Vauclair
Roman Policier
Élisabeth Martinez-Bruncher
Phénix d’Azur
Chapitre 01
Samedi 5 décembre
La neige tombait de plus en plus fort. Les essuie-glaces arrivaient à peine à dégager la partie centrale du pare-brise. Une buée permanente envahissait les vitres et l’habitacle, pourtant correctement chauffé, semblait se rétrécir et abandonner la lutte devant l’hostilité de la nature. Lison cramponnait le volant et repoussait de toutes ses forces la panique qui montait. Les yeux rivés sur ce qu’elle espérait être encore la route, elle évaluait la dis-tance qui lui restait à parcourir. Pas plus de six kilo-mètres, estima-t-elle. Pas moyen de prendre ses repères habituels. Avait-elle passé la ferme Eymard et son bric à brac ? Difficile à dire, la neige avait tout camouflé. La voiture fit une embardée et se remit d’elle-même sur les rails laissés par ce qui devait être un tracteur, à en juger par la largeur et la profondeur des sillons. Le cœur emballé de Lison se calma. Tu vas à vingt à l’heure. Que veux-tu qu’il t’arrive ? Sinon passer une partie de la nuit sur le bas-côté, sans pouvoir prévenir personne. Le portable allumé la narguait. Pas de réseau dans la vallée. Pas une âme. Elle frissonna et se mit à chantonner d’une voix tremblotante.
Albert se grattait la tête sous la casquette grise. Il au-rait dû fermer la grange et mettre le tracteur à l’abri. Il n’avait pas pensé que cette neige allait durer. Cela avait commencé par quatre flocons remplis d’eau qui s’étaient écrasés sur la vitre. Quand il avait relevé la tête de son journal, le monde dehors était devenu blanc et les flocons claquaient au sol comme des grains de riz serrés. Il s’était dressé péniblement et avait poussé un juron. Près de lui, le chien avait levé une oreille inquiète. Les bruits avaient changé de nature et l’air s’était curieusement feutré. Sur la vieille cuisinière en fonte, le café bouillonnait. Albert mit la casserole sur un des bords et se servit un verre du breuvage brûlé. Il se rapprocha de la fenêtre humide et distingua à peine le bloc sombre du hameau, de l’autre côté de la petite rivière. Le pont de pierre qui l’enjambait dessinait un circonflexe grisâtre et semblait comme sus-pendu entre ciel et terre. Le vieux paysan repoussa son couvre-chef et gratta à nouveau son front dégagé. Depuis combien d’années n’avait-il pas neigé comme ça ?
Ses doigts gelés n’arrivaient pas à enlever les pinces à linge. Le petit toit n’était d’aucune utilité face à la neige tourbillonnante et le linge alourdi trempait les manches de son pull. Annie tremblait de façon impressionnante.
Elle entendait ses mâchoires claquer sans pouvoir contrôler quoi que ce soit de son corps en panique. C’était dingue, cette neige. Elle avait pourtant regardé les prévisions météo la veille. Un peu de neige sur les hauteurs. De la pluie en plaine. Rien d’alarmant. Elle ne se rappelait pas avoir vécu cela depuis qu’elle vivait ici.
Quinze ans déjà. Elle rentra par la petite porte latérale, les bras dégoulinants sous la charge. Elle déposa son fardeau sur la table de la cuisine surchauffée et se mit à étendre son linge sur toutes les chaises, satisfaite d’avoir songé à remplir son frigo et sa huche à bois. Elle jeta un œil sur les trois maisons serrées les unes contre les autres, de l’autre côté de la placette. A travers le rideau de neige de plus en plus drue, elle distingua un peu de lumière chez Thérèse dont le salon était juste en face. Il faisait sombre partout ailleurs.
— Tu peux chercher les bougies ? Je crois qu’il y en a dans le tiroir de la commode, dans la chambre. C’est juste pas possible, ce temps.
Il entendit Joëlle farfouiller à l’étage et redescendre d’un pas lourd. Ils n’avaient même pas enlevé leurs manteaux et leurs chaussures. Garer la voiture avait été toute une histoire et ils l’avaient laissée à la hauteur du panneau d’entrée du hameau, un peu sur le côté. Du moins l’espéraient-ils. La courte marche jusqu’à leur maison les avait vite transformés en fantômes à la marche malhabile. Marc s’était énervé devant la serrure de la vieille demeure et avait bougonné qu’elle aurait pu l’éclairer de son portable. Joëlle lui avait flanqué la valise sur les pieds et lui avait pris la clef des mains pour ouvrir sans problème la porte récalcitrante, se demandant pour la millième fois pourquoi son compagnon tenait tant à venir passer ses week-ends dans ce trou perdu et dans cette vieille baraque que pour sa part, elle détestait. Les bougies installées dans des bouteilles troubles liquéfiaient le décor. Les rideaux de gros velours paraissaient frissonner d’humidité et le couple, bras ballants, se demanda combien de temps allait durer la panne d’électricité. Il était quatre heures de l’après-midi.
La radio chantait à tue-tête. D’autant plus fort que personne ne l’écoutait. La vieille cuisinière à bois n’était pas en reste et vibrait de chaleur. Thérèse avait mis le plus de bûches possible, avait ouvert le tirage au maximum et s’était presque collée contre la fonte rougeoyante dans son fauteuil préféré, au cuir usé et confortable. Elle regarda autour d’elle et compta les chats éparpillés sur les chaises et les meubles. Six. Elles étaient toutes là. In-différentes en apparence aux agissements humains. A la marche du monde. Sauf si on ouvrait le placard aux pâtées. Ou la boite de croquettes. Ou la bouteille de lait. Sacrées emmerdeuses, oui. Qui pissaient partout. Elles n’allaient pas se dépêcher de sortir, aujourd’hui, pour se faire engloutir par toute cette masse froide. Le regard de Thérèse fit le point sur la grande fenêtre en face de chez elle. Annie est dans sa cuisine. Elle doit avoir tout prévu. De quoi tenir un siège. Thérèse haussa les épaules. L’idée l’effleura qu’elle aurait dû aller faire deux trois courses la veille. Mais l’idée de se retrouver un vendredi soir dans un supermarché avec des centaines de gens et de caddies la fit frémir. Elle s’étira et sourit. Ils avaient passé une excellente soirée. Simon lui avait concocté une omelette et ils s’étaient chamaillés à propos de son ex-mari, comme d’habitude. Et ils s’étaient réconciliés au lit. Comme d’habitude.
Elle devait le reconnaître, elle adorait Simon. Depuis sept ans. Il durerait peut-être, celui-là. Comme cette neige, qui tombait sans interruption depuis cinq heures, maintenant. De plus en plus fort. Elle ne se souvenait pas d’avoir déjà vu ça. Heureusement que presque tout le monde se chauffait au bois, à Vauclair. Les six maisons du village et la ferme du vieil Albert. C’est lui qui leur vendait le bois. Le débitait. Le leur amenait sur son tracteur. Il était sur ses terres. C’était à lui qu’elle avait ache-té sa maison. Quel âge a-t-il déjà ? se demanda-t-elle. Il nous l’a dit l’autre jour. Ah oui, quatre-vingt six ans. Elle se rappela quand elle était arrivée, il y avait quinze ans. Il lui avait paru si vieux. Comme sa casquette grise. Les deux n’avaient pas changé. Elle, si.
Plus d’ordi. Plus de téléphone. Plus de lumière. Et bientôt plus de jour. Où avait-il fourré sa lampe frontale ? Plus de mémoire, non plus. Il soupira. Et Lison qui n’arrivait pas. Les quatre platanes de la placette semblaient plus petits. Il doit bien être tombé cinquante centimètres de neige, estima Paul. Incroyable. Tout va être bloqué. Le chasse-neige ne passera pas tout de suite. Il y a bien d’autres priorités que ce cul de sac habité par des retraités. Des vieux. Il massa son dos douloureux. Ce n’était pas drôle de vieillir. De voir disparaître tous les rêves. De ne plus se bercer d’illusions. Il se secoua et regarda la cheminée. Il était temps d’aller chercher du bois. Il mit son anorak et ses grosses chaussures fourrées. Quand il ouvrit la porte, la neige s’engouffra violemment. Il l’avait à peine refermée qu’il entendit la voiture de Lison arriver.
Jean-Michel et Antoine habitaient la sixième maison. Quand on passait le porche en pierres de taille et qu’on débouchait sur la placette, c’était la dernière maison sur la gauche. La plus grande et la mieux rénovée. Avec une jolie enseigne en bois sur laquelle on pouvait lire : les plus belles chambres d’hôtes vous attendent. Quelquefois, elles attendaient longtemps, car le petit village était très à l’écart des déambulations estivales et il fallait faire très attention sur les cartes pour le débusquer et s’y arrêter. Néanmoins, les deux propriétaires n’en démordaient pas, ce n’était qu’une question de temps et bientôt, il leur faudrait refuser du monde. Pour l’instant, Jean-Michel accrochait une de ses toiles dans la montée d’escalier et tentait d’en apprécier l’effet sans tomber de l’escabeau instable. L’électricité revenue avait rendu vie à leur salon aux poutres apparentes et à Antoine, que l’obscurité angoissait. Assis sur la banquette d’angle en cuir fauve, il sirotait un porto d’âge avec un plaisir évident.
— On devrait inviter les autres, dit-il à son compagnon. J’ai fait de la pâte à pizza et tu as ramené des salades du marché ce matin. Tu as bien fait d’y aller tôt, d’ailleurs. Avant cette satanée neige.
Son regard balaya l’extérieur et la lumière blafarde chichement donnée par les deux lampadaires. La neige tombait avec une constance inquiétante. Il faudrait mutualiser les efforts de déneigement demain. Compter les pelles disponibles. Et se retrousser les manches. En attendant, il n’y avait pas lieu de s’inquiéter et on allait songer à occuper la soirée agréablement. Le samedi était un jour particulier, où tout le monde avait envie de se dé-tendre. Et leurs voisins étaient des amis. C’était une chance.
La radio et la télévision firent état de chutes de neige ininterrompues dans le sud de la France. Particulière-ment dans le sud-est. Des villages entiers furent sinistrés. Des routes impraticables. Des populations forcées d’attendre chez elles le retour à la normale. Vauclair fut totalement coupé du monde en ce soir du cinq décembre.
Le sol de l’entrée avait vu éclore d’étranges fleurs multicolores. Qui s’égouttaient sans vergogne sur le vieux parquet ciré. Les habitants avaient ressorti en urgence les bottes en plastique et autres après-ski de leurs placards. L’invitation d’Antoine avait rempli tout le monde de joie et les rires fusaient autour de la cheminée. Même Albert avait répondu présent. A condition de pouvoir amener Arthur. Comme d’habitude. Le chien avait son tapis près du fauteuil qu’occupait toujours son maître chez les deux hommes. C’est comme ça que disait Albert. Viens, on va chez les deux hommes. Arthur remuait la queue de contentement. Il adorait cette maison. Les caresses qu’il recevait toute la soirée et qu’il gardait précieusement en mémoire pour les longues journées en tête à tête silencieux avec son maître taciturne. Capable de se taire des semaines entières. Mais qu’il aimait de toutes ses forces. Les pizzas n’étaient plus qu’un souvenir, dévorées par la petite communauté affamée. Marc avait enlevé la ceinture de son pantalon et racontait sa semaine d’épicier marseillais à une Lison qui souriait.
— Je te jure, il vient en pantoufles, la clope au bec. Acheter du café ou des trucs qu’il me paie un mois après. En râlant, par dessus le marché. Je ne sais pas pourquoi je ne ferme pas la boutique, avec des clients pareils.
Joëlle le regardait faire son cinéma, avec son ventre de bon vivant. Sa façon méditerranéenne de bouger les mains et de parler sans cesse. Il était encore si beau. A soixante-quatre ans. Elle tremblait de le perdre, lui qu’elle connaissait si peu, pour finir. Depuis quatre ans. Elle avait toujours l’impression qu’elle ne pesait rien. Qu’elle ou une autre…Pourtant, là, devant Lison, il avait l’air si vivant. A lui raconter ses conneries. Toujours les mêmes. Il la connaissait depuis si longtemps, elle et la plupart des autres d’ailleurs, qu’elle avait eu l’impression, au début, qu’elle ne trouverait jamais sa place. Comme si elle débarquait sur une planète inconnue ou dans un autre siècle. Ou au milieu d’un repas de famille. Marc lui avait dit qu’elle s’inventait des histoires, qu’elle était comme ça, à se sentir de trop partout, mais que ça n’avait rien à voir avec Vauclair. Il n’avait pas tort mais elle avait quand même bien senti que, si elle voulait vivre avec lui, ce serait forcément avec les autres. Dans ce bled pourri qu’il adorait. Et dont elle était jalouse au-delà de tout.
— Dis, Thérèse, tu as réfléchi à notre conversation de l’autre jour ?
Jean-Michel s’était rapproché de l’immense banquette qui captait en demi-cercle la chaleur des flammes. L’interpellée s’extirpa à regret d’une couverture moelleuse qui l’enveloppait des pieds à la tête. Elle remit ses lunettes d’aplomb et fixa son hôte.
— Oui, dit-elle.
Elle prit son temps.
C’est tentant. Un coin pour danser et boire un verre. Avec des bouquins. Les gens de passage pourraient aimer, effectivement. Ce serait un pendant à vos chambres d’hôtes. Un lieu de vie pour le village. Mais c’est aussi chez moi. Dans ma cuisine, pour ainsi dire.
Elle se tourna vers les autres.
- Vous connaissez mon caractère, je crois.
Simon fit semblant de se protéger d’un coup qui allait venir. Les autres opinèrent.
- Avoir des gens chez soi, même si c’est un boulot payé, c’est gonflant. Je ne suis pas sûre d’avoir la patience. Il faut que j’y réfléchisse davantage.
Elle esquissa un sourire prudent. Tu vois ? Le petit homme aux lèvres fines posa son verre sur la table basse et se leva de l’accoudoir sur lequel il s’était assis en équilibre.
— Réfléchis encore, Zé. On n’est pas pressés.
Vingt et une heures. Il neigeait encore un peu. Albert et Paul jouaient aux échecs. Annie et Antoine conversaient à voix basse. Joëlle lisait un Géo magazine abandonné sur le tapis. Simon entamait béatement son quatrième whisky. Thérèse avait de nouveau été engloutie par le mohair. Dans la cuisine, Jean-Michel faisait la vaisselle en chantonnant doucement. Marc regardait Lison. Qui regardait par la fenêtre et dit :
— C’est bizarre que Rolande Merlot ne soit pas là. C’est surprenant qu’elle n’ait pas répondu à nos messages. C’est étrange que la lumière vienne de s’allumer à l’instant chez elle.
Dans la minute qui suivit, toutes les fleurs multicolores disparurent du plancher et traversèrent en colonne la placette immaculée. Aimantées par la drôle de lumière. Seul demeura Arthur, indifférent aux drames humains.
— Papa, réponds au téléphone. Papa !
Dix sonneries insistantes. Et une fille de seize ans qui regardait une série. Inutile de faire semblant d’être aux toilettes. Elle ne répondrait pas. A trente centimètres du téléphone. Un samedi soir où il était supposé se reposer. Profiter de sa fille. Sa Madeleine. Ce drôle d’animal aux mœurs déroutantes. Qu’il lui fallait apprivoiser à chacune de ses visites. Trop espacées. Émeline l’avait prévenu. Joseph, sois patient. C’est un cap difficile. Elle n’avait pas précisé pour qui.
Il décrocha, espérant qu’à l’autre bout on ait perdu patience.
— Allô, aboya-t-il. Ensuite, il se tut et écouta. Quand il raccrocha, il essaya de capter le regard de sa fille. Il enfila son lourd manteau d’hiver et ses bottes fourrées. C’est quand il se planta devant l’écran en enfilant ses gants de laine épaisse qu’elle s’étonna de le voir ainsi harnaché. Il fut surpris et touché qu’elle se lève pour l’embrasser en l’assurant qu’elle se débrouillerait parfaitement en l’attendant. Qu’il parte tranquille.
— Je t’aime, papa, dit-elle tendrement en le décalant doucement de l’écran.
L’inspecteur Joseph Allègre aurait bien tordu le cou à celui ou celle qui lui faisait quitter son petit paradis douillet pour le projeter encore une fois dans le dernier cercle des enfers.
Quand Allègre sortit de l’immeuble, le jeune Jacques Latil l’attendait dans le froid, en train de griller une cigarette que le vent glacial lui disputait. Allègre regarda son jeune adjoint et se demanda s’il pourrait un jour tenir en place. Un moteur bruyant tournait à une dizaine de mètres et dégageait une fumée de mauvais augure.
— Qu’est ce que c’est que cet engin ? demanda l’inspecteur inquiet.
— Vous avez vu, chef ? C’est le vieux Patrol qui servait aux opérations en montagne et qu’on avait remisé dans le fond du garage, au commissariat. Il tourne comme une horloge. Et comme les routes secondaires ne sont pas déneigées…
Joseph Allègre avait passé son permis dans une vie antérieure. Et s’était empressé de tout oublier. Tout le monde savait dans le service qu’il avait une peur bleue en voiture. Qu’il fermait les yeux dès que le véhicule démarrait. Personne n’aurait pu dire exactement ce qu’il se passait alors sous la boite crânienne du chef. Mais c’était un fait. Beaucoup d’affaires embrouillées avaient bénéficié de ces séances de repli pour être dénouées et on respectait ces moments suspendus où la crainte de mourir décuplait chez l’inspecteur une intuition déjà proverbiale.
- Elle a bien chauffé l’habitacle, monsieur. Et elle adore conduire ce genre de tank…
Le pronom féminin redonna de l’espoir à Joseph Allègre. Il avait une petite chance de s’en sortir vivant. Les femmes conduisaient un peu plus prudemment pour l’instant. Les deux hommes s’avancèrent. Le jeune adjoint ouvrit avec peine la lourde portière passager et Allègre se hissa à l’intérieur, surpris par la hauteur de la marche.
— Bonsoir patron. La voix qui l’accueillit le fit sourire. Pas chaud, hein ? Allez, en voiture, je vous emmène au bout du monde.
Elle enclencha rudement la première et la lourde voiture fit un soubresaut. Les deux mains crispées sur la barre de maintien du tout terrain, Allègre tenta de ne pas céder à la panique.
Marie souriait dans l’ombre. Elle se promit de conduire avec le plus de fluidité possible.
— Alors, dit en se détendant l’inspecteur, j’ai hérité du frère et de la sœur, ce soir ? Il en était content. C’était avec eux qu’il travaillait le mieux. Même s’il fallait composer avec leurs innombrables fâcheries. Les faux jumeaux faisaient la joie du service des homicides. A vingt-huit ans, ils ne pouvaient toujours pas se séparer longtemps et s’étaient retrouvés à choisir le même métier. Même le hasard de la mutation s’en était mêlé et le premier étage du commissariat de Digne résonnait de leurs brouilles interminables. On se demandait bien comment il avait pu se faire que deux êtres si dissemblables aient réussi à cohabiter dans le même ventre. Marie était une force de la nature. Grande, elle marchait d’un pas rapide dans des tenues sportives dont elle semblait avoir tout un assortiment. Jacques ressemblait à un elfe. Une sorte de frêle sauterelle aux gestes graciles. A l’esprit vif et incisif. Sa sœur pondérait souvent ses excès. Une sacrée équipe. Joseph Allègre les avait voulus immédiatement dans son staff. Et Marie était la seule personne avec qui voyager en voiture était un plaisir. Avec elle au volant il pouvait parler.
— On en a pour plus d’une heure. Vauclair est un hameau perdu près de la vallée de la Vive.
— Inconnu au bataillon, hasarda Jacques qui pourtant connaissait la région comme sa poche. Il essaya de déplier la carte laissée dans le vide-poche arrière.
— Vous ne trouverez pas. A partir du village des Justes-Enfants, il faudra tourner à gauche, devant un vieux panneau rouillé qui indique la vallée de la Vive. Nous prendrons cette petite route, et vous ferez attention, Marie, elle est très étroite et aujourd’hui peut-être impraticable en raison de la neige.
— On passera partout, monsieur. Vous allez voir.
Allègre opina avec fatalisme.
— Ensuite, si mes souvenirs sont exacts, il y aura quelques fermes isolées et, à la sortie d’un virage serré, une intersection. Nous prendrons à droite. Vauclair se trouve à une dizaine de kilomètres, près d’un ruisseau qui s’appelle le Serre. Encore plus loin, il y a d’autres hameaux. Sous la Loube.
Il sentit leur perplexité. C’est la montagne qui forme butte. Son nom vient du mot loup, en latin. Quelque chose comme ça.
— Super, marmonna Jacques. On va se retrouver en plein Moyen-âge, avec des sorcières et des bêtes sauvages, dans le trou du cul du monde. Pardon, monsieur, se reprit-il quand il vit le froncement de sourcil de son chef. Il se rapprocha du siège passager jusqu’à se trouver près de la tête de l’inspecteur, pour lui demander, sans avoir à crier pour couvrir le bruit du moteur.
- Comment connaissez-vous si bien le coin, monsieur ?
Allègre prit le temps de répondre.
— C’est un très joli endroit, l’été. Un petit paradis. En tout cas, c’est le souvenir que j’en ai gardé. J’y suis souvent venu avec Émeline, les premiers temps de notre mariage.
Les deux jeunes gens se gardèrent de tout commentaire.
Ils roulèrent en silence assez longtemps. Marie se con-centrait sur la conduite, consciente qu’en cas de dérapage, elle n’arriverait pas à contrôler ce monstre de ferraille. Aux Justes-Enfants, elle faillit louper la petite route et c’est le cri de Joseph Allègre qui lui fit apercevoir le panneau cabossé, à moitié enfoui sous la neige fraîche.
— Bordel de merde, rugit-elle en braquant violemment. Quand Allègre rouvrit les yeux, une seconde plus tard qui lui parut une éternité, il ne vit d’abord rien. Ou plutôt il ne vit que du blanc. Partout. Et il se rappela par la suite qu’il avait trouvé ça beau. Tout ce blanc. Comme un cocon géant. Il voyait les deux visages de ces compagnons de route. Il sentait bien que ce n’était pas tout à fait normal. Mais si c’était un avant-goût de l’au-delà, mon dieu, ce n’était pas désagréable.
— Tu es vraiment conne, ce coup-ci. Bravo ! Et qu’est ce que tu comptes faire, Madame je conduis comme un pied ?
— Ferme-la ou je t’assomme.
La réalité le rattrapa d’un coup. Il se tourna vers Marie qui réfléchissait.
— Où sommes-nous ?
— Dans le fossé pour partie, dans une congère pour l’autre.
Le ton de la jeune femme ne laissait transparaître aucune inquiétude. Elle fourragea dans la boite à gants. Après avoir tourné les pages du manuel graisseux, elle prit visiblement une décision. Les deux hommes avaient choisi de se taire et arboraient une expression neutre et faussement confiante. Marie manipula un levier de vitesse plus court et, dans un rugissement profond, le monstre accepta de reculer, s’arrachant littéralement de sa prison glacée.
- Et voilà le travail, dit la jeune femme quand le 4 x 4 se retrouva sagement sur la route minuscule. On repart.
— Bien, conclut Joseph Allègre. Je ne crierai plus. Je vous prie de m’excuser. Il nous reste une demi-heure de route au moins. Il est temps d’ouvrir la première page de cette nouvelle enquête. Adjoint Latil, à vous.
On entendit le bruit d’un papier qu’on déplie et qu’on défroisse. Puis la voix posée s’éleva.
— Les habitants du lieu-dit Vauclair ont découvert chez elle, à vingt et une heures dix, en ce samedi cinq décembre le corps inanimé de leur voisine. Ils ont téléphoné immédiatement aux services d’urgence qui sont arrivés quarante-cinq minutes plus tard, ralentis par la neige épaisse. A vingt-deux heures, le médecin des urgences a constaté le décès de la victime et tiré ses premières conclusions. La mort lui semblait suspecte et les services de police ont été prévenus. Les collègues sont sur place et installent la scène de crime. La médecin légiste doit arriver sous peu. Peut-être est-elle déjà là. Les conditions météorologiques rendent les choses très difficiles.
— Pas de précisions sur la victime, à part son nom ?
— Non, monsieur. Rien ne nous est parvenu.
—Marie, dit Joseph Allègre en tapotant doucement le bras de la conductrice concentrée sur la bande blanche, à droite dans deux mètres. Il ferma les yeux.
Le 4 x 4 obéit sans broncher et Allègre promit d’aller allumer un cierge à la petite chapelle locale. Il se rappelait qu’il y en avait une, qui longeait un ruisseau tortueux. Il passa les derniers kilomètres à se préparer, indifférent à la beauté insolite de cette nuit en noir et blanc sur laquelle allait s’imprimer définitivement, il le redoutait, l’image redoutable de la mort.
Jacques savait que le chef faisait le vide. Se transformait en page blanche pour ne rien laisser passer des premières sensations, même les plus légères. Il savait aussi que l’inspecteur les laisserait voir le corps avant lui. Il mettrait un peu de temps à s’éloigner de la voiture. Sans bouger, il regarderait. Tout. Au-delà de l’agitation des agents en service, il essaierait de capter les ondes de choc de la violence du meurtre. Du désir de tuer. Il se mettrait sur des traces invisibles. Il deviendrait quelqu’un d’autre. Et il entrerait lentement. Les narines ouvertes. Les yeux curieusement plissés. Il ferait le tour du corps abandonné. Comme un loup, disait Marie. Flairant l’étrangeté des hommes. Leur cruauté. Et leur malheur.
La neige absorbait la lumière des violents projecteurs montés par les techniciens du service des homicides. Jamais Vauclair n’avait vécu autant de mouvement, de mémoire de ses habitants, groupés sur la petite place envahie. A minuit, l’arrivée de l’équipe des enquêteurs de Digne permit de donner un peu de cohésion aux activités des uns et des autres, laissés à leur propre initiative et désorientés par la difficulté d’accès au lieu du crime. Car, outre la neige épaisse, il y avait l’étroitesse du porche médiéval, qui ne permettait le passage qu’à de petites voitures, et encore, de justesse, comme en témoignaient les marques sur les pierres et les traces de peinture. Il avait fallu tout transporter à pied, sur un sol traîtreusement camouflé, qui avait fait chuter à plusieurs reprises les ambulanciers et les policiers. Bref, l’arrivée de Joseph Allègre et de la famille Latil marqua la fin du chaos. Le médecin dépêché en urgence confirma ses doutes sur la nature du décès. Rien de naturel là-dedans, dit-il à l’inspecteur, en se frottant les mains pour tenter de les réchauffer. Il lui apprit la présence auprès de la victime de la médecin légiste, à laquelle il avait remis ses conclusions. Allègre le remercia et le renvoya à ses pénates.
L’un des perrons était violemment éclairé et les six marches d’accès présentaient des dizaines d’empreintes de pas, de toutes tailles et partant dans tous les sens. Les deux Latil venaient d’y ajouter les leurs en pénétrant dans la maison et Allègre, qui venait d’allumer une cigarette sous le plus gros des platanes se dit que c’était mort pour tirer quelque chose de ce piétinement confus. Il leva la tête vers les façades et admira l’ensemble. Puis il pivota et tomba sous le charme de la parfaite symétrie renvoyée par les trois autres maisons. Six demeures remarquablement rénovées. Sans ostentation ni faute de goût. Pierres apparentes partout, respect des lignes d’origine et des volumes. Beaucoup de travail sans doute. Les gens serrés les uns contre les autres qu’il avait dans sa ligne de mire et qui devaient être les habitants, n’avaient pas l’air de rouler sur l’or. Mais, conclut-il, ils devaient rude-ment bien s’entendre pour avoir réussi à créer un lieu de vie aussi homogène et authentique. En tout cas, en façade, nuança-t-il. Il s’avança vers le perron.
— On se demandait si vous arriveriez jusqu’ici.
La poigne chaleureuse de Gabriel Perrot accueillit Allègre dès l’entrée. C’est un vrai champ de bataille, ici. D’un doigt boudiné, il montra le carrelage boueux. L’agent Perrot était tout rond. De haut en bas. Ses joues rouges et son bonnet de fourrure semblaient plantés sur une sphère que contenait difficilement un anorak vert pomme du plus bel effet. Ses après-ski antédiluviens remontaient sous ses genoux et l’ensemble aurait pu prêter à sourire pour quiconque ne connaissait pas l’agent Perrot, ceinture noire de judo. Médaille d’or de l’engueulade homérique. Doté d’une mémoire d’éléphant et d’une rancune tenace. Joseph Allègre l’aimait bien et avait pu apprécier lors d’enquêtes précédentes son sens de l’organisation et sa conscience professionnelle. Le présent cafouillage le perturbait visiblement.
- Quand on est arrivés, chef, avec les collègues de Sisteron, ils étaient tous autour de la femme morte.
Il désigna du bras gauche la pièce dont on voyait la porte ouverte derrière lui.
- Ils avaient manipulé le corps et ils faisaient comme chez eux. Ils marchaient partout, dans toutes les pièces. L’une pour chercher un verre d’eau, l’autre une couverture. La peste, ces gens. Il y en avait partout. Et que je parle en même temps, et que je prends la main de la morte… je vous jure ! J’ai dû pousser un coup de gueule, je vous dis pas.
Allègre le croyait sans peine. Il imaginait. Et ce qu’il voyait ne lui plaisait guère. Un scénario fermé. Presqu’à huis clos. Parce qu’il avait bien vu que Vauclair était au bout du bout du monde connu. Que le hameau était une forteresse inaccessible. Qu’il fallait avoir une connaissance parfaite des lieux pour passer inaperçu et que la météo avait bougrement aidé celui ou celle qui avait tué. Il fit une grimace. Les histoires de clan ou de famille étaient les plus difficiles. Les plus illisibles. Et il avait bien l’impression d’avoir mis le pied dans un nid de vipères. Enroulées les unes sur les autres. Faussement endormies. Sur l’une d’entre elles, morte.
Il respira profondément et entra dans le salon. Marie discutait avec une femme d’une quarantaine d’années, au profil acéré et à la voix rauque de fumeuse. L’inspecteur enregistra la présence d’un corps par terre mais s’interdit d’approcher. Planté sur ses mocassins de ville trempés, il fit abstraction de tout ce qui l’entourait et le distrayait. Il imagina qu’il arrivait dans une demeure sans drame, que la maîtresse de maison allait le recevoir, qu’il l’attendait paisiblement dans le salon en regardant le décor sans arrière-pensée, comme l’on fait quand on vient chez les gens pour la première fois. La salle était plutôt de dimension modeste, avec un carrelage classique, marron orangé. Allègre, quant à lui, aurait opté pour un parquet. Les carreaux semblaient gelés et il eut froid pour la femme qui gisait à quelques mètres de lui. Il se demanda pourquoi on avait recouvert de tapisserie blanche les murs de pierre que, pour sa part, il aurait laissé à la vue et au toucher. Avec Émeline, ils avaient rêvé, quand ils rêvaient encore à deux, d’avoir une vieille maison qu’ils auraient aménagée en respectant sa vie passée. Ils se seraient intégrés à son histoire et elle leur aurait donné un peu d’éternité. C’est ce qu’il recherchait dans les églises. Pas les dorures et le décorum mais l’usure du temps sur les marches de calcaire, les vieilles statues et les bénitiers de pierre aux contours érodés. Il se serait bien vu habiter dans une petite chapelle romane avec un banc et une table. C’est dans ce genre d’endroit que ses agents le débusquaient quand il avait besoin de réfléchir. C’est là que la noirceur du monde qu’il côtoyait disparaissait. Quand il allumait une petite bougie, assis sur un banc inconfortable, il invitait tous les assassinés qu’il avait rencontrés au cours de ses enquêtes et dont il connaissait la vie la plus intime parfois, à entrer sous la nef à la voûte parfaite. Il les sentait près de lui, comme un bruissement feutré, et il souhaitait qu’ils soient, comme lui, enfin apaisés.
— Vous rêvez, inspecteur. Ce n’était pas une question mais une affirmation amusée.
Il vit la main tendue et s’excusa.
— Pardon, Ingrid.
— Pas de mal, mon cher Joseph.
Ingrid Varois, dont la mère avait adoré Ingrid Bergman, n’avait aucun talent d’actrice. Pas de faux semblant chez elle ni de double langage. Un chat était un chat et un cadavre un cadavre. Elle savait qu’elle exerçait un métier très particulier mais elle l’aimait beaucoup. Elle respectait infiniment la vie et chaque corps maltraité, violenté et massacré dont elle faisait l’autopsie, devenait entre ses mains expertes un allié et une arme contre les forces du mal qui s’étaient déchaînées.
Elle promettait chaque fois au corps livide et bleuté, dans le silence glacé de sa salle aux lumières violentes et aux tables métalliques, d’avoir la peau du connard qui lui avait fait ça et qu’en conséquence, il allait falloir l’aider. Elle en pleurait parfois, surtout devant les petits membres des enfants, mais elle se serait fait couper la tête plutôt que de l’avouer.
- Bon, je vais vous la faire courte parce que je n’ai aucun élément précis à vous fournir pour l’instant. Sauf que la dame a été visiblement empoisonnée et qu’elle ne devait pas avoir beaucoup de nez parce que le verre qui va partir à l’analyse pue l’amande amère à trois kilomètres. Je ne serais pas étonnée que la bouteille de porto qui fait aussi partie du voyage soit chargée comme un cycliste. Si vous me permettez l’expression.
Allègre sourit.
- Voilà. A part ça, le décès a dû intervenir entre dix-huit heures et dix-neuf heures. Je serai plus précise quand j’aurai fait mon boulot. Dès que vous aurez fini de faire connaissance, Allègre, vous me l’envoyez. L’équipe médico-légale attend dans la cuisine de la morte. Vous les entendez, d’ailleurs.
Allègre acquiesça. Elle massa ses reins endoloris et regarda Marie.
- Tu me files un coup de main ? Je suis dans un fossé, à l’entrée du village. A côté d’une autre bagnole, d’ailleurs. Immatriculée dans le 13.
Marie s’enveloppa dans sa parka doublée et lui promit de soulever sa voiture comme une feuille avec le treuil de fou du tank qu’elle avait conduit avec un apparent plaisir, constata Allègre avec étonnement.
Ils n’étaient plus que deux dans la pièce sans vie. Sans livres. Sans chaleur. Des meubles assez chers mais transparents. Table, chaises et buffet en bois foncé indéfinissable. Une banquette trois places devant une cheminée condamnée dans le foyer de laquelle on avait mis un vase. Sans fleurs. Pas de tapis. Pas d’objets décoratifs ou personnels. A part trois photos sur le buffet, que l’inspecteur étudierait plus tard.
Il allait devoir faire connaissance avec la maîtresse de maison. Mais avant, il demanda à Jacques, qui s’était prudemment fait oublier en se fondant dans un angle de la pièce, de leur trouver deux ou trois chambres au cœur du hameau. Au pire, lui dit-il, il partagerait une chambre avec sa sœur. Il lui semblait avoir aperçu une enseigne sur une des maisons. La plus grande, devant lui à droite, quand il sortirait. Qu’il dise également aux habitants de rester ensemble, chez l’un d’entre eux. Il voulait leur parler dans une heure, à peu près. Que personne ne s’en aille du village. Quoique, avec la hauteur de neige, ce ne soit pas un grand risque.
Jacques ne bougeait pas.
— Et bien, mon garçon, vous allez rester là comme une souche longtemps ?
— Monsieur ?
L’inspecteur attendit la suite.
- Monsieur, je préférerais dormir avec vous.
Allègre se rappela alors les histoires que rapportaient les collègues de chambrée de son jeune adjoint lors de stages ou de déplacements lointains. Il en frémit.
- Chef, je vous jure que c’est vrai. On est tous allés dormir dans les voitures. On l’entendait à un kilomètre de l’hôtel. On l’a même enregistré. Il ronfle comme un hippopotame. Sa sœur lui verse de l’eau sur la tête pour qu’il arrête. Rien n’y fait.
Allègre fut magnanime.
— On vous trouvera un canapé.
Jacques parti, le chef des homicides célèbre dans tout le sud de la France se retrouva seul avec une nouvelle énigme. Il s’accroupit près du corps et conformément à son habitude, se mit à lui parler.
- Madame, je suis profondément navré de ce qui vous est arrivé. Je vous jure que je traquerai l’auteur de ce forfait. Que je le trouverai.
La femme avait une soixantaine d’années. Il remarqua les traits affaissés et la peau des bras un peu flétrie. Plu-tôt maigre et de petite taille. Il eut honte de cette pensée mais il la trouva antipathique. Il essaya de cerner les causes de cette impression. Il n’était pas dupe de la fragilité de cette réaction presque épidermique. Il savait qu’il n’aimait pas cette pièce, la froideur de son décor et les choix de celle qui n’en ferait plus désormais. Si c’était elle qui les avait faits, d’ailleurs.
- Vous ne viviez pas vraiment ici, madame. Vous jouiez un rôle peut-être. Il n’y a aucune trace intime. Pas de veste sur une chaise, pas de radio, de stylo mordillé ou de paquet de gâteaux abandonné. On n’a pas envie d’être invité chez vous, madame.