Seul : Confusion - Belisa Wagner - E-Book

Seul : Confusion E-Book

Belisa Wagner

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Beschreibung

Geoffrey, 44 ans, Toujours aussi séduisant, Toujours aussi riche, Toujours aux prises avec la justice. Après avoir été disculpé du meurtre de sa première femme et avoir mis son grand-père sous les verrous, Geoffrey apporte deux beaux enfants à Ania. Tout se présente pour le mieux. Il s'installe avec elle aux Etats-Unis. Pourtant, les dossiers d'adoption resurgis du passé l'intriguent. Il cherche des informations jusqu'au jour où un mystérieux courrier, écrit par sa demi-soeur Joséphine, l'alerte sur l'état de santé de leur mère. Doit-il rentrer de toute urgence en France pour lui dire adieu ? Avant qu'il ne prenne sa décision, il est victime d'un accident qui le plonge dans le coma. Ania, voulant sauver sa famille, a brouillé les pistes pour que la police n'accuse pas Greg d'homicide. Mais ses actes compromettent Geoffrey qui devient alors un criminel aux yeux de la justice américaine. Il ne lui reste qu'une solution : fuir en laissant derrière lui femme et enfants. De retour en France, il recherche les six personnes mentionnées dans les dossiers et qui semblent avoir été adoptées illégalement grâce au trafic de son grand-père. Il rencontre Sylvia, femme gendarme à qui il prouve son adoption, et part avec elle dans une quête de vérité, mais ils sèment derrière eux des cadavres . Qui a intérêt à supprimer ses personnes et pourquoi ? Geoffrey fuit pour se protéger et ne pas être extradé vers les Etats-Unis où il risque d'être condamné à une lourde peine de prison pour un crime qu'il n'a pas commis. Il demande de l'aide à sa fidèle amie et ancienne équipière, Patricia, alors que Sylvia a soudainement disparu. Le procès de Florian, accusé de l'assassinat de Frédéric de la Mare de la Villemarque s'ouvre et Geoffrey veut être présent pour le soutenir. Florian est disculpé. Mais à la sortie du palais de justice, les deux frères sont enlevés.La vérité éclate. C'est Joséphine qui est la source de tous leurs ennuis. Elle pense que les six adoptés ont un lien de parenté avec elle, que Mathilde, sa mère, est aussi leur mère. Manipulée par Patrick Cherron, son oncle, elle a accepté de tuer pour faire main basse sur l'héritage du baron. Ils sont sur le point de réussir. Ils ont enlevé le reste de la fratrie, ainsi qu'Ania et Greg pour faire pression sur Geoffrey. Mais le lieutenant américain Steve Garden va faire échouer leur plan. Les otages seront finalement libérés Le climat au sein de la famille Edelmann va redevenir plus clément grâce à certaines concessions.

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Seitenzahl: 478

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Tu sais que tu as trouvé l’amour de

ta vie quand tu te surprends à

tomber amoureux encore et encore

de la même personne, malgré les

kilomètres qui vous séparent.

Sommaire

Prologue

1

ère

PARTIE: UN MONDE PARALLÈLE

Chapitre 1: Maili beach, Ile de Oahu, Hawaï

Chapitre 2

Chapitre 3: Vincent

Chapitre 4

Chapitre 5: Sylvia

Chapitre 6

Chapitre 7: Justine

Chapitre 8: Valérie

Chapitre 9: Eva

Chapitre 10: Brice

2

ère

PARTIE: LE MONDE REEL

Chapitre 1: Geoffrey

Chapitre 2: Ania

Chapitre 3: Grégory

Chapitre 4: Geoffrey

Chapitre 5: Sylvia

Chapitre 6: Justine

3

ère

PARTIE: Puzzle

Chapitre 1: Justine

Chapitre 2: Katia

Chapitre 3: Stéphane

Chapitre 4: Geoffrey

Chapitre 5: Valérie

Chapitre 6: Ania

Chapitre 7: Valérie

Chapitre 8: Brice

Chapitre 9: Sylvia

Chapitre 10: Eva

Chapitre 11: Ania

Chapitre 12: Sylvia

Chapitre 13: Geoffrey

Chapitre 14: Florian

Chapitre 15: Ania

Chapitre 16: Steve Garden

Chapitre 17: Sylvia

Chapitre 18: Geoffrey

Chapitre 19: Justine

Chapitre 20: Geoffrey, Grégory et Ania

Chapitre 21: Geoffrey

4

ère

partie: Verdict

Chapitre 1: Florian

Chapitre 2: Geoffrey

Chapitre 3: Cherron

Chapitre 4: Joséphine

Chapitre 5: Mathilde

Épilogue

Prologue

Depuis l’arrivée de Geoffrey sur le continent américain, il s’était écoulé six mois, six mois de bonheur, de tendresse et de tranquillité. Pourtant les nuits étaient perturbées par les pleurs d’Amber et de Nathaniel et les jours par une course effrénée après le temps pour réussir à remplir toutes les tâches du quotidien imposées par l’arrivée de deux enfants au sein d’une famille. Ania était pour beaucoup dans cette béatitude. Elle était merveilleuse, comme à son habitude. Elle avait accueilli ces deux petits êtres comme un don du ciel. Depuis, elle n’oubliait jamais de franchir la porte de l’église pour remercier Dieu de lui avoir permis d’élever ces deux enfants alors qu’elle avait accepté son sort de femme stérile. Toute sa vie en avait été bouleversée, à commencer par sa relation avec son mari. Elle lui en serait reconnaissante pour le restant de ses jours. Elle était persuadée qu’il avait tout planifié, avant même qu’ils ne se soient mariés, mais ça n’avait aucune importance et elle ne lui en avait même jamais parlé. Pourtant, un petit pincement au cœur persistait lorsqu’elle pensait à ses silences qui les éloignaient toujours un peu. Elle se remémorait le souvenir de son arrivée à Vancouver, chargé de deux nourrissons, si beaux, si doux. Elle les avait vus passer la porte de son appartement, éveillés et si épanouis, portés par Grégory, son beau-fils que tout le monde appelait maintenant par son diminutif Greg, et Jim, son meilleur ami. Elle avait immédiatement compris ce que Geoffrey avait derrière la tête : elle allait devenir la maman de ces deux nouveau-nés. Elle avait alors pris dans ses bras la petite Amber alors que Greg s’occupait de Nathaniel et elle avait proposé de les installer pour plus de confort dans une chambre. Aidée par Greg, elle avait fait glisser sur le sol le matelas du lit et avait improvisé une couchette pour les deux enfants. A cet âge, ils ne bougeaient pas encore suffisamment pour se déplacer. Elle les avait allongés l’un à côté de l’autre, leur avait caressé la joue à tour de rôle, chuchotant quelques mots avec tendresse. Si Amber resta Amber, instantanément Nathaniel devint Nate. Elle vivait depuis très longtemps dans un monde où les diminutifs affectueux étaient de rigueur. Il en serait aussi ainsi pour ses propres enfants. Elle trouverait plus tard un surnom pour sa fille. Les jumeaux semblaient fatigués et elle eut la chance qu’ils s’endorment assez vite après quelques manifestations de mécontentement.

Ania avait compris la chance qui se présentait à elle d’être enfin mère. Elle était retournée auprès de Geoffrey et l’avait trouvé visiblement exténué et affaibli par le voyage. Elle s’était installée à côté de lui pour l’envelopper de ses bras, en un geste de réconfort. Il avait fermé les yeux et s’était abandonné à cette étreinte. Elle n’avait rien dit d’autre que « Comment te sens-tu ? ». Il avait répondu simplement « Fatigué ». Elle l’avait pris par la main et l’avait emmené se coucher, l’aidant même à se dévêtir. Il s’était glissé sous les draps de satin et s’était endormi paisiblement.

Le lendemain, lorsqu’il avait enfin émergé de sa léthargie, il avait enfilé un peignoir et était parti à la recherche d’Ania. Il l’avait trouvée sereine, installée au comptoir séparant la cuisine de son salon devant un bol de café noir. Elle l’avait regardé puis lui avait déclaré, le plus naturellement possible :

- Ils font leur sieste du matin.

Il n’avait pas su quoi lui répondre. Il s’était alors dirigé vers la baie vitrée pour admirer la magnifique vue sur la ville, par ce beau matin ensoleillé. Elle le déconcertait par son sang-froid, par cette maîtrise d’elle-même en tout temps. Parfois, il préfèrerait qu’elle extériorise un peu plus ses émotions et à cet instant précis, il aurait presque aimé qu’elle le gifle, plutôt qu’elle accepte cette situation des plus insolites. Cela ne risquait-il pas de miner leur relation et, à plus ou moins long terme, leur mariage ?

1ère PARTIE

UN MONDE PARALLÈLE

1

Maili beach, Ile de Oahu, Hawaï

Vendredi 24 avril 2015

Geoffrey avait difficilement trouvé ses marques depuis que la famille au grand complet avait emménagé sur l’île d’Hawaï pour le tournage d’un film dans lequel Ania incarnait le rôle d’un médecin. Le décalage horaire était un problème pour les connections journalières via internet qu’en tant que patron du Groupe Edelmann, il imposait à ses salariés restés en France. S’il voulait être en communication le matin avec eux, il devait les contacter après son dîner et s’il désirait les joindre l’après-midi, il devait se réveiller à l’aube. Il avait donc fallu mettre en place un emploi du temps précis pour gérer la situation le mieux possible et Geoffrey était conscient qu’il ne pourrait pas vivre de cette façon durablement. Il aspirait à aller s’installer à New-York pour pouvoir plus facilement sauter dans un avion et rentrer à Paris dès quand l’envie lui en prendrait. Mais il devait être patient. La fin du tournage n’était annoncée que dans deux mois. Convaincre sa femme de l’accompagner aux États-Unis au lieu de rentrer au Canada serait alors une négociation de longue haleine, dont l’issue semblait incertaine.

*

En ce vendredi d’avril 2015, exceptionnellement c’était Madeleine qui lui avait fixé un rendez-vous à 17 heures, heure de Paris, soit 4 heures du matin à Honolulu. Geoffrey se présenta devant la webcam torse nu et mal réveillé, ce qui amusa sa fidèle collaboratrice :

- Et bien, mon PDG se laisse aller ! Que t’arrive-t-il ?

- Ici, je te rappelle qu’il est 4 heures du matin et j’ai dû mettre un réveil pour ce rendez-vous. Je n’ai pas pris le temps de me mettre sur mon trente et un pour toi. Désolé !

- C’est vrai que j’ai rarement le privilège de te voir sortir de ton lit. C’est une première…

- J’espère que ce sera la dernière et que ça restera entre nous. Venons-en au fait. De quoi voulais-tu me parler ? rétorqua-t-il, agacé.

- Nous avons un partenaire qui menace de rompre ses engagements pour le prochain film réalisé par David Louvain.

- De combien est sa participation ?

- 30%.

- Pourquoi désire-t-il abandonner le projet ?

- Changement de politique d’entreprise, selon lui. Mais je pense qu’il croit que le film va être un fiasco.

- Et toi, tu en penses quoi ?

- Je ne veux pas te faire peur, mais je suis tentée de penser la même chose.

- Je n’aime pas ça du tout.

- Oui ! Tu penses que lorsqu’un chemin a été tracé, il faut le suivre coûte que coûte. Mais là, nous risquons de perdre beaucoup d’argent.

- Pourquoi ? Qu’est-ce qui a changé depuis que nous avons décidé de participer à ce projet ?

- L’actrice principale devient insupportable. Elle rate des séances de répétition, ce qui retarde dangereusement le tournage. Nous risquons de ne pas pouvoir tenir la date annoncée de la sortie du film.

- C’est inquiétant, effectivement. Je vais me rapprocher de David pour faire le point avec lui et voir si je peux avoir une quelconque influence sur cette starlette capricieuse. Autre chose ?

- Pour ce qui est de la fondation, un don vient d’être fait par la famille d’Océane.

- Cette jeune femme est décidément quelqu’un de bien, alors que ma première impression, basée uniquement sur son aspect physique, n’avait pas été bonne. Non seulement son témoignage a été déterminant pour me sortir de prison, mais en plus, elle et sa famille me font confiance et m’encourage dans ce projet d’aide aux jeunes femmes démunies.

A cette pensée, il sourit.

- Ne perd pas ton temps à la remercier de façon laconique, je vais lui adresser une réponse personnalisée. Envoie-moi ses coordonnées par mail.

Elle fut vexée par sa réflexion, mais n’en fit pas état.

- Autre information capitale, Philippe ne m’a fait part d’aucun problème particulier en ce qui concerne les finances des sociétés. Tout va bien, pour l’instant. Par contre, il voudrait te rendre compte des recherches que tu lui as demandées de faire. Il n’est pas loin de moi. Veux-tu t’entretenir avec lui maintenant ?

- Oui, je suis réveillé de toute façon. Alors je suis prêt et impatient d’entendre ce qu’il a découvert.

- Je vais le chercher. Je te souhaite une très bonne journée. Je suis désolée de t’avoir tiré du lit, mais je pensais que c’était important.

- Tu as eu raison, ça l’était. Et ne t’en fais pas, je dois accepter les inconvénients de cet éloignement si je veux profiter des avantages du Pacifique. Mais je ne suis pas du matin. Désolé si je n’ai pas été très aimable. La prochaine connexion aura lieu à 10 heures, heure de Paris. Je préfère. Je serai encore habillé !!

Elle sourit et ne se priva pas de faire une remarque :

- Continue le sport, ça te va à merveille !

La réflexion lui plut. Elle le vit sur son visage qui s’éclaira. Puis Madeleine quitta le champ de la caméra. Après un instant, Philippe vint s’installer devant l’ordinateur, échangea quelques politesses sans importance avec Geoffrey, puis lui fit son rapport. Geoffrey écouta avec beaucoup d’attention les informations que son employé, transformé en détective, avait collectées. Il griffonna même quelques notes sur un bloc. Il déchira les pages avec la ferme intention de les ranger précautionneusement dans chacun des six dossiers d’adoption. Lors de son séjour au château de Fériette, Joséphine les avait trouvés, cachés aux yeux de tous dans un tiroir secret du bureau de son grand-père. Sa demi-sœur les lui avait donnés peu de temps avant qu’il ne quitte la France. Il les avait ouverts mais n’avait pas appris grand-chose sur ces inconnus. A part leur nom, date de naissance et filiation officielle. Il y avait trouvé des adresses trop anciennes pour être encore valides pour certains, mais aucun indice sur les liens qui les unissaient à son grand-père, si ce n’est qu’il s’agissait d’adoptions illégales dont il était l’instigateur. Pourquoi ces dossiers n’avaient-ils pas été rangés avec les autres ? Ou alors, cela avait été le cas, mais pour une raison qu’il ignorait, ils avaient été sortis de leur rangement. Il avait été intrigué et il ne pouvait se retirer de l’esprit que peut-être ces gens avaient un lien de sang avec lui. C’était devenu une obsession.

Simultanément, Philippe lui transféra tous les documents qu’il avait récoltés.

*

Il retourna se glisser furtivement entre les draps où Ania dormait d’un sommeil paisible. La villa que la famille Edelmann occupait était de style traditionnel hawaïen. Construite au pied d’une piscine originale par ses formes arrondies, elle comprenait deux niveaux et était caractérisée par son avancée à colonnes qui reliait la maison à la piscine. A l’extérieur, comme à l’intérieur, le blanc dominait, largement mis en valeur par le bleu de la mer, que l’on apercevait en bordure de la propriété, et celui de la piscine. La végétation exotique lui donnait une dernière touche locale. Les palmiers, agités par le vent, ainsi que les roses de Sharon, exhibant leurs fleurs blanches, étaient disposés harmonieusement, apportant l’ombre nécessaire pour rendre la vie de ses habitants totalement paradisiaque. Geoffrey et Ania en profitaient pleinement. Amber et Nathaniel, maintenant âgés de sept mois, s’adaptaient tant bien que mal à leur toute nouvelle existence. Nés en France dans des conditions tragiques, ils ne pouvaient encore prendre conscience que leur mère biologique avait trépassé en leur donnant la vie. Et puis Ania se débrouillait très bien et la remplaçait avantageusement. Elle avait accepté les nourrissons le plus naturellement du monde, oubliant que leur géniteur les avait conçus alors qu’il lui avait déjà juré fidélité bien qu’ils n’eurent pas encore été mariés. Dans sa grande bonté, elle l’avait même remercié chaleureusement pour ce cadeau magnifique : elle était devenue mère du jour au lendemain, sans y avoir réfléchi, sans s’être battue pour obtenir le droit d’adopter. Il l’avait mise au pied du mur et en fait, c’était ce qui l’avait satisfaite. Ses amies lui avaient toutes conseillé de divorcer. Certaines avaient même employé le mot humiliant qui la qualifiait. Mais elle avait résisté et défendu Geoffrey, expliquant qu’il n’avait été qu’une victime dans cette histoire, victime d’un abus de pouvoir, victime d’un abus sexuel. Elle avait eu sa revanche en recevant ces deux petits êtres, si beaux et si fragiles. C’était un don du ciel et elle n’allait pas tout gâcher.

La chambre d’Ania et de Geoffrey était située à l’étage, à proximité de celle des jumeaux, alors que Greg, maintenant à l’aube de ses seize ans, avait élu domicile au rez-de-chaussée. Il pouvait ainsi aller et venir à sa convenance, bien que son père n’en fût pas ravi. Greg avait toujours voulu devenir joueur professionnel de tennis. Il était entré dans une école à Paris dont les cours étaient aménagés pour concilier les apprentissages scolaires et la pratique d’un sport de haut niveau. Seulement, l’intervention de la bande de malfrats recrutés par son grand-père, le baron de la Mare de la Villemarque avait ébranlé les motivations du jeune homme. Enlevé, puis drogué et saoulé, il avait dû être enfermé quelques semaines dans le service psychiatrique du docteur Bloc pour retrouver ses esprits, sa confiance en lui et l’envie de reprendre le cours de sa vie. Malheureusement, quelques vilaines séquelles subsistaient de cet épisode dramatique de son existence. Ajoutées au stress engendré par l’assassinat de sa mère et l’incarcération de son père, Greg n’était plus l’adolescent rebelle et insouciant qu’il avait été. Il était devenu secret et taciturne. Son attrait pour le tennis avait disparu, tout comme son envie d’exemplarité. Il avait quitté Paris, presque soulagé, et était arrivé à Vancouver avec la ferme conviction qu’il allait vivre ici une nouvelle existence pleine de joies et de nouveautés. Il s’était rapproché rapidement des jeunes de sa classe en « High School », sortait avec certains le soir et ne prenait plus soin de lui, buvant et fumant. Mais Geoffrey ne s’alarmait pas, pensant que cette période de laisser-aller passerait, que sa passion s’imposerait et serait plus forte que jamais. Les mois s’égrenaient pourtant sans qu’apparaisse le moindre changement dans son attitude. Greg sortait de plus en plus fréquemment, bravant les interdits et bafouant les mises en garde de son père. Son besoin de liberté était assouvi. Il ne rendait de comptes à personne, rentrant parfois après le levé du reste de la famille. Alors il leur marmonnait un « bonjour » laconique, attrapait dans le réfrigérateur un yaourt à boire, puis prononçait sa phrase habituelle « je vais me coucher, je suis fatigué ». Il ne prenait que très rarement ses repas avec les autres membres de la famille, grignotant par-ci par-là ce qui lui tombait sous la main au cours des fouilles des placards de la cuisine. Si son père l’obligeait à s’assoir à table, c’était pour une démonstration d’attitudes désagréables, de déclamations de phrases négatives sur un ton bourru. Geoffrey avait donc renoncé à le contraindre afin de soustraire Ania à ce supplice.

*

Geoffrey s’était recouché mais n’avait pas envie de chercher le sommeil. Allongé sur le dos, il écoutait la pluie diluvienne qui s’abattait sur la propriété. Il avait hâte de basculer dans la saison sèche, ce qui ne saurait tarder maintenant. Il supportait de plus en plus difficilement la chaleur étouffante conjuguée à l’humidité. La température nocturne ne baissait guère au-dessous des 20 degrés pour atteindre les 27 en pleine journée. Lorsque mai arriverait, les averses fulgurantes disparaitraient et le taux d’hygrométrie baisserait. Enfin, c’est ce qu’il avait envie de croire, ce qu’il espérait. Il constatait qu’il lui était difficile de s’adapter à sa nouvelle vie. Ania avait accepté ce tournage à Honolulu sans lui demander son avis. Elle avait tout organisé et toute la famille avait embarqué dans un avion par un beau matin de printemps. Les jumeaux ne pouvaient pas encore manifester leur mécontentement autrement que par des pleurs. Donc, depuis leur arrivée sur l’île, ils pleuraient deux à trois fois par nuit, pour des raisons qu’eux seuls connaissaient. Ania se devait d’être en forme pour son travail, aussi avait-elle demandé à Geoffrey, son mari pour le meilleur et pour le pire, de s’occuper d’eux, au moins pendant la nuit. « Je me rattraperai le jour », lui avait-elle dit. Mais le jour, une nurse venait s’en occuper. Perdu dans ses pensées négatives, il n’entendit pas immédiatement les petites plaintes d’un des deux enfants. Confus, il se leva précipitamment et se dirigea vers la chambre adjacente. C’était Amber qui pleurait. Il prit la petite fille dans ses bras en lui parlant doucement :

- Alors, que se passe-t-il ? Tu as un gros chagrin ?

Elle se tut instantanément. La présence de son père la rassura. Geoffrey prit place dans un fauteuil et la cala dans le creux de son coude. Amber le fixait comme pour lire à travers lui. Était-il en colère parce qu’elle l’avait réveillé ? Elle esquissa un petit sourire. Il le lui rendit. A présent, elle avait compris : il était de bonne humeur et prêt à jouer avec elle.

Geoffrey attrapa un jouet qu’il lui tendit. Elle l’agrippa et sa main se contracta au point de ne plus laisser échapper la girafe en caoutchouc qui émettait un couinement à chaque mouvement. Ils restèrent ainsi un bon moment, se souriant, Geoffrey chuchotant à sa fille des petits mots doux et apaisants. Mais lorsque Nate s’éveilla aussi, Geoffrey eut quelques difficultés à gérer les deux enfants. Il prit son temps pour l’extraire de son lit sans lâcher Amber, puis parvint assez maladroitement à retrouver une position confortable, pour lui comme pour eux, calé au fond du fauteuil. Miraculeusement, le silence s’était de nouveau imposé au sein de la demeure. Il semblait que les enfants s’étaient réveillés uniquement à cause d’une angoisse. Geoffrey continua à les bercer et à leur parler doucement. Ils se rendormirent dans ses bras et il dut de nouveau faire preuve d’habileté pour les reposer dans leur lit tout en souplesse pour ne pas les tirer de nouveau de leur sommeil.

Il ne revint pas auprès d’Ania. Il pensait qu’il était trop tard pour espérer se rendormir et trop tôt pour se mettre au travail. La pluie avait cessé. Il alla enfiler son maillot de bain et fit un plongeon dans la piscine. Après plusieurs longueurs, il sortit, attrapa une serviette, se sécha énergiquement et s’allongea sur une chaise longue. Le livreur de journaux déposa dans la boîte à lettres la presse quotidienne qu’il alla relever. Il fut étonné de trouver, en plus du journal local, une enveloppe qui lui était adressée. Il ne reconnut pas l’écriture. Elle était enfantine, mal assurée. Il chercha d’où elle provenait et trouva les coordonnées de l’expéditeur au dos : elle venait de Montpellier et l’expéditrice était Joséphine Cherron, sa demi-sœur. Comment s’était-elle procurée son adresse à Hawaï ? Il retourna hâtivement vers la maison, pressé de découvrir ce que ce mystérieux pli renfermait. Qu’est-ce que sa demi-sœur pouvait bien lui vouloir ? Les mains légèrement tremblantes, il découpa le haut de l’enveloppe à l’aide d’un couteau de cuisine. Les grands moyens pour une pochette en papier kraft ! Il en extirpa une lettre manuscrite dont l’écriture aurait pu appartenir à une fillette de dix ans.

Cher Geoffrey,

Tu dois bien te demander pourquoi que je t’écris aujourd’hui, moi qui donne pas de signes de vie depuis presque un an. Mais toi non plus, tu dis rien. Depuis ton départ, personne s’inquiète de savoir si je vais bien, si j’ai besoin de quelque chose. Je reste près de maman, mais malheureusement elle est pas en forme. Son esprit est en train de la quitter. Aussi, je me prépare à prendre ma vie en main et ce n’est pas facile pour quelqu’un qu’a jamais affronté les « autres ». Il est plus difficile d’être seule à l’extérieur que seule entre les murs très protecteurs et presque impénétrables d’un château.

Aujourd’hui, je me rapproche de toi pour deux raisons : d’abord te dire que maman est au plus mal. Elle peut pas vivre sans les drogues qu’elle ingurgitait depuis si longtemps. Ensuite, j’ai quelque chose qui t’appartient et que je dois te rendre impérativement en main propre. Je peux pas prendre un avion et venir te rejoindre à Hawaï. J’ai pas les moyens et je saurais pas comment faire pour aller au bout du monde. Quelle bêtise d’aller te perdre là-bas. J’ai eu ton adresse par Stéphane, ton adorable père.

Viens me rejoindre ici, en France. Mon adresse est : foyer pour femmes célibataires, impasse Chaptal à Montpellier. Je pense que bientôt il faudra que j’en parte, mais c’est pas pour demain. Ne tarde pas trop quand même !

Pour les dossiers que nous avons trouvés dans le bureau de grand-père, je crois que j’ai trouvé une explication. Mais je t’en parlerai lorsque nous nous verrons en France.

Je t’embrasse,

Joséphine

Même si les phrases n’étaient pas écrites dans les règles de la langue française, Geoffrey découvrit que sa mère lui avait enseigné les bases de l’écriture. C’était déjà un atout pour elle. Il relut la lettre plusieurs fois et à chaque fois, il se demandait ce qu’il devait faire. La rejoindre pour aller voir Mathilde, sa mère, mourante selon les dires de Joséphine ou bien l’ignorer, comme si cette missive ne lui était jamais parvenue ? Après tout, elle aurait pu se perdre. Et puis, ici, il n’était pas connu. Il n’était arrivé que depuis une quinzaine de jours, alors, le facteur aurait pu ne pas savoir qui il était. Mais c’était sans compter sur la conscience professionnelle des employés de l’US Post Office. Non, il ne pouvait pas faire preuve d’une telle mauvaise foi. Alors il allait devoir répondre à Joséphine, réfléchir longuement aux options qui se présentaient à lui et choisir : partir pour la France ou bien rester à Honolulu, en prétextant qu’il ne peut pas s’éloigner une fois encore de sa bienaimée et de ses enfants. Sa première décision fut de s’octroyer un peu de temps, peut-être un jour ou deux avant de s’engager dans l’une ou l’autre voie. Il rangea la lettre dans son enveloppe d’origine sans faire attention à ce qu’elle contenait d’autre.

*

Ania apparut dans l’embrasure de la porte de la cuisine et s’approcha de Geoffrey. Elle lui déposa un baiser sur les lèvres alors qu’il était en train de préparer du café. Elle détecta immédiatement son humeur ombrageuse :

- Qu’est-ce qui te chagrine, ce matin ? C’est la visioconférence avec Madeleine ?

- Oui, un peu. Nous risquons de perdre un partenaire financier pour le prochain film de David.

- Et quoi d’autre ?

- Pourquoi crois-tu qu’il y ait autre chose ?

- Le fait que tu aies répondu que ta connexion t’ennuyait un peu. Mon cher Geoffrey, ta réponse était loin d’être convaincante.

Il prit d’abord le temps de réfléchir à ce qu’il devait faire, puis décida de lui dire la vérité :

- J’ai reçu une lettre de Joséphine. Elle m’annonce que ma mère est mourante et que je dois me rendre à son chevet rapidement. Elle dit aussi vouloir me donner quelque chose qui m’appartient, mais elle ne dévoile pas ce que c’est. Je n’aime pas beaucoup ça.

- Je comprends. Tu devrais appeler ton père. Il doit savoir comment va ta mère, non ?

- Tu sais, il a renoncé assez rapidement à renouer des liens avec elle. Leur relation n’avait pas duré très longtemps. Six mois, ce n’est pas suffisant pour nouer des liens indestructibles. Et puis, ma mère est quelqu’un qui aime les situations particulières et mystérieuses. Elle n’a jamais cherché à le retenir, bien au contraire. C’est elle qui a rompu et elle lui a caché mon existence. Mon père a préféré se rapprocher de son fils, Jérémie. Ils sont rentrés tous les deux à Rouen. Jérémie a trouvé un poste de réceptionniste à l’Hôtel de Bourgtheroulde, tu te rappelles, l’hôtel où tu as dormi la veille de notre mariage avec tes demoiselles d’honneur ?

- Oui, bien sûr que je m’en souviens. J’aime lorsque tu évoques ce jour. C’est un des plus beaux de ma vie…avec celui où tu es arrivé à Vancouver avec Amber et Nate.

Il s’approcha d’elle, la prit dans ses bras et lui chuchota à l’oreille :

- Je t’aime et je t’aimerai toujours. Mais je pense qu’il faut que je réfléchisse sérieusement à l’éventualité de devoir rentrer en France. Si elle mourait sans que je l’aie revue, je crois que je m’en voudrais pendant le restant de mes jours.

- Si tu penses que c’est ton devoir, alors vas-y ! Mais n’oublie pas Greg. Il est vraiment dans une mauvaise passe et si tu repars en France, même quelques semaines, je pense qu’il va gravir un niveau supplémentaire dans son ascension vers le « n’importe quoi ».

- Je sais qu’il ne va pas bien. Je ne maîtrise plus rien. Je n’arrive plus à le raisonner. D’après toi, qu’est-ce que je dois faire ?

- Ne te fâche surtout pas, mais je pense que l’avoir emmené ici et l’avoir changé d’école n’a pas été une très bonne chose. Il fréquente des jeunes peu recommandables. Tu as remarqué ses yeux ?

- Oui, je suis très inquiet. Il consomme de la drogue, c’est ce que tu essaies de me dire ?

- Oui, j’ai voulu croire que je me trompais, mais son attitude belliqueuse me confirme mes craintes, …enfin nos craintes.…

Ils se turent. Geoffrey retourna vers la cafetière pour la mettre en marche et Ania ouvrit les placards pour prendre les bols, les couverts, puis les céréales et le lait. Elle emporta son chargement sur la terrasse, près de la piscine. Le soleil baignait déjà intégralement la propriété, ce qui lui donnait un air de vacances. Pourtant dans une heure, elle devrait se trouver sur la plage pour tourner des scènes de surf. Elle avait suivi un entraînement intensif, mais n’était pas une championne et il avait fallu lui trouver une doublure. Elle appréhendait d’exposer son incompétence devant les autres acteurs. Elle allait devoir passer ce cap difficile. Ses pensées actuelles la ramenaient toujours à son travail. Les problèmes de Greg la concernaient parce qu’il vivait sous le même toit qu’elle, mais elle s’en détachait et reportait sur son mari le soin de trouver une solution pour améliorer les choses. Le lien si fort avant entre Geoffrey et son fils s’était brisé et elle n’était pas convaincue qu’un jour, il se ressouderait. Elle se dit que les jumeaux étaient sans doute pour quelque chose dans cette situation.

Amber et Nate se rappelèrent alors à son bon souvenir. Ils pleuraient et réclamaient leur biberon. Elle posa précipitamment la vaisselle et les denrées alimentaires sur la table et courut à l’étage pour aller les calmer. Geoffrey arriva juste derrière elle et chacun prit un bébé dans ses bras. Comme par magie, les cris s’arrêtèrent instantanément. Chaque parent changea la couche du nourrisson dont il avait la charge. Moment de douceur et d’échange qui pourtant les aurait rebutés si ce n’avait été pour le bien-être de leurs propres enfants. Ils se dirigeaient vers l’étage inférieur pour leur donner leur ration de lait lorsqu’ils entendirent la porte d’entrée claquer, suivi d’un bruit de pas, puis d’un choc sourd suivi d’un sonore « merde ».

Geoffrey, du milieu de l’escalier, interrogea :

- Greg, c’est toi ?

- Ben oui, c’est moi. Qui veux-tu que ce soit ? Le Pape ?

- Tu es prié de me parler sur un autre ton, dit-il sévèrement.

- Ben quoi ? J’ai rien dit de mal.

Surpris par la réplique, Geoffrey dodelina de la tête en haussant les sourcils et en soupirant.

- Tu ne te rends même plus compte de ce que tu dis.

Ania et Geoffrey étaient à présent arrivés au rez-de-chaussée et faisaient face à Grégory, les yeux rougis et la diction pâteuse. Il avait consommé de la drogue, mais pas seulement. Une odeur d’alcool très prononcée prouva en plus son état d’ébriété avancée.

- Vas te coucher et lorsque tu auras dessoûlé, nous devrons reparler de ton attitude. Tu vas me forcer à prendre des mesures draconiennes à ton encontre. Je pense que tu comprends pourquoi ?

- Vas te faire voir !

Greg passa en force. Faisant fi du fait que son père portait Amber dans ses bras, il lui donna au passage un violent coup d’épaule. Geoffrey se retint de réagir. Cela n’aurait servi à rien, si ce n’est de déclencher des hostilités. Il réglera ses comptes avec Greg lorsqu’il sera redevenu lui-même.

Ania avait fui dans la cuisine et préparait le repas de ses enfants. Geoffrey la rejoignit et décela de la tristesse dans son regard.

- Ne te tracasse pas trop. Il va se ressaisir. J’ai de l’espoir parce qu’il a fait attention à ne pas employer un mot vulgaire à la place de « voir ».

Elle ne comprenait pas ce qu’il disait et il le sentit rapidement :

- Oui, il aurait pu me dire « Va te faire foutre ».

Surprise, elle répondit :

- C’est certain, mais évite de minimiser la situation. C’est très grave ce qui se passe sous notre toit. Et je ne crois pas que ce soit une ambiance saine pour deux enfants de sept mois.

- Tu veux que je fasse quoi ? Que je l’envoie en France et qu’il se débrouille tout seul ?

La conversation s’envenimait.

- Arrête, Geoffrey. Ce n’est pas ce que j’ai dit. J’aimerais que nous puissions vivre tous les cinq en harmonie. Mais c’est sans doute demander trop de passer de quatre à cinq ?

Il y eut un blanc dans la discussion. Ania avait raison, ils étaient quatre d’un côté et de l’autre, Greg était seul. Que faire pour qu’il réintègre le cocon familial de toute urgence, se demanda Geoffrey. Sans désintégrer le reste de la famille ! Peut-être avaient-ils besoin de se faire aider par une tierce personne ? Un psy ? Mais très vite, cette idée lui sembla inadaptée. Greg n’avait pas conservé la facilité de s’exprimer en américain comme il le faisait à l’âge de six ans. De retour sur le continent où il avait vécu les premières années de sa vie, il avait rejeté l’idée de parler dans une autre langue que le français. Après tout, les américains n’avaient qu’à apprendre sa langue s’ils voulaient communiquer avec lui parce que lui, il considérait qu’il n’avait rien à leur dire. Le conflit permanent avec son père était parti de cette rébellion et depuis, ça allait de mal en pis. Les tentatives d’échanges se soldaient toujours par des incompréhensions réciproques, ce qui aurait pu être qualifié de dialogues de sourds. Greg affirmait lorsqu’il aurait fallu dire non, promettait d’agir alors qu’il savait qu’il n’obtempérerait jamais. Il était perpétuellement dans la contradiction. Son père ne buvait pas d’alcool, il se mit à en consommer outrageusement. Il ne fumait pas alors Greg acheta son premier sachet de tabac et le matériel qui va avec à Honolulu et nargua ses parents en ne confectionnant pas seulement des cigarettes à base de feuilles de tabac. Ania et Geoffrey lui firent des remarques désobligeantes sur les personnes qu’il côtoyait, alors il les rencontra encore plus souvent, délaissant le foyer familial au point de découcher régulièrement et de ne plus prendre un seul repas en commun.

Greg avait fait la connaissance d’un hawaïen âgé de plus de seize ans, permis de conduire en poche et véhicule personnel à disposition. Tout ce que Geoffrey avait craint se réalisait. Son fils s’émancipait et lui échappait. S’ils étaient restés en France, Greg aurait fait la conduite accompagnée avec lui, il n’aurait eu une voiture qu’après ses dix-huit ans et surtout n’aurait pas rencontré ce garçon, trop sûr de lui, trop indépendant et trop indiscipliné. Il se surprit à remettre en cause son choix de vivre sur le continent américain avec Ania.

Ses pensées négatives l’avaient emporté loin du moment présent alors qu’il était en train de donner le biberon à sa fille. Il lui sourit. Elle le fixait avec ce regard insistant qu’ont les bébés, troublant et perçant. Il eut soudain l’intuition que jamais il ne pourrait lui mentir et il prit peur.

2

La journée commença sur le même rythme que les quinze premiers jours passés sur l’île d’Oahu. Ania partit pour se rendre sur le lieu de tournage à 8 heures. Avant que la nurse n’arrive, Geoffrey fit sa toilette et se vêtit simplement n’ayant aucun rendez-vous à l’extérieur. Les jumeaux s’étaient rendormis et Greg oubliait sa révolte dans les bras de Morphée. Il profita donc de ce moment d’accalmie et de solitude pour rouvrir les dossiers et relire les notes qu’il avait griffonnées en écoutant les informations rapportées par Philippe. Ensuite, il relut la lettre de Joséphine. Que voulait-elle lui rendre qui lui appartienne ? Il réfléchit aux objets qu’il aurait apportés au château et qu’il aurait pu oublier. Mais rien ne lui revenait. Il était arrivé avec si peu de chose. La sonnette retentit le tirant aussitôt de ses réflexions. Il rangea précipitamment la lettre dans son enveloppe, y découvrant au passage un passeport. Mais pris par le temps, il cacha l’enveloppe dans son secrétaire, abandonnant les dossiers sur son bureau pour aller ouvrir. Alors qu’il pensait découvrir derrière la porte la nurse, il fut surpris de voir une très belle jeune fille hawaïenne. Les yeux noirs, la peau mate, le visage encadré par une chevelure longue, noire et brillante, elle s’adressa à lui dans un américain teinté d’un léger accent local :

- Bonjour Monsieur. C’est bien ici qu’habite Greg ?

- Oui, vous êtes ?

- Elikolani, Elikolani Nawana. Je suis une amie de Greg.

- Ça fait longtemps que vous le connaissez ?

- Une semaine environ, je crois.

- C’est un peu évasif comme réponse.

Il prit conscience qu’il était en train de jouer à l’enquêteur et que si la fille en parlait à Greg, ce serait encore source de conflit entre eux. Mais maintenant qu’il était engagé dans cette voie, il ne pouvait plus faire demi-tour. Alors il continua :

- Je suppose que vous venez voir mon fils ?

- Oui, il m’a donné rendez-vous ici ce matin, parce qu’hier soir, il devait aller jouer au poker. Il est là ?

- Oh oui ! il est rentré, affirma-t-il, trop heureux de savoir au moins ça.

Machinalement, Geoffrey se frotta l’épaule, encore légèrement endolorie par le coup assené par son fils quelques temps auparavant.

- Vous pouvez me montrer où est sa chambre ?

Il n’en revenait pas. Elle demandait à un père de lui indiquer le chemin de la chambre de son fils mineur. Quel âge pouvait bien avoir cette fille ?

- Pourquoi voudriez-vous que je vous jette dans les bras de mon fils ?

- Parce que si vous ne le faites pas, il vous en voudra et je crois qu’actuellement vos relations ne sont pas au beau fixe.

- De quoi vous mêlez-vous ?

C’en était trop ! Au moment où il prit la décision de la refouler vers l’extérieur, une poigne de fer s’abattit sur son épaule. Geoffrey se retourna brutalement vers le propriétaire de cette main. Il n’avait pas fait de bruit, ni prononcé un seul mot pour annoncer sa présence. Geoffrey n’eut que le temps de croiser son regard puis sentit une douleur insupportable lui transpercer le cou. Il ne comprit pas ce qu’il se passait mais il eut cette sensation bizarre, comme s’il se regardait s’effondrer, couler et se noyer dans un tourbillon de lumières éclatantes, dans une chaleur intense puis vaciller vers l’oubli. Une douleur profonde lui crevait la poitrine. Tout s’était passé si vite, sans un cri, sans un bruit hormis celui d’un corps inerte qui chute lourdement sur le pas de la porte.

3

Vincent

Geoffrey était maintenant le résident d’une espèce de monde parallèle. Il était de retour à Montpellier et il remontait l’impasse Chaptal, à la recherche du foyer où Joséphine était hébergée. Une petite plaque était fixée au mur sur laquelle il put lire « Foyer pour femmes célibataires ». Il leva les yeux vers l’immeuble dont le ravalement n’avait pas dû être refait depuis des lustres. Il cibla l’entrée et se motiva pour franchir la porte. Une femme l’accueillit froidement, peu d’homme échouait ici :

- Ici, c’est un foyer pour femmes, Monsieur.

- Veuillez m’excuser de forcer ainsi votre porte, mais je cherche ma demi-sœur, Joséphine Cherron. Sauriez-vous où puis-je la trouver ?

- Premièrement, je donne jamais de renseignements sur l’une de nos locataires et deuxièmement, elle a pris la poudre d’escampette depuis un jour ou deux.

- Dans ce cas, vous auriez pu vous éviter de perdre votre temps à me dire la première partie de votre phrase. Je pense donc que vous venez de me réciter une fable. C’est Joséphine qui vous a demandé de me servir ce mensonge ?

- Pourquoi vous m’dites ça ? Je vous mens pas. Elle est partie et j’sais pas où elle est allée.

- Très bien. Je vous laisse mon nom et mon numéro de téléphone au cas où la mémoire vous reviendrait.

Il avait attrapé un stylo qui traînait sur le comptoir, ainsi que le feuillet d’un bloc sur lequel il griffonna ses coordonnées. En partant, il insista, menaçant :

- N’oubliez-pas, si elle réapparaît, vous m’appelez. Si vous vous rappelez de quelque chose, vous m’appelez. C’est d’accord ?

- Oui, j’ai compris.

- A bientôt, alors.

- Oui, c’est ça, à bientôt !

Il se retourna et franchit la porte de l’établissement en sens inverse. Il jeta un coup d’œil aux alentours avec l’idée de s’organiser une planque. Il était certain qu’un mystère entourait la disparition de Joséphine.

Il trouva très facilement une place stratégique à la terrasse d’un café situé juste en face de l’entrée du foyer. Il commanda un expresso et chercha ce qu’il pourrait faire pour passer inaperçu. Il dégota le Midi Libre sur le comptoir. C’était peut-être classique, mais efficace. Il se dissimula derrière le journal et commença à épier les entrées et sorties du foyer. Il dut commander plusieurs cafés avant qu’il ne se passe enfin quelque chose. Il vit un homme dont le visage lui était familier, entrer dans le foyer. Après une dizaine de minutes, l’homme ressortit, chargé d’une valise et d’un grand sac fourre-tout. Geoffrey ne put voir ce qu’il contenait. Il paya ses consommations, posa le journal là où il l’avait trouvé et il rejoignit la rue pour le prendre en filature. Sans précipitation, il feignit de flâner, de regarder une vitrine ou l’architecture d’un immeuble, tout en observant du coin de l’œil sa cible. L’autre semblait tranquille. Il marchait d’un pas ralenti par le fardeau qu’il portait. La valise était assez volumineuse et le sac semblait lourd. Il tourna à gauche, vers le centre-ville, traversa la place de la Comédie. Geoffrey faillit le perdre dans la foule et le dédalle des petites rues de Montpellier, mais s’accrocha à ses basques. Bizarrement, l’homme accéléra le pas. Geoffrey augmenta aussi la cadence et craignit d’avoir été repéré. Il n’en fit pas cas et persista dans sa poursuite. Où allait-il le mener ? Ils quittaient le centre-ville pour pénétrer dans un quartier où il n’aurait jamais osé s’aventurer avant. Il en eut la chair de poule. Les maisons étaient tristes et devenues affreuses par un manque d’entretien. Les gens le regardaient de travers. Il comprit très vite pourquoi. Son aspect physique dévoilait son aisance matérielle : pantalon slim tombant à la perfection sur des chaussures neuves en cuir noir, le tout agrémenté d’une chemise bleue à manches longues qu’il avait remontées jusqu’à la pliure des coudes. Il avait jeté sa veste Hugo Boss par-dessus son épaule, ce qui lui donnait un air de touriste en goguette. Mais cela ne convainquait pas les habitants de ce quartier, peu habitués à voir un intrus de ce genre violer leur intimité. Geoffrey savait que si sa filature tournait mal, il ne pourrait pas compter sur une quelconque aide de l’extérieur. Il chercha à les ignorer, mais l’un d’entre eux, adossé à un mur, s’en décolla pour venir à sa rencontre d’un pas nonchalant mais déterminé :

- Qu’est-ce que tu fous là ? T’es pas le bienvenu ici et on n’est pas au zoo.

- Je sais et je suis désolé que vous vous sentiez insulté par ma présence.

L’autre était décontenancé par le sang-froid et le calme apparent que Geoffrey affichait.

- Bon ! Très bien ! Alors casse-toi !

Geoffrey ne demandait pas mieux. Il regarda au-delà du gars et vit l’homme portant les bagages de Joséphine se faufiler à travers une percée dans une palissade délimitant une zone de chantier interdite au public. Cette ouverture avait été faite sans doute par des squatters. Au moment de reprendre son chemin, Geoffrey fut arrêté par le petit dur en mal de reconnaissance. Il avait posé une poigne solide sur son épaule et le fixait durement :

- Je t’ai dit de te casser !

- C’est ce que je comptais faire.

- Oui, mais pas par-là. Tu repars d’où tu viens, lui dit-il, en montrant la direction par un signe du menton.

Geoffrey s’interrogea sur deux options possibles, soit lui décocher une droite en pleine figure, soit battre en retraite. Il jugea plus opportun de rebrousser chemin et de revenir en pleine nuit. Il avait maintenant une petite idée de l’endroit où se cachait Joséphine. Alors, il disparut comme par enchantement.

*

Maintenant, la nuit était tombée sur Montpellier, mais il préféra attendre encore un peu avant de refaire le circuit. Il ne comprenait pas pourquoi Joséphine lui avait demandé de venir si c’était pour jouer à cache-cache. Mais était-elle libre de ses mouvements ? Il fut convaincu du contraire. Pour l’occasion, il revêtit un survêtement un peu défraîchi, des tennis et un sweat à capuche noir sur lequel était imprimé dans le dos, en blanc, « I’m the winner ». Il avait souri en l’enfilant : il était le vainqueur, mais de quoi ? De quelle épreuve ? Il croyait peut-être faire illusion s’il était encore stoppé par un habitant, gardien de la tranquillité relative des squatters des immeubles abandonnés. Il préféra penser qu’il allait atteindre son but sans encombre.

Il se retrouva dans la nuit sombre à longer les murs des maisons encore hospitalières, avant de pénétrer dans l’antre de la cour des miracles. C’était un peu exagéré, mais pourtant, son imagination lui renvoyait une image encore plus inquiétante que de jour. Il progressa assez rapidement jusqu’à l’endroit où il avait été stoppé. Il regarda autour de lui afin de détecter la présence d’un guetteur. Rien. Pas un mouvement. Pas un bruit ne se fit entendre. Il reprit sa marche en silence. Il atteignit la brèche dans la palissade et s’y glissa furtivement. A présent, il était en terre inconnue. Il essaya de se repérer. C’était une grande bâtisse, bien plus étendue qu’il ne le pensait. Il leva les yeux et aperçut un panneau de direction sur lequel était inscrit le mot « Livraison ». Il emprunta le chemin qui avait été goudronné de nombreuses années auparavant, pour accéder, espéra-t-il, à un quai de déchargement ou à une entrée. Si la porte n’était pas en excellent état, il pourrait la fracturer aisément. Il arriva au pied d’une rampe d’accès qu’il escalada avec agilité. La chance était avec lui. Le rideau de fer qui clôturait l’entrée avait effectivement été forcé et n’avait plus que la forme d’une tôle froissée. Geoffrey rampa pour se glisser dans l’espace libre entre le sol et la porte déglinguée. Il prit un peu de temps pour que ses yeux s’habituent à la pénombre du lieu. Il fut attentif aux bruits environnants et décela au loin la clameur de plusieurs voix. Il lui sembla que les occupants du lieu étaient assez nombreux, peut-être cinq ou six. Face à eux, il n’aurait aucune chance. Il ne fallait pas qu’il se fasse prendre. Il devait s’approcher discrètement et observer. Ne pas intervenir. Il avança à pas de loup, longeant les murs, guidé par les éclats de voix qui s’amplifiaient. La conversation semblait très animée. A plusieurs reprises, il lui sembla entendre des mots de protestations : « Non, on laissera pas faire », « je suis pas d’accord », « si c’est ça, je m’en vais ». Geoffrey progressa jusqu’à une grande pièce où étaient réunis, non pas cinq ou six, mais une vingtaine de personnes. Il reconnut celui qui l’avait intercepté le matin même pour protéger son repère. Qui étaient donc tous ces gens ? Des « sans emploi », « sans domicile », des pauvres révoltés qui ne demandaient pas autre chose que de se réinsérer dans la vie sociale en vivant autrement qu’à coup d’aides sociales ? Geoffrey regarda ce triste spectacle puis s’attarda sur le visage de chacun des participants à cette veillée bien particulière. Il était question de l’organisation de la vie en communauté au sein de ce bâtiment, absolument pas conçu pour que des hommes et femmes y vivent. S’il était équipé de sanitaires, il manquait cruellement d’eau courante. Impossible de se désaltérer, mais aussi de se laver et surtout de faire ses besoins. Quant à la cuisine, si quelques personnes bien intentionnées avaient l’idée d’allumer un feu pour faire cuire de la nourriture chapardée à droite ou à gauche, elles mettraient en péril l’ensemble de la communauté qui serait délogée, manu militari, par des policiers prêts à en découdre avec eux depuis des mois.

Grâce aux différentes interventions, Geoffrey comprit que la planque avait été trouvée depuis peu et qu’elle n’était absolument pas sécurisée. En effet, il avait constaté qu’aucun gardien n’était posté et ne l’avait intercepté. Il continua son tour d’horizon des visages et reconnut l’homme qui avait emporté les affaires de sa demi-sœur. Mais aucune trace de Joséphine. Où pouvait-elle bien être ? Il décida d’inspecter plus méticuleusement l’endroit. Peut-être était-elle retenue prisonnière ? Discrètement, il reprit le chemin inverse, mémorisant les lieux pour pouvoir fuir rapidement en cas de problème. Il parvint au pied d’un escalier qui menait au premier étage et nota qu’il n’y avait pas de sous-sol. Il le gravit et déboucha sur un large couloir desservant ce qui avait été des bureaux. Les panneaux indiquant les noms des personnes qui se cachaient du lundi au vendredi derrière ces portes étaient encore visibles : « Monsieur M. Descomptes : Comptable », « Madame J. Prosper : Directrice de production », « Monsieur T. Lagorra : Directeur Général ». Il ne prit pas le temps de tous les lire. Cela ne lui apportait aucune information sur ce qui le préoccupait. Il fallait qu’il ouvre chaque porte pour voir ce qui se cachait derrière et il prit vite conscience que c’était très osé et dangereux. Si quelqu’un donnait l’alerte, il serait fichu et Dieu seul sait ce qui pourrait lui arriver. Il se lança prudemment. D’abord, la porte de la comptabilité. En l’absence de bruit, il l’ouvrit et constata que la pièce était vide. Il en fut de même pour l’ex-bureau du directeur général et de la directrice de production. Il ouvrit encore beaucoup de portes, sans succès. Il commençait à se décourager lorsqu’il entendit distinctement une plainte venant de l’étage inférieur. Il rebroussa chemin et dévala l’escalier, sans faire le moindre bruit. Cette fois, il entendit un long gémissement qui le mena tout droit à un réduit dont la porte était verrouillée par un cadenas. Il devait trouver quelque chose pour faire levier afin d’arracher les attaches de la porte. Il scruta l’endroit où il se trouvait. Pas de barre de fer. Il revint vers la porte et essaya de prendre contact avec la personne qui se trouvait derrière :

- Vous m’entendez ? demanda-t-il.

Aucune réponse ne se fit entendre, alors il réitéra sa question en haussant légèrement le ton de sa voix :

- Vous m’entendez ?

Il entendit un grognement plaintif qui ne lui permit pas de reconnaître s’il s’agissait d’un homme, d’une femme ou d’un enfant. Il reprit :

- Je pars chercher un objet pour forcer le cadenas. Je vais revenir, je vous le promets.

Aucune réponse ne lui parvint. Il partit en quête en évitant de se diriger vers la concentration de personnes dont il percevait toujours la discussion animée. Il lui semblait que les choses ne s’arrangeaient pas et que les désaccords persistaient. Il en déduisit que le groupe ne comprenait pas de réel leader capable d’imposer des règles et des décisions fermes. Ça lui rendait bien service. Il pouvait ainsi se déplacer librement pendant qu’ils étaient occupés à tergiverser.

*

Il entra dans la première pièce qui se présenta à lui et n’y trouva que des fournitures de bureau, hormis un coupe-papier et une vieille paire de ciseaux rouillée. Armé de ces dérisoires outils, il retourna au pied de la porte et essaya de l’ouvrir, sans succès. Il n’entendait plus aucun gémissement et tenta d’entrer de nouveau en communication avec la personne enfermée dans le réduit. Il échoua. Rien ne se passait comme il le souhaitait. Il continua pourtant à essayer de forcer le cadenas à l’aide de la paire de ciseaux et à chaque fois qu’il forçait dessus, un bruit sec de ferraille se faisait entendre. Alerté par ces claquements successifs, un homme fit irruption derrière lui en criant :

- Hé toi ! Qu’est-ce que tu fous là !

Geoffrey se retourna et reconnut l’homme qui était venu au foyer et qui avait emporté les affaires de Joséphine. Ce visage avait quelque chose de familier. Et pourtant, il n’en était plus très sûr lorsque l’homme se campa devant lui. Ils se fixèrent sans rien dire, sans rien faire. C’est Geoffrey qui réagit le premier. Il se détourna et prit la fuite. L’autre lui emboîta le pas. Il courrait vite et Geoffrey le sentait se rapprocher dangereusement. Geoffrey s’essoufflait Heureusement, il avait mémorisé les lieux et savait retrouver la sortie. Son poursuivant lui criait de s’arrêter et il avait peur que d’autres viennent à la rescousse. Au détour d’un couloir, alors qu’il devait prendre la direction sur sa droite, là où la sortie s’ouvrait à lui, il n’eut que le temps de voir s’abattre contre sa poitrine un objet long et dur qui le stoppa net. Il fut projeté en arrière et s’effondra lourdement.

Il n’était plus qu’un corps inerte étendu sur le sol dans le noir le plus total.

*

Il sembla reprendre peu à peu connaissance. Comme perdu dans un épais brouillard, sa vue était floue. Les bruits lui parvenaient amortis. Il ne comprenait pas les paroles prononcées autour de lui. Il n’insista pas et se laissa sombrer de nouveau.

Le temps avait passé. Il ouvrit les yeux et perçut distinctement les sons produits par deux personnes en plein coït. Il ne bougeait pas, gêné de se trouver à proximité d’une scène qu’il n’avait pas envie de voir. Mais surtout, il n’était pas sûr de ne pas geindre de douleur s’il faisait le moindre mouvement. Il ne voulait pas attirer l’attention. Pourtant, sa curiosité l’emporta. Qui étaient ces deux amants en pleine extase ? Il pivota précautionneusement pour faire face à la scène. Il découvrit une fille à peine déshabillée, chevauchant un homme torse nu. Elle s’agitait au-dessus de lui dans un mouvement de piston, la tête rejetée en arrière, en émettant des sons très proches du râle à chaque fois qu’elle redescendait sur son partenaire. Lui, semblait ailleurs, perdu dans les brumes de son plaisir charnel. Ses doigts jouaient avec les mamelons durcis de la fille. Ses yeux clos lui donnaient cet air absent mais un sourire se dessinait sur ses lèvres qui s’entrouvraient à chaque vague de plaisir, comme si elle se déversait dans la pièce dans un souffle bruyant. Parfois, tout son corps se raidissait et il rejetait sa tête en arrière, criant presque. Et puis soudain, il fut pris de spasmes. Les deux corps enlacés ne faisaient plus qu’un. Bientôt l’un et l’autre furent encore plus bruyants, émettant des bruits saccadés, des souffles entrecoupés de petits cris aigus, puis, plus rien. Il la poussa sur le côté de sa couche, et lui assénant une claque sur le haut de la cuisse, il lui demanda brutalement de se rhabiller et de déguerpir. Elle ne prononça aucune parole, se leva en deux temps trois mouvements, enfila un jean déchiré en plusieurs endroits, sauta dans ses baskets et disparut en rajustant sa chemise sur sa poitrine nue. L’homme resta un moment sur le dos, puis chercha quelque chose à côté du matelas posé à même le sol. Il le trouva et Geoffrey vit qu’il glissait entre ses lèvres une cigarette qu’il alluma. A la lueur du briquet, il reconnut le déménageur, l’homme qui avait pris en charge les quelques paquets de Joséphine. Il eut encore une fois l’impression qu’il l’avait déjà vu, qu’il le connaissait. Mais de nouveau, il conclut que son esprit devait lui envoyer des informations erronées.

*

Un bruit de pas se fit entendre qui tira l’homme de sa torpeur. Il sauta sur ses pieds et Geoffrey put voir qu’il était complètement nu. Il se vêtit juste à temps pour accueillir son visiteur :

- Salut Kévin. Qu’est-ce que tu veux ?

- Vincent, la nana que t’as ramenée, elle nous gonfle. C’est qu’une emmerdeuse.

- Tu pourrais être plus respectueux. C’est ma frangine Joséphine.

- Et pourquoi tu l’as amenée ici. On veut pas d’étrangers dans notre squat.

- Je viens de te dire que c’est ma sœur, pas une étrangère. L’affaire est close maintenant. Laisse-moi, j’ai du taf.

Geoffrey avait suivi toute la conversation avec beaucoup d’intérêt. Il savait maintenant qu’il se prénommait Vincent et que Joséphine était présente dans cet immeuble. Il comprit aussi que s’il était le frère de Joséphine, il n’était autre que son demi-frère. La ressemblance était troublante. Voilà pourquoi il lui semblait déjà le connaître.

Pour pouvoir chercher sa sœur, il fallait que Vincent le pense toujours inconscient. Il resta un long moment immobile, jusqu’à ce que l’homme se décide enfin à quitter les lieux. Il s’assit alors sur son pauvre matelas posé à même le sol. Un étourdissement le fit légèrement chavirer mais il ne s’en alerta pas et se mit debout, lentement. Tout allait pour le mieux. Il se repéra. Le jour était levé et le soleil illuminait le bâtiment. Il écouta les bruits environnants. Le silence était presque angoissant. On aurait dit que la totalité des squatters avait déserté. Il marcha dans les couloirs des différents étages sans jamais trouver la moindre trace de la présence de Joséphine. Puis il sortit pour chercher à l’extérieur. Il observait le bâtiment et il le trouva si haut, si grand. Il ressentit de nouveau un vertige, un peu plus intense que le premier. Il prit peur. N’allait-il pas s’évanouir au milieu du terrain ? Il fallait qu’il parte le plus rapidement possible de cet endroit. Mais lorsqu’il voulut courir, il n’y parvint pas. Il eut l’impression de se débattre alors qu’une force invisible le retenait et l’empêchait d’avancer. Mais ce n’était qu’illusion.

4

Depuis maintenant vingt-quatre heures, Geoffrey était tombé dans un coma qu’un médecin d’un certain âge avait qualifié de léger ou encore de stade 2. Mais cette classification était maintenant obsolète. Le corps médical employait plutôt l’échelle de Glasgow. Geoffrey avait subi le test et avait été côté à 8, ce qui n’avait pas rassuré Ania. Elle n’aurait pas dû poser trop de questions. De savoir son mari dans un coma léger était plus positif que de le savoir à la limite du coma grave déterminé par ce chiffre 8. Il ouvrait les yeux en réaction à la douleur, deux points. Il répondait à des questions simples de façon inappropriée, trois points. Il ne réagissait aux stimuli douloureux que par réflexe, trois points. L’examen médical avait permis de déceler une dose importante d’héroïne dans son sang et les médecins avaient conclu à une overdose.

Heureusement, le matin de ce terrible drame, Ania avait oublié son téléphone portable et avait rebroussé chemin. Lorsqu’elle était arrivée à la porte d’entrée de leur maison, elle avait trouvé Geoffrey gisant sur le sol. Elle avait appelé les secours et l’avait placé en position latérale de sécurité, seule chose qu’elle savait faire en matière de premiers secours. Impuissante, elle s’était contentée de le masser, bien qu’elle ne sût absolument pas si cela servait à quelque chose. Alors qu’elle ne cessait de parler à son mari, son regard avait été attiré vers une pièce de lingerie qui traînait à quelques mètres seulement et un peu plus loin, elle avait trouvé une seringue. Elle suspecta Greg d’avoir quelque chose à voir dans cette tragédie. N’avait-elle pas abordé le sujet de la drogue au petit-déjeuner le matin même avec Geoffrey ? Elle fut révoltée en réalisant que la situation était bien plus grave qu’il n’y paraissait. Comment avaient-ils pu ne rien voir ? Étaient-ils si distants de Greg ? Il fallait qu’elle fasse quelque chose pour éviter la mauvaise publicité pour elle. Un beau-fils qui se drogue, c’était le scandale assuré.