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Mathis a 13 ans et va bientôt mourir d'un cancer. Mais il se réveille 154 ans plus tard, guéri. Le monde qui l'accueille est très différent de celui qu'il a connu autrefois. Il fait partie des Réveillés, ceux qui viennent du passé, et il doit s'adapter à son nouvel univers. Car maintenant, les gens vivent sous terre, la surface ayant été ravagée par de multiples catastrophes écologiques. Pour survivre, Mathis va devoir se révolter contre une société prisonnière d'elle-même et de ses choix, avec une seule idée en ête : rejoindre le monde d'en haut, quelle que soit la situation à l'air libre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Eric Sanvoisin est tombé dans l'écriture à l'âge de dix ans. Au début, il a bu la tasse, toussé, craché. Puis, maladroitement,.il a réussi à flotter et a peu à peu appris à nager dans le cours des mots. Le temps a passé et il a aujourd'hui publié une centaine d'ouvrages. Écrivain et bibliothécaire, il cherche à donner aux jeunes lecteurs l'envie de lire les mots imprimés et rappelle à ceux qui ne le savent pas encore que les livres sont leurs amis.
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Seitenzahl: 364
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Couverture
Dédicace
Page de titre
Exergue
Livre 1 : L’enfant qui venait du froid
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
Chapitre 35
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
Chapitre 40
Livre 2 : Le secret des mondes d’en haut
Première partie : Biobulle
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Deuxième partie : Technobulle
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Chapitre 23
Épilogue
Du même auteur
L'auteur
Mentions légales
Colophon
Couverture
Pour Corentin et Solène.
SOMMEIL GLACÉ
ÉRIC SANVOISIN
ILLUSTRATION DE COUVERTURE : GILLES FRANCESCANO
BALIVERNES ÉDITIONS
« La plupart des gens dans le monde ne veulent pas vraiment être libres. Ils croient seulement le vouloir. Pure illusion. Si on leur donnait vraiment la liberté qu'ils réclament, ils seraient bien embêtés. En fait, les gens aiment leurs entraves. »
Haruki Murakami, « Kafka sur le rivage »
Mathis s'étire et bâille. Il vient de passer une nuit merveilleuse. Il se sent reposé et prêt à dévorer le monde entier. Pour prolonger cet instant de bonheur, il résiste à la tentation d'ouvrir les yeux trop vite. Dès que la lumière inondera ses pupilles, les soucis reviendront et avec eux, l'angoisse de devoir affronter la réalité.
Mathis est prudent. Comme il a raison de profiter du bonheur d'être en vie ! Il ne s'en souvient plus, mais son organisme est atteint d'une maladie incurable. Les médecins l'ont condamné.
Il va mourir.
Les yeux toujours fermés, Mathis s'assoit et s'étonne de ne pas entendre protester son sommier. D'habitude, il grince. Il grince même horriblement à chacun de ses mouvements. Mais là, non. Il garde un silence parfait comme si on l'avait remplacé sans en aviser le jeune garçon.
Et puis, il y a autre chose qui cloche. Ses pieds ! Ils se balancent sans toucher le sol. Hier encore, il ne pouvait s'asseoir sans sentir les poils rêches de la moquette. C'est donc son lit tout entier qu'on lui a changé !
Troublé, Mathis éprouve de plus en plus de difficultés à maintenir ses paupières closes. Même ses draps lui paraissent différents. On dirait du papier tellement est grande leur légèreté. Quant à son traversin, il s'est transformé en un oreiller rempli d'eau qui gargouille quand on appuie dessus.
Mathis se pince le gras de la cuisse et crie de douleur. Non, il ne rêve pas. Que lui est-il arrivé ? Pourquoi ne se trouve-t-il pas sur son lit ?
Un vent de panique se lève dans sa tête.
Il s'efforce de calmer les battements de son cœur qui frappe contre sa cage thoracique comme s'il voulait en sortir. Il doit exister une explication simple et logique à toutes ces bizarreries.
Au moment où il s'apprête à examiner l'endroit dans lequel il se trouve, la mémoire lui revient comme un coup de poing au creux de l'estomac. Il vacille au bord du matelas silencieux. Pêle-mêle reviennent à sa conscience des souvenirs en noir et blanc : le cancer qui lui ronge les entrailles, le désespoir de ses parents, l'impuissance des médecins et un terrible sentiment d'injustice. Mourir à treize ans, ça ne se fait pas. C'est impensable. À cet âge-là, on a toute la vie devant soi. Une vie longue et riche. Un paquet d'années à s'amuser et à travailler, à aimer et à rire, à pleurer parfois, à souffrir un peu mais avec des moments de bonheur gros comme des montagnes !
Comment a-t-il pu, même un instant, oublier tout cela ? Et comment se fait-il qu'il se sente aussi bien ? Serait-il déjà mort ? Un vertige saisit Mathis qui perd l'équilibre. Ses bras tendus devant lui pour amortir le choc rencontrent un obstacle et s'y cramponnent. C'est à un être humain qu'il s'est raccroché. Il y avait donc quelqu'un dans la pièce depuis son réveil, quelqu’un dont il n'avait pas perçu la présence. Mais qui ?
— Bonjour, Mathis.
La voix est chaude ; celle d'un homme jeune, probablement.
Le garçon ouvre les yeux et se met à hurler…
Mathis n'a jamais vu cet homme. Son allure lui paraît vaguement étrange. Le garçon a l'impression de se trouver en face d'un extraterrestre. À la place des cheveux, son crâne est hérissé de piercings longs et droits comme des I. Mathis ne peut s'empêcher de les comparer à des antennes. Et puis son vêtement est tellement moulant qu'il ressemble à une seconde peau.
— Il ne faut pas avoir peur, Mathis. Je suis ton ami.
Si le garçon ne perçoit aucune menace immédiate, il ne peut cependant écarter l'idée qu'un piège lui soit tendu.
— Ça m'étonnerait. Je ne vous connais pas. Vous êtes médecin ?
— Non.
Il s'en doutait. Une intuition. La pièce ne ressemble pas du tout à une chambre d'hôpital. Les murs sont tapissés d'immenses miroirs, de même que le sol et le plafond. Voilà ce qui l'a effrayé quand il a ouvert les yeux : son reflet démultiplié, mêlé à celui de l'inconnu…
— Nous nous rencontrons aujourd'hui pour la première fois. Je m'appelle Anton Kov et je suis le Gardien des Dormeurs.
L'expression intrigue Mathis. Les gens qui dorment ont-ils besoin d'être surveillés ou protégés ? Quelle idée absurde !
Avec surprise, Mathis constate que ses bras sont couverts de chair de poule. Est-il effrayé ? Sa réflexion sur le sujet lui apporte une conclusion étonnante : il n'a pas peur de l'homme mais de ce qu'il va dire.
— Suis-je mort ? demande le garçon que l'écho de ses propres mots déroute.
— Ta question n'est pas aussi saugrenue qu'elle en a l'apparence. Car tu reviens de très loin, Mathis. Pour arriver jusqu'ici, tu as accompli un long et périlleux voyage.
Anton Kov n'a pas l'air d'un mauvais bougre mais Mathis préfère rester sur ses gardes et s'abstenir, pour l'instant, de lui faire confiance. Il le regarde sans ciller et le trouve finalement moins jeune que sa voix le suggérait. L'homme pourrait presque être son grand-père.
— Vous n'avez pas répondu, monsieur. Suis-je mort ?
— Bien sûr que non ! Cet endroit n'est ni un paradis ni un enfer. Tu es bien vivant même si ça te surprend. Tu as eu beaucoup de chance…
— Où suis-je alors ?
— Sur la Terre.
L'incompréhension tend les traits du jeune garçon.
— Mais vous venez de dire que j'avais effectué un grand voyage !
— Tout à fait. Un voyage immobile. Ton corps n'a pas bougé d'un centimètre durant ces cent-cinquante-quatre dernières années.
Mathis ferme les yeux, en proie à un vertige soudain. Il ne comprend strictement rien aux paroles enveloppées de brouillard du Gardien des Dormeurs. Il aurait voyagé sans se déplacer ? Et que signifient cent-cinquante-quatre années pour un gamin de treize ans ? Une éternité…
— Tu ne comprends pas et c'est naturel, reprend Anton Kov. Je suis là pour tout t'expliquer et assouvir ta curiosité. Mais mes réponses vont peut-être te faire souffrir.
— Ça ne fait rien. Mon ignorance est une vraie torture. Je ferais n'importe quoi pour connaître la vérité.
Le Gardien des Dormeurs jauge le garçon. Sans doute mesure-t-il l'étendue de ses ressources et son degré de résistance.
— N'importe quoi ?
Mathis hésite puis répond :
— Oui.
— Très bien. Alors écoute-moi bien…
— Sais-tu en quelle année nous sommes ?
Mathis hésite entre 2020 et 2021, les années des grands confinements dus aux ravages de la COVID-19. Il ne sait plus très bien. Il perçoit une zone floue dans sa mémoire comme s'il existait une brèche par laquelle s'échapperaient les informations contenues dans son cerveau.
— 2021, répond-il finalement, rassuré de proposer une réponse plausible.
— Non, Mathis. L'année 2021 est révolue depuis fort longtemps. Nous venons d'entamer l'année 2175…
Le nombre déboule dans l'oreille de Mathis comme une boule dans un jeu de quilles. Strike !
— C'est impossible !
— Tu te trompes, Mathis. Nous sommes le 18 janvier 2175. Tu voulais la vérité, tu l'as. Libre à toi de la refuser. Mais je n'en ai aucune autre à te proposer.
Le garçon essaie désespérément d'endiguer la panique qui chavire son esprit. Plus il rejette les paroles du Gardien des Dormeurs, plus l'étrangeté de son réveil le frappe. Il devrait être mort et il ne l'est pas. Il devrait se trouver chez lui ou bien à l'hôpital et il n'est dans aucun des deux endroits. Ses parents ne sont pas là. Tous ses repères sont disloqués. Il déteste ces signes qui semblent accréditer la thèse loufoque de son interlocuteur.
— J'ai voyagé dans le temps ?
— Je dirais plutôt que tu as voyagé dans le froid.
Mathis est abasourdi. Pour ne pas sombrer dans la folie, il s'efforce de rassembler ses souvenirs les plus récents.
— Je m'appelle Mathis Lemaheux…
— Oui.
— J'ai treize ans…
— Tu as exactement cent-soixante-sept ans.
Le garçon ne relève pas l'objection et poursuit son effort de mémoire.
— Je suis atteint d'un cancer en phase terminale.
— Tu l'étais, en effet.
— Et je vais bientôt mourir…
— Tu es guéri et tu vas vivre.
Dans la tête de Mathis explosent des mines anti-souvenirs. À son réveil, il ne concevait pas de devoir mourir si jeune. Maintenant, la vie elle-même lui paraît anachronique. Connaissant la gravité de son état, il s'était longuement préparé à partir dans l'autre monde et tout cela vient d'être balayé en une seconde.
— Vous mentez !
Imperturbable, Anton Kov fait signe à Mathis de se taire et reprend la parole avec une lenteur exagérée.
— Tu as en effet été gravement malade et tu aurais dû mourir en 2021. Les médecins t'avaient condamné. Mais tes parents, ne pouvant accepter ce pronostic sans espoir, ont tenté un pari audacieux. Ils ont décidé de te congeler en espérant que la médecine parviendrait un jour à endiguer ton cancer. Or, ce jour est arrivé. C'est pourquoi tu viens de te réveiller, après cent-cinquante-quatre ans d'un long sommeil réparateur.
Le choc est tel qu'aucun mot ne réussit à franchir la bouche de Mathis. Il a dormi durant un siècle et demi pendant que les êtres humains autour de lui continuaient à vivre. Aujourd'hui, il se retrouve dans un monde inconnu peuplé de gens inconnus. Tout cela est trop dur. Le garçon se met à pleurer.
— Au cours de ton réveil progressif, une équipe de spécialistes t'a soigné. Te voilà définitivement débarrassé de ton cancer. Aujourd'hui, c'est une maladie qui tend à disparaître. Mais ne te réjouis pas trop vite car d'autres sont apparues parmi lesquelles il y en a de bien plus redoutables que le cancer ou la COVID-19. Les progrès de la médecine sont un éternel recommencement.
Mathis se fiche éperdument de tout cela. Il ne parvient même pas à se réjouir de sa guérison. Il ne pense qu'à une chose : son monde a disparu en même temps que son époque. Il a perdu toute sa famille, tous ses amis, à moins que…
— Et mes parents ?
— Sois fier d'eux. Ils t'ont sauvé la vie.
— Mais que sont-ils devenus ?
La voix d'Anton Kov se réduit soudain à un mince filet.
— La congélation d'un être vivant coûte très cher. Ce qu'ils ont fait pour toi, ils n'ont pas pu le faire pour eux-mêmes.
— Vous voulez dire qu'ils sont morts ?
— Hélas oui. Ils se sont éteints voilà plus d'un siècle…
— Alors j'aurais préféré mourir aussi.
L'homme pose sa main sur l'épaule du garçon dans un geste d'apaisement.
— Ne dis pas cela. Aujourd'hui, tu es sous le choc de leur disparition et de ton changement d'époque, mais demain tu verras les choses autrement.
— Tous les gens que j'aimais ont disparu d'un coup. Je n'ai jamais demandé à être transformé en glaçon. J'aurais préféré mourir à mon époque. Ici, je suis tout seul !
— Pas exactement, Mathis. Tu possèdes toujours de la famille en 2159, même si tu ne connais encore personne.
— De la famille ! Vous plaisantez ? Je suis un ancêtre pour eux ! Un fossile qu'on vient de déterrer !
— Tu te trompes. Ils t'attendent depuis longtemps. Ils ont suivi toutes les avancées de la cancérologie, prêts à t'accueillir dès que ton réveil serait programmé. Ils vont guider tes premiers pas dans le monde de 2175.
Mathis se recroqueville brusquement dans son lit en position fœtale, les mains sur les oreilles, comme si cela lui permettait d'échapper à la réalité.
— Je ne veux pas les connaître. Je n'irai pas vivre chez eux.
Anton Kov semble peiné mais pas surpris.
— Où iras-tu ?
— Je resterai ici !
— Je crains que cela soit impossible. Nous allons te garder en observation dans nos locaux quelques jours encore, mais pas plus. Où iras-tu ensuite ?
— Dans la rue. Je ferai la manche !
— Nous sommes en 2175 et il n'y a plus de rues.
— Alors je commettrai un délit pour qu'on me mette en prison. Je serai ainsi nourri et logé. J'aurai le temps de réfléchir à la suite de ma vie.
— Les prisons n'existent plus.
Interloqué, Mathis est stoppé net dans son élan.
— Que faîtes-vous des délinquants ? Ne me dites pas qu'il n'y en a plus…
— Si, il en subsiste quelques-uns.
— Comment les punissez-vous ?
— En les éliminant.
— Vous voulez dire que vous les tuez ?
— Il n'y a pas de place pour eux dans notre société. Mais je te rassure tout de suite, ils sont extrêmement rares.
— Vous êtes des barbares !
— Pourquoi ? Est-ce mieux de les enfermer entre quatre murs ? Est-ce plus humain de les entasser dans des cellules trop petites ? J'ai fait des études d'histoire. Je connais bien le début du XXIème siècle. Les gens de ton époque n'étaient pas des tendres non plus. Les guerres étaient nombreuses et les violences quotidiennes. Tout cela n'existe plus. Nous vivons dans un monde paisible. Mais je comprends que tu sois choqué par ce que tu vas découvrir à l'extérieur. Les esprits ont évolué avec les années, le tien est resté bloqué en 2021. C'est pourquoi tu as besoin d'être accompagné. Sans compter que tu n'es pas majeur. Tu es sous notre tutelle jusqu'à tes seize ans, c'est l'âge de la majorité aujourd'hui. Veux-tu que je te parle de ta nouvelle famille ?
— Non, demain. Je suis fatigué. Je vais dormir un peu.
Mais c'est un mensonge. Mathis a hiberné pendant cent-cinquante-quatre ans, il n'a pas besoin de sommeil. En revanche, un peu de solitude lui ferait le plus grand bien. Il a beaucoup de choses à digérer.
— Je vais te laisser, lui annonce Anton Kov en se levant. Nous reparlerons de tout cela plus tard. Quand tu auras accepté la situation telle qu'elle est, tu verras, le goût de vivre te reviendra. C'est une question de temps.
L’homme se dirige vers le mur qu’il est sur le point de percuter quand celui-ci s’ouvre comme un diaphragme et l’engloutit, avant de se refermer et de redevenir un miroir parfait.
Alors Mathis se redresse et quitte son étrange lit qui flotte au-dessus du sol à l'image d'un tapis volant. Serait-il revenu à l'époque des contes des Mille et Une Nuits ? Bien sûr que non. Il se trouve dans le futur, tout simplement…
L'ennui, c'est que la situation n'est pas simple pour le jeune garçon. C'est même très compliqué. Quand les gens meurent, ça arrive petit à petit. Un jour, c'est le père qui part. Un autre jour, c'est un ami ou un collègue. Ces disparitions brutales participent au cycle naturel de la vie. Avec le temps, on peut surmonter les malheurs qui s'abattent un par un.
Le problème de Mathis, c'est qu'il a perdu tout le monde en quelques secondes. Ses parents, sa famille, ses amis, son chien, les décors de son enfance, son enfance elle-même. Il se sent orphelin de tout. Ce sentiment insupportable lui brûle la tête. Où trouver ce fameux goût de vivre dont lui a parlé Anton Kov ? Où trouver la force d'aimer à nouveau ?
Pourquoi ses parents, qui l'adoraient, l'avaient-ils abandonné ? Pourquoi ne lui avaient-ils pas demandé son avis ? Lui aurait préféré mourir en 2021, ou en 2022, pour rester un peu plus longtemps avec eux.
À quoi bon vivre tout seul, loin des siens, dans un avenir improbable et sans doute très laid ? Cela ne rime à rien. Mathis éprouve la redoutable envie de les rejoindre. Mais comment procéder ? À part le lit, la pièce est vide. Pas un objet à se mettre sous la main. Pas une fenêtre.
Mathis décide alors de se débrouiller tout seul. Il retient sa respiration. Il ne veut pas vivre au XXIIème siècle. Si seulement on ne l'avait pas réveillé ! Il n'a rien demandé à personne, lui. Ni à ses parents, ni au Gardien des Dormeurs. Son plus cher désir se résume ainsi : qu'on le laisse en paix. Qu'on l'oublie. Qu'on le renvoie dans le froid d'où il n'aurait jamais dû sortir.
Il devient rouge mais il tient bon. Le froid, c'était bien. Il ne sentait rien. Une petite mort, voilà ce que c'était. Un cocon de glace, sans soucis. Une bouffée de néant.
Soudain, sa résistance atteint son point de rupture. Il ne peut s'opposer à l'air qui pénètre dans sa bouche en tourbillonnant. Ses poumons ne lui obéissent plus. Il respire ! Sa volonté ne peut rien contre son corps qui refuse la mort, ce corps engourdi d'avoir trop longtemps dormi.
Alors Mathis se résigne à survivre.
Il hurle à la face des miroirs qui l'encerclent :
— Vous avez gagné !
Puis il ajoute en se recouchant :
— Pour l'instant…
— Ton frère a eu un enfant qui a eu un enfant qui lui-même a eu un enfant : ton arrière-petite-nièce.
À l'évocation de Romuald, de deux ans son aîné, le cœur de Mathis se contracte. Il se souvient de lui comme s'il l'avait vu la veille. Bien sûr, ils se chamaillaient souvent. Ils se battaient parfois. Mais il existait une grande solidarité entre eux qui se manifestait contre la colère de leurs parents ou les agressions des autres enfants de l'école. Il ne le verra plus, désormais. Romuald a vécu sa vie sans lui et s'est éteint pendant que Mathis dormait. Comme tout cela lui paraît à la fois bizarre et injuste !
— Elle a guetté ton réveil. Maintenant, elle souhaite t'adopter.
Du sang de Romuald coule dans ses veines. Pourtant, malgré cela, Mathis ne parvient pas à la considérer autrement que comme une parfaite étrangère.
— C'est impossible. Mon arrière-petite-nièce ne peut m'adopter. Je suis son ancêtre…
— Les lois ont changé depuis que les Réveillés sont apparus. Il a bien fallu tenir compte de la nouvelle donne.
— Les Réveillés ?
Anton Kov porte la main à sa bouche comme s'il venait de commettre une gaffe. Mathis sait bien qu'il n'en est rien. Le Gardien des Dormeurs n'est pas son ami mais un professionnel. Chaque mot prononcé contient une intention. Mathis se sent un jouet entre ses mains.
— C'est ainsi qu'on nomme les personnes comme toi qui sortent d'hibernation.
— Les Réveillés… Avant, il y avait les blancs et les noirs. Maintenant, il y a les Réveillés et les autres ?
— Pourquoi dis-tu cela ?
— Parce que je n'ai pas l'impression que nous ayons les mêmes droits, ni les mêmes libertés.
— Détrompe-toi. Tu as cette impression parce que tu es encore mineur. On ne peut pas te lâcher tout seul dans la nature sans protection.
— Et encore moins sans contrôle !
Un pli soucieux barre le front d'Anton Kov.
— Tu es méfiant.
— Non, je suis révolté. Révolté d'avoir servi de cobaye à la science et révolté que mes parents aient choisi à ma place.
— Ça te passera.
— N'y comptez pas.
— Nous verrons bien.
— De toute façon, vous vous trompez. Je ne suis plus mineur. J'ai cent-soixante-sept ans. Vous l'avez dit vous-même. Je peux donc faire tout ce qu'il me plaît. M'en aller maintenant, par exemple…
Le Gardien des Dormeurs ne peut réprimer un sourire.
— C'est ton âge virtuel. En réalité, tu as treize ans. Les années de froid ne comptent pas.
— Ça vous arrange !
— Non, c'est la loi. Tu ne peux partir sans mon autorisation. Et pour le moment, tu ne l'as pas.
— C'est du chantage.
— Non. J'applique simplement le Code des Réveillés et, en particulier, les textes qui régissent la sortie du sommeil. Mais pour te prouver ma bonne foi, je vais t'octroyer une faveur.
Joignant le geste à la parole, Anton Kov l'invite à le suivre. Le mur disparaît pour les laisser passer.
— Où allons-nous ?
— Je vais te faire visiter le centre. C'est un privilège. Je l'accorde rarement à un Réveillé. Ça ne t'intéresse pas ?
— Si, admet à regret le jeune garçon.
Ils s'engagent tous les deux dans un interminable couloir au plafond phosphorescent. Leurs pieds foulent le sol sans le moindre bruit comme si le revêtement métallique avalait les sons. Mathis s'imagine sur une autre planète ou à l'intérieur d'un vaisseau spatial.
Au bout d'un moment, Anton Kov se tourne vers lui avec un sourire énigmatique.
— Tout à l'heure, quand tu as parlé des Réveillés et des autres, tu as oublié une catégorie : les Dormeurs, ceux qui ne se sont pas encore réveillés.
Mathis ricane.
— Oh, ceux-là, j'ai bien compris qu'ils comptaient pour du beurre.
— Tu exagères.
— Non, ce sont des légumes. J'ai été un légume. Je n'ai compté pour personne pendant que j'étais endormi. Mais au moins, je ne souffrais pas.
Son guide fait mine de s'indigner.
— Tu exagères encore. Tu n'as pas quitté les pensées de ceux qui ont veillé ton sommeil et attendu ton réveil.
— Ça ne représente pas beaucoup de monde.
— Non, mais ce n'est pas la quantité qui compte. Je te trouve bien injuste.
— Pas du tout. Juste révolté.
— C'est vrai, j'avais oublié. Révolté, c'est un mot très fort…
Le Gardien des Dormeurs le pilote dans son univers où seuls les sons électroniques des machines habitent le silence. Mathis découvre des salles entières remplies de sarcophages fuselés, empilés les uns sur les autres, formant une sorte de parking en trois dimensions.
— Ils sont tous occupés.
— Oui.
— Combien y en a-t-il ?
— Des milliers. Des millions, peut-être.
— Vous ne connaissez pas le nombre exact ?
— Non. Je ne suis responsable que de cinq-cents Dormeurs. Le Centre d'Hibernation est gigantesque. Tu n'en vois ici qu'une infime partie.
— J'ai passé cent-cinquante-quatre ans dans un de ces trucs qui ressemblent à des suppositoires ?
— Non, tu as changé plusieurs fois de conteneur au fur et à mesure que les techniques de la conservation au froid se perfectionnaient. Chaque transfert était un exploit entouré de mille précautions. Tu l'ignores peut-être, mais tu es l'un de nos plus anciens Dormeurs.
— Personnellement, je ne trouve pas ça flatteur.
— Et pourquoi donc ? Tu es une sorte de célébrité !
— On parle de moi à la télé ?
— Ça ne s'appelle plus la télé mais on a parlé de toi aux informations murales et sur plusieurs réseaux privés.
— Ils ne vont pas m'interviewer, tout de même ?
— Pas tout de suite. La loi accorde un répit aux Réveillés avant que les médias puissent venir les manger tout cru. Le temps qu’ils s’acclimatent à leur nouveau monde.
— Une sorte de quarantaine ?
— Tout le contraire. Il ne s'agit pas de protéger la société contre les Réveillés mais de mettre les Réveillés à l'abri des abus de la société.
Impressionné, Mathis cesse de poser des questions. De toute façon, Anton Kov ne lui répondra pas, le jeune garçon l'a bien compris. S'il veut des réponses fiables, il devra les trouver tout seul.
En attendant, si une chose lui paraît urgente, c'est bien de moisir le moins longtemps possible au Centre d'Hibernation. Il y a déjà passé beaucoup trop d'années. Et il ne voit pas d'autre solution que de se lancer à l'assaut du nouveau monde qui l'attend dehors. Que la peur qui lui mange les entrailles aille au diable !
— J'ai réfléchi. J'accepte.
— Tu acceptes quoi ?
— D'aller habiter chez mon arrière-petite-nièce…
Le visage d'Anton Kov s'éclaire.
— Tu ne le regretteras pas, Mathis. C'est une personne délicieuse.
Mathis est dans sa chambre, la chambre des miroirs comme il l'appelle. Il attend, sans savoir si c'est le matin ou l'après-midi, le jour ou la nuit. Aucune fenêtre ne donne sur l'extérieur. Il trouve cela oppressant.
Et puis le mur s'ouvre pour laisser passer une toute petite dame et se referme aussitôt. Anton Kov n'est pas entré mais le garçon le soupçonne de les espionner.
— Bonjour, tonton Mathis. Je m'appelle Frida Kaz.
Pour être délicieuse, son arrière-petite-nièce l'est drôlement… Elle ressemble à une madeleine avec son chignon teint en orange et ses hanches opulentes. Mais à une vieille madeleine de quatre-vingt-onze ans !
— Je sais, je pourrais être ta grand-mère, voire même ton arrière-grand-mère. J'ai exactement sept fois ton âge. Normalement, nous n'aurions jamais dû nous rencontrer mais je suis rudement contente de te connaître !
— Moi aussi, balbutie Mathis, subjugué par l'énergie qui émane de son arrière-petite-nièce. Vous ne faites vraiment pas votre âge.
— Je n'ai aucun mérite, tonton. L'utilisation de la chirurgie esthétique s'est généralisée à l'ensemble de la population. Aujourd'hui, on se fait refaire le nez comme à ton époque on consultait un médecin pour une bonne grippe. Tout le monde triche. Plus personne n'est authentique.
— Vous avez changé de nez ?
— Non. Je me suis contentée de suivre quelques séances de rajeunissement. Beaucoup de mes contemporains vont infiniment plus loin en se faisant greffer des objets sur le corps.
— Vous avez bien dit des objets ?
— Oui.
— Vous faites allusion aux piercings ?
— Non, je te parle de choses beaucoup plus grosses : des bijoux, des bibelots, des peluches…. Tu découvriras tout cela par toi-même. Au fait, tonton, si tu n'y vois pas d'inconvénients, je préférerais que tu me tutoies. Le vouvoiement, c'est un peu froid.
C'est normal, songe Mathis, puisque je viens du froid. Mais il n'en dit rien à son arrière-petite-nièce.
— D'accord, mais à une condition seulement : ne m'appelez plus jamais tonton, je trouve ça horrible.
Elle lui tend sa main, paume ouverte, et accompagne son geste d'un regard espiègle.
— Tope-là et marché conclu !
Il frappe la main tendue avec la sienne.
— Comment vais-je t'appeler ? Tonton, c'était pratique.
— Mathis. Et toi, je t'appellerai Frida.
— Tu as raison. C'est plus simple ainsi. Ça efface un peu notre différence d'âge et d'époque !
Frida s'approche tout près de Mathis et commence à s'asseoir. L'ennui, c'est qu'il n'y a aucun siège à cet endroit-là. Le jeune garçon se redresse brusquement.
— Frida, attention ! Tu vas tomber !
Tout en souriant, elle continue son mouvement. Soudain, un siège jaillit du sol pour la réceptionner.
— C'est gentil de t'inquiéter pour moi, Mathis. Mais rassure-toi, je ne suis pas encore gâteuse. L'espérance moyenne de vie est aujourd'hui de cent-vingt ans. Alors, tu vois, je suis encore jeune !
Mathis se rembrunit. Il a le sentiment désagréable d'être inadapté au monde qui l'entoure.
— Je suis un idiot ! Un vrai bouffon !
— Non, Mathis. Seulement, tu es comme un bébé qui doit tout apprendre. Sauf que toi, tu as appris des choses qu'il te faut désapprendre afin d'en réapprendre d'autres… C'est un peu compliqué mais je te rassure tout de suite : si le monde a changé, bien sûr, il n'est pas aussi différent du tien qu'il en a l'air.
— Ah bon ? Moi, je n'ai jamais vu des fauteuils qui apparaissent et disparaissent sans arrêt. Ça fait moins de choses à ranger mais c'est déroutant.
— Je comprends. J'éprouverais la même gêne face à une chaise fixe. Tout est lié au manque de place. Nous ne disposons plus du même espace vital qu'en 2021.
La remarque, énoncée sur un ton badin, allume une lumière rouge dans l'esprit du jeune garçon.
— La population a beaucoup augmenté ?
— Non. Elle a même tendance à diminuer depuis une cinquantaine d'années. En revanche, l'espace s'est réduit.
Mathis ne suit pas très bien le raisonnement de son arrière-petite-nièce.
— La planète a rétréci ?
Au moment où Frida va répondre à la question, Anton Kov apparaît.
— Je suis désolé, je dois mettre un terme à cette première entrevue.
— Déjà ? s'étonne Mathis, surpris par la brutalité de l'intrusion.
— C'était une simple prise de contact, mon garçon.
Puis se tournant vers la visiteuse, il ordonne :
— Frida Kaz, veuillez nous laisser maintenant.
Celle-ci se lève avec raideur et se dirige vers le couloir au plafond lumineux. Le fauteuil sur lequel elle était assise regagne immédiatement son logement invisible.
— À bientôt, Frida, lui lance le garçon par-dessus l'épaule du Gardien des Dormeurs.
— À bientôt, Mathis, lui répond-elle sans se retourner.
Une fois qu'elle est partie, la colère de Mathis se déchaîne.
— Vous nous avez espionnés ! Vous avez écouté tout ce qu'on s’est dit !
Anton Kov encaisse les récriminations du garçon sans broncher. Seule une minuscule ride d'agacement se dessine sur son front, mais il faut être très observateur pour la remarquer.
— Je me borne à effectuer mon travail qui consiste à assurer ta sécurité et ton bien-être.
— N'importe quoi !
— Et accessoirement, je supporte ta mauvaise humeur. Cela entre également dans le champ de mes attributions.
— Je croyais que vous étiez le Gardien des Dormeurs, pas celui des Réveillés.
— C'est la même chose. Je veille sur le sommeil des Dormeurs et sur le réveil des Réveillés. Je guide les tout premiers pas de ces derniers avant de les confier à un membre de leur famille habilité à les accueillir ou bien à un tuteur désigné par les autorités compétentes. Mon travail est très réglementé, Mathis. Je ne fais pas ce que je veux.
— Je vous plains, Anton Kov. Et je n'aime pas beaucoup le peu que j'ai aperçu de votre époque. Mais je vais m'efforcer de m'y adapter parce que je n'ai pas le choix, vous me l'avez bien fait comprendre. Je n'ai rien demandé mais je suis là. Je dois continuer à vivre, ne serait-ce que pour honorer la mémoire de mes parents. Même si je ne suis pas d'accord avec le choix qu'ils m'ont imposé, je ne les aime pas moins pour autant. Et puis il y a Frida. Je la trouve plutôt rigolote. Elle sera pour moi comme une grand-mère.
Une lueur amusée passe dans les yeux de l'homme.
— C'est une personne charmante. À sa manière, elle a veillé sur ton sommeil. Chaque année, elle est venue se recueillir devant ton caisson d'hibernation.
— Quand vais-je m'installer chez elle ?
— Nous devons juste nous assurer que tu as bien récupéré toutes tes facultés et que ton corps ne souffre d'aucune déficience. Tu vas subir un dernier bilan médical complet, après quoi tu pourras t'en aller.
— Quand ?
— Si tout va bien, demain.
Mathis est pressé de se retrouver dehors, même s'il ne sait pas encore ce qui l'attend. Il imagine qu'en cent-cinquante-quatre ans, la planète a dû changer. Et les villes également. Il a hâte de revoir la tour Eiffel, à moins qu'il ne soit plus à Paris… Il s'aperçoit avec consternation qu'il a tout simplement oublié de demander à Anton Kov où il se trouvait !
Anton Kov est satisfait. Le dernier Réveillé réagit bien. C'est bon signe pour la suite des événements. Au cours de sa déjà longue expérience, il a connu des Réveillés dépressifs qui ne parvenaient pas à s'adapter à leur nouveau style de vie. Certains se sont même suicidés, ne pouvant faire le deuil de leur époque et de leurs proches.
Mathis a de la ressource. Il s'en sortira… Mais rien n'est tout à fait gagné. Le garçon ignore encore le pire. Acceptera-t-il la grisaille de son nouvel univers ?
« Mathis, mon garçon, tu vas devoir grandir très vite… »
Mathis se réjouit à l'idée de revoir le soleil et le ciel. Il se souvient encore de la pluie et du vent qu'il n'a pas sentis depuis cent-cinquante-quatre ans. Le ciel a-t-il la même couleur ? La végétation n'a-t-elle pas évolué avec le réchauffement prévisible des températures de la planète ? Y a-t-il toujours des animaux comme autrefois ?
— Es-tu prêt ? lui demande Frida, une fois achevées toutes les formalités administratives.
— Oui. Prêt pour le grand saut…
Mathis exulte devant le gigantesque portail qui sépare le Centre d'Hibernation de l'extérieur. Il a des fourmis dans les jambes et envie de piquer un sprint d'enfer.
Mais quand les portes s'ouvrent enfin, c'est la déception. La sortie donne sur un autre couloir, plus large, plus haut mais tout aussi hermétique. De drôles de véhicules flottant à un mètre du sol circulent dans les deux sens. L'un d'eux vient doucement s'immobiliser devant eux.
— Grimpe là-dedans, Mathis.
— Tu es sûre, Frida ?
Son arrière-petite-nièce lui pose une main sur l'épaule pour le rassurer.
— Mais oui, tu ne risques rien. Ces auto-flottes sont entièrement sécurisées et automatisées.
Le jeune garçon observe l'engin avec perplexité.
— Comment ouvre-t-on la portière ? Il n'y a pas de poignée.
— Presse le bouton noir.
— Celui qui ressemble à un grain de beauté ?
— Oui, glousse Frida. Presse le grain de beauté !
Il obéit. Le résultat ne se fait pas attendre : une ouverture ronde se découpe devant lui. Avec précaution, il s'assoit à l'intérieur. Le fauteuil moelleux s'écrase sous ses fesses. Aussitôt, un carcan de caoutchouc le ceinture.
— Qu'est-ce que c'est que ce truc ?
— On appelle ça un sauve-la-vie. En cas d'accident, ça se transforme en une poche d'air qui te protège du moindre choc.
— Mais tu disais que cette machine était sécurisée ?
— Dans une certaine mesure, oui. Mais ce qu'invente l'homme n'est jamais parfait. Il y a toujours un risque ou une faille.
Comme autrefois, songe Mathis, rassuré de constater que le monde de 2175 comporte toujours des imperfections.
Dès que son arrière-petite-nièce est installée dans l'habitacle, l'auto-flotte s'ébranle.
— Elle sait où l'on va ?
— Je lui ai indiqué les coordonnées de notre destination.
Mathis essaie d'admirer le paysage mais il ne voit que des murs qui défilent à grande vitesse dans un mouvement multicolore. Pris d'un étourdissement, il préfère détourner son regard.
— Tu as des enfants, Frida ?
— Non, je suis une vieille dame célibataire mais j'ai un chat.
— Comment s'appelle-t-il ?
— C'est une femelle. Je l'ai appelée Biscotte.
— Pourquoi Biscotte ?
— Parce qu'elle est craquante ! Tu aimes les bêtes ?
Mathis opine du chef, les yeux soudain humides.
— J'ai eu un chien, il y a longtemps…
Il laisse s'écouler quelques secondes de silence avant de continuer :
— C'était un compagnon merveilleux. Il me tenait compagnie quand je ne pouvais pas sortir. Je lui racontais toutes mes petites misères d'enfant malade. Ce chien me comprenait…
Frida enchaîne rapidement pour éviter de se laisser gagner par trop d'émotion.
— Je vois. Moi, j'ai eu jusqu'à six chats en même temps. Mais ce n'est plus possible aujourd'hui. La loi de 2108 a limité la possession des animaux domestiques à un par famille. Et depuis les années 2130, le gouvernement a obligé les gens à choisir entre un animal de compagnie et un enfant. Un choix inhumain ! Comme je n'avais pas de mari, j'ai opté pour le chat. Beaucoup de gens ont fait comme moi. Aujourd'hui, la loi s'est encore durcie. Les personnes qui possèdent un animal ont l'autorisation de le garder, mais les autres ne peuvent plus en avoir de nouveau. La priorité, c'est de faire un enfant. Il y a de moins en moins de gamins sous la terre.
— Sous la terre ?
La question, posée avec la plus parfaite innocence, déstabilise Frida. Son visage passe de la bonne humeur à la morosité en l'espace d'une respiration.
— Ben oui. C'est là que nous vivons, comme des taupes. Le Gardien des Dormeurs ne t'a donc rien dit ?
— Pas grand-chose, en tout cas. J'ai l'impression qu'il craignait de me démoraliser complètement.
— Il m'a laissé le sale boulot, si je comprends bien. À moi de t'annoncer les mauvaises nouvelles. Eh bien, nous vivons en vase clos parce que la surface est condamnée depuis belle lurette.
Cette information sidère Mathis. Bien sûr, il y avait eu des signes perceptibles depuis son réveil mais il n'avait pas voulu y croire. L'absence totale de fenêtres, par exemple, l'avait alerté.
— Il y a eu une guerre ?
Tout de suite, Mathis songe à la fameuse troisième guerre mondiale que les adultes évoquaient parfois à son époque.
— Non, trop de pollution, le détrompe Frida. L'eau y est devenue un produit rare, l'air est empoisonné et la végétation a subi des mutations effrayantes. Il n'est plus possible de vivre là-haut. La nature est devenue trop instable.
— Tu l'as vu de tes propres yeux ?
— Non, mais c'est ce qu'on apprend à l'école. De toute façon, on vit enfermés dans notre fourmilière depuis si longtemps que la vue de grands espaces sans limites nous rendrait fous.
— Pas moi.
— C'est vrai. Pour toi, la vie à la surface, c'était hier. Moi, je suis née à l'air libre mais je n'en ai plus aucun souvenir. Très vite, il a fallu s'enterrer et oublier le monde du dehors.
Mathis garde le silence le reste du trajet. Ce qu'il vient d'apprendre l'a tellement ébranlé qu'il n'a plus le cœur à poser des questions. En réalité, il n'a fait que troquer son caisson d'hibernation contre un autre, légèrement plus grand ; une prison de glace contre une prison de béton.
Lorsque l'auto-flotte se gare enfin, Mathis suit son arrière-petite-nièce sans broncher ni s'intéresser à rien. Ils pénètrent dans un vaste ascenseur qui s'ébranle sans que le garçon se soucie de savoir s'il monte ou s'il descend.
— Notre monde souterrain est constitué de poches isolées et autonomes, toutes reliées entre elles par des tunnels baptisés « cordons ombilicaux ». J'habite pour ma part au dixième niveau de la poche 3596. Elles possèdent chacune leurs propres lois. Ici, nous avons droit à une plante verte par appartement…
Voilà le genre de détail qui tue, se dit Mathis. Il grimace intérieurement et demande, narquois :
— On ne t'a pas encore demandé de choisir entre ton chat et ta plante verte ?
— Pas encore, Mathis.
— Ça viendra, Frida, ça viendra…
— Je comprends ton amertume. Tu viens d'une époque où la Terre était encore un petit paradis.
— Oh, il y avait déjà de la pollution. Et des phénomènes extrêmes : de la sécheresse, des tempêtes, des raz-de-marée…
— Mais rien de comparable avec la situation d'aujourd'hui. Tu es un privilégié parce que tu as connu le monde quand sa surface était belle…
— Un ex-privilégié… J'aurais préféré mourir du cancer et ne pas être là. Et ne me dis pas que tu me comprends car ce n'est pas vrai. Je suis persuadé que tu es heureuse dans ton univers de taupes.
Frida sourit tristement.
— Te voilà arrivé devant mon chez-moi. Ne fais pas trop attention au bazar, je ne suis pas très soigneuse.
Avant d'atteindre l'appartement de Frida, ils ont arpenté des couloirs, tous semblables et monotones. Mathis n'a plus aucun sens de l'orientation, ici. S'il devait retrouver son chemin pour retourner au Centre d'Hibernation, il en serait bien incapable.
Frida le précède et allume la lumière.
Ce que découvre Mathis le laisse d'abord pantois. L'endroit est exigu, sans fenêtre bien sûr mais sans meubles non plus. Il y a tout au plus dix mètres carrés et le plafond n'est pas très haut. Pas de placard apparent, pas d'affaires personnelles visibles, rien sur les murs pour égayer leur uniformité, pas une fleur, pas un bibelot… Il y a juste une minuscule plante verte qui fait grise mine dans un angle de la pièce et un gros chat en train de ronfler sur un coussin posé à même le sol. Ce n'est pas un chez-soi, c'est un « chez tout le monde ».
— Mais c'est une chambre ! Une toute petite chambre !
— Nous n'avons plus le même espace qu'avant. Il y a quand même une petite pièce à côté qui fait douche et toilettes.
— Magnifique ! ironise le garçon. Une chambre de poupée avec toutes les commodités… Et tu manges aussi dans la salle de bains ? Je ne vois pas de cuisine…
— Ne le prends pas de haut comme cela, Mathis. Tu es en train de te moquer de ma réalité quotidienne.
Les traits de son arrière-petite-nièce se partagent entre peine et résignation.
— Pardonne-moi, Frida. Je suis tellement malheureux, tu sais.
Il se penche vers le chat et le caresse distraitement. Celui-ci se met aussitôt à ronronner en étirant ses pattes au maximum
Le chat ressemble à un chat, ce n'est déjà pas si mal, se surprend à penser le garçon.
— Je ne t'en veux pas parce que tu es un Réveillé. J'imagine comme il doit être difficile pour toi de recommencer ta vie dans un futur qui te paraît bien obscur. Si je n'ai pas de cuisine, c'est pour la bonne raison que plus personne ne mange chez soi mais à l'extérieur. Il y a des cafétérias collectives à chaque niveau, ouvertes vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
— Et on y mange bien ?
— On y avale ce qu'on y trouve.
— Qu'y trouve-t-on ?
— Des plats comestibles mais peu appétissants.
— J'ai compris ! s'exclame soudain Mathis. J'ai commis trop de mauvaises actions quand j'étais vivant et on m'a condamné à l'enfer. Je suis en enfer !
— Tu ne crois pas si bien dire…
Frida accompagne sa petite phrase d'une expression sardonique qui inquiète le jeune garçon. Comme il s'approche d'elle pour lui demander des explications, un voile noir se pose devant ses yeux et tout bascule : son corps par terre et son esprit dans le néant.
