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Julien Arnal est un pro de l’information et des affaires criminelles. Lorsque son journal, La Nation Républicaine dirigée par l’odieux Gardez, le diligente pour enquêter à Trébeurden, il sait que ce n’est pas pour faire du tourisme ! Une jeune fille de la côte, Soizic Goem, présentant une étrange plaie à l’épaule, a été retrouvée sans vie sur l’île Milliau toute proche. Celle-ci fut autrefois la propriété de Lucie Jourdan, célèbre actrice parisienne, amie intime d’Aristide Briand, homme politique français très en vue sous la Troisième République. Dans cette affaire, le suspect n°1 n’est autre que Germain Sauvaget, un confrère de l’audiovisuel, présentateur vedette du 13 heures national à la réputation de grand séducteur. Un coupable tout désigné. Mais l’est-il vraiment ?
De surprise en surprise, Julien Arnal va s’immerger dans un milieu où le sel irrigue les veines tout autant que les colères. Il va réveiller le passé et les rancunes, cultiver les inimitiés et payer au prix fort cette quête de vérité. De quoi lui faire regretter plus que jamais sa vie citadine !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Patrick Morel est un auteur français qui se partage entre l’écriture de nouvelles et de romans policiers. Plusieurs de ses textes ont été édités dans de nombreuses revues et récompensés dans des concours. "Tempête à l’île Milliau" est son second ouvrage publié aux Éditions Encre Rouge après un recueil de nouvelles, "Innocences", paru en mars 2024.
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Seitenzahl: 305
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Inutile de le cacher : Patrick Morel est un ami.
Ça ne l’empêche pas d’avoir du talent, le don de concocter de captivantes énigmes criminelles, d’ourdir de sombres mystères, d’imaginer de souriantes histoires, de camper des personnages attachants, inquiétants, inattendus et pittoresques.
Patrick Morel est aussi éclectique. Il aime varier les plaisirs, écrire des romans, des nouvelles, multiplier les décors, les atmosphères, les sujets.
Ainsi, parmi ses premiers romans, « Terminus Calais » se déroule (comme son titre le laisse présager) dans le Nord de la France où se pressent les migrants africains, avant de se clore dans le Cotentin. L’intrigue de « Les bras en croix » se noue elle à Rouen et dans les environs de la ville, pour rebondir dans le pays de Caux et toute la Seine-Maritime. Quant à son recueil de nouvelles « Treize en Amérique », il entraîne tour à tour son lecteur dans le Kansas, à la frontière mexicaine, dans le Vermont, les rues de Chicago ou encore au bord du Pacifique. Éclectique, on vous dit !
Des nouvelles, Patrick Morel en a écrit une centaine. Pour sa part, la revue "Rouen lecture", que j’ai le plaisir de diriger et animer, en a publié dans ses colonnes vingt-trois (à ce jour, car d’autres sont déjà programmées !), policières ou pas, normandes ou non. Bien sûr, on vous invite à les découvrir.
En attendant, « Tempête à l’île Milliau », le roman que vous tenez entre les mains, va vous entraîner lui du côté de la baie de Lannion, entre landes de fougères battues par les vents et secrètes berges du Léguer la rivière la plus sauvage du Trégor, en Bretagne donc, région que Patrick Morel affectionne… Très bonne lecture des pages qui suivent : suspense, ambiance et rebondissements garantis !
Mars 2024. Philippe Galmiche, éditeur de "Rouen lecture", la revue de tous ceux qui aiment lire en Normandie.
« Une île est par définition fragile, nomade. Tout le monde a peur qu’elle se dissolve à un moment donné ou parte à la dérive. »
Erik Orsenna
Pour les personnages et l’action, tout est fiction.
Sonneries au milieu de la nuit.
Je perçois comme une friction de glaçons dans un pur malt. Un crime de lèse-majesté. Du coup, mon rêve auquel je m’accrochais jusque-là se délite comme une vieille dentelle et avec elle la blonde accorte sous le col. J’ai l’impression que je viens tout juste de sombrer. La réalité est bien plus effrayante. Morphée n’a pas eu le temps de déployer ses bras protecteurs pour me défendre de la meute qui m’assaille.
Les loups n’en auront jamais fini avec moi.
Je tends la main, attrape mon téléphone et mets fin au carnage.
Enfin, provisoirement.
⸺ Allô !...
Ma voix est aussi pâteuse qu’après une bonne cuite. Peut-être est-ce le cas ? Mais à cet instant précis, mes souvenirs sont encore sur répondeur.
⸺ Arnal, qu’est-ce que tu fous ?...
Je reconnais la voix de Gardez, mon rédacteur en chef. Celui par qui les mauvaises nouvelles arrivent plus vite que le remboursement de mes notes de frais.
⸺ Je dors, pardi… maugréé-je avec cette intime conviction que je n’arriverai pas à renouer avec mon rêve soyeux.
⸺ Oublie ça ! Tu te fringues et tu files illico à Trébeurden.
⸺ Qu’est-ce que j’irais foutre là-bas ? demandé-je en réprimant difficilement un bâillement à faire pâlir d’envie un hippopotame insomniaque.
⸺ Germain Sauvaget vient de sauter sur une mine…
Là, je dois dire que sa métaphore m’explose à la figure. Le souffle me laisse un peu plus hébété. Je reste sans voix le temps de remettre la nouvelle en perspective.
⸺ Il s’était reconverti en démineur ?
⸺ Pas vraiment. Il passait quelques jours à se ressourcer.
⸺ Et ?
⸺ Le v’là avec un meurtre sur le dos !
⸺ J’ai du mal à le croire… G.S. meurtrier, c’est le buzz de l’année !...
⸺ Enfin, c’est tout comme. Il n’y avait que lui sur l’île Milliau cette nuit…
⸺ Mais au fait, comment sais-tu tout ça ?...
À l’autre bout, Gardez toussote. Je l’imagine dans son capharnaüm, tirant sur un cubain de belle taille, noyé dans une brume bleuâtre n’ayant rien de marine. Ni même de matinale.
⸺ N’oublie pas que Dieu est toujours sur la fréquence. Alors, grouille-toi ! J’attends ton papier pour 19 heures…
Et sans autre considération, il raccroche.
Je reste groggy, le combiné lové frileusement à mon oreille.
La fraîcheur du plastique est censée apaiser ma fièvre. Le tout, c’est de s’en persuader.
Le chantre cathodique du 13 heures national suspecté de meurtre, c’est aussi énorme qu’une altesse royale octogénaire étranglant son arrière-petit-fils. George, ne m’en veux pas ! Je n’ai rien contre toi ni aucun autre prétendant à la couronne britannique mais dans mon état second, il ne me vient pas d’autre comparaison. Toutes mes excuses ! Car, comme tu ne le sais pas encore, nous autres journalistes, nous sommes tout autant dépourvus de scrupules que de convenances.
God saves the Queen.
God saves George.
God saves me.
Enfin si c’est encore possible !
Pour Germain, ça me paraît déjà plus difficile. Du moins au regard de sa situation peu enviable.
J’attrape donc ma tablette, vérifie que l’info n’a pas encore fuité sur la Toile et passe en mode commando. En un tour de main, je rassemble des frusques, mon matos d’envoyé spécial et avale à fond de troisième un demi-litre de café tiède après une douche de militant écologiste. Le tout au son de Heroes du gars Bowie, histoire de plomber le sommeil de mes chers voisins, gros dormeurs et accessoirement fans de Didier Barbelivien.
Dans un tel contexte, la fuite a du bon. Je descends dare-dare les quatre étages de l’immeuble, m’essouffle à retrouver mon véhicule garé à trois rues de là avant de m’affaler en sueur sur un siège défraîchi. Puis, accroché au volant de ma DS 21 aux dimensions exagérées pour mes petits bras de journaleux, je laisse le moulin poussif aux 200 000 kilomètres prendre son envol.
Il est 2 heures 38 à ma montre ce dimanche matin lorsque j’aborde le périph.
Cap à l’ouest toute. Le Mans. Rennes. Saint-Brieuc. Lannion. La destination préférée des Parigots en manque d’exotisme.
Au son de mes 125 chevaux, j’ai le temps de cogiter. Une réflexion qui m’amène à revisiter le CV de Germain Sauvaget, un petit trouduc rentré comme stagiaire à TV2 sous l’ère Giscard. Un gars sans talent mais avec beaucoup d’ambition. Tant et si bien que de cirages de pompes en allégeances de circonstance, il était passé de loufiat patenté à correspondant en région avant son intronisation à la présentation du 13 heures national par je ne sais quel miracle. Une réussite sans égale qui avait suscité autant de jalousies que de louanges dans le microcosme cathodique aux egos surdimensionnés. Il faut reconnaître que son charme et sa prestance l’y avaient aidé. Au fil du temps il avait su fidéliser un auditoire majoritairement féminin, au grand dam de ses confrères sur la même tranche horaire. Mais voilà, la roue tourne. Aujourd’hui, Sauvaget se retrouve en garde à vue et cette nouvelle a tout pour me réjouir.
Sur les coups de 9 heures, j’arrive enfin à Trébeurden. Là, je constate avec effarement que la concurrence ne m’a pas attendu. Mes collègues sont déjà en place. Ils font le pied de grue au niveau du port, devant l’accès à l’île Milliau, interdit pour la circonstance par une escouade de gendarmes taciturnes et frigorifiés.
Après un premier repérage, je gare mon véhicule en retrait devant une crêperie et reviens me joindre à la confrérie. La tension est palpable et chacun y va de son petit commentaire. Des bribes de conversation qui m’échappent tant le vent souffle fort. Car pour ne rien arranger, la tempête fait rage, dopant le chant surréaliste et agaçant des drisses montant du port, comme celui des mouettes au-dessus de nos têtes.
Au loin, la silhouette de l’île disparaît dans un jeu d’ombres lugubres, de bruns austères et de genêts tout juste en fleurs. En son centre, quelques taches bleues s’agitent autour de la cale. Le lieu où le corps de la victime a semble-t-il été découvert.
Fort de cette première impression, remontant le col de mon imper froissé par six heures de route, j’abandonne la contemplation de Milliau pour celle plus réjouissante d’une consœur de la presse écrite. Sous le bonnet péruvien et le foulard de soie autour du cou, je crois reconnaître ma nounou de la nuit. Un sosie de Brigitte Bardot au temps de son insolente splendeur. Une déesse nordique à la beauté déroutante dans ce concert de mâles à la libido refroidie par les intempéries.
Un objet de désir diablement sulfureux que je m’empresse d’aborder.
⸺ Julien Arnal de La Nation Républicaine…
Surprise par mon approche un peu frontale, elle s’arrache à ses notes et me fixe avec méfiance.
⸺ Nous nous connaissons ?
⸺ Non, pas encore ! Mais je suis toujours disposé à agrandir le cercle de mes amies. Vous êtes du coin ?
⸺ On peut dire ça… Pauline Lebellec du Trégorrois…
Elle me garde quelques instants dans sa ligne de mire. Un temps suffisamment long pour que je m’abreuve à la fontaine de son regard. Clair et déstabilisant.
⸺ … Ainsi, c’est vous Arnal ?
Sa remarque suspicieuse m’interpelle.
⸺ Comment dois-je le prendre ?
Ses lèvres se contractent en une moue ironique.
⸺ Je suis sciée ! J’ai devant moi le grand Arnal, cité en exemple dans bon nombre de rédactions !
⸺ Ah ! Si vous le dites…
⸺ Ne jouez pas les modestes ! Vous êtes un cador dans votre domaine et je me demande pourquoi un type de votre calibre vient traîner ses guêtres à Trébeurden.
⸺ Du repérage touristique. Ça vous va comme réponse ?
⸺ Ne vous moquez pas. Je pourrais vous surprendre.
⸺ Vous m’impressionnez déjà !
⸺ Et pour le coup, vous n’avez pas la connaissance du terrain. Ce qui me donne un avantage sur vous.
⸺ Ai-je besoin de le connaître ? Deux millions de lecteurs à chacun de mes articles, ça vous parle ?
Sous la pique, le regard se dérobe. Prend la tangente. La remarque n’a pas lieu d’être, mais je m’amuse de l’embarras de ma consœur.
⸺ Bon, finis-je par dire, revenons à ce meurtre. Qui est la victime ?
Pauline Lebellec met du temps à me répondre. Sans doute ébranlée par mon propos. Tiraillée par des sentiments contradictoires.
⸺ Soizic Goem, finit-elle par lâcher à regret.
⸺ Une fille de Trébeurden ?
⸺ Presque. De l’Île-Grande.
⸺ Vous la connaissiez ?
⸺ Ça m’est arrivé de la croiser. Pendant les périodes de congés, elle bosse dans une crêperie en face du camping.
⸺ Vous pourriez me la décrire ?
⸺ Dix-neuf ans. Plutôt grande. Cheveux longs d’un blond vénitien. Une blancheur d’endive. Quelques taches de rousseur sur le visage. Un charme certain. Le genre de fille qui ne passe pas inaperçue.
⸺ Et à part jouer les serveuses pendant ses vacances, elle se destinait à quoi ?
Sur cette dernière question, le sosie de BB me toise.
⸺ Vous ne comptez pas sur moi pour écrire votre article, par hasard ?
⸺ N’y voyez aucune attaque personnelle, mais je n’ai besoin de personne pour rédiger des papiers qui sont de loin, les plus lus de toute la presse hexagonale.
La jeune femme fronce les sourcils. Son expression se fige tandis que son regard retourne à ses notes. Je conçois que je viens d’enfoncer le clou mais je ne peux m’empêcher de moucher les jeunes pousses trop entreprenantes.
Qu’on m’aime ou pas, je ne laisse personne indifférent.
⸺ Vous connaissez l’adresse de ses parents ?...
Son silence est un aveu. Je viens de développer une inimitié de plus dans la profession mais je n’en ai cure. L’investigation journalistique est un sport bien trop individuel pour vouloir le pratiquer en équipe.
Tournant les talons, je regagne mon véhicule tandis qu’une pluie glacée s’invite. Pendant la discussion, une idée m’est venue. Je sors mon portable et consulte la liste des hôtels du secteur.
Au sixième appel, j’ai la confirmation de ce que je subodorais.
Je note l’adresse et file me mettre à l’abri.
Situé à la sortie de Trébeurden sur la D788, le Terminus affiche gaillardement trois étoiles. De quoi offrir des chambres tout confort à une centaine d’euros en pleine saison, petit déjeuner compris. Je pousse la porte, tombe sur un couple de Britanniques complices qui regagnaient leur chambre après un superbe continental breakfast. C’est du moins ce que je parviens à traduire avec mes pauvres rudiments d’anglais. Un échange de quelques secondes à peine, entrecoupé de blancs et de rires gênés.
Les amoureux disparus, je m’acharne sur la sonnette de la réception.
À la troisième salve, un type massif en chemise blanche et gilet noir apparaît. Malgré un mois d’avril peu engageant, son teint est déjà hâlé et prouve, s’il en était besoin, qu’en Bretagne il fait aussi beau qu’ailleurs.
⸺ Bonjour. Vous désirez ?...
Je sors ma carte de presse et la lui colle sous le nez en masquant mon nom.
⸺ Je suis un ami de Germain Sauvaget. Il m’a demandé de lui ramener quelques affaires. Il n’avait pas prévu que le temps se gâterait si vite…
Comme à chaque fois, j’y vais au culot, pariant sur le fait que l’homme n’a allumé ni télé ni radio depuis son réveil.
Malgré mon assurance, l’hôtelier renâcle.
⸺ Cela me paraît difficile ! me rétorque-t-il. Notre déontologie nous interdit toute intrusion dans la chambre d’un client par une personne étrangère au service.
⸺ Je vous comprends et c’est tout à votre honneur, mais Germain a insisté pour que je lui ramène des vêtements chauds. Il ne se voit pas passer deux autres nuits dans de telles conditions climatiques…
Et là, en aveugle, j’aplatis dans l’en-but.
⸺ En effet, son retour à l’hôtel est bien prévu pour mardi, confirme-t-il en consultant son planning. Je voudrais vous être agréable, monsieur, mais je tiens à ma réputation…
Sauf qu’en pareilles circonstances, on peut s’arranger des interdits. Il suffit juste de trouver les bons arguments.
⸺ M. Sauvaget ne va pas être satisfait !
⸺ S’il vous plaît, monsieur, n’insistez pas. Vous me faites perdre mon temps.
Loin d’être impressionné par le ton du refus, je m’entête.
⸺ Si je lui rapporte cette conversation, Germain risque de prendre très mal la chose et, le connaissant, à son prochain séjour à Trébeurden, il y a de fortes chances pour qu’il s’enquière d’un nouvel établissement.
⸺ Je ne vois pas pour quelles raisons M. Sauvaget le ferait. Jusqu’à présent, il n’a jamais eu à se plaindre de nos services.
⸺ Certes. Mais vous connaissez comme moi ces personnalités de la télé. Une simple contrariété et tout peut basculer. Elles sont tellement versatiles !...
L’homme me fixe, cherche à deviner le degré de sincérité de mes propos, tout en pesant le pour et le contre. Et à ce petit jeu, je n’ai nulle difficulté à imaginer la tempête qui chahute ses neurones.
⸺ … Pensez à ce qu’une mauvaise publicité pourrait vous attirer comme désagréments !
⸺ OK, c’est bon ! finit-il par capituler en décrochant la clé de la 14 du tableau. La chambre est au premier, au fond du couloir. Vous avez cinq minutes pour aller chercher les affaires. Et si on me demande, je ne vous ai jamais vu !
J’attrape la clé et avale la volée de marches. Mon temps est en effet compté si je veux garder une longueur d’avance sur la maréchaussée.
La chambre est somme toute classique. Face à l’entrée, une fenêtre à triple battant donne sur la départementale. Au loin, j’aperçois la mer dans son reflux, laissant apparaître ici et là une multitude de rochers et de plages éphémères entre des îles qui n’en seront plus dans quelques heures.
Le lit est positionné à droite. Tout comme le cabinet de toilette dans son prolongement. De l’autre côté, le mur est habillé d’une table, d’une armoire avec sa glace en pied et d’une télé pas plus grande qu’un four à micro-ondes accrochée à son support mural. L’air sent le désinfectant et je maudis pour l’occasion l’excès de zèle de la femme de chambre.
Pour parodier les experts de la police scientifique et éviter toute mauvaise surprise, j’enfile une paire de gants en latex et m’applique à inspecter les lieux. Après quelques minutes de recherche, je dois bien louer le professionnalisme de la soubrette et j’en viens à douter de mon intuition. Dans le même temps, je n’oublie pas mon alibi. Je suis venu ici pour prendre quelques vêtements chauds. J’ouvre l’armoire, scrute la garde-robe de notre star du petit écran et attrape au hasard deux pulls de marque sur les étagères. J’en profite pour dresser un rapide inventaire du reste de son trousseau, constatant que Germain Sauvaget est un homme plutôt raffiné dans ses goûts vestimentaires. Je me console en me disant que deux pulls en moins ne devraient pas trop l’affecter. Sait-il d’ailleurs combien il en possède ? Enfin, conscient que m’attarder en ce lieu m’apportera plus de désagréments que de satisfactions, je balaie du regard la chambre une dernière fois et accroche la poignée de porte. Mes yeux s’attardent sur la décoration. Le mobilier. J’ai besoin jusqu’au bout de m’imprégner du lieu et de ses objets.
C’est dans cette ultime phase de recueillement que je tombe sur le détail qui m’avait échappé jusque-là. Une tache de couleur entre deux chocolats de bienvenue disposés dans une coquille d’ormeau.
Avec la fébrilité d’un paléontologue découvrant un des chaînons manquants de l’humanité, je m’attache à l’observation de l’objet. Il s’agit d’une boucle d’oreille fantaisie. Une coquille Saint-Jacques imbriquée dans une étoile de mer. Un bijou sans grande valeur commerciale en l’occurrence. Mais un indice.
J’embarque le colifichet tandis que mes méninges tournent à plein régime.
De retour à la réception, je tiens une histoire. Celle que Germain Sauvaget aurait pu écrire. A peut-être écrit. Qui sait ?
L’hôtelier est toujours là, assis devant l’écran d’ordinateur de la réception. Malgré ma présence, il ne relève pas la tête. N’a visiblement pas envie de croiser le regard de son tourmenteur.
La sonnette que j’actionne avec un malin plaisir le rappelle à ses obligations. Devant mon insistance, il se fait violence. Sort de sa réserve avec une envie folle de m’en coller une.
⸺ C’est quoi encore ?
Son ton rogue confirme l’expression affichée.
⸺ Sauvaget était seul ou accompagné ?
⸺ En quoi ça vous regarde ?
Le gars se rebiffe. Les remords doivent y être pour quelque chose.
⸺ Mon ami est un cachotier ! lui réponds-je. J’avais juste envie de savoir !
⸺ Vous vous croyez drôle ?
⸺ Vous n’êtes pas vraiment coopératif ! Selon ce que vous allez me dire, l’histoire ne s’écrira pas de la même manière…
⸺ Dégagez !
Hors de lui, il se lève, l’air menaçant.
Heureusement, j’ai anticipé sa réaction. J’attrape la clenche et décoche une dernière flèche.
⸺ Un conseil ! Ne tardez pas trop pour la réponse…
Il me fixe comme si j’étais le dernier des demeurés. Je pourrais l’éclairer mais je n’ai ni le temps ni l’envie de le déniaiser. Les gendarmes s’en chargeront bien pour moi et je pressens que leur humour ne sera pas le mien.
À l’extérieur, la pluie n’a pas désarmé. L’humidité se colle à moi et m’accompagne jusqu’à mon véhicule. Je frissonne. J’ai un besoin urgent de chaleur.
Un café fera l’affaire.
Le bar-PMU du bourg fait le plein. Il y a là les habituels turfistes qui travaillent le quinté du jour et les baratineurs de tout poil, plus assoiffés que jamais. À ce noyau dur de consommateurs s’ajoute un panel de correspondants, d’échotiers, de chroniqueurs et d’envoyés spéciaux qui, comme moi, se sont repliés en attendant une météo plus clémente ou un signe des autorités. La rumeur court que le substitut du procureur de Saint-Brieuc doit tenir une conférence de presse à la mairie dans la matinée. Mais on est tous conscients que cette communication ne pourra avoir lieu qu’une fois les constatations sur le terrain terminées.
Alors on patiente et je laisse à d’autres le soin d’échafauder des théories plus fumeuses les unes que les autres.
J’ai investi une table en retrait. Dans ma tête, mon papier commence à prendre tournure. Je tiens déjà le titre. « Germain Sauvaget, assassin ? » Une manchette accrocheuse à défaut d’être originale. Mais, comme pour chaque article que je rédige, je me dois d’interpeller mon lecteur et de faire en sorte qu’il ne décroche plus.
La patronne passe de table en table, abreuve cette clientèle nouvelle avec autant de plaisir qu’elle remplit de façon inespérée son tiroir-caisse. Gouailleuse, elle a un mot pour chacun de nous. Lâche ici ou là une blague qui provoque une cascade de rires et libère autant de répliques pour le moins gauloises. L’ambiance est joyeuse. Potache. La mort d’une enfant du pays n’empêche pas le monde de tourner et encore moins de réaliser de bonnes affaires.
Je bois mon café.
Depuis le temps que je me masturbe les méninges, il a refroidi.
Dans la foulée, j’en commande un second accompagné d’un croissant, histoire de terminer sur une note plus chaleureuse. Mon corps a un besoin urgent de carburant. Telle une musique d’ambiance, la cacophonie des voix me berce. Me renvoie à ma nuit avortée.
Mon croissant avalé, je repense à ma découverte dans la chambre de Sauvaget. Cette boucle d’oreille m’intrigue et suscite chez moi bon nombre d’interrogations.
La patronne revient encaisser les consommations et remarque mon manège.
⸺ C’est votre porte-bonheur ? m’interroge-t-elle, soudain curieuse.
⸺ Rien que la boucle d’oreille d’une inconnue.
⸺ Et vous comptez la retrouver ?...
La femme traîne pour me rendre la monnaie. S’embrouille dans ses comptes. Se bat avec la mitraille.
Moi, je reste imperturbable, perdu dans mes pensées à mille lieues de ces contingences matérielles.
⸺ Peut-être...
À ce moment, la porte de l’établissement s’ouvre et un confrère sonne l’heure de la retraite. Le substitut vient d’arriver et nous attend à la mairie pour une information. Comme un seul homme, les journalistes se ruent à l’extérieur et le bar se vide en moins de temps qu’il ne faut pour le dire, au grand dam de la patronne prise de court.
Moi, je reste indifférent à cette agitation.
Des années d’investigation m’ont appris que les chemins de traverse sont parfois plus intéressants à explorer que les grandes autoroutes de la pensée. À l’heure des chaînes d’information en continu, le journaliste de la presse écrite ne peut rivaliser. Il doit donc faire preuve d’inventivité autant que de talent pour relater des faits connus de tous.
⸺ Vous ne suivez pas la meute ? s’étonne la patronne en repassant devant ma table.
⸺ Je ne tiens pas à ce qu’on me marche sur les pieds.
⸺ Z’avez raison ! lâche-t-elle tandis qu’un habitué accoudé au comptoir la réclame à cor et à cri, le gosier en souffrance.
Répondant aux appels lancinants de l’ivrogne, elle m’abandonne à regret.
Retranché dans ma bulle, je rumine les événements tout en m’interrogeant sur le bien-fondé d’un voyage à l’institut de médecine légale le plus proche : Saint-Brieuc, Quimper ou Brest. Cette dernière décrite de façon lapidaire dans un roman d’Hervé Jaouen qui n’engage guère au tourisme d’investigation.
« Il pleuvait sur Brest, ce soir-là. Brest, la bombardée, Brest la reconstruite. Brest la grise. Brest la triste… »
Après mûre réflexion, je repousse la tentation. Qu’ai-je à y gagner ? A priori pas grand-chose. Pour ce que j’en sais, les employés d’une morgue ne sont pas à proprement parler de grands bavards. Alors… Reste une question qui m’obsède. Cette boucle d’oreille appartient-elle vraiment à Soizic Goem ?
Toutes les suppositions sont envisageables. Germain Sauvaget n’a jamais caché son attirance pour les jouvencelles. Il affiche d’ailleurs un tableau de chasse impressionnant en la matière. Soizic Goem est-elle sa dernière proie en date ? Une conquête qui l’aurait poussé à commettre l’irréparable ? Allez savoir…
J’en suis à ce stade de mes réflexions lorsque je sursaute au contact d’une main frêle sur mon poignet.
⸺ Vous ne devriez pas vous exposer de la sorte, murmure la femme en me désignant la boucle d’oreille.
Interdit, je fixe l’inconnue à la voix chevrotante tandis que, du fond de l’établissement, me parvient une mise en garde de la patronne.
⸺ Ne prêtez pas attention à ce que dit Hélène. Elle est folle !...
La vieille dame hausse les épaules avec humeur.
⸺ Les fous ne sont pas toujours ceux qu’on croit, cher monsieur, me glisse-t-elle à l’oreille. Je me nomme Hélène de Montfort et j’habite à Trébeurden depuis de nombreuses années…
Son parfum m’envoûte et me rappelle les exhalaisons des roses matures. Une fragrance à jamais associée au souvenir d’un oncle paternel qui, dans sa retraite normande, cultivait avec amour ses chers rosiers et en tirait une liqueur appréciée de tout le canton.
⸺ Ne craignez rien. N’est-ce pas Aristote qui disait : « Il n’y a point de génie sans un grain de folie » ?
⸺ Vous m’en voyez flattée, cher monsieur. Mais je vous rassure, je ne suis pas plus folle que le commun des mortels. Sauf que Florence en a décidé autrement !
⸺ Pour quelles raisons ?
⸺ Ah ! si je le savais ! soupire-t-elle… Ça vous dirait de déjeuner avec moi, monsieur Arnal ?
Ma surprise lui tire un sourire bienveillant. Son regard pétille comme celui d’une gamine en extase devant une glace à l’italienne. Je crois voir ma grand-mère nous ouvrant sa porte lorsque ma sœur et moi débarquions chez elle pour les vacances. Des moments rares de bonheur dont le souvenir reste à jamais gravé malgré la râpe du temps.
⸺ Ce sera avec grand plaisir, chère madame, accepté-je sans penser à mes obligations du moment. Au fait, avons-nous l’honneur de nous connaître ?
La vieille femme place un index devant ses lèvres, soudain énigmatique.
⸺ Chut, plus un mot ! Je vous expliquerai tout cela hors de ce lieu de perdition… Vous me suivez ?
Je me laisse entraîner, comme un gosse sous le charme d’une fée mystérieuse et séduisante.
En sortant, je salue l’assemblée mais, en réponse, je concentre un faisceau d’ondes négatives.
Un mystère que je ne m’explique pas.
À l’extérieur, la météo ne s’est pas améliorée. Il pleut toujours. Un grain breton porté par des rafales pugnaces. Désagréable pour un Parisien comme moi.
Après quelques pas, la vieille femme s’arrête devant un vieux modèle Mercedes. Un homme en descend, ôte sa casquette et me salue comme une vieille connaissance avant de nous ouvrir les portes arrière. Il est aussi âgé que sa patronne et sa carrure inspire le respect.
⸺ Yvon va nous conduire jusqu’à la maison.
Je prends place sur la banquette arrière. Mille questions se pressent dans ma tête. Pourquoi suis-je prêt à me laisser distraire et à suivre cette femme, aussi charmante, soit-elle ?
Après un court trajet, nous pénétrons dans la propriété. Au bout d’un chemin qui serpente entre de magnifiques pins maritimes, la demeure domine le port de Trébeurden et l’île Milliau.
Malgré l’humidité ambiante, je suis comme un chien fou. Devant moi, je distingue plus nettement les contours de l’île ainsi que les hommes qui s’y affairent toujours, telles des fourmis laborieuses.
⸺ Venez, monsieur Arnal ! Nous serons bien mieux à l’intérieur pour observer toute cette agitation.
Je suis ma nouvelle amie sans faire d’objection. À vrai dire, je ne me reconnais pas. Moi, le gars réfractaire à toute forme d’autorité, je me plie de bonne grâce aux volontés d’un petit bout de femme fragilisée par l’âge.
Quel est son secret ?
Je l’ignore.
Nous pénétrons dans la maison. Une demeure massive et rassurante comme un menhir dont on aurait évidé le cœur. Modifiée au fil du temps à mesure d’extensions et de vérandas plus ou moins harmonieuses. Mais qu’importe, la lumière inonde le lieu, nous escorte d’une pièce à l’autre. Me réconforte malgré la grisaille.
La maîtresse de maison m’entraîne jusqu’à un séjour clair à la décoration de bon ton. Au loin, derrière de larges baies vitrées, les gendarmes terminent leurs investigations et commencent à se replier. Des embarcations assurent les rotations avec le continent dans un ballet hypnotique.
⸺ Ça vous dirait un petit verre de madère avant de passer à table ?
J’acquiesce tandis qu’Hélène m’invite à prendre place autour d’un ovale en verre fumé supporté par une structure en osier.
Sortie de nulle part, une domestique apparaît, un plateau à la main. Je suppose qu’il s’agit de la femme d’Yvon. Silencieuse et appliquée, elle s’active avant de s’éclipser tout aussi discrètement.
Mon hôtesse attrape son verre, hume les parfums qui s’en échappent, se délecte du moment.
⸺ À notre rencontre ! lance-t-elle enfin, en brandissant son verre pour un toast.
Je l’imite, conscient que deux heures plus tôt je n’aurais jamais imaginé une telle rencontre.
Hélène de Montfort approche le verre de ses lèvres, aspire une gorgée de nectar avec un léger bruit de succion. Laisse agir ses papilles, les paupières closes. Avant de les rouvrir, sous le charme.
⸺ Vous savez, j’adore ce rituel de la première gorgée…
En épicurien, j’adhère. Mais il me tarde de revenir aux préoccupations du jour. À la mort de Soizic Goem. Même si avant cela, je dois comprendre les raisons de ma présence en ce lieu.
⸺ Hélène, pourquoi m’avez-vous invité ?
Le regard de la vieille dame me fixe avec une infinie douceur.
⸺ Je vous dois en effet quelques explications, monsieur Arnal, concède-t-elle de bonne grâce.
Mais une quinte de toux l’empêche de poursuivre. Son corps décharné convulse sous l’attaque.
J’ai mal pour elle.
Au prix d’un effort sur elle-même, elle parvient à dompter la crise. À reprendre le cours de ses pensées.
⸺ … Depuis ma plus tendre enfance, je suis sujette à des flashs… En présence d’objets ou de personnes… Des visions éphémères qui m’entraînent dans des situations inhabituelles… Ce qui a été le cas aujourd’hui lorsque j’ai poussé la porte de ce bar. Ne me demandez pas ce que j’y étais venue chercher, je serais incapable de vous répondre… Une force m’y a poussée et j’ai tout de suite su en vous voyant que vous seriez l’homme de la situation.
⸺ Vous pouvez m’éclairer ? Car là je suis un peu perdu.
La maîtresse de maison repose son verre, les yeux brillants. Est-ce l’effet de l’alcool ou l’expression d’un feu intérieur plus dévorant ?
⸺ Vous êtes celui qui fera jaillir la vérité.
⸺ Dans l’affaire de la petite Goem ?
⸺ Tout juste. Mais ne me demandez pas le nom de l’assassin, je l’ignore. Je peux juste vous confirmer que vous serez l’élu…
Ce petit bout de femme a l’art des énigmes. Est-elle aussi folle que le prétend la patronne du PMU ?
Cette confidence me pousse à d’autres interrogations.
⸺ Au bar, vous m’avez fait comprendre que je m’exposais trop. Quel était le sens de cette mise en garde ?
Hélène de Montfort savoure l’instant. Celui d’un temps suspendu à une réponse qu’elle seule connaît.
⸺ Derrière les objets, il y a les êtres…
⸺ Et ?
⸺ Je sais à qui appartient cette boucle d’oreille !
Cette annonce aiguise ma curiosité.
⸺ Vous suggérez que le bijou appartient à Soizic Goem ?
Mon hypothèse la prend de court.
⸺ Mais pas du tout ! s’exclame-t-elle avec une flamme insoupçonnée. La femme que j’ai vue se nomme Pauline Lebellec.
⸺ Pauline Lebellec, la journaliste ? répété-je, pas sûr d’avoir bien entendu. Vous en êtes certaine ?
La vieille femme repose son verre, visiblement irritée par les doutes que j’émets.
⸺ Sachez, monsieur Arnal, que je n’ai pas pour habitude de lancer impunément des rumeurs. Je laisse ça à d’autres. Et généralement, tout ce que j’avance se révèle exact…
Pour autant, puis-je prendre cette révélation pour argent comptant ? J’en doute. Depuis belle lurette, je me méfie des personnes qui font étalage de leurs prétendus dons. Même si, je dois le reconnaître, cet aveu m’ébranle.
La boucle d’oreille de Pauline Lebellec ! Je n’arrive pas à y croire.
Hélène achève son verre avec lenteur.
Le mien est à peine entamé.
⸺ Maintenant pouvons-nous passer à table, cher monsieur Arnal ?
⸺
⸺
⸺
⸺
⸺
Lorsqu’Yvon me ramène à mon véhicule, il est déjà plus de 15 heures.
Le vent a molli et la pluie a laissé place à une bruine insidieuse qui noie les perspectives et chagrine les humeurs.
Avant de chercher une chambre, je m’impose un dernier détour par le port.
Sur place, les pompiers remballent leur matériel tandis que les gendarmes en faction poursuivent leur marathon statique sans état d’âme.
Des curieux assistent à la scène. Je ne peux ignorer leurs conversations.
Avec bon sens, les autochtones s’interrogent sur la manière dont l’enfant du pays a abordé l’île. A-t-elle attendu la marée basse pour franchir de nuit le tombolo éphémère reliant le continent à Milliau ? Ou l’a-t-elle gagnée par la mer ? Mais dans cette éventualité, pourquoi les enquêteurs n’ont-ils pas retrouvé d’embarcation ?
Naviguant de groupe en groupe, je joue au touriste, prenant ici et là quelques photos avec mon téléphone portable. Des repères qui me serviront pour la rédaction de mon article. Mais conscient que mon temps est plus que jamais précieux, je m’éclipse avant de prendre racine.
Les essuie-glaces couinent leur ennui tandis que je remonte sur les hauteurs de Trébeurden en quête de quelques pistes pour la nuit. L’empreinte sonore accompagne désagréablement la bande-son de mes pensées.
Je m’égare.
La ville s’étire. N’en finit plus. Les ronds-points se succèdent. Ma DS tangue, pas vraiment à l’aise avec le profil de la chaussée. La suspension souffre. Louvoie. Je hais le type qui a eu l’idée de généraliser les sens giratoires dans l’Hexagone. Un véritable supplice.
Je franchis le cinq ou sixième de ces obstacles lorsque l’automobile qui me précède stoppe brutalement. Elle-même bloquée par d’autres véhicules à l’arrêt. Un dimanche après-midi, je redoute l’accident de circulation. Un contretemps fâcheux dans ma course contre la montre.
Je peste déjà tandis qu’un gars s’approche un tronc à la main et frappe à ma vitre.
Je lui fais signe qu’il peut passer son chemin, mais il insiste en s’en prenant violemment à la carrosserie. De quoi me faire sortir de mes gonds.
Je déteste plus que tout que l’on martyrise ma DS.
Je baisse la vitre et interpelle le malotru :
⸺ Ça vous dérangerait de respecter les vieilles dames ?
La tête du Breton s’encadre devant moi. Son visage est rubicond. Ses yeux injectés de sang. Il ne m’en faut pas plus pour comprendre que mon interlocuteur a joué de la bouteille plutôt que du biniou. (Encore et toujours mes références à Jaouen !)
⸺ Qu’est-ce qu’il a le Parigot ? Il n’aime pas mes manières ?
⸺ Je souhaiterais juste que vous arrêtiez de maltraiter mon véhicule.
Le gars se marre comme si je venais de lâcher une bonne blague. Se redresse en hélant un compère positionné plus haut dans la file.
⸺ Kermo, viens voir ! J’ai un client pour toi…
Le dénommé Kermo rapplique. En deux mots, son pote le met au parfum et le nouveau venu me détaille comme si j’étais soudain un extraterrestre.
⸺ Descendez, siou plaît ?
⸺ Pourquoi ?
Je fixe le type. Il est plus grand que son compagnon. Son visage est mangé par une barbe de trois jours et des cheveux longs, noirs et poisseux. Son regard est étrange, dérangeant même, mais je ne saurais dire pourquoi. À sa vue, je replonge dans les années 1970. Les pantalons pattes d’éph et les cols pelle à tarte. Le début du grand n’importe quoi.
Il réitère sa demande. Je reste imperturbable. Mais il insiste en dégainant une carte de flic qu’il me colle sous le nez, tel un sésame devant faire tomber mes dernières réticences.
Suspicieux, je récuse l’entrée en matière.
⸺ Qu’est-ce qui me prouve qu’elle est authentique ?...
Durant quelques secondes, le Kermo en question reste décontenancé par mon aplomb. Mais il se reprend bien vite. Sa main se détend par la vitre ouverte et agrippe mon nœud de cravate.
⸺ …Vous avez la gueule d’un marlou !
Mon compliment le contrarie un peu plus. Il serre le bout de tissu et tente de m’attirer à lui.
⸺ On veut jouer au mariole ?
⸺ Pas vraiment. Juste qu’on me foute la paix ! Ceci dit, question humour, j’ai une bonne longueur d’avance sur vous ! me gaussé-je.
⸺ Provocateur avec ça !
⸺ À vous voir enquiquiner les gens de passage comme moi, je mesure à quel point nous ne sommes pas du même monde.
⸺ Bollo, ramène-toi ! Monsieur est un comique…
Le compère rapplique et à deux ils m’extraient sans ménagement du véhicule. Devant tant d’acharnement, je me demande ce que j’ai bien pu faire pour les mettre dans un tel état d’agressivité.
⸺ Je pourrais savoir ce que vous me voulez ?
⸺ La défense de l’emploi, ça te dit quelque chose, bonhomme ? Stavenge Harvest ? Six mois que les gars se battent pour sauver leur boulot. Ça t’parle ? Suis-nous !
