Station 21 - Saison 1 - 2e partie - Emily Chain - E-Book

Station 21 - Saison 1 - 2e partie E-Book

Chain Emily

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Beschreibung

La Station 21 n’a jamais été aussi proche de l’effondrement…

Menacée de l’intérieur comme de l’extérieur, la caserne d’ambulanciers lutte pour survivre. Liss revient de congé maternité, Nick affronte ses démons, Owen s’interroge sur l’avenir, et Allie se bat contre un passé qu’elle pensait enterré. Mais c’est Spencer qui fait face à l’ultimatum le plus dangereux : céder à la mafia ou voir ses collègues tomber un à un.

Tandis que chaque membre de l’équipe est mis à rude épreuve, les émotions s’intensifient, les alliances vacillent, et les cœurs se brisent autant qu’ils s’embrasent.

Cette intégrale regroupe les épisodes 6 à 10 de la série Station 21. Plongez dans le feu de l’action et des sentiments avec Emily Chain, dans un final bouleversant et palpitant !



À PROPOS DE L'AUTEURE

Âgée de 22 ans, Emily Chain écrit depuis toujours et dans des styles assez diversifiés : des récits fantastiques aux thrillers en passant bien sûr par la romance. Elle s'intéresse à des personnages auxquels les lecteurs peuvent s'identifier facilement. Elle est l'auteure aussi des sagas L'interne et Aux délices d'Amsterdam.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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CHAPITRE 1

Quand j’entre sous la douche, je ferme les yeux pour supporter la vague de froid qui touche mon corps nu et bouillant. Pour la énième fois, j’ai rêvé d’une autre femme que celle qui partage mon lit. À vrai dire, Sabrina, si je ne me trompe pas de nom, n’a rien à voir avec la femme que je désire. Je ne suis pas du genre à fantasmer sur un style et prendre une pâle copie pour assouvir mes plaisirs, je trouve cela malsain.

Non, je suis juste avec cette femme pour ne pas exploser. Elle sait qu’il n’y a rien de sérieux à espérer de moi. Elle n’est jamais venue chez moi. Nous restons toujours dans des appartements loués pour une soirée ou un week-end et rien d’autre. Impossible de s’attacher, car elle ne sait rien de moi et c’est réciproque. Je n’ai aucun désir d’en connaître plus et j’ai bien l’impression qu’elle est très heureuse de cette situation.

Nous nous donnons du plaisir sans prise de tête et c’est si rare dans ma vie en ce moment. Je pense à cet instant au téléphone prépayé qu’on est tous obligés d’avoir depuis notre plan avec Speedy. Je ne connais pas la vie de ce gars, mais il n’a pas eu la même enfance que nous, c’est certain. Je n’ai jamais rencontré un homme aussi débrouillard, paranoïaque et à la fois si pragmatique. Il a toujours un coup d’avance et c’est frustrant. Je vois bien que Spencer pense comme moi, mais ce dernier est complètement à la ramasse. Il souffre, subit, et je ne sais même pas comment lui parler à l’heure actuelle. On dirait un zombie prêt à tomber. Sacha s’en amuse souvent avec Cameron, mais je vois bien dans les yeux de la belle blonde que cela ne lui plaît pas. Elle tient encore à lui, c’est flagrant. Tout le monde se cache des choses dans notre station. Les non-dits et les blessures dissimulées deviennent un véritable poison.

Je touche l’immense cicatrice qui barre mon ventre et je soupire. Je ne suis pas le seul à le faire, néanmoins je commence à sentir le poids du mensonge sur mes épaules. À chaque fois que j’entre dans l’entrepôt, j’ai envie de me livrer. Et étonnamment, depuis l’arrivée de Speedy bien plus.

Il lui ressemble tellement. Tout du moins, c’est comme ça que je me l’imaginais grand. Il aurait toujours choisi l’option qui ne nous plairait pas. C’était un rebelle dans l’âme, comme son grand-père. Ses bras tatoués, son cou et son torse probablement aussi. Je souris en glissant mon doigt sur le renflement que fait ma cicatrice certains jours. C’est le dernier souvenir tangible que j’ai de lui. N’est-ce pas triste d’en arriver là ? D’aimer une si grosse marque qui ne devrait être que souffrance ? Si la psychologue savait exactement ce que je ressens en la regardant chaque matin sous la douche, elle me mettrait en arrêt. Elle croirait à une rechute.

— La dépression est un fléau qui ne disparaît jamais vraiment. Elle est tapie dans l’ombre et attend la moindre faiblesse pour se réveiller, me répétait-elle.

Si elle essayait de me faire peur, c’était raté. Cela ne me faisait ni chaud ni froid de savoir ça. Pourquoi pensait-elle que j’allais être effrayé d’une si petite chose qu’est la dépression ? Ce n’est pas elle qui m’avait terrassé la première fois. Non. Je redoute la douleur, la perte, l’abandon. Oui. Ça, j’en suis même terrifié. Mais l’après, l’acceptation et la dépression, ce n’est pas tangible. Je ne brûle que de ce qui fait craqueler la peau. Le reste, vicieux et indolore, je m’en moque.

— Je pars, à bientôt.

La voix de Sabrina s’élève à travers le rideau déjà et je n’ai pas le temps de répondre qu’elle claque la porte.

C’est ce que j’aime chez cette femme. Aucune prise de tête. Elle est claire dans ses baskets. Elle ne veut rien de sérieux et pour la première fois, elle est sincère. Combien de femmes ont pensé qu’elles ne souhaitaient que ça pour finalement me faire des crises incroyables ? J’ai eu de la peine pour celles qui étaient dans ce cas, car je sais ce que cela fait d’aimer quelqu’un qui ne peut le faire en retour. C’est extrêmement douloureux.

— Tu ne peux pas changer tes règles ? C’est idiot de ne jamais s’attacher, avait hurlé l’une d’elles.

Je n’avais rien dit. Elle ne méritait pas que je m’énerve. Cette femme n’avait rien fait de méchant à mon encontre. Elle avait besoin d’être aimée et je n’étais pas la bonne personne. Elle allait s'en rendre compte, un jour ou l’autre.

— Tu ne sais pas ce que tu veux, m’avait asséné une autre après que j’ai refusé d’aller dîner dehors avec elle.

— On ne sort pas ensemble de cet appartement, avais-je répliqué. C’est le deal.

— On n’a pas signé de contrat.

Sa réplique m’avait ouvert la porte à la solution.

— Effectivement, je ne sors au restaurant qu’avec ma femme. Je ne pense pas que tu le sois.

Elle avait fermé la bouche et je n’avais pas revu cette personne depuis.

À vrai dire, les femmes bougent beaucoup dans ma vie pour cette raison. Il n’y a que Sabrina qui dure dans le temps, car elle cherche la même chose. De ce que j’ai deviné, elle a été avec un homme sévère et elle ne veut plus jamais se sentir dominée et contrôlée.

Je la comprends et j’aime nos rapports. C’est une chouette femme, j’en suis sûr. Je suis d’ailleurs heureux de lui apporter ce dont elle a besoin.

J’attrape le gel douche et commence à me savonner le corps. Les nombreuses cicatrices dans mon dos et sur mes jambes ne sont que des infimes traces comparées à celle du centre qui traverse la totalité de mon torse.

Je m’applique consciencieusement le liquide avant de passer à mes cheveux. Le shampoing mousse en un éclair et je ne perds pas de temps.

J’ai toujours été le genre de personnes à aimer profiter longuement de la douche. On m'a souvent dit que c’était une perte de temps, je ne suis pas d’accord. Du gaspillage d’eau probablement même si je transporte un économiseur à fixer au tuyau pour éviter d’être un pollueur chaque matin. Mais ce que je ne saisis pas, c’est que personne n’a essayé de comprendre à quel point cette habitude est vitale pour moi. Je ne peux commencer une journée sans le faire. En grande partie parce que cela me lave de mes cauchemars où je le vois, hurlant mon nom, sanglotant et je suis incapable de bouger.

Je le connais par cœur. C’est une torture inexprimable et pourtant mon esprit me repasse le même film en boucle depuis des mois.

L’eau chaude contraste avec les frissons que me provoque ce souvenir.

J’inspire et de l’eau s’infiltre dans ma bouche. Je l’ignore en essayant de m’éloigner de cette sensation d’écrasement qui me prend à chaque fois que mon esprit divague vers lui. Mon ventre se tord et ma paume s’appuie fortement contre la paroi de douche. Je sais pourquoi je suis dans cet état aujourd’hui. Quand Alois a parlé de son fils, que j’ai commencé à lui répondre, j’ai senti que ce n’était pas une bonne idée. Qu’il ne fallait pas ! Sauf que Spencer ne disait rien de peur sûrement de dévoiler qu’il n’était pas marié à une Camilla et qu’il avait deux bouts de chou.

Je sais que c’était à moi de répondre et de donner le change. Néanmoins, j’avais pensé que ça me toucherait moins de dire ça. Que je serais apte à passer rapidement à autre chose.

Quand je sors de la douche, mon corps humide et chaud n’aide pas à faire disparaître les frissons ni l’étau qui enserre ma poitrine.

Je marche tel un automate jusqu’à la table de chevet et ouvre le premier tiroir.

Le téléphone prépayé m’envoie un écran noir avant que je n’appuie sur les touches du côté pour l’allumer. Il lui faut plusieurs secondes pour être opérationnel et cela me permet d’observer les lumières du jour apparaître dans les immenses fenêtres vitrées de la chambre que j’ai louée jusqu’à 10h. Je ne suis encore jamais resté dans une location jusqu’au bout. Le travail, les obligations, la vie… Rien ne me donne envie de traîner et de profiter des superbes installations des appartements que je choisis sur base de photos en quelques clics. Ce n’est pas important, j’ai mon chez-moi quelque part dans le dédale de la ville qui se réveille sous mes yeux.

Mon attention revient vers le petit appareil dans mes mains et j’oublie Los Angeles qui s’étend non loin de moi. Je ne vois que les minuscules lettres s’afficher sur cet écran lumineux.

“Le plan avance. Adel doit reprendre pour que je file Brad.”

Le message d’un expéditeur inconnu ne peut venir que de Speedy. Il est le seul à pouvoir dire cash qu’il s’apprête à surveiller un homme sans la moindre preuve qu’il trempe dans des affaires louches.

J’ai eu du mal à tomber d’accord avec lui concernant la reprise d’Adel avant de finir par céder. Elle est remise, la présence de cet homme 24 h sur 24 avec elle ne me plaît pas et de toute façon, elle cherche à revenir depuis des jours. Spencer doit encore être travaillé au corps pour la faire retrouver son poste à mes côtés, mais ça ne devrait pas tarder. Il sait que Cameron ne changera pas de binôme avec moi et que Sacha n’accepterait pas de toute façon. Enfin le duo Owen et Allie semble marcher parfaitement au plus grand étonnement de tout le monde donc il est dans l'impossibilité de ne pas reprendre Adel rapidement. Il a besoin de bras pour remonter la pente.

Je serre les dents en pensant à ça. Si seulement il acceptait mon aide. Certes, l’argent que Speedy offrait était peu recommandable même si gagné à la sueur de ses courses, mais mes propositions auraient pu être exposées. Sauf qu’il est catégorique, il ne veut pas de mon aide. Je referme le tiroir du genou et commence à lui rédiger une réponse. Si on m’avait dit qu’en si peu de temps, je confierais une partie de l’avenir de la Station à ce voyou tatoué, je n’y aurais pas cru. Bien sûr, je ne garde pas que cette carte dans ma main, préférant assurer mes arrières et celles de toute l’équipe. L’entreprise est pour moi bien plus importante que l’égoïsme de Spencer. Il veut prouver à tout le monde qu’il va réussir à nous extirper d’une situation compliquée. Sauf que rien ne nous garantit que c’est possible si aisément.

Les magouilles de Speedy ne me plaisent qu’à moitié et j’ai l’habitude de prévoir toujours un matelas même si je saute avec un parachute. C’est une question de précaution.

« Aucun problème. Je vais réussir à négocier avec Spencer. »

Mon assurance par message est un peu moins véridique quand je relève les yeux pour observer mon reflet dans le miroir qui coupe la pièce en deux.

L’homme à moitié nu qui me fait face n’a rien d’un gagnant depuis bien longtemps. Je ne vois qu’une pâle copie de celui que j’ai connu il y a plusieurs années. Mes doigts s’arrêtent sur l’immense cicatrice avant de remonter jusqu’à la barbe naissante sur mes joues. En seulement vingt-quatre heures, j’ai perdu la douceur sur ma peau pour laisser place à une repousse grisâtre que de nombreuses femmes aiment.

Si j’avais mon mot à dire sur la façon d'appréhender cette crise, j’aurais probablement mis Adel dans le secret. Elle au moins a les épaules pour gérer ce genre de situations. Elle n’est pas brisée comme Speedy, Spencer ou moi. Même Sacha n’est pas aussi solide qu’elle. Il a beau dire que la mort de sa femme fait maintenant partie du passé, il est fragile. Je n’ai jamais eu beaucoup de rapports avec lui, mais j’ai appris au côté de son père et rien que pour cela, je tiens à cet homme. J’ai l’impression de devoir le protéger d’une quelconque manière que ce soit. Le fait qu’il soit impliqué ne m’enchante guère, car il idéalise bien de trop la vie. Si sa méfiance envers Spencer m’a étonné, j’ai vite compris que ce n’était qu’à cause de la petite jeune qui a fait son entrée récemment à la station. Sans elle, il n’aurait vu que du feu à la situation.

L’amour… une traîtresse si l’on veut mon avis. J’offre un faible sourire à mon reflet et compose un second numéro sur le petit téléphone. Spencer décroche rapidement et sa voix est la même que ces derniers jours, remplie de stress et d’appréhension. Je suis étonné qu’il n’ait pas encore fait un infarctus avec tout ce qu'il vit depuis quelque temps.

— Tu devais venir tôt, non ?

C’est un reproche à peine voilé que je ne relève pas. Si notre vie professionnelle part à volo, je n’ai pas l’intention de dire adieu à mes habitudes personnelles. Impossible pour lui de le comprendre puisque son existence entière est un champ de mines.

Connaissant très bien Fanny, mais surtout son père, je ne pige pas comment elle tolère son comportement dernièrement. Il est idiot de croire qu’elle acceptera ses actes. Un jour, elle posera ses valises sur le seuil de la porte et il n’y aura pas de retour en arrière possible. Je le sais, je l’ai vécu.

— J’arrive. Je sors de la douche.

Il soupire, exaspéré probablement de remarquer que moi j’accorde encore un minimum de soin à mon hygiène. Vu ses tenues et sa coiffure des derniers jours, se laver ne doit effectivement pas être une priorité pour lui.

— Pourquoi tu m’appelles ?

— Je voulais savoir si tu avais eu des nouvelles d’Adel.

J’essaie de paraître détaché, mais ce n’est pas le cas. Je suis incapable de l’être quand je la mentionne.

— Ouais…

Réponse trop vague à mon goût et j’insiste.

— Elle est là si tu veux en savoir plus, grogne-t-il.

Sa mauvaise humeur résulte de quelque chose de précis, mais il n’a pas envie de se confier au téléphone. Agacé de son comportement insociable, je raccroche sans le prévenir et décide de m’habiller plus rapidement que prévu pour aller travailler.

Ma valise de jean n’est pas là, j’ai dû la laisser dans le dernier garde-meuble que j’ai loué. Je dois me pencher sur mes autres vêtements et choisis un chino bleu et une chemise simple. Je n’ai jamais mis les pieds à la station 21 avec ma tenue d’ambulancier. J’aime me changer là-bas et ne revêtir l'uniforme que dans l’action. C’est une tradition que j’ai prise du père de Sacha. Les autres disent que c’est une coquetterie et que cela montre encore bien à quel point je suis plus né pour être un dirigeant de bureau qu’un employé de terrain. Je n’ai jamais affirmé le contraire, même si mon métier me plaît. J’avais dans l’idée de reprendre la suite quand Spencer a été nommé. Son étonnement n’était pas au niveau de mon agacement à ce moment-là.

Il n’a aucune compétence de leader et la situation actuelle le laisse bien voir. Néanmoins, aimant cette entreprise, j’ai tout fait pour l’aider, l’orienter, le conseiller et le soutenir. Cela n’a pas toujours été simple et plusieurs fois j’ai eu envie de partir. Cela me démangeait, mais je ne l’ai pas fait.

Mon poste et mon salaire ne sont pas représentatifs de ce que j’offre à la 21 et Spencer le sait. J’ai réussi à ce qu'il me considère comme indispensable au fil des années.

Je suis un atout qu’il ne peut pas perdre.

Le fait que Speedy me fasse rentrer dans leur secret m’a étonné, mais surtout positionné sur les pensées de Spencer. Je suis conscient qu’il ne souhaite pas me voir prendre trop de place, car il sait à quel point je suis plus méritant que lui.

Une fois habillé, je m’observe dans le miroir et souris.

Cette fois-ci, j’ai remis le voile de confiance et cette expression hautaine qui m’ont valu de nombreuses critiques de mon ancienne coéquipière. Il est évident qu’on pense de moi des choses peu reluisantes. Ils ont l’impression de savoir qui je suis et croient que je considère ceux qui m'entourent comme inférieurs à moi.

Si seulement ils avaient une idée de la vérité. Mes yeux brillent un instant du feu qui jadis existait. Cela ne dure qu’une seconde et il n’y a que moi qui peux le voir. Personne d’autre ne peut entrapercevoir l’homme que j’ai été. Il est enfoui, quelque part, très profondément.

CHAPITRE 2

Charlie, le jeune groom de l’immeuble que je loue de temps en temps m’offre un sourire et je lui demande comment va sa mère.

Dans la vie, s’il y a bien une chose que j’ai apprise, c’est le lien immuable d’une maman pour son enfant. C’est l’ancrage et le repère inépuisable d’un être vivant. Il en a besoin pour se repérer et depuis que j’ai perdu la mienne, un vide est apparu. Il ne pourra jamais se combler et il faut vivre avec. Cela n’est jamais simple.

Charlie m’assure qu’elle se porte comme un charme. Elle est enceinte de son sixième enfant de son second mariage et sa santé est excellente. Je suis heureux de l’apprendre et lui souhaite une belle journée. Le jeune d’une vingtaine d’années me renvoie la sympathie et je sors dans la rue.

N’ayant pas de voiture en ce moment, je hèle un taxi.

Le dernier véhicule que j’ai loué a été vu dans un quartier plutôt craignos et il est possible que mon nom de loueur soit dorénavant fiché. Si j’avais le temps, j’irais probablement m’acheter une voiture pour les prochains mois, mais je n’aime pas spécialement conduire et j’ai autre chose à faire.

Le premier taxi qui me voit me soulage. Je n’ai pas besoin d’ouvrir l’application sur téléphone et m’engouffre dans la voiture en précisant l’adresse de la station 21.

Avant de terminer, j’hésite à lui donner un autre numéro pour brouiller les pistes si jamais j’étais suivi, puis par négligence lui dis le bon.

Je sais qu’en ce moment, je suis moins sur la défensive et cela m’inquiète.

J’ai toujours été prudent et je devrais l’être encore bien plus en sachant que nos vies sont en danger à cause des agissements de la 21 et de Spencer. Mais cela m’embête de devoir de nouveau penser à chaque petit détail et cela chaque jour. J’ai envie de vivre une vie normale et elle ne l’est déjà pas à cause de dizaines d'éléments qui perturbent mon quotidien pour ne pas en plus avoir sans cesse peur.

Quand le taxi s’approche de l’entrepôt, je vois la voiture d’Owen s’engouffrer dans l’ouverture du portail. Sacha fait un signe de la main dans ma direction et je comprends qu’il retarde la fermeture pour que je pénètre dans l'enceinte de l'entreprise. Je préviens le chauffeur de me déposer là, le paye rapidement et franchis le portail au moment où les battants se referment.

— Ça va ?

Le jeune ambulancier n’attend pas ma réponse. Entre nous, ça a toujours été comme ça. On ne répond que s’il y a un souci. Bien qu’on puisse aborder nos problèmes, c’est impossible devant les autres.

Allie saute de la voiture d’Owen et je souris. Ces deux-là semblent beaucoup s’aimer. On dirait un sensei avec son élève. S’ils ont bien vingt ans d’écart, le reste paraît complètement cohérent. Ils marchent et parlent sur un rythme similaire. Ils sont fluides et identiques. À une époque, j’ai eu cette sensation avec une femme. C’était agréable et bien que je n’aie aucune certitude qu’ils sont en train de vivre la même chose, je l’espère pour eux. Nous aurions bien besoin d’un peu d’amour sans complication ici. Sacha s’attache à Cameron de son côté, mais je ne fais pas confiance à cette jeune femme. Elle a encore le cœur lié à Spencer et ce n’est pas une bonne chose. Mon infirmier risque de souffrir de cette situation.

Mon esprit s’arrête de divaguer sur mes collègues quand je la vois elle. Bien que cela fasse des mois que j’essaie de me ressaisir et d’oublier son sourire ravageur, son naturel incorruptible et ses yeux perçants, je n’y arrive pas. Adel reste pour moi une bouffée d’oxygène. Cependant, pour elle je ne représente pas du tout ça. Ce qui est normal vu la façon dont je me suis comporté quand elle était avec Rick. Je haïssais la manière qu’il avait de la faire patienter comme si elle ne valait rien.

— Cela n’a rien à voir avec un manque d’amour, Nick ! C’est juste que Rick est marié, tu ne peux pas comprendre ce que cela implique. Toi et l’engagement, c’est…

À l’époque, elle n’avait pas terminé sa phrase et parfois j’y resonge. Je me demande ce qu’elle entendait par là. Que pense-t-elle de moi ?

Des dizaines de questions sans réponse qui se sont accumulées depuis ces derniers mois. Son comportement avec moi est bien pire qu’à l’époque de Rick et j’ai dû en venir à la conclusion que mon ancien collègue décédé n’avait rien à voir avec notre mésentente des dernières années. Cela me brise le cœur et à la fois, je n’y peux rien. Me détacher d’elle me paraît inconcevable et je me contente de la regarder d’un air attendri comme un idiot.

Sauf qu’aujourd’hui, ce n’est pas d’un doux regard que je la couve des yeux. J’ai plutôt une expression figée, une mâchoire serrée et des pupilles noires qui fusillent l’homme qui se tient à côté d’elle. Brad, le monsieur parfait qui sort par les yeux de Speedy est accolé à elle. Il emboîte chacun de ses mouvements et je hèle discrètement Sacha pour lui faire remarquer sa présence.

— Qu’est-ce qu’il fait là ?

Mon collègue jauge ma réaction avant de lui-même soupirer de mécontentement.

— Aucune idée. Spencer s’est directement enfermé en les voyant, il n'avait pas l’air ravi lui non plus. Il vient peut-être nous espionner.

Le rôle de Brad dans les dernières magouilles n’a pas encore été éclairé par Speedy et nous sommes impuissants sur ça. Même si notre jeune tatoué a des doutes sur son intégrité, il n’y a aucun semblant de preuves à part qu’il est allé dans le quartier d’Alois. Un endroit où nous avons été également vus il y a peu. Les coïncidences peuvent arriver autant que les conclusions hâtives et je n’ai pas envie de blâmer un innocent, quand bien même il sort avec Adel et que cela m’agace au plus haut point. Je crois surtout que je n’ai pas le droit de lui faire payer l’attachement que j’ai pour sa nouvelle compagne. Je me dois de prendre encore plus de recul et d’analyser la situation. Speedy m’a prié de cuisiner Adel à son sujet, mais je ne pense pas que cela soit faisable.

— Tu as demandé à être en binôme avec ?

Sacha connaît dans les grandes lignes le plan pour moi. Il ne sait pas que Speedy ne donne qu’au compte-goutte certaines informations, choisissant ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. J’aime sa sûreté et sa façon de procéder. Mon avis change de plus en plus sur ce tatoué. Et à défaut, je préfère voir Adel avec lui plutôt qu’avec monsieur perfection qui d’ailleurs s’avance vers moi.

Avec un sourire crispé, je fais de même en espérant réussir à garder une apparence détachée. Si je veux convaincre Adel d’être mon binôme, je ne dois surtout pas m’énerver aux côtés de ce bellâtre.

— Tu es Nick, n’est-ce pas ?

J’ai croisé une seule fois Brad ces derniers jours et je ne me suis que vaguement présenté, mais il a l’air d’avoir une bonne mémoire.

— En effet, dis-je en lui tendant une main.

Il l’accepte et la serre un peu trop fort pour n’être qu’une poignée aimable. Je tiens la poigne et lui offre un sourire presque charmant.

— Adel m’a dit que tu pourrais être son binôme.

J’attends de savoir s'il souhaite rajouter quelque chose, comme une interdiction ou une mise en garde, mais rien. Il se contente de dire ça en me fixant.

— Oui, c’est possible. C’est Spencer, le chef, qui décide.

— Oh… je vois. Ça serait bien pour elle d’avoir un homme comme toi pour l’épauler, elle ne va pas si bien que ça, tu comprends après l’accident…

Je ne sais pas s’il parle de l’accident qu’elle a eu avec Speedy sur le pont ou le fait d’avoir été renversée près de chez elle. Ce deuxième point me fait grimacer sans que je puisse le retenir. Quand j’ai appris qu’elle avait été bousculée par une voiture, j’ai eu envie de fondre à l’hôpital, mais tout le monde m’a interdit de le faire, Speedy le premier. Il était déjà en contact avec moi pour les sombres affaires de Spencer même si je ne savais pas de quoi il en retournait et j’ai bien vu qu’au lendemain de l’accident d’Adel, il soupçonnait un acte criminel. Si délirant que cela avait pu me paraître sur le moment, maintenant je commence à douter. Adel n’est pas une femme à histoires, mais son compagnon n’a pas l’air d’être du même genre.

— Elle a vécu des choses pas faciles non plus.

Je serre les dents pour ne pas en dire plus. Ils ont tous été unanimes, cet homme ne doit pas savoir qu’on le soupçonne.

— C’est vrai. Je ne pensais pas qu’elle était aussi forte.

Si je n’avais pas des consignes pour être aimable, je lui serais rentré dedans. Qu’est-il en train de sous-entendre ? Je n’apprécie ni son ton ni son air suffisant en disant à demi-mot qu’il pensait qu’Adel ne pourrait pas survivre à ça. Je ne sais pas si c’est à cause des doutes que Speedy m’inculque envers cet homme ou son attitude, mais j’ai du mal à me retenir de lui coller mon poing dans son nez trop droit.

— Brad !

Cameron s’exclame assez fort pour venir nous séparer et je remarque que nous nous étions avancés, prêts à nous agresser physiquement.

— Cam’.

Le surnom qu’il donne à ma collègue me fait lever un sourcil. Est-elle proche de chaque homme passant de près ou de loin dans cette station ?

Sacha au loin me regarde avec un air entendu. Il a vu que j’ai eu du mal à me retenir et il en parlera à Speedy, c’est certain.

N’ayant pas envie de m’attarder avec lui, je préfère m’éloigner en profitant de la diversion de ma nouvelle collègue.

— Adel ?

Je tente le tout pour le tout. Monsieur parfait n’étant pas disponible pour la surveiller.

— Nick.

Froid, très froid comme première réponse. Cela ne me met pas en confiance, mais je prends sur moi et continue :

— Tu vas mieux ? Spencer m’a dit que tu revenais…

Aïe. Va-t-elle le comprendre comme « on parle de toi derrière ton dos ? » Je me tais et attends sa réaction avec appréhension.

— Normalement, oui.

Bon, elle n’a pas esquivé ni dit non. Je me raccroche à ce peu d’ouverture pour continuer en essayant d’imaginer Speedy me motiver. D’ailleurs, penser à lui me donne une idée :

— Speedy m’a confié que tu avais décidé de changer d’appartement !

Je mets un air enjoué à l’excès pour lui montrer que je trouve que c’est une bonne chose, tout comme notre nouvel ami en commun.

— Oui. Brad veut qu’on habite ensemble.

Je n’ai pas besoin de préciser la tête déconfite que je fais à l’instant où elle dit ça. Tout d’abord, ma bouche s’entrouvre, se ferme, je déglutis, toussote et enfin plonge mes yeux dans les siens, atterré d’apprendre que leur relation évolue si vite. Stoïque, elle me contemple digérer l’information avant de lâcher avec un petit rire :

— Pas besoin de faire la même tête que Speedy. Je lui ai dit non, mais je change de logement quand même. C’est trop tôt pour un emménagement ensemble, je sais. Mais Sacha avait de toute façon un appartement plus proche à me proposer et il pouvait être arrangeant sur certaines conditions donc la décision a été prise rapidement.

— C’est… génial.

Le soulagement transparaît sans aucun doute autant sur mon visage que dans ma voix. Et Adel s’est bien amusée à me faire croire une telle chose. Heureusement que j’ai eu la même réaction que Speedy sinon elle l’aurait mal pris, j’en suis sûr. Ce tatoué m’ouvre en fin de compte les portes plus facilement.

— Tu déménages quand ?

Elle paraît réfléchir, hausse les épaules et lâche :

— Probablement ce week-end si rien d’autre ne m’arrive d’ici là. J’ai un peu le chat noir en ce moment.

Une réplique acerbe me brûle les lèvres, mais je la retiens en pensant à ma promesse de ne pas attaquer Monsieur parfait. Néanmoins, Adel la prononce pour moi :

— Ne commence pas à dire que ma malchance vient du fait que j’ai rencontré Brad. Allie m’a parlé d’ondes négatives et de talisman inverse il y a quelques jours. Depuis je n’arrête pas de me dire que l’homme est bien crédule de croire qu’un seul être peut nous apporter autant de malheurs.

Je hausse les épaules. Définitivement, je vais devoir partager plus de conversations avec Allie. Si elle ne sent pas Brad, ce n’est pas la seule et Adel aurait du mal à trouver quelqu’un pour le défendre ici.

— Je ne savais pas qu’elle était du genre ondes et croyances magiques, dis-je d’une voix neutre.

— Moi non plus. Owen a rigolé et m’a dit que cela n’était pas une science donc que je n’avais pas à l’écouter, elle a eu l’air de mal le prendre.

— Owen et sa délicatesse…

Elle me sourit partageant mon point de vue.

Dans ses yeux, je lis de la gentillesse envers moi et un fragment de notre complicité d’avant.

Cela date de très longtemps, mais il fut un temps où nous étions très proches. Elle n’avait pas rencontré Rick et rigolait pour un rien. Nous avons passé des heures à rire. C’était une nuit de garde qui avait scellé mon attirance pour elle. Elle jouait à un drôle de jeu sur téléphone quand elle n’avait plus eu de batterie. Son chargeur n’était pas là et j’avais eu l’idée de recréer avec des morceaux de papier ce jeu. Nous avions énormément ri et je me souviens qu’elle s’était tout d’un coup levée en hurlant que c’était l’heure. Je ne savais pas de quoi elle parlait et j’avais emboîté le pas sans chercher à comprendre. En cinq minutes, nous étions dehors dans la nuit froide à fixer le ciel. Elle attendait la nuée d’étoiles filantes qui avait été annoncée. Patiemment, nous sommes restés tous les deux à observer la voute céleste. Quand elle a fermé les yeux dépités, j’ai approché mes lèvres des siennes sans pour autant rentrer en contact. Elle a soulevé ses paupières et a déposé un baiser sur ma bouche.

Sans paraître cliché, j’ai encore les papillons dans le ventre en me souvenant de ce moment. Il est gravé dans ma tête. Ses yeux qui brillent, cet instant magique. Nous n’avons jamais pu en reparler, car le téléphone des urgences a sonné et nous sommes partis. La semaine suivante a été folle et le vendredi nous allions à la grande soirée où elle posa les yeux pour la première fois sur Rick. Depuis, plus rien ne s’est passé entre nous. Quand on dit, « un seul être vous manque et tout est dépeuplé », elle, il lui avait fallu un regard et j’avais disparu.

C’est difficile de voir qu’on n’existe pas pour celle qu’on aimerait choisir.

Mon comportement depuis est une sorte de bazar sans nom. Je passe pour le lourd et celui qui espère alors qu’elle n’a rien fait pour. Oui, un baiser ne veut parfois rien dire. Et j’essaie de me convaincre que celui-ci fait partie de cette catégorie et pourtant… Au fond de mon esprit, je me souviens encore de ses yeux qui ont brillé dans la nuit claire. Je ressens encore sa peau qui tremble et nos sourires gênés, mais touchés.

— Je vais recommencer en binôme, je pense.

La voix d’Adel me tire de mes merveilleux songes et je la fixe. Est-elle en train de m’envoyer une perche ou je rêve ?

— Probablement, avec tout ce qui t’est arrivé !

Elle fait une moue. Cet état de fait n’a pas l’air de lui plaire et je la comprends. Ce n’est pas agréable de paraître faible au point de devoir être avec un autre ambulancier.

— Ça te dit d’être en binôme avec moi ?

J’aurais pensé que cette phrase sortirait de ma bouche et pas de la sienne. J’écarquille les yeux et l’observe sans trop savoir si elle se moque de moi ou non.

— Enfin, je ne t’oblige à rien. Simplement, Brad est d'avis que ce serait une bonne idée et on se connaît bien alors…

Comment exterminer mon bonheur est un instant, parler de monsieur parfait comme la tête pensante de cette idée réjouissante. Pourquoi lui a-t-il suggéré de me prendre ? Est-il à la recherche d’informations ? Me considère-t-il comme le maillon faible de notre petite bande ? Est-il au moins au courant que Speedy nous a rameutés dans une sorte de gang ambulancier ?

Mon esprit un peu trop fertile et paranoïaque s’évade et j’en oublie de lui répondre. Ce n’est que lorsque monsieur parfait revient vers nous avec un sourire idiot que je réagis.

— Alors, il a dit oui j’espère ! Faut que quelqu’un protège ma poupée.

Ma réaction aurait dû être le vomi sur ses pompes hors de prix. Qui appelle sa copine « poupée » sans lui manquer de respect directement ? J’ai un haut-le-cœur et je me pince discrètement la jambe pour ne pas fissurer mon personnage agréable et hypocrite que j’essaie de garder en sa présence.

— Si, si, bien sûr. Je suis ravi de l’aider à reprendre en étant son binôme.

Je souris aux deux avant de m’excuser en prétextant devoir parler de certaines formalités avec Spencer. Les yeux de Brad brillent lorsqu'il apprend que je vais avoir un tête-à-tête avec le patron. Quand je me retourne, je sens que mon instinct ne m’a pas trompé. Il y a une raison que je ne connais pas concernant ce choix de binôme. Je vais devoir rapidement en toucher deux mots à Speedy. L’ennemi sait qu’on s’approche.

CHAPITRE 3

Spencer me regarde étrangement quand je rentre dans son bureau. Il a de la sueur sur la tempe droite et je comprends tout de suite que quelque chose cloche.

— Je n’ai plus de nouvelles de Speedy, lâche-t-il à peine ai-je fermé la porte derrière moi.

— Comment ça ? Il lui arrive souvent de ne pas être joignable.

Je suis pragmatique, car je n’ai pas envie de paniquer pour un autre élément que monsieur parfait avec un esprit tordu et prêt à nous jeter un piège. Sauf que mon patron reste buté sur son idée.

— Il aurait dû passer ce matin avant votre arrivée.

— Et ?

— Ce n’est pas le cas. Il n’est pas venu. Aucune trace de lui ou de ce qu’il devait me déposer.

— C’était quoi ?

Spencer hausse les épaules avant de s’affaler dans son canapé.

— J’en ai aucune idée.

— Ah oui ?

Je suis étonné qu’il attende un objet sans savoir de quoi il s’agit. Speedy est mystérieux la plupart du temps ? C’est vrai, mais il ne le ferait pas patienter pour rien.

— Tu as essayé de le joindre ?

Spencer acquiesce avant de me lancer le téléphone jumeau au mien qu’on utilise pour se contacter sans trace. Dessus, j’y vois des dizaines d’appels sans réponse et des messages plus alarmés de mon patron.

— Avec la lettre qui indiquait qu’ils allaient se venger et maintenant sa disparition...

— Tu y vas peut-être un peu fort, le coupé-je. Parler de disparition, c’est encore tôt.

Il grimace. Si je ne le connaissais pas, je pourrais penser qu’il est ivre, mais non. Ses yeux rouges doivent être le résultat de nuit difficile plus que d’alcool en excès.

— Depuis quand n’as-tu pas bu ?

— Presque une semaine, dit-il.

Il se frotte le visage avec ses mains et je soupire. J’arrive à croire que devenir sobre dans un pareil moment n’est pas la meilleure idée. Il est encore plus à cran et cela m’inquiète.

— Il ne faut pas perdre pied, Spencer. On doit tenir le cap et attendre que Speedy nous contacte. Je suis sûr qu’il a une bonne raison de faire le mort.

Mon dernier mot n’est pas bien choisi et je le remarque à l’expression horrifiée de mon patron. J’essaie de me rattraper, mais le mal est fait. Exaspéré de le voir aussi faible, je contre cette mauvaise nouvelle par une autre, autant être carrément au fond pour ensuite rebondir d’une manière ou d’une autre.

— Le copain d’Adel, Brad, lui a demandé de se mettre avec moi en binôme.

Spencer relève la tête, un sourcil arqué sous l’interrogation que cette situation soulève.

— Ça pue, je suis d’accord, lâché-je en me posant sur le bureau comme l’a fait il y a quelques jours Speedy face à nous.

Les bras croisés sur ma poitrine, j’essaie de réfléchir aux solutions qui se présentent à nous.

— Tu ne dois pas écouter ce que veut Brad. C’est dangereux.

Spencer est paniqué, mais je ne suis pas si catégorique.

— Ou alors, je le laisse croire que je ne me méfie pas de lui. Si comme tu le penses, Speedy a des ennuis, nous devons surtout ne pas nous faire remarquer. C’est important.

Il se pince la joue avant d’acquiescer face à ma logique.

— Je dois voir Johnny ce soir, dit-il. Speedy devait m’accompagner… tout du moins, me suivre pour assurer mes arrières.

— J’en suis.

— Sûr ?

— J’en suis, dis-je. Je dois juste gérer Adel entre-temps et surtout son monsieur parfait.

— Je peux échanger les patients d’Owen avec toi si tu veux. Ça te permettra de lui parler. Tu dois amener une jeune femme d’une vingtaine d’années à San Francisco pour des examens. Elle a de l’argent et ne désirait pas faire 11h de voiture la même journée toute seule.

Je comprends à sa façon de l’exposer, que c’est surtout une belle nouvelle pour la station d’avoir de telles clientes.

— OK. Sacha n’est pas en arrêt, j’ai vu.

— Non, mais il ne sort pas. Cameron prend le VSL le temps que cette histoire de procès se tasse.

— Speedy a réussi à te dire comment ça se passait avec Lizzie, la femme et la police ?

— Oui. J’ai eu le marshal en charge de l’affaire hier. Les choses avancent bien et on devrait pouvoir sortir de cette mauvaise presse dans peu de temps et réhabiliter officiellement Sacha. Pour le moment, profil bas.

J’aime quand Spencer prend des décisions et me parle sous ce ton assuré. Il devient petit à petit un meilleur gérant et la 21 n’est pas abandonnée, ça fait plaisir.

— Bon… Rien n’est catastrophique donc. Faut juste que j’apprenne ce qu’Adel sait sur son nouveau boy-friend et pourquoi il a confiance en moi sans me connaître.

— Remarque il n’y a que toi, note mon patron. J’ai vu que Sacha avait été plutôt froid avec et Owen est inséparable de la petite nouvelle.

Je hausse les épaules, ce n’est peut-être que ça oui. Je deviens paranoïaque à force, cela ne m’étonnerait pas.

— Je préviens Owen que tu pars sur San Francisco avec Adel.

Il se lève d’un coup et je lui emboîte le pas pour commencer cette journée qui risque d’être épique. D’ailleurs, dernièrement, on ne sait jamais ce qui peut se passer. L’arrivée de Speedy dans l’équipe a fait éclater des vérités, le retour d’Adel après la mort de Rick et les nouvelles têtes n’aident pas.

— Respire et zen, me souffle Spencer.

J’ai envie d’exploser de rire qu’il ose me dire ça alors qu’il est proche de l’infarctus quand nous arrivons en bas.

— Prête ?

Je lance ça d’un air détaché à Adel qui embrasse le gobelin parfait avant de monter dans l’ambulance que je viens d’ouvrir.

— C’est sympa de partir sur un long trajet pour le premier jour, glisse-t-elle en regardant le GPS afficher notre itinéraire après avoir récupéré la patiente chez elle.

— Oui, c’est cool.

Je n’ai pas l’habitude ces derniers temps de parler en ambulance étant souvent seul sauf au moment des gros accidents où j’ai pris la place d’Allie aux côtés d’Owen.

— Ça va ?

Je fixe Adel pour chercher à comprendre pourquoi elle me demande tout d’un coup ça. Elle ne se préoccupe plus depuis longtemps de mon état mental.

— Je vais bien, pourquoi ?

— Spencer avait l’air livide, lâche-t-elle.

Je ris avant de me tourner au deuxième embranchement devant moi.

— Tu le connais, il angoisse pour rien. Ton retour perturbe son planning et il appréhendait un peu qu’Owen le prenne mal.

Mon argument est bancal, car notre collègue est un nounours au grand cœur qui ne râle jamais. Il est impossible d’avoir peur de ses réactions, néanmoins Adel acquiesce sans chercher plus loin les explications. A-t-elle été briefée par monsieur parfait ? Pire encore, est-elle de mèche ?

Je suis conscient que cette solution est horrible à imaginer malgré cela, je sais qu’elle a réfléchi à porter plainte contre la 21 pour la mort de Rick et son état. Même si elle n’aurait probablement pas gagné, j’ai appris qu’elle y avait tout de même pensé. À l’époque, Owen m’avait dit que ce n’était que la douleur qui avait parlé, mais je commence à en douter. De plus, elle n’adresse plus la parole à Marianne ce qui a tendance à me mettre la puce à l’oreille. De mon côté, contre toute attente je me suis rapprochée de la défunte de mon collègue. C’est une femme censée, posée et qui mérite de rencontrer un homme bien qui l’aime pour ce qu’elle est.

Je suis en pleine réflexion sur ça quand Adel s’éclaircit la gorge pour parler.

Décidément, elle a besoin de s’épancher, pensé-je en essayant de ne pas être trop suspicieux à chacun de ses faits et gestes.

— Je… On est cool, non ?

Je ne comprends pas bien sa question et mon silence lui fait savoir qu’elle devrait la reformuler si elle espère une réponse de ma part.

— Je veux dire, on n’est pas en froid, non ? On s’est peu parlé depuis la mort de Rick.

Je serre la mâchoire, ne souhaitant pas réagir du tac au tac. Réfléchir, poser mes mots et penser que Speedy compte sur moi pour garder de bons rapports, pour en apprendre plus sur Brad et son rôle dans ce merdier.

— Ça va oui. On ne se parlait que très peu déjà quand tu étais… avec Rick.

J’ai hésité avec le terme à mettre sur leur relation. Cela n’a jamais été vraiment officiel même si nous l’avions tous remarqué. Du jour au lendemain, l’un et l’autre ont changé et nous avons su.

— C’est vrai, mais nous n’avions aucun souci tous les deux et…

Je fixe la route sans sourciller. Si elle a besoin d’avoir cette conversation, je ne compte pas lui faciliter la vie. Elle m’a ignoré pendant des mois et je n’ai pas l’intention de l’aider à se faire pardonner si c’est ce qu’elle cherche. Encore moins de lui trouver des excuses. Elle n’en a pas.

— Je voudrais juste que ça redevienne comme avant.

L’envie de tiquer sur le « avant » est tentante, mais je vois le regard noir de Speedy dans ma tête.

— C’est OK.

Je ne dis rien d’autre et ralentis en arrivant à l’adresse indiquée pour récupérer notre patiente.

— Tu peux conduire ?

— Oui.

La réponse d’Adel m’enchante et je la préviens qu’elle fera l’aller. J’ai besoin d’envoyer un message à Speedy et ne pouvant plus lui faire confiance, je ne peux le faire devant elle.

— Ça me va.

Adel me paraît compréhensive. Elle veut peut-être simplement avoir de meilleurs rapports avec moi. Cette solution me semble suspecte, mais la vie est parfois surprenante. Je décide d’aller chercher la patiente seul. Quand je sonne à l’interphone en me présentant, je suis étonnée de l’entendre aussi clairement. Elle n’a pas l’air mal et elle me propose de sortir tout de suite pour ne pas m’obliger à monter.

— Vous êtes sûre ?

Elle confirme et insiste même. J’attends comme un idiot dans le hall et vois une personne pimpante descendre les marches de l’escalier une à une. Je la salue et m’appuie contre le mur jusqu’à l’arrivée de ma patiente quand la femme en question s’arrête à ma hauteur. Elle mesure un peu plus d’un mètre soixante-dix et ses longs cheveux blonds claquent à chacun de ses mouvements énergiques.

— Vous ne venez pas ? Ça risque d’être moins pratique, sourit-elle.

— Vous êtes Hélèna Pirh ?

— En chair et en os, dit-elle en me tendant une main.

Je suis étonné et la suis dehors sans comprendre en quoi cette femme n’était pas capable de prendre la route pour des examens qui doivent être plutôt bénins. Elle semble en meilleure forme que la plupart des employés de la 21 en ce moment.

— J’ai l’air de vous étonner, dit-elle quand j’ouvre les deux portes à battant.

— J’utilise rarement une ambulance pour quelqu’un de pimpant et valide. Vous auriez dû demander un VSL.

— Si vous saviez. Hier, je ne savais pas encore si je pourrais me lever et répondre à l’interphone quand vous arriveriez.

Elle dit ça d’un air si détaché que je ne peux affirmer si c’est sur le ton de l’humour ou si c’est la vérité. Mais ce que je sais, c’est qu’en étant ambulancier, j’ai vu des patients ravagés par des maladies invisibles et des états changer très rapidement.

— Vous devez être dans un bon jour alors, souris-je.

— Dans une bonne heure pour le moment. Il ne faut jamais trop s’emballer avec ça…

Elle désigne d’un mouvement large de la main son corps avant de grimper sur le brancard et s’allonger. Je l’aide à terminer de s’installer et préviens Adel qu’on peut y aller.

— C’est bon.

Elle démarre juste après et je pose ma tête contre l’appuie-tête de mon siège quand je sens les yeux de ma patiente sur moi. Je les rouvre pour lui sourire et comprendre pourquoi elle me fixe ainsi.

— Vous semblez porter une grande partie des malheurs du monde sur vous, fait-elle remarquer.

Je souris avant de fermer la porte entre Adel et nous.

— Pourquoi pensez-vous ça ?

— Vos épaules, commence-t-elle. Elles sont trop basses, votre regard, votre teint…

Sa liste ne s’arrête pas et je constate que j’ai l’air plutôt pitoyable aux yeux d’une inconnue.

— Ce n’est pas une très belle image que vous avez de moi, ris-je.

— Parfois, on dégage la vérité, souvent non. Quand vous m’avez vue, qu’avez-vous pensé ?

— Je…

— Que je n’étais pas malade, que j’allais même superbement bien. Il se peut que vous ayez un instant envié ma joie de vivre…

Je ne dis rien, car c’est exactement le cas. Je n’ai pas imaginé un instant que cette femme puisse ne pas aller bien. En tout cas, pas moins que moi. Est-ce horrible ? Sans doute quand on est dans sa condition.

— Je ne vous en veux pas, j’ai rencontré la même réaction à mon travail. On a cru que je perdais pied et que je me trouvais des excuses. C’est peut-être proche de la vérité, mon corps essayait de me parler et j’ai eu l’obligation de l’écouter pour comprendre qu’il y avait un problème.

— Vous n’êtes pas bien depuis quand ?

— Officiellement, sept mois. Officieusement, je dirais plusieurs années. J’ai pris sur moi, j’ai cru que c’était le surmenage.

— Et les médecins ?

— Je n’y allais pas. Et de toute façon même aujourd’hui, ils n’ont aucune idée de ce que je peux bien avoir. Certains penchent pour la neuro… d’autres une maladie orpheline… Je vogue d’une possibilité à l’autre sans avoir de réponses. Certains matins, je regrette d’avoir parlé de mon état et mes douleurs. Si je ne l’avais pas fait, des jours comme aujourd’hui je serais dans mon labo… j’évoluerais au lieu de stagner.

Elle s’exprime d’une façon si passionnée que j’en oublie les soucis de la station. Elle a l’air de vouloir se confier et c’est aussi mon rôle d’être là pour l’écouter.

— Que faites-vous dans la vie ?

— Avant de devenir un rat de laboratoire, j’étais de l’autre côté du bocal, dit-elle.

— Laborantine ?

Je ne connais que mal cette branche de la médecine et elle me reprend bien vite.

— J’étais dans la branche technologique plutôt. Je suis ingénieure informatique et je travaillais avec des médecins reconnus qui tentent d’arrêter des maladies comme Parkinson sans traumatiser des animaux innocents. On essaie de passer par les ordinateurs au lieu de tester sur des bêtes qui n’ont rien demandé.

— C’est une bonne chose.

Je me souviens d’Angèle. C’était une de mes collègues infirmières qui détestaient donner certains médicaments, car elle connaissait les pratiques des laboratoires les fournissant.

— Tu ne te rends pas compte à quel point on fait souffrir des êtres vivants pour ça ! Une gélule blanche qui ne fait aucun miracle et voilà qu’on est prêt à torturer des animaux. Les effets secondaires qu’on constate sur les humains, eux, ils ont eu bien pire, car les doses n’étaient pas adaptées. Ils meurent au nom de la science et l’homme se trouve toujours aussi important et fort. C’est ignoble.

Son laïus avait attiré bon nombre de collègues et de patients. La femme de la chambre 053 n’avait même pas voulu avaler ses médicaments à cause de ça, nous avions dû ruser pour le faire et Angèle avait été convoquée par la direction pour éviter de tels discours dans l’avenir. Elle avait été écœurée et à l’heure actuelle, elle est devenue infirmière à domicile pour continuer à revendiquer haut et fort ses positions.

— Vous souriez, pourquoi ?

La question de la patiente me fait sursauter :

— Pardon, dis-je précipitamment ayant peur de l’avoir blessée.

— Ce n’est rien.

— Je pensais juste à une ancienne collègue qui haïssait les tests sur les animaux.

— Elle a bien raison. Vous n’êtes pas pour ?

— Non… Simplement j’ai… ils ont bien aidé mon fils un jour, dis-je à demi-mot sans vouloir vraiment aborder le sujet.

Elle pose une de ses mains sur les miennes et me fait un petit sourire compréhensif.

— Ce n’est pas facile d’accepter de perdre une partie de ses avantages contre le bonheur d’une autre partie. Je sais ce que c’est, j’ai encore de la difficulté à admettre qu’une autre personne aura la chance de travailler sur mes travaux et que je ne dois pas m’acharner.

Je ne compare pas son état au mien, mais je la laisse parler.

— Vous savez, c’est compliqué d’abandonner la seule raison de notre existence. Je suis née pour faire des recherches et non pas pour attendre des diagnostics qui ne viennent pas.

— Ce n’est jamais simple d’accepter ne plus avoir la même vie du jour au lendemain, acquiescé-je.

— Pourquoi ai-je l’impression que vous avez pourtant presque réussi ?

— Comment ça ? Vous disiez que je portais la moitié de la misère du monde sur les épaules.

Je suis un peu brusque dans ma réponse et elle sourit en enlevant sa main et se recouchant bien sur le brancard.

— Vous avez l’air d’être préoccupé par des problèmes récents… ce que vous avez dû abandonner me paraît plus ancien, n’est-ce pas ?

Je ne dis rien, préférant laisser mes souvenirs prendre le pas sur ma réponse…

CHAPITRE 4

2002 - Seattle - Avril

Le mois d’avril est clément avec nous et je ne porte qu’une simple chemise. J’ai mis les vêtements adaptés à la situation.

J’avance vers le podium installé pour l’occasion. Ils ont fait les choses bien et mon maître de stage me regarde avec un petit sourire. La promotion post attentat du 11 septembre est complète. Nous avons tous besoin de nous sentir utiles quand le pays est paralysé par la peur d’une nouvelle bombe. Nous avons tous un proche, un ami ou un collègue qui a perdu dans ce terrible jour de septembre. Notre seul moyen de réagir, c’est de se battre.

— Tout va bien ?

Ma compagne me souffle ça dans l’oreille alors que je ne suis toujours pas parvenu à sortir de ma cérémonie de remise de diplôme. D’ailleurs, ce petit parchemin, je m’y accroche comme si ce n’était pas réel.

— Tu as réussi, faut fêter ça et ne plus avoir cette tête d’enterrement !

Elle rajoute ça tandis que les autres de ma promotion arrivent vers nous. Elle a raison. Je dois arrêter de fouiller l’assemblée en essayant d’entrevoir mon père ou ma mère. Ils ne comprennent pas pourquoi je ne suis pas les traces qu’ils ont laissées pour moi. À la place, je préfère vouer ma vie aux autres et ça, ils ne l’admettent tout simplement pas. Ma compagne, si. Nous sommes ensemble depuis 4 ans et nous allons nous marier avant que le petit homme qui lui fait rebondir le ventre depuis quelques semaines arrive pour nous combler de bonheur. Je l’embrasse tendrement et remercie le ciel de m’offrir ça.

— Alors Nick, prêt à sauver tout le monde ?

J’acquiesce face à Peter et Nory. Eux aussi sont ici suite au 11 septembre. Ils souhaitaient être actifs et aider notre société. C’est ça notre pays, décider de se battre au lieu de tomber dans la haine, offrir du beau dans ces temps difficiles.

— J’ai un petit homme à surveiller avant !

Je pose ma paume sur le ventre de ma compagne et ils accueillent ce mouvement avec des cris de joie. Je n’en avais encore jamais parlé publiquement et ils nous serrent dans leurs bras, heureux. C’est beau de partager avec d’autres ce bonheur que nous n’avions pas espéré aussi tôt. Pas que nous ne le voulions pas, mais plutôt pour la santé de ma future femme. Elle s’est battue et a vite gagné contre la maternité. C’est une victoire encore plus belle sachant que je viens d’obtenir mon diplôme.

— C’est merveilleux !

— Mais tu ne vas pas pouvoir fêter ça en mai, s’indigne Peter.

Nous rigolons tous et je lui offre une tape dans l’épaule. Dans un mois, nous nous marions. Le deuxième jour le plus beau après l’annonce de mon futur fils. J’ai déjà hâte de pouvoir l’appeler « ma femme » et de serrer dans quelques semaines le fruit de notre amour.

L’avenir est radieux.

2002 - Victoria - MAI

Je fixe mon reflet. Les joues bien rebondies, la peau lumineuse et les traits convaincus, je suis prêt à dire oui. J’ai d’ailleurs répété un milliard de fois la fameuse phrase pour ne pas bégayer. J’ai envie que chaque chose soit parfaite et qu’elle se dise que notre vie sera à l’image de cette fête. J’ai les papillons dans le ventre comme la première fois que je l’ai vue et j’essaie d’oublier les personnes absentes aujourd’hui. Il y a nos amis, des collègues et c’est ce qui compte. Le reste n’est qu’un détail. Nous en rigolerons un jour entouré de nos enfants. Je souris. Mon fils qui grandit chaque jour en elle me rend si heureux déjà.

Je me frotte les mains pour éviter de les avoir moites et inspire. Peter glisse la tête à travers la porte et m’indique que c’est le moment.

— Le grand saut, mon pote !

Il est aussi excité que moi. Je suis le premier à me marier, à passer la bague au doigt, à m’enchaîner à une autre âme…

J’ai hâte et peur à la fois. Je redoute de n’être pas à la hauteur de ce qu’elle attend, de rater, de…

Les doutes qui s’immiscent en moi ne sont que les reflets de paroles que j’ai souvent entendues petit. Je m’interdis d’y penser ce soir et j’inspire profondément. Aujourd’hui, ce n’est pas une transaction, mais une évidence. Je n’ai rien à perdre tout à gagner et je le sais. La femme au bout de cette allée est incroyable. Elle remplit mon cœur de bonheur et mon avenir d’étoiles. Je n’ai jamais eu aucun doute sur mes souhaits envers elle et c’est ce qui compte aujourd’hui. Demain est un autre jour.

2002 - Seattle - Juillet

— C’est votre époux ?

— Ouiiiii !

Le cri du cœur qui sort de ma femme me laisse pantois et je ne sais plus si je veux entrer dans la salle ou partir en courant.

— Monsieur, c’est le moment d’être courageux. Pour elle.

— Courageux de quoi ! C’est qui qui accouche là ?

Elle hurle une nouvelle fois et cela me tétanise.

— C’est la douleur, la pression… Vous allez recevoir les insultes des dernières années enfouies, c’est une étape à passer, mais vous en sortirez plus grand, explique une des sages-femmes en me prenant un siège pour me mettre à côté de ma femme déjà en travail.

J’étais en plein entretien d’embauche quand l’hôpital m’a appelé. Quelle étrange sensation d’annoncer à un patron d’ambulance que son épouse vient justement d’être transportée en urgence et que je dois y aller sans attendre.

— C’est très bien. Quand on vous dit de pousser, vous le faites.

— Un… Deux... Trois.

Le ventre de ma femme se resserre et se décontracte après la poussée. Elle pleure, crie, m’arrache la main et continue d’être forte pour notre fils. Une fois, deux fois… Je ne sais pas combien de temps cela dure et j’ai l’impression à plusieurs reprises d’être sur le point de perdre connaissance, mais je me retiens, pour eux. Je n’ai pas le droit de flancher et quand ils le sortent enfin, des larmes de joies et de soulagement s’écoulent sur mon visage. Sauf que cela ne dure pas longtemps. La sage-femme ne pose qu’une fraction de seconde mon fils sur ma femme avant de le reprendre et l’emmener dans une pièce jouxtant la nôtre.

L’attente est longue et le silence pesant. Nous pleurons, interrogeons les soignants sans réponse précise et nos cœurs se fissurent. C’est impossible ce qui arrive, pas à nous.

L’univers nous rappelle alors à quel point le prix du bonheur est éphémère et qu’on ne le comprend qu’après. Je prie tout ce que je peux, j’espère, je souhaite et je pleure. J’ai l’impression que cela dure des heures et pourtant non.

Après un moment, un médecin vient nous rassurer, notre fils est en vie. Néanmoins, il y a un problème. Il respire mal et ils ont besoin de faire des examens supplémentaires. Le soulagement qui a pris place un instant disparaît et l’inquiétude renaît. Ce n’est qu’après l’avoir eu dans les bras, qu’un autre sentiment, l’amour et la dévotion extrême que chaque parent devrait ressentir, nous inonde le cœur.

C’est bon d’avoir ce genre d’émotions car cela ne dure pas. Ils nous le reprennent trop rapidement. On a de nouveau peur. Nos mains s’entrelacent comme si nous allions tomber. L’un et l’autre, nous devenons des ancres prêtes à sombrer profondément. Très profondément.

Durant plusieurs jours, nous passons quelques heures avec lui avant d’être arrachés au bonheur pour retrouver l’angoisse. Le personnel médical est adorable, mais cela n’empêche rien à notre peur grandissante, puis le verdict tombe.

2003 - Seattle - Janvier

— Mon bébé, papa reste ici d’accord. Tu es un grand garçon maintenant. Six mois ça se fête, non ?

Je parle, mais il ne m’entend pas. Je le sais et pourtant, je m’obstine. Derrière la vitre, j’observe son petit lit dans l’immense chambre d’hôpital qui doit l’effrayer. J’ai regardé plusieurs fois ses constantes à notre visite de ce matin et cela m’inquiète. Une soignante arrive et m’entend marmonner des termes médicaux de mémoire.

— Vous êtes infirmier ? s’enquit-elle.

Je relève la tête vers elle, lui sourit et répond :

— Non, ambulancier.