu’elle avait gardée de son enfance lorsque les soucis la tiraillaient.

Un malaise inexprimable s’était installé en elle. Une chaleur âcre avait envahi sa poitrine. La pièce tanguait doucement. Tout semblait se dérouler sans elle, hors d’elle. Elle se promit de ne plus jamais boire d’alcool.

Quand Marcel augmenta le volume de la musique, elle vit le corps épais, mais agile sortir de sa tenue. Marquant le rythme avec la tête, il se mit à danser frénétiquement, presque grotesquement.

— T’as pas envie de te bouger le sang, toi ?

La buvant des yeux, il vint se planter derrière elle en continuant à gesticuler de façon désordonnée. Avec l’ample geste d’un artiste lyrique, il entreprit d’accompagner la cantatrice d’une voix profonde et puissante.

C’est qu’il chantait à ravir. Elle en ressentit un mélange d’émotion et d’indicible embarras.

— Et ceci, ça te dit quelque chose ? interrogea-t-il en se penchant vers elle.

— Vaguement, marmotta-t-elle, vissée à sa chaise.

— Maria Callas, voyons ! Maria Callas à Covent Garden. La habanera de Carmen. Un peu de culture, mademoiselle ! L’abc des grands opéras.

Elle fit un effort pour offrir un visage détendu.

Les choses prirent une mauvaise tournure quand les mains d’homme enserrèrent les menues épaules.

Marcel se colla contre elle, tout contre elle.

Il plaqua ses hanches contre son dos dans un contact appuyé avant de partir d’un rire de gorge inextinguible.

Le sexe durci se logea entre ses omoplates.

L’affreux danger la pétrifia.

La pomme qu’elle était, elle était tombée tête baissée dans les mâchoires d’un piège tel un petit animal traqué. Des rangées de dents métalliques s’étaient refermées sur la chair tendre, sûres de leur prise.

La voix mâle devint sucrée, douceâtre :

— Maintenant, je vais te faire découvrir quelque chose que tu ne connais pas, quelque chose d’extraordinaire.

Elle éprouva une sensation d’étouffement.

— Allons, allons, laisse-toi aller ! dit-il joyeusement, en la bousculant comme on bouscule une enfant. Tu es toute crispée, je ne vais pas te manger, qu’est-ce que tu crois ?

D’un hochement de tête, l’ogre indiqua à sa femme de changer le 33 tours. Celle-ci ne demanda pas quel disque mettre, elle le savait. Une musique s’éleva, grossière, désagréable, presque incommodante. Rien à voir avec le flot d’harmonie qui l’avait précédée. Toujours plaqué contre sa proie, l’ogre entonna à pleine voix un chant en allemand comme s’il eût été face à un public électrisé.

Transporté d’enthousiasme, il se pencha une nouvelle fois vers le visage blême tandis que la platine à bras tangentiel continuait à sonner la fanfare.

— Alors, qu’est-ce que tu en dis ? Tu aimes ?

Elle fit signe mécaniquement que oui.

Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

Riant de toutes ses dents, l’ogre lui caressa la joue d’un revers de main.

Sa femme avait disparu.

Il reprit d’un ton docte :

— Tu dis que tu aimes, que tu aimes… Mais sais-tu seulement ce que tu aimes, jeune fille ?

L’ambiguïté de la question ne lui échappa pas. Elle se détestait en train d’afficher ce sourire stupide.

Son sang affluait dans ses tempes.

Sa tête pesait des tonnes.

— Ce que tu aimes là, clama-t-il, c’est le Horst-Wessel-Lied, l’hymne du Parti national-socialiste des travailleurs allemands ! Cette marche m’emporte. Que de grandes choses ont été faites sur ce chant ! Il a charrié d’immenses espoirs, dont celui d’ensevelir les problèmes d’une nation entière. Der Tag für Freiheit und für Brot bright an... Die Knechtschaft dauert nur noch kurze Zeit ! Tu comprends un peu l’allemand, j’espère ?

Elle secoua la tête.

— Ah ! cette jeunesse, juste éprise de petite fleur bleue ! baragouina-t-il d’un ton moqueur. Tu as de la chance, ma belle. Avec moi, on quitte le registre des Ich liebe dich puérils, on hausse d’un cran. Écoute donc ceci : Le jour de la liberté et du pain arrive. La servitude va bientôt se terminer.

Elle était incapable de délibérer avec elle-même. Sa pensée était à l’arrêt. Son corps ne respirait plus.

Un souffle chaud lui traversa les cheveux.

— Nous avons les mêmes goûts, toi et moi, lui chuchota-t-il à l’oreille. Je vois que tu ne garrottes pas ton jugement avec des idées toutes faites, c’est bien. Je suis fier de toi, très fier de toi.

D’une main ferme, il lui tourna la tête, lui lécha les lèvres closes à petits coups répétés en poussant d’inquiétants grognements de satisfaction.

La brutalité des gestes la laissa sans réaction.

En une fraction de seconde, l’entourant de toutes parts, il la saisit à bras-le-corps pour la faire disparaître dans ses tentacules gluants.

Il pressa puissamment son bassin contre son corps paralysé en faisant de lents mouvements de va-et-vient.

Et de rire à en éclater.

Elle s’épouvanta de son membre avide de sang et de carnage.

Exsangue, elle était exsangue.

Elle n’avait plus de cri.

Il déboucla hâtivement sa ceinture et se déboutonna. Son large pantalon en flanelle grise tomba lourdement sur ses chevilles.

Son sexe érigé était pointé vers elle.

Un sexe énorme et violacé.

Au secours !

Au secours, Louise !

Elle eut envie de vomir.

Profitant de ce que l’ogre eût les pieds entravés, elle repoussa son siège avec force, bondit en direction de la porte d’entrée, bouscula l’épouse qui venait de surgir de la chambre pour lui barrer la route, se heurta à un coin de table, renversa un petit fauteuil en osier sur son passage, arracha son anorak au portemanteau, manqua de le déchirer.

D’un geste tremblant, elle fit sauter la chaînette de sécurité et quitta la souricière à toutes jambes, dévalant quatre à quatre les vingt-deux étages sans plus savoir comment. Ce soir-là, il ne s’était rien passé, mais il s’était tout passé.

Quand Marie rassembla les dissertations de ses élèves sur les tablettes étagées du bureau, elle fut prise de nausées et perdit connaissance quelques instants.

3 Biarritz, la Plage des Basques

L e récit que venait de me faire Marie au téléphone m’avait glacée. Jamais je n’avais eu vent de cette histoire sordide. J’avais l’impression d’être arrivée par le dernier bateau.

Assise sur la plage face à la mer pleine, j’étais restée muette d’émotion. Même l’air m’avait semblé cadenassé.

Comment n’avais-je rien perçu naguère ? Comment n’avais-je détecté aucun signe de malaise ? Pourquoi ne m’avait-elle rien raconté alors que nous étions comme l’ombre et le corps ? S’étaitelle tue par honte ou par culpabilité ? Les victimes, je le savais, ont parfois tendance à activer de tels procédés de retournement.

La mort de Marcel avait exhumé ce traumatisme insoupçonné, laissant cet épisode sinistre refaire surface. Si les psychanalystes sont coutumiers de ce genre de phénomène – qu’ils appellent le retour du refoulé –, j’en restais, pour ma part, complètement abasourdie.

Bien qu’ayant rencontré quantité de situations similaires au cours de ma longue carrière d’assistante sociale psychiatrique, je me sentais désarmée. J’avais la sensation de ne plus rien savoir, de ne plus disposer d’aucune expérience. J’imaginais avec effroi l’atmosphère trouble dans laquelle ma jeune sœur avait baigné, l’emprise que Marcel avait habilement exercée à son égard, le chaud et le froid qu’il avait soufflés pour la déstabiliser. Sous couleur de l’initier à la grande musique, il avait neutralisé un à un ses moyens de défense, avait étouffé toute possibilité de faire résistance. J’étais bouleversée par ce qui aurait pu se produire si elle n’avait été capable de s’enfuir, de trancher le nœud gordien comme le fit l’épée du roi Alexandre.

Si incroyable que cela puisse paraître, le souvenir de cette soirée était sorti de sa mémoire. Aux silences entrecoupant ses propos, à sa voix étouffée, parfois plaintive, je compris combien cette expérience, vieille d’une quarantaine d’années, l’avait abîmée.

À pas réguliers, je marchai en direction de l’église Sainte-Eugénie. J’avais besoin du paysage frais et riant du Port-Vieux. De loin, je constatai avec satisfaction que les commerces étaient fermés. Je me demandai quand les gens allaient cesser de dépenser pour penser. Ce luxe ostentatoire, ce goût du superflu, ces babioles qui ne servaient à rien, cette machine infernale qui égarait tant les têtes, pas de doute, on faisait fausse route.

Ce n’était pas le chemin le plus court pour arriver à la Plage des Basques. Cette promenade sinueuse bordée de vieux tamaris qui longeait l’océan en dégageant un enivrant parfum de verdure, je la connaissais sous toutes ses faces. Elle m’émerveillait sans perdre d’intensité.

Immédiatement après le Rocher de la Vierge et la fantomatique villa Belza au donjon néogothique, le même spectacle insolite apparaissait. La même joie de vivre éclatante jaillissait. Des dizaines de surfeurs venus du monde entier fourmillaient tandis que leurs camionnettes aménagées en logement de fortune s’alignaient le long du quai.

Des combinaisons de plongée retournées comme des gants séchaient sur les capots. Les portières ouvertes renvoyaient à une époque où les gens n’éprouvaient pas le besoin de s’enfermer au verrou. Cette faune heureuse marchait pieds nus, torse nu. On aurait dit une communauté paisible dans laquelle chacun laissait place à l’autre, allant et venant au rythme de la mer. La simplicité tranchait avec le snobisme des touristes russes et parisiens friands de sacs Hermès et autres frivolités.

La Plage des Basques était essentiellement réservée aux planchistes.

Il fallait consulter les horaires des marées, attendre que la mer eût été aspirée par l’horizon pour accéder à la plage. À peine y faisait-on quelques pas que l’on se retrouvait dans une vraie carte postale. D’un côté, des falaises lumineuses trouant le ciel et de l’autre, l’océan ourlé d’écume se déroulant à l’infini. Droit devant soi, la chaîne des Pyrénées enveloppée d’une brume transparente. Cette beauté éthérée, on aurait voulu l’effleurer des doigts, elle reculait au fur et à mesure qu’on avançait, tel un mirage.

Le désarroi de Marie ne me quittait pas. Était-ce un hasard si Marcel avait planifié cette invitation à la mi-décembre sachant que je n’accepterais pas d’interrompre mon temps d’étude pour l’accompagner ? Savait-il que nous ne soufflerions mot à quiconque de cette soirée étant donné que notre père nous en aurait assurément dissuadées ? Nous étions loin de soupçonner ce qui avait mis celui-ci en défiance contre Marcel. En ces temps-là, parents et enfants n’abordaient pas tous les sujets.

Tandis que l’océan vaporisait de l’embrun comme s’il en pleuvait, et qu’une agréable brise marine ébouriffait mes cheveux, je pris la décision de poursuivre ma flânerie jusqu’à la plage de Bidart.

J’avais besoin de me remuer. La balade aller et retour allait faire trois heures, peut-être quatre. Le soleil était chaud et enveloppant. La température de l’eau, exceptionnelle pour un mois d’octobre. Le sable fin sous mes pieds avait la douceur de la soie.

Quand l’idée totalement farfelue, insensée, me vint de reconstituer le parcours de Marcel, d’assembler les différentes pièces du puzzle en réunissant les éléments les plus disparates, y compris ceux qui choquaient le plus la raison, j’eus immédiatement l’impression d’être face à une porte verrouillée. J’eus conscience qu’il me faudrait compter les clous de la porte avant d’y mettre de la cohérence. Difficile de recomposer la trajectoire de quelqu’un quand ce quelqu’un n’est plus là, quand les principaux acteurs ont disparu de la scène. En dépit des embûches qui ne manqueraient pas de surgir, c’était pour moi comme une nécessité, une urgence. Dieu sait pourquoi, il me fallait retracer le chemin menant à l’abus. Il me fallait comprendre la genèse d’un tel comportement disruptif, d’une telle déviation, d’une telle infamie.

Mes relations avec Marcel avaient toujours été assez distantes. Je savais qu’il me trouvait de mauvais caractère, qu’il préférait les tempéraments plus conciliants à l’immodération dont je m’étais fait la réputation. Je n’étais qu’une tête chaude, bien trop fougueuse de nature pour éveiller sa sympathie.

De mon côté, je ne l’estimais pas davantage. Il avait tendance à se pousser du col en se croyant le premier moutardier du pape et cela irritait mes nerfs. Contrairement à ma sœur, je n’étais saisie en sa présence d’aucune admiration, d’aucune vénération.

Bien que nos parents respectifs se côtoyaient peu, les nouvelles se propageaient à grande vitesse. La famille était traversée par un courant de commérages que d’inusables courroies de transmission relayaient d’heure en heure. On se blaguait d’ailleurs souvent en la comparant à Radio France, tant les traits de ressemblance nous sautaient aux yeux.

Adolescentes, Marie et moi n’ignorions pas que notre papa gardait une profonde rancune à l’égard du père de Marcel, son beau-frère par alliance, mais plutôt que de nous interroger sur ces faits révolus, nous préférions de beaucoup suivre nos élans de cœur et de passion à la découverte de contrées autrement plus palpitantes. Le père de Marcel et consorts, c’était pour nous un lointain passé, presque une autre vie.

L’histoire remontait aux années soixante-dix. Nous vivions alors en Ardèche, dans une ancienne maison en pierre recouverte d’une vigne vigoureuse et entourée d’un jardin où abondaient fleurs sauvages et châtaigniers. Seuls des paysages sereins baignés de lumière avaient vu grandir les fillettes que nous étions.

Notre père officiait comme notaire dans le ravissant village de Bourg-Saint-Andéol, non loin de Vallon Pont d’Arc, un haut lieu de la préhistoire et du tourisme.

Les jours coulaient, doux et confortables. Tout serait resté paradisiaque si notre maman n’avait rêvé de la vie trépidante des grandes villes et surtout, si elle n’avait souffert d’être éloignée de ses parents vieillissants.

Il faut dire qu’au début de la Seconde Guerre mondiale, ceuxci avaient quitté la Belgique dans un exode épouvanté. Embarquant marmaille et effets de première nécessité, ils avaient pris part à ce long cortège de gens serrés d’angoisse. Dix millions de personnes jetées ainsi sur les routes en l’espace de quelques semaines.

En tant qu’ingénieur-conseil, notre grand-père avait accepté de présider à la construction de l’aéroport de Biarritz, une manière de faire vivre sa famille en la mettant à l’abri.

L’exode avait duré plus d’un mois.

Bien des années plus tard, affaibli par l’âge et la maladie, notre grand-père avait voulu ramener son épouse dans leur patelin d’origine, à quelques kilomètres de l’ancienne abbaye de Gembloux, plusieurs de leurs enfants ayant repris le chemin de leurs origines.

La mort dans l’âme, et après moult discussions dont la teneur nous avait échappé, notre papa avait fini par envisager la cessation de ses activités à Bourg-Saint-Andéol pour partir s’installer à Bruxelles et se rapprocher de ses beaux-parents.

Grâce à des contacts haut placés, le père de Marcel, lui-même à la tête d’une influente entreprise belge de produits chimiques, s’était engagé à lui dégoter un emploi en rapport avec sa position sociale.

En un temps record, il était parvenu à lui trouver un poste de responsabilité au sein de la Communauté européenne de l’Énergie atomique, appelée communément l’Euratom. Notre père en fut tout réjoui. L’affaire fut rondement menée, presque entièrement réglée à distance.

Avec un regret inavoué, il enclencha le processus de cession de son étude notariale, dont l’acquisition – il ne l’avait pas oublié – avait exigé maints et maints sacrifices matériels.

Une fois la famille débarquée en Belgique avec armes et bagages, il s’avéra que le poste élevé à l’Euratom n’était plus disponible pour lui. Le servile beau-frère, le pourvoyeur d’emploi, afficha un air désolé et s’embrouilla dans des explications peu convaincantes.

Pour notre père, la vie se brisa en deux comme une pastèque qui choit.

— Je suis navré, Jean. Mon ami dit que les choses lui ont échappé.

— Que les choses lui ont échappé ? s’insurgea notre papa, anéanti. Tonnerre de Dieu, c’est quoi ce coup de Trafalgar ? Ce type est un grand ponte de la CECA1. Ce n’est pas n’importe qui. Ce n’est pas un sous-fifre. Ce n’est pas quelqu’un qui n’a pas droit au chapitre. C’est un gars influent. Un grand ami à toi, en plus. Il avait toute ta confiance, non ?

— Exact.

— Alors, comment les choses auraient-elles pu lui échapper ? Est-ce que tu réalises le merdier dans lequel vous m’avez fourré, ma famille et moi ?

— Je suis désolé, Jean. Je ne sais pas quoi te dire.

— Ton ami m’avait donné sa parole d’honneur. Il m’avait certifié que la signature n’était pas pressante, qu’elle se ferait à mon arrivée à Bruxelles. Ah ! c’est qu’il m’a bien trompé avec ses airs de franchise. Il y a quelques semaines, il me passait encore un coup de fil pour me dire qu’on m’attendait avec impatience. Et maintenant, tu sais où il se trouve, ton ami ? Aux abonnés absents !

— Je suis désolé. Moi non plus, je n’arrive plus à le joindre.

Notre père ne cria pas haro sur le baudet. Il s’assit sur sa protestation furieuse. Lui qui réprouvait toute malhonnêteté, il ravala son indignation. Après plusieurs mois d’inactivité et de grande préoccupation financière, il fut contraint d’accepter un travail subalterne auprès d’une société d’assurance bruxelloise où on lui confia la gestion du service contentieux. Notre papa, au recouvrement des dettes…

De cette douloureuse rétrogradation, il ne dit jamais un mot. Comme il ne dit jamais un mot des cinq années de captivité passées dans un camp de prisonniers en Allemagne. Sans doute pensait-il qu’il vaut mieux supporter ce qu’on ne peut éviter ?

La seule chose qu’il nous concédait lorsque le temps était à la pluie, était un La Belgique, mes enfants, c’est ma seconde captivité ! Et nous riions, heureuses d’être à ses côtés, ignorant qu’il ne parlait pas des seuls phénomènes météorologiques.

Des mois et des mois plus tard, des explications à propos de cette affectation manquée se frayèrent un chemin jusqu’à lui. On lui révéla que la mère de Marcel n’était pas étrangère à ce gigantesque fiasco.

Cette femme envieuse et acrimonieuse, lui avait-on rapporté, n’avait pas supporté l’idée de voir son mari occuper un poste moins prestigieux que celui qu’il s’apprêtait à lui fournir. Gardant constamment les yeux rivés sur ce qui brillait, sur ce qui se trouvait au-dessus d’elle, elle convoitait pour son époux une position au plus haut rang.

On lui confessa aussi qu’elle nourrissait une jalousie maladive à l’égard de sa gracieuse petite sœur, notre maman.

Une fois ces révélations confiées à son silence, notre père refusa de s’engouffrer dans de vaines discussions. Il aimait notre mère, la savait très attachée à sa famille, ne voulait générer aucun conflit, aucun tiraillement, aucune prise de bec aux conséquences extrêmes.

Combien a-t-il souffert de cette offense ? A-t-il rêvé d’assouvir une vengeance ? A-t-il ourdi quelque revanche ? Nous n’en avons jamais rien su. Comment aurions-nous pu savoir qu’il se méfiait de Marcel pour des raisons étrangères à la félonie de ses parents ?

Rebroussant chemin vers la Plage des Basques, je croisai des couples de marcheurs équipés de chaussures de randonnées, de casquettes à visière et de sacs à dos.

Ils marchaient à un rythme soutenu, le regard fixe. Ils se ressemblaient comme des photocopies. Même allure, même démarche, même couleur de vêtements. Ces couples donnaient l’impression de marcher pour marcher, étanches à leur environnement. S’en tenaient-ils ainsi à leur routine où qu’ils aillent ?