Scènes de la vie de Bohème - Henri Murger - E-Book

Scènes de la vie de Bohème E-Book

Henri Murger

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Beschreibung

Dans "Scènes de la vie de Bohème", Henri Murger dresse un tableau vibrant de la vie des artistes et intellectuels parisiens au début du XIXe siècle. À travers une série de récits liés, il explore les joies et les peines de la bohème, oscillant entre l'aisance et la misère, tout en utilisant un style réaliste et lyrique qui reflète les courants littéraires de son époque, particulièrement le romantisme et le réalisme. Ce livre, qui dépeint un Paris à la fois chaleureux et cruel, met en lumière la quête de la liberté et la fragilité des idéaux. Henri Murger, poète et dramaturge, a lui-même expérimenté la vie bohème dans les cafés et ateliers de Montmartre, où il a côtoyé des artistes en quête de reconnaissance. Cet environnement artistique a nourri son écriture et lui a permis d'observer les relations humaines avec acuité, transposant ses propres expériences dans un récit accessible, mais profondément empreint d'émotion. Son œuvre a longtemps résonné comme un écho de la lutte artistique et sociale de son temps. "Scènes de la vie de Bohème" est un incontournable pour quiconque s'intéresse à la dynamique culturelle de Paris et à la condition humaine. La finesse des descriptions et l'authenticité des personnages rendent ce récit poignant et éclairant, faisant de ce livre une lecture essentielle pour apprécier les défis des artistes et la beauté de leurs aspirations. Dans cette édition enrichie, nous avons soigneusement créé une valeur ajoutée pour votre expérience de lecture : - Une Introduction succincte situe l'attrait intemporel de l'œuvre et en expose les thèmes. - Le Synopsis présente l'intrigue centrale, en soulignant les développements clés sans révéler les rebondissements critiques. - Un Contexte historique détaillé vous plonge dans les événements et les influences de l'époque qui ont façonné l'écriture. - Une Analyse approfondie examine symboles, motifs et arcs des personnages afin de révéler les significations sous-jacentes. - Des questions de réflexion vous invitent à vous engager personnellement dans les messages de l'œuvre, en les reliant à la vie moderne. - Des Citations mémorables soigneusement sélectionnées soulignent des moments de pure virtuosité littéraire. - Des notes de bas de page interactives clarifient les références inhabituelles, les allusions historiques et les expressions archaïques pour une lecture plus aisée et mieux informée.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Henri Murger

Scènes de la vie de Bohème

Édition enrichie.
Introduction, études et commentaires par Adam Chauvet
EAN 8596547449256
Édité et publié par DigiCat, 2022

Table des matières

Introduction
Synopsis
Contexte historique
Scènes de la vie de Bohème
Analyse
Réflexion
Citations mémorables
Notes

Introduction

Table des matières

Entre la ferveur de créer et l’âpreté de survivre, la bohème mesure chaque rêve au prix du froid et du pain. Scènes de la vie de Bohème, de Henri Murger, est une chronique de mœurs faite de récits à épisodes, ancrée dans le Paris des mansardes, des cafés et des quais. Parue d’abord en feuilleton puis réunie en volume au milieu du XIXe siècle, l’œuvre fixe une silhouette de la jeunesse artistique urbaine. Sans intrigue unique, elle propose des scènes saisies sur le vif, où le quotidien des ateliers et des chambres haut perchées compose une cartographie sensible de la création en pauvreté.

Le cadre, essentiellement parisien, épouse les marges du Quartier Latin et des rues populaires, où l’hiver devient un personnage et le loyer une menace. Murger assemble une mosaïque de vignettes autonomes qui, l’une après l’autre, dressent un portrait collectif. La voix du narrateur, alerte et discrètement ironique, glisse du sourire à l’émotion contenue. Le style, vif et imagé, ménage une place aux dialogues rapides, aux détails de gestes, aux notations d’ambiance. La lecture est fluide, fragmentée sans être dispersée, portée par une énergie qui préfère l’instant saisi à la longue démonstration, et par une tendresse lucide pour ses protagonistes.

Le livre suit un petit cercle de jeunes gens décidés à vivre de l’art, entre plume, pinceau et musique, sans autre capital que leur talent et la camaraderie. Leur horizon immédiat s’écrit en dettes, en repas improvisés, en esquisses avortées ou fulgurantes, en rencontres qui relancent l’espérance. À chaque épisode, un incident ordinaire — une facture, une commande, un déménagement — révèle une manière d’habiter la ville et d’aménager la pénurie. Cette prémisse simple ouvre sur une expérience de lecture tour à tour comique et mélancolique, attentive aux gestes infimes qui fondent une dignité, même lorsque tout manque.

Scènes de la vie de Bohème met en lumière des thèmes qui traversent les âges: l’amitié comme rempart, la fierté face à l’adversité, la tension entre vocation artistique et impératifs matériels. La ville n’est pas seulement un décor; elle devient une épreuve, un atelier à ciel ouvert, une muse parfois inaccessible. Murger montre comment la liberté s’invente dans l’ingéniosité, dans le partage et dans l’acceptation des renoncements. La précarité n’y est ni romantisée ni réduite à une statistique: elle structure les choix, fragilise les sentiments, exalte les élans. Ces lignes de force donnent à l’ouvrage une portée qui dépasse son époque.

Pour un lecteur d’aujourd’hui, le livre résonne par sa lucidité sur les métiers créatifs et la vie urbaine sous contrainte. On y reconnaît la précarité de l’indépendance, l’économie du bricolage, l’importance des réseaux d’entraide, autant de réalités contemporaines. La narration refuse les discours édifiants; elle préfère des scènes concrètes, où l’humour dénoue la détresse sans l’ignorer. Cette honnêteté, jointe à une écriture claire et nerveuse, confère à l’ensemble une fraîcheur durable. Loin d’un manifeste, l’ouvrage propose une éthique du quotidien, faite de courage obstiné, de partage, et d’une attention aiguë aux instants de grâce.

Scellée au moment où Paris façonne un imaginaire moderne, l’œuvre a nourri la figure de la bohème qui irrigue la littérature et les arts. Sa diffusion a dépassé le livre, inspirant le théâtre et, plus tard, une célèbre transposition lyrique de Giacomo Puccini. Si ces avatars ont fixé des images durables, le texte de Murger conserve sa singularité: il demeure une observation patiente des gestes modestes et des solidarités fragiles. Cette filiation culturelle explique que l’ouvrage soit souvent lu comme une origine, mais son intérêt tient aussi à sa précision concrète, à ses situations, à son regard compatissant.

Entrer dans Scènes de la vie de Bohème, c’est adopter le rythme de séquences brèves qui éclairent, par touches, une condition partagée. Le lecteur y trouvera une alliance rare de vivacité et de retenue, où la joie est tangible sans masquer les angles vifs de l’existence. On rit, on s’attendrit, on s’arrête sur un détail de lumière ou de geste, et l’ensemble compose une mémoire de la jeunesse qui se cherche. Par sa justesse et sa simplicité maîtrisée, le livre demeure un compagnon de route: il rappelle ce que coûte et ce que vaut, toujours, le choix de créer.

Synopsis

Table des matières

Scènes de la vie de Bohème, d’Henri Murger, publié en volume en 1851 après une parution en feuilleton au cours des années 1840, assemble des épisodes situés dans le Quartier latin. Par une écriture alternant esquisse réaliste et trait satirique, le livre suit des jeunes artistes qui affrontent la pauvreté tout en revendiquant une liberté de vie et de création. Loin d’un récit linéaire, l’ensemble compose une suite de scènes liées par des personnages récurrents, dont les amitiés, les amours et les débrouilles font ressortir les tensions entre idéal esthétique et nécessité matérielle, dans un Paris où l’hiver, le loyer et la faim deviennent protagonistes.

Le noyau du livre est un groupe d’amis: Rodolphe, poète, Marcel, peintre, Schaunard, musicien, et Colline, philosophe. Ils partagent des mansardes glaciales, des repas improvisés et des ruses pour différer le terme ou amadouer le propriétaire. Le quotidien oscille entre insouciance bravache et calcul d’épicier, chacun transformant le manque en matière d’invention. Les scènes s’attachent aux petits événements – un vêtement mis en gage, un dîner miraculeux, un manuscrit troqué – qui révèlent une économie de survie. L’œuvre montre comment l’esprit de troupe soutient les vocations individuelles, tout en soulignant que l’inspiration se nourrit autant de privations que d’illusions.

Au fil des scènes, Murger définit une morale bohème à rebours des normes bourgeoises. La gloire rêvée vaut crédit, le présent se vit au jour le jour, le confort cède devant la sociabilité et le trait d’esprit. Les saisons règlent la trajectoire: l’hiver éreinte, le printemps ragaillardi promet commandes et flirts, l’été disperse, l’automne ramène les comptes. Les personnages codifient la générosité comme une dette sacrée, mais l’amitié connaît ses ombres, minée par l’orgueil et le dénuement. L’auteur, sans condamner ni idéaliser, met en balance héroïsme de pacotille et dignité tenace, et fait de la bohème un choix autant qu’une contrainte.

Les amours forment l’autre fil rouge. Rodolphe s’éprend d’une jeune ouvrière nommée Mimi, tandis que Marcel vit une relation orageuse avec la brillante et volage Musette. Ces liaisons, tendres ou exaspérées, sont sans cesse négociées au prisme de l’argent, du temps consacré à l’art et du besoin de reconnaissance. La jalousie, le charme de la nouveauté, les absences prolongées et les retours théâtraux composent une chorégraphie affective où chacun teste ses limites. Murger observe les protagonistes avec ironie compatissante, montrant comment l’idéal amoureux nourrit l’inspiration et comment la précarité matérielle ronge la confiance, sans trancher en faveur d’un modèle durable.

Sur le plan professionnel, l’ouvrage détaille les rapports ambigus avec le marché de l’art et des lettres. Les bohémiens sollicitent ateliers, éditeurs et salons, oscillant entre méfiance envers la commande et acceptation d’emplois alimentaires. Quelques succès d’estime éveillent l’espoir, mais la plupart des gains sont aléatoires, soumis aux modes et aux intermédiaires. Murger croque le microcosme journalistique et les mécènes opportunistes avec un sens aiguisé de la satire, sans nier la compétence ni la sensibilité de ses héros. L’éternelle question affleure: jusqu’où marchandiser son talent sans en dissoudre l’élan? Le livre privilégie le constat concret plutôt que la thèse.

La souffrance sociale n’est pas esquivée. La maladie, souvent liée au froid et au surmenage, plane sur plusieurs figures; l’hôpital et l’assistance deviennent des horizons familiers. Les expulsions, la faim, les ruptures d’approvisionnement rappellent la fragilité extrême d’existences sans réserve. Quelques épisodes déploient une solidarité concrète, où l’un renonce à une opportunité pour nourrir les autres, où un objet précieux est sacrifié sans regret apparent. Murger met à nu les effets d’une ville indifférente autant qu’aimantée, et montre comment la comédie du panache se fissure au contact du réel. Les sentiments, eux aussi, sont frappés par ce climat d’insécurité.

Par son mélange de documentaire et de roman, Scènes de la vie de Bohème a fixé un mythe moderne, largement repris ensuite, notamment par des adaptations théâtrales et lyriques. Sa portée tient à l’équilibre entre observation sociale, comique de situation et mélancolie, qui donne visage à la condition créatrice précaire. En suivant des destins intermittents sans conclure par un verdict, Murger propose une méditation sur la valeur de l’art, la force des affinités et le coût des choix de liberté. L’ouvrage demeure une référence lorsqu’il s’agit de penser la jeunesse artistique, ses mirages et ses ressources, à Paris et au-delà.

Contexte historique

Table des matières

Scènes de la vie de Bohème s’inscrit dans le Paris des années 1830-1840, entre Monarchie de Juillet et débuts de la Deuxième République. Le cadre est surtout la rive gauche et le Quartier Latin, pôle d’étudiants, d’ateliers et de mansardes bon marché. La ville n’est pas encore transformée par les grands travaux haussmanniens (lancés en 1853) et compte déjà plus d’un million d’habitants en 1846. Les infrastructures demeurent inégales, l’insalubrité favorise les épidémies, dont le choléra frappe en 1832 puis 1849. Ce milieu urbain dense, souvent précaire, structure la sociabilité, la mobilité et les horizons des jeunes artistes et écrivains décrits par Murger.

Le système artistique parisien repose alors sur des institutions hiérarchisées. L’École des Beaux-Arts forme peintres, sculpteurs et architectes, tandis que le Conservatoire de Paris encadre musiciens et chanteurs. L’Académie des Beaux-Arts et les jurys du Salon officiel décident en grande partie de la visibilité, des commandes publiques et des carrières, couronnant les meilleurs par des distinctions comme le Prix de Rome. Les universités de la rive gauche, dont la Sorbonne et le Collège de France, irriguent un monde étudiant actif. Cette organisation favorise les réseaux et l’orthodoxie esthétique, laissant beaucoup de jeunes talents à l’écart des protections et débouchés.

Le paysage médiatique change rapidement. Des quotidiens à bas prix comme La Presse (1836) et Le Siècle popularisent le feuilleton, offrant un débouché aux récits brefs et aux chroniques de mœurs. C’est dans cette presse que Murger fait paraître ses Scènes, notamment dans Le Corsaire-Satan entre 1845 et 1849, avant l’adaptation théâtrale avec Théodore Barrière (1849) au Théâtre des Variétés et la publication en volume chez Michel Lévy (1851). Les allers-retours entre scènes de journaux, planches de théâtre et livre imprimé reflètent des circuits professionnels instables, où succès critique, paiements à la ligne et réputation se disputent la survie matérielle.

Le contexte politique pèse sur la vie culturelle. Après la révolution de 1830, la Monarchie de Juillet cherche un équilibre entre libertés et ordre, mais les lois de septembre 1835 restreignent sévèrement la presse et la caricature. Les étudiants du Quartier Latin restent actifs dans les mobilisations. En 1848, la chute du régime à Paris, la proclamation de la Deuxième République et l’effervescence des clubs et journaux élargissent brièvement l’espace public, avant le reflux conservateur. Cette alternance d’ouverture et de contrôle, de promesse et de désillusion, nourrit chez les jeunes auteurs une conscience aiguë de l’instabilité sociale et professionnelle.

Les années 1846-1847 connaissent une grave crise économique, aggravée par de mauvaises récoltes, la hausse du prix du pain et le chômage urbain. À Paris, l’afflux de provinciaux accroît la concurrence pour les petits emplois. Les “grisettes”, ouvrières du vêtement ou de la broderie, incarnent une jeunesse laborieuse soumise à des salaires irréguliers. Le Mont-de-Piété, établissement public de prêt sur gage, sert de filet de secours quotidien. En 1849, la création de l’Assistance publique–Hôpitaux de Paris rationalise la gestion hospitalière, mais l’accès aux soins reste inégal. Ce contexte de précarité alimente l’attention portée par Murger aux moyens de subsister.

Une culture urbaine foisonnante encadre cependant la misère. Les théâtres (Variétés, Odéon, Opéra-Comique) proposent spectacles populaires ou ambitieux, soumis à l’autorisation administrative. Les cafés et cabarets du centre et de la rive gauche servent de bureaux d’écriture, d’agences d’emploi informelles et de lieux de polémique. L’éclairage au gaz, généralisé dans les années 1840, prolonge la vie nocturne. Les omnibus, en service à Paris depuis 1828, facilitent la circulation entre quartiers. Cabinets de lecture et librairies d’occasion diffusent textes et images à coût modeste. Ce réseau nourrit la camaraderie des aspirants artistes, mais aussi la concurrence et l’intermittence.

Sur le plan esthétique, les années 1830 consacrent le romantisme, dont la “bataille d’Hernani” (1830) symbolise l’affirmation contre les règles classiques. Poètes et dandys comme Théophile Gautier prônent une liberté formelle qui attire de nombreux jeunes. Vers la fin des années 1840, des critiques comme Champfleury défendent un réalisme attentif aux milieux populaires, tandis que Courbet commence à s’imposer. Le mot “bohème” circule pour désigner des vies artistiques marginales; Murger en fixera l’imaginaire durable. Entre exaltation romantique et observation sociale, la scène parisienne incite à décrire la pauvreté, l’ingéniosité et la fraternité, sans épargner les codes bourgeois.

L’ouvrage de Murger, composé par fragments puis réuni en volume, observe cette capitale avant sa refonte impériale, au moment où se frottent ambitions artistiques, marché littéraire et fragilité matérielle. Il recourt à l’anecdote, à l’ironie et à une tendresse distante pour dépeindre les conditions d’existence d’une jeunesse créative sans statut. L’œuvre reflète les inégalités d’accès aux institutions et aux publics, tout en célébrant des solidarités de circonstance. Elle critique implicitement le culte de la réussite bourgeoise, la censure des goûts officiels et l’arbitraire des rémunérations, en montrant comment l’esprit d’invention devient une ressource vitale, quotidienne.

Scènes de la vie de Bohème

Table des Matières Principale
M. Levy
1869
PREFACE
I
COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME
II
UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE
III
LES AMOURS DE CARÊME
IV
ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ
V
L' ÉCU DE CHARLEMAGNE
VI
MADEMOISELLE MUSETTE
VII
LES FLOTS DU PACTOLE
VIII
CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS
IX
LES VIOLETTES DU PÔLE
X
LE CAP DES TEMPÊTES
XI
UN CAFÉ DE LA BOHÈME
XII
UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME
XIII
LA CRÉMAILLÈRE
XIV
MADEMOISELLE MIMI
XV
DONEC GRATUS...
XVI
LE PASSAGE DE LA MER ROUGE
XVII
LA TOILETTE DES GRÂCES
XVIII
LE MANCHON DE FRANCINE
I
II
XIX
LES FANTAISIES DE MUSETTE
XX
MIMI A DES PLUMES
I
II
XXI
ROMÉO ET JULIETTE
XXII
ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI
I
II
XXIII
LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS
FIN.

M. Levy

1869

Table des matières

Table des metières

PREFACE

I—

COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME

II—

UN ENVOYÉ DE LA PROVIDENCE

III—

LES AMOURS DE CARÊME

IV—

ALI-RODOLPHE, OU LE TURC PAR NÉCESSITÉ

V—

L' ÉCU DE CHARLEMAGNE

VI—

MADEMOISELLE MUSETTE

VII—

LES FLOTS DU PACTOLE

VIII—

CE QUE COÛTE UNE PIÈCE DE CINQ FRANCS

IX—

LES VIOLETTES DU PÔLE

X—

LE CAP DES TEMPÊTES

XI—

UN CAFÉ DE LA BOHÈME

XII—

UNE RÉCEPTION DANS LA BOHÈME

XIII—

LA CRÉMAILLÈRE

XIV—

MADEMOISELLE MIMI

XV—

DONEC GRATUS...

XVI—

LE PASSAGE DE LA MER ROUGE

XVII—

LA TOILETTE DES GRÂCES

XVIII—

LE MANCHON DE FRANCINE

XIX—

LES FANTAISIES DE MUSETTE

XX—

MIMI A DES PLUMES

XXI—

ROMÉO ET JULIETTE

XXII—

ÉPILOGUE DES AMOURS DE RODOLPHE ET DE MADEMOISELLE MIMI

XXIII—

LA JEUNESSE N'A QU'UN TEMPS

PREFACE

Table des matières

Les bohèmes dont il est question dans ce livre n'ont aucun rapport avec les bohèmes dont les dramaturges du boulevard ont fait les synonymes de filous et d'assassins. Ils ne se recrutent pas davantage parmi les montreurs d'ours, les avaleurs de sabres, les marchands de chaînes de sûreté, les professeurs d'à tout coup l'on gagne, les négociants des bas-fonds de l'agio, et mille autres industriels mystérieux et vagues dont la principale industrie est de n'en point avoir, et qui sont toujours prêts à tout faire, excepté le bien.

La Bohème dont il s'agit dans ce livre n'est point une race née d'aujourd'hui, elle a existé de tout temps et partout, et peut revendiquer d'illustres origines. Dans l'antiquité grecque, sans remonter plus haut dans cette généalogie, exista un bohème célèbre qui, en vivant au hasard du jour le jour parcourait les campagnes de l'Ionie florissante en mangeant le pain de l'aumône, et s'arrêtait le soir pour suspendre au foyer de l'hospitalité la lyre harmonieuse qui avait chanté les Amours d'Hélène et la Chute de Troie. En descendant l'échelle des âges, la Bohème moderne retrouve des aïeux dans toutes les époques artistiques et littéraires. Au moyen âge elle continue la tradition homérique avec les ménestrels et les improvisateurs, les enfants du gai savoir, tous les vagabonds mélodieux des campagnes de la Touraine; toutes les muses errantes qui, portant sur le dos la besace du nécessiteux et la harpe du trouvère, traversaient, en chantant, les plaines du beau pays, où devait fleurir l'églantine de Clémence Isaure.

À l'époque qui sert de transition entre les temps chevaleresques et l'aurore de la renaissance, la Bohème continue à courir tous les chemins du royaume, et déjà un peu les rues de Paris. C'est maître Pierre Gringoire, l'ami des truands et l'ennemi du jeûne; maigre et affamé comme peut l'être un homme dont l'existence n'est qu'un long carême, il bat le pavé de la ville, le nez au vent tel qu'un chien qui lève, flairant l'odeur des cuisines et des rôtisseries; ses yeux pleins de convoitises gloutonnes, font maigrir, rien qu'en les regardant, les jambons pendus aux crochets des charcutiers, tandis qu'il fait sonner, dans son imagination, et non dans ses poches, hélas! Les dix écus que lui ont promis messieurs les échevins en payement de la très-pieuse et dévote sotie qu'il a composée pour le théâtre de la salle du palais de justice. À côté de ce profil dolent et mélancolique de l'amoureux d'Esméralda, les chroniques de la Bohème peuvent évoquer un compagnon d'humeur moins ascétique et de figure plus réjouie; c'est maître François Villon, l'amant de la belle qui fut haultmière[1]. Poète et vagabond par excellence, celui-là! Et dont la poésie, largement imaginée, sans doute à cause de ces pressentiments que les anciens attribuent à leurs vates, était sans cesse poursuivie par une singulière préoccupation de la potence, où ledit Villon faillit un jour être cravaté de chanvre pour avoir voulu regarder de trop près la couleur des écus du roi. Ce même Villon, qui avait plus d'une fois essoufflé la maréchaussée lancée à ses trousses, cet hôte tapageur des bouges de la rue Pierre-Lescot, ce pique-assiette de la cour du duc d'Égypte, ce Salvator Rosa de la poésie, a rimé des élégies dont le sentiment navré et l'accent sincère émeuvent les plus impitoyables, et font qu'ils oublient le malandrin, le vagabond, et le débauché, devant cette muse toute ruisselante de ses propres larmes.

Au reste, parmi tous ceux dont l'œuvre peu connue n'a été fréquentée que des gens pour qui la littérature française ne commence pas seulement le jour où «Malherbe vint,» François Villon a eu l'honneur d'être un des plus dévalisés, même par les gros bonnets du parnasse moderne. On s'est précipité sur le champ du pauvre et on a battu monnaie de gloire avec son humble trésor. Il est telle ballade écrite au coin de la borne et sous la gouttière, un jour de froidure, par le rapsode bohème; telles stances amoureuses improvisées dans le taudis où la belle qui fut haultmière détachait à tout venant sa ceinture dorée, qui aujourd'hui, métamorphosées en galanteries de beau lieu flairant le musc et l'ambre, figurent dans l'album armorié d'une Chloris aristocratique.

Mais voici le grand siècle de la renaissance qui s'ouvre. Michel-Ange gravit les échafauds de la Sixtine et regarde d'un air soucieux le jeune Raphaël qui monte l'escalier du Vatican, portant sous son bras les cartons des loges. Benvenuto médite son Persée, Ghiberti cisèle les portes du baptistère en même temps que Donatello dresse ses marbres sur les ponts de l'Arno; et pendant que la cité des Médicis lutte de chefs-d'œuvre avec la ville de Léon X et de Jules II, Titien et Véronèse illustrent la cité des doges; Saint-Marc lutte avec Saint-Pierre.

Cette fièvre de génie, qui vient d'éclater tout à coup dans la péninsule italienne avec une violence épidémique, répand sa glorieuse contagion dans toute l'Europe. L'art, rival de Dieu, marche l'égal des rois. Charles-Quint s'incline pour ramasser le pinceau du Titien, et François Ier fait antichambre dans l'imprimerie où Étienne Dolet[2] corrige peut-être les épreuves de Pantagruel[3].

Au milieu de cette résurrection de l'intelligence, la Bohème continue comme par le passé à chercher, suivant l'expression de Balzac, la pâte et la niche. Clément Marot, devenu le familier des antichambres du Louvre, devient, avant même qu'elle eût été favorite d'un roi, le favori de cette belle Diane dont le sourire illumina trois règnes. Du boudoir de Diane De Poitiers, la muse infidèle du poëte passe dans celui de Marguerite De Valois, faveur dangereuse que Marot paya par la prison. Presque à la même époque, un autre bohème, dont l'enfance avait été, sur la plage de Sorrente, caressée par les baisers d'une muse épique, Le Tasse, entrait à la cour du duc de Ferrare comme Marot à celle de François Ier; mais, moins heureux que l'amant de Diane et de Marguerite, l'auteur de la Jérusalem payait de sa raison et de la perte de son génie l'audace de son amour pour une fille de la maison d'Este.

Les guerres religieuses et les orages politiques qui signalèrent en France l'arrivée des Médicis n'arrêtent point l'essor de l'art. Au moment où une balle atteignait, sur les échafauds des Innocents, Jean Goujon, qui venait de retrouver le ciseau païen de Phidias, Ronsard retrouvait la lyre de Pindare, et fondait, aidé de sa pléiade, la grande école lyrique française. À cette école du renouveau succéda la réaction de Malherbe et des siens, qui chassèrent de la langue toutes les grâces exotiques que leurs prédécesseurs avaient essayé de nationaliser sur le pernasse. Ce fut un bohème, Mathurin Régnier, qui défendit un des derniers les boulevards de la poésie lyrique attaquée par la phalange des rhéteurs et des grammairiens qui déclaraient Rabelais barbare et Montaigne obscur. Ce fut ce même Mathurin Régnier le cynique qui, rajoutant des nœuds au fouet satirique d'Horace, s'écriait indigné en voyant les mœurs de son époque:

L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus.

Au dix-septième siècle le dénombrement de la Bohème contient une partie des noms de la littérature de Louis XIII et de Louis XIV; elle compte des membres parmi les beaux esprits de l'hôtel Rambouillet, où elle collabore à la Guirlande de Julie; elle a ses entrées au palais Cardinal, où elle collabore à la tragédie de Marianne avec le poëte-ministre, qui fut le Robespierre de la monarchie. Elle jonche de madrigaux la ruelle de Marion Delorme et courtise Ninon sous les arbres de la Place Royale; elle déjeune le matin à la taverne des Goinfres ou de l'Épée-Royale, et soupe le soir à la table du duc de Joyeuse; elle se bat en duel sous les réverbères pour le sonnet d'Uranie contre le sonnet de Job. La Bohème fait l'amour, la guerre et même de la diplomatie; et sur ses vieux jours, lasse des aventures, elle met en poëme le vieux et le nouveau testament, émarge sur toutes les feuilles de bénéfices, et, bien nourrie de grasses prébendes, va s'asseoir sur un siége épiscopal ou sur un fauteuil de l'académie, fondée par l'un des siens.

Ce fut dans la transition du seizième au dix-huitième siècle que parurent ces deux fiers génies que chacune des nations où ils vécurent opposent l'un à l'autre dans leurs luttes de rivalité littéraire Molière et Shakspeare: ces illustres bohémiens dont la destinée offre tant de rapprochements.

Les noms les plus célèbres de la littérature du dix-huitième siècle se retrouvent aussi dans les archives de la Bohème, qui, parmi les glorieux de cette époque, peut citer Jean-Jacques et d'Alembert, l'enfant-trouvé du parvis notre-dame, et, parmi les obscurs, Malfilâtre et Gilbert; deux réputations surfaites: car l'inspiration de l'un n'était que le pâle reflet du pâle lyrisme de Jean-Baptiste Rousseau, et l'inspiration de l'autre, que le mélange d'une impuissance orgueilleuse alliée avec une haine qui n'avait même point l'excuse de l'initiative et de la sincérité, puisqu'elle n'était que l'instrument payé des rancunes et des colères d'un parti.

Nous avons clos à cette époque ce rapide résumé de la Bohème en ses différents âges; prolégomènes semés de noms illustres que nous avons placés à dessein en tête de ce livre, pour mettre en garde le lecteur contre toute application fausse qu'il pourrait faire préventivement en rencontrant ce nom de bohèmes, donné longtemps à des classes d'avec lesquelles tiennent à honneur de différencier celle dont nous avons essayé de retracer les mœurs et le langage.

Aujourd'hui comme autrefois, tout homme qui entre dans les arts, sans autre moyen d'existence que l'art lui-même, sera forcé de passer par les sentiers de la Bohème. La plupart des contemporains qui étalent les plus beaux blasons de l'art ont été des bohémiens; et, dans leur gloire calme et prospère, ils se rappellent souvent, en le regrettant peut-être, le temps où, gravissant la verte colline de la jeunesse, ils n'avaient d'autre fortune, au soleil de leurs vingt ans, que le courage, qui est la vertu des jeunes, et que l'espérance, qui est le million des pauvres.

Pour le lecteur inquiet, pour le bourgeois timoré, pour tous ceux qui ne trouvent jamais trop de points sur les i d'une définition, nous répéterons en forme d'axiome:

«La Bohème, c'est le stage de la vie artistique; c'est la préface de l'Académie, de l'Hôtel-Dieu ou de la Morgue[1q].»

Nous ajouterons que la Bohème n'existe et n'est possible qu'à Paris.

Comme tout état social, la Bohème comporte des nuances différentes, des genres divers qui se subdivisent eux-mêmes et dont il ne sera pas inutile d'établir la classification.

Nous commencerons par la Bohème ignorée, la plus nombreuse. Elle se compose de la grande famille des artistes pauvres, fatalement condamnés à la loi de l'incognito, parce qu'ils ne savent pas ou ne peuvent pas trouver un coin de publicité pour attester leur existence dans l'art, et, par ce qu'ils sont déjà, prouver ce qu'ils pourraient être un jour. Ceux-là, c'est la race des obstinés rêveurs pour qui l'art est demeuré une foi et non un métier; gens enthousiastes, convaincus, à qui la vue d'un chef-d'œuvre suffit pour donner la fièvre, et dont le cœur loyal bat hautement devant tout ce qui est beau, sans demander le nom du maître et de l'école. Cette bohème-là se recrute parmi ces jeunes gens dont on dit qu'ils donnent des espérances, et parmi ceux qui réalisent les espérances données, mais qui, par insouciance, par timidité, ou par ignorance de la vie pratique, s'imaginent que tout est dit quand l'œuvre est terminée, et attendent que l'admiration publique et la fortune entrent chez eux par escalade et avec effraction. Ils vivent pour ainsi dire en marge de la société, dans l'isolement et dans l'inertie. Pétrifiés dans l'art, ils prennent à la lettre exacte les symboles du dithyrambe académique qui placent une auréole sur le front des poëtes, et, persuadés qu'ils flamboient dans leur ombre, ils attendent qu'on les viennent trouver. Nous avons autrefois connu une petite école composée de ces types si étranges, qu'on a peine à croire à leur existence; ils s'appelaient les disciples de l'art pour l'art[4]. Selon ces naïfs, l'art pour l'art consistait à se diviniser entre eux, à ne point aider le hasard qui ne savait même pas leur adresse, et à attendre que les piédestaux vinssent se placer sous leurs pas.

C'est, comme on le voit, le stoïcisme du ridicule. Eh bien, nous l'affirmons encore une fois pour être cru, il existe au sein de la Bohème ignorée des êtres semblables dont la misère excite une pitié sympathique sur laquelle le bon sens vous force à revenir; car si vous leur faites observer tranquillement que nous sommes au dix-neuvième siècle, que la pièce de cent sous est impératrice de l'humanité, et que les bottes ne tombent pas toutes vernies du ciel, ils vous tournent le dos et vous appellent bourgeois.

Au reste, ils sont logiques dans leur héroïsme insensé; ils ne poussent ni cris ni plaintes, et subissent passivement la destinée obscure et rigoureuse qu'ils se font eux-mêmes. Ils meurent pour la plupart, décimés par cette maladie à qui la science n'ose pas donner son véritable nom, la misère. S'ils le voulaient cependant, beaucoup pourraient échapper à ce dénoûment fatal qui vient brusquement clore leur vie à un âge où d'ordinaire la vie ne fait que commencer. Il leur suffirait pour cela de quelques concessions faites aux dures lois de la nécessité, c'est-à-dire de savoir dédoubler leur nature, d'avoir en eux deux êtres: le poëte, rêvant toujours sur les hautes cimes où chante le chœur des voix inspirées; et l'homme, ouvrier de sa vie sachant se pétrir le pain quotidien. Mais cette dualité, qui existe presque toujours chez les natures bien trempées dont elle est un des caractères distinctifs, ne se rencontre pas chez la plupart de ces jeunes gens que l'orgueil, un orgueil bâtard, a rendus invulnérables à tous les conseils de la raison. Aussi meurent-ils jeunes, laissant quelquefois après eux une œuvre que le monde admire plus tard, et qu'il eût sans doute applaudie plus tôt si elle n'était pas restée invisible.

Il en est dans les luttes de l'art à peu près comme à la guerre: toute la gloire conquise rejaillit sur le nom des chefs; l'armée se partage pour récompenser les quelques lignes d'un ordre du jour. Quant aux soldats frappés dans le combat, on les enterre là où ils sont tombés, et une seule épitaphe suffit pour vingt mille morts.

De même aussi la foule, qui a toujours les yeux fixés vers ce qui s'élève, n'abaisse jamais son regard jusqu'au monde souterrain où luttent les obscurs travailleurs; leur existence s'achève inconnue, et, sans avoir même quelquefois la consolation de sourire à une œuvre terminée, ils s'en vont de la vie ensevelis dans un linceul d'indifférence.

Il existe dans la Bohème ignorée une autre fraction; elle se compose des jeunes gens qu'on a trompés ou qui se sont trompés eux-mêmes. Ils prennent une fantaisie pour une vocation, et, poussés par une fatalité homicide, ils meurent les uns victimes d'un perpétuel accès d'orgueil, les autres idolâtres d'une chimère.

Et ici, qu'on nous permette une courte digression. Les voies de l'art, si encombrées et si périlleuses, malgré l'encombrement et malgré les obstacles, sont pourtant chaque jour de plus en plus encombrées, et par conséquent jamais la Bohème ne fut plus nombreuse.

Si on cherchait parmi toutes les raisons qui ont pu déterminer cette affluence, on pourrait peut-être trouver celle-ci.

Beaucoup de jeunes gens ont pris au sérieux les déclamations faites à propos des artistes et des poëtes malheureux. Les noms de Gilbert, de Malfilâtre, de Chatterton, de Moreau, ont été trop souvent, trop imprudemment, et surtout trop inutilement jetés en l'air. On a fait de la tombe de ces infortunés une chaire du haut de laquelle on prêchait le martyre de l'art et de la poésie.

Adieu, trop inféconde terre,Fléaux humains, soleil glacé!Comme un fantôme solitaire,Inaperçu j'aurai passé.

Ce chant désespéré de Victor Escousse, asphyxié par l'orgueil que lui avait inoculé un triomphe factice, est devenu un certain temps la Marseillaise des volontaires de l'art, qui allaient s'inscrire au martyrologe de la médiocrité.

Car toutes ces funèbres apothéoses, ce Requiem louangeur, ayant tout l'attrait de l'abîme pour les esprits faibles et les vanités ambitieuses, beaucoup, subissant cette fatale attraction, ont pensé que la fatalité était la moitié du génie; beaucoup ont rêvé ce lit d'hôpital où mourut Gilbert, espérant qu'ils y deviendraient poëtes comme il le devint un quart d'heure avant de mourir, et croyant que c'était là une étape obligée pour arriver à la gloire.

On ne saurait trop blâmer ces mensonges immoraux, ces paradoxes meurtriers, qui détournent d'une voie où ils auraient pu réussir tant de gens qui viennent finir misérablement dans une carrière où ils gênent ceux à qui une vocation réelle donne seulement le droit d'entrer.

Ce sont ces prédications dangereuses, ces inutiles exaltations posthumes qui ont créé la race ridicule des incompris, des poëtes pleurards dont la muse a toujours les yeux rouges et les cheveux mal peignés, et toutes les médiocrités impuissantes qui, enfermées sous l'écrou de l'inédit, appellent la muse marâtre et l'art bourreau.

Tous les esprits vraiment puissants ont leur mot à dire et le disent en effet tôt ou tard. Le génie ou le talent ne sont pas des accidents imprévus dans l'humanité; ils ont une raison d'être, et par cela même ne sauraient rester toujours dans l'obscurité; car si la foule ne va pas au-devant d'eux, ils savent aller au-devant d'elle. Le génie, c'est le soleil: tout le monde le voit. Le talent, c'est le diamant qui peut rester longtemps perdu dans l'ombre, mais qui toujours est aperçu par quelqu'un. On a donc tort de s'apitoyer aux lamentations et aux rengaines de cette classe d'intrus et d'inutiles entrés dans l'art malgré l'art lui-même, et qui composent dans la Bohème une catégorie dans laquelle la paresse, la débauche et le parasitisme forment le fond des mœurs.

AXIOME. «La Bohème ignorée n'est pas un chemin, c'est un cul-de-sac.»

En effet, cette vie-là est quelque chose qui ne mène à rien. C'est une misère abrutie, au milieu de laquelle l'intelligence s'éteint comme une lampe dans un lieu sans air; où le cœur se pétrifie dans une misanthropie féroce, et où les meilleures natures deviennent les pires. Si on a le malheur d'y rester trop longtemps et de s'engager trop avant dans cette impasse, on ne peut plus en sortir, ou on en sort par des brèches dangereuses, et pour retomber dans une bohème voisine, dont les mœurs appartiennent à une autre juridiction que celle de la physiologie littéraire.

Nous citerons encore une singulière variété de bohèmes qu'on pourrait appeler amateurs. Ceux-là ne sont pas les moins curieux. Ils trouvent la vie de bohème une existence pleine de séductions: ne pas dîner tous les jours, coucher à la belle étoile sous les larmes des nuits pluvieuses et s'habiller de nankin dans le mois de décembre leur paraît le paradis de la félicité humaine, et pour s'y introduire ils désertent, celui-ci le foyer de la famille, celui-là l'étude conduisant à un résultat certain. Ils tournent brusquement le dos à un avenir honorable pour aller courir les aventures de l'existence de hasard. Mais comme les plus robustes ne tiendraient pas à un régime qui rendrait Hercule poitrinaire, ils ne tardent pas à quitter la partie, et, repiquant des deux vers le rôti paternel, ils s'en retournent épouser leur petite cousine, et s'établir notaires dans une ville de trente mille âmes; et le soir, au coin de leur feu, ils ont la satisfaction de raconter leur misère d'artiste, avec l'emphase d'un voyageur qui raconte une chasse au tigre. D'autres s'obstinent et mettent de l'amour-propre; mais une fois qu'ils ont épuisé les ressources du crédit que trouvent toujours les fils de famille, ils sont plus malheureux que les vrais bohèmes, qui, n'ayant jamais eu d'autres ressources, ont au moins celles que donne l'intelligence. Nous avons connu un de ces bohèmes amateurs, qui, après avoir resté trois ans dans la Bohème et s'être brouillé avec sa famille, est mort un beau matin, et a été conduit à la fosse commune dans le corbillard des pauvres: il avait dix mille francs de rente!

Inutile de dire que ces bohémiens-là n'ont d'aucune façon rien de commun avec l'art, et qu'ils sont les plus obscurs parmi les plus inconnus de la Bohème ignorée.

Nous arrivons maintenant à la vrai Bohème; à celle qui fait en partie le sujet de ce livre. Ceux qui la composent sont vraiment les appelés de l'art, et ont chance d'être aussi ses élus. Cette bohème-là est comme les autres hérissée de dangers; deux gouffres la bordent de chaque côté: la misère et le doute. Mais entre ces deux gouffres il y a du moins un chemin menant à un but que les bohémiens peuvent toucher du regard, en attendant qu'ils le touchent du doigt.

C'est la Bohème officielle: ainsi nommée, parce que ceux qui en font partie ont constaté publiquement leur existence, qu'ils ont signalé leur présence dans la vie ailleurs que sur un registre d'état civil; qu'enfin, pour employer une expression de leur langage, leurs noms sont sur l'affiche, qu'ils sont connus sur la place littéraire et artistique, et que leurs produits, qui portent leur marque, y ont cours, à des prix modérés, il est vrai.

Pour arriver à leur but, qui est parfaitement déterminé, tous les chemins sont bons, et les bohèmes savent mettre à profit jusqu'aux accidents de la route. Pluie ou poussière, ombre ou soleil, rien n'arrête ces hardis aventuriers, dont tous les vices sont doublés d'une vertu. L'esprit toujours tenu en éveil par leur ambition, qui bat la charge devant eux et les pousse à l'assaut de l'avenir: sans relâche aux prises avec la nécessité, leur invention, qui marche toujours mèche allumée, fait sauter l'obstacle qu'à peine il les gêne. Leur existence de chaque jour est une œuvre de génie, un problème quotidien qu'ils parviennent toujours à résoudre à l'aide d'audacieuses mathématiques. Ces gens-là se feraient prêter de l'argent par Harpagon, et auraient trouvé des truffes sur le radeau de la Méduse. Au besoin ils savent aussi pratiquer l'abstinence avec toute la vertu d'un anachorète; mais qu'il leur tombe un peu de fortune entre les mains, vous les voyez aussitôt cavalcader sur les plus ruineuses fantaisies, aimant les plus belles et les plus jeunes, buvant des meilleurs et des plus vieux, et ne trouvant jamais assez de fenêtres par où jeter leur argent. Puis, quand leur dernier écu est mort et enterré, ils recommencent à dîner à la table d'hôte du hasard où leur couvert est toujours mis, et, précédés d'une meute de ruses, braconnant dans toutes les industries qui se rattachent à l'art, chassent du matin au soir cet animal féroce qu'on appelle la pièce de cinq francs.

Les bohèmes savent tout, et vont partout, selon qu'ils ont des bottes vernies ou des bottes crevées. On les rencontre un jour accoudés à la cheminée d'un salon du monde, et le lendemain attablés sous les tonnelles des guinguettes dansantes. Ils ne sauraient faire dix pas sur le boulevard sans rencontrer un ami, et trente pas n'importe où sans rencontrer un créancier.

La Bohème parle entre elle un langage particulier, emprunté aux causeries de l'atelier, au jargon des coulisses et aux discussions des bureaux de rédaction. Tous les éclectismes de style se donnent rendez-vous dans cet idiome inouï, où les tournures apocalyptiques coudoient le coq-à-l'âne, où la rusticité du dicton populaire s'allie à des périodes extravagantes sorties du même moule où Cyrano coulait ses tirades matamores; où le paradoxe, cet enfant gâté de la littérature moderne, traite la raison comme on traite Cassandre dans les pantomimes; où l'ironie a la violence des acides les plus promps, et l'adresse de ces tireurs qui font mouche les yeux bandés; argot intelligent quoique inintelligible pour tous ceux qui n'en ont pas la clef, et dont l'audace dépasse celle des langues les plus libres. Ce vocabulaire de bohème est l'enfer de la rhétorique et le paradis du néologisme.

Telle est, en résumé, cette vie de bohème, mal connue des puritains du monde, décriée par les puritains de l'art, insultée par toutes les médiocrités craintives et jalouses qui n'ont pas assez de clameurs, de mensonges et de calomnies pour étouffer les voix et les noms de ceux qui arrivent par ce vestibule de la renommée en attelant l'audace à leur talent.

Vie de patience et de courage, où l'on ne peut lutter que revêtu d'une forte cuirasse d'indifférence à l'épreuve des sots et des envieux, où l'on ne doit pas, si l'on ne veut trébucher en chemin, quitter un seul moment l'orgueil de soi-même, qui sert de bâton d'appui; vie charmante et vie terrible, qui a ses victorieux et ses martyrs, et dans laquelle on ne doit entrer qu'en se résignant d'avance à subir l'impitoyable loi du vae victis.

mai 1850.

H M.

I

Table des matières

COMMENT FUT INSTITUÉ LE CÉNACLE DE LA BOHÈME

Table des matières

Voici comment le hasard, que les sceptiques appellent l'homme d'affaires du bon Dieu, mit un jour en contact les individus dont l'association fraternelle devait plus tard constituer le cénacle formé de cette fraction de la bohème que l'auteur de ce livre a essayé de faire connaître au public.

Un matin, c'était le 8 avril, Alexandre Schaunard, qui cultivait les deux arts libéraux de la peinture et de la musique, fut brusquement réveillé par le carillon que lui sonnait un coq du voisinage qui lui servait d'horloge.

—Sacrebleu! s'écria Schaunard, ma pendule à plumes avance, il n'est pas possible qu'il soit déjà aujourd'hui.

En disant ces mots, il sauta précipitamment hors d'un meuble de son industrieuse invention et qui, jouant le rôle de lit pendant la nuit, ce n'est pas pour dire, mais il le jouait bien mal, remplissait pendant le jour le rôle de tous les autres meubles, absents par suite du froid rigoureux qui avait signalé le précédent hiver: une espèce de meuble maître-Jacques, comme on voit.

Pour se garantir des morsures d'une bise matinale, Schaunard passa à la hâte un jupon de satin rose semé d'étoiles en pailleté, et qui lui servait de robe de chambre. Cet oripeau avait été, une nuit de bal masqué, oublié chez l'artiste par une folie qui avait commis celle de se laisser prendre aux fallacieuses promesses de Schaunard, lequel, déguisé en marquis de Mondor, faisait résonner dans ses poches les sonorités séductrices d'une douzaine d'écus, monnaie de fantaisie, découpée à l'emporte-pièce dans une plaque de métal, et empruntée aux accessoires d'un théâtre.

Lorsqu'il eut vêtu sa toilette d'intérieur, l'artiste alla ouvrir sa fenêtre et son volet. Un rayon de soleil, pareil à une flèche de lumière, pénétra brusquement dans la chambre et le força à écarquiller ses yeux encore voilés par les brumes du sommeil; en même temps cinq heures sonnèrent à un clocher d'alentour.

—C'est l'aurore elle-même, murmura Schaunard; c'est étonnant. Mais, ajouta-t-il en consultant un calendrier accroché à son mur, il n'y a pas moins erreur. Les indications de la science affirment qu'à cette époque de l'année, le soleil ne doit se lever qu'à cinq heures et demie; il n'est que cinq heures, et le voilà déjà debout. Zèle coupable! cet astre est dans son tort, je porterai plainte au bureau des longitudes. Cependant, ajouta-t-il, il faudrait commencer à m'inquiéter un peu; c'est bien aujourd'hui le lendemain d'hier; et comme hier était le 7, à moins que Saturne ne marche à reculons, ce doit être aujourd'hui le 8 avril; et si j'en crois les discours de ce papier, dit Schaunard en allant relire une formule de congé par huissier affichée à la muraille, c'est aujourd'hui à midi précis que je dois avoir vidé ces lieux et compté ès mains de M. Bernard, mon propriétaire, une somme de soixante-quinze francs pour trois termes échus, et qu'il me réclame dans une fort mauvaise écriture. J'avais, comme toujours, espéré que le hasard se chargerait de liquider cette affaire, mais il paraîtrait qu'il n'a pas eu le temps. Enfin, j'ai encore six heures devant moi; en les employant bien, peut-être que... Allons... allons, en route... ajouta Schaunard.

Il se disposait à vêtir un paletot dont l'étoffe, primitivement à longs poils, était atteinte d'une profonde calvitie, lorsque tout à coup, comme s'il eût été mordu par une tarentule, il se mit à exécuter dans sa chambre une chorégraphie de sa composition qui, dans les bals publics, lui avait souvent mérité les honneurs de la gendarmerie.

—Tiens, tiens, s'écria-t-il, c'est particulier, comme l'air du matin vous donne des idées, il me semble que je suis sur la piste de mon air! Voyons.

Et Schaunard, à moitié nu, alla s'asseoir devant son piano. Et après avoir réveillé l'instrument endormi par un orageux placage d'accords, il commença, tout en monologuant, à poursuivre sur le clavier la phrase mélodique qu'il cherchait depuis si longtemps.

—Do, sol, mi, do, la, si, do, ré, boum, boum. Fa, ré, mi, ré. Aïe, aïe, il est faux comme Judas, ce ré, fit Schaunard en frappant avec violence sur la note aux sons douteux. Voyons le mineur... Il doit dépeindre adroitement le chagrin d'une jeune personne qui effeuille une marguerite blanche dans un lac bleu. Voilà une idée qui n'est pas en bas âge. Enfin, puisque c'est la mode, et qu'on ne trouverait pas un éditeur qui osât publier une romance où il n'y aurait pas de lac bleu, il faut s'y conformer... Do, sol, mi, do, la, si, do, ré; je ne suis pas mécontent de ceci, ça donne assez l'idée d'une paquerette, surtout aux gens qui sont forts en botanique. La, si, do, ré, gredin de ré, va! Maintenant, pour bien faire comprendre le lac bleu, il faudrait quelque chose d'humide, d'azuré, de clair de lune, car la lune en est aussi; tiens, mais ça vient, n'oublions pas le cygne... Fa, mi, la, sol, continua Schaunard en faisant clapoter les notes cristallines de l'octave d'en bas. Reste l'adieu de la jeune fille, qui se décide à se jeter dans le lac bleu, pour rejoindre son bien-aimé enseveli sous la neige; ce dénoûment n'est pas clair, murmura Schaunard, mais il est intéressant. Il faudrait quelque chose de tendre, de mélancolique; ça vient, ça vient, voilà une douzaine de mesures qui pleurent comme des Madeleines; ça fend le cœur! Brr, brr, fit Schaunard en frissonnant dans son jupon semé d'étoiles, si ça pouvait fendre le bois: il y a dans mon alcôve une solive qui me gêne beaucoup quand j'ai du monde... à dîner; je ferais un peu de feu avec... la, la... ré, mi, car je sens que l'inspiration m'arrive enveloppée d'un rhume de cerveau. Ah! bah! tant pis!... Continuons à noyer ma jeune fille.

Et tandis que ses doigts tourmentaient le clavier palpitant, Schaunard, l'œil allumé, l'oreille tendue, poursuivait sa mélodie, qui, pareille à un sylphe insaisissable, voltigeait au milieu du brouillard sonore que les vibrations de l'instrument semblaient dégager dans la chambre.

—Voyons maintenant, reprit Schaunard, comment ma musique s'accroche avec les paroles de mon poëte. Et il fredonna d'une voix désagréable ce fragment de poésie employée spécialement pour les opéras-comiques et les légendes de mirliton:

La blonde jeune fille,Vers le ciel étoilé,En ôtant sa mantille,Jette un regard voilé;Et dans l'onde azuréeSu lac aux flots d'argent...

—Comment, comment! fit Schaunard transporté d'une juste indignation, l'onde azurée d'un lac d'argent, je ne m'étais pas encore aperçu de celle-là, c'est trop romantique à la fin, ce poëte est un idiot, il n'a jamais vu d'argent ni de lac. Sa ballade est stupide, d'ailleurs; la coupe des vers me gênait pour ma musique; à l'avenir je composerai mes poëmes moi-même, et pas plus tard que tout de suite; comme je me sens en train, je vais fabriquer une maquette de couplets pour y adapter ma mélodie.

Et Schaunard, prenant sa tête entre ses deux mains, prit l'attitude grave d'un mortel qui entretient des relations avec les muses.

Au bout de quelques minutes de ce concubinage sacré, il avait mis au monde une de ces difformités que les faiseurs de libretti appellent avec raison des monstres, et qu'ils improvisent assez facilement pour servir de canevas provisoire à l'inspiration du compositeur.

Seulement le monstre de Schaunard avait le sens commun, et exprimait assez clairement l'inquiétude éveillée dans son esprit par l'arrivée brutale de cette date: le 8 avril.

Voici ce couplet:

Huit et huit font seize,J'pose six et retiens un.Je serais bien aiseDe trouver quelqu'unDe pauvre et d'honnêteQui m'prête huit cents francs,Pour payer mes dettesQuand j'aurai le temps.
Refrain.
Et quand sonnerait au cadran suprêmeMidi moins un quart,Avec probité je payerais mon terme (ter.)À Monsieur Bernard.

—Diable, dit Schaunard en relisant sa composition, terme et suprême, voilà des rimes qui ne sont pas millionnaires, mais je n'ai point le temps de les enrichir. Essayons maintenant comment les notes se marieront avec les syllabes.

Et avec cet affreux organe nasal qui lui était particulier, il reprit de nouveau l'exécution de sa romance. Satisfait sans doute du résultat qu'il venait d'obtenir, Schaunard se félicita par une grimace jubilatoire qui, semblable à un accent circonflexe, se mettait à cheval sur son nez chaque fois qu'il était content de lui-même. Mais cette orgueilleuse béatitude n'eut pas une longue durée. Onze heures sonnèrent au clocher prochain; chaque coup du timbre entrait dans la chambre et s'y perdait en sons railleurs qui semblaient dire au malheureux Schaunard: Es-tu prêt?

L'artiste bondit sur sa chaise.

—Le temps court comme un cerf, dit-il... il ne me reste plus que trois quarts d'heure pour trouver mes soixante-quinze francs et mon nouveau logement. Je n'en viendrai jamais à bout, ça rentre trop dans le domaine de la magie. Voyons, je m'accorde cinq minutes pour trouver, et, s'enfonçant la tête entre les deux genoux, il descendit dans les abîmes de la réflexion.

Les cinq minutes s'écoulèrent, et Schaunard redressa la tête sans avoir rien trouvé qui ressemblât à soixante-quinze francs.

—Je n'ai décidément qu'un parti à prendre pour sortir d'ici, c'est de m'en aller tout naturellement; il fait beau temps, mon ami le hasard se promène peut-être au soleil. Il faudra bien qu'il me donne l'hospitalité jusqu'à ce que j'aie trouvé le moyen de me liquider avec M. Bernard.

Schaunard, ayant bourré de tous les objets qu'elles pouvaient contenir les poches de son paletot, profondes comme des caves, noua ensuite dans un foulard quelques effets de linge et quitta sa chambre, non sans adresser en quelques paroles ses adieux à son domicile.

Comme il traversait la cour, le portier de la maison, qui semblait le guetter, l'arrêta soudain.

—Hé, Monsieur Schaunard, s'écria-t-il en barrant le passage à l'artiste, est-ce que vous n'y pensez pas? C'est aujourd'hui le 8.

Huit et huit font seize,J'pose six et retiens un,

fredonna Schaunard; je ne pense qu'à ça!

—C'est que vous êtes un peu en retard pour votre déménagement, dit le portier; il est onze heures et demie, et le nouveau locataire à qui on a loué votre chambre peut arriver d'un moment à l'autre. Faudrait voir à se dépêcher!

—Alors, répondit Schaunard, laissez-moi donc passer: je vais chercher une voiture de déménagement.

—Sans doute, mais auparavant de déménager il y a une petite formalité à remplir. J'ai ordre de ne pas vous laisser enlever un cheveu sans que vous ayez payé les trois termes échus. Vous êtes en mesure probablement?

—Parbleu! dit Schaunard, en faisant un pas en avant.

—Alors, reprit le portier, si vous voulez entrer dans ma loge, je vais vous donner vos quittances.

—Je les prendrai en revenant.

—Mais pourquoi pas tout de suite? dit le portier avec insistance.

—Je vais chez le changeur... je n'ai pas de monnaie.

—Ah! ah! reprit l'autre avec inquiétude, vous allez chercher de la monnaie? Alors, pour vous obliger, je garderai ce petit paquet que vous avez sous le bras et qui pourrait vous embarrasser.

—Monsieur le concierge, dit Schaunard avec dignité, est-ce que vous vous méfieriez de moi, par hasard? Croyez-vous donc que j'emporte mes meubles dans un mouchoir?

—Pardonnez-moi, monsieur, répliqua le portier en baissant un peu le ton, c'est ma consigne. M. Bernard m'a expressément recommandé de ne pas vous laisser enlever un cheveu avant que vous ne l'ayez payé.

—Mais regardez donc, dit Schaunard en ouvrant son paquet, ce ne sont pas des cheveux, ce sont des chemises que je porte à la blanchisseuse qui demeure à côté du changeur, à vingt pas d'ici.

—C'est différent, fit le portier après avoir examiné le contenu du paquet. Sans indiscrétion, M. Schaunard, pourrais-je vous demander votre nouvelle adresse?

—Je demeure rue de Rivoli, répondit froidement l'artiste qui, ayant mis le pied dans la rue, gagna le large au plus vite.

—Rue de Rivoli, murmura le portier en se fourrant les doigts dans son nez, c'est bien drôle qu'on lui ait loué rue de Rivoli, et qu'on ne soit pas même venu prendre des renseignements ici, c'est bien drôle ça. Enfin il n'emportera pas toujours ses meubles sans payer. Pourvu que l'autre locataire n'arrive pas emménager juste au moment où M. Schaunard déménagera! ça me ferait un aria dans mes escaliers. Allons, bon, fit-il tout à coup en passant la tête au travers du vasistas, le voilà justement, mon nouveau locataire.

Suivi d'un commissionnaire qui paraissait ne point plier sous son faix, un jeune homme coiffé d'un chapeau blanc Louis xiii venait en effet d'entrer sous le vestibule.

—Monsieur, demanda-t-il au portier qui était allé au-devant de lui, mon appartement est-il libre?

—Pas encore, monsieur, mais il va l'être. La personne qui l'occupe est allée chercher la voiture qui doit la déménager. Au reste, en attendant, monsieur pourrait faire déposer ces meubles dans la cour.

—Je crains qu'il ne pleuve, répondit le jeune homme en mâchant tranquillement un bouquet de violettes qu'il tenait entre les dents; mon mobilier pourrait s'abîmer. Commissionnaire, ajouta-t-il, en s'adressant à l'homme qui était resté derrière lui, porteur d'un crochet chargé d'objets dont le portier ne s'expliquait pas bien la nature, déposez cela sous le vestibule, et retournez à mon ancien logement prendre ce qu'il y reste encore de meubles précieux et d'objets d'art.

Le commissionnaire rangea au long d'un mur plusieurs châssis d'une hauteur de six ou sept pieds et dont les feuilles, reployées en ce moment les unes sur les autres, paraissaient pouvoir se développer à volonté.

—Tenez! dit le jeune homme au commissionnaire en ouvrant à demi l'un des volets et en lui désignant un accroc qui se trouvait dans la toile, voilà un malheur, vous m'avez étoilé ma grande glace de Venise; tâchez de faire attention dans votre second voyage, prenez garde surtout à ma bibliothèque.

—Qu'est-ce qu'il veut dire avec sa glace de Venise? Marmotta le portier en tournant d'un air inquiet autour des châssis posés contre le mur, je ne vois pas de glace; mais c'est une plaisanterie sans doute, je ne vois qu'un paravent; enfin, nous allons bien voir ce qu'on va apporter au second voyage.

—Est-ce que votre locataire ne va pas bientôt me laisser la place libre? Il est midi et demi et je voudrais emménager, dit le jeune homme.

—Je ne pense pas qu'il tarde maintenant, répondit le portier; au reste, il n'y a pas encore de mal, puisque vos meubles ne sont pas arrivés, ajouta-t-il en appuyant sur ces mots.

Le jeune homme allait répondre, lorsqu'un dragon en fonction de planton entra dans la cour.

—M. Bernard? demanda-t-il en tirant une lettre d'un grand portefeuille de cuir qui lui battait les flancs.

—C'est ici, répondit le portier.

—Voici une lettre pour lui, dit le dragon, donnez-m'en le reçu, et il tendit au concierge un bulletin de dépêches, que celui-ci alla signer dans sa loge.

—Pardon si je vous laisse seul, dit le portier au jeune homme qui se promenait dans la cour avec impatience; mais voici une lettre du ministère pour M. Bernard, mon propriétaire, et je vais la lui montrer.

Au moment où son portier entrait chez lui, M. Bernard était en train de se faire la barbe.

—Que me voulez-vous, Durand?

—Monsieur, répondit celui-ci en soulevant sa casquette, c'est un planton qui vient d'apporter cela pour vous, ça vient du ministère.

Et il tendit à M. Bernard la lettre dont l'enveloppe était timbrée au sceau du département de la guerre.

—Ô mon Dieu! fit M. Bernard, tellement ému qu'il failli se faire une entaille avec son rasoir, du ministère de la guerre! Je suis sûr que c'est ma nomination au grade de chevalier de la légion d'honneur, que je sollicite depuis si longtemps enfin, on rend justice à ma bonne tenue. Tenez, Durand, dit-il en fouillant dans la poche de son gilet, voilà cent sous pour boire à ma santé. Tiens, je n'ai pas ma bourse sur moi je vais vous les donner tout à l'heure, attendez.

Le portier fut tellement ému par cet accès de générosité foudroyante, auquel son propriétaire ne l'avait pas habitué, qu'il remit sa casquette sur sa tête.

Mais M. Bernard, qui en d'autres moments aurait sévèrement blâmé cette infraction aux lois de la hiérarchie sociale, ne parut pas s'en apercevoir. Il mit ses lunettes, rompit l'enveloppe avec l'émotion respectueuse d'un vizir qui reçoit un firman du sultan, et commença la lecture de la dépêche. Aux premières lignes, une grimace épouvantable creusa des plis cramoisis dans la graisse de ses joues monacales, et ses petits yeux lancèrent des étincelles qui faillirent mettre le feu aux mèches de sa perruque en broussailles.

Enfin tous ses traits étaient tellement bouleversés qu'on eût dit que sa figure venait d'éprouver un tremblement de terre.

Voici quel était le contenu de la missive écrite sur papier à tête du ministère de la guerre, apportée à franc étrier par un dragon, et de laquelle M. Durand avait donné un reçu au gouvernement.