TOME 1 - Patricia Muller - E-Book

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Patricia Muller

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Beschreibung

Je m'appelle Lauranéa Green. Je suis la dernière lignée d'une famille de sorcière. Ma grand-mère Viviann et notre gouvernante Thérèse m'élèvent depuis que j'ai trois ans , suite à la mort accidentelle de mes parents. Le jour de mes dix huit ans, ma grand-mère disparue mystérieusement. Une année s'écoula sans que je ne sache ce qu'elle était devenue. Un soir, sa voix résonna à mon oreille, me demandant de lire la lettre qu'elle m'avait écrite avant de disparaître et qu'elle avait confiée à Thérèse. A cet instant, j'ai eu la sensation que mon destin n'était pas seulement de devenir la dernière gardienne de notre magie bleue, comme me l'avait enseigné Viviann durant toutes ces années. Mais que des forces maléfiques venues des profondeurs gravitaient autour de moi.

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Seitenzahl: 252

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

PROLOGUE

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

PROLOGUE

Là où tout commença Romford 1965

Après un moment de flottement elles distinguèrent une lueur à peine visible au fond de la sphère, plus elles s’en approchaient, plus elle grandissait.

Brusquement ralentis, leurs pieds touchèrent le bitume encore humide de la nuit.

— Où sommes-nous ? interrogea Viviann.

À même le sol, juste sous ses yeux, des lettres blanches se dessinèrent au travers du goudron : « Romford 1965 ».

— Nous sommes donc en Angleterre, pensa-t-elle.

Trempées jusqu’aux os, les deux femmes s’empressèrent de trouver un endroit pour la nuit. Thérèse repéra une vieille bâtisse de l’autre côté de la rue. Sans attendre elles s’y hâtèrent et découvrirent un endroit bien singulier abandonné.

Debout, devant la fenêtre fissurée, Viviann regardait ce monde étrange qui s’offrait à elle. La veille, en sautant dans cette onde, l’incertitude de l’inconnu l’avait submergée, doublée par une profonde tristesse d’abandonner mère, père et son peuple. Dévorée par ce sentiment qu’elle avait choisi en franchissant cette nouvelle porte, la jeune sorcière appréhendait les dangers qu’elle aurait à combattre dans celui-ci. Soudain, un picotement bizarre lui parcourut les mains.

— Que vous arrive-t-il ? s’étonna Thérèse.

— Je n’en ai aucune idée ! Je ressens une sensation étrange dans les paumes de mes mains.

Thérèse les lui saisit et y déposa un minuscule objet ressemblant étrangement à un pendule doublé d’une boussole. À peine était-il dans le creux de sa main qu’il tourna dans un sens, puis dans un autre, et se colora en un pourpre éclatant.

— Que voyez-vous ? demanda Viviann impatiente.

— … La succession de l’ouverture de la porte circulaire et les divers passages franchis dans les mondes parallèles ont affaibli une partie de vos pouvoirs.

Elle s’interrompit un instant. Puis reprit :

— Cependant ne soyez pas inquiète, cet état ne devrait pas durer.

Son regard croisa celui de la jeune femme, l’angoisse qui en découlait était palpable. Tout à coup, un trouble profond envahit Viviann.

— Vous ne me dites pas tout… n’est-ce pas ?

— À quel sujet ? rétorqua Thérèse gênée.

— Vous le savez bien !

Thérèse se mit à l’écart sur le sofa poussiéreux et resta un long moment silencieuse, incapable d’affronter le regard de celle qu’elle avait vue grandir, et pour qui elle donnerait sa vie. Viviann s’approcha.

— Dites-moi ce qui vous ronge…

L’empathie et la délicatesse de son geste poussèrent Thérèse à la confidence.

— Par le passé, j’ai été une Mangriatte, j’ai combattu auprès d’Othar (roi maudit). Je vous laisse imaginer les horreurs que j’ai pu commettre ! Résignée à ce qu’elle fut, Thérèse baissa la tête. Devant tant de massacres, j’ai fini par me révolter contre ses troupes. Blessée, et laissée pour morte, j’ai été recueillie et soignée par les Prêtririens. Je suis restée longtemps parmi eux ; ils m’ont appris à maîtriser l’animal qui sommeille en moi. Quelque temps plus tard, ils m’ont conduite sur Céladon au royaume de Duine. Vos grands-parents m’ont pris sous leurs ailes et ils m’ont permis de demeurer au royaume. Puis, ce fut auprès vos parents. J’ai retrouvé un sens à ma vie quand ils m’ont honorée du titre de gouvernante. La compassion que j’ai éprouvée à ce moment-là à votre égard et ma loyauté envers mes souverains m’ont permis de gagner un rang auprès des sorcières de Céladon. Je crains chaque jour que cette bête immonde ne resurgisse… j’ai si peur ! Si vous saviez princesse… dit-elle à demi-mot.

Extrait des écrits sur « les sorcières Mangriattes »

Par Tancrène le mage fou.

Ce sont des « sorcières bannies ». Bien avant la création du royaume de Céladon et des plaines alentour, ces sorcières souvent paysannes, servantes ou esclaves étaient considérées comme des êtres faibles et maniables. Elles étaient traquées pour leurs pouvoirs d’absorbâmes. Capturées et utilisées à des fins stratégiques lors de batailles, elles étaient vidées de toute empathie, puis ensorcelées afin de se transformer en de redoutables bêtes féroces. Dévoreuses de cadavres sur les champs de guerre, elles étaient aussi surnommées « les nettoyeuses » car quand elles avaient fini, rien ne restait. Ces sorcières féroces furent toutes décimées par les Obscuriens. Mais quelques-unes auraient survécu.

Fin de l’extrait.

Viviann la fixa longuement. Quand elle posa son index sur sa tempe et effectua une légère pression, le reflet vert vif de son oeil transperça celui de la vieille femme. Hypnotisée par les étincelles qui jaillissaient de ses pupilles, celle-ci se figea spontanément. Soudain, sa bouche s’engourdit, ses lèvres ankylosées se raidirent. Elle aurait voulu fuir, cacher ce visage dans le creux de ses paumes, mais la magie qui émanait de Viviann l’empêchait d’agir. Étouffée dans une colère teintée de détresse, aimantée au fauteuil, les pieds collés au sol : un découragement profond parcourut son corps. Elle lâcha prise. Viviann entra progressivement et profondément dans sa mémoire, la dépouillant de ses souvenirs, de ses peurs, de son histoire, la pression était si forte que Thérèse grimaça. Il fallait percer l’abcès ; creuser encore et encore pour arriver au centre de son noyau cérébral. Thérèse ne ressentait plus l’envie de combattre. Elle en arrivait presque à aimer les sensations électriques qui vagabondaient dans son esprit, dévorant ses démons intérieurs. Pendant que se dégageait de son crâne la première pensée noire, une seconde émergea à son tour, suivie d’une troisième et ainsi de suite… Avec la pulpe de ses doigts agiles, Viviann les détruisait au fur et à mesure qu’elles apparaissaient. Quand une dernière apparut, bien plus grosse et sombre que les précédentes, sa substance plus épaisse ne ressemblait à aucune autre. Cette protubérance s’accrochait à ses souvenirs comme une araignée à sa toile, alors qu’elle se dressait toujours plus haut elle diminuait de volume perdant de sa puissance, la princesse la laissa filer doucement jusqu’à ce qu’elle soit accessible, devenue docile et maniable elle se laissa prendre et s’évapora instantanément entre ses doigts, c’est alors qu’une pensée oubliée et lointaine se présenta timidement. Viviann lui donna un léger élan et en modifia sa trajectoire. Le visage de Thérèse se peignit de plénitude et elle s’enfonça dans un profond sommeil.

Parfait, tout est parfait, l’équilibre est rétabli, songea la sorcière.

Chapitre 1

La rencontre

Durant ces cinq dernières années les deux femmes n’avaient jamais évoqué ce qu’il s’était passé ce soir-là. Elles avaient la certitude que leur lien était fort et que leur destin était commun. Cette sensation partagée leur suffisait amplement.

La vieille demeure s’était transformée en une jolie petite librairie. Viviann et Thérèse y avaient agencé un coquet petit appartement à l’étage. Viviann avait découvert les codes vestimentaires de ce monde nouveau. Chaque matin avec entrain elle se prêtait aux essayages. Quant à Thérèse du haut de ses quatre cents ans, elle n’avait guère évolué, préférant garder ses longues robes grises ou noires à la taille ajustée, ses petits souliers lacés avec soin et son éternel chignon qu’elle ornait de peignes. Il lui arrivait de temps en temps de faire une folie en portant un gilet plus clair bien boutonné sur sa robe cintrée.

Chaque soir, suivant un rituel bien précis, une fois les derniers clients partis, Thérèse fermait méthodiquement la porte du magasin et tirait le grand rideau de fer. Elle montait à l’étage, se débarbouillait, se restaurait, et à vingt heures précises elle se couchait. Pour Viviann les soirées étaient tout autres : elle aimait s’asseoir sur le rebord de la fenêtre le dos bien calé contre son oreiller et elle se plongeait dans ses livres d’aventures qu’elle dévorait en quelques heures. Puis, après avoir englouti son paquet de guimauve au lilas elle s’enfonçait doucement dans ses rêves. Mais ce soir-là le sommeil ne venant pas, elle décida de s’autoriser une sortie nocturne. Elle poussa aussi fort qu’elle put la lucarne qui donnait sur les toits et se hissa sur le débord. Avec précaution elle glissa le long des tuiles encore tiédies par la chaleur de la journée, et avec une grande dextérité elle sauta dans la cour de la librairie.

Une brise légère et bien agréable se leva soudainement, apportant avec elle des effluves envoûtants. La grand-rue était bien calme à cette heure tardive, seul le claquement d’un objet apparemment fait de bois perturbait le profond silence qui entourait l’artère principale. Sur le trottoir d’en face, un homme coiffé d’un chapeau et vêtu d’une veste mi-saison marchait d’un pas pressé. Arrivé à la hauteur de Viviann, tout en continuant son chemin, il souleva sa coiffe et la salua cordialement. Les lampadaires s’éteignirent pour laisser place à la clarté des étoiles. Profitant de la quiétude qui s’offrait à elle, la jeune femme se dirigea vers le square, où un petit banc de bois lui offrit son assise. Elle ouvrit son livre et reprit sa lecture, mais une voix profonde s’invita soudainement.

— Je ne me suis pas présenté tout à l’heure, Lord Charles Green, rentier.

Elle referma son roman et leva la tête.

— Viviann Duine, princesse et sorcière, dit-elle d’un ton amusé.

Il sourit cordialement, elle se décala de quelques centimètres afin que l’homme puisse poser son imposant fessier. Des rides bien accentuées marquaient son visage : le signe qu’il était bien plus âgé qu’elle, une moustache proéminente mais parfaitement dessinée remontait le long de ses narines et redescendait soigneusement sur un menton carré. Ses yeux bruns n’étaient pas vraiment mis en valeur derrière ses petites lunettes rondes mais son regard pétillant faisait toute la différence. Son pantalon à pince bien repassé tombait avec chic sur ses souliers fraîchement cirés. Au bout d’une chaîne, accrochée sur le devant de son gilet, les aiguilles d’une montre vieillie par les ans semblaient décompter le temps.

Une canne de bonne qualité façonnée dans du bois de cerisier tendre lui permettait de garder une posture de gentleman, à son extrémité un scarabée orné de petites feuilles d’or avait été taillé à même la matière. Viviann était captivée par cet étrange personnage d’apparence de bonne réputation mais son instinct de sorcière et sa curiosité légendaire la poussèrent à entamer les échanges. Au bout d’une heure, les rires, les silences et les longs regards ne tardèrent pas à s’immiscer dans la conversation. Lorsqu’une bourrasque soudaine se leva, Charles se figea. Le temps s’arrêta : un amoncellement de feuilles lévita tout à coup à la hauteur du visage de Viviann. Le faciès flou de Tisses-Branches le sorcier se présenta sous les yeux incrédules de Viviann.

— Que faites-vous ici sorcier ? dit-elle en regardant autour d’elle.

— Vous devez nous rejoindre de toute urgence, murmura-t-il.

Puis il disparut aussi vite qu’il était apparu.

Charles termina sa phrase comme si rien ne s’était passé, mais le sentiment d’avoir oublié quelque chose lui traversa un instant l’esprit. Il se racla la gorge et reprit.

— Voilà ma chère, vous connaissez à présent ma vie, bien… je vais si vous me le permettez prendre congé. J’espère vous revoir bientôt ! Demain peut-être ? Ou après-demain, ou même la semaine prochaine ? Hum… je parle, je parle… Déconcerté par le ridicule de la situation qu’il venait de provoquer il s’enlisait dans une phrase interminable dont il n’arrivait pas à trouver la fin.

Viviann rit aux éclats, mettant fin à son calvaire.

— Oui demain me va tout à fait Charles, venez à la librairie qui se trouve juste au bout de la rue, je vous présenterai Thérèse ma gouvernante et très chère amie.

— Parfait, dit-il en soulevant son chapeau en guise de respect et il s’éloigna en sifflotant.

De retour au manoir et sous le charme de cette femme dont il ne disposait que de peu de renseignements, il lui tardait de la revoir. L’attente fut interminable, il scrutait les aiguilles de l’horloge qui n’avançaient guère. La nuit était déjà bien avancée quand ne trouvant pas le sommeil il décida de descendre au salon. Il s’assit dans le fauteuil juste devant la fenêtre et scruta l’immensité du jardin. Hypnotisé par le va-et-vient du vent dans les feuillages du vieux chêne, ses yeux se fermèrent sans qu’il puisse les retenir pour enfin s’enfoncer dans un sommeil profond. Le visage de Viviann apparut soudainement devant lui. La pureté de ses traits ne s’accommodait d’aucun artifice, seules ses lèvres légèrement peintes d’un mauve tendre accentuaient leur finesse, sa longue chevelure rousse ondulait sur des épaules bien dessinées cachant à peine un dos élégant. Outre la beauté naturelle qui se dégageait de cette jeune femme, il avait détecté autre chose qui émanait d’elle. Une force divine et puissante à la fois entourait ce petit bout de femme qui venait de s’emparer de son coeur de vieux loup solitaire. Un frisson bien agréable parcourut son échine. Lorsqu’un tintement assourdissant frappa son esprit. Il ouvrit rapidement les yeux et bondit du siège, la pendule marquait 12h30. Dans un état second il envoya valser la couverture et se dirigea vers la salle d’eau, enfila des vêtements propres et aussi vite qu’il le put, il descendit les marches en boitillant.

Derrière la large devanture la jeune femme attendait fébrilement. Quand son regard se posa de l’autre côté du trottoir, Charles s’apprêtait à traverser. Le claquement du bois brut de sa canne annonçait son entrée imminente. (Il ne faut pas qu’il me voie guetter, ça ne se fait pas pour une dame, pensa-telle), alors elle chargea ses bras de vieilles brochures qui s’étaient accumulées sur le comptoir et s’éloigna au fond du magasin. La clochette retentit enfin…

— Bonjour Madame Viviann, j’irai droit au but, je n’incarne pas la beauté absolue, mes rides sont le reflet d’un âge avancé, certes ! Et mon boitillement ne parle pas en ma faveur, mais ma grande gentillesse, ma joie de vivre et l’amour que je ressens pour vous ma chère est sincère et vrai, j’en suis certain le bonheur que je cherche depuis tant d’années se trouve là juste devant moi… vous aurez une vie confortable et un homme aimant, je vous le promets.

Les bras croisés sur son coeur, figé devant elle, il attendait que ses lèvres libèrent un son, mais un silence déroutant envahit la pièce. Lorsque Viviann sourit tendrement, de petites ridules apparurent aux coins de ses yeux quand ceux-ci s’étirèrent et se mirent à briller, sa main fine et légère effleura celle de Charles qui délicatement la lui saisit. Elle l’aurait écouté durant des heures faire l’éloge de sa personne, mais elle n’avait pas besoin de cela pour savoir qu’elle était tombée amoureuse de lui dès le premier regard. Pour elle, il était le plus beau, le plus grand, le plus magique de tous les hommes de ce monde. L’univers avait mis sur son chemin ce mortel comme pour lui laisser un répit. Foudroyés par cet amour indiscutable, magique et quelque peu surprenant, Charles et Viviann s’unirent le mois qui suivit leur rencontre et deux ans plus tard elle donna la vie à un petit être qu’ils prénommèrent Édouard.

Elle savait que mettre au monde un garçon permettrait à la sournoise magie noire de s’installer encore plus vite au coeur de Céladon, mais le destin en avait décidé ainsi et Viviann l’avait accepté. La joie et le bonheur comblaient son coeur depuis deux années maintenant. Quand ce matin-là elle perçut une ombre se frayer jusqu’à son esprit, elle essaya de toutes ses forces de l’ignorer, de la repousser, mais le spectre insista, alors elle ferma ses yeux très fort, si fort qu’elle ressentit une horrible douleur qui la fit grimacer. Quand elle les rouvrit l’ombre avait disparu de ses pensées. Elle prit une longue inspiration et s’appuya sur la rambarde de l’escalier, oubliant ce qui venait de se passer. Ce jour-là Charles quitta très tôt le manoir pour régler quelques contrats à son bureau, Thérèse avait décidé d’emmener Édouard au parc, quant à Viviann, elle termina de rempoter les derniers géraniums qu’elle avait achetés au marché la veille avant que le soleil encore présent embraye sa descente doucement et ne disparaisse de l’horizon. La journée s’achevait paisiblement comme elle avait débuté.

***

À peine venait-elle de se coucher que le craquement du vieux parquet en bois la fit sursauter. Elle jeta un oeil sur Charles qui dormait profondément, écarta les draps et sortit discrètement du lit, elle remonta la couverture sur Édouard et sortit de la chambre sur la pointe des pieds. Une ombre venait de tourner au fond du corridor en direction du grand salon.

— Thérèse, chuchota la jeune femme à plusieurs reprises.

Mais la vieille femme ne lui répondit pas. Alors Viviann accéléra le pas, lorsqu’au détour du couloir elle se trouva nez à nez avec elle. Son corps squelettique dépourvu de toute décision était figé devant la porte. Viviann s’approcha plus près et avec stupeur elle constata que dans son visage extatique l’on percevait deux pupilles blanches et dilatées ; sa bouche grande ouverte ne cessait de répéter « Néa, néa ». Consciente qu’elle pourrait l’effrayer en lui agrippant fortement les bras, elle usa de sa magie en lui susurrant quelques mots au creux de l’oreille. Progressivement le regard de la vieille femme recouvra sa couleur naturelle, l’amenant avec lui à la raison.

— Mais… que m’est-il arrivé ? bougonna la vieille femme… la seule chose dont je me souvienne… j’étais dans la cuisine en train de me faire un chocolat chaud et tout à coup une voix m’interpella et puis… me voilà ici !

— Vous ne cessiez de répéter « néa, néa ».

— Néa ! Vous dites ? Cela veut dire « naissance » c’est un dialecte céladonien.

Thérèse fut prise brusquement d’un vertige : une vision l’assaillit.

— Asseyez-vous, conseilla affectueusement Viviann en déposant un petit tabouret devant elle, vous êtes encore tout étourdie. Thérèse obtempéra.

Dans un élan d’émotion elle lui agrippa fortement la main.

— Je crains que votre départ pour Céladon soit proche ! (Elle baissa les yeux). Je viens d’être frappée par une vision terrible… (Elle n’en dit pas plus et se releva).

— Impossible ! s’offusqua-t-elle, Édouard est si jeune encore ! Il ne comprendrait pas mon départ, il a besoin de moi… Et Charles ! Que pourrai-je lui dire ? (Elle haussa le ton et leva les yeux au plafond.) Il faudra qu’ils attendent encore !

— Vous prenez un grand risque en repoussant l’échéance, ils vous ont déjà jugée et ils n’hésiteront pas à vous prendre ce que vous avez de plus cher. Ils sont arrivés à vous atteindre au travers de mon esprit, prenez garde Viviann (Thérèse lui serra fort l’épaule).

Alors qu’elle regagnait d’un pas incertain la cuisine où le chocolat fumait encore, Viviann restée seule dans le couloir resta un long moment à fixer la fenêtre d’où se reflétait la lumière brillante des étoiles. Elle serra ses poings si fort que ses veines se gonflèrent et lui coupèrent la circulation. Lorsqu’elle ne sentit plus l’extrémité de ses doigts, elle lâcha prise et se résigna à monter à l’étage rejoindre ses deux amours. Elle se pencha sur Édouard et déposa un tendre baiser sur son front, puis elle se glissa dans les draps et se blottit contre le corps chaud et protecteur de son époux. Les paupières encore humides elle ferma les yeux.

***

La nuit fut courte pour Viviann, quand un rayon de soleil bien haut dans le ciel s’invita dans un coin de la chambre. Il était à peine 6h du matin, lorsqu’Édouard se manifesta.

— Rendors-toi mon petit ange, lui dit-elle. Elle fit tournoyer juste au-dessus de lui de petites fées lumineuses qui firent naître sur le visage du poupon une risette franche. Apaisé, ses yeux se refermèrent aussitôt.

Elle ouvrit partiellement le volet et jeta un coup d’oeil au travers d’une lame. Un filet de lumière discret mais bien réel illuminait une petite partie du jardin. L’herbe encore recouverte de ses perles d’eau crépita quand un rai de chaleur se posa sur les fines brindilles. « Une belle journée nous attend aujourd’hui », pensa-t-elle.

La jeune femme referma discrètement la porte et descendit l’escalier, le claquement de ses souliers au contact du marbre alerta Mangriatte. Comme un chef d’orchestre elle ajusta son tablier, se saisit de la corbeille en osier d’une main et de l’autre l’emplit de petits pains chauds qu’elle déposa sur la table. Quand le sifflement de la bouilloire annonça que l’eau du thé était à bonne température, Viviann entra dans la cuisine.

Thérèse s’assit en face d’elle, les deux femmes savouraient cet instant qu’elles partageaient tous les matins depuis qu’elles s’étaient installées à Romford. Malgré les évènements de la veille, une pensée bien agréable effleura l’esprit de Viviann : une pensée pour cette merveilleuse vie que lui offrait Charles. À cet instant elle se promit de protéger sa famille quoi qu’il lui en coûterait. Le destin les avait réunis pour le meilleur et pour le pire (comme l’avait mentionné le prêtre). Mais cette destinée avait embarqué Charles et Édouard dans une histoire qui malheureusement n’était pas la leur et cela, la jeune femme le pressentait. Prise soudainement de nausées, elle recracha la gorgée de thé qu’elle venait juste d’avaler, l’acidité de celle-ci lui brûla la gorge, elle toussa à plusieurs reprises pour évacuer le liquide qui l’étouffait. Thérèse se leva brusquement et lui tapota le creux du dos comme elle le faisait quand elle donnait le biberon à Édouard et que ce dernier avalait goulûment son lait chaud.

La jeune femme hocha la tête.

— Merci Thérèse.

Une oppression incompréhensible la submergea de nouveau. Ses mains se mirent à trembler, elle posa sa tasse et pour ne pas inquiéter une fois de plus Thérèse elle les écrasa entre ses jambes quelques minutes. Les secousses s’atténuèrent peu à peu mais laissèrent la place à une vision qu’elle n’aurait jamais voulu voir ; elle se leva brusquement, trouvant l’excuse qu’elle avait entendu Édouard pleurer. Caché dans le renfoncement du couloir ses yeux débordaient de larmes, son corps chancela, elle se cala contre le mur pour ne pas chuter.

Les jours suivants ses visions devinrent de plus en plus fréquentes et intenses. Un matin, Charles fut pris d’un mal inexplicable. Plus les jours avançaient et plus sa santé devenait fragile. Thérèse inventait jour et nuit des potions et remèdes. Elle invoquait les guides, les anges et tout autre gardien, mais rien n’y faisait contre ce mal dont souffrait l’homme. Affaibli, il n’était plus que l’ombre de lui-même, pour Viviann il avait déjà un pied dans l’au-delà, mais la jeune femme ne l’entendait pas ainsi. Chaque jour elle le suppliait de tenir encore un peu, pour elle, pour leur fils. Les yeux rougis par le chagrin et le désespoir, Charles feignait une grimace rassurante qui suffisait à sa tendre aimée. Il fut emporté par la sournoise le premier jour de l’été, le jour où les rosacées qu’ils avaient plantées ensemble l’année précédente devaient s’ouvrir majestueusement. Elle posa sa tête contre la sienne et comprit que sa magie n’y pourrait rien.

« Oh mon époux, à quoi me sert-elle si elle n’a pas pu te sauver ? dit-elle dans un sanglot. Pourquoi avoir pris un autre chemin que celui que nous nous étions promis de prendre ensemble ? ». Elle lui prit la main (elle était si froide) et la posa sur sa poitrine. Charles s’en était allé et avait emmené avec lui la féérie du jardin des roses, qui depuis son départ n’avaient pas repoussé ; comme si le sort s’était abattu sur le manoir et ses couleurs.

***

Deux longues et interminables années avaient eu raison de Viviann, résignée et debout elle avait accepté bien malgré elle son absence. Elle s’était efforcée chaque jour à se lever à la même heure pour ne pas sombrer. Elle avait décidé de ne rien changer aux habitudes d’Édouard, elle lui avait juste dit que son papa avait dû s’absenter pour un temps, car bien trop petit pour comprendre, ou tout simplement elle n’avait pas eu le courage de lui dire que son papa avait rejoint le ciel. Elle aurait bien le temps de lui dire la vérité…

Ce matin-là fut différent. Quand ses yeux s’ouvrirent, le chant vif des passerins indigo lui parut bien plus mélodieux, ranimant avec lui des souvenirs heureux. Mue par une nouvelle énergie, elle avait réorganisé la chambre conjugale, de telle manière qu’elle puisse voir de son lit les fleurs du jardinet. Ses yeux furent attirés par une tige d’où sortait une multitude de petits bourgeons rouge incarnat. Durant la nuit, la rosacée avait repris toute sa splendeur. L’essence qui avait nourri ses racines avait comme purifié le sol de toute noirceur, poussée par un élan de poussière incandescente de magie, elle avait éclos rapidement et repris la place qui lui revenait de droit. Viviann ouvrit en grand la fenêtre. Pour la première fois depuis bien longtemps, elle ne ressentait plus cette douleur qui lui comprimait la gorge quand elle pensait à Charles. Ce coup de poignard qui la transperçait chaque matin quand elle tournait la tête et qu’il n’y avait plus personne à ses côtés. Aujourd’hui son coeur était empli d’un grand bonheur qui avait duré dix-huit années. Un chapitre merveilleux s’était éteint pour laisser place au commencement d’un autre. Une larme tiède coula sur un sourire pudique, elle contempla ce nouvel avenir qui s’ouvrait à elle, comme si l’univers lui offrait une seconde chance.

À présent délestée de sa douleur, elle avait décidé de savourer avec Thérèse et Édouard les instants magiques que lui offrait cette nouvelle vie. Les années s’étaient écoulées sans que rien n’y personne ne vienne entraver ce nouveau bonheur.

***

Édouard forçait l’admiration de sa mère. Très précoce il avait à vingt ans réussi son doctorat et sa thèse qui lui permit de reprendre les affaires de son père. Passionné par son travail et rarement présent, il avait parcouru deux fois le tour du monde, comme Charles avant lui. Ces longs déplacements et ses responsabilités ne lui laissaient guère de place pour s’amuser comme le faisaient ses amis et quand il revenait à Romford c’était pour rester auprès de sa mère et de Thérèse. Fatigué par ses incessants voyages, il décida de faire une pause et de prendre une année sabbatique pour le plus grand bonheur de Viviann.

Depuis son plus jeune âge il avait appris le langage des fleurs et connaissait sur le bout des doigts leurs noms. Agenouillé à même la terre, Édouard finissait de rempoter les oeillets rouges quand le portail s’ouvrit. Une jeune femme casquette vissée sur la tête avançait à grandes enjambées dans l’allée, une sacoche en bandoulière.

— Excusez-moi, dit-elle, c’est bien le manoir de Monsieur et Madame Green ?

Édouard leva la tête.

— Oui, c’est bien ici.

Elle s’approcha.

— J’ai une lettre recommandée pour madame Green, annonça la jeune femme.

— Elle n’est pas là, je suis son fils, je la lui remettrai.

— Très bien, signez ici, dit-elle en lui tendant la lettre.

L’homme l’attrapa timidement.

— Bonne journée ! cria la jeune femme en s’éloigna d’un pas déterminé. Elle sauta dans sa voiturette qui disparut dans un brouillard de fumée grise.

Édouard amusé par la situation hocha la tête. Lorsqu’une silhouette s’approcha.

— Si tu te demandes qui est cette jolie jeune femme, c’est Milady la fille de Madame Braum notre factrice : elle a une mauvaise grippe…

— Ah bon ! Sans intérêt pour moi, répondit Édouard le regard fuyant.

— Je voulais que tu le saches, répondit Viviann un rictus aux lèvres.

Mais il cachait très mal ce qui naissait au fond de son coeur dès le premier regard. Chaque matin, l’oeil à l’affût derrière les stores, il guettait avec impatience l’arrivée de la jeune factrice.

Lorsqu’elle avait un peu de temps elle s’asseyait avec Édouard sur le perron et elle lui racontait ses vacances, ses projets, ses rêves. Plus les jours passaient, plus Édouard remarquait que la jeune femme prenait une place importante dans son esprit, mais surtout dans son coeur... Il avait tant prié et espéré rencontrer un jour son âme soeur, et là, comme un ange tombé du ciel on lui offrait ce cadeau. Pour la première fois depuis longtemps, il osait se mettre à nu. Mais Milady, très réservée, et malgré les sentiments naissants qu’elle éprouvait, ne répondait pas à ses avances. Plus jeune que lui elle voulait être sûre avant de s’engager. Viviann avait bien compris que ces deux-là ne s’en sortiraient pas seuls, elle prit donc la décision de donner un petit coup de pouce à leur destin car l’instinct d’une mère ne trompe pas, qui plus est, quand c’est une sorcière, et ces deux-là étaient faits l’un pour l’autre. Viviann en était certaine…

La magie opéra. Une année après leur rencontre une petite fille vit le jour. L’espoir renaissait enfin dans le coeur des sorcières bleues… La fillette prénommée Lauranéa conquit le coeur de ses parents et de Viviann qui en grand-mère comblée commença doucement son éducation de future sorcière.

Alors que les éléments s’étaient imbriqués dans une logique jusque-là impeccable, le destin vint frapper une fois de plus aux portes du manoir. Milady et Édouard avaient rejoint l’Europe pour participer à un congrès sur l’architecture des civilisations dans le monde, ils étaient partis depuis un mois et se réjouissaient de rentrer pour les deux ans de leur petite fille. Le grand jour était enfin arrivé. Alors que Viviann et la fillette blottie derrière la vitre scrutaient la longue allée qui séparait la cour de la route, Viviann fut soudainement prise d’une douleur intense dans le thorax. Elle vacilla et pâlit ; elle s’assit effondrée, une vision venait de la frapper comme un uppercut en plein visage : l’avion privé de son fils et de sa belle-fille venait de s’écraser au large du Pacifique… aucun survivant. Thérèse accourut, l’estomac retourné, elle posa son regard effrayé sur cette femme meurtrie, elle avait compris qu’il venait de se passer une tragédie. À peine debout, Viviann se retrouvait de nouveau à terre, avec ou sans pouvoir ses yeux avaient perdu