Sous les moustaches d'Eustache - Scarlett Ecoffet - E-Book

Sous les moustaches d'Eustache E-Book

Scarlett Ecoffet

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Beschreibung

Prenez une geek de 35 ans fraîchement larguée par son petit ami. Ajoutez un BFF potentiellement aveugle sur ses propres sentiments, une bande de potes agités aux conseils « avisés » et soupoudrez le tout d’un chat sublime, roux, charismatique à l’avis indispensable et acéré, vous obtiendrez alors mon histoire ! Ou plutôt celle de ma maîtresse car je me doute bien que les péripéties d’un félin de 16 ans ne sont pas à votre goût. Prenez ce livre, une boisson quelconque, un moment pour vous et laissez-moi vous raconter comment deux imbéciles ont mis du temps à comprendre leurs sentiments réciproques…

À PROPOS DE L'AUTRICE

Dans cette histoire aux allures de comédie romantique geek, Scarlett Ecoffet vous entraîne dans une romance aux senteurs de Provence mais aussi vraie, humaine et authentique. Un récit brodé par des références à la pop-culture, qui sauront vous faire replonger au cœur de la génération du Club Dorothée.

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Seitenzahl: 425

Veröffentlichungsjahr: 2024

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Sous les moustaches

d’Eustache

Ecoffet M. Scarlett

 

 

 

 

 

À David Martin, dont l’amitié m’est précieuse.

À Eustache, injustement accusé d’une ogive nucléaire un soir de jeux entre amis.

À ma grand-mère dont le souvenir m’adoucit le cœur et m’a inspiré l’écriture.

 

 

 

 

 

 

 

Attention

 

Ce roman comporte des expressions « provençales », des manières de parler typiques du sud-est de la France, ainsi que des références à la pop culture.

Médicalement, il est reconnu qu’une petite dose journalière d’Eustache vous fera le plus grand bien. Toutefois, ne le dites pas trop fort, son égo est déjà assez démesuré…

 

PrologueEustache

 

 

 

J‘aurais voulu que cette histoire soit mon histoire, mais hélas vous ne l’auriez pas lue. Il faut croire que la vie trépidante d’un chat de presque 15 ans n’est pas ce qui plaît. Mais qu’est-ce qui fait de l’effet de nos jours ? De jeunes femmes badass élues de je ne sais quelle destinée, se devant de sauver le monde, leur couple et tout en gardant une taille mannequin ? Des douces agnelles terrifiées par de grands méchants loups qui vont enfin éprouver des sentiments amoureux en les rencontrant ?

Hum… vous êtes bizarres les humains…

Pardonnez-moi si je ne comprends pas tout à votre sujet, je ne suis qu’un chat. Et en tant que vénérable matou, je suppose que je ne peux pas tout saisir….

Pourtant, je suis plus lucide que certains d’entre vous. J’ai beau avoir passé une grande partie de ma vie enfermé dans cet appartement, j’ai développé une belle expérience des choses. Alors qu’est-ce qui me pousse vers l’inquiétude ce soir ? Ma maîtresse est partie avec son compagnon.

Cela fait quelques jours que je le trouve changé. Son odeur, déjà peu folichonne, me pique le nez et quand je l’engage à un duel de regard, il détourne les yeux de lui-même. C’est évident qu’il a quelque chose à se reprocher, mais je ne sais pas trop quoi… alors, je me fais du souci.

J’espère que tout ira bien pour ma petite humaine….

 

Chapitre 1Maxine

 

 

 

Voilà, on y est, ce soir, c’est le grand soir ! Noah va enfin me demander en mariage. Comment je le sais ? Notre sortie, ce restaurant et son comportement !

Cela fait des mois qu’il est mystérieux, secret et qu’il fait attention à tout ce qu’il dit devant moi. Je pense que ça y est, il a passé le cap et a tout préparé. Est-ce que Rafael l’a aidé ? Je n’en suis pas sûre. Mon petit ami n’est pas fan de demander les choses aux autres, même à mon meilleur pote, je suppose donc qu’il n’a pas cherché. De lui-même, il s’est enfin dit : je vais faire de Max une femme honorable.

J’ai beau scander que je ne désire pas me marier, j’avoue que tout au fond de moi, ce n’est pas la vérité. J’ai toujours rêvé du prince charmant et de faire ma vie avec. Moi, tout ce que je souhaite c’est une jolie histoire à deux et pas un truc inatteignable comme dans les films. Dans la réalité, cela existe, puisque j’ai Noah.

J’ai conscience que je ne suis pas moderne et passablement trop enfermée dans la norme comme dirait beaucoup de femmes désormais, mais je veux mon petit bout d’existence rien qu’à moi avec un lui. Je suis incapable de m’imaginer vivre et m’accomplir seule, je trouve que c’est effrayant. Ce que j’espère ? La normalité et je sais que je vais l’avoir !

Enfin, je vais porter une robe blanche et stresser des jours pour un mariage qui sera critiqué par la moitié de ma famille et obtenir mon histoire d’amour éternelle tels Bunny et Bourdu1.

Si vous n’avez pas la réf, quittez ce livre immédiatement, je vous en chasse !

Qu’est-ce qui m’a mis la puce à l’oreille ? Noah m’a invitée au restaurant Les Pins penchés, un gastronomique plutôt classe (88 euros le menu quand même) situé au Mourillon. C’est le genre de place où nous allons pour les grands évènements. C’est là par exemple qu’a eu lieu le mariage de sa pimbêche de cousine et où il a voulu fêter ses quarante ans il y a un mois. Pour moi, ce genre d’affaires un peu guindée, ce n’est pas trop mon truc, j’aime les petits endroits traditionnels, où on ne mange pas de la cuisine super sophistiquée, mais plutôt un bon plat familial. Voire des chaînes de restaurant un poil plus fun et colorées, comme le Memphis derrière mon Culturaou les asiat’ à volonté. Tout ce qui déplaît à mon compagnon. Il faut avouer qu’avec le temps, et à cause de son métier, il a changé de standing.

Noah est banquier, au Crédit Agricole, il dirige la nouvelle agence située à La Valette-du-Var. Nos univers de travail sont diamétralement opposés autant que nos caractères. Moi, je suis vendeuse en librairie, mon monde se compose de mots et d’inventivité et le sien n’est que chiffre. Enfin, vous savez ce qu’on dit : les contraires s’attirent.

Il est sportif, je ne le suis pas du tout. J’aime bien nager pour le plaisir et ça s’arrête là. J’adore l’imaginaire et rêvasser, lui est beaucoup plus terre à terre. Il apprécie les films sérieux, je préfère les romances, les mangas et tout ce qui me permet de m’évader l’esprit. Ma mère dit toujours que je suis une créative contrariée, je ne capte jamais pourquoi. Je me demande si elle n’avait pas de grandes ambitions pour moi, parce que plus jeune j’écrivais des histoires. Elle a peut-être cru qu’un jour, je serais la nouvelleJK Rowling. Ce qui n’a jamais été ma volonté. Mon profil Wattpadest à l’arrêt depuis onze ans maintenant et j’ai cessé de vouloir être romancière. Je suis devenue réaliste. Cela ne m’empêche pas d’être encore capable de créer puisque je fais du cosplay — en convention, pas en chambre bande de pervers — et que je conçois moi-même mes tenues avec mon meilleur pote… donc les dires de ma mère ne sont pas fondés, j’en ai la certitude.

Beaucoup de personnes estiment que Noah est contrôlant, je pense qu’il me mesure sinon je partirais dans tous les sens. De toute façon, à les écouter, il n’y a que du négatif dans notre relation. Cependant personne ne connaît véritablement notre vie privée, c’est pour cela que ça s’appelle l’intimité ! Ça n’appartient qu’à nous. Mon petit ami fait partie de ces personnes peu expressives, un peu froides en public, mais quand on est que tous les deux, c’est parfait. Il est l’homme de ma vie. Si cela n’était pas le cas, je ne serais pas avec lui depuis dix ans.

Eh oui, dix ans. Pile ce soir. C’est donc encore plus un signe qu’on soit là. Rien que nous…

Vous devez vous dire : putain, dix ans et toujours pas fiancés au moins ? Et je répondrais : hey… hey… hey ouais.

Parce que je n’ai rien à rétorquer de particulier, je ne sais pas pourquoi nous n’avons pas évolué. Noah n’y a pas pensé et moi je n’ai pas cherché. La vie est passée super vite et dix ans, ce n’est rien ! Je peux vous l’assurer. Une de mes super copines, Lucie, a eu son premier bébé il y a une décade. Le minot, aujourd’hui PAF, dix piges. La dernière fois que je l’ai vu, il regardait Jamy2sur YouTubeet une vidéo parlant de micro-ondes, car il voulait comprendre comment cela fonctionnait. Pourtant, je suis sûre qu’hier encore, il me faisait de grands sourires en gazouillant et en réalisant des prrrt avec sa bouche, un bavoir autour du cou. Donc oui, dix ans, c’est que dalle !

À ce jour, j’approche de mes trente-six ans et je n’ai qu’un chat : Eustache qui est un antique matou pantouflard adepte d’ogives nucléaires hyper toxiques communément appelées : prout de la mort et dont le miaulement est cassé. On dirait un vieux chanteur de rock après une nuit blanche, trop de clopes et d’alcool, qui aurait gueulé toute la soirée ses anciens tubes sur scènes.

Je n’ai pas d’enfants. Cela ne s’est pas imposé au programme. Certes, cela a failli, mais la nature en a décidé autrement. Et puis, cette idée ne m’a jamais traversé l’esprit plus que ça, je n’ai pas eu ce fameux déclic qui m’a fait déclarer : je veux un bébé sinon j’ai raté ma vie ou je dois devenir une vraie femme, je dois faire des gosses. Paradoxal oui, je souhaite un quotidien normé, mais je n’ai pas désiré d’enfant. Je sais que je suis contradictoire.

En tous cas, dix ans ça passe vite et je suis prête à devenir une fille honorable grâce à Noah qui va probablement enfin me faire sa demande ! Mon impatience est sans limite.

J’ai troqué mes sempiternels t-shirts goodies pour une robe chipée à Fred. La sœur de mon meilleur ami. Raf’ ledit pote, n’était pas là pour me conseiller, du coup, j’ai fait confiance les yeux fermés à sa frangine qui a généralement assez bon goût en matière de fringues, même si je suppose que c’est encore un truc commandé chez Shein. Elle est accroc à cette boutique… moi moins. Je n’entrerais pas dans le débat éthique de ces vêtements pas cher, surproduits et compagnie, parce que je ne suis pas la défenderesse de quoi que ce soit. Je suis plutôt, au sein de ma génération, la fille qui regarde ailleurs et ignore beaucoup de sujets. Noah dit toujours que je suis une autruche : je n’aime pas la politique, je déteste suivre les chaînes infos et quand je réalise qu’on n’est pas plus qu’une crottounette interstellaire dans un machin immense appelé l’univers, je panique. Oui, je préfère ne songer qu’au moment présent.

Bref, je tergiverse, c’est une maladie assez commune chez moi. Je disais : j’ai enfilé une petite robe noire à dos en dentelle, manches courtes et jupe patineuse. Élégante et pas trop chic, elle est idéale pour ce repas. Je suis plutôt féminine, sans l’être à l’excès. Si je m’étais écoutée, j’aurais revêtu une tenue estampillée d’un logo de franchise de film que j’adore, avec mes chaussures à plateforme. C’est ma féminité. Ce soir j’ai fait un effort. Après tout, c’est un grand moment et je me sens comme une punaise de lit au salon de la literie.

Je reste calme, j’essaye. Intérieurement je suis excitée, j’ai envie de glousser comme une dinde. L’afflux émotionnel est trop intense, mon attente aussi, je contrôle mal mes émotions.

Il va surement me faire sa demande au dessert…

Argh on est à peine à l’entrée ! Et le serveur est lent, mais lent. Je vais mourir ! Je n’ai pas tellement faim, je suis impatiente. Je tourne mon visage vers la mer que je discerne grâce à la lune qui se reflète dessus.

Le restaurant s’est lâché sur les éclairages nocturnes sans que ce soit super agressif, les lueurs orangées décorent les palmiers et autres arbres méditerranéens tandis qu’un moustique vient me chanter à l’oreille. Je le chasse d’un revers de la main, mais je pense qu’il n’en a pas fini avec moi.

Noah goutte le vin, je n’ai aucune affinité avec ce breuvage, je préfère souvent les cocktails sucrés qui dissimulent la saveur de l’alcool. Ce soir, je boirai comme me suggérera mon futur mari, parce qu’il a bon goût et qu’il va sûrement me souligner qu’un Perrier, c’est du gâchis avec un tel repas, et il a raison.

Mes yeux s’attardent sur lui, Noah a des origines vietnamiennes qui me font craquer. Son expression sérieuse n’en parlons même pas. Derrière ses lunettes se cache un homme aux sourires contagieux, il est à l’aise dans sa manière d’être et sa nature décontractée revient toujours au galop quand il sort de son rôle de banquier. Parce que bon, quand il porte son costume, bonjour la constipation. J’adore la légère moustache au-dessus de ses lèvres ou le bouc sur son menton, taillés chez un barbier, cela souligne son visage de virilité. Sans, il a l’air d’un adolescent et je ne me prive pas de le vanner lorsqu’il a l’idée de tout raser. Je l’ai connu tout maigrelet, maintenant, il a des épaules plus prononcées et quelques muscles. Cela fait un an qu’il s’est mis à la musculation. Sa mère m’a confié que c’était sa petite crise de la quarantaine. Je n’y crois pas, il a simplement décidé de s’entretenir…

J’adore cet homme si férocement que j’en ai mal au bide parfois. Cela me donne envie… de le mordre !

Oui, j’ai bien dit mordre. J’ai un attachement assez primitif, quand je suis heureuse, éperdument amoureuse et compagnie, je ne peux pas m’en empêcher. J’avais vu sur un Tiktokque cela est dû au fait d’être submergé par des émotions positives trop intenses. Il se développe alors un sentiment négatif pour pallier ce trop-plein et de ce fait garder un certain contrôle. C’est affectueux en somme, mais Noah n’apprécie pas spécifiquement ça, surtout quand je sors que c’est parce que je l’aime… il lève toujours les yeux au ciel.

— À quoi tu penses Maxine ?

Mon futur fiancé me tire de mes réflexions, je le regardais probablement trop bêtement avec mes grands iris bleus. Un instant, je me demande si je dénote en sa compagnie. Cela poppe dans mon esprit, lui avec son costume impeccable et moi avec ma tignasse de cheveux qui ondulent dans tous les sens, mes taches de rousseur et mes deux tatouages de geek. Je mets quelques secondes à émerger.

— À ce que tu veux m’annoncer, gloussais-je avec un sourire ultra bright.

Je pétille. Son expression est plus timorée, il est gêné. C’est chou.

J’aime Noah parce qu’il est réservé, tout mon inverse. Même si je suis une angoissée de la vie, j’ai tendance à faire de grands smile et à dire beaucoup de conneries. Mes cheveux colorés rouge sombre et mes tatouages de Sailor Moonsur l’avant bras et Haku sur la jambe dénotent à son côté, mais c’est comme ça, les contraires s’attirent.

Il s’éclaircit la voix.

— Je vois…

Il parait décontenancé ? Meeeerde, je lui ai pourri son groove ! Ce n’était pas ce que je voulais, je me sens mal, et j’ai envie de me cacher sous la table. Quelle cruche !

— Je… je ne sais pas comment dire cela Maxi.

Oh, il utilise mon surnom… c’est trop mignon. Il se redresse sur sa chaise. Mon cœur rate une pulsation, ça y est, il va le faire. Je vais être Madame Maxine Dinh. Honorable épouse de Noah Dinh. Je suis tellement excitée que j’ai des vibrations dans ma petite culotte.

Il s’éclaircit la voix et lâche :

— Mieux vaut qu’on mange tranquillement pour l’instant, s’il te plaît.

Quoi ? Mais…

Je tente de lui faire mon regard de chien battu, de grands yeux clairs, une moue attristée légèrement surjouée. Je sais qu’avec ma gueule constellée de taches de rousseur, cela fait son effet. Un sourire craque sur ses lèvres, il me tapote gentiment le dos de la main et termine par une caresse.

— Profitons du repas…

Argh, le geste ultime, je comprends qu’il ne lâchera rien. C’est foutu ! Je me résigne face à son air serein et me décide à obéir.

Peut-être qu’il va me faire le coup de la bague dans le dessert ? Ou bien dans la coupe de champagne ?

Allez patience Max, tu peux gérer !

Si je me répète ça assez souvent, je devrais finir par y croire, n’est-ce pas ?

Le fait est que je ne suis pas vraiment de nature à savoir attendre. Vous n’imaginez pas combien poireauter pour terminer une série est une torture. Surtout si je suis prise dans l’histoire et que j’accroche totalement.

Noah parle du boulot, de l’excellent travail de Gwendoline. Quand j’entends le prénom de la nouvelle, arrivée du Nord, je me force à sourire. Moi, Mandoline je ne l’aime pas trop. Cette façon de la surnommer est un délire entre Rafael et moi, elle vient de sa grand-mère qui appelait sa dernière belle-fille comme ça alors qu’elle portait ce prénom. On n’a jamais trop pigé les raisons, mais avec son bel accent méridional, la Provençale justifiait toujours que dans le midi, c’est comme ça qu’on dit. Je ne sais pas pourquoi, mais face à cet argument de poids, nous ne répliquions rien.

Je ne peux pas encadrer la banquière parce qu’elle me regarde comme une sorte de naine mal fagotée, alors qu’elle, avec son rouge pute et ses tailleurs taille 36, elle me file des complexes. C’est une vraie femme comparée à moi, une du style fatale.

Bref, j’écoute mon futur époux me parler d’elle et je hoche la tête sans faire ma rabat-joie sinon il va se fâcher que je ne l’apprécie pas.

Ce qu’il ne faut pas endurer pour l’homme de sa vie !

Mon esprit trottine, je me laisse distraire par des tas de choses, les yeux filant sur les autres clients et je leur invente des histoires. Un petit détail me donne envie de construire un récit, de le tisser et de narrer une aventure. Ce sentiment ne m’a jamais quitté depuis des années… mais je refuse de croire que j’ai encore cette fibre de l’écriture. Je ne veux pas donner raison à ma mère et puis Noah trouverait cela ridicule. Il n’aurait pas tort. De nos jours, on cogne dans un arbre, il en sort cinquante auteurs pour un univers de surconsommations littéraires plutôt toxique, car il faut le dire, dans l’ère BookTok3 et compagnie, tout est dangereusement flippant. Je crois que je ne pourrai jamais supporter ou affronter cela.

Noah me tapote la main, je cligne des yeux et le dévisage bêtement. Visiblement déconnectée de la réalité, j’étais loin dans mes délires, perdue entre deux mondes.

— Tu veux quoi en dessert ?

Ah oui, nous en sommes là… je commande n’importe quoi, répétant seulement le premier truc dit par le serveur. Je n’ai pas besoin de mettre deux heures à choisir, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Alors j’endure les dernières minutes et quand la gourmandise arrive enfin, je dévisage cette belle part avec férocité. Si mes yeux pouvaient voir à travers les couches comme Superman, j’aurais sans doute déjà scanné la douceur qui semble pourtant banale. Pas de bijou, pas de trucs, rien qu’un fondant au chocolat avec un nappage caramel…

Je soulève un peu la pâtisserie avec ma cuillère, cherche un élément qui m’aurait échappé et je me retiens de foutre les doigts pour fouiller.

— Maxi, il faut qu’on parle.

La voix grave de Noah me tire de ma contemplation, je ne saisis pas pourquoi il prend cet air solennel, arborant une mine soucieuse et hésitante. Je le dévisage avec stupeur, totalement paumée, je n’attends que sa demande.

— Je pense que nous devrions nous séparer.

— Oui… quoi ?

Je papillonne des yeux. Ce n’est pas ce qu’il doit dire ! Pas du tout même. Je… je reste figée, et je le regarde, incapable d’avoir la moindre réaction. Sonnée. Un coup de masse vient de percuter mon crâne.

— Notre relation ne mène nulle part Maxi…

Non, je ne veux pas qu’il m’appelle comme ça. J’essaye de ne pas paniquer. Il y a du monde autour de nous, trop de gens, je ne souhaite pas me faire remarquer. S’ils comprennent ce qu’il est en train de se passer, ils finiront par braquer leurs yeux vers nous et je deviendrai le centre de l’attention. Ça me tétanise. Je tâche de contenir ma crise d’angoisse et de ne rien laisser transparaitre.

— Nous sommes trop différents et tu n’as pas grandi.

C’est un crochet du gauche ? Parce que sa phrase a le même effet.

— Je trouvais cela mignon autrefois, mais ce n’est pas ce que je veux pour la suite. J’ai été très heureux avec toi, il est simplement temps que nos routes se séparent.

Je me prends des uppercuts sans être apte à réagir. Je devrais surement exploser, imploser, lui jeter mon verre au visage. Pourtant, rien.

Des fourmillements désagréables parcourent mon corps et viennent engourdir mes extrémités. J’ai froid alors qu’il fait une chaleur de dingue et le moustique revient. Il se fout certainement de ma gueule. Je baisse le nez, plonge la cuillère dans le gâteau et mange en silence, j’avale même une énorme bouchée, histoire de bouffer mes émotions…

Noah n’aime pas que je me fasse remarquer, je ne veux pas ajouter de l’eau à son moulin, je désire disparaitre et devenir minuscule. J’ai envie d’envoyer un message à mon meilleur pote, de l’appeler à l’aide, mais je ne fais rien, je subis.

— Tu comprends ?

Il doit se répéter, je hoche la tête, si je le regarde, je vais pleurer. Tout ce que j’espérais s’effondre, je suis ridicule. Mon manque de confiance en moi explose, l’impression d’être nulle me gangrène le corps et je ne sais pas ce que je dois faire, si ce n’est me taire et encaisser. Je ne veux pas qu’on nous observe, alors, je redresse le visage, du chocolat aux coins de la bouche et lui souris maladroitement.

— Oui.

Oui je comprends. Mais qu’allons-nous faire ? Cela fait des années que nous vivons ensemble. Moi, ma vie est liée à la sienne.

— On peut y aller s’il te plaît ?

Ma requête tremblante est déposée à ses pieds. Noah n’est pas méchant, il est froid de nature. Il acquiesce et se charge de héler le serveur. Je veux partir d’ici, pour le moment, c’est tout.

 

 

 

Eustache

Ma petite humaine vient de rentrer. Je n’aime pas quand elle a ce regard désemparé. Son odeur sucrée est saturée de piques de sel, elle retient ses larmes. Ce qui est paradoxal, car je sens aussi un parfum de chocolat. Normalement, lorsqu'elle déguste ce genre de choses, elle est heureuse.

Assise sur le canapé, l’autre parle. Je commence à comprendre que c’est de sa faute. Son arôme à lui est de moins en moins agréable, il hume comme ce petit carré brun de je ne sais quoi, que les humains mettent dans l’eau de cuisson pour donner du goût. J’apprécierais de le foudroyer du regard, mais de lui, je m’en fiche. C’est Maxi qui compte.

Je la connais par cœur ma Maxine, elle ne dit rien, elle encaisse et lui, il lui parle trop de choses méchantes et difficiles. Je saute sur ses genoux pour qu’elle sente ma présence, pendant que Noah lui explique qu’il l’aime, mais qu’ils ne sont plus compatibles.

Bien entendu, il a une fragrance plate de légumes contrairement à ma maîtresse qui exhale le sucre. Il est triste et morne, elle est drôle et rigolote. Je n’affectionne pas du tout ce qu’il lui raconte.

— Nous n’avons pas grandi à la même vitesse Maxi.

Grandis ? Ils n’ont pourtant pas changé de taille que je sache. Parfois, il est vraiment compliqué à comprendre…

Cela fait dix ans que je le supporte, que je l’accepte chez moi pour faire plaisir à ma propriétaire. Il a assez rompu notre tranquillité, donc qu’il foute le camp !

Quand je l’entends préciser qu’il ne veut pas qu’elle change, pour qu’elle ne perde pas sa lumière, qu’elle reste son petit rayon de soleil, je le trouve d’un sans-gêne !

Maxine me serre contre elle, je m’efforce de ronronner comme je peux, mais si elle m’appuie encore sur le ventre, je ne promets pas de rendre ce moment meilleur. Pourquoi ne crie-t-elle pas ? Elle devrait lui dire au moins merde !

Pourtant rien. Je sens qu’elle a peur, qu’elle désirerait pleurer. Moi, à sa place, un bon coup de patte, un feulement et tout serait réglé. Muette, elle encaisse. Il ne veut pas lui faire du mal, car c’est une belle personne, je ne suis pas sûr qu’il ait gardé toutes ses facultés mentales puisqu’il fait tout l’inverse.

Comme il s'empare du sac qu’il avait fait cet après-midi et laissé dans un coin, elle se redresse, me conservant dans ses bras.

— Mais… tu ne restes pas ? Où …

— Je vais prendre une chambre d’hôtel, j’ai besoin d’être seul et toi aussi.

Décidément, il ne sait rien d’elle en fait ? Mon humaine n’a pas été solitaire depuis des années, elle a toujours eu quelqu’un. Ma tête vient se poser dans son cou et je continue de ronronner.

— Ah d’accord.

Il s’en va, avec ses affaires, qu’il a pliées aujourd’hui quand elle n’était pas là. Son gros boudin en cuir a trainé près de mon arbre toute la journée, j’aurais dû pisser dessus, mais je suis trop vieux pour ces conneries.

Ma maîtresse tendue voudrait dire quelque chose, je ne sais pas quoi, mais elle a l’herbe coupée sous le pied. Il l’embrasse sur le front, dans un regard plein de pitié.

J’envisage de le griffer pour l’éloigner d’elle ! Or, il va vite, il s’écarte de quelques pas et claque la porte. Son odeur a disparu tout aussi rapidement.

Ma maîtresse vient de se faire larguer…

Chapitre 2Maxine

 

 

 

— Un de perdu, dix de retrouvés ma Ninette.

Mon air dépité et fatigué ne la convainc pas d’éviter de me sourire en me pinçant la joue. Je crois que si j’entends encore cette phrase sortir de sa bouche, je lui fais manger une de ses pierres de lithothérapie. C’est ce qu’elle me répète en boucle depuis un mois, pensant que cela finira par me remonter le moral.

Spoiler alert ça ne marche pas !

Je continue de me goinfrer de cochonneries le soir, toute seule dans mon appart, Eustache collé à moi et des films ou séries sentimentales en arrière-plan. Je ne peux pas regarder LeChâteau ambulant sans chouiner et quand vient l’heure pour Patrick Swayze de balancer qu’on ne laisse pas bébé dans un coin, je m’effondre en larme jusqu’à m’endormir d’épuisement.

Pleurer, déprimer, me demander ce que j’ai fait de mal à longueur de journée, c’est la vie que j’ai décidé de mener. Je tente de faire bonne figure devant tout le monde. Je souris, je fais la fille qui va bien, mais je me sens vide de chez vide. Noah est parti si vite que je n’arrive pas à m’en remettre. Bien entendu, cela pourrait être pire, comme une cohabitation forcée, ou un retour chez ma mère.

Fort heureusement pour moi, la chance que j’ai dans ce merdier, c’est que l’appartement m’appartient, je n’ai pas besoin de chercher à retomber sur mes pattes à ce niveau-là. Le souci, c’est que je le vois tout le temps, partout à l’intérieur et cela même s’il a commencé à retirer ses affaires. Nous y avons passé plus de huit ans après tout…

Noah est réglo, il me demande si je suis dispo pour récupérer des trucs et m’a même rendu ses clés. Ce qui est encore plus douloureux. Cela me plonge dans l’idée que oui, il est bien parti. Pourtant, je me tiens à son entière disposition. Je patiente et j’espère qu’il ait une épiphanie à propos de nous, de moi, et qu’il débarque tel Edward Lewis pour sa Pretty Woman.

Mes potes se découragent.

Lucie a dit : tu te fais du mal Maxou… faut que tu arraches le pansement et que tu le jettes.

Chloé a soupiré : non, mais sans déconner… tu ne peux pas attendre après lui indéfiniment !

Charly a haussé les épaules en me faisant ses gros yeux, histoire de voir si j’étais prête à en parler....

Fred a conseillé : Une bonne baise pour se remettre d’aplomb et tu n’y penseras plus à ton coincé du cul !

Raf a demandé : tu ne veux pas qu’on se fasse une soirée ?

Ils me connaissent tous assez pour comprendre que j’ai décidé de faire l’autruche. Mon meilleur ami est le premier qui essaye de ne pas me brusquer. Il tente de m’appâter avec des sushis ou bien différents trucs à bouffer, or je suis inflexible parce que j’ai mal et j’ai honte…

Oui, j’ai honte. J’ai passé tellement de temps à me vanter que Noah était l’homme de ma vie, qu’il était parfait, que maintenant j’ai l’impression d’être une grosse courge aussi stupide que niaise. Encore heureux qu’il ne m’ait pas plaquée pour une autre ! Mais je reste quand même incapable de gérer et j’éprouve ce genre d’émotions alors qu’aucun ne me juge. Il n’y a que moi qui m’accable.

— Tu veux que je te fasse une petite purification ?

Sortie de mes pensées, j’observe ma mère sans savoir quoi lui répondre. Cela fait quelques années qu’elle est bercée dans les énergies, les chakras et tout ce qui va avec. J’ignore pourquoi, quand elle a passé la soixantaine, elle s’est mise à ça, certainement pour occuper sa retraite. Mon beau-père trouve cela charmant, il n’est que plus amoureux de la voir avec ses petites fantaisies. Il me l’a dit, il adore l’observer faire ses folies.

J’envie tellement leur romance tardive.

— Non, ça ira Maman, merci, souris-je.

Je ne suis pas vraiment branchée dans le game mystique du soin par les énergies. Quoique, je crois à certains trucs, du genre : la sorcière en Corse que nous connaissons et qui lève l’œil4. Ou l’ancienne vieille du village qui chassait le soleil5. Mais après, je n'ai pas foi dans les capacités de ma mère. Cela ne m’empêche pas de l’aimer et d’approuver ses lubies, mais dans le fond. C’est sa fantaisie…

Je dépose un bisou sur sa joue, elle est surprise et me serre simplement dans ses bras.

— Ma nine6, ça ira mieux, je te le promets.

Elle frotte mon dos avec sa main et se balance d’un pied sur l’autre en me gardant contre elle, me chantant un truc improvisé complètement débile. Amusée et un peu gênée quand même, je ricane affectueusement et lui dis d’arrêter. Un petit moment de complicité à la con passe et elle me caresse une dernière fois la joue avant de lâcher avec stupeur :

— Le poulet d’Antoine !

 

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L’animal a cramé. Nous regardons le bestiau qui fume sur la table de la terrasse, sa carcasse noircie. Ma mère ne cuisine plus depuis des années, c’est Antoine, son compagnon qui est le plus souvent aux fourneaux, parce que cela lui plaît, ça le détend. Quand il a pris sa retraite, cela a été son dada et il nous prépare de merveilleuses choses. Ce déjeuner dominical était simple, il est malheureusement perdu, car Maman et moi l’avons oublié dans le four. Pour cela, nous nous ressemblons, à être trop souvent dans nos pensées ou notre bulle.

— Mais vous lui avez fait quoi à ce poulet ?

La voix de Fred me pousse à sursauter, cette idiote est encore arrivée sans un bruit. Le portail ayant été huilé, elle en profite toujours pour parvenir en catimini dans le jardin. Mon léger cri de stupeur l’amuse et elle m’attrape pour me cajoler en me serrant fort.

— Ma Maxou !

J’adore les gros câlins qu’elle peut m’offrir.

Ma tête se retrouve dans ses nénés refaits, étant plus petite qu’elle, ce n’est pas très compliqué pour moi d’entrer en interaction avec ses obus du troisième type.

Fred, c’est ma meilleure pote, la frangine de Raf et la nièce d’Antoine. Depuis la mort de leur père, il a veillé sur eux. Ce n’est pas avec la mère qu’ils se tirent qu’ils auraient pu être aussi équilibrés.

On n’est pas comme des frères et sœurs, parce qu’Antoine n’a rencontré ma maman que tardivement, il y a genre cinq ans après un énième coup de pute de mon géniteur (ah, la famille !). Ce qui est drôle, parce que je connaissais les deux zouaves depuis mes 18 ans.

Notre clan est parfait comme il est en tous cas.

— C’est pour ça que tonton m’a dit d’acheter un poulet, scande-t-elle en désignant le sachet de la rôtisserie qu’elle tient à la main. Il te connaît par cœur !

Fred ricane, me lâche et va déposer un baiser sur la joue de ma mère. La belle danseuse est aussi grande que son frangin, sportive, sculptée au naturel et un peu à la chirurgie plastique. Je crois que je n’ai pas croisé de filles plus fortes qu’elle. Son caractère c’est l’opposé du mien, mais je pense que nos quasi dix piges de différence en sont responsables, elle est parfois tellement plus mature que moi, c’est dingue.

Dans sa petite robe estivale, ses tifs roses et son piercing au nez, elle me fait toujours songer à une sorte de nymphe délurée… avec un gros côté beauf quand elle s’y met, il faut l’avouer. La voir et me retrouver ici a au moins le mérite de me permettre d’oublier mes peines de cœur pour quelques heures.

— Hey j’ai gagné les vingt balles ! Elles ont cramé le poulet ! gueule Fred en se dirigeant vers l’intérieur de la maison. Elle fait des signes à deux silhouettes arrivant par le chemin arrière.

Elles sont encore sur le sentier forestier qui glisse derrière la demeure. Ouvrant le portillon, Antoine et Rafael quittent la zone commune pour descendre l’escalier qui mène au jardin. Antoine passe devant, Raf le suit. Le grand brun se marre, son expression devient celle d’un gosse et j’ai envie de lui faire la tête pour la forme, entre nous, on ne se fâche jamais pour si peu.

— Maxi t’abuses…

— On est deux dans l’histoire ! me défendé-je rappelant que ma mère est aussi fautive que moi.

Antoine m’envoie un baiser, il dégouline de sueur et ne se risque pas à m’approcher. Ma maman, elle, papillonne dans sa direction comme un petit oiseau innocent. Plus elle vieillit, plus elle me parait lunaire, mais je l’aime avec cette exubérance et cette légèreté chevillée au corps. Elle a fini de souffrir avec les conneries de mon géniteur. Au moins, ça, c’est bien.

Je dévie mon regard du couple pour voir Raf. Obligée de lever la tête pour ce grand dadais, un sourire s’accroche à nos bouches et suffit comme paroles. J’adore quand il est là, il me permet d’être plus sereine. Même si je l’ai évité, parce que je souhaitais être triste à ma guise, je me dis que j’ai fait une grosse bêtise.

— Ça va ? tente-t-il. Mon haussement d’épaules lui déforme les lèvres. Cinoche ce soir ? Y a Nicky Larson qui est sorti et tu sais que Nico ne voudra pas y aller.

— Il n’aime toujours pas les animes ?

Son petit ami est plutôt du style film normal. Je ne pourrais pas qualifier le genre. Il est réfractaire à tout ce qui touche aux mangas et compagnie et préfère les trucs d’auteurs, sérieux. Bref, ce que je trouve chiant, comme Woody Allen.

Il a notre âge, il a été éduqué au club Dorothée, il devrait adorer les classiques.

— Pourquoi aurait-il changé d’avis d’un coup ?

Bonne question…il aurait pu faire un effort pour accompagner son amoureux par exemple ? Nicolas est un gars gentil, cependant je ne matche pas trop avec lui.

— Il sait que ça te fera plaisir, me précise le brun.

Il veut encore se faire bien voir…pensé-je au sujet de son compagnon.

Je ne crois pas que ce soit méchant, simplement la vérité. Je ne m’entends pas magnifiquement bien avec Nico, j’imagine que l’un comme l’autre, nos inconscients se sont compris. On n’est pas obligés de s’aimer, on doit juste se supporter convenablement pour ne pas forcer Raf à être au milieu d’un conflit débile. Je n’ai aucune envie que mon meilleur pote soit face à un dilemme à la con, qui le pousserait à faire un choix inhumain : son mec ou moi.

— C’est gentil.

C’est ce que je conclus alors que nos parents se décident à aller vers la maison.

— Je vais prendre une douche ! m’informe mon complice.

 

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J’ai perdu le fil de la conversation. Le repas est animé comme toujours. Rafael a eu la mauvaise idée de donner des nouvelles de sa mère, Fred s’est donc refermée comme une huitre. Il y a des sujets de discussion qui fâchent et quand cela est dirigé vers leur génitrice, c’est probablement le pire de tous. Je m’entends plutôt bien avec la mienne, ce n’est pas parfait, mais je dois avouer que je ne l’échangerai pour rien au monde. Sauf quand elle a des périodes de stress et qu’elle ne parvient pas à le gérer sans le communiquer à tout le monde.

Micheline, celle qui leur a donné naissance, leur en a fait voir des vertes et des pas mûres. Entre toxicité, mauvais choix et mensonges, cela a toujours été mouvementé. Je suis arrivée dans leur histoire quand ils étaient déjà grands, j’ai entraperçu le beau-père qui leur rendait la vie dure. Un homme de 30 ans de plus que leur mère, d’une autre génération, qui parlait un peu à la Gérard Depardieu et considérait les femmes comme des êtres inférieurs, nées pour se dévouer à leur mari. Je me souviens l’avoir entendu sortir à Fred, lorsqu’elle avait évoqué son petit ami qui l’avait trompée : s’il a été voir ailleurs, c’est qu’il y a quelque chose que tu ne lui apportais pas. J’avais été sidérée d’une telle façon de penser. À sa mort, Micheline a porté un gros deuil : il était le seul amour de sa vie. Elle a préféré louper des Noëls et autres fêtes pour le pleurer. Ce que j’ai du mal à comprendre.

— Pourquoi tu me fais chier à parler de maman ? Elle t’a chialé qu’elle voulait me voir ?

Autour de la table, c’est un peu tendu. Antoine ne dit rien et ma mère tripote sa pierre de je-ne-sais-quoi au bout de sa chaîne. Rafael marche sur des œufs, il le sait. Lui, tout ce qu’il souhaite, c’est n’avoir aucun regret plus tard. Souvent, il me sort qu’il est un fils indigne. Il se met à culpabiliser de ne pas faire comme il est normal d’agir et il oublie que tout ça, ce n’est pas de sa faute. Il ne peut pas tout accepter de la part de sa mère !

— Mais non… on discutait un peu, je peux parler d’elle quand même sans que ça vire au drame ?

Mon genou touche le sien discrètement, comme ça, il sait que je le soutiens. Nos silhouettes se frôlent, la table est petite. Ses cheveux sont encore mouillés de sa douche et une odeur d’amande douce lui colle à la peau. C’est agréable.

— Tout ça pour entendre les mêmes conneries…

Si je ne donne pas tord à Fred, je ne le dis pas à voix haute. Micheline a toujours tendance à exagérer. Elle a déjà fait le coup des cancers à deux reprises pour apitoyer son monde. C’est son truc. Elle cherche à attirer l’attention en se posant comme une victime ou une malade. Ce n’est jamais de sa faute, le problème c’est les autres. Sa grande spécialité est de confier le pire à son fils en lui faisant promettre de ne rien dire à sa sœur. Le hic, c’est qu’il va s’en rendre malade, Fred finira par le savoir puisqu’elle l’aura questionné à mort, et après, les choses seront encore plus désagréables.

Je ne voudrais pas d’une mère comme ça.

Bon, j’ai à la place, un père merdique. Autant dire que ce n’est pas beaucoup mieux.

— En parlant de connerie…

Ah, merde, je reconnais l’intonation de maman, elle va annoncer un truc qui va me fâcher.

— J’ai croisé la mère de Noah…

Une chape de plomb me tombe sur les épaules. Elle a vu mon ex-belle-mère. Pourquoi raconte-t-elle cela maintenant ? J’espère qu’elle ne va rien m’apprendre ni me révéler qu’il est heureux. Je voudrais qu’il soit triste à en manger des pierres sans moi ! Mon esprit se met tellement en branle, que mes angoisses remontent. La vitesse de mon palpitant est tellement rapide que j’ai envie de courir loin de ce repas dominical sous les oliviers afin de ne rien entendre.

— Elle m’a dit que son fils était un imbécile.

Maman me balance l'info avec un grand sourire fier. Je suppose que cela lui était sorti de la tête et que son esprit un peu lunaire lui a remis en place.Un faible rictus me gagne, je ne sais pas ce que je dois dire. Je ne suis pas du tout dans la phase insulte. Je n’envisage même pas qu’on essaye de dire de mauvais trucs sur Noah pour que je me sente bien. J’ai juste mal au cœur et je ne veux pas affronter tout ça.

— C’est pas nouveau !

Antoine fait les gros yeux à Fred.

— Bah quoi ? Il faut en parler, Maxou fait l’autruche…

— Mais pas comme ça, soupire son oncle.

— Tu sais comment est Max, souligne ma mère.

J’entends pas, j’entends pas !

Si je pouvais, je mettrais mes paumes sur mes oreilles et je ferais lalalalalala. À la place, je tente de faire du bruit dans mes pensées, de relever la tête, de sourire, de ne pas avoir l’air triste. Mais c’est loupé et déjà mon meilleur pote attrape ma main. Pour l’instant, je ne veux pas de son réconfort, ni même gérer ça. Si je pleure, je vais chialer comme jamais. Alors je gruge, je subterfuge, j’esquive !

D’un bon, je suis sur mes deux pieds. Théâtrale, je chope mon assiette :

— Bravo ! Tout ça pour que je débarrasse et que je me tape la corvée de vaisselle ?

Je ramasse les couverts sales.

— Mais c’était pas mon tour, c’était celui de Fred, balançé-je l’air fâché.

 

 

Ma maîtresse est forte dans l’art de la fuite. Elle dit souvent : j’ai mis tous les points de compétence qui me restaient pour que ma voleuse puisse passer inaperçue !

Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, mais je pense qu’elle fait pareil dans la vraie vie…

Chapitre 3Maxine

 

 

 

Dans mon vieil appartement, je me sens isolée. Malgré la présence d’Eustache en comparse d’infortune, j’ai l’impression d’être une pauvre godiche abandonnée. Cet endroit me sort par les yeux, car j’ai le sentiment d’y voir Noah partout.

Nous y vivions ensemble depuis quelques années, ayant hérité du bien de ma grand-mère, il s’y était installé avec moi.

Le soir, tout m’y angoisse. Quand je suis toute seule, j’oublie de fermer les volets alors la grosse lumière de la rue entre par la fenêtre et inonde le salon d’un jaune pisse. C’est stressant. Noah pensait constamment à tout clore à la nuit tombée, moi, je ne le fais jamais.

Sur mon canapé, un énorme pot de Ben & Jerries Monkey Dockey dans les mains, je me noie dans la bouffe. Ce sera mon repas, je vais m’en faire péter le bide et forcément être malade au point de m’endormir. C’est toujours mieux qu’un somnifère, non ?

Netflix m’a livré sur un plateau Call me by your name. Je n’aime pas spécifiquement Timothée Chalamet, pourtant dans ce film ça passe. Me voilà donc dans mon vieux t-shirt et mon short délavé, prête à m’assoupir en me sentant aussi vivante qu’une bouse de l’espace.

Il n’est pas encore vingt heures que je suis déjà fatiguée. La lourdeur de mon cœur en miette me fragilise tellement, que je ne suis plus bonne à grand-chose. Pour tout dire, je n’ai même pas lu un seul livre depuis des jours. J’ai abandonné mon activité favorite, je n’ai pas fait la poussière sur ma bibli et j’ai, en outre, été inapte à suivre Booktok. Ce qui n’est pas un mal, je m’évite les sujets profondément stupides des experts moralisateurs dont la bienveillance frôle le néant, mais qui pensent pourtant en déborder.

Baillant à m’en décrocher la mâchoire, la sonnette d’entrée résonne, faisant sursauter Eustache qui roupillait paisiblement sur moi. L’antique matou plonge ses griffes dans ma cuisse et me dévisage comme si j’étais la coupable. La douleur piquant un peu, je lui repousse gentiment les patounes. Il se vexe et file. Au moins je peux me lever sans me sentir fautive de le virer.

C’est certainement ma voisine Marie qui vient me demander un service. Cela arrive régulièrement, avec sa maladie, c’est compliqué pour elle.

Je ne vérifie pas le judas, sûre de moi et nullement inquiète de qui est là. Vivant dans un immeuble de quelques appartements, la porte du hall est sécurisée et le village est calme. Je reste donc un peu con quand je vois ma bande d’amis qui débaroule, les bras chargés de cochonneries

 

Eustache

Ah ! En voilà des idées de venir si tard ! Je dormais bien. Elle sait que je n’ai plus l’âge de faire l’idiot, encore moins de supporter ce genre de choses. Il faut vraiment croire qu’il me l’a toute cassée, son ancien compagnon. Elle n’arrête pas de pleurer et de manger sa glace devant des films qu’on a vus des milliers de fois. Je n’éprouve plus aucun plaisir à regarder encore et encore ces mièvreries sans queue ni tête. Moi je préfère quand elle met Demolitionman ou Last action hero. Là ce sont des films dynamiques et quels acteurs !

Mais bon, elle est triste, alors je suis compréhensif. Je redouble d’efforts pour ronronner, je lui chatouille le nez de bisous et je joue un peu avec elle quand elle agite mon jouet. Je n’ai plus l’âge pour ces conneries, mais qu’est-ce que je ne ferais pas pour elle !

Malheureusement, ma chère Maxine est attachée à ce bonhomme désagréable beaucoup trop sérieux pour elle et elle reste morne. Personnellement, je ne l’ai jamais vraiment adoré, moi, ce Noah, ceci dit je ne l’ai jamais réellement déprécié non plus. Il a toujours été plus ou moins sans intérêt avec son parfum si quelconque.

Ayant le nez très fin, je considère que j’aime ou que je déteste les gens d’un simple reniflement. Et c’est une chose qui m’a bien servi puisque cela fait des années maintenant que je côtoie Maxine pour le meilleur et pour le pire.

J’étais un chaton quand elle m’a trouvé, un tout petit, elle sentait bon la lavande et le miel. Ma mère n’était pas revenue et j’avais peur. Je ne voyais pas bien encore, je n’étais pas très vieux. Maxine a dit, je me souviens bien, que j’étais le bébé de la Mounette, celle qui était sur le bord de la route. À l’époque, j’ignorais ce que ça voulait dire, alors je n’ai pas été triste en entendant cela. Je n’ai appris le sens de ces mots bien des années plus tard. Je ne fus pas chagrin de comprendre que ma mère était morte, j’avais Max comme maman d’adoption depuis longtemps. Je ne me souviens pas si j’avais des frères ou des sœurs, je me rappelle juste la bonne odeur de ma maîtresse et la place que j’avais trouvée tout contre son cœur. Je l’ai aimée trop vite, mais je ne m’en plains pas.

— Ce que t’es sexy comme ça ! balance Fred en rentrant sans se gêner, lui bécotant la joue.

Elle, c’est la plus rigolote. Elle sent les fruits rouges et le soleil. Ce que j’adore. Quand elle est là, je peux me caler sur ses gros coussins et ronronner. Les autres filles et Raf suivent.

Le bidon de Chloé s’est un peu plus arrondi, elle attend un petit. J’ai été le premier à le savoir, parce que son parfum de peau avait changé. Elle humait le lait. Peut-être que j’irai me poser sur elle pour observer sa progéniture faire onduler sa bedaine. C’est intrigant ce genre de choses.

J’étudie la tribu agitée depuis mon perchoir, détaillant leurs embrassades et leurs gesticulations. Ce soir, c’est certain que je ne vais pas pouvoir dormir paisiblement, mais ce n’est pas grave. Ma plus grande question est sur lequel je vais jeter mon dévolu pour somnoler en les écoutant parler de consoles, de Noah sûrement, et du reste…

— Bah alors mon vieux, j’ai pas droit à un câlin ?

Absorbé par mes pensées, je suis surpris de voir Rafael. Les filles sont toutes emportées par ma maîtresse vers la cuisine et lui, s’attarde sur ma petite personne.

Je l’aime aussi fort que ma Max.

Il est doux et il a un sacré bon fumet. Je le considère souvent comme mon maître parce que ses fragrances s’associent bien avec celles de Maxine. J’aimerais qu’ils me comprennent quand je leur explique comment l’autre le regarde, qu’ils sentent bon ensemble. Hélas, j’ai beau faire tous les efforts du monde, aucun n’arrive à saisir mes miaulements. Ils pensent toujours que je veux un câlin, ce à quoi je ne rechigne pas et je lâche l’affaire. C’est délicat lorsqu'on ne parle pas la même langue !

Emporté par le brun, je le laisse me faire des tendresses sur le poil. Il regarde Maxi avec beaucoup d’inquiétudes et je devine que tout comme moi, il souhaiterait accomplir quelque chose pour lui rendre son sourire.

Nous l’admirons. J’entends son cœur qui s’accélère, je sais bien ce qu’il discerne. Si j’étais humain, je songe que j’aimerais Maxine comme un compagnon. Elle est mignonne et elle rit d’une telle manière qu’on dirait qu’elle s’éclaire. Ses grands yeux bleu gris pétillent en permanence et ses taches de rousseur constellent son visage de petites paillettes d’ocre que j’ai parfois envie d’attraper comme si c’était ce foutu point rouge qui me narguait dans ma jeunesse. Mais là, ça ne m’agace pas, c’est plutôt adorable.

La seule chose que j’apprécie peu chez ma maîtresse, c’est sa couleur de cheveux. Je n’aime pas l’odeur pestilentielle quand elle la fait, ça me fait friser les moustaches ! Après ce rouge sombre avec ses ondulations, ça lui sied bien. Encore faudrait-il qu’elle se coiffe, c’est tout en vrac pour le moment.

Rafael m’embrasse sur le sommet du crâne et gratouille le dessous de mon menton. Argh. Il m’a eu en traître. Mais il a un si bon effluve, comment vouloir autre chose que de rester dans ses bras, étalé, profitant de ces gestes.

— Mais qui garde Aymeric ?

La voix de Maxine essaye d’être joyeuse, elle fait semblant, comme souvent ces derniers jours. Je note que l’enfant n’est pas là. Le petit de Lucie n’est pas méchant, mais qu’est-ce qu’il m’use à désirer attirer mon attention tout le temps. Je cède assez régulièrement, je vais me coucher sur lui, ça le rend heureux, mais tel tous les marmots, il pègue7. C’est le seul bambin que j’accepte d’apprécier, car il fait partie de ma famille, le reste non merci ! J’affectionnerai aussi la progéniture de Chloé plus tard bien entendu.

— Bah son père ? réponds Lucie en fronçant les sourcils face à la question stupide.

Je les entends souvent critiquer le mari de la plus vieille d’entre elles, mais c’est également celui qui récolte le plus de compliments. Paradoxal.

Comment disent-elles ? C’est un homme qui a ses défauts, mais comparé à d’autres types, c’est un chou d’amour. Je les crois sur parole. Thomas sent bon le gâteau au citron et la transpiration. Cela peut vous faire lancer un berk, mais l’odeur de peau n’est pas sale, moi j’apprécie ! Ce que je prise surtout, c’est sa bedaine nouvelle qui me permet de me sentir comme le roi du monde quand il est là et que je me mets dessus.

Lucie, c’est la maman du groupe, elle a quelques années de plus et relativise les situations avec sérieux. Je suppose que je peux la considérer comme une sage.

— Ils ont commandé des pizzas et m’ont foutu dehors en disant qu’ils devaient se mater One Piece, son père lui fait découvrir l’anime. Le petit a surkiffé la série de Netflix.