Tel père, telle fille - John Ray - E-Book

Tel père, telle fille E-Book

John Ray

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Beschreibung

Erica, la fille de Marc Deauville, devient inspectrice de police et se retrouve plongée dans une enquête qui semble, au départ, d’une banalité inquiétante. Mais très vite, elle découvre des liens mystérieux entre cette affaire et une série d’incidents apparemment sans rapport. À mesure que son équipe explore les pistes, des ramifications inattendues émergent, s’étendant au-delà des frontières nationales. Il semble que des forces occultes, liées au crime organisé, manipulent le cours des événements pour déstabiliser la démocratie et influencer les élections à travers l’Union européenne. Un complot invisible, bien plus vaste et dangereux, semble se tordre dans l’ombre, attendant d’être révélé.

À PROPOS DE L'AUTEUR

D’origine britannique, John Ray a toujours nourri sa passion pour la lecture et l’écriture à la fois en français et en anglais. Désireux de partager son univers, il a créé la série Les enquêtes de Marc Deauville, où il tisse une intrigue captivante au cœur d’une ville imaginaire, riche en détails et en mystères.

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Seitenzahl: 493

Veröffentlichungsjahr: 2025

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John Ray

Tel père, telle fille

Une enquête de Marc et Erica Deauville

Roman

© Lys Bleu Éditions – John Ray

ISBN : 979-10-422-9011-5

Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Du même auteur

– Les labyrinthes de l’oubli, Le Lys Bleu Éditions, février 2020 ;

– Carrefour des vices, Le Lys Bleu Éditions, septembre 2020 ;

– Les ravisseurs d’âmes, Le Lys Bleu Éditions, décembre 2020 ;

– Les paradis perdus, Le Lys Bleu Éditions, mars 2021 ;

– La femme écartelée, Le Lys Bleu Éditions, janvier 2022 ;

– Le retour de l’enfant prodigue, Le Lys Bleu Éditions, août 2023 ;

– La collection, Le Lys Bleu Éditions, août 2024.

Chapitre 1

Brignoles, lundi 7 août 2028

J’ai été tiré de mon sommeil par un cauchemar. J’ai retrouvé en rêve les deux hommes qui ont attenté à ma vie. Le premier était un fermier qui avait, entre autres crimes, kidnappé et séquestré une femme et avait eu l’intention de me tuer, en même temps que ma fille et mon épouse. L’autre était un tueur en série qui s’était établi dans notre ville et profitait de son expertise en informatique pour attirer ses victimes. Il était prêt à assassiner une de mes inspectrices pour m’attirer dans ses filets. Je n’ai jamais su s’il avait pris des risques disproportionnés pour se « suicider par la police », mais, avec l’aide de mes inspecteurs, j’ai pu mettre fin à une saga qui avait semé la mort sur deux continents.

Vous avez deviné que je suis policier. Je m’appelle Marc Deauville et je dirige un des deux commissariats de la ville de Maurigny. Cette dernière est située à la frontière entre la Belgique et la France, non loin du Luxembourg. La ville avait connu une période dorée, à l’apogée de l’industrie sidérurgique. Après une longue somnolence économique, elle avait réussi à se réinventer en pôle de technologies innovantes. Une politique de taxation avantageuse avait attiré des multinationales et des start-ups vers les deux technopôles de la ville. Les 90 000 habitants de Maurigny connaissent à présent une prospérité qui fait de nous des privilégiés dans une Europe qui subit une concurrence effrénée de la part de la République Populaire. Notre situation géographique sur un des axes entre Rotterdam et Marseille peut créer des conflits avec la mafia de la drogue, mais, cela, c’est une autre histoire.

Il est à présent six heures du matin et je suis persuadé que tous les invités dorment encore à poings fermés. J’enfile un short et une chemise hawaïenne pour passer à la salle de bain. Après m’être déshabillé, j’ai le temps de jeter un bref coup d’œil dans le miroir. À 53 ans, je pense avoir encore de beaux restes. Je mesure 1 m 75 et je pèse 70 kg, si j’en crois la balance que je viens d’interroger. La fréquentation de salles de sport me permet de garder un ventre suffisamment plat et une tonicité musculaire acceptable. J’ai les cheveux blonds, sérieusement grisonnants et qui commencent à prendre congé au sommet de mon crâne. Après une courte toilette, je descends en sandales. Tout est calme et il me semble même entendre un discret ronflement qui émane d’une des chambres du rez-de-chaussée. La coupable est probablement Erica, ma fille. Elle prétend ne pas ronfler, mais comment le saurait-elle ? Je devrais l’enregistrer pour le lui prouver et pour la faire mousser.

Je sors sans bruit sur la terrasse du logement que j’ai loué pour trois semaines. Nous entamons avec nos invités la deuxième semaine de location. La lumière m’agresse les rétines et me rappelle que je devrais porter mes verres teintés.

Il est à peine 7 h 30 et il fait déjà une chaleur étouffante. Les cigales s’en donnent à cœur joie, les parfums de lavande me parviennent d’un champ à quelques centaines de mètres de là et je suis abrité du soleil levant par des pins d’Alep. Je vois défiler quelques nuages paresseux qui ne risquent pas d’apporter une pluie qui serait pourtant la bienvenue. Je m’assieds dans un fauteuil sur la terrasse, devant la longue table qui nous servira au petit-déjeuner. Je n’ai pas encore le courage de la dresser. J’essaie d’effacer le souvenir de mon rêve et j’observe le mas que nous avons loué. C’est un bâtiment typique de la région : une maison à deux niveaux dont les murs recouverts de crépi sont peints en beige. Les tuiles sont évidemment en terre cuite rouge et, à cette heure-ci, les fenêtres sont encore cachées par des volets blancs. À l’arrière, une piscine nous permet de nous rafraîchir durant les heures les plus chaudes.

Après avoir somnolé pendant quelques minutes, je me décide à me préparer un café à la cuisine. Au moment où je franchis le seuil, une petite fille me saute dessus. Elle love ses cuisses autour de mes hanches et m’embrasse dans le cou.

« Bonjour, Tonton Marc ! » me crie-t-elle dans l’oreille, au risque de me perforer le tympan. Elle consent à descendre de son perchoir après que je lui ai rendu son bisou.

« Bonjour Erika ! Tu deviens une grande fille, alors profites-en avant que je sois plus vieux et toi plus lourde. »

Elle saute sur le carrelage et se met à rire à gorge déployée.

« Je n’ai rien dit de si drôle. »

« C’est ta manière de le dire, Tonton. Tu es presque aussi comique que ta fille. »

Je la contemple un instant. C’est une gamine de six ans, les cheveux bruns coupés courts et les yeux couleur noisette. Erica, ma fille, est sa marraine, mais elle pourrait être sa mère, vu la ressemblance physique. La petite fait le bonheur d’un couple de femmes, Elodie et Véronique. Cette dernière est la mère biologique de cette enfant conçue par un don de sperme du frère d’Elodie. L’idée me semblait saugrenue à l’époque, mais, comme le disait Véronique, c’était une manière de lui léguer une partie des gènes de l’autre mère. Elodie travaille dans mon commissariat au titre de spécialiste en sécurité. Elle s’occupe, notamment, de l’exploitation des images des caméras de télésurveillance.

« Mes mamans vont descendre. Je les ai secouées et elles ont failli me linger. »

« Tu veux dire lyncher. »

Elle ferme les yeux comme pour enregistrer, car elle absorbe tout comme une éponge.

« Lyncher. Merci, Tonton. »

J’ai l’impression de me retrouver devant ma fille, au même âge. La même joie de vivre, le même intérêt pour tout, le même humour, la même répartie. La même propension à s’accaparer son entourage. Je lui défais la coiffure du bout des doigts au moment où les deux femmes arrivent au bas de l’escalier. Elodie, une brune sculpturale, porte une robe légère. C’est un sujet d’étonnement pour moi, car, au boulot, elle porte des pantalons et des sweat-shirts moulants qui mettent en valeur sa poitrine opulente. Elle se contente, ici, d’un décolleté profond qui a pourtant le même résultat. Véronique est une blonde au teint diaphane, au visage et au cou constellés de taches de rousseur. Ce matin, elle porte un short léger et un t-shirt bariolé. Elle tient son épouse par la main et pose la tête sur son épaule en soupirant, ses yeux bleus mi-clos.

« Tu aurais pu nous laisser dormir, Erika. Tu oublies que nous sommes en vacances. »

« Tonton Marc m’a toujours dit qu’il fallait garder de bonnes habitudes et que, parmi elles, il fallait un… », elle forme des guillemets avec ses doigts « rythme de vie régulier. »

En disant cela, elle me regarde d’un air faussement innocent. Elodie me dit, d’un faux air de reproche :

« Tu vois, Marc, c’est ta faute. »

Une jeune femme vient de quitter sa chambre à coucher, les cheveux bruns en bataille, les yeux noisette à peine visibles entre ses paupières gonflées par un long sommeil. Elle vient nous rejoindre, habillée d’un long t-shirt qu’elle a dû me chiper, car il est barré du message : Policemen are sex machines.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez, mais c’est sûrement sa faute. Profitons du fait que nous sommes entre filles pour tout lui mettre sur le dos. »

Elle vient chez moi et me prend dans ses bras pour m’embrasser. Elle a ma taille et une force peu commune qui m’arrache souvent des gémissements.

« Bonjour, Monsieur le Commissaire. »

« Bonjour, Inspectrice. »

Erica a fait ses études de criminologie à l’université de Luxembourg, sous l’œil bienveillant de nos deux experts en informatique. Poznanski et Lebreton sont des génies bardés de diplômes qui ont consacré quelques heures de leur horaire hebdomadaire à lutter contre la cybercriminalité dans notre laboratoire. Ils considèrent que c’est leur contribution au bien-être d’une ville qui les a éduqués jusqu’à leurs 18 ans. Le reste du temps, ils font de la recherche fondamentale dans cette université. Après avoir obtenu son master, ma fille a réussi haut la main l’examen d’inspecteur et a été engagée, à l’essai, dans l’autre commissariat de la ville. Elle se trouve à présent sous l’aile protectrice de mon collègue Patine, surnommé Commissaire Ben. Elle espère bénéficier bientôt d’une nomination définitive. Pour cela, je lui ai conseillé de brider son humour ironique qui pourrait désarçonner ceux qui ne la connaissent pas bien.

À présent, tout le monde se répartit les tâches. Véronique prend sa voiture pour aller chercher le pain et les viennoiseries tandis que nous dressons la table. Erika s’est précipitée vers les balançoires du jardin avant pour éviter les corvées. Nous sommes bientôt réunis autour du repas et de boissons fumantes. Une seule personne manque à l’appel, mais elle ne tarde pas à apparaître. Sabine, mon épouse, porte déjà son maillot de bain. C’est un modèle habillé qui cache un peu sa silhouette et sur lequel elle a jeté un fin peignoir qu’elle a laissé dénoué. Elle pourrait être la grande sœur d’Erica tant la ressemblance est frappante. Elle porte les cheveux plus longs que sa fille depuis que cette dernière est entrée à la police, mais elles ont la même nuance de châtain foncé. Son corps est celui de sa fille avec un peu plus de rondeurs, qu’elle a récupérées après une longue période de dépression. Elles ont la même taille, 1 m 75, comme moi, et leurs voix sont si similaires que seul le ton invariablement drôle d’un des deux appels me permet de les distinguer lorsqu’elles me téléphonent.

Véronique et Elodie se lèvent pour l’embrasser tandis qu’Erica lui lance un tonitruant :

« Salut, la vieille ! »

Mon regard réprobateur ne réussit qu’à la faire éclater de rire. Erika vient enfin s’asseoir à côté de sa marraine et elles se mettent à parler en aparté. Erica lui a déjà préparé sa tartine préférée au miel de lavande que la petite dévore avant de demander la permission de quitter la table. Elle ne tarde pas à rejoindre sa balançoire, accompagnée d’Erica qui se fait un plaisir de la pousser de plus en plus haut.

Les conversations s’animent tandis que les tasses se vident et que les miettes de pain et de croissant viennent décorer la table.

Il est presque 9 heures et nous sommes prêts à passer à d’autres occupations quand je reçois un appel de l’inspecteur principal Lefebvre. André est un vieil ami et collègue qui me remplace pendant que je suis sous d’autres cieux. Je le mets sur haut-parleur.

« Bonjour, Marc. Comment allez-vous ? Tu ne te sens pas trop seul, entouré de toutes ces femmes ? »

« Non, j’ai appris à les dompter. »

« C’est ce qu’il croit ! » interrompt Elodie.

Quand les rires se calment, je lui demande :

« Quel temps fait-il chez vous ? Ici, nous frôlons les 40 degrés dans l’après-midi. »

« Même combat à Maurigny, figure-toi. J’ai donné l’autorisation aux inspecteurs de tomber le veston et la cravate quand ils sont au bureau. »

« Sinon, rien à signaler ? »

Comme il parle boutique, il passe à une langue plus formelle, souvent mâtinée de références anglo-saxonnes, dont il raffole.

« Non, Boss. C’est le calme plat. Même les exhibitionnistes semblent être partis en vacances. Une seule arrestation pour DUI. »

Je sais ce qu’il veut dire : conduite sous l’influence de l’alcool.

« Merci d’avoir, de nouveau, repris les rênes du commissariat. Je sais qu’il est en de bonnes mains. Les collègues se portent bien ? »

« Oui, tous ceux qui travaillent actuellement sont au poste. Gisèle m’a appelé pour me dire bonjour. Elle est en Espagne avec Xavier, Amandine et Axel. Ils font de la planche à voile et du ski nautique. Enfin, tous, sauf le petit. »

« Merci pour les nouvelles, André. Tu as le bonjour de tout le monde. »

Toutes les femmes crient bonjour, même Erica qui a l’oreille fine et les cordes vocales surdéveloppées.

Après avoir mis fin à l’appel, je m’adresse à Elodie et à son épouse :

« Je ne veux pas vous mettre à la porte, mais avez-vous déjà décidé de la date de votre retour ? »

C’est ma collègue qui me répond :

« Nous partirons vendredi pour éviter le trafic du week-end. Comme je retourne au commissariat lundi, nous aurons deux jours pour nous reposer. »

« Erika supporte-t-elle les longs voyages ? »

« Il suffit que je tourne la clé dans le contact et elle s’endort pour tout le voyage. Elle ne se réveille, à contrecœur, que pour prendre le déjeuner dans une station-service. »

« Vous avez de la chance. Les voyages avec la petite Erica s’apparentaient à une longue torture psychologique. Quand est-ce qu’on arrive ? On est encore loin ? Je dois faire pipi ! »

La voix qui s’élève du jardin me coupe dans mon élan.

« Eh, oh ! Je suis là et je t’entends. Si c’était si pénible, il ne fallait pas me fabriquer. Mais je suppose que c’était un de vos seuls plaisirs quand vous étiez pauvres. »

Elle rit de sa propre plaisanterie tandis que tout le monde réprime un rire gêné, sauf Erika qui se demande de quoi nous parlons. En voyant ses sourcils froncés, sa marraine lui dit :

« Je t’expliquerai dans quelques années, Erika. »

La petite n’insiste pas, car elle devine qu’elle n’a pas besoin de savoir.

Quand la table est débarrassée, trois adultes emmènent Erika à la piscine, emportant leurs occupations pour la matinée. Elles nous laissent, ma fille et moi, en tête à tête. Nous sortons sur la terrasse, un verre de jus d’oranges pressées à la main et nous nous installons face à face autour de la table. J’ouvre Spotify sur mon téléphone et je passe une playlist concoctée par un jeune collègue qui connaît les goûts musicaux de ma fille.

« Ah ! Du hip-hop ! Pas ta musique débile qui date de l’époque où cela s’écoutait sur des cassettes. Il faudra d’ailleurs que tu m’expliques un jour cette technologie préhistorique. »

Je prends mon courage à deux mains.

« Je t’ai laissée tranquille jusqu’à aujourd’hui, mais comme tu n’en parles pas… »

Elle fait la moue, mais elle sait de quoi je veux parler.

« Non, pour le moment, je n’ai pas de petit ami, Papa. Je t’ai dit que Philippe a quitté l’Europe pour entamer une carrière au Canada. Il habite Toronto et nous restons en contact, mais nous vivons chacun notre vie et nous sommes libres de chercher d’autres relations. »

Elle mentionne l’ami qu’elle a conservé durant toutes ses études universitaires.

Elle a un sourire en coin.

« Mais j’ai des vues sur un joli garçon en uniforme de mon commissariat. Nous sommes sortis deux ou trois fois, en tout bien tout honneur, mais il se pourrait que je passe au niveau suivant dans les prochaines semaines. »

Je prends un air faussement dégoûté.

« Oui, il pourra me prendre la main. »

Elle se met à rire de toutes ses dents.

« Je comprends maintenant pourquoi tu m’as chipé ce t-shirt », dis-je en le désignant du doigt.

Elle tend le tissu du vêtement pour regarder le message.

« C’est vrai ! Mais ce n’était pas voulu. Le message n’est d’ailleurs pas vraiment subliminal. »

Elle se remet à rire. Elle ne sait pas à quel point je suis heureux de la voir épanouie.

« Tu es contente de la carrière que tu as choisie ? »

Elle redevient sérieuse.

« C’est ce que j’ai toujours voulu faire. C’est le côté contacts humains qui me plaît. Sans vouloir verser dans la guimauve, c’est un métier qui permet d’aider les gens. » Après une pause, elle ajoute : « Et s’ils ne peuvent plus être aidés, qu’au moins justice puisse leur être rendue. »

« Tu es toujours décidée à rentrer demain ? Tu sais que tu es la bienvenue et que tu peux rester aussi longtemps que tu veux. »

Elle est pensive.

« J’ai pris beaucoup de plaisir à me retrouver avec Maman et toi et j’ai adoré jouer avec ma filleule, mais je dois mettre mon appartement en ordre. Depuis que j’y ai emménagé, je n’ai pas eu vraiment le temps de m’en occuper. J’aurai quelques jours pour le redécorer à mon goût avant de rentrer au commissariat lundi. »

« N’oublie pas que ta chambre, à la maison, est libre quand tu veux. »

J’espère ne pas paraître trop désespéré en disant cela. Je suis surpris par sa réaction attendrie.

« Je sais et je reviendrai souvent pour vous embêter, mais je suis une grande fille et j’ai besoin d’indépendance. »

Elle pose sa main sur la mienne.

« C’est toi qui m’as toujours inspirée. Tu es plus fort que Sherlock Holmes et Maigret et plus beau qu’Hercule Poirot. »

Elle repart de son rire tonitruant. C’est une image que je consigne à ma mémoire.

Dimanche 20 août

Le retour en voiture a été d’autant plus long que Sabine s’était à nouveau enfermée dans le silence. Il y a quelques années, elle m’avait quitté et avait loué un petit appartement en ville. Comme elle est institutrice dans notre hameau de Villers-sous-Bois à quelques kilomètres de Maurigny, elle devait effectuer un déplacement beaucoup plus long pour se rendre à son école. Mais c’était le prix qu’elle était disposée à payer pour ne plus être en ma présence. Elle avait relégué au fond de sa conscience les griefs qu’elle avait envers moi. Il s’agissait du souvenir d’une tragédie personnelle qu’elle me reprochait alors qu’elle savait aussi bien que moi que je n’y étais pour rien. Mais ces reproches refoulés avaient fini par faire surface et lui avaient causé de graves problèmes psychologiques. Tant qu’elle retrouvait mon visage en rentrant chez nous, elle ne pouvait sortir de sa dépression. Pendant son absence, elle m’avait autorisé à fréquenter une autre femme, bien que nous ne fussions pas divorcés. Elle a fini par réaliser qu’elle était tout aussi malheureuse lorsqu’elle était séparée de moi et avait fini par rejoindre le domicile familial. Je soupçonne fort Erica d’avoir contribué à son retour.

Notre maison se trouve au bout d’une rue sans issue dans un hameau calme et sylvestre. Quand j’ai sonné à la porte, Dorothy, ma femme de ménage camerounaise, nous attendait. Elle possède un trousseau de clés et connaît le code du système d’alarme. Elle passe chez nous en notre absence pour nourrir Sashimi et pour arroser les plantes. Notre chatte a une belle robe soyeuse noir et blanc et un caractère très affirmé. Elle passe la tête entre les chevilles de la femme pour nous lancer un regard de reproche. Elle disparaît aussitôt et nous obligera à la chercher pendant toute la soirée pour nous punir de notre absence. Dorothy nous assure que tout est en ordre avant de rejoindre sa voiture garée à côté des nôtres. Quand je referme la porte, Sabine me prend par la main et sort enfin de son silence pour me dire qu’elle est heureuse d’être rentrée. Elle se blottit dans mes bras dans un geste de proximité et d’affection que je n’avais pas connu depuis longtemps.

Comme le voyage avait commencé aux aurores et avait été épuisant, nous convenons de nous coucher tôt. Après un dîner léger, nous montons à l’étage. Tandis que Sabine se douche, je jette un coup d’œil nostalgique dans la chambre d’Erica. Depuis qu’elle a déménagé, elle ne l’utilise que rarement. En reniflant l’air, j’imagine sentir son parfum et voir son nez retroussé dépasser des couvertures pendant son sommeil. Nounours ne monte plus la garde depuis qu’elle l’a emporté dans ses bagages. L’œil humide, je passe à mon tour à la salle de bain et, comme il fait encore une chaleur étouffante, je me glisse, nu, sous les draps du lit redevenu conjugal. Je rejoins Sabine qui m’attend dans la même tenue et qui souffle dans mon oreille pour me demander de lui faire l’amour. Vu mon état de fatigue, je m’exécute sans grand enthousiasme, mais avec toute la tendresse que je peux rassembler. Quelques minutes plus tard, mon épouse pose la tête sur ma poitrine humide de sueur. Elle me parle à présent de la femme avec laquelle j’ai eu une liaison pendant que Sabine avait déserté notre domicile. Celle-ci s’appelle Nadège et était jadis serveuse dans notre bar-restaurant préféré, situé près du commissariat. Elle remplit, depuis quelques années, le rôle de déléguée commerciale et de relations publiques de la brasserie et de la distillerie locales. Je suis le parrain de l’enfant qu’elle a eu en 2025. Elle l’a prénommé Mark, en mon honneur. Elle vit seule avec son fils dans la petite ville voisine de Lérigny.

« Tu aimes toujours Nadège ? » me demande-t-elle, bien qu’elle sache déjà la réponse.

« Tu sais que je l’aime, mais que je ne l’ai pas aimée au point de vivre avec elle et de lui faire un bébé. »

« Tu vas continuer à la fréquenter ? »

Je soupire avant de lui répondre :

« Je suis le parrain de son fils et je lui ai promis de faire partie de sa vie. Mais si tu le veux, je cesserai de la voir. »

« Non, non. Ce n’est pas cela que je veux. J’aime Nadège, moi aussi. Je suppose qu’on peut éprouver des sentiments pour plus d’une personne. Il n’y a rien de mal à cela. »

Son ton n’est pas convaincant. Je sais que j’ai été honnête avec elle, mais qu’elle ne l’est pas avec moi. Je garde ma réflexion pour moi et je lui caresse les cheveux avant qu’une intruse ne s’invite sur notre lit. Pour se rappeler à notre attention, Sashimi repousse du museau la tête de Sabine qui se réfugie sur son oreiller. Elle prend ensuite place, à son tour, sur ma poitrine. Sa manœuvre a le don de faire rire mon épouse.

Je n’avais plus entendu son rire depuis longtemps.

Lundi 4 septembre

Sabine a déjà quitté la maison pour rejoindre son école toute proche de chez nous. Je dispose depuis deux mois d’une nouvelle voiture de fonction. C’est une grosse berline allemande, un peu encombrante pour la conduite en ville, mais pratique et confortable pour partir en vacances. Vingt-cinq minutes et quelques kilomètres plus tard, je gare le véhicule sur le parking du commissariat après avoir salué l’agent de fonction. Au rez-de-chaussée, j’arrive au bureau d’Alexandra. C’est notre secrétaire et femme à tout faire. Elle a la cinquantaine élégante et, depuis qu’elle a rencontré l’homme de sa vie sur le tard, elle a remplacé ses tenues grises et tristes par des vêtements sortant des plus beaux catalogues. Elle me gratifie de son plus joli sourire.

« Bonjour, Commissaire. Comment allez-vous, Marc ? »

« Bien, Alex. J’ai retrouvé un nouvel équilibre dans mon existence, tout comme vous. »

Je sors de ma serviette des pralines belges que je dépose sur son bureau. Elle porte la main à son cou avant de me remercier.

« Les petits gestes font les grandes amitiés, Alex. Nous ne vous serons jamais assez reconnaissants pour l’aide que vous nous apportez. Maintenant que tout le monde est rentré de vacances, pouvez-vous m’envoyer Lefebvre, Dupuis, Beaulieu et Laurent, à 9 h 30 ? »

« Monsieur Laurent est parti en intervention, mais je vous enverrai les autres. »

Je monte à l’étage et je passe devant les bureaux des inspecteurs qui sont plongés dans leurs dossiers ou perdus dans la contemplation de leur ordinateur. J’arrive à mon bureau dont la porte est surmontée d’une plaque en cuivre me rappelant que je suis « Marc Deauville, Commissaire ». Je passe l’index sur la plaque dans un rare geste de superstition.

À l’heure dite, mes inspecteurs commencent à arriver. Lefebvre entre le premier et se dirige vers la machine à café.

« Double expresso, Boss ? »

« Oui, merci, André. »

Lefebvre a 45 ans et est arrivé chez nous en 2016. Il est grand et a le visage en lame de couteau. Ses cheveux sont bruns et l’une ou l’autre mèche lui cache un œil. C’est un problème qu’il n’a jamais pu résoudre qu’en soufflant sur ladite mèche rebelle. Son nez long et aquilin donne du caractère à son visage.

Dupuis entre quelques secondes plus tard, car André et lui sont inspecteurs principaux et partagent le même bureau. Il mesure 1 m 85 comme Lefebvre, mais est plus corpulent et athlétique. Ses cheveux blonds sont taillés en brosse et sa peau claire est souvent rosie par l’effort. Il entame sa 19e année chez nous.

« Bonjour, Patron. »

Il lance un « Pour moi, un grand crème, s’il te plaît » à Lefebvre.

Beaulieu est entrée juste derrière lui. Lefebvre lui demande :

« Toi aussi, Gisèle ? »

« Ce serait gentil. »

Elle me serre la main avant de prendre place sur une des chaises que j’ai disposées devant mon bureau. C’est une grande blonde au physique agréable qui, comme moi, a commencé sa carrière comme agent en uniforme avant d’obtenir un diplôme universitaire et de passer l’examen d’inspecteur. Elle a 38 ans et Xavier, son mari, est pompier. Dupuis, Beaulieu et moi fréquentons la même salle de fitness, mais nous utilisons également celle qui se trouve dans les murs du commissariat.

« Comment va le petit Axel ? »

« Il n’est plus si petit et il sait ce qu’il veut, mais c’est Amandine qui nous donne le plus de cheveux gris. Elle a à peine fêté son douzième anniversaire qu’elle fait une crise d’adolescence précoce. Vous savez ce que c’est, Patron. »

« Hélas. Cela ira mieux dans dix ans. Je le sais d’expérience. »

Nous parlons ensuite des différents dossiers ouverts et des devoirs d’enquête qu’il conviendrait d’effectuer, en sirotant nos cafés devenus tièdes. Les rôles sont distribués et nous convenons de nous retrouver pour le déjeuner au Gambrinus.

À midi, nous franchissons le seuil de l’établissement précité. Nous sommes accueillis par Laura, la serveuse qui remplace désormais Daphné. Cette dernière est une petite blonde au sourire contagieux qui est devenue la jeune épouse de l’inspecteur Loïc Laurent. Elle a obtenu récemment un diplôme qui lui permet de travailler au service de comptabilité de la Ville.

Laura a une tenue vestimentaire, un teint et des cheveux qui trahissent ses origines italiennes. Elle connaît nos habitudes et, sauf avis contraire, nous sert régulièrement les mêmes repas et les mêmes boissons. C’est ainsi que je me retrouve bientôt confronté à ma millième salade César arrosée d’eau minérale. Les conversations vont bon train et les cafés sont bientôt servis. C’est alors que je reçois un appel du commissaire Ben. Je me lève et je m’éloigne pour répondre à l’appel.

« Bonjour, Ben, quelles bonnes nouvelles ? »

« Elles ne sont pas bonnes, Marc. »

Son ton me glace les sangs.

« J’ai été averti par une patrouille qu’un incident grave s’est produit. Je viens d’arriver sur place. Viens tout de suite avant que la presse ou les réseaux sociaux s’en emparent. »

J’attends qu’il poursuive, mais au bout de cinq secondes, je le relance :

« Que s’est-il passé ? »

La réponse fait monter ma tension.

« Des coups de feu ont été tirés. »

Au bout d’un silence de quelques secondes qui m’ont semblé une éternité, il ajoute :

« Ta fille était présente. »

Chapitre 2

Erica Deauville

Mon père, ce héros. Il le sait, mais fait semblant de ne pas le savoir. Il est vrai que je le taquine si souvent qu’il pourrait avoir des doutes. J’ai toujours été plus proche de lui que de ma mère. Celle-ci m’étouffait tandis qu’il me laissait les coudées franches. Il m’a aidée à m’épanouir. Au moment où, adolescente, j’aurais dû avoir ma mère comme confidente, celle-ci a tenté, sans succès, de diriger ma vie quotidienne. Mon père, malgré un métier accaparant, a toujours su me prêter une oreille attentive. Il trouvait le mot juste quand il fallait me consoler, me donnait le conseil adéquat quand j’en avais besoin. Je lui confiais même des choses plus intimes, en les édulcorant pour ne pas le faire rougir, mais il m’écoutait parler de mes problèmes de femme et de cœur. Je n’aurais pas songé à en parler à ma mère, vu le gouffre qui nous séparait désormais. Je me suis éloignée de plus en plus d’elle alors qu’elle s’enfonçait dans la dépression. Je pense que mon père tirait une certaine fierté du fait que nous étions si proches, lui et moi. Comme je le lui ai dit, un jour, je pense le connaître comme si je l’avais fait.

Pendant que j’étais aux études, à Luxembourg, mes parents se sont séparés. Mon père est resté à la maison de Villers tandis que Maman louait un petit appartement en ville. J’ai cru comprendre, depuis lors, qu’un contentieux les opposait depuis que j’étais toute petite. Je n’ai jamais su de quoi il retournait exactement et je pense qu’ils ne me le diront jamais. Je ne suis pas sûre de vraiment vouloir le savoir. Papa a eu une liaison avec une certaine Nadège, une femme qu’il avait toujours suivie du coin de l’œil. Je pense qu’à un moment, ils ont songé à se mettre en ménage, mais Papa n’a pas osé franchir le pas. Depuis que Maman est rentrée chez nous, il a gardé le contact avec Nadège et est devenu le parrain du bébé qu’elle a eu peu après leur séparation.

Mes études primaires et secondaires ont été un long fleuve tranquille. J’étais une élève douée et je n’ai jamais dû faire beaucoup d’efforts pour obtenir des résultats brillants. À l’université, j’ai pu compter sur l’aide de mes mentors, Hubert et Valentin, les scientifiques qui consacrent une partie de leur temps à aider la police. Ils s’occupaient et s’occupent toujours, de la lutte contre la cybercriminalité et s’efforcent d’améliorer la sécurité informatique. Pendant les premiers mois de mes études en criminologie, ils me faisaient réviser mes cours de math et de physique, en parallèle avec leurs travaux de recherche fondamentale dans le même établissement. Par la suite, je n’ai plus dû faire appel à leur aide et j’ai obtenu mon master en criminologie avec distinction. J’ai passé quatre ans à partager un appartement avec d’autres étudiants dans le quartier de la gare de Luxembourg, mais, dès que j’en avais l’occasion, je rentrais à Maurigny pour retrouver ma chambre. Mon petit ami s’appelait Philippe. Il a été mon premier véritable amour. Quand il a obtenu son diplôme, il a été happé par un chasseur de têtes qui lui a proposé un emploi dans une grande multinationale basée au Canada. Nous nous sommes dit au revoir, sachant qu’une relation transcontinentale n’aurait aucun sens.

Après avoir obtenu mon diplôme, j’ai suivi les cours pour passer l’examen d’inspectrice, tout en travaillant le soir dans un bar du centre de la ville. J’avais derrière moi une expérience de serveuse à Luxembourg. L’argent rapporté par cette activité me permettait de prendre une certaine indépendance financière envers mes parents chez qui j’étais retournée en attendant de trouver un logement. Au printemps, j’ai été engagée par le commissaire Patine, dont le poste de police se trouve à proximité de l’hôtel de ville. J’ai commencé ma carrière en effectuant de nombreux travaux de bureau, à enregistrer des plaintes et à réécrire des rapports mal ficelés. Je devais aussi accompagner des collègues inspecteurs lors de visites domiciliaires. Rien de spectaculaire jusqu’à présent, puisqu’il s’agit principalement de cambriolages ou de violences intrafamiliales, pour lesquelles nous travaillons en collaboration avec les services de l’assistance sociale. Nous passons régulièrement dans le seul quartier rouge de la ville, entre la gare et l’hôtel de ville. La prostitution n’est pas légale, mais est tolérée tant qu’elle n’est pas accompagnée de proxénétisme ou de consommation de drogue. Les dossiers intéressants sont confiés à des inspecteurs plus chevronnés et spécialisés dans la criminalité en col blanc. Le commissaire m’a associée, un jour par semaine, à un policier en uniforme pour effectuer des patrouilles. Il veut que je puisse me retrouver au cœur de l’action et que je me rende compte de ce qu’est le quotidien d’un policier. C’est l’activité que je préfère jusqu’à présent. C’est aussi celle qui me permet de porter mon arme de service qui, autrement, risquerait de rouiller à l’armurerie.

Les policiers auxquels je suis appariée sont différents chaque semaine. J’ai déjà travaillé avec des vieux de la vieille, blasés, mais dont l’expérience du terrain m’est précieuse. J’ai aussi accompagné des agents frais émoulus dont l’enthousiasme confine à l’excitation. Je devrai suivre cette formation sur le tas jusqu’au printemps prochain, mais cela ne me semble pas une corvée, bien au contraire. Début juin, j’ai effectué une première patrouille avec Grégory, un jeune agent originaire de Strasbourg. Notre première patrouille n’allait pas se révéler de tout repos.

Lundi 5 juin

Au matin, j’ai choisi ma tenue pour la journée : un tailleur composé d’un blazer beige et d’un pantalon assorti sur une blouse marron boutonnée jusqu’à la naissance du cou et une paire de chaussures en cuir noir à talon bas. Mes parents avaient déjà quitté la maison. J’ai caressé Sashimi avant de prendre le volant pour effectuer les quelques kilomètres qui nous séparent du commissariat.

Après avoir découvert le nom de l’agent que je devais accompagner, je me suis rendue au garage pour trouver le véhicule qu’on nous avait désigné. En le voyant pour la première fois (l’agent, pas le véhicule), j’ai senti mes genoux se dérober sous moi. Un sourire large et sincère illuminait son visage d’ange. Ses yeux bleu saphir cherchaient les miens. Sa casquette laissait dépasser quelques mèches blondes qu’il a remises en place avant de me tendre la main. J’étais si émue qu’il m’a fallu quelques secondes pour répondre à son geste.

« Agent Grégory Braun. »

J’étais soudain devenue muette, une situation inédite pour moi. Après une pause gênante, j’ai réussi à lui répondre :

« Inspectrice Erica Deauville. »

J’ai réalisé que je lui tenais toujours la main. J’ai fini par lui rendre son extrémité. Comme le garage n’était pas fort éclairé, il ne m’a pas vue rougir.

« Vous êtes de la famille du commissaire ? »

Je pense que j’avais encore la bouche bée. J’ai secoué la tête pour retrouver mes esprits.

« Euh, oui. C’est mon père. »

« J’ai entendu de bonnes choses le concernant. »

C’était le moment de retrouver mon humour légendaire.

« Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit. »

Il s’est mis à rire, en découvrant ses dents.

« Je prends le volant ou je vous le laisse ? »

« Non, non, allez-y. Vous connaissez mieux les rues du quartier que je commence à peine à découvrir. »

« Vous n’habitez pas Maurigny ? »

« Je loge chez mes parents, à Villers, mais j’ai trouvé ici un petit appart qui me plaît. Je suis occupée à le décorer à mon goût. »

Comme je suis restée clouée sur place, il m’a proposé :

« On y va ? »

Je suis sortie de ma transe et j’ai pris place sur le siège passager. Grégory s’est installé à mes côtés et m’a tendu la feuille de route.

« Vous voulez que j’entre les adresses dans le GPS ? »

« Pas nécessaire, car j’ai vu les points de chute que je connais par cœur. Je pourrais y aller les yeux bandés. »

« Gardez-les ouverts, je tiens à ma plastique parfaite. »

Il a heureusement le rire facile et il s’est tourné vers moi pour observer mon profil.

« Oui, ce serait dommage d’abîmer ce joli visage. »

Ses mots ont eu le don d’envoyer des frissons tout le long de ma colonne vertébrale. Il était temps de retrouver mon professionnalisme.

« Allons-y, monsieur l’Agent. »

Il est 9 h 30 quand nous arrivons devant une maison close dont le néon rouge éclaire déjà la vitrine. La marchandise humaine n’y est pas encore exposée. Grégory gare la voiture à proximité et m’invite à sortir. Machinalement, je place la main sous mon aisselle gauche. Mon arme de service est bien dans sa gaine. J’espère n’en avoir jamais besoin. Quand nous sommes sur le trottoir, il me dit :

« Il n’y a qu’une dizaine de maisons closes à Maurigny. Le terme est d’ailleurs inapproprié, car il s’agit plutôt de petits rez-de-chaussée commerciaux convertis. Nous rendons visite aux prostituées pour leur demander s’il n’y a pas d’incidents à nous signaler. On leur demande aussi si elles se rendent régulièrement chez leur généraliste pour détecter d’éventuelles infections. Les assistantes sociales complètent notre travail et nous échangeons nos rapports. »

Il sonne à la porte et on ne tarde pas à nous ouvrir. C’est une splendide jeune fille à la peau d’ébène qui nous accueille. En voyant mon regard interrogateur, Grégory me glisse :

« La famille de Sandra est originaire du Ghana et elle cherche un emploi différent. Le fait d’être d’origine étrangère contrarie ses recherches. »

Quand il voit que je désire encore un renseignement important, il réalise de quoi il s’agit.

« Elle a 21 ans. J’ai vérifié ses papiers. »

Sandra porte un pyjama de satin rouge, qui cache en partie ses formes sculpturales. Elle étouffe un bâillement avant de nous proposer d’entrer. Grégory me présente avant que notre hôte nous suggère de prendre place dans un canapé.

« Non, nous n’allons pas rester. Dites-nous si vous allez bien, s’il n’y a rien à signaler. »

Elle fait la moue et hésite avant de répondre :

« Vendredi soir, j’ai eu la visite d’un client désagréable. Quand il a vu qu’il avait affaire à une Africaine, il m’a demandé ce que je faisais ici. Après quelques insultes racistes, il m’a suggéré de rentrer chez moi. Chez moi, c’est l’Italie. C’est là que je suis née, d’où mon accent. »

Je laisse Grégory poursuivre l’entrevue.

« Vous pouvez me donner une description ? »

Elle paraît sérieuse quand elle nous dit :

« Oh, vous savez, tous les blancs se ressemblent. »

Grégory sourit tandis qu’elle reprend, après avoir soupesé sa réponse.

« J’ai mieux qu’une description. Je sais que ce n’est pas légal, mais je fais cela pour ma sécurité. J’ai placé une caméra dans l’entrée. »

Elle pointe vers l’appareil dont l’œil rouge nous observe.

« J’ai tiré une photo de cet homme à partir de la vidéo. On n’est jamais trop prudente. Vous en avez besoin ? »

« Oui, donnez-la-moi. Elle ne servira que s’il est connu et s’il y a récidive, car, jusque-là, ce sera votre parole contre la sienne. Il a eu des gestes violents ? »

« Non. L’agression était verbale. »

« Et la vidéo était muette ? »

« Oui, malheureusement. Je songe à en acheter une autre, sonorisée et plus performante. »

Il lui fait un clin d’œil et dit :

« D’accord, mais je n’ai rien entendu. »

Elle rit avant d’aller chercher la photo en question dans le tiroir d’un petit meuble.

« Voilà, monsieur l’Agent. »

Grégory place le document dans sa poche intérieure avant que nous prenions congé.

Quand nous sommes à nouveau sur le trottoir, je lui dis :

« Dans ce quartier, la corruption pourrait prendre une tournure très différente de ce qu’elle est d’habitude. »

Il a vu mon sourire en coin et comprend l’allusion. Il me répond :

« Oui, mais cela ne marcherait qu’avec les plus jeunes membres de la confrérie. Pour moi, en tous cas. »

Je lève un sourcil et je dis :

« Consœurie plutôt ? »

« Il y a aussi deux prostitués masculins. »

« C’est vrai, il en faut pour tout le monde. »

Ce n’est pas ce que je dis qui le fait rire, je suppose que c’est mon timing mais je suis contente de voir le résultat. C’est vrai que j’aurais pu faire du stand-up.

Une heure plus tard, il ne nous reste plus qu’une visite à effectuer dans ce quartier. Le walkie-talkie qu’il porte au revers de son uniforme se met à vibrer. On entend la centrale diffuser un message.

« À toutes les patrouilles : appel pour violences domestiques. Des voisins nous ont contactés. »

La voix de femme donne l’adresse. Grégory lui répond :

« Patrouille numéro 11. Nous sommes à proximité. Nous nous rendons sur place immédiatement. »

« Appelez-moi si vous avez besoin de renforts. »

« Bien reçu. »

Nous courons vers notre voiture et nous démarrons en trombe. Je n’ai pas le temps d’attacher la ceinture que nous arrivons déjà sur place. C’est un bâtiment résidentiel à trois étages qui doit comporter six ou sept appartements. Une femme en pantoufles nous attend.

« C’est au premier, à droite. Ce n’est pas la première fois qu’on vous appelle et vous ne faites toujours rien. »

Elle dit cela avec un air de reproche, les bras croisés sous la poitrine. Nous l’ignorons et je cours derrière Grégory dans l’escalier. Nous sommes devant une porte d’où émanent des pleurs de femme. Grégory me fait signe de frapper à la porte. Je m’exécute en annonçant :

« Police ! Ouvrez ! »

La porte s’ouvre bientôt pour nous laisser voir un visage de femme boursouflé et ensanglanté. Sa lèvre supérieure est fendue et une de ses paupières est si gonflée qu’on n’aperçoit plus son œil. La pièce semble avoir été ravagée par une tornade. Tous les meubles sont renversés à l’exception du canapé qui a survécu miraculeusement à la fureur d’une personne invisible. Une puanteur de fumée de tabac et de cannabis imprègne la scène. Grégory montre le canapé.

« Asseyez-vous. Votre mari est-il encore présent ? »

C’est alors que tout se précipite. La femme est occupée à s’asseoir en pressant un mouchoir sur sa bouche quand l’homme jaillit de la pièce voisine. Il se jette en direction de sa compagne dans le but de lui asséner un coup de poing en hurlant « Salope ! » Comme Grégory se trouve entre les deux protagonistes, c’est lui qui encaisse le coup dans la nuque. Il est déséquilibré et chute sur le tapis. J’ai suivi des cours de self défense pendant mes études d’inspectrice et je me mets en mode automatique. Je saute sur le dos de l’agresseur et je le fais tomber au sol, ventre à terre, à côté de Grégory. Je place mon coude sur sa nuque et je lui tords le bras de l’autre main. Mon collègue se relève et m’aide à immobiliser l’homme qui continue à se débattre. Je prends les menottes qui pendent à sa ceinture et je les place aux poignets du délinquant. Ce dernier nous traite de tous les noms d’oiseau sous le regard terrifié de sa compagne qui remonte les genoux contre la poitrine comme pour se protéger. Grégory s’assied sur le dos de l’homme, à présent, et réussit à appeler du renfort. L’homme finit par se calmer, car il sait qu’il ne parviendra pas à prendre le dessus sur deux personnes. Je m’assieds à côté de la femme et je la prends dans mes bras pour la consoler. Elle est toujours secouée de sanglots.

Les renforts arrivent rapidement, en même temps que l’ambulance que j’ai appelée par téléphone. L’homme est embarqué par des collègues et je confie la victime à une femme agent pour qu’elle l’accompagne à l’hôpital. Nous sommes bientôt seuls, à deux, dans l’appartement, assis sur le canapé pour reprendre notre souffle.

« Merci, Inspectrice ! Je ne l’ai pas vu arriver. Même s’il n’avait pas prévu de m’attaquer, il aurait pu faire du dégât. Vous n’êtes pas qu’un joli visage. »

Je souris avant de répondre :

« Vous n’êtes pas blessé ? »

« Non. J’aurai peut-être une petite bosse à l’arrière de la tête, mais je pense que je survivrai. »

La voisine qui nous a accueillis paraît à la porte. Elle nous lance, l’œil noir :

« Vous allez le garder cette fois ? »

C’est Grégory qui lui répond :

« Cela ne dépend pas de nous, Madame, mais je pense que les blessures qu’il a infligées justifieront une peine de prison et des mesures d’éloignement. Il faut aussi que cette dame prenne ses distances. Ils sont mariés ? »

« Non. Ils vivent en couple et n’ont pas d’enfants. »

« Cela facilitera les choses. Vous connaissez bien cette dame ? »

Son attitude s’adoucit.

« Oui. Elle se confie à moi. Elle a déjà subi des violences à plusieurs reprises et la police a été appelée deux fois. Trois fois avec aujourd’hui. Elle a même été violée régulièrement. S’il revient ici, c’est moi qui le tue. »

Je rejoins la femme et je lui dis :

« Ce ne sera pas nécessaire. »

Je réussis à lui arracher un sourire.

« Vous avez une clé ? »

« Pour leur appartement ? Oui. »

« On vous laisse verrouiller. Ne touchez à rien au cas où une équipe scientifique devrait inspecter les lieux. »

Nous appelons le commissaire pour le mettre au courant. Il nous dit de rentrer pour rédiger notre rapport et de prendre congé après. C’est alors que je réalise que j’ai une grosse tache de sang sur le col de mon beau tailleur neuf. Je pousse un gros mot qui fait sourire Grégory.

« Il faudra rentrer la note de nettoyage à sec à la compta », dit-il.

Rentrés au poste, nous rédigeons le rapport, ensemble, pour ne rien oublier. Il est 13 heures quand nous en avons fini.

« Je peux vous inviter à déjeuner, Inspectrice ? Après tout, vous êtes mon héroïne. »

« La cocaïne ne vous suffit plus ? »

Il se remet à rire. J’aime son rire. Je lui dis :

« Je vous propose de prendre ma voiture pour nous rendre dans un établissement proche du commissariat de mon père. C’est sympa, vous verrez. »

« Je passe au vestiaire pour me changer et j’arrive. »

Quelques minutes plus tard, nous sommes assis au Gambrinus, à la table que mon père a dû déserter il y a peu. Laura vient prendre note de notre commande. Tandis qu’elle s’éloigne, Nadège pousse la porte d’entrée. En me voyant, son visage s’illumine. Elle s’approche, les bras grands ouverts, pendant que je me lève pour l’accueillir. Elle m’embrasse et me demande :

« Comment vas-tu, Erica ? »

« Bien. Je m’habitue à ma profession de justicière. Ce matin, encore, j’ai démoli la figure d’un criminel. »

Je le dis en montrant la tache de sang sur mon col. Nadège la regarde, le visage sérieux pendant deux secondes, avant de se rendre compte que je plaisante. Elle éclate alors de rire.

« Tu es toujours aussi drôle, Erica. » Et, en aparté : « Mais, dis-moi, qui est ce bel éphèbe ? »

Je me tourne vers lui et je le présente :

« C’est Grégory, un agent de mon commissariat. Ce matin, nous avons patrouillé ensemble et il m’a aidée à démolir le criminel susmentionné. »

« Enchantée, Monsieur. »

Puis s’adressant à nous deux :

« Je vous laisse, car j’ai des produits à présenter au patron. Ce week-end, je dirai bonjour à ton papa. »

Je perçois une pointe de tristesse dans son visage pendant qu’elle dit cela.

Pendant le repas, j’apprends que Grégory a un an de moins que moi et qu’il a le même anniversaire. Il habite dans un studio dans le centre de la ville et il a été plaqué par son amie récemment. Nous continuons à nous vouvoyer, mais je devine que nous cherchons tous deux à nous rapprocher. Ce sera pour une autre fois. Je ne suis pas une fille facile… je crois. Après qu’il a réglé la note, nous échangeons nos numéros privés et je le reconduis au commissariat. Nous nous serrons la main, un peu gênés, en proposant de nous retrouver.

Au soir, je reçois un appel du commissaire qui, après avoir lu notre rapport et entendu les témoins, me félicite pour mon action.

Dans les jours suivants, Grégory et moi, nous sommes retrouvés pour aller au cinéma, au théâtre et au restaurant. Le tout a résulté en une intimité de plus en plus proche, allant jusqu’aux baisers que je recherchais probablement plus que lui. La première fois, il m’a même demandé s’il pouvait me poser un bisou sur les lèvres. En ces temps de #metoo, on n’est jamais trop prudent. De plus, c’était très mignon.

Entre-temps, j’ai trouvé un charmant appartement à la limite des zones de police de Maurigny Ouest et Maurigny Est. Cet appartement étant loué meublé, il m’a suffi d’y apporter quelques touches personnelles et d’y emménager avec Nounours, mon compagnon de toujours. J’allais consacrer une partie de mon temps libre dans les mois suivants à décorer les lieux à mon goût, même si je ne comptais pas m’y éterniser.

En août, j’ai passé quelques jours en Provence avec mes amis et ma famille. J’ai pu ainsi laisser les choses décanter entre Grégory et moi, car j’étais désormais tout entière sous son charme et je craignais de me précipiter dans ses bras.

À la rentrée, j’ai repris mes activités. Par deux fois, j’ai encore accompagné Grégory en patrouille. Ces fois-là, il n’y a pas eu d’incident. L’autre différence, c’est que, désormais, nous nous tutoyons quand nous sommes hors de portée d’oreilles curieuses.

Lundi 4 septembre

C’est mon jour de patrouille et je ne sais pas encore quel sera mon partenaire. Je pense que ce ne sera pas Grégory, car des rumeurs ont dû remonter jusqu’aux oreilles du galonné qui s’occupe de distribuer les rôles. Je suis de bonne humeur, car mon appartement est enfin repeint et redécoré à mon goût. J’ai terminé la pose de la deuxième couche de peinture brillante sur les portes intérieures. Je n’ai d’ailleurs pas réussi à éliminer les dernières traces d’émail acrylique blanc sous mes ongles, mais je les ai dissimulées grâce à une application artistique de vernis rouge. Je porte à nouveau le tailleur beige de cette journée fatidique. Un œil averti remarquera une faible décoloration à un certain endroit, mais le commun des mortels n’y verra que du feu.

Quand j’arrive au commissariat, mon père m’appelle, comme il le fait souvent depuis que j’ai quitté le nid. Cette fois, il me dit d’être prudente, ce qui est inhabituel. Je n’y prête pas trop attention et je conviens de venir lui rendre visite ce week-end, car Grégory rentre en Alsace pour séjourner chez ses parents. Dans le local des inspecteurs, je fais la bise à mes collègues. Je sens le regard de Mélanie, une ancienne camarade de classe à l’école secondaire, posé sur moi. Elle a suivi une trajectoire semblable à la mienne, si on excepte le choix de son université, et obtenu une place d’inspectrice quelques jours après moi.

C’est une petite brune, aux traits agréables. Elle a un petit ami, mais me semble néanmoins fort intéressée par Grégory. Nous regardons toutes les deux le tableau des attributions pour aujourd’hui. Son visage s’éclaire quand elle voit qu’elle a hérité de qui vous savez. Elle me jette un petit regard taquin avant d’aller le rejoindre au garage.

Mon binôme est un des agents les plus expérimentés. J’ai déjà travaillé une fois avec lui et il m’a beaucoup appris. Comme je n’ai pas encore le droit de rapporter mon arme de service à domicile, je vais la récupérer à l’armurerie. Le sergent de service me la donne avec un chargeur. Je vérifie que la chambre de l’arme est vide et la sécurité mise. Je mets le chargeur en place et l’arme dans sa gaine sous mon blazer avant de signer le registre. L’agent me fait un grand sourire et me souhaite une bonne journée.

Au garage, Émile Baron m’attend impatiemment. Il est petit, râblé et musclé sous son uniforme étriqué. Sa casquette dissimule son crâne généreusement dégarni. Il me tend une main large comme un gant de cuisine.

« Bonjour, Inspectrice. »

Je la lui serre en lui disant :

« Appelez-moi Erica, Émile. C’est moi qui vous dois le respect, vu votre… euh… expérience. »

Il sourit.

« Merci de ne pas m’avoir appelé vieux. »

« Non, c’est un adjectif que je réserve à mon père. »

Cette fois, il rit et m’invite à prendre place sur le siège passager, après m’avoir donné un double de la clé de contact.

Pendant toute la matinée, nous patrouillons les rues du quartier qui nous a été assigné. Nous faisons quelques arrêts pour prendre des nouvelles des familles de délinquants récemment libérés et de femmes qui ont demandé à être protégées par une mesure d’éloignement. Il est bientôt midi et nous sommes attablés dans un petit snack-bar qui occupe un bâtiment datant de notre petite révolution industrielle. Le commerce s’est installé dans cette maison de style art nouveau. Quelques architectes se sont échoués à Maurigny, venus de Nancy ou de Bruxelles pour y construire des maisons de ce style, au début du siècle dernier. Ils ont laissé leur empreinte artistique dans le cœur historique de la ville, y compris dans notre commissariat, un magnifique exemple de cette architecture.

« Vous m’avez invitée la dernière fois, Émile. Aujourd’hui, c’est moi qui prendrai la note. »

« D’accord, Inspectrice. Enfin, Erica. »

Il est 12 h 50 et nous avons enfourné notre dernière bouchée de sandwich quand un appel arrive sur son walkie-talkie.

« Avis à toutes les patrouilles. Appel concernant une femme en danger. Viol avec violences. »

Elle donne l’adresse, rue de la Blanchisserie.

« C’est pour nous ! » dit l’agent.

Il répond à la centrale.

« Voiture 07. Nous sommes à proximité et arriverons les premiers. »

« Reçu, voiture 07. Les autres vous rejoindront. »

Je mets un billet sur la table et nous rejoignons notre véhicule. Au moment où nous sommes prêts à embarquer, Baron me dit :

« Pas la peine, c’est là, à 50 mètres. »

Nous courons vers la maison qu’il nous désigne. C’est un bâtiment semblable à celui de l’homme violent de l’autre fois. Cette maison-ci ne possède que deux étages.

C’est un homme âgé qui nous attend, tenant la porte d’entrée ouverte.

Il s’adresse à Baron :

« C’est au dernier étage. Nous avons entendu des bruits de dispute et des cris de femme. Il y a quelques minutes, elle criait au viol. Je vous ai appelés et, depuis lors, on n’entend plus rien et c’est cela le plus inquiétant. »

Nous montons les escaliers quatre à quatre. Je précède l’agent qui arrive en haletant. Il me souffle de rester en retrait et me fait signe de le couvrir.

« Ici, la police. Ouvrez ! »

On entend un cri glacial. Une femme s’est mise à hurler : « Au viol ! Au viol ! »

Baron manipule la poignée. La porte s’ouvre lentement. Il jette un coup d’œil à l’intérieur. J’ai mon arme en main et je suis mon collègue en pointant le canon vers le plafond. Nous sommes dans un salon. Les meubles sont anciens et des vases en porcelaine chinoise décorent un buffet. Une chaise est renversée et des vêtements d’homme et de femme gisent à proximité, sur le tapis. Nous remarquons alors un homme affalé dans un fauteuil. Il est mi-conscient, les yeux entrouverts et porte pour tout vêtement un t-shirt blanc. Il a des cheveux noirs et bouclés, son teint est olivâtre. Il semble être originaire du Proche-Orient ou d’Asie Centrale. Au moment où Baron s’en approche avec prudence, la porte de la chambre voisine s’ouvre brusquement. Une femme en sort, un couteau à la main. Elle aussi est nue, à l’exception d’un soutien-gorge. J’ai le temps de remarquer qu’elle a une peau d’albâtre et de longs cheveux blonds noués en queue de cheval. Elle se précipite vers l’inconnu, mais plante son arme dans le dos de l’agent. Elle ne semble pas remarquer son erreur et se prépare à porter un deuxième coup. Je tire un coup en l’air et je crie :

« Lâchez votre arme ! »

Elle m’ignore et plante son couteau dans le cou de Baron, qui avait commencé à se tourner vers elle. Je suis prise de panique, car la femme ne semble pas réaliser ce qu’elle fait. Son premier coup a probablement fini sa course dans la veste pare-balles de l’agent, mais le deuxième a ouvert une plaie profonde qui laisse échapper des jets de sang. J’essaie d’arrêter le tremblement qui a commencé à agiter mes mains. La femme se tourne vers moi, les yeux bleus exorbités. Je n’ai plus le temps de réfléchir, car elle est à un bon mètre de moi et s’apprête à utiliser son arme à nouveau. Je tire un deuxième coup de feu.

Chapitre 3

Marc Deauville