Théorie de la Démarche - Honoré de  Balzac - E-Book

Théorie de la Démarche E-Book

Honore de Balzac

0,0
0,49 €

oder
Beschreibung

Dans l’état actuel des connaissances humaines, cette théorie est, à mon avis, la science la plus neuve, et partant la plus curieuse qu’il y ait à traiter. Elle est quasi vierge. J’espère pouvoir démontrer la raison coefficiente de cette précieuse virginité scientifique par des observations utiles à l’histoire de l’esprit humain.

Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:

EPUB

Seitenzahl: 79

Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0



Honoré de Balzac

THÉORIE DE LA DÉMARCHE

Première Edition 1833

© 2021 Librorium Editions

ISBN :9782383830191

THÉORIE DE LA DÉMARCHE

À quoi, si ce n’est à une substance électrique, peut-on attribuer la magie avec laquelle la volonté s’intronise si majestueusement dans le regard, pour foudroyer les obstacles aux commandements du génie, ou filtre, malgré nos hypocrisies, au travers de l’enveloppe humaine ?

Histoire intellectuelle de Louis Lambert.

Dans l’état actuel des connaissances humaines, cette théorie est, à mon avis, la science la plus neuve, et partant la plus curieuse qu’il y ait à traiter. Elle est quasi vierge. J’espère pouvoir démontrer la raison coefficiente de cette précieuse virginité scientifique par des observations utiles à l’histoire de l’esprit humain. Rencontrer quelque curiosité de ce genre, en quoi que ce soit, était déjà chose très difficile au temps de Rabelais ; mais il est peut-être plus difficile encore d’en expliquer l’existence aujourd’hui : ne faut-il pas que tout ait dormi autour d’elle, vices et vertus ? Sous ce rapport, sans être M. Ballanche, Perrault aurait, à son insu, fait un mythe dans la Belle au bois dormant. Admirable privilège des hommes dont le génie est tout naïveté ! Leurs œuvres sont des diamants taillés à facettes, qui réfléchissent et font rayonner les idées de toutes les époques. Lautour-Mézeray, homme d’esprit, qui sait mieux que personne traire la pensée, n’a-t-il pas découvert dans le Chat botté le mythe de l’Annonce, celle des puissances modernes qui escompte ce dont il est impossible de trouver la valeur à la banque de France, c’est-à-dire tout ce qu’il y a d’esprit dans le public le plus niais du monde, tout ce qu’il y a de crédulité dans l’époque la plus incrédule, tout ce qu’il y a de sympathie dans les entrailles du siècle le plus égoïste ?

Or, dans un temps où, par chaque matin, il se lève un nombre incommensurable de cerveaux affamés d’idées, parce qu’ils savent peser ce qu’il y a d’argent dans une idée, et pressés d’aller à la chasse aux idées, parce que chaque nouvelle circonstance sublunaire crée une idée qui lui est propre ; n’y a-t-il pas un peu de mérite à trouver à Paris, sur un terrain si bien battu, quelque gangue dont se puisse extraire encore une paillette d’or ?

Ceci est prétentieux ; mais pardonnez à l’auteur son orgueil : faites mieux, avouez qu’il est légitime. N’est-il pas réellement bien extraordinaire de voir que, depuis le temps où l’homme marche, personne ne se soit demandé pourquoi il marche, comment il marche, s’il marche, s’il peut mieux marcher, ce qu’il fait en marchant, s’il n’y aurait pas moyen d’imposer, de changer, d’analyser sa marche : questions qui tiennent à tous les systèmes philosophiques, psychologiques et politiques dont s’est occupé le monde ?

Eh quoi ! feu M. Mariette, de l’Académie des sciences, a calculé la quantité d’eau qui passait, par chaque division la plus minime du temps, sous chacune des arches du pont Royal, en observant les différences introduites par la lenteur des eaux, par l’ouverture de l’arche, par les variations atmosphériques des saisons ! et il n’est entré dans la tête d’aucun savant de rechercher, de mesurer, de peser, d’analyser, de formuler, le binôme aidant, quelle quantité fluide l’homme, par une marche plus ou moins rapide, pouvait perdre ou économiser de force, de vie, d’action, de je ne sais quoi que nous dépensons en haine, en amour, en conversation et en digression !…

Hélas ! Une foule d’hommes, tous distingués par l’ampleur de la boîte cervicale et par la lourdeur, par les circonvolutions de leur cervelle ; des mécaniciens, des géomètres enfin ont déduit des milliers de théorèmes, de propositions, de lemmes, de corollaires sur le mouvement appliqué aux choses, ont révélé les lois du mouvement céleste, ont saisi les marées dans tous leurs caprices et les ont enchaînées dans quelques formules d’une incontestable sécurité marine ; mais personne, ni physiologiste, ni médecin sans malades, ni savant désœuvré, ni fou de Bicêtre, ni statisticien fatigué de compter ses grains de blé, ni quoi que ce soit d’humain, n’a voulu penser aux lois du mouvement appliqué à l’homme !

Quoi ! Vous trouveriez plus facilement le De pantouflis veterum, invoqué par Charles Nodier, dans sa raillerie toute pantagruélique de l’Histoire du roi de Bohême, que le moindre volume De re ambulatoria !…

Et cependant, il y a déjà deux cents ans, le comte Oxenstiern s’était écrié :

« C’est les marches qui usent les soldats et les courtisans ! »

Un homme déjà presque oublié, homme englouti dans l’océan de ces trente mille noms célèbres au-dessus desquels surnagent à grand’peine une centaine de noms, Champollion, a consumé sa vie à lire les hiéroglyphes, transition des idées humaines naïvement configurées à l’alphabet chaldéen trouvé par un pâtre, perfectionné par des marchands ; autre transition de la vocalisation écrite à l’imprimerie, qui a définitivement consacré la parole ; et nul n’a voulu donner la clef des hiéroglyphes perpétuels de la démarche humaine !

À cette pensée, à l’imitation de Sterne, qui a bien un peu copié Archimède, j’ai fait craquer mes doigts ; j’ai jeté mon bonnet en l’air, et je me suis écrié : Eurêka (j’ai trouvé) !

Mais pourquoi donc cette science a-t-elle eu les honneurs de l’oubli ? N’est-elle pas aussi sage, aussi profonde, aussi frivole, aussi dérisoire que le sont les autres sciences ? N’y a-t-il donc pas un joli petit non-sens, la grimace des démons impuissants, au fond de ces raisonnements ? Ici, l’homme ne sera-t-il pas toujours aussi noblement bouffon qu’il peut l’être ailleurs ? Ici, ne sera-t-il pas toujours M. Jourdain, faisant de la prose sans le savoir, marchant sans connaître tout ce que sa marche soulève de hautes questions ? Pourquoi la marche de l’homme a-t-elle eu le dessous, et pourquoi s’est-on préférablement occupé de la marche des astres ? Ici, ne serons-nous pas, comme ailleurs, tout aussi heureux, tout aussi malheureux (sauf les dosages individuels de ce fluide nommé si improprement imagination), soit que nous sachions, soit que nous ignorions tout de cette nouvelle science ?