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Dans les sociétés occidentales et dans les régions du monde à forte croissance économique, les maladies allergiques se développent selon une progression épidémique. Ce livre explique comment on en est arrivé là.
Quelles sont les causes de l’épidémie d’allergies ?
Plusieurs hypothèses ont été avancées. Les progrès de l’hygiène et la disparition des parasitoses intestinales à la fin de la première moitié du XXe siècle ont assurément joué un rôle significatif. En effet, la cohabitation avec les microbes et parasites de toutes sortes entretenait une stimulation immunitaire constante qui semble nous avoir protégés contre les dérèglements de notre immunité. Les transformations de l’habitat et les nouveaux modes alimentaires ont très probablement participé à l’émergence de nouvelles maladies allergiques, mais aussi de maladies auto-immunes telles que la sclérose en plaques ou la polyarthrite rhumatoïde.
En revanche, la pollution atmosphérique ne semble pas impliquée dans l’explosion des maladies allergiques; elle peut toutefois jouer un rôle dans leurs exacerbations. Finalement, les allergies sont peut-être le prix à payer pour notre civilisation de bien-être et de longévité...
Quels sont les traitements contre les allergies ?
Sur la base de ce que l’on connaît aujourd’hui des mécanismes de l’allergie, l’auteur explique quels sont les moyens de diagnostic fiables et les stratégies de traitement rendues possibles par la biologie moderne. Il développe les traitements actuels des différentes formes d’allergie, notamment les approches telles que l’immunothérapie et les nouvelles biothérapies. Il aborde également les médecines parallèles et souligne l’importance de l’effet placebo dans les traitements.
Un livre accessible à tous, basé sur des recherches scientifiques solides, qui permet de mieux comprendre l'origine des allergies.
À PROPOS DE LA COLLECTION SANTÉ EN SOI
Santé en Soi est une collection de livres compacts et concrets pour poser les grandes questions qui traversent aujourd’hui le domaine de la santé, qu’elle soit physique ou mentale.
Une collection écrite par des praticiens qui ont à cœur de transmettre à la fois leur savoir et leurs interrogations. Et aussi leurs tentatives de réponses.
Parce que comprendre, c’est mieux que savoir !
À PROPOS DE L'AUTEUR
Olivier Michel est spécialiste en médecine interne et professeur titulaire du cours d’allergologie à l’ULB (Université libre de Bruxelles). Il dirige le Service d’immunoallergologie du CHU Brugmann à Bruxelles, et est auteur ou co-auteur de plus de 80 publications.
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Seitenzahl: 179
Veröffentlichungsjahr: 2017
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« Allergie » est un mot dont l’utilisation est devenue quotidienne. On entend tous les jours prononcer des expressions telles qu’« allergique à l’injustice », « allergique à la violence », « allergique au travail », etc. Dans ces contextes, être « allergique » signifie « ne pas aimer et rejeter », mais c’est toutefois sans conséquence pour la personne concernée. En médecine, on dira de quelqu’un qu’il est allergique aux poussières, aux pollens, aux arachides, etc., et le mot « allergique » est également compris comme une réaction de rejet, mais qui induit cette fois des conséquences désagréables ou négatives pour la santé.
Comment peut-on définir l’allergie en médecine ? Il s’agit d’un phénomène qui résulte d’une réaction anormale et exagérée de notre système immunitaire au contact d’une substance – un « allergène*1 » – provenant de l’environnement extérieur. Nous reviendrons plus tard sur les mécanismes immunitaires à l’origine de l’allergie. Contentons-nous ici de préciser que notre système immunitaire assure notre défense contre les agressions extérieures (en particulier les microbes) d’une part, et qu’il veille au remplacement ordonné de nos cellules tout au long de notre vie d’autre part.
Peut-on devenir allergique à tout ? Non, seuls certains agents de notre environnement présentent les caractéristiques particulières qui en feront un « allergène ». Par exemple, l’allergie aux noisettes et aux pommes est fréquente, alors que l’allergie aux agrumes (oranges, citrons, pamplemousses) est exceptionnelle. Dans cet ouvrage, nous essayerons de comprendre pourquoi certains éléments de notre environnement deviennent des allergènes et dans quelle mesure on peut prédire le risque de créer des allergies nouvelles, jusqu’alors inconnues, par l’introduction de nouveaux composants dans l’alimentation industrielle ou le développement d’aliments génétiquement modifiés (OGM).
Sommes-nous tous égaux vis-à-vis de l’allergie ? Non, l’allergie suppose une prédisposition génétique, qui n’est aujourd’hui que partiellement élucidée. Cette prédisposition s’appelle l’« atopie* » et concernerait jusqu’à 50 % des individus dans certaines populations. Ce chiffre approximatif se base sur l’augmentation rapide du nombre de personnes allergiques – et notamment d’enfants asthmatiques – au cours des vingt dernières années. Mais comme on constate une stabilisation (ou même une légère diminution) du nombre de personnes atteintes lorsque la fréquence approche les 50 %, les scientifiques pensent que ce niveau constitue le plafond de fréquence des allergies au sein d’une population.
Une autre question intéressante est de comprendre pourquoi les allergies progressent principalement dans les pays les plus riches. On suppose que, à côté des facteurs génétiques prédisposants et de l’exposition aux allergènes environnementaux, il existe d’autres facteurs, liés au mode de vie, qui expliquent la disparité de la progression des allergies à travers le monde. On sait notamment que l’apparition rapide des maladies allergiques a connu une évolution parallèle à la modernisation du mode de vie occidental, et tout particulièrement au développement de l’hygiène publique, depuis le milieu du XXe siècle en Europe et aux États-Unis et depuis la fin du XXe et le début du XXIe siècle dans les pays émergents à croissance rapide. Comprendre les mécanismes qui sous-tendent ce phénomène devrait nous permettre de mettre en place des mesures de prévention.
Le domaine des maladies allergiques est très vaste puisqu’elles peuvent toucher plusieurs organes, séparément ou ensemble, pour provoquer des rhinites et des conjonctivites, de l’asthme, des œsophagites (et autres troubles digestifs), des dermatites, de l’urticaire ou de l’anaphylaxie* (réaction généralisée). Certaines de ces manifestations, comme l’asthme sévère et l’anaphylaxie, peuvent même aboutir au décès. Si les moyens thérapeutiques modernes nous permettent désormais de limiter cette mortalité, le coût de la prise en charge de ces patients reste un poids important pour nos sociétés. En 2005, le coût de la seule anaphylaxie sévère a dépassé les 5 millions d’euros en France, et cette estimation est probablement largement sous-estimée2. Au niveau mondial, l’allergie touche un milliard d’habitants, parmi lesquels 300 millions d’asthmatiques, 200 millions d’allergiques alimentaires et 400 millions de personnes accablées par des rhinites allergiques. Plus de 90 % de ces allergiques vivent dans les pays à revenus élevés. En France et en Belgique, on estime que 10 à 15 % des enfants sont asthmatiques, pour 5 à 10 % des adultes. Le tribut de ces maladies est lourd en termes de coût financier, de perte d’activité (perte d’emploi et retard scolaire) et de qualité de la vie.
Pour répondre aux formes rares et sévères d’allergie, les chercheurs et l’industrie développent de nouvelles approches thérapeutiques basées sur la biologie moléculaire, appelées « biothérapies ». Ces nouvelles thérapies vont nous placer devant des choix éthiques et politiques, parce que leur coût est très élevé et qu’il faudra établir des priorités dans les choix stratégiques des soins de santé. Dans le futur, l’approche préventive sera sans doute la seule réponse réaliste à l’épidémie actuelle des maladies allergiques. Mais elle reste encore à inventer…
1 La définition des mots marqués d’un astérisque se trouve dans Les mots-clés en fin d’ouvrage.
2 Toutes les références scientifiques sont regroupées en fin d’ouvrage.
En dehors d’écrits anecdotiques et non vérifiables datant de l’Antiquité (en Égypte et dans les textes de la Bible et du Talmud), c’est au début du XIXe siècle que débute l’histoire moderne des maladies allergiques, avec le clinicien anglais Bostock, qui travaille à Liverpool et à Londres. Il est le premier à décrire le « rhume des foins » dont il est atteint. Il observe rapidement que la plupart des personnes atteintes comme lui appartiennent aux classes sociales supérieures, voire sont de très haut rang, et ajoute qu’il n’a pu observer un seul cas parmi la population pauvre lors de ses visites de nombreux dispensaires à Londres ou ailleurs. Un peu plus tard, dans un livre publié en 1873, Charles Blackley, médecin diplômé de l’Université de Bruxelles, observe que la population rurale, bien qu’exposée intensivement aux pollens et aux poussières végétales, ne développe jamais de rhume des foins. Dès lors, il suggère que l’exposition continue à ces substances pourrait induire un état de tolérance et, par conséquent, protéger contre la maladie.
C’est à partir de cette époque que le nombre de personnes atteintes de rhume des foins commence à augmenter, principalement aux États-Unis, au Royaume-Uni et en Allemagne. Si la France semble touchée plus tardivement, certains malades célèbres attestent cependant de la présence des affections allergiques dès la fin du XIXe siècle. Ainsi, Marcel Proust présente sa première crise d’asthme en 1880, à l’âge de 9 ans, au retour d’une promenade au bois de Boulogne, asthme qui ne le quittera plus jamais par la suite et qu’il décrira abondamment dans sa prolifique correspondance. Proust est un polyallergique, très probablement sensibilisé (au moins) aux pollens de graminées et à la poussière de maison.
Dans la première moitié du XXe siècle, l’incidence du rhume des foins semble assez limitée : on l’estime à 1 % de la population occidentale. C’est au début des années 1950 que démarre réellement l’épidémie de rhume des foins aux États-Unis et en Europe, pour toucher 10 % de la population française en 1980 et environ 30 % en 2010. Elle sera suivie, un peu plus tard, par le début de l’épidémie d’asthme, en particulier chez l’enfant, à la fin des années 1960, le maximum étant atteint une trentaine d’années plus tard, vers 1995-2000. Cette épidémie est due, au moins en partie, à l’allergie aux acariens*. Enfin, une troisième vague sera observée à partir de 1990, dont la croissance se poursuit aujourd’hui : il s’agit de l’allergie alimentaire chez l’enfant.
LES MOTS DE L’ÉPIDÉMIOLOGIE
L’épidémiologie est la science qui étudie le développement des maladies, leur fréquence et leur sévérité au sein d’une population définie, et qui tente d’identifier les différents facteurs influençant leur apparition, leur aggravation ou leur disparition.
Une épidémie se définit par une augmentation rapide d’une maladie en un lieu géographique déterminé. Contrairement à ce que l’on croit souvent, une épidémie n’implique pas nécessairement une notion de contagiosité. Par exemple, on parle de l’épidémie de diabète, de l’épidémie d’obésité ou encore, depuis peu, de l’épidémie de cancers pulmonaires atteignant les femmes (puisque les femmes fument désormais autant que les hommes). La fréquence d’une maladie peut s’exprimer par l’incidence, qui est le nombre de nouveaux cas par an dans une population donnée (un pays, par exemple), ou par la prévalence, qui désigne le nombre total de cas dans une population à un moment donné.
La sévérité de la maladie étudiée se traduit par la morbidité (la présence de symptômes ou de signes sévères de la maladie, qui se mesure par exemple au nombre d’hospitalisations) et par la mortalité (le nombre de décès dus à la maladie).
Les études épidémiologiques peuvent se focaliser sur une population à un moment donné (étude transversale) ou l’observer sur une durée prolongée (étude longitudinale). Les études transversales sont des « instantanés » d’une situation à un moment unique, où l’on associe directement des facteurs de risque à la fréquence ou à la sévérité de la maladie. Leurs conclusions doivent toujours être interprétées avec beaucoup de prudence, parce qu’elles établissent souvent des liens entre des faits constatés sans pour autant démontrer une relation de cause à effet. Prenons un exemple : si je constate une prévalence élevée d’asthmatiques allergiques chez les nageurs de compétition par rapport à une population de jeunes du même âge ne pratiquant pas la natation, je ne peux pas conclure que pratiquer la natation est un facteur de risque de devenir asthmatique. En effet, il est possible que les jeunes asthmatiques choisissent plus souvent la natation comme sport et, dans cette hypothèse, la natation n’est pas le facteur causal de l’asthme. C’est pour éviter cette confusion d’interprétation que les épidémiologistes préfèrent recourir aux études longitudinales, qui associent des variations de prévalence à l’apparition ou à la disparition de facteurs de risque. Reprenons notre exemple : si je constate dans un groupe de nageurs de compétition non asthmatiques, au début de leur entraînement, que certains développent de l’asthme allergique après un certain nombre d’années, avec une incidence plus élevée que dans une population de non-nageurs, je peux conclure que faire de la natation de compétition induit de l’asthme allergique et qu’il existe bien un lien de causalité.
L’épidémie d’allergies semble unique dans l’histoire de l’humanité. Depuis le début du XXe siècle, elle a envahi les pays occidentaux et voici qu’elle se propage également, depuis peu, dans les pays pauvres à croissance économique rapide. Ou, plus près de chez nous, dans les pays d’Europe de l’Est depuis qu’ils ont rejoint l’économie de marché, après 1989. La chute du mur de Berlin a eu des conséquences bien inattendues !
Comment expliquer cela ? Les études longitudinales nous montrent que le facteur commun à l’apparition de phénomènes allergiques « épidémiques » dans diverses régions du monde est souvent le passage d’une société rurale préindustrielle à une société urbaine très développée sur le plan médical et technologique. À ce constat général s’associent des phénomènes locaux spécifiques, comme l’exposition brutale de la population à un nouvel allergène. Par exemple dans les villages traditionnels de Papouasie-Nouvelle-Guinée, l’allergie et l’asthme étaient exceptionnels chez l’enfant. Au début des années 1980, le passage d’un mode de vie traditionnel à une vie occidentale a entraîné des modifications domestiques, en particulier de la literie, comme l’introduction de couvertures en coton. Des chercheurs australiens ont montré que ces nouvelles habitudes avaient provoqué la pullulation d’acariens dans l’habitat et, secondairement, des allergies et de l’asthme sévère chez les enfants. Des observations comparables ont été faites dans plusieurs régions d’Afrique.
Il existe aussi des contre-exemples renforçant cette association, dans des régions du monde soumises à une crise, voire à une récession économique. Une belle illustration nous en est donnée par la Carélie, une région du nord de l’Europe, dont une partie est située en Finlande et l’autre en Fédération de Russie (qui a succédé à l’URSS en 1992). En 2000, des chercheurs ont observé que les enfants nés après 1992 étaient quatre fois plus souvent allergiques en Carélie finlandaise qu’en Carélie russe. Cette observation, basée sur des tests diagnostiques cutanés, permettait de postuler une association entre le risque de développer une allergie chez l’enfant et le niveau élevé de développement économique et de santé publique (caractéristiques de la Finlande). Cependant, il s’agissait d’une étude transversale (c’est-à-dire conduite à un moment donné) ; comme je l’ai expliqué plus haut, elle ne permettait donc pas de conclure à un lien de causalité. Les mêmes chercheurs ont alors eu l’idée d’évaluer, par les mêmes tests, la présence d’allergie chez les mamans de ces enfants. Leur surprise fut de constater que, cette fois, les mamans finlandaises étaient moins souvent allergiques que leurs enfants, et qu’inversement, les mamans russes étaient plus souvent atteintes que leurs enfants. Or, ces mamans russes avaient grandi dans la Russie soviétique, dont le niveau de développement socio-sanitaire était élevé avant la chute de l’URSS. La conclusion est alors devenue évidente : en une seule génération, la prévalence de l’allergie avait augmenté dans une région à développement économique rapide (Finlande) et diminué dans une région limitrophe (Russie), dont la population était de même souche (carélienne), mais qui avait vécu une récession économique et un recul majeur des capacités sanitaires. Cette récession sanitaire russe fut par ailleurs objectivée par le retour d’épidémies de diphtérie, de rougeole, de dysenterie, de tuberculose entre 1990 et 1998, et aussi par une diminution de l’espérance de vie de plus de dix ans entre 1993 et 2000. Enfin, comme l’étude incluait deux générations, il s’agissait bien d’une étude longitudinale et le lien de causalité pouvait être établi entre le risque d’allergie et le développement économique et sanitaire.
L’idée d’une association entre le mode de vie occidental urbain et l’épidémie d’allergies a été émise pour la première fois en 1989 par un chercheur londonien, David Strachan, qui avait observé que les manifestations allergiques telles que l’eczéma ou le rhume des foins étaient moins fréquentes chez les enfants de familles nombreuses, pourtant davantage exposés aux échanges de microbes, que chez les enfants uniques. Il se demanda alors s’il pouvait y avoir un lien entre la transmission d’infections banales (respiratoires et digestives) des aînés vers les cadets et la protection des plus jeunes contre l’allergie. Mais comment l’exposition à des microbes pourrait-elle protéger contre l’allergie ? Nous verrons plus loin que, sur la base de ce que l’on connaît aujourd’hui des mécanismes de sensibilisation, on peut expliquer cela par l’intervention des anticorps* IgE.
La présence de ces IgE est d’ailleurs la condition qui définit la présence d’une allergie.
L’hypothèse de Strachan de l’exposition aux microbes, promptement rebaptisée « hypothèse de l’hygiène », a titillé la curiosité des épidémiologistes œuvrant dans d’autres domaines. En effet, le contact avec des microbes peut être la conséquence d’infections, mais il peut également être dû à l’exposition à des composants microbiens présents dans l’air de l’habitation ou provenir des bactéries qui colonisent notre corps (notre intestin, par exemple) et dont le poids total dépasse un kilogramme. Par ailleurs, l’usage des antibiotiques ainsi que la vaccination sont, pour leur part, susceptibles de limiter les contacts microbiens. Au cours des dix dernières années, de nouvelles données épidémiologiques très intéressantes se sont rapidement accumulées, notamment celles qui associent le risque allergique au niveau d’hygiène et à l’usage des antibiotiques chez les nouveau-nés. C’est ainsi que l’on considère maintenant que la fréquentation des crèches – où les infections respiratoires et digestives sont plus fréquentes que chez les enfants élevés seuls – est un facteur de protection des bébés contre les allergies. Et aussi que les enfants élevés en milieu agricole semblent mieux protégés du risque d’allergies parce qu’ils sont en contact avec des substances microbiennes produites par les animaux d’élevage.
Certains chercheurs se sont alors intéressés aux bactéries de notre flore intestinale (appelé « microbiome ») en se demandant si elles pouvaient, elles aussi, jouer un rôle, notamment dans la maturation du système immunitaire, au début de la vie. Il s’est alors avéré que non seulement les microbes vivants présents dans le tube digestif, mais également certains composants de ces microbes, sont reconnus par le système immunitaire et suscitent des réponses qui participent à sa maturation chez le tout-petit. Cela renforce l’hypothèse de l’hygiène : dans les sociétés occidentales caractérisées par un habitat et un environnement urbains, l’exposition aux micro-organismes a été profondément réduite. En revanche, dans les sociétés traditionnelles ainsi que dans les populations occidentales où les enfants vivent ou ont vécu dans une ferme, l’exposition à des micro-organismes présents entre autres dans le sol est intense. Cette exposition serait donc déterminante pour la maturation du système immunitaire et le risque ultérieur de maladies allergiques et auto-immunes.
Il existe une variante à l’hypothèse de l’hygiène : celle de la protection par certains parasites. Ceci nous offre l’occasion d’un petit détour par les théories de l’Évolution ! En effet, selon les principes de la sélection darwinienne, l’acquisition d’une caractéristique génétique dans une population résulte de la pression environnementale. Ce qui explique que, dans certaines régions géographiquement limitées, la population locale a sélectionné des traits qui lui permettent de résister à certaines maladies infectieuses sévissant dans lesdites régions (malaria, par exemple). Or, les anticorps IgE, responsables de l’allergie, ont aussi un rôle déterminant dans le mécanisme de reconnaissance et d’élimination des parasites. Produire des taux élevés d’IgE représente donc un avantage sélectif dans les régions où la population souffre de nombreuses infestations parasitaires (ou parasitoses), comme la bilharziose. Et comme les personnes allergiques sont capables de produire des IgE en quantités élevées au contact des parasites, il est logique qu’elles soient mieux protégées contre ceux-ci. Le fait se vérifie : par rapport aux personnes non allergiques, les allergiques développent moins de parasitoses. Les observations épidémiologiques sur de larges populations soutiennent ce modèle. Par exemple, on a constaté qu’aux États-Unis, les populations afro-américaine et portoricaine sont les plus touchées par les maladies allergiques. L’hypothèse est donc que ces populations sont porteuses de traits génétiques qui ont été naturellement sélectionnés, dans leur contexte géographique originel, pour leur capacité à produire des IgE et qu’elles ont conservé cette capacité dans leur phase migratoire vers l’Occident. Quand elles sont confrontées à des allergènes tels que les cafards ou les acariens, qui ont parfois des composants communs avec certains parasites, elles produisent donc spontanément de grandes quantités d’IgE, ce qui explique qu’elles développent plus facilement des symptômes de type allergique comme l’asthme.
D’autres hypothèses encore ont été proposées pour comprendre l’épidémie de maladies allergiques. L’une d’entre elles repose sur l’exposition des enfants au chlore des piscines. En théorie, l’enseignement de la natation est obligatoire dans les écoles françaises depuis 1879. Mais en pratique, c’est seulement à partir de la 5e République que la natation a été enseignée, et à partir des années 1970-1980 que l’accès aux piscines et aux parcs aquatiques s’est démocratisé. En outre, une pratique particulière, celle des bébés nageurs, s’est développée à partir des années 1960. Plusieurs chercheurs appartenant à des équipes différentes dans le monde ont suggéré que toutes ces nouvelles pratiques aquatiques pouvaient entraîner un contact précoce des jeunes enfants avec le chlore utilisé comme désinfectant de l’eau. La chimie nous apprend que la combinaison du chlore avec l’urée (provenant des urines des jeunes baigneurs) produit un gaz toxique, la trichloramine, qui, plus lourd que l’air, se dépose à la surface de l’eau et est ensuite respiré par le nageur/baigneur. Les études épidémiologiques transversales montrent effectivement un lien entre le risque d’asthme et la fréquentation des piscines chlorées. Ces observations requièrent toutefois des études longitudinales, comme expliqué plus haut, pour que la causalité de ce lien puisse être confirmée. Toutefois, en France, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) et la Société française de pédiatrie ont recommandé la prudence en cas de terrain allergique, en particulier chez les enfants de moins de 2 ans. En Belgique, le Conseil supérieur de la santé (dépendant du ministère de la Santé publique) encourage la natation chez les enfants à partir d’un an mais la déconseille chez les bébés de 0 à 12 mois, en raison du risque sanitaire lié à la présence de chlore dans les piscines.
Une question qui m’est souvent posée est celle de la responsabilité de la pollution atmosphérique : joue-t-elle un rôle dans la genèse des maladies allergiques ? En fait, la pollution atmosphérique ne provoque pas de maladies allergiques, mais elle peut aggraver l’asthme ou d’autres troubles allergiques existants. D’ailleurs, la baisse sensible de la pollution atmosphérique que l’on a obtenue ces dernières années dans la plupart des villes occidentales les plus développées (grâce à des mesures politiques plus respectueuses de l’environnement) n’a eu aucune incidence sur les troubles allergiques qui, eux, ont continué à augmenter de façon constante. Des études ont été faites sur de nombreux enfants résidant dans plusieurs villes européennes différentes. Les paramètres de pollution atmosphérique ont été mis en relation avec la fréquence d’apparition d’allergies. La conclusion de ces études est qu’il n’existe pas d’association claire entre la pollution de l’air et le développement d’une sensibilisation allergique chez le jeune enfant jusqu’à l’âge de 10 ans.
En revanche, le rôle de la pollution automobile est bien démontré comme facteur d’aggravation de l’asthme. Ici encore, ce sont des études longitudinales qui ont permis de le conclure formellement. Par exemple, lors des Jeux olympiques d’Atlanta (1996) et de Pékin (2008), le trafic automobile fut interdit dans ces villes durant la durée des compétitions. Pendant ces périodes, les indices de pollution atmosphérique tels que l’ozone et les particules fines se sont fortement améliorés, parallèlement à une importante diminution du nombre d’hospitalisations pour asthme sévère chez les enfants. À la reprise du trafic, les indices de pollution ont retrouvé leurs valeurs initiales et les épidémiologistes ont observé une réaugmentation rapide des cas d’asthme sévère admis aux services d’urgences pédiatriques.
La liste des responsables potentiels de l’épidémie d’asthme et d’autres allergies ne s’arrête pas ici. Au niveau mondial, l’analyse des risques est rendue très complexe par la diversité des modes de vie sur la planète. La vie urbaine entraîne une exposition environnementale très différente à Paris (alimentation, animaux domestiques), à Minsk (pollution, infections, alimentation), à New York (vie urbaine, pauvreté, stress) ou à Pékin (chauffage au charbon, literie, alimentation). Et ces modes de vie déterminent au sein de la population des risques différents de développer une allergie.
