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Il existe sur terre des êtres qui chercheront leurs voies toutes leurs vies ; lui, il a trouvé la sienne.
Das E-Book Sur la route de l'enfer wird angeboten von BoD - Books on Demand und wurde mit folgenden Begriffen kategorisiert:
Policier,Crime,polar,meurtres en cascade,thriller
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Seitenzahl: 367
Veröffentlichungsjahr: 2024
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À vous lecteurs et lectrices, je dédie ce roman.
Après des années d’errance, je sais qui je suis. J’existe enfin. La réalité est ce qu’elle est.
JANVIER
Semaine 1, 2
Semaine 3
Semaine 4
FÉVRIER
Semaine 1
Semaine 2
Semaine 3
Semaine 4
MARS
Semaine 1, 2, 3
Semaine 4
AVRIL
Semaine 1
Semaine 2
Semaine 3
MAI
Semaine 1, 2
Semaine 3
Semaine 4
JUIN
Semaine 1, 2
Le jour où tout finira
Semaine 3
JUILLET
Semaine 1
Semaine 2
Semaine 3
Le jour où tout a commencé
Hier matin, j’étais là, seul, debout, en admiration devant toi, les pieds rivés au sol dans la plus complète hébétude. Impossible de détacher mon regard. Toi, que j’ai possédée durant des mois, es perdue à jamais. Comment cela a-t-il pu se produire si vite ?
Je te sens encore frémir sous mes doigts avant que tu ne te volatilises, mon papillon de nuit que j’ai laissé être attiré par la lumière. Est-ce que tu t’es brûlé les ailes avant ta capture ? Car tu es bien une captive à mes yeux. Avant, tu vivais libre, tu t’enivrais des parfums qui emplissaient la rue – j’avais laissé la fenêtre ouverte. Aujourd’hui, peux-tu encore respirer avec ces chaînes qui t’entravent ? Ton possesseur t’a enfermée dans une cage dorée. Dis-moi, es-tu satisfaite de ton sort au moins ? Je n’ose prononcer le mot « heureuse » de peur de te déplaire, tu pourrais croire à de l’ironie de ma part ou, pire, à du sarcasme. Ton avenir, est-il plus enviable que le mien maintenant ? La notoriété, comble-t-elle tes désirs ? La voie que j’ai dû emprunter n’est pas la tienne et les regrets m’étouffent lorsque je te contemple. Oppressé, l’air manque. J’ai failli et le désespoir creuse mon âme, un gouffre entre nous jusqu’aux entrailles de ma faiblesse. Cœurs solitaires, nous marchons sur deux routes parallèles dont l’issue n’aura pas de retour vers le point décisif. Me pardonneras-tu ma lâcheté à t’avoir abandonnée au milieu des prédateurs ? Je fustige ma cupidité, j’exsude ma douleur, j’implore ton pardon. Je ne supporte plus la souffrance qui m’étreint par ma faute. Je visionne le film à l’envers. J’avance un bras. J’enfreins les codes. Je marche vers toi, un pas après l’autre, poussé par notre ancienne passion. Je perçois un cri étouffé, une sirène au loin. Quelqu’un me tire vers l’arrière, me refuse le contact, ton contact. On m’empoigne de force, on m’éloigne de toi. La voix devient menaçante ; elle me reproche d’avoir voulu te toucher, moi qui t’aime au-delà du raisonnable. Comment pourrais-je te faire du mal, moi qui vénère ta beauté ? L’été, je te protégeais du soleil ; l’hiver, je t’écartais du poêle dans cette pièce exiguë où nous vivions suite à la malchance – la dégringolade d’un chômeur après la fermeture de l’usine, trop vieux pour l’embauche, ne restait que le diplôme d’une licence catégorie « arts plastiques » à exhumer de la chemise cartonnée dans lequel il était rangé depuis bientôt trente années –, pièce qui doit te paraître ridicule comparée au lieu dans lequel tu évolues aujourd’hui. Je me souviens de ton odeur caractéristique, de la patine flottant entre les quatre murs de notre nid d’amour. Je savais que je te retrouverais dès que j’aurais franchi le seuil de cette mansarde, toi à m’attendre moi, nous deux crevant de désirs, savourant à l’avance les heures exquises que nous allions passer ensemble. Je me rappelle l’instant où je t’ai rencontrée, tapie dans un coin, à même le sol, parmi tout ce fatras accumulé pendant des décennies. Je t’avais soulevée de terre, tu ne pesais rien entre mes bras, ou si peu. Tu t’es alourdie depuis avec cet habit de fête qui t’honore. Il brille autour de toi, il t’illumine par son éclat, et brouille ma vue, ou alors ce sont mes yeux qui s’embuent de larmes à l’orée de mon exil, je ne sais pas, je ne sais plus. Regarde-moi, pauvre hère, j’en suis réduit à donner mon obole pour t’apercevoir quelques heures. Mon aimée, tu es si pure, et ton contour s’estompe avec la lumière faiblissant. Un homme vient me chercher. Je supplie pour rester auprès de toi quelques minutes de plus. Je mendie des secondes supplémentaires. Il me somme de partir. Je dois te quitter ; je t’abandonne une fois de plus. Un pas, puis un autre. Je me retourne afin de te graver dans ma mémoire, et je cours vers la sortie, bousculant les retardataires. Je suis dehors, haletant, la porte du musée se referme. Je n’aurais jamais dû te vendre. Aurais-je le courage de revenir ?
Antony Vuilleminin patientait dans le hall de l’aéroport, costume cravate sous un chaud manteau long noir en laine vierge, chaussé de derbies de la même teinte. Retour de vacances. Délesté de sa valise, assis sur un des sièges mis à la disposition du public devant l’écran affichant les départs, la revue « Beaux-Arts » du mois précédent entre les mains, il lisait un article sans y prêter réellement attention, les pensées divaguantes. Il regrettait d’avoir cédé une fois de plus à la tentation du voyage, tentation qui le culpabilisait dès le retour à la réalité. Il blâmait la vente de cette œuvre lui ayant permis la concrétisation d’un rêve, mais la perte était incommensurable ; il l’avait compris trop tard. Aucun des tableaux accrochés sur les cimaises de sa galerie ne remplacerait celle qui manquait. Il jura en son for intérieur ; l’escapade étrangère serait la dernière, il mettrait un point final au passé familial – l’œuvre était l’héritage de l’aïeule, une croûte rejetée par tous, des insensibles à la beauté des lignes et au fondu des couleurs qui se seraient étripés en apprenant sa côte et l’en auraient dépossédée sur-le-champ.
À l’annonce de l’embarquement de son vol avec la compagnie Turkish Airlines, il referma la revue et la rangea dans une mallette d’un cuir marron glacé reflétant la lumière des néons qu’il avait posée au sol, se leva, et rejoignit le flot de touristes ayant passé le nouvel an dans la ville d’Istanbul. Les formalités d’usage expédiées, tel un automate, il suivit un homme d’apparence sportive avec ses tennis en cuir noir, son jean et son duffle-coat, mais la chevelure blond cendré parsemée de fils blancs trahissait son âge, l’après mai soixante-huit. Son pas cadencé cadrait mal avec une allure qui se voulait décontractée ; cela le fit sourire et atténua sensiblement le chagrin de la perte.
Sous la directive de l’hôtesse de l’air, Vuilleminin avança jusqu’à son siège et, ô surprise, l’inconnu de la file occupait celui à côté du sien. C’était parti pour trois heures quarante de vol jusqu’à Paris sans escale et une arrivée prévue à 18 heures 30, pour trois heures quarante de mutisme au-dessus des nuages, à moins que…
Vuilleminin ouvrit la mallette et sortit la revue par habitude. Il boucla la ceinture de sécurité, s’enfonça dans le siège afin d’amortir l’accélération du décollage à venir et tourna la tête vers son voisin. Ce dernier avait une posture crispée par la panique, les doigts étaient agrippés à la sangle, les phalanges blanchies, et le visage blême appréhendait une catastrophe.
— Vous êtes en sécurité, Monsieur
— John Patterson.
— Antony Vuilleminin. J’ai déjà effectué ce trajet plusieurs fois avec cette compagnie. Premier vol ?
Patterson hocha la tête avec un air apeuré.
— Le baptême de l’air est une épreuve à surmonter pour qui désire se déplacer rapidement sur tous les continents. Rien n’égale la vitesse d’un avion, et si vous parcouriez la planète dans le sens contraire des aiguilles d’une montre avec un supersonique à la performance inégalée, du moins selon la théorie scientifique, vous arriveriez avant d’être parti. Dans la pratique, ce serait plutôt l’inverse. Attente à l’enregistrement, attente à l’embarquement, attente pour que la piste se libère à l’arrivée, attente au poste de frontière, attente à la récupération des bagages sur le tapis roulant. Bienvenue dans un monde où les minutes sont comptées.
— Hum… grommela Patterson.
— Le temps est au beau fixe aujourd’hui. Réjouissons-nous. Terrible situation que d’être pris dans la tourmente. Nous croyons lutter contre la colère de Zeus, ce vent à décorner tous les cocus de la terre, cette pluie diluvienne à remplir les nappes phréatiques en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, mais il n’en est rien. Nous pensons être protégés des intempéries, enfermés dans une carcasse métallique affublée de quatre roues ou de deux ailes, ou vêtus d’une tenue imperméable à pied sous un parapluie ou juché sur une selle, mais c’est une hérésie de par la justesse de l’événement : nous serions rincés de la racine des cheveux jusqu’aux orteils dès que nous aurions quitté notre abri provisoire, dès que nous aurions remisé nos deux-roues sous un auvent, dès que les baleines auraient été vaincues par l’impétueux vent. La nature a ses raisons que notre raison a tendance à ignorer sans vergogne, dit Vuilleminin sur une intonation qu’il souhaitait rassurante.
— « Quand on observe la nature, on y découvre les plaisanteries d’une ironie supérieure : elle a, par exemple, placé les crapauds près des fleurs. »
— Un poète comme compagnon de voyage.
Patterson n’avoua pas l’emprunt de ces belles paroles à Massimilla Doni, citation issue du dictionnaire Larousse oublié par un quidam dans le hall de l’aéroport et récupéré par ses soins dans le but de le feuilleter afin de détourner ses pensées durant l’angoissant vol. L’homme lui plaisait. La simplicité de sa conversation le changeait de ces clients infatués qui payaient rubis sur l’ongle avec leur carte bancaire Gold, état d’esprit calculateur qui les caractérisait.
— La laideur de l’amphibien posée sur un nénuphar, compléta-t-il, nettoyant les verres de sa monture en acier doré de la marque Levi’s.
— Monet aurait pu le peindre.
— Si vous le dites.
— Vous pouvez détacher votre lien. Galeriste, annonça Vuilleminin, offrant une poigne chaleureuse au voyageur.
— Représentant, rubrique vins et spiritueux.
— Votre profession m’intéresse grandement.
— Vernissage ?
— Une réception sans alcool est indigne d’une galerie. Je l’ai appris à mes dépens. Figurez-vous qu’une fois, j’ai organisé un buffet non alcoolisé lors d’une exposition informelle d’un illustre inconnu attaché à ses valeurs « bien-être », évoqua Vuilleminin, mimant avec ses index et majeur les guillemets. Vous voyez le genre.
— Je vois. Un truc du genre « bon pour la santé », répondit Patterson.
— Exactement, et le résultat fut un fiasco, mon seul et unique échec. Je n’ai jamais, jusqu’à ce jour, réitéré cette malheureuse initiative.
— Et votre artiste ?
— Déçu. Il n’a pas compris, et je doute qu’il comprenne un jour qu’une toile a toujours plus de valeur une flûte entre les doigts. Et dans votre métier, des déconvenues ?
— Peu. Je suis habile à devancer les concurrents. Je possède le talent de dénicher le petit viticulteur au travail soigné perpétuant la vinification ancestrale. À celui-ci, je demande l’exclusivité à le représenter durant les trois prochaines années.
— Audacieux.
— Indispensable au lancement de l’affaire. Je prends le risque d’avoir un stock sur les bras, car j’achète toujours une partie du stock confié, cela est compris dans le deal ; il faut bien aider au démarrage et que les clients goûtent, n’est-il pas ?
— Je suis de votre avis.
— Je ne lésine pas sur l’ouverture d’une bouteille quel que soit son prix. La réputation que j’ai forgée au fil des ans se doit de persister, même si, comme dans votre cas, j’essuie un bide.
— Vous pouvez toujours les boire.
— Vous ne savez pas si bien dire. Bien sûr que je les bois lorsque je suis chez moi. Il ne faudrait pas que le vin s’évente. Aucun gaspillage chez Patterson.
— Chez Vuilleminin non plus. J’emporte les restes du buffet à la maison lorsque le vernissage est fini. Que je vous raconte ce qui m’est arrivé un jour. Je ne vous ennuie pas, au moins ? demanda Vuilleminin en rangeant sa revue.
— Pas le moins du monde, vous m’évitez de regarder à travers le hublot.
— Je disais donc…
Trois heures à converser telles deux vieilles connaissances qui se seraient perdues de vue depuis trop longtemps. Du vouvoiement, le tutoiement leur vint de façon naturelle.
Sur le parking de l’aéroport, les deux voyageurs échangèrent leurs cartes de visite avec la promesse de se revoir. Patterson ayant un salon au mois d’avril à Reims, il assura qu’il téléphonerait auparavant.
Les deux voitures empruntèrent la sortie et bifurquèrent, Vuilleminin vers Créteil direction Reims et Patterson vers Sévigny sur Orge direction Chichée ; le coup de klaxon scella le souvenir de la rencontre.
22 heures au clocher de l’église lorsque Patterson traversa le village désert au volant de sa Citroën C3 Air cross à la carrosserie noire au toit blanc. À l’approche de sa rue, il entreprit de ralentir le régime, voulant éviter l’invite de sa voisine, une charmante grand-mère à laquelle il rendait service, qui devenait au fil des mois une sangsue de quatre-vingt-trois ans. Elle avait le don d’envahir son espace vital dans les moments inopportuns ce qui entraînait fatalement une négociation ardue. La « première » enclenchée, il roulait avec la sensation que le moindre gravillon crissant sous les roues allait cogner sur les volets fermés, chassé par les pneumatiques avec la force d’une fronde. Il se gara devant sa modeste demeure, soixante mètres carrés habitables : une cuisine, un salon, une salle à manger, une pièce servant à la fois de chambre d’ami et de bureau, et des toilettes au rez-de-chaussée, à l’étage, une grande chambre et une salle d’eau, plus la cave voûtée accessible dès le hall d’entrée après avoir descendu trois marches, ouvert la porte, encore six marches, et la fraîcheur vous saisissait, idéale pour la conservation du vin. Il prit soin de ne pas claquer la portière après avoir récupéré son bagage sur la banquette arrière, de ne pas faire grincer les gonds du portillon qu’il aurait dû huiler depuis l’été dernier, releva son courrier dans la boîte aux lettres, et pénétra chez lui.
Il se dirigea directement vers la cuisine à l’agencement moderne conçu par le précédent propriétaire : des meubles en bois mélaminé aux poignées inoxydables, un évier taillé dans une pierre, un plan de travail en faux marbre blanc veiné de gris avec son lot de prises sur lesquelles il avait branché une cafetière Nespresso Delonghui, une bouilloire et un autocuiseur, plus loin un four à chaleur tournante et un micro-ondes avaient été encastrés, une plaque de cuisson était reliée à une bouteille de gaz butane cachée sous l’évier, et un imposant frigo congélateur. L’éclairage de la pièce était trop faible à son goût, et nécessitait un remplacement qu’il remettait toujours au lendemain. Il balança son sac de voyage dans un coin, sortit une pizza surgelée et l’enfourna, réglant la cuisson à trente minutes, un temps suffisant pour se doucher, passer un jogging, régler les convecteurs à vingt degrés Celsius au lieu des seize programmés pendant son absence, peu convaincu de l’économie énergétique et pécuniaire, mais il suivait les recommandations gouvernementales présageant des coupures d’électricité pour cause de centrales nucléaires subissant les révisions indispensables à leur maintien.
Revigoré par l’eau brûlante sur son corps, attiré par l’odeur flottant dans la maisonnée, il descendit. Avant de préparer son repas frugal, il récupéra son sac de voyage, tria le linge sale du propre qu’il avait cloisonné par une serviette de toilette non utilisée, et programma le lave-linge durant les heures creuses. Le ding de la minuterie précipita la préparation du plateau télé : une assiette avec la part de pizza aux fruits de mer, un bocal de conserve maison contenant des poires au sirop offert par la voisine avec une cuillère à soupe planté dedans, des couverts, un verre à pied, une serviette jetable, et un tire-bouchon. Il traversa le couloir, posa ledit plateau sur la table basse du salon, une pièce sobre ouverte sur la salle à manger agencée dans un style scandinave aux couleurs neutres et au mobilier en sapin naturel et fonça choisir à la cave une bouteille. Il remonta avec un vin blanc de son ami viticulteur chablaisien, Gilbert Perrat, vendu quatre-vingts euros sur le marché. Ce soir était encore la période des vacances. Puisqu’il restait quatre jours à pouvoir se prélasser, sans éprouver une quelconque culpabilité face au temps productible, il se permettait un extra. Sur cette lancée euphorisante, il sortit de la poche de son pantalon son smartphone de la marque Samsung modèle Galaxy 20 et composa le numéro de Amélie Boujun, dame de petite vertu qu’il fréquentait de façon épisodique. Un rendez-vous fut conclu pour le lendemain au cours de la matinée aux alentours de dix heures. Ce vendredi serait une agréable soirée, tardive, certes, mais savoureuse. Il alluma le téléviseur et zappa avec la télécommande jusqu’à trouver une émission plaisante diffusée sur l’écran plat.
*
Ce matin, la petite fille de Madame Bonacieux, Amélie Boujun, avait pris une décision : visiter le grenier de sa maisonnette, soixante-dix mètres carrés de plain-pied isolée au milieu des prés aux alentours de Epineuil qu’elle avait agencée avec le mobilier de son appartement auxerrois vendu il y avait quatre ans de cela, se composant d’une petite entrée avec à droite la cuisine et à gauche le salon, d’un couloir étroit amenant à la chambre, d’une salle de bains, W.-C et d’une véranda permettant l’accès au jardinet sur l’arrière de l’habitation. Là-haut gisait l’héritage de la grand-mère que les déménageurs avaient monté en son absence sous l’œil vigilant d’un homme qu’elle connaissait de longue date auquel elle avait confié cette épreuve qu’elle ne souhaitait pas subir, un service qu’elle avait payé de ses charmes, et qu’elle paierait encore tout à l’heure avant d’y mettre un terme ; elle ne continuerait pas, ad vitam aeternam, l’offrande de son corps gratuitement, il ne fallait quand même pas exagérer, n’importe quel travail méritait un salaire.
Elle s’était levée aux aurores, bousculant l’horaire des tâches prévues durant la journée. La résolution d’aujourd’hui consistait donc à trier, jeter les vieilleries, rassembler les objets dont l’utilisation lui paraîtrait envisageable, et isoler ceux à l’utilité douteuse.
Vêtue, pour la circonstance, d’un tee-shirt à manches longues et d’un vieux pull en coton sous une veste trouée bien qu’elle supputât une chaleur étouffante sous la toiture isolée avec ce soleil digne d’un mois de mai, d’un jean usé jusqu’à la trame, et chaussée d’une paire de baskets usagées, elle tira sur la poignée de la trappe située dans le plafond. Elle déploya l’échelle de meunier et grimpa, inquiète. La vision cauchemardesque d’un animal mort desséché, d’une chauve-souris la tête à l’envers, ou d’un hibou endormi, s’insinua dans son esprit fragilisé, son imagination n’ayant plus aucune limite au scénario. Sur le dernier barreau, elle demeura statufiée devant la poussière accumulée partout avec les mois d’oubli volontaire, et les toiles d’araignées dans les moindres recoins semblaient flotter dans les rayons pénétrant par les fenêtres de toit. Elle frémit rien qu’à l’idée de s’aventurer dans le domaine des arachnides et frissonna d’un froid intérieur.
Courage.
Elle posa les deux pieds sur le plancher et resta immobile. Elle avait sous-estimé l’ampleur de la tâche. Elle ne se souvenait plus du nombre de cartons communiqué par le dévoué Patterson réquisitionné. La quantité à ouvrir, entassée ici depuis des lustres, était impressionnante, et elle réalisa pourquoi elle avait repoussé la besogne tant de fois. Elle ne soupira pas d’aise ; elle évalua l’énergie qu’il faudrait puiser dans ses ressources pour arriver à ses fins. De quoi s’étourdir rien qu’à l’idée.
Courage.
Elle avança un peu avec l’étrange sensation de gravir le Mont Everest, se frayant un passage entre les tas aussi haut que la chaîne de l’Himalaya, et s’arrêta. Elle réfléchit à la meilleure manière de procéder. Considérant qu’il ne serait pas judicieux qu’elle fût piégée dans un labyrinthe d’affaires déballées, elle se dirigea vers le fond des combles, le cutter à la main, tailladant d’un coup sec les réseaux de fils savamment tissés par les pholques et les tégénaires qui, désemparées, abandonnèrent leurs proies, furieuses. Elle se hissa sur la pointe des pieds et attrapa le premier carton du monticule devant elle marqué « vaisselle » au feutre noir, manqua chavirer sous le poids, le posa au sol derrière elle, quelques mètres carrés délimités de surface libre, et coupa le ruban adhésif dans le sens de la longueur.
Du papier journal enrobait des bocaux de conserve en verre sur lesquels les étiquettes précisaient petits pois très fins, asperges vertes, haricots verts extra-fins, dans l’attente d’être remplis par les confitures cuisinées à la maison. Elle renonça à vérifier la totalité du contenant, présageant qu’il n’y aurait rien de différent. Le deuxième, le troisième et le quatrième furent leurs identiques ; elle n’avait pas remarqué la lettre et le chiffre écrits à la suite du mot. Il existait donc un code pour chacun – vaisselle A 1, A 2, jusqu’à A 6 – et Patterson, fort d’une logique implacable liée à son métier, avait demandé aux déménageurs de respecter l’ordre noté par la grand-mère dans un but connu d’elle seule ; une simplification du rangement qu’elle n’élucida pas.
Un rapide calcul s’imposa à ses neurones. Un volume de trente objets environ multiplié par six qu’elle arrondit à deux cents, à vider dans le container à bouteilles, les confitures achetées au supermarché lui convenant à la perfection.
Courage.
Avant de poursuivre, elle examina attentivement les piles et identifia le codage. Livres de L 1 à L 10, et elle plaignit les hommes soulevant et portant ces charges à bras-le-corps, les lombaires fragilisées par l’effort.
Il faudra aménager cet endroit et prévoir un escalier que je commanderai à un menuisier local compétent, acheter un meuble ou deux pour ranger les bouquins que je garderai. Je donnerai les doublons aux amoureux de lecture désuète, de papier jauni imprégné par l’odeur d’ancienneté.
Elle ne toucha pas à la pile et porta son regard sur la suivante. Elle s’étonna d’une nouvelle série « vaisselle » de B 1 à B 4.
Maintenant, l’heure n’était plus à la rigolade, elle naviguait dans le sérieux. Elle ouvrit les quatre cartons et découvrit un rangement méthodique de récipients et d’ustensiles, chaque objet ayant été enveloppé dans une bâche à bulle découpée avec précision, reconnaissant le souci d’économiser l’emballage, ce gain revendiqué par la grand-mère à la moindre occasion. Les assiettes réservées pour le dimanche côtoyaient celles de la semaine, de même pour les verres à pied, à liqueur, et le quelconque à moutarde, cet insignifiant que l’on pouvait casser et qui serait remplacé à peu de frais. Elle poursuivit le déballage et entassa autour d’elle les couverts, les poêles, les casseroles, les plats à gratin et ceux à gâteaux. Elle commença à manquer de place. L’espace vital se rétrécissait au fur et à mesure qu’elle étalait tout ce qui avait pu servir à Madame Bonacieux pour la préparation des repas. Avec cet univers culinaire, elle pourrait inviter quelques proches triés sur le volet au vu de son passé de tapineuse. Elle imagina, aux beaux jours dans le minuscule jardin, une tablée joyeuse fêtant une crémaillère tardive.
Un carton isolé l’intrigua. La lame fendit avec douceur le scotch transparent. Il ne possédait aucune inscription sur les six faces exceptée le mot FRAGILE. Il était « l’unique » comme pour lui signifier qu’il avait été privilégié, celui que l’aïeule avait chéri, qu’elle avait préservé de la maladresse. Elle écarta avec délicatesse les bords. Le passé ressurgit. Elle plongea dans une époque révolue avec la découverte du poste de radio à lampes des années cinquante, la cafetière émaillée d’un bleu tirant sur le vert qui s’assortirait à la perfection avec son intérieur d’un camaïeu bleu, la série de casseroles en porcelaine au cerclage de fer terminé par leurs manches de bois foncé, le moulin à café avec son tiroir et sa boule qu’elle aimait tourner enfant, coincé entre ses cuisses, pour moudre le grain, les assiettes à dessert au pourtour jaune et leurs motifs en relief de raisins et de prunes sur fond blanc, le pichet en céramique et, à l’intérieur de celui-ci, un pot de confitures de fraises rescapé des tartines du goûter comme un clin d’œil aux souvenirs de la cueillette des fruits déposés dans le panier, de l’équeutage, la grand-mère et la petite fille penchées au-dessus de l’évier l’une à côté de l’autre, du lavage à grande eau pour éliminer les poils urticants, de la bassine de cuivre rouge d’un plaisir gourmand.
À genoux, elle contempla le cadeau offert. Des larmes perlèrent à ses paupières. Elle ne l’ouvrirait pas, ne le consommerait pas ; il traînerait en majesté dans le cabinet de curiosité qu’elle décida de créer aussitôt.
Dans sa veste qu’elle plia comme une poche, elle rangea le pot et le serra contre son buste avec un bras droit protecteur. Avec le gauche, elle agrippa la rampe de l’échelle. Elle sentit la semelle sur le premier barreau. Elle descendit.
Elle déposa le pot sur la table ronde et observa les étagères encombrées. Elle se lamenta. Elle aurait voulu le valoriser tel un trophée en attendant de s’être procuré une vitrine, lui trouver l’emplacement idéal, et se mit à arpenter son logis en vain. Le pot était toujours sur la table lorsqu’elle sursauta au timbre de la sonnette. Toute à sa recherche, elle avait oublié son rendez-vous fixé la veille. Elle épousseta son jean. Elle ouvrit la porte d’entrée sur un Patterson sourire aux lèvres, prêt à dégainer son appendice sexuel, et lut sur le visage de l’homme l’image renvoyée d’une souillon.
— Je n’ai pas prêté attention à l’heure. Je fais un brin de toilette et je suis à toi.
— Je te suis. Il y a longtemps que je n’ai pas joui dans l’eau.
Amélie accepta de bonne grâce. Dans la baignoire, dans un lit, ou sur le canapé, elle se moquait éperdument de la manière dont la bagatelle serait expédiée, Patterson étant un piètre amant de cinquante-deux ans qu’elle tirait vers le haut comme sa verge avec des paroles hypocrites vantant les prouesses déficientes, loin de rivaliser avec la performance de Vanier, son habitué de trois fois la semaine à 200 euros la séance, âgé de soixante-dix-huit ans avec lequel, cerise sur le gâteau, elle grimpait au rideau ce qui n’était point négligeable. Seul bémol dans le choix de ce partenaire matinal, la difficulté à éjaculer de Patterson serait amplifiée, l’acte s’éterniserait dans une eau tiède qu’il faudrait réchauffer de façon régulière.
Une heure et dix-huit minutes ! Un calvaire !
La chose avait été accomplie à grand renfort d’obscénité pour stimuler les coups de reins. Et le pire, songea Amélie, c’était la satisfaction qu’il éprouvait après le coït. Il pavoisait devant le lavabo, pauvre paon ridicule s’habillant avec des gestes lents. Elle proposa, étant donné que midi approchait, de partager le frichti mijoté d’hier avec une idée ancrée dans son cerveau.
Piètre cuisinière, Amélie avait incorporé aux oignons rissolés dans le faitout des pilons de poulet fermier, une boîte de tomates pelées entières, une de haricots rouges, une de champignons de Paris émincés, une de poivrons grillés au four coupés en lanières, le tout assaisonné d’épices, de sel et de poivre noir moulu, avait mis le couvercle, et la galère vogua. Le résultat était suffisamment goûteux pour être proposé à celui qui épousait la démarche d’un tombeur dans le couloir devant elle.
— Je te ressers ?
— Si j’avale encore une bouchée, je vais éclater, Amélie. S’il comparait ce menu aux plats industriels réchauffés dans son four à micro-ondes, l’hôtesse assise devant lui était un cordon-bleu.
Patterson roulait des yeux globuleux de myope tel un crapaud bavant devant sa promise.
— Pourrais-tu me rendre un service ? Dieu, qu’il est laid.
— Tout se paye, ma chère.
— Ton tarif sera le mien. Alors, c’est oui ?
— Explique.
— Mon ancienne voisine d’Auxerre, commença-t-elle, attrapant le Haut Médoc 2 016 pour remplir à nouveau le verre de son invité.
— Celle des chats ?
— Oui, celle-là. Elle me harcèle au téléphone pour que je passe la voir, mais je jurerai qu’elle veut que je garde ses satanées bestioles. Avant, je n’avais qu’à sortir de chez moi, pousser la porte d’à côté, leur remplir leurs gamelles et ressortir. Maintenant, elle voudrait que je continue sans comprendre que je ne suis plus aussi disponible qu’avant. Je ne veux plus persévérer dans cette mascarade. J’ai cédé déjà cinq fois, cela suffit.
— L’habitude.
— L’ingratitude de la vieille, je dirais plutôt.
— Et que viens-je faire dans ton histoire ?
— Tu prévois une visite dans ta tournée et tu argumentes les raisons de mon refus.
— Pas si simple. Je suis plus souvent en déplacement vers le Grand Est qu’ici.
— Tu lui racontes que c’est moi qui t’envoie et tu imposes tes conditions, à la Durieux. À quatre-vingt-cinq ans, elle ne participera plus beaucoup aux sorties de son club du troisième âge. Une par an, et je ne suis même pas sûre de ça. À mon avis, elle s’ennuie et c’est l’excuse qu’elle a trouvée pour m’attendrir.
— Trois.
— Trois quoi ?
— Trois mois gratis ; à prendre ou à laisser. Win-win, ma chère.
— N’exagère pas, tu y vas fort sur la négociation.
— Je commence mes tournées. D’abord la Champagne Ardenne et à la fin du mois le Doubs. Février, j’ai deux salons alsaciens et début mars celui du Jura. Fais le compte, cela ne changera pas la fréquence de nos ébats.
— D’accord, mais tu te dépêches d’y aller. Je ne sais plus quelle excuse inventer. Elle m’insupporte maintenant.
— J’irai demain matin. Cette après-midi, j’accompagne la mienne de voisine, aussi très âgée, pour ses courses à Auchan. `
— Combien ?
— 83.
— Merde ! Nous sommes cernés par les vieilles ! Tu parles d’une jeunesse dans nos campagnes !
— Et puisque tu évoques la jeunesse, tu sais ce qui me brancherait ?
— Dis toujours.
— Un plan à trois. Un fantasme jamais assouvi.
— Il faut que je réfléchisse.
— Tu as bien dans ton calepin une de tes copines qui serait d’accord, non ? Du teambuilding ?
— Du quoi ?
— Du travail d’équipe si tu préfères.
— Ah. OK. Mais il faudra caler nos plannings. Ce n’est pas facile, on ne peut pas déplacer les réguliers, et il y a aussi ton emploi du temps à prendre en considération.
— Je t’envoie par texto mes dates ce soir. À toi d’implémenter. Penses-y. ASAP. Bon, il faut que je parte sinon grand-mère Tournier sera sur le pas de sa porte à se lamenter concernant mon retard.
— Non !
— Si !
— L’ingrate !
Amélie referma la porte sur ce client corvéable à merci.
Quelle idée saugrenue l’a traversé lorsqu’il a suggéré un plan à trois ? Je n’aurais jamais dû lui raconter le scandale dans le village de grand-mère. Je croyais qu’il avait oublié depuis l’autre jour. L’idée a tricoté et de fil en aiguille, voilà ce que cela a donné. Il est pareil à ce vieux cochon libidineux de Vanier qui envisage l’impossible parce qu’il a héroïquement des érections contrairement aux personnes de son âge qu’il fréquente. D’habitude, il salive sur ma poitrine généreuse comme un gourmet devant un plat gastronomique et la vue de mes seins suffit au lever des couleurs, mais je ne veux pas le contrarier. Il crache au bassinet sans discuter le lundi, le mercredi et le vendredi de 14 heures à 17 heures 30, jours et horaires indéboulonnables sauf exception, ce qui est rare. Ce cher Monsieur Vanier assurant le paiement de mes factures depuis mon arrivée. Merde ! Je tiens trop à sa bourse. Pourquoi s’imagine-t-il qu’avec deux femmes, il aurait plus de vigueur dans son corps flétri ? Mais je ne veux pas le perdre, ni le rendre jaloux. Je dois trouver une solution à ces deux périlleux problèmes.
Après la vaisselle, elle s’effondra dans le canapé vintage au tissu vieux rose du salon et feuilleta l’album de photographies familiales jusqu’à s’arrêter sur celle de l’aïeule.
« Ne jugez point afin que vous ne soyez point jugés, car on vous jugera du même jugement que vous aurez jugé. » La messe était dite. Ils étaient trois à vivre à l’image d’un couple. Ils étaient trois à s’épanouir sous le même toit, à se vautrer dans la luxure sous les regards offusqués du voisinage à une époque où les femmes préféraient savoir leurs hommes au bordel plutôt que chez une maîtresse attitrée. Eux avaient choisi la liberté sexuelle sans aucune retenue. Ils avaient banni de leur quotidien les tabous et les mensonges. Ils affichaient leur bonheur, bras dessus, bras dessous, elle, coincée entre ses deux hommes, heureuse d’être là, de se sentir protégée par la musculature masculine de ses amants écartant la menace puritaine. Ils vivaient dans une opulence enviée tels des bourgeois, une voiture récente, des vacances au bord de la mer l’été, à la montagne l’hiver ; trois salaires à la maison et pas d’enfant à charge, il y avait de quoi nourrir l’écureuil chaque mois, car les mauvaises langues supputaient trois livrets A de la Caisse d’Épargne pleins et le B déjà en route ; et c’était assurément ce qui dérangeait le plus dans ce village où les familles peinaient à manger grassement.
Elle referma l’album. Vanier contribuait lui aussi à alimenter son bas de laine. Après un LDD et un LEP fournis, le livret A atteindrait bientôt le plafond. Elle se leva, marcha jusqu’à son bureau, une simple table à deux tiroirs peinte en bleu turquoise sur laquelle il y avait un ordinateur portable, une imprimante, un pot à crayons et divers papiers. Elle ouvrit le tiroir de droite et s’empara d’un calepin.
*
Madame Maryse Durieux, assise dans son fauteuil relaxant dans sa salle à manger désuète, avait la pensée nostalgique, ce dimanche, pendant qu’elle écoutait la messe sur son téléviseur aussi vieux qu’elle, un authentique poste des années quatre-vingt à tube cathodique.
Dans le bus, il avait été difficile d’obtenir le silence à moins d’avoir des écouteurs enfoncés jusqu’aux tympans ou des bouchons d’oreilles ; elle avait repéré quelques personnes avisées du club arborant les « antibruit » un livre entre les mains. Il y avait eu le sans-gêne accaparant un malheureux compagnon de route avec son verbiage, faisant aussi profiter les voyageurs de leur conversation. Il y avait eu les accros à la tablette et au smartphone, isolés dans leur bulle, pianotant sur leurs écrans et s’exclamant à chaque faute commise au cours d’une partie de leur jeu favori. Il y avait eu les besogneux qui, à peine le postérieur affleurant le siège, avaient ouvert leur ordinateur portable et commencé à taper sur leur clavier, des « clic-clic-clic » à supporter jusqu’à l’arrivée. Il y avait eu la mère de famille réprimandant sa marmaille, excusant les chamailleries des grands et s’évertuant à sécher les pleurs du dernier né. Et parmi cette agitation, il y avait eu les rêveurs contemplant le paysage à travers la vitre et l’étranger perdu dans cet univers cosmopolite dont il ne comprenait pas la langue et se demandait pourquoi il avait opté pour la visite. Durant le trajet, elle avait donc eu le loisir d’étudier ce microcosme sociétal.
Les trois cloches avaient sonné le recueillement dans le jardin magnifié par les essences variées au travers desquelles les rayons solaires diffusaient une clarté en demi-teinte. Ils perçaient le feuillage, se posaient avec délicatesse sur les reliefs des instruments en bronze ; ils épousaient leurs volumes. Fugacité immortalisée par un regard attentif. Les vibrations métalliques avaient guidé les paroissiens vers les formes pyramidales et circulaires renvoyant à l’universalité, à la beauté céleste. Elles préparaient à l’embarquement du grand vaisseau blanc consacré. Un sanctuaire divin. La blancheur des murs crépis s’accordait à la simplicité de l’édifice. Elle était venue apaiser son âme, l’épancher dans la prière, agenouillée sur le banc de bois rappelant La Croix nue derrière l’autel, la lueur diffusée par les cierges accompagnant celle des vitraux encastrés dans les ouvertures comme autant de meurtrières de Vie, un passage entre l’Homme, la Spiritualité, et le Dieu des chrétiens. Dissimulée dans sa niche, la Vierge veillait sur les pèlerins implorant sa clémence. À travers la méditation, Marie leur offrait un Amour incommensurable, miséricordieux, et les emportait naviguer sur un océan de joie. Elle avait quitté La Chapelle de Ronchamp sereine.
Cinq chats partageaient son quotidien : le vieux Boswell, un mâle aux poils gris et blanc qui sauta sur les genoux de sa maîtresse avec l’envie d’être caressé, et la belle Chipie, une femelle à la robe tigrée au tempérament espiègle l’épiant sous le buffet, attendait le moment opportun pour le déloger, le dormeur KaoKung, un persan au pelage immaculé roulé en boule dans le panier qu’il s’était approprié sous les prunelles furieuses des autres félins, Hodge, le dernier recueilli, un chaton mâle roux se léchant consciencieusement la patte sous la fenêtre, et Noiraude, une chatte toute noire mangeant dans la cuisine.
L’appel de l’interphone fit sursauter Boswell. Il planta ses griffes dans le gilet de laine. Je n’attends personne. Qui cela peut-il être ?
Elle posa le chat par terre et s’achemina vers la porte d’entrée.
— Oui ? questionna-t-elle, l’index droit appuyé sur le bouton.
— Bonjour, êtes-vous Madame Durieux ?
— Oui. C’est à quel sujet ?
— Je viens de la part de votre ancienne voisine, Madame Boujun.
— Amélie ?
— Exact.
— Je vous ouvre. 3e étage.
Elle attendit le visiteur, la porte entrebâillée tirant sur la chaîne de sécurité.
John Patterson sortit de l’ascenseur avec un air désinvolte. L’appartement était face à lui.
— Re-bonjour, puis-je entrer ?
— Je ne vous connais pas. Le ton était revêche.
— Normal, et je m’attendais à votre réponse. Je vais appeler notre amie commune afin de vous rassurer. Il composa le numéro et tendit son téléphone portable qu’elle lui arracha des doigts. Une vieille complètement givrée. Pas étonnant qu’Amélie veuille se débarrasser d’elle.
— Allo ! Amélie !
Et elle postillonne sur mon Samsung en gueulant, cette folle !
— C’est bon. Elle lui rendit son bien.
Il le récupéra avec un Kleenex. Dégueu. À désinfecter à la maison. Ça pue la pisse de chats ici. Comment la vieille peut-elle respirer avec une odeur pareille ?
— Suivez-moi.
Ne t’inquiète pas, la vieille, je ne m’attarderai pas dans ta piaule. Il accorda son pas à celui de Durieux, les cinq chats dans leur sillage. Il écarquilla les yeux devant la décoration de la salle à manger : un temple dédié aux félins ; ils étaient présents sur les murs et sur les meubles : des bibelots, des livres, des reproductions encadrées, des canevas, des herbes à chat dans des pots, plusieurs grattoirs, etc., etc., de quoi tomber raide d’apoplexie.
— Amélie m’avait précisé que vous affectionniez les chats. Elle gardait les vôtres de temps en temps, mais elle ne peut plus maintenant. Vous le comprenez, n’est-ce pas ? Elle vit trop éloignée de chez vous. Même les pantoufles ont des têtes de chat comme pour les gosses !
— Ne restez pas debout. Assoyez-vous sur une chaise, ordonna-t-elle depuis son fauteuil, baissant le son de la messe avec la télécommande.
Il repéra celle qui lui parut être la moins recouverte de poils.
— C’est ce qu’elle a affirmé la dernière fois qu’elle m’a dépannée. Je ne peux pas les confier à n’importe qui, geignit-elle.
— Si vous promettez de laisser tranquille Amélie, dorénavant, je m’occuperai d’eux.
— Vous feriez cela ?
— Je ne serai pas ici à vous le suggérer. J’ai toujours eu des chats enfants. Que de mensonges dits en ces lieux, ma bonne vieille.
— Oh !
— Aujourd’hui, non, les vôtres compenseront ce manque, et mon métier me permet d’adapter mon emploi du temps.
— Lequel exercez-vous ?
— Je suis représentant.
— C’est pratique.
— Oui, mais je dois prévoir, question d’organisation. Tenez, voici ma carte. Téléphonez-moi lorsque vous aurez besoin.
— Vous êtes si aimable, Monsieur Patterson. Même mes enfants ne se déplaceraient pas pour eux.
— Combien avez-vous d’enfants ?
— Deux qui attendent que je meure pour toucher l’héritage. Je ne les vois jamais, alors je me console avec mes petits chenapans.
— Je comprends. Tes héritiers n’ont pas tort. Je demanderai à Amélie de m’expliquer comment elle procédait.
— Elle connaît bien leurs habitudes et où je range tout ce dont ils ont besoin ; elle vous dira. Walter Scott écrivait : « les chats sont une espèce mystérieuse. Il passe dans leur esprit plus de choses que nous ne pouvons l’imaginer. » Vous vous en rendrez compte.
Elle appuya sur la télécommande qu’elle avait gardée entre ses phalanges noueuses. Un chant solennel emplit la pièce.
— Je dois vous quitter. Le dimanche, je rends visite à ma mère. Et soulever des haltères à la salle de sport.
— Il ne faut pas la faire attendre ; une mère est précieuse.
Clopin-clopant, elle atteignit l’entrée et lui secoua la main tendue chaleureusement.
Dès qu’il eut rejoint sa voiture, il téléphona à Amélie.
— Le problème est réglé. Garde ta soirée. J’arrive. La vieille a gobé tout ce que je lui ai raconté. Allez rendre visite à ma salope de mère au cimetière, tu parles comme je vais y aller. Elle peut croupir dans son cercueil, bouffée par les vers, cette orpheline égoïste qui a cocufié mon père pendant qu’il bossait dur la nuit pour ramener le fric qu’elle dépensait avec ses amants. Brûle dans les enfers, salope ! Semaine 2
Dès qu’il avait eu le verre entre les doigts, l’avait incliné lentement vers la droite puis vers la gauche, les larmes coulant doucement le long des parois, avait humé le parfum du raisin ayant mûri sur les coteaux ensoleillés et sentit les saveurs explosées dans sa bouche, il avait su qu’il consacrerait sa vie à explorer les cépages et à goûter le nectar béni des dieux jusqu’à être rassasié de lui.
Patterson fêtait ce jour-là ses quinze ans et la fin de son adolescence. « Tu es un homme aujourd’hui. Tu dois apprendre pour apprécier pleinement. » Les paroles prononcées par son père sommelier avec tout le sérieux d’un maître envers l’élève avaient porté ses fruits ; il avait marché sur les traces paternelles. Perfectionniste, après l’école de sommellerie à Dijon, il avait ajouté à ses acquis un diplôme d’œnologie, puis dévié sa route vers les études commerciales. Il avait refusé, malgré le désaccord du géniteur, les horaires contraignants de la restauration et ceux de la viticulture ; il aimait trop son indépendance pour aliéner sa liberté professionnelle et se réjouissait chaque jour d’avoir choisi la voie du négociant en vins, un chemin parsemé de rencontres où l’amitié était synonyme de beuverie « millésimée ».
Ce lundi ne dérogea pas à la règle de la nouvelle année. Il commença ses visites par Gilbert Perrat.
L’homme en salopette verte et bottes caoutchoutées s’affairait devant son établi dans une grange baptisée ATELIER. D’un œil de connaisseur, il vérifiait les chaufferettes et plaçait à l’intérieur de ces dernières un bloc de paraffine, lutte annuelle entre l’impitoyable gel et les fragiles bourgeons. David contre Goliath, la mythologie réappropriée. Il les alignait ensuite sur les étagères se situant sur sa gauche avec un geste mécanique. Elles étaient enfin prêtes à être positionnées à flanc de coteau au niveau des ceps, protégeant ainsi le chardonnay dont l’acidité élevée s’harmonisait avec la sensation de minéral et de pierre dégagée. Au bruit des pneus sur les gravillons de la cour, il tourna le buste.
— Hé ! Regardez qui vient échouer sur mon domaine !
— Ton meilleur défenseur !
— Tu ne sais pas si bien dire, l’ami ! Et la Turquie, comment c’était ?
— Très bien. Beau temps.
— Qu’as-tu visité à Istanbul ?
— Les classiques touristiques : le palais Topkapi, la basilique Sainte Sophie, la mosquée bleue, la tour Galata, sans oublier un tour au Grand Bazar.
— Il paraît qu’il est immense.
— Limite anxiogène avec toutes ces odeurs mélangées qui te provoquent la migraine, cette foule permanente, ces rues où tu risques de te perdre si tu rates le croisement du quartier où tu as démarré ton circuit de visiteur non-initié, ces vendeurs de thé qui circulent partout où tu vas avec leur plateau et leurs verres remplis manquant chavirer à chaque instant, ces nombreuses boutiques. Figure-toi que tu trouves de tout : de la bouffe, des fringues, du cuir, de l’or et des diamants, de la vaisselle, et je n’ai pas vu le quart des choses proposées.
— Tu t’es laissé tenter par un achat ?
