Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Comment Samson Le Reste, un ex-flic désabusé dont le seul plaisir est de randonner sur les sentiers bretons, a-t-il pu se trouver embringué dans un festival de poésie où les victimes s’additionnent ? Qui peut en vouloir à ces doux rêveurs pacifiques, bardes du XXIe siècle ? Dans le petit port paisible de Sainte-Marine, entre rimes et rixes, il y a un espace vite franchi.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Successivement charpentier de marine, membre du ministère des Armées et d’un service interministériel, puis personnel de vie scolaire et convoyeur de véhicules, Alain Le Guyader est né à Lorient. Sa vie d’adulte l’a propulsé aux quatre coins de la France, ainsi qu’en Allemagne, en Afrique et en Asie, puis la Bretagne l’a rappelé. De ses activités professionnelles, naît aujourd’hui son inspiration romanesque. Son personnage fétiche est Samson Le Reste, ex-flic vivant à Quimper.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 362
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Cet ouvrage de pure fiction n’a d’autre ambition que de distraire le lecteur. Les événements relatés ainsi que les propos, les sentiments et les comportements des divers protagonistes n’ont aucun lien, ni de près ni de loin, avec la réalité et ont été imaginés de toutes pièces pour les besoins de l’intrigue. Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existant ou ayant existé serait pure coïncidence.
À mes enfants, Angélique, Jordan, Eva et Hugo.À Valérie.
Il est des instants où les planètes s’alignent. Certaines rencontres y contribuent.
Merci à Carl et à toute la “famille” des éditions Alain Bargain pour leur confiance.
Merci à vous, Jacqueline, Valérie, Yveline, Dominique, Axel, Patrick, François, mes fidèles relecteurs. Vous avez contribué à transformer la glaise de mes brouillons en amphores.
Je me dois aussi de remercier Franck, qui fut, dans une autre vie, le tout premier à me lire et à m’encourager.
PERSONNAGES PRINCIPAUX
Samson Le Reste, ancien policier, randonneur.
Bérénice, photographe, amie de Samson Le Reste depuis la fac ;
Cécile Le Cloanec, adjudante-cheffe de gendarmerie de la brigade de Pont-l’Abbé ;
Émile Le Garrec, médecin ;
Hervé Hamon, riche agriculteur ;
Mathilde Rocancourt, récitante ;
Rolf Schröder, ancien légionnaire ;
PERSONNAGES SECONDAIRES
Anne-Luce Le Tarouilly, récitante, clerc de notaire à Sizun ;
Auguste Dréaut, poète libre et libertaire ;
Delphine Galland, organisatrice du festival de poésie ;
Jean-Patrick Le Boédec, récitant ;
Halima Belkacem, récitante ;
Marie-Angèle Helegouarch, récitante ;
Marie-Ève Kerangouarrec, productrice de miel ;
Patrice Le Moing, chanoine Aubert, récitante ;
Pauline Le Thiec, héritière de l’agriculteur Paul Le Thiec ;
Sybille, compagne de Bérénice, son père est médecin légiste à Quimper ;
Vermont Lamberjack, récitant.
Dimanche en juillet – Deuxième jour du festival “Trente poètes, le combat des mots”
Hervé Hamon était satisfait de sa prestation. Cela n’avait pas été facile ! Malgré l’auditoire restreint par le manque de place dans la salle de travail de l’Abri du marin, il avait été écouté avec attention durant sa lecture et les applaudissements avaient été spontanés et nourris après sa dernière rime. Le trac des premières minutes n’était qu’un lointain souvenir et il était fier d’avoir su se décrocher suffisamment de son texte qui tremblotait entre ses mains quand il avait pris la parole. Visiblement, son auditoire composé d’une trentaine de personnes avait été captivé. Une très jeune femme du troisième rang ne l’avait pas quitté des yeux et avait affiché un sourire qui n’avait cessé de s’agrandir jusqu’au moment où elle s’était levée pour le complimenter. Il en avait profité pour lui glisser sa carte professionnelle, qu’elle avait acceptée avec un éclat coquin dans le regard.
En marchant à grands pas sur le sentier sablonneux du GR 34, histoire de reprendre ses esprits après le voyage magique sur les ailes de ses rimes, Hervé Hamon se félicitait d’avoir choisi la poétesse Anna Ropars. Il avait respecté à la lettre le règlement du festival, qui souhaitait, mais n’exigeait pas, que les récitants soient natifs du même lieu que l’artiste qu’il choisissait. Anna et lui étaient nés à Bolazec, petite commune rurale du Finistère centre. Cent quarante ans les séparaient, mais l’homme avait fait ce choix quand sa mère, qu’il venait d’aviser de son envie de participer au festival de poésie de Sainte-Marine, lui avait déclaré que l’artiste locale était l’une de ses lointaines aïeules.
Il avait, à ce moment-là, la certitude d’être sélectionné par la trentaine de spectateurs présents. Des onze autres récitants, seuls quatre d’entre eux pouvaient avoir fourni une prestation plus convaincante que la sienne.
Après avoir fait demi-tour pour revenir au port de Sainte-Marine qu’il avait quitté trente minutes plus tôt, Hervé Hamon reprit sa marche sportive, respectant la discipline quotidienne qu’il s’imposait quelles que soient les circonstances ou la météo. Mener ses activités d’exploitant agricole à la tête de l’une des plus grandes fermes de la région de Carhaix exigeait de lui une bonne santé morale et physique. Sa passion pour la marche était connue des agriculteurs de la commune, mais ce qu’ils ignoraient, c’est que, lorsqu’il était aux commandes de l’un de ses engins agricoles, il déclamait à haute voix des poèmes. Cette ferveur l’habitait depuis l’école primaire, mais il n’en avait jamais parlé à aucun de ses collègues, certain que le monde rural dans sa totalité allait « se foutre de sa gueule » en l’apprenant !
Peu après qu’il eut laissé sur sa gauche le corps de garde de Sainte-Marine, sur la piste étroite bordée de haies sur un côté, et de rochers agrippés par l’océan de l’autre, Hervé Hamon faillit se faire bousculer par une personne qui surgit face à lui. Il eut juste le réflexe de s’écarter. Son pied droit glissa sur le rebord du chemin. Il se rattrapa in extremis pour ne pas tomber sur la petite plage de galets blancs, deux mètres plus bas, et parvint à rétablir son équilibre. Tandis qu’il se retournait pour exprimer sa colère, il sentit qu’on le poussait violemment dans le dos. Il chuta et roula plus bas sur les pierres polies par l’océan. Sa tête frappa durement le sol.
L’individu qu’il venait de croiser descendit souplement sur les galets, s’approcha de l’homme au sol. Celui-ci avait les yeux ouverts, plissés par le soleil et la douleur.
— Dernier délai. Trente mille. Le dernier jour.
Hervé Hamon entendit les mots malgré son état de choc. Il tenta de lever un bras, sans succès. Le sang lui brouillait maintenant la vue. Il perdit connaissance juste au moment où il se rendait compte que cette voix ne lui était pas inconnue.
* * *
Pénélope de Rillec s’était réveillée tôt. Le léger roulis constant de l’océan faisait tellement partie de son existence qu’elle ne le percevait plus, et qu’il n’altérait en rien la qualité de ses sommeils. Elle quitta la couchette, se faufila sur le pont du voilier et regarda Sainte-Marine à moins de cinq cents mètres sur son bâbord, puis son regard se porta sur Bénodet à tribord. Elle avait jeté l’ancre pour la nuit tout près de l’îlot du Four à l’entrée de l’anse du Trez, et elle avait prévu de repartir à l’aube pour venir s’amarrer au port, deux kilomètres plus loin. Ce jour était celui où elle allait déclamer au fort de Sainte-Marine le texte qui lui avait valu en 2014 le prix Élise Bisschop, organisé en l’honneur des cinquante ans de la mort de la poétesse.
Vieux réflexe de navigatrice, elle s’empara de ses jumelles et fit un tour d’horizon côté mer, avant de revenir sur la côte. Elle parcourut des yeux la pointe Saint-Gilles à l’est, glissa doucement vers la pointe du Coq et passa sur l’autre rive de l’estuaire de l’Odet. À gauche du phare de Sainte-Marine, quelque chose attira son attention. Elle régla la focale. Une forme humaine était étendue sur le blanc aveuglant des galets. Elle émit un son de gorge inquiet puis zooma encore sur la silhouette. Au même moment, une ombre se matérialisa près de la première. Pénélope plissa les paupières et se concentra. Il y avait bien deux personnes : l’une allongée et l’autre qui se penchait sur elle.
Le reflet du soleil levant sur les lentilles fit réagir l’individu qui venait d’arriver. Il la fixa. Par réflexe, elle rabaissa vivement ses jumelles. Elle avait juste eu le temps de noter que l’intrus portait des lunettes sombres. Elle se raisonna, à cette distance, il ne pouvait rien lui arriver. Elle remit les verres devant ses yeux.
La personne se releva, jeta un dernier coup d’œil sur la forme étendue à ses pieds, un autre en direction de l’océan, puis fit demi-tour et escalada souplement les rochers. Arrivée sur le chemin poussiéreux, elle fixa le bateau une nouvelle fois et repartit en courant.
Interloquée, la navigatrice refit le point sur la forme allongée, toujours immobile. Elle s’apprêtait à chercher son portable pour prévenir les secours quand elle perçut un mouvement. L’individu se redressa très lentement, se tâta la tête, passa une main sur son visage qui apparut ensanglanté, puis, prenant appui sur un coude, il commença à se relever. C’était un homme, plutôt bien charpenté. Quand il fut en position verticale, qui sembla instable même à cette distance, Pénélope le vit faire quelques pas hésitants sur les galets et remonter en se mettant à quatre pattes, avant qu’il rejoigne le chemin et reparte en titubant en direction de Sainte-Marine.
La poétesse souffla, soulagée. L’homme pouvait marcher, il ne tarderait pas à trouver quelqu’un pour lui venir en aide. Elle le revit une minute plus tard, il passait devant le phare. Il s’arrêta, regarda longuement dans sa direction, puis disparut derrière les haies qui bordaient le sentier.
— Chasse cette image de ta mémoire, se reprit-elle, concentre-toi sur ton texte.
Elle fit chauffer la bouilloire, versa une cuillère de café soluble dans une tasse en aluminium, grignota quelques biscuits secs et commença à remonter l’ancre.
Lundi – Troisième jour du festival Trente poètes, le combat des mots
Le GR 34 n’était pas tendre pour le marcheur quadragénaire, et le sac à dos de quinze kilos qui le sanglait, constituant à la fois son gîte et son couvert, n’avait pas pour vocation de lui faciliter la tâche. Pas après pas, concentré sur le rythme et la position de ses pieds, levant le moins possible les semelles pour économiser ses forces à chaque mouvement, Samson Le Reste percevait avec acuité l’activité de chaque particule de son corps, et il n’était pas loin de ressentir le gonflement des soixante-quatorze muscles de ses membres inférieurs. Le souffle régulier, constitué d’une double inspiration par le nez et la bouche, et de deux expirations par la bouche, permettaient à l’homme de focaliser toute son attention sur la vie intérieure qui l’animait. Son cerveau, centré sur la seule dynamique de ses pieds, était en vigilance maximum. Il captait avec une acuité décuplée le son rauque des brodequins qui raclaient les petites pierres saillantes du chemin poussiéreux, le grincement de vieux portails des goélands qui jalonnaient sa route, et le grondement des vagues déferlantes qui aiguisaient les rochers du littoral, dix mètres plus bas.
Depuis quelque temps déjà, il avait inversé la position de son tee-shirt et de sa chemise. Le sous-vêtement imbibé de sueur, à l’origine porté contre la peau, était maintenant enfilé par-dessus la chemise, c’était peu esthétique, mais cela lui permettait de sécher. À la prochaine halte, il redonnerait à ses vêtements leur configuration d’origine. Cette astuce de randonneur lui avait été suggérée par l’un de ses amis, qui avait marché durant des mois en direction de Saint-Jacques-de-Compostelle.
Le vent qui caressait ou claquait son visage selon l’instant de la journée, l’odeur des champs de blé jaunis, la fragrance un peu âcre des buissons de baies sauvages, le parfum des femmes qu’il croisait et qui lui décochaient dans les yeux un « Bonjour ! » réjoui le ravissaient, lui l’ex-policier qui naviguait depuis quelques mois dans les abysses insondables de la dépression.
Il y avait bien longtemps que les sillons de transpiration qui naissaient à la racine de ses cheveux ne venaient plus irriter ses paupières : toute l’eau de son corps s’était évaporée malgré les gorgées qu’il s’accordait ponctuellement. Il en laissait couler de sa gourde une dizaine toutes les soixante minutes et en consommait le double toutes les deux heures, avalant dans le même temps quelques poignées de fruits secs après les avoir consciencieusement mâchés.
Marcher, s’arrêter sans poser le sac afin de ne pas déshabituer le corps de cette charge, repartir, s’octroyer une autre pause, s’asseoir parfois et regarder l’horizon dont les teintes parcouraient tout le spectre des couleurs. La monotonie de sa progression avait quelque chose de rassurant. Les milliers de minutes qui constituaient son existence d’homme que la vie avait chahutée s’égrenaient tels les chapelets du croyant.
Ses besoins quotidiens étaient primaires : boire, manger, se reposer. Ses joies l’étaient tout autant : marcher, se repaître de ce qui constituait son champ visuel, humer l’air marin et ses fragrances salées. Malgré la fatigue, et parfois l’épuisement qui le gagnait au terme des trente kilomètres qu’il effectuait quotidiennement, son visage marqué par le soleil et les efforts consentis avec un plaisir masochiste n’altéraient pas l’expression de bonheur qu’il offrait à tous ceux qu’il croisait. Après les premiers mètres de la grande marche thérapeutique venaient ceux qui devaient le conduire des confins du Morbihan aux limites des Côtes-d’Armor, en pointillant de la marque de ses pas le chemin des douaniers qui jalonnait le littoral atlantique et celui de la Manche, comme une frontière entre terre et mer.
Depuis son départ de Lorient huit jours plus tôt, Samson Le Reste jugea que l’heure était venue pour ses chevilles et ses mollets de bénéficier d’un répit. Il allait accorder à son corps fourbu et sec une pause à la prochaine étape. Un jour complet ne serait pas superflu, voire deux.
* * *
Le pont de Cornouaille est un trait d’union entre la rive gauche de l’Odet et sa rive droite. À l’est, la commune de Bénodet ; à l’ouest, celle de Combrit. En le franchissant, l’homme sentit que c’était ici qu’il allait donner à son organisme le reconditionnement nécessaire à la poursuite de ses efforts. Il s’arrêta pour consulter l’une des cartes IGN au 1/25 000e qu’il s’était procurées afin d’éviter d’avoir à se servir de son téléphone pour se géolocaliser, une manière prudente de ne pas épuiser trop vite la batterie de l’appareil. Il bifurqua à gauche peu après l’ouvrage d’art, direction plein sud et le petit village de Sainte-Marine.
Ce mois de juillet dispensait le chaud et le froid de manière équitable et il y aurait bien un camping ou un petit hôtel disposant encore de chambres disponibles, se dit-il en allumant son portable pour la première fois de la journée afin de connaître les possibilités locales d’hébergement.
Au camping “Le Hellès”, la réceptionniste à peine sortie de l’adolescence qui le renseigna lui trouva un emplacement pour poser une toile de tente légère.
— Combien de temps resterez-vous ?
— Une nuit, peut-être deux.
Samson avait remarqué la présence d’une piscine, cela détendrait ses muscles outrageusement sollicités.
— Si vous deviez y rester plus longtemps, cela ne poserait pas de problème, je n’ai pas de réservation en cours pour cet emplacement. Cela vous fera quatre-vingt-quatorze euros !
Elle avait annoncé le chiffre avec un sourire qui semblait être une récompense.
— Ah, ce n’est pas donné !
— C’est un quatre étoiles, Monsieur, et nous sommes en pleine saison !
La réceptionniste s’exprimait comme si elle était la propriétaire des lieux et le randonneur s’en amusa. Elle ajouta, comme sur le ton de la confidence :
— Les prix sont moins élevés après le mois d’août, mais là, vous avez de la chance, car c’est l’une des dernières places vacantes en raison du festival de poésie qui a commencé il y a deux jours.
— Un festival de poésie ! s’étonna l’homme. Il y a encore des poètes de nos jours ?
— La Bretagne est une terre fertile : Xavier Grall, Pierre-Jakez Hélias, Anjela Duval, énonça la jeune fille avec un sourire rendu étrange par les bagues qui ornaient sa denture.
Elle tendit à son visiteur un flyer sur lequel le titre prenait la moitié de l’espace : « Trente poètes, le combat des mots. » Le randonneur jeta un œil vague sur le texte d’une dizaine de lignes en se promettant de le lire plus tard. Il plia le document qu’il glissa dans une poche de son short, puis il sortit, consulta sa montre : 16 heures. Il avait le temps de monter sa toile : il suffisait de glisser les deux boudins gonflables qui se croisaient au centre de la partie supérieure pour assurer la rigidité de l’ensemble, et de fixer la base au sol avec des sardines. En moins de dix minutes, l’abri serait opérationnel ! Il était bien loin le temps des piquets en bois puis en aluminium que l’on encastrait les uns dans les autres et de la toile épaisse qui restait humide des heures durant après une ondée.
Après avoir déposé son sac à l’intérieur de l’igloo, il estima que son odeur de mâle devenait inconvenante et profita des douches, d’où il revint dix minutes plus tard avec la serviette autour de la taille. Il se contorsionna dans son espace privé exigu pour enfiler son unique tenue “de sortie”, constituée d’un short de toile beige qui lui arrivait juste au-dessus des genoux et d’une chemise infroissable bleu ciel dont il replia les longues manches sur les avant-bras, puis il troqua ses chaussures de marche contre des sandales de toile et se jugea fin prêt pour la découverte de Sainte-Marine. Depuis son arrivée, il n’avait croisé personne dans le quatre-étoiles, à croire que tous les campeurs étaient à la plage ou, plus improbable, au rendez-vous des poètes.
Quand il s’engagea entre les premières maisons du village, il prit conscience que son cerveau n’avait pas une seule fois brassé de sombres pensées durant cette journée. Les épreuves du passé commençaient à se dissoudre dans les limbes de son ancienne vie. Il eut juste une pensée pour la psychologue qui l’avait suivi quelques semaines après sa démission de la police, et il jugea que les dépenses en espèces que celle-ci lui demandait à chaque séance avec l’appétit d’un banquier suisse se justifiaient enfin.
Quinze minutes plus tard, Samson Le Reste descendait la rue de l’Odet en direction du port quand son attention fut attirée par la vitrine d’une galerie d’art. Une photographie, en particulier, déclencha sa curiosité : on y voyait un cheval blanc sur une plage, ses jambes antérieures enjambant les vagues déferlantes avec une impétuosité visible. Les cheveux de celui ou de celle qui le montait, agacés par un vent venu du large, flottaient tel un panache sombre à l’arrière de son cou, dégageant un profil altier et androgyne. Le randonneur se pencha pour détailler le cliché et son front heurta la vitrine. Il retira vivement la tête, comme pris en faute, quand une femme à la longue chevelure brune apparut juste derrière l’objet de sa curiosité. L’homme maîtrisa la stupeur qui venait de le gagner : il connaissait cette tête et, visiblement, son visage à lui n’était pas inconnu de celle qui lui décocha un grand sourire avant de disparaître pour se présenter aussitôt à la porte en levant les bras.
— Je ne rêve pas, c’est toi, Samson ?
— Bérénice ! Tu n’es plus à Paris ?
— J’y ai toujours ma galerie, mais j’expose également ici. Ça me fait plaisir de te voir ! Entre !
La quadragénaire était restée la tornade qu’il avait toujours connue. Elle enchaînait les actes, même les plus anodins, avec un dynamisme conquérant. Elle traversa la petite salle où étaient exposées ses œuvres et quelques sculptures qui n’étaient visiblement pas de son fait, puis elle se jeta carrément derrière un bureau, d’où elle sortit un siège pliant en évitant de justesse de faire tomber l’ordinateur portable qui se trouvait tout près d’une tasse de café qu’elle montra du doigt :
— Ça te dit ? J’allais justement en prendre un ! Oui ? Parfait !
Elle planta le siège devant Samson Le Reste, et disparut dans une pièce attenante où le bruit d’une machine broyant les grains se fit brièvement entendre.
Elle réapparut triomphante avec un gobelet de métal fumant.
— Un nectar des îles Malabar, annonça-t-elle, le bras tendu.
L’homme s’en empara. Ils s’assirent, lui sur le siège et elle sur le coin du bureau.
— Ça me fait tout drôle de te voir ici ! C’était quand, la dernière fois ? Il y a deux, trois ans ?
— Deux ans.
— C’est vrai, deux ans. Ton divorce venait d’être prononcé, tu venais d’emménager dans un studio dans le XVIIe. Les jours passent à une vitesse ! Pas trop dur de rebondir ?
L’ex-policier ne répondit pas, se contentant d’incliner la tête et de regarder son interlocutrice. Bérénice présentait depuis toujours une silhouette plantureuse qu’elle ne rechignait pas à valoriser et, quand elle croisa les bras, cela fit apparaître un peu plus le galbe de sa poitrine au-dessus du décolleté d’une robe qui la moulait avantageusement. Elle dit, avec une mimique attendrie :
— Tu n’as pas envie d’en parler, j’imagine.
— Pas vraiment.
Elle se leva, posa avec douceur la main sur l’épaule de son ami et le fixa de son regard couleur vert d’eau. L’air emprunté de son vieux copain l’attendrit et elle se relança avec verve en reprenant sa place sur le bureau.
— Je te comprends. Laissons de côté la noirceur de la vie. Que deviens-tu ? Où vis-tu ? Que me vaut la surprise de te voir ici avec tes allures de touriste bronzé ?
Il porta le café à ses lèvres, histoire de se donner le temps de réfléchir à une réponse qui ne fasse pas débat. Elle fronça les sourcils, avala une gorgée tout en le fixant intensément.
— Tu n’as pas vraiment une bonne mine.
— Je suis un peu fatigué.
Soudain, elle claqua simultanément les doigts des deux mains. Une volute de son parfum épicé accrocha les narines de l’homme. Elle venait de se relever.
— Ne me dis pas que tu es ici pour l’enquête !
Samson Le Reste sut à ce moment-là que son ancienne copine de la faculté de lettres ne savait rien de sa démission de la police. Il en était à se demander s’il allait lui en parler, il ne désirait vraiment pas revenir sur un passé qu’il commençait à peine à maintenir à distance, quand Bérénice continua sur le fil de sa pensée.
— Tu es là pour l’assassinat de la poétesse, c’est ça !
*
La responsable de la galerie d’art, Bérénice Galland, surfa pendant une bonne dizaine de minutes sur la vague de l’actualité locale. Après le relatif silence de ses marches quotidiennes sur le chemin des douaniers, la logorrhée de la femme étourdissait quelque peu Samson Le Reste ; il dut fournir un effort de concentration pour ne pas décrocher. Lui-même avait un peu perdu l’habitude des longues phrases, ce qui le fit rester muet et acquiescer de temps à autre quand elle s’interrompait quelques secondes en attendant visiblement des commentaires qui ne venaient pas. Pendant tout le déroulement de l’histoire, l’homme ne songea pas à lui dire qu’il n’était plus policier depuis plusieurs mois.
Bérénice ne s’était arrêtée dans sa narration qu’une seule fois, quand un couple de visiteurs, un homme et une femme âgés, s’était présenté et qu’elle l’avait poliment refoulé en précisant qu’elle devait fermer pour raison personnelle, apposant dans la foulée une pancarte « Fermé ! » sur la porte vitrée en la verrouillant d’un tour de clé.
Quand son portable sonna, elle consulta l’écran d’un air ennuyé, mais prit cependant l’appel en se justifiant : « C’est Marin, le sculpteur dont tu vois les œuvres ici, je dois lui répondre. » Elle se leva et se mit à arpenter la petite salle. L’ancien flic en profita pour consacrer des regards intéressés à tout ce qui s’y trouvait, s’arrêtant sur les photos de son amie et revenant sur celle où l’on voyait le couple cheval et humain dans les vagues. Sans qu’il l’eût entendue terminer sa conversation, Bérénice fut près de lui.
— Elle te plaît ?
— Oui. Je me demandais si le cavalier était un homme ou une femme.
Elle prit un air rêveur, sourit et lui posa à nouveau une main sur l’épaule, un geste dont il se souvint qu’il lui était familier. Bérénice avait toujours été très tactile.
— C’est Sybille, ma compagne. Nous sommes ensemble depuis deux ans. Elle vit ici, c’est pour cela que j’ai ouvert cette galerie à Sainte-Marine : la maison appartient à ses parents.
— Elle est très belle.
— La photo ?
— La cavalière. La photo aussi.
Ils se quittèrent peu après, car Marin le sculpteur allait rappliquer, et se fixèrent rendez-vous le jour même dans un café du port.
— Tu vas aimer, avait-elle dit, les amateurs de poésie s’y retrouvent chaque soir et parfois, la dive bouteille les désinhibe et ils déclament à qui mieux mieux. Je vais demander à Delphine Galland, l’organisatrice du festival, de nous y rejoindre. Tu pourras lui poser toutes les questions que tu veux.
Samson déambula le long de la petite anse qui constituait le port, où les cafés succédaient aux restaurants. Il voulut continuer à longer l’océan plus au sud, mais le littoral avait été confisqué par quelques propriétés privées. Il nota en consultant sa carte que le GR 34 reprenait cinq cents mètres plus bas et décida qu’il n’était pas utile de s’y rendre, car c’était le chemin qu’il devait emprunter après la courte pause qu’il s’accordait sur place pour continuer sa randonnée en direction de Douarnenez qu’il pensait atteindre en une semaine. Il prit place sur un vieux banc de bois devant le bureau du port et contempla Bénodet, à moins de trois cents mètres de l’autre côté de l’estuaire.
L’Odet, qui avait donné son nom à la ville, mêlait ici ses ondes à celles de l’océan Atlantique en se déversant dans l’anse du Trez. Son cheminement, commencé à Saint-Goazec soixante-trois kilomètres plus au nord dans les montagnes Noires, s’était enrichi de sept ruisseaux, dont deux d’entre eux, le Jet et le Steïr, l’avaient rejoint à Quimper. Si la préfecture du Finistère était le point de jonction des eaux ruisselantes des collines qui l’entouraient, l’anse de Penfoul était le point d’entrée nord du fleuve qui arrosait les rives de Bénodet et de Sainte-Marine.
Samson Le Reste mêlait dans sa contemplation l’observation des lieux et les éléments désordonnés que lui inspiraient les évènements relatés par Bérénice. L’histoire était assez confuse et il tenta d’ordonner ses pensées :
« Pénélope de Rillec, une poétesse présente au festival de la poésie, était morte la veille. Son corps avait été découvert au matin par Delphine Galland, l’organisatrice de l’évènement, qui l’avait rejointe à bord de son voilier amarré au port, où elle avait été invitée pour le petit-déjeuner. Selon le médecin que Delphine avait immédiatement appelé et qui avait rédigé le certificat de décès, la victime était décédée des suites d’un infarctus du myocarde. Delphine était une amie de Bérénice, et elle avait dépeint le docteur Émile Le Garrec comme un homme dont la réputation était douteuse, ivre dès le matin. Ce jour-là, il était dans un état d’ébriété très avancé lorsqu’il s’était présenté sur la passerelle du bateau.
— Delphine ne croit pas en la version du toubib.
— Pourquoi n’a-t-elle pas appelé les gendarmes ?
— Parce qu’elle pense qu’ils ne se seraient pas déplacés, ou qu’ils se seraient ralliés à l’interprétation de Le Garrec. Selon elle, une mort naturelle les arrangerait bien, car ça leur éviterait d’ouvrir une enquête en cette période estivale saturée d’interventions.
Samson avait tiqué. Il n’avait jamais assisté à un tel manquement professionnel de toute sa carrière, tant de la part des policiers que des gendarmes.
— Qu’est-ce qui laisse à penser à ton amie que Pénélope de Rillec a été assassinée ?
— Delphine est une ancienne infirmière. Selon elle, la mort était due à une embolie gazeuse provoquée par une injection d’air dans le sang.
— Qu’est-ce qui lui a fait dire ça ?
— La victime avait une trace de piqûre à la base du cou, au niveau de la carotide. Elle a noté également quelques traces de sang sur les lèvres.
— Le toubib n’a rien vu ?
— C’est ce qu’elle m’a indiqué.
— Et elle ne lui a rien dit ?
— Si, mais il l’a renvoyée “dans ses buts” en lui disant que si elle voulait prendre sa place, il la cédait volontiers.
— Le permis d’inhumer a été établi par la mairie ?
— Je ne sais pas.
Samson le Reste avait compris que son amie ne lui en apprendrait pas plus sur les circonstances de la mort de la femme, il lui faudrait attendre de rencontrer l’organisatrice du festival pour se faire une opinion.
* * *
Les billigs des crêperies ne refroidissaient pas en cuisine, quel que soit le moment de la journée, et les salariés intérimaires, les cheveux imbibés du parfum des krampouz*, présentaient toujours aux touristes la carte des menus avec le même sourire, qui en anglais, qui en allemand ou en espagnol. Les étudiants en job d’été en profitaient pour améliorer leurs connaissances orales des langues étrangères et quelques jeunes gens au pair retrouvaient avec force démonstrations de joie leurs compatriotes.
La terrasse du “café de la Cale” ne désemplissait pas et le personnel embauché en renfort pour l’été virevoltait des tables au bar et du bar aux tables sans discontinuer. Malgré l’intensité de la tâche, leur bonne volonté ne semblait pas fléchir depuis le début de l’été. Chacun sait que les jeunes Bretons sont pugnaces et que les activités estivales leur procurent parfois de quoi se loger ensuite quelques mois, afin qu’ils poursuivent leurs études ou se jettent dans la vie professionnelle.
— L’idée du nom du festival “Trente poètes, le combat des mots” m’est venue au cours d’une discussion avec Jean-Patrick Le Boédec, un vieil ami, poète amateur à ses heures, dont l’un des ancêtres combattit au cours de ce que l’histoire appelle Le combat des Trente, déclara Delphine Galland.
— Je ne sais pas si cet épisode évoque quelque chose à Samson, glissa dans un sourire Bérénice.
— C’est une bataille entre partisans des deux prétendants au duché de Bretagne, non ? répondit l’intéressé.
— Exact, reprit Delphine, l’organisatrice de la rencontre poétique. Après la mort de Jean III de Bretagne, son demi-frère, Jean de Montfort et sa nièce, Jeanne de Penthièvre, épouse de Charles de Blois qui se trouve être accessoirement le neveu du roi de France Philippe VI, se voient bien tous les deux poser leur auguste postérieur sur le trône vacant. En l’an 1351, soit plus de dix ans après la mort de notre duc Jean III, au lieu-dit le Chêne-de-Mi-Voie, un trou perdu entre Josselin et Ploërmel, deux équipes de fiers soudards se préparent à en découdre. Côté Jean de Montfort, nous avons le dénommé Richard Brambroch, un… – Delphine traça deux parenthèses en l’air avec les index de ses deux mains – : perfide Anglais… ou Richard de Brandenburg… – elle dessina à nouveau les mêmes signes – : un brutal Allemand. Les historiens ne se sont pas accordés là-dessus. Côté Jeanne de Penthièvre : c’est le fier – gestuelle identique – Robert de Beaumanoir ou Jean de Beaumanoir. Ici encore, les experts en la matière ne sont pas tombés d’accord.
Samson Le Reste et Bérénice appréciaient les explications de la responsable du festival de poésie et celle-ci, heureuse d’avoir son public séduit, continua son historique narration.
— Pour ouvrir les vannes au déferlement de testostérone de leur soldatesque et accessoirement régler sans trop d’effusion de sang leur différend, les deux fiers soldats s’accordèrent pour désigner chacun une trentaine de guerriers qui allaient s’étriper sur le champ de bataille. And the winner was : le sieur Beaumanoir ! Petit point de détail : le roi de France qui s’enlisait dans la guerre de Cent Ans, commencée en 1336, n’a pas levé l’un de ses petits doigts royaux pour régler ce problème de succession bretonne. Il faut dire que, à sa décharge, le brave souverain devait lutter à l’époque sur un autre front : la pandémie de peste noire.
Delphine applaudit discrètement et l’ex-policier esquissa un sourire.
— Pour en revenir au festival et aux références à son nom, reprit l’organisatrice, nous avons organisé une sorte de joute poétique entre les participants. Deux catégories de personnes s’affrontent amicalement : les poètes connus et reconnus qui s’expriment au fort de Sainte-Marine et les récitants occasionnels qui déclament des textes d’artistes anciens à l’Abri du marin.
— Pourquoi ce choix ? demanda Samson.
— Les places assises disponibles : une centaine au Fort, réparties dans les deux grandes salles, et une trentaine à l’Abri du marin dans la salle d’étude. Les poètes auraient davantage apprécié l’Abri du marin pour son emplacement au cœur du village, son esthétisme et sa vocation sociale, mais l’argument du nombre de spectateurs l’a emporté !
— Vous avez parlé d’une joute, est-ce à dire qu’il y a une compétition ?
— Tout à fait ! Pour mettre du piment au spectacle, un concours est organisé. Il ne concerne, cependant, que les récitants, car les poètes officiels ont refusé d’être plongés dans ce qu’ils appellent « la grande foire aux mots ». Enfin, pas tous, quelques-uns étaient disposés à jouer le jeu, mais la majorité s’y est opposée.
— Trop trivial pour eux !
— Tu as sans doute raison, Bérénice ! Pour faire simple : les amateurs doivent présenter une œuvre de l’un des auteurs qu’ils ont choisis. Le concours est organisé un peu comme les épreuves de sport collectif. Il y a ce que l’on peut appeler les huitièmes de finale, qui se sont déroulées samedi dernier, puis les demi-finales et l’épreuve ultime. Lors des huitièmes de finale, trente participants ont confronté leur talent durant cinq minutes chacun et le public en a choisi douze pour continuer à concourir. Pour le quart de finale, ces douze personnes se sont affrontées durant dix minutes et le public a voté pour six d’entre elles. Ces personnes-là vont accéder à la demi-finale, mais elles devront proposer des poèmes pendant vingt minutes, sanctionnées par l’avis des spectateurs. Les trois finalistes se livreront alors à un duel de mots mercredi prochain et chacun aura trente minutes pour déployer tout son talent. Il y aura une récompense pour le meilleur de ce trio.
— Si j’ai bien suivi, c’est après-demain qu’aura lieu la demi-finale, remarqua Samson Le Reste.
— Tout à fait, demain après-midi. Vous y serez le bienvenu. Mais si vous le souhaitez, vous pourrez vous rendre dès ce soir, à 21 heures, au fort de Sainte-Marine. Un poète renommé va y charmer son auditoire.
L’ancien policier acquiesça de la tête, puis le silence déploya quelques secondes son dais au-dessus du trio. La directrice du festival récupérait après sa prestation oratoire, la photographe visualisait quelques photographies des bateaux qui se balançaient mollement à moins de cinquante mètres devant eux, l’ex-policier détaillait, déformation professionnelle, les touristes qui passaient et repassaient dans la rue qui bordait le littoral devant eux. L’air chaud les effleurait comme un voile et les senteurs de la flore marine locale s’accrochaient aux volutes de la brise.
Samson hésitait à venir sur le sujet grave qui était à l’origine de leur rencontre sur cette terrasse. Cela lui rappelait trop son passé de flic et les chocs émotionnels à répétition reçus tout au long de sa carrière. À côté de ce traumatisme psychique, les coups donnés ou pris en pleine tête perdaient de leur importance. Ce fut sa vieille amie qui ramena tout le monde sur le plancher craquant de la réalité.
— Peux-tu nous reparler de la mort de la poétesse ?
Delphine mit un certain temps à s’exprimer, puis elle ramena vers le couple son regard, celui-ci semblait moins pétillant que quelques minutes plus tôt. Elle retouchait terre après un vol au-dessus des réalités du monde.
— Pénélope de Rillec. Je ne la connaissais pas avant que je la contacte pour le festival. J’avais parcouru sur Internet tous les articles concernant les récompenses attribuées dans le domaine de la poésie à des femmes ou des hommes d’origine bretonne ou qui avaient choisi de vivre ici, et comme elle était originaire de Bénodet, je ne pouvais pas la manquer. En 2014, le prix Élise Bisschop lui a été attribué. J’ai fait sa connaissance le premier jour de la manifestation. C’était une femme d’allure sportive, visiblement de bonne famille, le teint hâlé par les sorties en mer, très calme, très souriante.
— La poésie comme source de revenus, j’imagine que c’est insuffisant, souligna Samson.
— Effectivement. Généralement, les poètes exercent une autre activité plus lucrative, tout comme la majorité des écrivains. Pénélope était déléguée régionale des Scouts marins, la branche catholique du scoutisme.
— J’imagine qu’elle-même avait été scoute.
— Oui, et elle avait fait de la devise du mouvement « Chrétiens d’abord, scouts ensuite, marins enfin ! » sa ligne de vie. C’est ce qu’elle m’avait annoncé dès notre premier contact.
— Posséder un bateau de plaisance, c’est un signe extérieur de richesse, non ?
— Je ne sais pas quels étaient ses revenus, mais le bateau n’était pas à elle. Il appartenait au mouvement scout, elle l’avait juste emprunté pour la durée du festival pour ne pas avoir à payer une chambre d’hôtel.
— Vous m’aviez dit qu’elle était de Bénodet. Elle n’avait pas de famille ou de parent pour l’héberger ?
— Elle n’a pas évoqué le sujet.
— Autre question, si vous le permettez.
— Je vous en prie.
— Vivait-elle seule ?
Samson Le Reste prit conscience que la série d’interrogations qu’il venait d’émettre ressemblait fort à un interrogatoire et il en conçut une certaine gêne.
Le passé ne devait pas phagocyter sa vie actuelle. Cependant, cela ne sembla pas choquer son interlocutrice, qui répondit naturellement.
— Je n’ai pas évoqué avec elle sa vie privée, et elle ne m’a pas parlé d’un éventuel compagnon. J’ai juste remarqué qu’elle ne portait pas d’alliance au doigt.
— Peux-tu dire à Samson ce que tu m’as raconté à propos du diagnostic du docteur Le Garrec ? intervint Bérénice.
Delphine narra alors avec moins de passion qu’elle n’en avait manifesté jusqu’à présent les circonstances de sa découverte. Ses mains étaient jointes sur la table en fer, jouant parfois avec le verre vide de sa boisson gazeuse. Son regard allait lentement, mais régulièrement, de la femme à l’homme face à elle, ce que Samson jugea perturbant. En complément de ce que la photographe lui avait dit peu avant, l’ex-policier apprit que le permis d’inhumer n’avait pas encore été établi.
— Selon vous, la cause du décès pourrait ne pas être naturelle ? Bérénice m’a parlé de la présence de sang dans la bouche.
— Oui.
Elle marqua un temps d’hésitation, semblant rassembler ses souvenirs.
— Mais c’est surtout la trace d’une piqûre au cou qui m’a intriguée. J’ai eu l’occasion d’intervenir à la suite d’un décès d’une personne qui présentait les mêmes symptômes lorsque j’étais élève infirmière à l’hôpital. Elle avait été l’objet de violences quelques jours avant de la part de son compagnon, et le médecin qui l’avait autopsiée avait mentionné qu’une injection létale lui avait été administrée peu avant sa mort.
— Avec pour conséquence une embolie pulmonaire mortelle, ce que vous soupçonnez, conclut Samson.
— Oui.
— Si le médecin n’a pas voulu demander une autopsie, n’est-il pas de votre devoir de faire part à la police ou aux gendarmes de vos doutes ?
— Oui, j’y ai réfléchi. Mais cela ne changera rien pour elle et aura un terrible impact sur le festival. C’est le premier de ce type que j’organise et j’y ai investi beaucoup d’énergie et d’argent. Je crains que tous les artistes présents et les amateurs de poésie quittent les lieux si les gendarmes commencent à y traîner.
Samson garda pour lui la répartie qui lui venait : « Un assassin côtoyait potentiellement ces gens-là, ce qui était de nature plus inquiétante que la présence de quelques militaires. »
* * *
« Quand, à la nuit, rôdent les loups, le jour nubile ne s’en repaît.
De l’acier bleu et des fouets fous coulent les suints de l’imparfait.
Cris galvaudés, souffle libéré, mots lacérés, ma liberté ne se pourfend de nul doute.
Et des aciers damasquinés, je n’attendrai qu’une déroute. »
Samson était adossé au mur épais de l’une des grandes salles du fort de Sainte-Marine, habituellement consacrée aux expositions de peintures, et dans laquelle une cinquantaine de témoins subjugués assistaient aux envolées lyriques du poète libre et libertaire Auguste Dréaut, 60 ans et la panse avantageuse. L’homme aurait pu prétendre être Georges Brassens, nul n’en aurait douté. Il en avait la stature de gorille, la chevelure épaisse poivre et sel et la moustache gauloise. Seuls le col Mao de sa chemise grise et le jean large de la même couleur tombant sur des brodequins marron détonnaient.
Il y avait en ce représentant du genre “partisan de l’anarchie” la gouaille de Gavroche, les tics faciaux de Léo Ferré et la force de persuasion de Lino Ventura. Un cocktail intéressant, jugea l’ex-policier. Il consacrait plus de temps à l’étude du personnage qu’au décryptage de sa prose. L’alignement hasardeux des mots, selon le logiciel de Samson, devenait de plus en plus abscons à mesure que les minutes glissaient. Il y avait maintenant pas loin d’une heure que l’homme pérorait, pardon, que l’artiste vivait sa transe. L’ex-flic, malgré ses tentatives, restait hermétique à l’art oral quand il s’exprimait par la voix sacrée des poètes patentés. Le public, lui, ne buvait pas les mots de l’orateur, il pressait le raisin pour en extraire tout le moût et s’en gargariser.
L’attention du randonneur se porta sur les spectateurs. Les profils allaient du couple en vêtements amples indiens à l’agrégé de philosophie, en passant par quelques femmes aux cheveux rouge pompier dont les lobes d’oreilles ressemblaient au chemin de ronde des forteresses médiévales. S’y ajoutait une dizaine de retraités bronzés en tenue de croisière qui échangeaient des regards approbateurs avec des familles “bon chic bon genre” directement venues de la riviera bretonne ou du golfe du Morbihan. Au grand étonnement de Samson, un religieux en bure couleur chocolat au lait se tenait au dernier rang et semblait se délecter du miel qui coulait des lèvres de l’élu, là-bas, contre le mur de pierre. Nul, dans cette assemblée, ne présentait l’apparence d’un tueur ou d’une tueuse, mais Samson était sans illusions : les criminels les plus pervers affichaient parfois en public le sourire et l’innocence du bon père de famille ou de l’aimable voisine. Samson allait discrètement s’éclipser quand il perçut une présence nouvelle près de lui. Il ne chercha pas à voir tout de suite la nature de l’individu qui venait de pénétrer dans son espace proxémique ; l’odeur qui s’en dégageait suggérait le parfum du mâle velu en été. La déclaration qui s’ensuivit lui confirma son diagnostic.
— Ennuyeux, non ?
Sans se détourner, l’ex-policier se montra neutre, il n’était pas là pour entamer une polémique.
— Je ne suis pas bouleversé par ces rimes.
Un rire discret vint de la personne à ses côtés.
— Façon polie de dire que c’est mauvais.
Le randonneur regarda l’homme, qui devait mesurer facilement plus de deux mètres et, en lui passant juste devant, dit :
— Veuillez m’excuser, je dois m’en aller.
— Je crois que je vais faire comme vous !
Une demi-heure plus tard, à la terrasse du “café du Port”, Samson connaissait l’état civil du quidam – qui devait déclarer plus de cent vingt kilos sur la balance –, sa profession, et les raisons de sa présence au festival.
— Rolf Schröder, ancien légionnaire, 50 ans, descendant d’un poète allemand amoureux de la Bretagne !
Dès leur sortie commune de la salle sous l’œil courroucé d’une partie du public, l’homme s’était présenté avec une rigueur toute militaire.
— Je suis un déclamant et j’ai lu un poème de Yeun Ar Gow, avait-il rajouté.
À la deuxième pinte de bière, il jugea nécessaire d’expliquer pourquoi il avait choisi un texte de Yeun Ar Gow.
— J’ai fait deux lectures, la première en huitième de final, et celle d’aujourd’hui durant les quarts de finale, mais je n’ai pas été choisi par les spectateurs pour continuer. Peut-être à cause de mon accent. Peut-être que l’on ne comprenait pas tout ce que je disais et c’est vrai que, parfois, je me trompais en prononçant certains mots et que je butais sur d’autres. Les autres récitants m’ont dit que ce que je lisais, ce n’était pas de la poésie, juste un témoignage. J’ai été très déçu. Je ne lis pas très bien le français, mon père et ma mère ne parlaient qu’allemand à la maison, mais j’aimais beaucoup les descriptions de la Bretagne que me faisait mon grand-père. Je suis aussi venu souvent en vacances chez lui, à Pleyben, quand j’étais enfant. Je n’étais pas un très bon écolier en Allemagne et je n’ai pas trouvé de travail intéressant quand je suis devenu un homme. C’est pour ça que je me suis engagé dans la Légion étrangère française, pour que l’on me donne la nationalité après la durée de mon contrat d’engagement. Je suis content aujourd’hui d’être Français.
Une troisième pinte plus tard, Rolf se montra encore plus volubile et il se remit à parler de Yeun Ar Gow et surtout des conditions qui avaient permis à celui-ci et à son grand-père de se rencontrer durant la Seconde Guerre mondiale.
