I 5Hiver 2019 Sept mook Notre manifesteSept, le meilleur du slow journalisme francophoneOsons être utiles. Notre mission n’est pasde vous distraire. Le journalisme utile quenous pratiquons ne veut cependant pas direjournalisme utilisé ou utilitaire. Nous sommesutiles parce que nous éclairons notre temps de manière intelligible et que nous vouspermettons de mieux le comprendre pour faire de vous des citoyens avisés.Osons l’excellence. Nous pratiquons unjournalisme de qualité. Un journalisme vrai quicoûte plus cher qu’une information prémâchéepar des agences de communication ou desgouvernements. Qui ne dépend pas que duseul journaliste. Nos équipes sont multiples:correcteurs, relecteurs, éditeurs, journalistes,photographes, graphistes, multimédiamaticiens,fact-checkers… Ensemble, nous travaillons pourvous livrer un produit artisanal digne d’uneappellation d’origine protégée. Voilà pourquoinous portons le plus grand soin à la forme de nos contenus.Osons innover. Nous améliorons sans cesse nos contenus et nos interfaces grâce à vosindications et remarques pour que votreexpérience utilisateur soit la plus confortable et la plus innovante possible. Au risque, parfois, de nous tromper... pour mieux rebondir.Osons l’intelligence. Nous ne détenons pas lavérité. Nous sommes les porteurs éphémères, lesintermédiaires d’une information qui doit vivre,se répandre, provoquer le débat et faire avancernos sociétés dans l’intelligence et la raison.Osons changer de rythme. Au diktat del’actualité et des réseaux sociaux, nous préféronsles informations négligées et occultées par lamajorité des médias. Nous prenons le temps defouiller, de creuser ailleurs pour vous rapporter etvous raconter des histoires inédites qui font sens.Avec pour seule ligne rédactionnelle, celle d’unregard original sur la marche de notre monde.Osons être longs. Aujourd’hui, nous pouvonschanger le monde en 280 caractères. Mais pour le raconter, pour le comprendre, il en fautbeaucoup plus. Nous donnons donc de l’espace à nos histoires, de l’ampleur, de la longueur et de la nuance, car le monde n’est pas tout blancou tout noir.Osons moins, mais mieux. Produire moins, maismieux. Telle est notre devise. Car l’information quipeut changer le cours du temps doit mijoter delongs mois. Ce temps lui donne de la profondeur,de l’envergure, bref une plus grande valeur encore.Osons l’authenticité. Notre journalisme n’est pasun journalisme d’experts ou de bureau. Le
I 7Hiver 2019 Sept mook Comment se procurer Sept mook, le meilleur du slow journalisme francophonerécompensé par plusieurs prix internationaux prestigieux? Sur notre boutique en ligne www.sept.infoEt sur les plateformes suivantesLES MEILLEURES HISTOIRESDU SITE WWW.SEPT.INFON°21#esclavagisme #moderne$ 30.– (Canada)€ 20.– (BE/Port Cont)€ 19.– (France)CHF 19.– (Suisse)N°22Ne laissez pas la réalité se résumer à l’actualitéIrakL’éden perdudes Arabesdes maraisPORTFOLIO.Avec lesmennonites deSanta CruzCHF 10.– / € 10.– 019772296835000WWW.SEPT.INFOMAI 2015N°11PORTFOLIOLe calvaire desdemi-veuvesdu CachemireCHF 10.– / € 10.– WWW.SEPT.INFOJUIN 2015N°2DOSSIERPrintempsculturel au#CaireAMAZONIEL’Indien high-techqui sauve la forêtPASSÉ PRÉSENTPeindre et filmerles vestiges du GoulagSUCCESSION D’ENTREPRISE« Le secret des épices,je l’ai donné en dernier»CHF 10.– / € 10.–0297 72296835000WWW.SEPT.INFOPORTFOLIOFlânerieséternelles surla Nationale 7CHF 10.– / € 10.– WWW.SEPT.INFOJUILLET-AOÛT 2015N°3DOSSIERDans votre#assiettePORTRAITKim Pasche, chasseur,cueilleur, penseurMÉDIAS« Interviewer Poutineserait l’apogéede ma carrière»L’APRÈS-CASTROLa jeunesse de Cubaà bout de souffleCHF 10.– /
12 I Sept mook Hiver 2019Patrick VallélianChère lectrice,Cher lecteur,«Nous voulons un journalisme qui ne nous prend pas pour desbenêts ou de simples consommateurs. Un journalisme humble, vrai,humain et authentique qui sait tenir son rang. Un journalisme quiose s’aventurer là où nous ne l’attendons pas, qui va là où certainspréféraient détourner le regard, qui informe et qui forme aussi.»Vos cris du cœur, je les entends régulièrement lors des conférencesou des cours que je donne en Suisse et à l’étranger au sujet du slowjournalisme, l’ADN de Sept. Après une dizaine d’années d’indifférenceà la mort des médias, vous êtes de plus en plus nombreux désormaisà refuser de nous voir disparaître, nous les observateurs de notretemps, les vigies de notre époque, victimes, en vrac, de la gratuitéde l’info, de l’inappétence des éditeurs et des pouvoirs publics, dumanque d’investissements dans le développement des titres ouencore d’un modèle économique obsolète alors que, dans certainesrédactions, les journalistes sont remplacés par des robots.Nous vivons un point de bascule. Vous, comme nous, avons prisconscience d’avoir touché le fond – ou presque – avec l’émergencedes fakenews et de leur diffusion instantanée sur les réseaux sociaux.Et vos réactions sont le signal d’un réveil des consciences sur le rôled’un média dans son époque, son sens profond qui n’a rien à voiravec la couverture de l’actualité futile où beaucoup tentent de nousconfiner par souci de rentabilité ou par paresse intellectuelle alorsque notre rôle, celui de questionner notre temps, est plus riche etindispensable à une démocratie saine et solide.Tandis que Sept entre dans la sixième année de sa fragileexistence, nous sommes plus que jamais persuadés d’avoir eu raisonde parier sur votre curiosité, sur votre intelligence et sur votre envied’apprendre et de découvrir. Le journalisme sera de qualité ou nesera plus qu’un machin digne des pires dictatures, une sorte decommunication camouflée que certains vous servent au quotidienet osent appeler information.Avec nos petits moyens et forts de la reconnaissance nationaleet internationale acquise au fil des prix de journalisme que nousavons reçus, nous sommes entrés en résistance. Et nous tenonsle cap malgré la tempête qui fait rage autour de nous. Cela,
I 13Hiver 2019 Sept mook Image de une: © Eric GarenceVousvoulezdécouvrircequ’estunmookaugmenté?C’estfacile:téléchargeznotreAppSept,scannezlespagesoùfigurenotrepictoSeptetdégusteznos«plus»virtuels(moded’emploienpage6).Petitconseil:commencezparlapagedecouverturedeSeptmook.Cet écrivain suisse d’origine fribourgeoise, historien, essayiste,curieux de la vie a choisi de nous raconter la mer, ses ports, sescimetières, ses intrigues, sa géopolitique…. Durant deux ans, Gérard A.Jaeger a brillamment baladé son regard de Saint-Pétersbourg àSaigon en passant par les figures inconnues de la piraterie auféminin, des odyssées à lire dans ces pages, ainsi qu’à Hong Kong,Chittagong, Hambourg et dans sa bibliothèque, des immersionsà déguster sur notre site sept.info.De notre côté, nous prenons aussi le large et larguons les amarresvers de nouvelles aventures. A la fin du mois de décembre 2018,nous avons fermé la porte de notre rédaction de la route
16 I Sept mook Hiver 2019Tu es photographeprofessionnel ou amateur?Tu as moins de 30 ans?Tu vis en Suisse et tu veuxmontrer ce que tu sais faire?Alors participe au prix photo Sept sur le thème QU'Y A-T-IL A VOIR?Prix et publicationsà la clef sur le site
I 17Hiver 2019 Sept mook A toi de jouer!Tu es doué-e pour le dessin ou la peinture?Alors participe au concours lancé par Septet BDmania.ch!Choisis un article disponible à l’adressewww.bedemania.ch/concours-septet
18 I Sept mook Hiver 2019Aujourd’hui comme hier,dans cette Russie oùcontinue de régner le pluspur esprit byzantin, Grigori
I 23Hiver 2019 Sept mook Parti de Copenhague, notre navires’apprête à jeter l’ancre à Saint-Pétersbourg au terme d’un péripleen mer Baltique: Stockholm, Helsinki,Tallinn se sont successivement effacéesderrière nous. A l’origine de cet embarque-ment, il n’était question que de villégia-ture. Nantis de cette bonne fortune, nousavons goûté, mon épouse et moi-même,à la joie trop rare de ne rien emporterdans nos têtes et de nous laisser porterpar nos rêves, comme jadis à bord desgrands paquebots. Du champagne pourse griser, une cabine pour s’aimer et desjours entiers à mesurer le bonheur d’enprofiter sans remords. Nous étions làpour ne laisser qu’un sillage furtif surune mer d’huile, complice d’une digres-sion sans histoire.A bord du yacht qui remonte lente-ment le fleuve, tandis que les passagersflânent sur le pont promenade et cherchentdu regard les coupoles des églises et lesfaçades des palais de Saint-Pétersbourg,je traque de mon côté, un peu par habi-tude et beaucoup par curiosité profes-sionnelle, quelques images inédites quedissimuleraient les friches du rivage. Monintérêt s’aiguise à mesure que le bateauprogresse, à vitesse lente, sur les eauxgrasses de la Neva. Dans mon viseur, jesaisis une scène à la volée, qui illustre ladécadence de la Grande Russie: sa dettemasquée au capitalisme triomphant.Sur le pont d’un cargo piqué de rouille,quelques hommes entreprennent dedécouper au chalumeau une carène quine leur offre guère de résistance. D’inter-minables journées leur seront nécessairespour
24 I Sept mook Hiver 2019le témoin d’un empire dévasté qui subitsa frustration. Je braque mon objectif surtoutes ces coques percées qui jonchent lefleuve, souvent échouées, parfois sur desbers de fortune. Je vise, je déclenche. J’im-prime une réalité que l’histoire offense,que des ouvriers calfatent à mains nueset repeignent pour dissimuler la gran-deur d’une autorité perdue. Le travail estcolossal, démesuré, mais face au spectaclede ce naufrage grandiose il faut imaginerla fierté de Sisyphe à la peine. Le décou-ragement est immense, l’orgueil blessé.Le soleil décline et la températurechute aussitôt. Les passagers qui m’ac-compagnent désertent le pont pour semettre à l’abri, à mesure que le vent for-cit. Bientôt, je reste seul à contempler lecours du fleuve. Des kilomètres d’entrepôtss’étirent maintenant le long des bergesoù surgissent des grues faméliques: lesombres efflanquées d’une activité por-tuaire qui se cherche un nouveau souffle.Les sanctions internationales ont desconséquences matérielles concrètes, nonseulement sur l’économie du pays maiségalement sur le moral de la population,qui en veut à l’Occident et cautionne larevanche de son gouvernement. Or leKremlin ment. L’obsolescence du port endonne une photographie qui m’interpelleet m’inquiète. Je ne me réjouis pas de ceconstat d’épuisement d’une nation, quipousse à l’arrogance politique et à l’exa-cerbation du nationalisme. Les ruines del’Union soviétique sont encore incandes-centes et je crains tout ce qui résulte del’échec.Le froid me pénètre. Je lutte contrel’envie de me réfugier dans la douce cha-leur du carré, mais je préfère la timoneriequi domine l’étrave. De là, je surplombele tracé de la Neva, ses méandres qui pro-gressent. Nous sommes arrivés au termede notre croisière et la réalité me rappelleà l’ordre des choses vraies. Je n’ai plus soifde champagne et de vacances. Je refermeune parenthèse derrière moi. Sur la rivegauche, des conteneurs s’empilent appa-remment sans ordre, comme les penséesqui m’étreignent. En vrac. Dans la confu-sion. Encore quelques milles et le fleuves’écarte devant l’architecture grandiosede la capitale impériale. Vue du quai desAnglais où nous accostons, à quelquesencablures du palais d’Hiver, la ville sembleavoir gagné en ostentation touristiquece qu’elle a perdu en autorité politique.Aussi, continue-t-elle d’imprimer, dansl’inconscient du voyageur, le roman despassions torturées qui l’ont traverséedepuis le règne de Pierre le Grand.Il est 20 heures lorsque nous nousprésentons à la table du commandant,pour le traditionnel dîner de gala qui clôtnotre périple. La soirée s’annonce infor-melle et franche. Au terme d’une semainede croisière, nous avons eu maintes foisl’occasion de nous entretenir avec l’en-semble des officiers et les longues heurespassées à nous intéresser à la manœuvre,à nous familiariser avec les activités dubord nous ont rapprochés. La table est raf-finée, les vins choisis. La tenue de soiréeest imposée, qui donne à notre éphémèrecommunauté de voyage un air de désué-tude festive. La conversation est amicaleet nous prenons plaisir à ce moment depure distraction. On nous sert la deu-xième entrée lorsqu’un
I 25Hiver 2019 Sept mook changement de programme intempestifet, semble-t-il, fréquent le contrarie aupoint de quitter la table. Il a des ordresà donner. Lorsque nous le retrouvons,quelques minutes plus tard, je m’auto-rise à lui demander s’il fut confronté àdes incidents plus graves que cette ques-tion d’intendance et, pour toute réponse,il se saisit d’une flûte de champagne ettrinque à notre voyage. L’épisode, qui seraporté sur le livre de bord, ne sera plus évo-qué. Les coulisses de l’incident ne nousseront pas accessibles.La conversation reprend alors, sur dessujets de navigation plus anecdotiques etj’en profite pour lui dédicacer un exem-plaire de mon livre sur le drame univer-sel du Titanic. Tandis qu’il me questionne,je ne me prive pas d’engager le dialoguesur ce thème qui me tient à cœur. Je luinarre notamment notre traversée de l’At-lantique à bord du QueenMary2, quelquetemps après la commémoration du nau-frage et m’attarde sur certains points d’his-toire qui font encore débat. Puis, commeil n’est pas avare de questions, je décrisle frisson qui me parcourut à l’instantoù nous sommes passés à la verticale del’épave, qui gît par 3’800 mètres de fondau sud-ouest du Labrador. Curieux dedétails que je ne manque pas de fournir,il m’est offert l’opportunité de racontercomment, la veille d’arriver à New York,lors d’une vente de charité, j’ai remportél’enchère d’une carte de l’Atlantique dédi-cacée par le commandant et les officiersdu QueenMary, sur laquelle avait été tra-cée la position du Titanic. Ce qui en faittoute la valeur à mes yeux. Je n’en avaisparlé jusqu’ici qu’au micro du journalistefrançais Daniel Bernard. Cette carte estaccessible dans mes archives littéraires,à la Bibliothèque cantonale et universi-taire de Fribourg.Un peu plus tard dans la soirée, lecommandant regarde discrètement samontre et nous dit devoir prendre congéde nous. Pour lui, la nuit sera longue. Entraversant la salle à manger, il serre desmains et salue ses passagers, comme l’afait jadis le capitaine Smith à bord duTitanic, quelques heures avant qu’il necroise la route de l’iceberg fatal. Après lenaufrage du CostaConcordia, survenu le13 janvier 2012, l’opinion publique a vio-lemment brocardé le capitaine Schetti-no, coupable d’avoir échoué son navire.Pour la presse, il avait privilégié les mon-danités à la sécurité des passagers. Maisl’opinion publique a tort d’avoir mis le pro-jecteur sur ce qui n’a pas été la cause dunaufrage. Dans un papier pour le maga-zine Historia, DesDiversesFaçonsdesombrer,j’ai rappelé les obligations liées à la fonc-tion de commandant sur un paquebot.L’organigramme de la croisière veutque nous débarquions le lendemain en finde matinée. Un taxi viendra nous prendrepour nous conduire à l’hôtel Europe, oùune suite nous a été réservée. Il est en effetprévu que nous passions quelques jours àSaint-Pétersbourg. La pluie, qui tombaitdru pendant que nous dînions, a cessé.Ce qui nous décide à faire quelques passur le pont. La barge annoncée s’est miseà couple et nos matelots commencent àremplir les soutes du navire en partancepour d’autres aventures. Une âcre odeurde pétrole envahit l’air saturé d’humidi-té. Un entrelacs de tuyaux jonche la cour-sive éclairée des projecteurs comme
28 I Sept mook Hiver 2019furtifs. L’équipage, qui n’était constituéque d’ombres anonymes, s’en était subi-tement emparé.Toute la nuit, le clapotis du fleuvechantera contre la coque. A chaque pas-sage d’une barge ou d’un chaland, je seraibercé par une douce ondulation qui m’em-portera très loin dans le temps. Magné-tisé par les lumières de la ville qui fontcomme un ballet de lucioles à traversle hublot, je resterai longtemps éveillé.Rattrapé par les images de mon premiervoyage à Saint-Pétersbourg. Il y a plus devingt ans…Mes souvenirs remontent au milieudes années 1990, une nuit de la Saint-Jean.Comme tout le reste de la Russie, l’an-cienne capitale des tsars venait d’écloreaux promesses de la glasnost, mais cevent vivifiant de souveraineté soufflaitici plus fort qu’ailleurs. J’ai pris le poulsde Saint-Pétersbourg dans les prémicesde son épanouissement, je l’ai vu sortir desa chrysalide et se promettre au mondelibre. Depuis 1986, Mikhaïl Gorbatchevavait en effet libéralisé l’Empire sovié-tique et je fus témoin de la liesse et del’effervescence qui ont suivi. Cela me fitpenser à l’Espagne de l’après-franquismeoù l’esprit d’entreprendre enflammait lescœurs. La renaissance de l’âme russe nes’appuyait pas sur les mêmes ressorts queles anciennes dictatures européennes,mais les mêmes gènes avaient embraséles mêmes espérances. Dans cette villequi a vu l’ascension des bolcheviques,l’envie de traduire cette impatience étaitdans tous les cœurs. Une nécessité s’im-posait: le besoin de vivre. Partout où lesidées neuves balayaient les vieux carcans,la population transcendait cette ère nou-velle jusqu’à l’excès, dans une ivresse délec-table. La ville était un feu d’artifice que lesolstice d’été rendait annonciateur d’unavenir prospère. Le pays capitalisait surce renouveau qu’il voulait sans entraves.La jeunesse se déchaînait, rattrapait letemps perdu. La perestroïka gagnait duterrain, mais elle bâtissait sur du sable.Trop tôt, trop brutalement.Mon premier séjour à Saint-Péters-bourg était professionnel. A l’aéroportde Poulkovo, je fus accueilli par Zeno-vi Spetchinski, directeur des éditionsAurora que j’avais rencontré lors d’uneréunion préliminaire à Paris. C’était unpetit homme jovial qui s’exprimait dansun français précieux, comme on le par-lait dans la bourgeoisie de l’Empire avantla Révolution de 1917. Un bel esprit rom-pu aux belles manières, dont le raffine-ment du discours compensait la rusticitéde l’apparence. Dans la voiture qui nousconduisait en ville, au milieu d’une circu-lation clairsemée, il m’apprit qu’il devaitpartir pour Moscou le lendemain pourun voyage impromptu. Devant la sincé-rité de ma déception, il me rassura aussi-tôt: sa collaboratrice me servira de guide.Au bout d’une quinzaine de kilo-mètres, nous étions arrivés dans le centrede Saint-Pétersbourg où se trouvaient sesbureaux, non loin du musée de l’Ermi-tage. C’est là, dans une petite impasse,que se trouvait la maison d’édition aveclaquelle j’allais travailler. Ce que je n’aipas oublié, ce sont les petites pièces enenfilade, sans couloir, que nous traver-sions l’une après l’autre, séparées par descloisons vitrées. Comme dans les commis-sariats
I 29Hiver 2019 Sept mook mouchoir. Deux femmes en tablier ciréportant des bottes en caoutchouc récu-raient le sol à grande eau. Ma premièreimpression fut parfaitement trompeuse,car la réputation de cette vieille institu-tion défiait les apparences et l’heureuseassociation que j’étais venu concrétiserme le démontrera.Sur le bureau de Zenovi Spetchinskitrônait une pile de livres à mon intention,qu’il me proposait de faire traduire pourle marché français. Son catalogue étaitvaste, la décision difficile à prendre. Celuiqu’il me mit entre les mains était consa-cré au peintre de marine Ivan Aïvazovski.Cet artiste romantique d’origine armé-nienne, né en Crimée, m’était parfaite-ment inconnu. Admiré par Pouchkine,célébré par Delacroix, c’était un acadé-micien réputé, de surcroît peintre del’Etat-major impérial. «Je sais votre inté-rêt pour la marine, me dit-il, c’est pour-quoi j’ai pensé qu’il serait intéressantde commencer par la publication de cevolume.» Son statut de peintre officielme fit craindre une œuvre besogneuse,mais je fus immédiatement séduit parsa perception de la mer et des bateaux,des ports et des tempêtes qu’il transcri-vait avec une maîtrise indiscutable. Lesscènes que j’entrevis en feuilletant l’ou-vrage me confirmèrent dans cette opinion.«J’insiste pour que vous supervisiez per-sonnellement la rédaction du texte fran-çais», me dit-il. Sans doute, voulait-il quej’y imprime un style, que j’y instille monempreinte. Flatté par cette marque deconfiance, j’acceptai sa proposition. C’estainsi qu’un an plus tard, le livre paruten France, en Suisse, en Belgique et auCanada, sous la signature de son auteur,Nicolaï Novoouspenski. Comme j’avaisdemandé que mon nom n’y figurât pas,je ne puis que modestement revendiquerma participation à ce qui fut un succèsde librairie. L’ensemble de la collectionconnaîtra la même destinée.Après avoir dîné en sa compagnie,Zenovi me conduisit à l’hôtel Astoria situéprès du square Saint-Isaac, non loin del’Amirauté. Je pris ma clé, traversai le baroù quelques très jeunes femmes patien-taient devant un verre de vin, puis je medirigeai vers l’ascenseur où l’une d’ellesvint me proposer sans cérémonie departager ma nuit. Au quatrième étage,je n’ignorais plus rien de ses avantageset l’inventaire des plaisirs qu’elle étaitprête à dispenser me laissa perplexe. Etquelque peu désappointé. D’autres clientsétrangers, plus attentifs à son catalogue,ont assurément profité de ses libérali-tés ce soir-là.Le lendemain, je fus réveillé par letéléphone. J’avais hermétiquement tiréles rideaux, car le soleil qui ne se couchepas en cette saison m’aurait empêché dedormir. Je décrochai: «Je suis l’assistantede Zenovi Spetchinski.» Il était presquemidi. Elle ajouta: «Je vous attends à laréception.» Elle raccrocha. Dans le lob-by, je reconnus la jeune prostituée quim’avait interpellé la veille. Elle était aubras d’un homme qui la raccompagnait.Sur le parvis, elle s’engouffra dans unevoiture conduite par un homme quipouvait être son frère ou son fiancé. Denombreuses étudiantes financent ainsileurs études avec l’assentiment, voire lacomplicité
30 I Sept mook Hiver 2019Elle me proposa de visiter Saint-Péters-bourg et je la suivis. Nous traversâmesle square Saint-Isaac inondé de soleilet je vis que ses cheveux roux captaientremarquablement la lumière. Commedans les tableaux d’Aïvazovski.Tout de suite, je fus frappé par la joiede vivre qui régnait autour de moi. Laville en était baignée. Je goûtais ces pré-cieux instants comme un privilège, car ilsattestaient d’une résurrection politiqueet sociale. Celle d’un empire muselé entrain de s’affranchir. Tatiana, qui étaitattentive à mes réactions, me prit le brassans me distraire du plaisir que me pro-curait le spectacle des passants. Ce quetout le monde espérait depuis la fin del’ère soviétique se traduisait ici dans lesfaits et c’était une leçon d’histoire dont jedevais témoigner un jour. Tatiana venaitd’avoir trente ans et n’avait connu jusqu’icique la claustration morale et le musel-lement de la parole. Sa jeunesse, commecelle de ses parents, avait été moralementet physiquement corsetée. C’était à ellede jouir maintenant de l’espace consentià grands frais. Ce qu’elle me confiera plustard. Passionnée par l’univers de la mode,elle comptait ouvrir une maison de cou-ture et se faire connaître à Paris. Elle étaitsûre d’elle, sa voix ne tremblait pas. Pourautant, elle ne rejetait pas ce qu’elle avaitreçu de sa patrie et voulait concilier sestraditions avec la liberté d’entreprendre.Elle ne souhaitait pas un effondrementpolitique dont elle redoutait les consé-quences et les conflits de pouvoir. Elle neprônait pas l’anarchie, mais un juste équi-libre économique dans lequel elle pour-rait exprimer librement ce qu’elle est. Cequi importait à ses yeux, c’était son droitd’accomplir une ambition, d’allumer uneflamme qu’elle entretiendrait par sontalent, son courage et sa persévérance.Elle militait pour être libre de ses actes.L’Occident était sa référence