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Après un voyage qui l’emmène jusqu’au château de son grand-père, il découvre un monde bien différent de celui dans lequel il vit habituellement. Malgré de nombreux obstacles, il continue son enquête au péril de sa vie. Il commence à soupçonner son grand-père d’être un criminel. Pourra-t-il rassembler les preuves dont il a besoin ? Et réussira-t-il à le mettre hors d’état de nuire définitivement ? Seuls bonheurs dans cette descente aux enfers, son métier d’acteur et la belle Ania, toujours si proche et pourtant si lointaine. Geoffrey parviendra-t-il un jour à la garder à ses côtés ? Finira-t-il par lui confier ses secrets, ses doutes et ses peines ?
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Seitenzahl: 604
Veröffentlichungsjahr: 2016
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Tous droits de traduction, d’adaptation, et de reproduction réservés pour tous pays.
Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que pure coïncidence.
Belisa Wagner est expert-comptable avant de se lancer dans l’écriture. Elle a manipulé quotidiennement la langue française pendant plus de trente ans, puis elle a eu envie de coucher sur le papier l’histoire de Geoffrey Edelmann. Originaire de Normandie où elle réside toujours, mariée et mère de deux enfants, elle a édité le tome 1 de la saga SEUL : Renaissance en mars 2016, un thriller d’un genre nouveau. Mais cette plume talentueuse n’en est pas restée là. Elle publie aujourd’hui le tome 2, toujours aussi envoûtant et elle prévoit un troisième volet pour clôturer l’enquête de Geoffrey sur les secrets de sa famille et de sa naissance. Belisa Wagner propose aux lecteurs une histoire qui les tiendra en haleine et les amènera doucement dans son monde.
SEUL, chapitre 1 – RENAISSANCE mars 2016
A Louise et François, Marie et Damien et à Laurianne et Bastien …
Prologue
CHAPITRE 1
CHAPITRE 2
CHAPITRE 3
CHAPITRE 4
CHAPITRE 5
CHAPITRE 6
CHAPITRE 7
CHAPITRE 8
CHAPITRE 9
CHAPITRE 10
CHAPITRE 11
CHAPITRE 12
CHAPITRE 13
CHAPITRE 14
CHAPITRE 15
CHAPITRE 16
CHAPITRE 17
CHAPITRE 18
CHAPITRE 19
CHAPITRE 20
CHAPITRE 21
CHAPITRE 22
CHAPITRE 23
CHAPITRE 24
CHAPITRE 25
CHAPITRE 26
CHAPITRE 27
CHAPITRE 28
CHAPITRE 29
CHAPITRE 30
CHAPITRE 31
Épilogue
Les portes de la salle d’embarquement étaient à peine refermées sur Ania que déjà Stéphane et Florian, restés jusqu’alors tapis dans l’ombre, rejoignaient Geoffrey. Ils se dirigèrent tous les trois vers le parking où était stationnée sa voiture, une BMW 640i noire. Ils se hâtèrent d’emplir le coffre des bagages. Ils avaient choisi de ne pas les exposer à la vue d’Ania afin de lui cacher leur départ imminent. Ainsi, ils n’auraient pas à lui donner d’explications quant aux actes qu’ils s’apprêtaient à commettre. Elle se serait opposée à ce projet, tout simplement parce qu’elle aurait eu peur pour eux.
Ania pressentait que de lourds secrets entouraient la naissance de Geoffrey. L’apparition surprenante de son frère jumeau, Florian, n’avait fait qu’épaissir encore plus le mystère. Sans compter l’étrange changement de nom qui lui avait été imposé.
Geoffrey avait longuement réfléchi avant de décider de lui cacher leur projet de se rendre à Montpellier pour mener l’enquête. Stéphane, son père, était particulièrement motivé. Il voulait comprendre et surtout retrouver, voire arracher sa bien-aimée à sa famille. Il croyait qu’il était encore possible de vivre quelque chose de beau et d’heureux avec Mathilde, la mère de Geoffrey et Florian, supposée décédée depuis plus de trente ans.
Florian, lui, recherchait une explication au fait qu’il ait été élevé par le couple Dufour comme leur propre enfant, sans qu’ils n’aient jamais jugé opportun de lui dire la vérité. Il ne leur avait pas encore annoncé qu’il avait fait la connaissance de son frère jumeau. Comment gérer une telle situation ? La perspective de retrouver sa mère était tout aussi difficile pour Florian que l’était celle de retrouver son amour vieux de quarante-deux ans pour Stéphane. Quant à Geoffrey, il ne savait s’il devait accepter et se réjouir à l’idée que sa mère était en vie ou bien entretenir cette colère qu’il ressentait à la pensée qu’elle l’avait abandonné sciemment.
Dimanche 4 mai 2014
Depuis maintenant une quinzaine de jours, un plan d’action murissait dans sa tête. Il avait déjà visualisé un nombre incalculable de fois le trajet et étudié la meilleure façon d’entrer dans l’enceinte du château de Fériette grâce aux informations fournies par Stéphane. Le but de ce voyage était de prouver que le cercueil dans lequel était censée reposer Mathilde était vide. Une fois qu’ils auraient profané cette tombe, ils feraient intervenir la police et la justice pourrait se prononcer. Geoffrey était cependant un peu inquiet. Et s’ils découvraient le cadavre de sa mère sous la pierre tombale ? C’était un risque à prendre et la probabilité que cela arrive n’était qu’infinitésimale.
Tous trois étaient en possession de smartphones équipés de la dernière application mise sur le marché pour permettre leur localisation à tout moment. En plus, il en avait caché un autre dans sa BMW qu’il n’activerait qu’au moment d’entrer dans le parc du château. Il émettrait ainsi un signal repérable pendant au moins soixante-douze heures.
Tout au long des huit heures de trajet, Geoffrey resterait en contact avec Philippe en lui téléphonant toutes les deux heures. Cet ancien sans-domicile-fixe, qu’il avait connu dans la rue sous le nom de Gilbert Le Boiteux, avait été remis sur les rails d’une vie normale grâce à l’aide financière qu’il lui avait attribuée. Alors qu’il s’était rendu coupable d’un détournement de fonds à l’insu de son employeur, Geoffrey, faisant fi des remarques émanant de tous bords, avait indemnisé la victime et proposé à son protégé un emploi administratif en lui accordant au passage une totale confiance. En contrepartie, Philippe faisait preuve d’une loyauté sans failles à l’égard de son nouveau patron, et pas seulement parce qu’il lui devait son retour à une vie sociale, mais bien parce qu’ils étaient devenus de véritables amis, de ceux qui ne jugent pas, de ceux qui sont toujours là dans les coups durs, mais aussi de ceux qui sont heureux dans les bons moments, ni jaloux, ni envieux. Il avait donc accepté, sans poser de question, de garder le contact tout au long du voyage pour les protéger tous les trois, fier et heureux de cette nouvelle preuve de leur complicité. Pour mener à bien sa mission, il avait pris ses quartiers dans l’appartement rouennais de son patron.Philippe gardait en mémoire cette soirée d’avril 2014 où il avait appelé la police à la rescousse pour tirer Geoffrey des griffes de Bertolocci, lui sauvant ainsi la vie. A cette pensée, un sourire se formait toujours sur ses lèvres. Leur amitié s’était soudée sans doute ce soir-là.
Le plan de Geoffrey était simple : après leur intrusion sur le site du château, ils continueraient à s’appeler régulièrement. Si Geoffrey ne le faisait pas à l’heure prévue, Philippe avait ordre de prendre contact avec la capitaine Patricia Ramburg, ex-coéquipière de Geoffrey lorsqu’il était lieutenant de police à Rouen. Le cas échéant, c’était elle qui coordonnerait l’intervention policière pour les retrouver. Après avoir longuement pesé le pour et le contre, Geoffrey avait pris la décision de ne pas l’informer de leur projet. Elle aurait désapprouvé et aurait tout fait pour qu’ils abandonnent. De toute évidence, c’était ce qu’elle aurait pu faire de mieux pour eux. Mais après l’épreuve que Geoffrey avait traversée et l’aide que son père lui avait apportée, il se devait de l’assister coûte que coûte dans cette quête de la vérité, malgré les risques encourus.
Geoffrey conduisait, son père à ses côtés et Florian assis à l’arrière. Ils étaient silencieux, et ce silence devenait pesant et stressant. Il appuya sur le bouton « marche » de l’autoradio et y raccorda son iPod. La lecture aléatoire leur fit entendre la voix de James Blunt chantant Same Mistake. « La même erreur ». Il se demanda si ce n’était pas une mise en garde. N’était-ce pas une bêtise de penser que cette mission allait être facile, que la famille de la Mare de la Villemarque n’allait pas riposter à leur intrusion ? Soudain, il douta. Et il n’aimait pas ça. Il avait besoin de croire que tout allait bien pour se sentir en confiance et accomplir sa tâche avec sérénité. Malheureusement, il avait perdu l’habitude d’être infaillible en toutes circonstances depuis que, bien qu’innocent, il avait été jeté en prison. En outre, les blessures dont il avait été victime récemment avaient fragilisé sa belle assurance. Il était beaucoup trop conscient des risques qu’il avait pris et qui auraient pu le conduire au cimetière. Il était partagé entre l’envie d’aider son père à découvrir les secrets de sa famille et celle de couler une vie paisible et douce aux côtés d’Ania et de ses enfants, issus de son premier mariage.
Ses pensées s’égaraient dans les profondeurs de ses angoisses qu’il n’arrivait plus, depuis de nombreux mois déjà, à évacuer. Elles se matérialisaient bien souvent par un nœud à l’estomac. Il aurait tellement aimé que ses compagnons de voyage lui parlent pour lui permettre de dissiper ses doutes et ses peurs. Mais ils n’en faisaient rien. Et pour essayer de les dissiper par lui-même, il finissait toujours par se dire qu’il ne pouvait plus reculer, que c’était trop tard, que les dés étaient jetés. Il devait aller au bout de ce projet devenu à ses yeux totalement fou.
*
Un mutisme inébranlable persistait dans l’habitacle. La route défilait. C’était délibérément qu’il ignorait les limitations de vitesse, espérant déclencher les radars parsemés, de-ci, de-là, sur ce chemin les menant indubitablement vers des ennuis. Cependant, il n’avait pas réussi à déclencher le moindre flash alors qu’à la façon du Petit Poucet, il souhaitait semer derrière lui des petits cailloux. Il n’avait pas expliqué à ses partenaires sa tactique, bien qu’elle fût toute simple. Elle consistait à laisser des traces pour qu’ils puissent être retrouvés facilement si les choses tournaient mal. Il était décidé, pour atteindre son objectif de protection maximale, à ne pas céder le volant de façon à agir pour ne jamais passer inaperçu. Si Florian ne semblait pas avoir envie de piloter le bolide, ce n’était pas le cas de son père qui ne cachait pas sa contrariété et la querelle devint récurrente, rompant cette tranquillité insupportable. À chaque nouvelle tentative qu’il mettait en œuvre pour prendre le volant, Geoffrey obtenait cinq minutes de répit sur ses pensées douloureuses :
— Alors, tu me passes le volant à partir d’où ?
— Je ne suis pas encore fatigué. Quand je souhaiterai que tu prennes ma place, je te le dirai.
— Dis tout de suite que tu n’as pas confiance en nous. Tu te considères comme seul capable de conduire une voiture qui en a autant sous le capot, c’est ça ?
— Peut-être ! Ce n’est pas moi qui le dis.
— Ce n’est pas raisonnable. Si tu es fatigué en arrivant à Montpellier, nous ne pourrons pas intervenir dès ce soir. Je ne tiens pas à me faire repérer dans un hôtel.
— Ne t’inquiète pas pour ça. Nous irons dès ce soir au château. Ce ne sont pas huit cents kilomètres qui m’en empêcheront.
Après chacun de leurs accrochages, le silence retombait. Nul doute que Florian ruminait à l’arrière du véhicule, le regard rivé sur un point imaginaire. Pour être figé dans cette attitude, il devait être très anxieux. La profanation, même s’il s’avérait que la sépulture était fausse, n’était pas un acte anodin. Qui aurait choisi délibérément de faire une chose pareille ? L’exhumation d’un corps pouvait leur valoir jusqu’à cinq ans de prison et 75 000 euros d’amende, sans compter qu’ils allaient se rendre coupables d’une violation de domicile. Et puis, il était totalement perturbé par l’éventuelle rencontre avec sa vraie mère, dans l’hypothèse où elle serait encore de ce monde et qu’il la retrouverait.
Deux heures s’étaient écoulées. Geoffrey s’arrêta sur l’aire de service la plus proche qui s’offrait à lui. Il fit le plein d’essence sous le regard interrogateur de son père qui avait quitté l’habitacle pour venir se planter à ses côtés, les yeux dans le vague, comme hypnotisé par le ronron de la pompe. Il avait les deux mains enfoncées dans les poches de son jean, ce qui lui remontait les épaules, masquant ainsi la totalité de son cou.
— Avoue ! Tu n’es pas tranquille.
— Qu’est-ce qui te fait croire ça ?
— Ton attitude. Tu laisses des indices derrière nous dès que tu le peux. Tu paies en carte bleue, tu achètes à chaque station une confiserie ou autre chose pour que notre itinéraire puisse être retracé dans les moindres détails. Si toute cette histoire tourne mal et que nous sommes accusés de n’importe quel forfait, la police pourra prouver sans aucune difficulté notre présence à Montpellier. C’est ça que tu veux ?
— La seule chose que je souhaite, c’est qu’après cette expédition, nous rentrions tous les trois, sains et saufs, et que tout redevienne comme avant.
— Ce ne sera malheureusement pas possible.
— Pourquoi ?
— Parce que quoi que nous trouvions là-bas, ça changera forcément notre vie, à chacun d’entre nous. C’est impossible qu’il en soit autrement.
Il marqua une pause et baissa les yeux vers le sol. Puis il reprit :
— Je n’ai pas la faculté de prédire ce qu’il va arriver. Mais je veux savoir ce qu’il s’est passé il y a quarante-deux ans et pourquoi c’est arrivé. Je n’arrive pas à imaginer vers quoi tout cela va nous entraîner. Je crois que le passé m’obsède et m’attire irrémédiablement. En tout cas, si tu as des doutes, il est encore temps que j’y aille seul.
— Et Florian, tu en fais quoi ? Ce n’est qu’un dommage collatéral ? Celui qui s’est toujours trouvé au mauvais endroit au mauvais moment ? Pense un peu à lui au lieu de ne penser qu’à nous deux.
— Tu vois, ce que je crains le plus, c’est que nous finissions par nous éloigner les uns des autres définitivement. Que deviendront nos vies si nous découvrons qu’elles ont été fondées sur des bases qui risquent de se fissurer, voire de s’écrouler d’un seul coup ?
—Alors, si cela arrive, c’est que nous devions en passer par cette épreuve, si dure soit-elle. Peut-être que l’éloignement nous apprendra quelque chose, comme j’ai appris de mes erreurs passées, répondit-il, fataliste.
Le plein était fait. Geoffrey se rendit à la boutique sans déplacer sa voiture pour s’acquitter de sa dette. Il en profita pour appeler Philippe.
— Salut. Tout va bien ? demanda-t-il aussitôt après avoir décroché. Cet empressement montrait que lui aussi était tendu à l’autre bout du fil.
— Oui, pour l’instant, nous ne rencontrons aucune difficulté sur la route. Sauf que…
— Sauf que quoi ?
— Stéphane est soupçonneux. Il a compris que j’agissais pour laisser des indices sur notre passage. Il n’aime pas ça et il craint que j’aie envie de faire demi-tour.
— Et c’est la vérité ?
— J’ai des doutes, je l’admets. J’ai l’impression que nous n’avons pas exploré toutes les possibilités légales.
— Il est vrai que vous avez peut-être un peu foncé tête baissée. J’ai peur que votre appui au commissariat de Rouen n’ait pas beaucoup de poids si ça tourne mal.
— Qu’est-ce qu’il pourrait bien nous arriver selon toi ?
— Je ne sais pas ! Que le châtelain désaxé vous surprenne et qu’il porte plainte contre vous pour violation de domicile et profanation d’une tombe.
— C’est exactement ce qui m’angoisse actuellement. Tu lis dans mes pensées ou quoi ?
— C’est sans doute parce que c’est tellement évident.
— Ouais. Pourquoi Stéphane ne raisonne-t-il pas comme moi ? Il s’entête et il est convaincu à deux cents pour cent que le cercueil est vide. Comment peut-il faire abstraction du risque qu’il soit occupé, si minime soit-il ?
— Et Florian, il se prononce ?
— Non. Il ne dit rien depuis le départ. J’ai l’impression qu’il essaie de se concentrer. Mais je n’en suis pas certain. Il est peut-être tout simplement paralysé par la peur.
— Ce serait bien que tu arrives à lui parler, tu ne crois pas ?
— Si, mais je pense qu’il me sera extrêmement difficile de le tirer de son mutisme. Il faut du temps et je n’en dispose pas. Dans quatre heures, nous serons à Montpellier. Je te rappelle dans deux heures.
*
Il reprit les commandes, toujours sous le regard désapprobateur de son père. Il ne fit que quelques mètres avant d’immobiliser de nouveau le véhicule.
— Écoute Stéphane, tu ne pourras pas influencer en quoi que ce soit ma détermination. L’ambiance tendue qui règne dans cette voiture m’insupporte. Alors, primo, tu vas derrière et Florian monte devant. Secundo, vous allez me parler, me raconter n’importe quelle histoire pendant les quatre heures qui restent afin de me changer les idées. J’en ai plus que besoin.
Ils échangèrent leurs places mais restèrent muets. Il n’avait pas réussi à briser le calme feint, même s’il leur avait donné l’occasion d’extérioriser leurs inquiétudes ou leurs interrogations. Il était certain que l’angoisse les neutralisait et que vivre cette situation leur était difficile. Mais que pouvait-il faire pour les soulager ?
Ils repartirent, et aucun des deux n’eut la légèreté ni l’envie de raconter une histoire drôle. Alors, il alluma la radio et chercha la station « Rires et chansons ». C’était mieux que rien ; ce trajet lui paraissait tellement long. Il regretta enfin de ne pas avoir passé le volant à l’un des deux. Depuis leur départ de Paris, il hésitait dans ses prises de décision. Ce n’était pas son habitude. Il avait toujours eu tendance à croire que lorsque l’on faisait un choix, il était préférable de s’y tenir. Ne jamais faire preuve d’inconstance et avancer quoi qu’il en coûte. Et là, il avait l’impression qu’il lui en coûtait beaucoup plus que de raison.
Les deux heures qui le séparaient de son appel téléphonique suivant s’égrenèrent. Un bref contact avec Philippe juste pour lui dire, avec beaucoup d’ironie, que tout allait toujours bien et qu’ils continuaient à follement s’amuser.
Puis il donna les clés de sa voiture à son père qui s’en amusa ouvertement, prenant un malin plaisir à le vexer. Geoffrey ne savait pas comment ils allaient vivre cette aventure, mais il constatait que les débuts étaient plutôt difficiles. Chacun allait devoir y mettre du sien s’ils ne voulaient pas que ça tourne au fiasco. Taciturne, il choisit de ne rien dire et s’installa sur le siège passager.
Stéphane rallia Montpellier en moins de deux heures et gagna un endroit, précédemment repéré, assombri par de hauts chênes touffus, où il gara la voiture.
*
— Nous allons nous changer ici. Inutile d’attirer l’attention des automobilistes, proposa Stéphane.
Ils descendirent de voiture et se dirigèrent vers la malle arrière pour fouiller dans leurs valises. Chacun d’eux avait apporté un pantalon en lycra, un sous-pull, des gants et une cagoule, l’ensemble totalement noir et complété par des chaussures de sport de la même couleur. C’était comme s’ils avaient revêtu leur tenue de travail, un travail un peu spécial. Il fallait maintenant approcher du château, sans être surpris. Ils remontèrent dans la berline et allèrent la cacher non loin d’une petite porte dérobée dans le mur d’enceinte du parc, au creux d’un bosquet d’arbres. Masquée par les branchages, elle était pratiquement invisible depuis la route. Les deux frères furent admiratifs en constatant que leur père avait si bien préparé son intervention.
Comme prévu, Geoffrey mit sous tension le téléphone portable qu’il cacha ensuite sous le siège passager en le fixant avec du papier collant. Puis il prit dans le coffre de la voiture un sac contenant du dégrippant, deux pieds-de-biche, une pince coupante, des couteaux de sculpteur, un marteau, certainement inutile car son utilisation engendrerait un bruit risquant d’alerter les gardiens du château quant à leur présence. Équipés de lampes frontales, ils se dirigèrent vers l’accès aux jardins.
Geoffrey demanda à son père :
— Comment connais-tu cette entrée ?
— Pendant plus de six mois, j’ai passé des nuits entières avec Mathilde au nez et à la barbe de son père. Elle avait caché une clé qui depuis plus de quarante ans, attendait que je l’utilise à nouveau.
— Je ne trouve pas cela normal. Quand son père a découvert votre liaison, il a bien dû chercher comment vous vous rencontriez. Et il n’aurait pas trouvé. Il ne me semblait pas idiot, pourtant !
— Je te l’accorde, mais je constate qu’il n’a pas retiré la clé de sa cachette, et ça nous arrange bien.
— Tu as souvent rencontré ton grand-père lorsque tu étais enfant ? demanda Florian à son frère.
— Non, pas souvent. Je dirais une dizaine de fois seulement.
— Et n’as-tu jamais cherché à le revoir ?
— Non. Le baron Henri de la Mare de la Villemarque n’a laissé dans mes souvenirs que froideur et distance. Je n’éprouvais aucune sympathie pour lui. Et il me semble que ma mère n’était pas très à l’aise non plus avec son père.
Stéphane s’affairait autour de la serrure pour y insérer la clé. Il les interrompit :
— Eh ! Les gars ! J’ai réussi à dégripper la serrure. C’est ouvert. Êtesvous prêts ?
— Oui, on y va, répondit Geoffrey.
La végétation qui avait poussé derrière le portillon semblait refuser de les laisser pénétrer dans cet immense parc enveloppé dans une nuit noire, sans étoile et sans lune. Après avoir vaincu la nature, ils progressèrent en silence vers la bâtisse imposante du XVIIIe siècle qu’ils devinaient à une centaine de mètres d’eux. Stéphane leur donna quelques informations sur la disposition des lieux :
— Le mausolée se situe à environ cinquante mètres sur notre gauche. Nous ne pouvons pas le manquer.
Ils avançaient rapidement. C’était leur souhait le plus cher : faire vite pour ouvrir cette tombe et repartir sans demander leur reste.
Effectivement, ils virent la forme ovale imposante se dresser devant eux dans la nuit. Aussitôt, Florian laissa tomber le sac dont il s’était chargé pour en extirper la pince coupante. D’un coup sec, il sectionna la chaîne maintenue par un cadenas. La porte s’ouvrit immédiatement et grâce aux rais de lumière de leurs lampes torches, ils entrèrent sans hésiter. Une fois la porte repoussée, ils s’interrogèrent sur la meilleure méthode à utiliser pour soulever cette lourde pierre tombale. Le constat fut très vite établi : c’était impossible. Elle serait beaucoup trop lourde et avait dû être mise en place grâce à une grue. Geoffrey s’assit sur un petit rebord de pierre tournant le dos à la porte et regarda tristement son père qui commençait à s’acharner sur la fente située entre la pierre et le socle à l’aide de l’outil coupant en acier qu’ils avaient apporté :
— Je ne crois pas que nous allons y arriver de cette manière.
— Ne perds pas espoir. Je vais faire le tour de la fente pour que la pierre se décolle. Ensuite, avec les pieds-de-biche, nous ferons levier. À nous trois, nous devrions arriver à faire basculer cette foutue plaque. Allez !Aidez-moi !
Ils se mirent au travail, grattant et raclant encore. Cela faisait bien une demi-heure qu’ils s’acharnaient, sans constater la moindre avancée. Stéphane essaya de glisser l’extrémité d’un des pieds-de-biche entre la pierre tombale et le socle. Mais l’embout était trop gros pour pouvoir se glisser dans une fente si étroite. Il était en sueur à cause de l’effort fourni, mais aussi à cause de la peur occasionnée par une telle situation. Geoffrey, découragé, regarda l’heure sur son téléphone portable. Il indiquait une heure passée de vingt-cinq minutes.
— On se donne jusqu’à quatre heures. Au-delà, ce serait pure folie. Le personnel du château doit se lever à l’aube.
— Oui. Je confirme. Les gens que j’avais interrogés m’avaient dit que leur rythme de vie était celui du XVIIIe siècle : lever tôt, coucher tôt et pas de modernisme : ni électricité, ni téléphone.
Geoffrey était en alerte depuis leur départ et il n’aimait pas cette sensation désagréable d’insécurité qu’il ressentait. Était-ce le fait de faire quelque chose de répréhensible, ou bien son grand-père l’impressionnait-il toujours autant que lorsqu’il était enfant ? Il n’eut pas le temps de trouver la bonne réponse, interrompu dans sa réflexion par le fracas que fit la porte en volant vers l’extérieur du mausolée. Trois hommes entrèrent et se ruèrent sur eux. Une douleur fulgurante lui envahit la poitrine et tout devint noir.
Fériette,
Lundi 5 mai 2014
Geoffrey se réveilla dans un endroit éclairé par une multitude de candélabres. Allongé à même le sol, il sentit une vague de froid lui transpercer tout le corps. Après un moment d’adaptation, il réussit à discerner des pieds enfermés dans des souliers finement travaillés et ornés de boucles dorées sur lesquels tombaient des robes longues. Le lieu était bruyant. De nombreuses personnes parlaient, riaient. Ce brouhaha assourdissant amplifiait le malaise qu’il ressentait. Une céphalée lui martelait le crâne, une fois encore. Pourtant, il ne se rappelait pas en avoir souffert à son arrivée à Montpellier. Et il n’avait aucun souvenir de ce qu’il s’était passé dans la chapelle mortuaire dédiée à sa mère. Il essaya de se relever pour ne plus ressentir le froid glacial du sol de marbre, mais il ne parvint pas à bouger. Cette impression de paralysie lui était très déplaisante. Une fois de plus, il se demandait ce qu’on lui avait fait. Et Stéphane ? Et Florian ? Où étaient-ils ? Il cédait à la panique et pourtant, il fallait qu’il se maîtrise, qu’il garde les yeux ouverts pour observer et repérer la configuration des lieux. Il réalisa que ses chevilles et ses poignets étaient entravés de lourds bracelets d’acier cadenassés, reliés entre eux par de grosses chaînes. Cette façon de faire datait d’une autre époque. Il se souvint que son père l’avait informé de l’attrait de son grand-père pour un mode de vie rétrograde. Il refusait le modernisme et se prenait pour un noble, autoritaire, assoiffé de pouvoir, à qui tout le monde devait respect et obéissance.
La pièce abritait de nombreux convives et sa position au sol ne semblait émouvoir personne. Après maints et maints efforts, il réussit enfin à s’asseoir et à regarder tous ces gens en train de parler, de boire, de rire sans même lui prêter la moindre attention. Il vit qu’il faisait toujours nuit. Il avait faim. Ce qui l’étonna car cela ne lui arrivait jamais. Soudain, le baron de la Mare de la Villemarque prit la parole :
— Tiens donc ! Notre petit curieux a repris connaissance. Comment te sens-tu après cette expérience des armes modernes ? J’espère que tu as apprécié ?
— …
— Tu ne réponds pas ? Les tasers auraient-ils comme effets secondaires de rendre muet ?
L’ensemble de l’assemblée rit à cette répartie du baron.
— Où sont mes deux compagnons ?
— Mais c’est qu’il parle !
Les rires retentirent de nouveau. Il reprit, toujours très arrogant :
— Disons que lorsque l’on met les pieds sur mon domaine, on en accepte les règles. Je vais donc vous observer tous les trois comme des rats de laboratoire, puis je vous attribuerai à chacun un rôle que vous aurez à jouer. Tu verras, nous allons bien nous amuser. Ne t’inquiète pas, ce n’est qu’un jeu inoffensif.
Une petite voix intérieure lui disait que ce n’était pas aussi innocent qu’il voulait bien le dire.
— Où sont-ils ? reprit-il avec plus d’insistance.
— Ils ont repris connaissance avant toi. Ils ont été transférés dans leurs quartiers pour s’y reposer. Tu vas les rejoindre pour y rester un petit moment, selon mon bon vouloir. Avant de vous intégrer dans ce genre d’expérience, vous devrez passer par une phase que j’appellerai de désintoxication de votre vie contemporaine. Ici, comme tu peux le constater, aucun objet ne fonctionne à l’électricité. Cela va te changer et tu verras, tu me remercieras de t’avoir fait connaître la plénitude d’une vie vierge de toute pollution due au modernisme et de te faire goûter à ce bonheur que tu ne soupçonnes même pas.
Geoffrey regardait toutes les bougies allumées. Elles donnaient à la pièce, majestueusement décorée à la feuille d’or, une beauté irréelle. Du plus profond de son malaise, il était sensible à cette magnificence. Les quelques meubles qui occupaient l’espace étaient très anciens et en parfait état de conservation. D’immenses peintures étaient accrochées aux murs et représentaient des scènes de chasse ou de guerre. Une longue table en chêne, recouverte de multiples plats de victuailles, trônait au centre de cette salle. À cette vue, sa faim se trouva encore plus attisée. La vaisselle était d’époque XVIIIe, en porcelaine de Ludwigsburg. Il repéra les employés de maison, hommes et femmes, s’activant au milieu des nombreux convives. De toute évidence, ils avaient très mal choisi la date de leur intervention. Les habitants de ce château avaient décidé de veiller tard et avaient dû repérer leurs mouvements autour de la chapelle érigée en mémoire de Mathilde.
Deux hommes le remirent sur ses pieds. Il ne portait plus que des culottes courtes déchirées et taillées dans un tissu rugueux. Son torse nu révélait à l’ensemble de ces gens les cicatrices que lui avaient laissées l’agression par balle de son beau-père, la brûlure de cigarette faite par Bertolocci, le coup de couteau qu’il avait reçu vingt ans auparavant et les traces de coups de ceinturon de cuir sur son dos. Il n’aimait pas être exposé ainsi à la vue de tout le monde. Cette tenue vestimentaire collait à l’époque dans laquelle son grand-père s’imaginait vivre.
Il commença à s’inquiéter sérieusement de la tournure que prenait cette expédition. Il lui semblait qu’ils étaient tous trois en grand danger. Philippe pourrait-il faire quelque chose contre cet être dont ils avaient sous-estimé la malveillance ? Son personnel était nombreux, sans doute totalement dévoué à sa cause. Geoffrey se trouvait donc dans l’impossibilité de leur demander de l’aide. Et puis, d’où venait la fortune du baron ? L’exploitation du domaine viticole pouvait-elle subvenir aux besoins financiers d’un tel mode de vie et permettre à son grand-père de lui envoyer de l’argent tous les mois depuis tant d’années ? Mais la réponse à cette question était sans intérêt pour le moment.
Le baron s’adressa à deux de ses hommes de main :
— Emmenez-le en cellule.
Il n’en revenait pas. La seule défense qu’il lui restait était de protester de façon véhémente. Il se débattit tout en criant qu’il ne voulait pas être enfermé. Il l’implora :
— Ne faites pas cela. Nous n’avons rien fait. Nous voulions des réponses. Est-ce que ma mère est en vie ? Répondez-moi !
Les deux hommes n’eurent aucune difficulté à l’entraîner vers l’extérieur de la grande salle. Ils lui firent traverser le hall d’entrée pour accéder à un escalier étroit en colimaçon. Ses pieds touchaient à peine le sol. Les chaînes qui reliaient ses chevilles faisaient un bruit de ferraille à chaque entrechoc. Ils le poussèrent brutalement dans l’escalier pour le faire avancer, alors qu’il refusait toujours de coopérer. Arrivé à la dernière marche, Geoffrey leva les yeux vers un homme qui attendait debout en le fixant durement, tout en souriant. En fait, il s’amusait ouvertement de la situation. Il jubilait même. Geoffrey découvrit la lourde grille en fer forgé qui fermait la geôle. Le gardien se retourna vers elle et Geoffrey entendit le bruit métallique de la clé lorsqu’il actionna le mécanisme de la serrure. Il fut poussé violemment à l’intérieur où il découvrit Stéphane allongé au fond et Florian sur sa droite. Ils se levèrent à son entrée et immédiatement, Florian lui demanda s’il allait bien.
— Oui, ça va. Et vous ?
— Ça va, lui répondit Stéphane.
De façon mécanique, Florian reprit la même réponse. Évidemment, rien n’allait ! Le bilan de cette triste soirée était largement déficitaire. Aveuglément, ils s’étaient précipités dans un piège, et maintenant, ils étaient retenus contre leur gré dans une demeure hostile. Geoffrey ne pouvait plus qu’espérer que Philippe les localise grâce au téléphone qu’il avait eu la bonne idée de cacher dans sa voiture. Si d’aventure il y parvenait, il faudrait qu’il soit assez convaincant pour décider la police à intervenir. Il s’abstint une fois de plus d’en souffler mot à ses compagnons d’infortune. Trop de conditions devaient être réunies pour que cet espoir se concrétise et que leur liberté leur soit rendue.
D’autorité, il fut poussé vers la gauche de la pièce pour être enchaîné au mur. L’un des hommes lui jeta une couverture à la figure. Puis il lui montra un seau de nuit, un récipient contenant de l’eau et un bol de soupe accompagné d’une miche de pain posés à même le sol à côté d’une paillasse très inconfortable. Lorsque les hommes du baron quittèrent la geôle, les trois compères se regardèrent, totalement anéantis par ce qui leur arrivait. Comment avaient-ils pu être aussi naïfs pour se jeter de cette façon dans la gueule du loup ?
La première réaction de Geoffrey fut la révolte. Il se mit debout puis, criant, il arc-bouta sa jambe gauche contre le mur et tira de toutes ses forces sur la chaîne qu’il souhaitait extraire de sa fixation ; mais, au bout d’une dizaine de vaines tentatives, il dut se résoudre à admettre qu’il n’y parviendrait jamais. Elle n’avait pas bougé d’un millimètre et il n’avait réussi qu’à se lacérer les poignets. Il tomba assis sur la paillasse, sous le regard médusé de son père et de son frère.
— Nous en sommes arrivés à la même conclusion que toi, dit Stéphane. Même si nous pouvions nous libérer de ces chaînes, nous ne pourrions pas franchir la porte de ces oubliettes. Alors, je pense qu’il est sage d’attendre et de voir ce qu’il va faire de nous. Mange cette soupe infâme. Il ne faut pas que tu t’affaiblisses.
Il lui obéit. Il ne pouvait rien faire d’autre. Puis, il s’allongea. Il se sentait tellement fatigué et triste. Positionné sur le dos, il fixait le plafond. Le silence de ses partenaires lui faisait encore plus regretter de ne pas avoir accompagné Ania dans cet avion en partance pour Vancouver. Il culpabilisait. Il l’imaginait là-bas, en rage contre lui parce qu’il n’avait pas tenu, une fois de plus, sa promesse de lui téléphoner deux fois par jour. Non seulement elle devait lui en vouloir, mais aussi essayer de le joindre, dévorée par l’angoisse. Ces pensées ne l’apaisaient pas du tout, bien au contraire. Alors, il se mit à penser à son fils Greg. Et ce fut le même constat. Il aurait aussi dû l’appeler tous les jours, et son propre grandpère l’empêchait de respecter son engagement. Mais pour lui, c’était différent. Il devait déjà savoir par Philippe que le contact était rompu. Geoffrey les imagina tous les deux inquiets, cherchant par tous les moyens à les retrouver en tentant de localiser leurs téléphones. Il leur faudrait un peu de temps, c’était évident. Geoffrey devait être patient et rassurer Stéphane et Florian, ce qui ne serait pas facile. Quant à sa fille, Eléa-Nora, elle qui lui en voulait encore de s’être éloigné d’elle et de sa mère, elle ne pouvait que se dire qu’il était toujours égal à lui-même, qu’il n’était pas capable de tenir sa parole.
Malgré cette baisse de moral flagrante, il finit par s’endormir. Mais ce répit ne fut que de courte durée. Son cerveau s’activa et se mit à fabriquer des histoires tourmentées. Il se réveilla en criant « non », trempé de sueur, tirant par la même occasion ses complices de leur sommeil. Ils étaient affolés, alors il s’empressa de leur faire savoir qu’il était en plein cauchemar.
— Et tu voyais quoi dans ce mauvais rêve ? demanda Florian.
— Je ne sais pas s’il est souhaitable que je te raconte. C’était très flippant.
— Ça ne peut pas être pire qu’ici.
— Tu veux vraiment savoir ?
— Oui. Je crois.
— Eh bien, au XVIIIe siècle, le châtiment pour s’être aventuré sur une propriété privée n’était pas une petite peine d’enfermement dans une prison avec douche et télévision. Les nobles rendaient la justice euxmêmes et bien souvent suppliciaient les délinquants. Dans mes songes, nous avions été condamnés à cent coups de fouet, autant dire à la mort. Ce sont les premiers coups qui m’ont réveillé. Voilà ! Maintenant, tu sais.
Florian en resta bouche bée. Il n’avait sans doute pas pris conscience qu’un tel danger pouvait les menacer. Il se passa la main dans les cheveux, très pensif. Stéphane regardait par terre, les coudes posés sur ses genoux. Il prit la parole d’une voix éteinte :
— Pardon de vous avoir entraînés dans tout ça. Je n’aurais jamais dû. Qu’est-ce qu’il va vous arriver à présent ? Ce type est complètement cinglé et j’ai peur qu’il soit capable de tout et de n’importe quoi.
— Il ne sert à rien de se lamenter. Ce qui nous arrive ne peut plus être évité. Il faut réfléchir et nous mettre d’accord sur l’attitude à adopter en fonction de ce qui va se passer. D’après ce qu’il m’a dit, il veut nous observer pour nous attribuer des rôles que nous devrons tenir selon son bon plaisir. Ce qui signifie qu’il ne va pas nous laisser dans ce trou. Il va nous demander de faire quelque chose, nous mettre en situation pour analyser nos réactions, comme dans une sorte de casting. Dans un premier temps, je vous propose de lui faire allégeance. Nous allons le persuader que nous nous plions à ses désirs et que nous acceptons sa mise en scène, comme si nous participions à une espèce de jeu de rôle.
— Si tu penses que c’est la solution, qu’est-ce que l’on doit faire selon toi ? demanda Florian.
Geoffrey poursuivit :
— Il aime être reconnu comme le maître des lieux. Il faut l’appeler Monsieur le Baron, le vouvoyer. Lorsque l’on s’adresse à lui, il ne faut jamais lui couper la parole, ne jamais le contredire et baisser les yeux comme si nous nous soumettions. Reconnaissons ses idées comme étant toujours les meilleures. Obéissons-lui. Faisons ce qu’il nous demande, ainsi, nous gagnerons du temps, et peut-être aurons-nous la chance de ne pas nous attirer plus d’ennuis que nous n’en avons déjà.
— Comme quoi ? Se voir infliger des châtiments corporels ? demanda Florian.
— Peut-être ! Mais surtout, je voudrais que la police ait le temps de nous localiser et fasse une descente ici.
Stéphane avait soudainement levé le haut de son corps, comme s’il avait été reconnecté à la réalité. Avec un regain d’énergie, il interrogea :
— Tu as une idée derrière la tête ?
— Oui. Tu sais très bien que depuis le départ, j’ai semé des indices derrière nous. Philippe sait depuis hier soir que nous avons des ennuis, puisque je ne l’appelle plus pour lui donner de nos nouvelles. Selon mes consignes, s’il perd le contact avec nous, il doit contacter Patricia pour lui présenter les preuves que nous sommes bien arrivés à Montpellier et qu’elle en informe la police locale. Seulement, je n’ai aucune idée de la nature de la relation que le châtelain illuminé de Fériette a pu instaurer avec les autorités, et cette inconnue m’empêche de compter sur cette intervention.
Son père lui répondit d’une voix abattue :
— Malheureusement, la probabilité qu’elle vienne dare-dare, toutes sirènes hurlantes, est infime. Lorsque je m’étais rendu au commissariat en novembre, les policiers n’avaient pas été intéressés par mon histoire. Ils ne semblaient pas disposés à troubler leur quiétude pour aller affronter l’agressivité du baron fou.
— Oui, c’est à craindre. Mais le fait que tu les aies rencontrés précédemment ne va-t-il pas éveiller leur curiosité ? Ne leur semblera-t-il pas étonnant que nous ayons disparu alors que tu avais posé des questions sur cet endroit, sur Mathilde et sur le baron ?
— Nous pouvons l’espérer, mais à condition que le signalement de notre disparition atteigne le policier que j’ai rencontré en novembre.
— Il faut croiser les doigts pour que nous ayons cette chance.
La luminosité de la pièce était de plus en plus forte, leur indiquant que l’aube pointait son nez.
Un homme leur apporta un breuvage douteux et très transparent, accompagné de pain rassis, en guise de petit déjeuner. Il semblait que les crédits attribués à l’alimentation des captifs n’étaient pas très importants. Il les avertit qu’ils devaient être prêts dans dix minutes pour se rendre sur leur lieu de travail. Florian intervint immédiatement :
— Qu’allons-nous faire ?
Son visage se fendit d’un large sourire, ce qui ne les rassura pas :
— Toi, tu vas aller fendre du bois. Toi, dit-il en désignant Geoffrey, tu vas avoir des trous à creuser, et toi, poursuivit-il à l’intention de Stéphane, tu vas aller vider les écuries. Avalez votre petit déjeuner, rapidement. Il est cinq heures. Nous devons partir.
Ils quittèrent leur prison, vêtus simplement de culottes, toujours pieds et poings liés. Très vite, ils sentirent les fers leur meurtrir les chevilles, ainsi que le sol leur blesser la plante des pieds. La journée promettait d’être difficile pour tous les trois. Aucune des tâches décrites n’était plus facile ou moins fatigante que les autres. Ils furent très rapidement séparés pour se rendre individuellement sur le lieu de leurs travaux forcés. Geoffrey fut emmené à proximité de la chapelle. Son accompagnateur lui ordonna de creuser un trou d’environ un mètre sur deux, d’une profondeur de deux mètres, à un endroit matérialisé par des rubans accrochés à quatre piquets plantés dans le sol à chaque angle du rectangle. Il n’était pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour comprendre qu’il s’agissait de creuser une tombe. Son garde s’assit sur un banc situé à quelques pas de lui. Il tenait une cravache assez longue et se terminant par un court fouet de cuir. Il joua avec pour qu’il entende le bruit caractéristique de l’air fendu. De mauvais souvenirs revinrent à l’esprit de Geoffrey, non sans le faire frémir. Ces pensées le décontenancèrent un court instant. Il reprit le contrôle de ses émotions, obéit et se mit à creuser. La terre était horriblement dure. Ses mains n’étaient pas habituées à être autant sollicitées et à la vingtième pelletée, il avait déjà des ampoules. Il n’allait pas tenir très longtemps. Mais la perspective de recevoir des coups de cravache lui redonna l’énergie nécessaire pour continuer.
Au fur et à mesure que la matinée avançait, son esprit s’engourdissait au point de ne plus ressentir la douleur qui gagnait tout son être. Cependant, la faim qui le tenaillait était devenue la plus insupportable de toutes ses souffrances. Il regarda le ciel et le soleil, à son apogée, l’éblouit. Il se trouvait dans le trou qu’il creusait et dont il estimait le fond à un mètre cinquante du sol. À quoi ou bien à qui son grand-père le destinait-il ? Était-il pour lui ? Il se dit que si sa vie arrivait à son terme, il faudrait qu’il meure vite. Il eut peur qu’ils le torturent, qu’ils le châtient pour avoir violé le site. Pourvu qu’ils ne l’enterrent pas vivant directement à même la terre, là, tout de suite. Il était plongé dans ses pensées et il s’était arrêté de creuser. Le gardien s’approcha en criant :
— Alors, qu’est-ce-que tu fiches ? Tu veux sans doute que je t’aide un peu ?
Il n’eut pas le temps de saisir l’allusion qu’il reçut un coup de cravache en pleine poitrine. Il vit son bourreau relever sa cravache pour le frapper une seconde fois et n’eut que le temps de lever son bras gauche pour se protéger le visage. La lanière de cuir atteignit la paume de sa main, déjà fragilisée par son acharnement à la besogne. Elle éclata sous l’impact. Il poussa un cri strident qui n’arrêta pas l’homme. Il brandit encore son arme redoutable au-dessus de sa tête. Que pouvait-il faire pour se défendre ? Il était dans une position inférieure à celle de son bourreau, impuissant et totalement à sa merci. S’il voulait, ce dernier pouvait le tuer. Il n’aurait plus qu’à recouvrir son corps de terre. Il n’aurait même pas à le déplacer. Était-ce là leur plan pour se débarrasser de lui ?
Il attendait la sentence, résigné, mais…
— Arrête ça tout de suite ! Le but n’est pas de le tuer ou de le blesser.
Timidement, il leva les yeux pour voir qui s’était érigé en sauveur devant son dangereux tortionnaire.
Il n’en revint pas. Le baron était debout, le fixant sévèrement, mais affichait encore plus de colère à l’encontre de son homme de main, pour avoir frappé le prisonnier. Il lui somma de le sortir de ce trou et de l’emmener sous le jet d’eau. Ce qu’il fit sans plus attendre.
Planté debout à quelques mètres de lui, le garde l’aspergeait d’une eau glaciale projetée avec force par le tuyau d’arrosage. L’objectif de cette douche vivifiante était non seulement de le débarrasser de toute la terre qu’il avait récoltée, mais aussi des traces de sang laissées par ses blessures aux poignets, aux chevilles, aux pieds et désormais, dans la paume de sa main. Cette dernière l’inquiétait plus que tout le reste. Les égratignures superficielles cicatriseraient rapidement. Sa main, elle, refusait de s’activer lorsqu’il lui en donnait l’ordre. Elle le faisait souffrir terriblement. Il avait l’impression que s’il bougeait ses doigts, sa peau éclaterait et se rétracterait au point que la totalité de sa paume ne serait plus jamais recouverte d’épiderme. Il avait beau se dire qu’il délirait, son esprit n’arrivait pas à se défaire de cette pensée idiote.
Il fut à nouveau littéralement traîné jusqu’à sa paillasse dans la cave du château, perclus de douleurs et tétanisé par le froid. Après s’être enveloppé dans la couverture, il s’allongea sur la couche. Il prit très vite la décision d’ôter ses culottes pour débarrasser son corps de toute source d’humidité glaciale. Ses chaînes ne lui permirent pas d’ôter totalement le vêtement mouillé, mais il ne s’en formalisa pas. Le bien-être que cela lui apporta lui remonta un peu le moral, mais pas suffisamment pour affronter Stéphane et Florian. Ils n’avaient pas plus envie que lui de s’étendre sur les activités qu’ils avaient eues à réaliser au cours de cette journée. Affamé et grelottant, il s’était recroquevillé sur lui-même et avait pris soin de se tourner face au mur.
Il se passa une heure avant que Florian n’intervienne :
— Eh ! Geoffrey ! Comment te sens-tu ?
Il leva légèrement la tête vers le plafond, comme pour être sûr qu’il s’était bien adressé à lui. Comme il n’entendait plus rien, il demanda :
— Tu as parlé, Florian ?
— Oui, je voulais savoir si tu allais bien.
— Oui… Ça pourrait aller mieux, mais… nous sommes encore en vie. Alors, il ne faut pas se plaindre, non ?
— C’est une façon de voir les choses qui ne me paraît pas optimiste. Qu’est-ce qui te fait dire que nous risquons de mourir ?
— Le fait d’avoir creusé une tombe, aujourd’hui !
*
Il ne savait pas pourquoi il venait d’être aussi direct, aussi cynique. Étaitce important que ses compagnons soient conscients de la réalité ? Détenait-il réellement la vérité sur leur avenir ? Avait-il le droit de leur faire peur de cette façon ? Il devait les affronter, alors il prit une grande inspiration avant de leur faire face. Il ressentit des courbatures sur la totalité de son corps, qui le faisaient souffrir encore plus que ses blessures. Il ne put s’empêcher de geindre et de grimacer, faisant ainsi diversion :
— Tu manques d’entraînement aux travaux physiques, lui dit Florian avec un petit sourire narquois.
— Il semblerait, effectivement. Je préfère faire du sport.
— Raconte ! Qu’est-ce que tu fais comme sport lorsque tu ne risques pas ta vie à courir après des chimères ?
— Du jogging et des sports de combat. À l’origine, je suis ceinture noire de judo. Mais maintenant, je pratique d’autres arts martiaux plus ou moins assidûment. J’ai pratiqué l’aïkido et le ju-jitsu. Puis je me suis initié au taekwondo avant de tout simplement prendre des cours de combat avec des bâtons ou de self-défense à mains nues.
— À quoi tout cela te sert-il ?
Il rit à cette question, car la réponse n’était pas sérieuse. Il lui dit :
— À trouver des rôles de bagarreurs pour le cinéma.
Florian cogita avant de reprendre la conversation :
— Tu serais capable de te battre avec ces hommes si l’occasion se présentait ?
— Je ne sais pas. Pour l’instant, j’ai remarqué qu’ils étaient tous armés. Donc, je suis prudent, mais si le danger devenait imminent, je pense que j’en serais capable.
*
Depuis qu’il avait rejoint la cellule, il n’avait pas entendu le son de la voix de Stéphane. Que se passait-il ?
— Stéphane ?
Il mit un certain temps avant de lui répondre d’une voix éteinte :
— Oui. Qu’est-ce qu’il y a ?
— Comment tu te sens, toi ?
— Brisé !
— C’était dur comme boulot ?
— Oui.
— Ils ne t’ont pas frappé ?
— Non. Pourquoi est-ce que tu me poses cette question ?
— Pour rien. Laisse tomber !
— Ils t’ont frappé, c’est ça ?
— Peu importe.
— Je te connais suffisamment pour savoir que ça veut dire oui. Tu soufres ?
— Non, ce n’est rien et je vais aussi bien que possible. Alors parle-moi d’autre chose, s’il te plaît.
Mais aucun sujet ne pouvait prendre la place de la seule chose qui avait tant d’importance pour Stéphane à ce moment précis.
— J’ai merdé. Je n’aurais jamais dû vous embarquer dans une telle galère. Je ne suis vraiment qu’un con. Et Florian a raison. Je vous ai entraînés dans mon délire, dans mon rêve impossible de revoir vivante l’amour de ma vie.
Florian intervint dans cette conversation qui ne menait à rien, dans le seul but d’y mettre un terme :
— On en a déjà parlé !Arrête avec ce leitmotiv. Nous sommes trois adultes consentants. Nous avons pris notre propre décision lorsque nous avons décidé de te suivre. Alors, nous ne voulons plus t’entendre culpabiliser. Je n’aurais pas dû prononcer le mot chimère. C’était inapproprié. Excuse-moi. Maintenant, nous devons dormir pour récupérer de toute la fatigue de la journée. Demain nous réserve de durs moments à vivre. Il faut que nous restions forts.
Tristement, ils acceptèrent sans broncher l’ordre donné par Florian. Il avait tout simplement raison. Ils devaient essayer de prendre soin d’eux au maximum.
La nuit fut très agitée pour tous les trois, l’esprit de chacun évacuant ses tourments à sa façon. Pour Geoffrey, les cauchemars refirent leur apparition en pleine nuit. Il revoyait sa mère reposant dans son cercueil. Son grand-père lui hurlait des mots cruels pour qu’il l’embrasse. Comme un robot, il déposait un baiser sur son front qui se transformait alors en glaçon. Il devenait si froid que ses lèvres y adhéraient, à tel point qu’il n’arrivait plus à partir. Alors, les croquemorts arrivaient, le poussaient à l’intérieur du cercueil et clouaient le couvercle. Il se trouvait dans le noir, collé au corps glacial de sa mère. Il voulait hurler mais aucun son ne sortait de sa gorge. Ses yeux déversaient un flot de larmes qui gelaient au contact du cadavre. Il frappait contre le couvercle au point d’avoir les mains en sang. Puis il entendit à l’extérieur quelqu’un lui parler d’une voix douce et apaisante. Il se concentra sur ce qu’il disait :
— Geoffrey, calme-toi ! Tu es en train de faire un cauchemar. Réveille-toi !
Il ouvrit les yeux. Il était en sueur et ses mains étaient en sang. Il avait dû frapper sur la paillasse ou contre le mur, rouvrant ses plaies. Il avait mal et toujours beaucoup de difficultés à bouger les doigts de sa main gauche, tant ils étaient enflés. Hagard, il se tourna vers Florian qui lui demanda d’une voix toujours aussi douce :
— Tu veux en parler ?
— Non… Enfin, je n’en sais rien. J’ai tellement étouffé… J’allais mourir enfermé dans le cercueil de ma mère… avec elle.
— Oh ! Je ne sais pas quoi te dire.
— Je ne te demande rien, tu sais. Les cauchemars ont toujours plus ou moins émaillé mes nuits à partir du moment où j’ai été orphelin. Le stress de ces deux derniers jours a dû les raviver, à mon grand désespoir. Je suis désolé de vous empêcher de dormir.
— Ne t’inquiète pas, dit Stéphane. De toute façon, nous ne dormions pas.
Fériette,
Mardi 6 mai 2014
La fin de la nuit fut plus calme. Ils dormirent jusqu’au moment où le gardien vint les jeter hors du lit avec le même rituel que le matin précédent. Il leur annonça que l’emploi du temps serait exactement le même que la veille. La seule chose qui changea fut qu’il leur apporta des gants pour protéger leurs mains afin qu’ils puissent travailler plus longtemps, leur précisa-t-il.
Geoffrey eut l’obligation, pour cette deuxième journée consécutive, de creuser deux autres tombes. À midi, la première était achevée. La seconde, quant à elle, fut finie vers seize heures. Il eut de nouveau droit à un lavage haute-pression très désagréable, avant de regagner la cellule. Florian s’y trouvait déjà, mais il nota l’absence inquiétante de Stéphane. Il eut un mauvais pressentiment.
*
Il estima qu’il devait être environ dix-huit heures lorsque le baron leur rendit visite. Son entrée fut spectaculaire. Il était accompagné de trois jeunes filles d’une vingtaine d’années, très frivoles et insensibles au spectacle que Geoffrey et Florian leur offraient. Le baron intima l’ordre aux détenus de se lever immédiatement et de se courber, tête baissée en une révérence se voulant respectueuse. Ils ne cherchèrent pas à opposer une quelconque résistance. Ils les saluèrent maladroitement, ce qui amusa beaucoup ces charmantes demoiselles. Tous quatre semblaient avoir l’habitude de se vêtir à la mode du XVIIIe et en tiraient un plaisir non dissimulé. Après ce cérémonial ridicule, le baron prit la parole pour annoncer à ses deux prisonniers qu’ils étaient conviés à un bal. À cet effet, il leur fit apporter des vêtements dont la longue veste était taillée dans du brocart de très belle qualité. Celle de Florian était d’un très joli bleu pâle, tandis que le rouge de celle de Geoffrey tirait sur le rose.
Pour leur permettre de se préparer, le geôlier les délivra de leurs chaînes, leur prodiguant au passage un soulagement très appréciable. Après avoir passé les bas et les culottes, ce fut le tour de la chemise à jabot, puis ils nouèrent leurs ceintures. Au moment d’enfiler sa veste, Florian, avec une pointe de malice, dit à son frère :
— Il nous a privés, enfants, de la joie de nous faire passer l’un pour l’autre. Qu’est-ce que tu dirais d’inverser les vestes pour brouiller les cartes ?
— Si cela t’amuse, je n’y vois aucun inconvénient. Mais fais très attention ! Tu sais que je ne bois pas du tout d’alcool. S’il le sait, il pourrait vite découvrir la supercherie et nous le faire payer très cher.
— S’il n’y a que cela, je devrais arriver à me passer de boire pendant une soirée. En revanche, moi je bois ! Alors, c’est toi qui risques de souffrir. Évite de rouler sous la table si tu ne tiens pas l’alcool.
— Ne t’inquiète pas.
— Je te fais confiance. Je peux te poser une question indiscrète ?
— Je t’en prie.
— Pourquoi est-ce que tu ne bois pas ?
— C’est indiscret, mais je vais te répondre honnêtement. Lorsque j’étais en première année de droit à la fac, je faisais partie d’une bande de copains. Nous sortions beaucoup, tout en suivant les cours très assidûment. Enfin, presque ! Après environ six mois de cette vie un peu dissolue, lors d’une de nos soirées, j’ai bu plus que de raison. C’était un soir de solitude. J’ai commencé à remettre tout en question et à m’épancher sur ma vie. Je leur ai raconté la mort de ma mère et surtout, que j’avais été un enfant battu. L’alcool m’avait désinhibé au point d’exagérer les faits, me faisant passer pour une victime, ce que je n’étais pas.
À cette révélation, Florian le sonda, mais ne dit rien. Geoffrey continua son récit :
— Et puis, la conversation a dégénéré. Une fille qui se prénommait Paula ne me croyait pas. Selon elle, toute mon histoire n’était qu’un mensonge pour attendrir les filles du groupe, pour les séduire. L’alcool aidant, je me suis mis dans une colère noire. Elle me parlait de séduction, alors que j’étais très échauffé et surtout très excité par cette jolie fille qui faisait tout pour m’allumer depuis le début de la soirée. Je lui ai sauté dessus avec la ferme intention de coucher avec elle. Heureusement que mes amis étaient moins bourrés que moi, ils m’ont arrêté de justesse parce que je crois qu’à ce moment précis, j’aurais été capable de faire abstraction de leur présence et de mener à bien mon projet. Ce soir-là, j’ai fini la tête dans la cuvette des toilettes, vomissant mes tripes après avoir bu du café salé. Pas très glorieux, n’est-ce pas ? Le lendemain, je me suis excusé auprès d’elle. J’ai dit que j’avais raconté n’importe quoi, que je mentais. Je trouvais cela tellement mieux, je ne voulais pas qu’ils aient pitié de moi. J’ai mis du temps à pouvoir à nouveau les regarder en face. Je me trouvais tellement con d’avoir perdu le contrôle de mes paroles et de mes actes. Ensuite, Paula ne m’adressa plus jamais la parole. Je crois qu’elle se sentait aussi bête que moi de n’avoir pas su s’arrêter de me provoquer tout au long de la soirée. Alors, quelques jours après cet incident, j’ai décidé de ne plus boire pour rester maître de moi en toute occasion.
— Tu as réussi à tenir ta promesse jusqu’à maintenant ?
— Oui. Même si parfois tu me verras me promenant avec une flûte à champagne à la main. J’y plonge seulement mes lèvres et je n’avale pas de liquide, ou très peu. C’est une habitude à prendre et ça passe tout seul.
— Comment comptes-tu faire ce soir ?
— Je ne sais pas. J’improviserai. Mais s’il faut que je boive un verre, je le ferai sans aucune difficulté. Je ne dois pas abuser, c’est tout. Sinon, je vais vite être ivre.
*
Ils avaient revêtu leur costume de parade et ils se dirigeaient vers la salle de réception. Ils supputaient une foule considérable, riant, parlant et s’amusant. Ils n’avaient pas envie de participer à cette farce, et la disparition de Stéphane n’arrangeait rien. Geoffrey espéra qu’il soit déjà parmi ces gens, bien qu’il ne se fasse pas beaucoup d’illusions.
Les gardes les firent entrer dans la salle où de nombreuses paires d’yeux se tournèrent vers eux en les dévisageant. Le baron prit immédiatement la parole, d’une voix forte et autoritaire, allant à leur rencontre, les bras ouverts, presque accueillant :
— Ah ! Entrez donc. Joignez-vous à nous.
Geoffrey et Florian avancèrent timidement, cherchant à quel moment ils allaient se trouver pris au piège. Le baron s’en rendit compte :
— Allons ! Ne soyez pas effarouchés comme de jeunes vierges ! Toutes ces jeunes femmes sont heureuses de découvrir de nouvelles têtes parmi nous ce soir. N’est-ce pas merveilleux, mesdames, de pouvoir admirer des jumeaux parfaitement identiques ?
Une rumeur se fit entendre. Elles acquiesçaient. De larges sourires se dessinaient sur les visages. Ils y virent de la convoitise, et ni l’un ni l’autre ne fut rassuré par cette constatation. Allait-il les donner en pâture à une horde de femmes en chaleur ? En temps normal, cela aurait pu être amusant et flatteur. Sans nul doute, le baron voulait offrir à cette gent féminine une surprise qu’elles paraissaient apprécier d’emblée. Très vite, les deux frères furent séparés, et toutes leurs tentatives pour se rapprocher furent vaines. Florian avait une dizaine de jeunes femmes autour de lui, jacassant inlassablement. Il en était de même pour Geoffrey. Leurs conversations incessantes l’étourdissaient. Il se contentait de répondre à leurs questions en évitant de s’étendre trop. Il prenait soin de ne pas relancer la discussion, s’interdisant de s’intéresser à ces pipelettes. Elles voulaient savoir qui il était, d’où il venait et ce qu’il faisait dans la vie, et pourquoi elles ne l’avaient jamais vu auparavant. Cela n’avait pas de fin. Lorsqu’il arrivait à apercevoir Florian, il était certain qu’il se trouvait dans la même situation que lui. Le baron interrompit enfin tous ces babillages féminins et il lui en fut presque reconnaissant en son for intérieur.
— Allons, mesdames, cessez donc d’importuner nos invités avec vos questionnements sans fin. Je vais faire les présentations.
Il se tourna vers Geoffrey et déclara, ignorant qu’ils avaient échangé leur identité :
— Je vous présente Florian, mon petit-fils. C’est tout ce que vous avez besoin de savoir sur son identité et ses origines. Le reste n’a aucune importance. Ce soir, il tiendra le rôle de Don Juan.
