Xéno - Alain Delmas - E-Book

Xéno E-Book

Alain Delmas

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Beschreibung

Dans la capitale d’un pays sous le joug d’une dictature impitoyable, un attentat élimine une cohorte de prisonniers condamnés au prélèvement d’organes. Dans cet État policier, la politique pénale en vigueur permet en effet de soigner à moindre frais les citoyens de première classe et de vider les prisons en se débarrassant des indésirables, déjà soumis au quotidien à un apartheid implacable.



Rapidement, le chef de la junte soupçonne un complot. Mais qui, de sa machiavélique commissaire à la Santé ou de ses dauphins rivaux a bien pu l’orchestrer ? En alimentant la colère populaire, cet attentat pourrait servir les intérêts de la première et faire vaciller le régime en l’obligeant à entrouvrir le pays en vue d’avoir recours à l’aide extérieure. Mais l’enquête pourrait tout aussi bien servir la révolution de palais que les autres clans fomentent dans l’ombre, en surlignant l’incapacité du gouvernement à enrayer la terrible épidémie qui frappe le pays depuis des années.



C’est dans ce contexte qu’un reporter étranger se voit proposer un reportage qu’il ne peut refuser sur ce pays coupé du monde où tout semble sur le point de basculer. Celui-ci ne tarde pas à déjouer la surveillance du régime et à découvrir la réalité épouvantable de cette maladie inconnue qui défigure ceux qui en sont atteints, en premier lieu les jeunes femmes. Mais tandis que les différents clans de la junte au pouvoir redoublent de violence et de coups tordus, le reporter commence à se demander si son enquête n’est pas manipulée par des intérêts occultes.



Après un premier roman remarqué, Alain Delmas a composé avec Xéno un roman noir vénéneux où des personnages aux nombreuses failles sont prêts à toutes les compromissions pour exercer un pouvoir sans merci. Dans cet univers impitoyable où la manipulation est reine, la vérité semble être devenue un élément de contrôle comme un autre.


À PROPOS DE L'AUTEUR


Alain Delmas est né en 1958. Après avoir vécu quelques années en Amérique latine et dans la Caraïbe, il vit aujourd’hui à Paris. Après Dans l’ombre du viaduc, un premier roman noir remarqué, Xéno est son deuxième roman.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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XÉNO

ALAIN DELMAS

XÉNO

ÉDITIONS INTERVALLES

PROLOGUE

Les poumons brûlants, Tulio s’arrêta brusquement.

Les mains sur les genoux, le visage creusé.

Respirer.

Prendre le temps de respirer.

Mais les aboiements et les cris, juste derrière…

Il jeta un regard de bête traquée. Les faisceaux des torches transperçaient la nuit.

Ses yeux fouillèrent l’obscurité et il reprit sa course, le flanc cisaillé par un point de côté.

Courir.

Encore plus vite.

Un peu plus loin, il hésita à jeter ses haillons en contrebas, pour détourner les chiens, mais cinq mètres au-dessus, le drone ronronnait. Sûr de lui.

Il repartit dans sa fuite désespérée.

Il trébucha encore, tomba de tout son long. Réprima un sanglot.

On ne pouvait pas finir comme ça. Pas à vingt ans.

Il pensa à Juan, se releva, avança de nouveau, d’un pas hagard, éperdu.

Juan… Son ami, son frère.

Il l’avait redressé. Juan avait essayé de courir encore un peu, mais il perdait trop de sang.

Il s’était arrêté :

« Vas-y, Tulio », avait-il toussoté. Il avait essuyé un peu de sang à la commissure de ses lèvres et s’était adossé lentement le long d’un muret en fermant les yeux pour essayer de reprendre son souffle.

Tulio avait passé la main dans son dos.

Ils s’étaient regardés.

« Ça va aller, Juan », avait fini par dire Tulio d’une voix blanche en se forçant à sourire. « T’inquiète, c’est rien. »

Juan avait grimacé, agacé, le souffle rauque :

« Fiche le camp, Tulio. Vite.

— Non Juan, non, avait murmuré Tulio. Il s’était penché pour relever son ami.

— Peux pas respirer. Laisse-moi. S’il te plaît…

— Juan ! » Tulio avait pris le visage de son ami dans ses mains.

« Allez… Va maintenant », avait chuchoté Juan d’une voix inaudible. Il avait toussé encore un peu. « Aide-moi. J’veux pas leur donner… ce plaisir. »

Les larmes brouillaient le regard de Tulio. Il avait pris le rasoir dans la poche de son ami, l’avait ouvert avant de le glisser dans sa main. Il avait refermé les doigts de Juan sur le manche. Ils s’étaient regardés pour la dernière fois et il avait réussi à repartir tandis que Juan posait le fil de la lame sur sa carotide en essayant de faire le vide dans son esprit.

Les chiens s’étaient encore rapprochés, Tulio avait l’impression qu’ils étaient dans son dos.

Il était piégé.

Les bouches d’égout étaient scellées depuis longtemps dans ce quartier.

Derrière lui, les chasseurs ne se pressaient plus : il ne pouvait pas leur échapper.

Il n’avait aucune chance.

Il prit une ruelle au hasard sur la droite, hésita. Il n’y voyait rien.

Les aboiements étaient tout proches maintenant.

Tulio s’immobilisa un instant, à bout de souffle.

Il frissonna, mais il n’avait plus peur tout à coup.

Il ne serait pas seul à mourir.

Lentement, il sortit son couteau.

Et soudain, le dogue fut là.

À deux mètres.

Grondant sourdement, les babines retroussées, avant de bondir pour lui arracher l’entrejambes.

Le manche bien en main, Tulio recula lentement et se laissa glisser contre le mur, recroquevillé. Il était prêt à l’atroce douleur de la morsure, il serrait les cuisses aussi fort qu’il était possible, une main sur son sexe.

Il se força à respirer calmement.

Le chien s’élança et son bras jaillit comme par réflexe, balayant l’espace au jugé.

Un hurlement aigu retentit, bref, et le corps retomba lourdement sur le flanc. Les pattes raclèrent le sol quelques instants encore.

Dans le silence soudain revenu, Tulio essaya de retrouver ses esprits.

Un cri de rage au loin.

Pas si loin.

Trop près.

« Putain ! C’est mon chien ! Il a tué mon chien, ce fumier ! »

Le pas des miliciens s’était accéléré. Des aboiements, encore. Et puis d’autres.

Repartir une fois de plus.

Vite.

Sa main lui faisait mal, il sentit le sang couler. Le molosse avait dû réussir à le mordre sans qu’il s’en rende compte.

Il fallait profiter de l’obscurité de la ruelle.

Il se releva et fonça droit devant, tête baissée, suffoquant, paniqué, les yeux brouillés de larmes.

Une odeur écœurante de pourriture agressa soudain ses narines.

Il s’arrêta.

Le salut !

Peut-être.

Il essaya de se repérer.

Il devait y avoir une décharge juste devant. Il s’avança à tâtons, guidé par la puanteur. Ses pieds nus foulèrent l’humidité chaude de la terre exhalant des relents de fumier. Il réprima une brusque envie de vomir. C’était insupportable.

Le drone tournait toujours au-dessus de lui.

Prudemment, il fit quelques pas sur la glaise infecte et se jeta à quatre pattes, tâtonnant nerveusement, écarta des trucs mous et collants.

Une bête frôla son bras, un rat peut-être.

À l’entrée de la ruelle, les types avaient trouvé le chien :

« R’garde-moi ça ! Pauvre bête… Perd rien pour attendre. Enflure ! »

Tulio réussit à ramper sous le tas d’ordures gluantes. Il s’allongea à plat ventre, le visage dans le creux de son bras. Il se retenait de respirer, la pestilence était épouvantable. Quelque chose de chaud et visqueux coulait dans son cou. Il n’osait pas bouger. Immobile, attentif, le cœur battant la chamade, il les entendit s’approcher. Il perçut le halo du pinceau nerveux de leurs lampes parcourir la décharge. Malgré le drone, il comprit qu’ils doutaient qu’il ait pu se réfugier là-dedans. Les visières infrarouges de leurs casques ne devaient rien déceler de vivant. Les chiens tournaient, gémissaient, déroutés.

« Putain… Il est quand même pas là-dedans ? C’est vraiment trop dégueulasse !

— Sont pas humains, j’te dis.

— J’comprendrai jamais. Allez, on s’tire, ça pue vraiment trop !

— Tous des rats…

— Magne ton cul, j’te dis ! On a eu son pote, c’est bon !

— Attends une minute. »

Une rafale déchira la nuit, faisant gicler des paquets d’immondices. Puis une seconde, quelques instants plus tard.

« J’ai pas eu ses couilles à çuilà, mais ça en fera toujours un de moins.

— Et t’as vengé ton chien !

— Tu parles ! C’est pas ça qui va m’le rendre. Comment j’vais m’en sortir, maintenant ? Putain, j’en ai besoin d’ce fric, avec mon gosse qu’est malade… Y m’fout dans la merde, c’te salope !

— Tu reviendras vite, t’inquiète…

— Arrête tes conneries ! J’ai pas la moitié du blé pour m’en racheter un ! Sans parler du dressage… Fumier, va ! » Son cri de rage se termina en sanglot comme il lâchait une dernière rafale.

L’ATTENTAT

1

« La séance est levée. Gardes, emmenez les condamnés. »

Dans un tonnerre d’acclamations, le marteau du président de la première cour criminelle de l’État retomba. Bousculée hors du prétoire par les Unités spéciales, la colonne des prisonniers, enchaînés deux par deux, s’ébroua avec difficulté. Dans le brouhaha du public, quelques sifflets joyeux fusèrent encore.

Dans l’immense salle des pas perdus, le cercle de la foule se resserra brusquement. Le bras tendu, les mains avides, les plus téméraires tentaient de se frayer un passage, n’hésitant pas à braver les matraques pour écharper les prisonniers à l’air hagard.

Sur le parvis, tous ceux qui n’avaient pu entrer dans le Palais de justice se massaient pour apercevoir le petit groupe avant que les fourgons cellulaires ne l’éclipsent. Le murmure sourd de la tension courait et chacun sentait que l’ambiance pouvait virer à l’hystérie à la moindre étincelle. Ils attendaient depuis trop longtemps sous le crachin glacé.

Les jours précédents, les journaux et les chaînes de télévision avaient insisté sur le soulagement des associations de patients. En détaillant ce que représentait cette nouvelle étape au cours d’une table ronde diffusée sur Revolución nacional, un professeur de la faculté de médecine, Horacio-Casanegra, s’était enthousiasmé :

« À l’issue de ce procès que je n’hésiterai pas à qualifier d’historique, de par son ampleur et l’occasion extraordinaire qu’il représente pour les malades de notre pays, dans quelques jours si tout se passe bien, et il n’y a aucune raison pour qu’il en soit autrement compte tenu de la qualité de nos équipes médicales – permettez-moi d’ailleurs de rappeler, pour vos téléspectateurs qui l’ignoreraient, que l’école de chirurgie Isabel-Casanegra est citée en exemple dans le monde entier et que chaque année nous accueillons en stage de nombreux étudiants de tous les pays, désireux de parfaire leur formation et de découvrir les techniques d’avant-garde que nous avons développées – dans quelques jours, disais-je, ce sont des dizaines de patients, des centaines, même ! qui pourront être traités et, par conséquent, définitivement guéris dans les toutes prochaines semaines. »

Dans les heures qui avaient suivi cette émission, les associations de malades s’étaient fortement mobilisées. Les registres d’inscription s’étaient remplis en un rien de temps de demandes et des centaines de patients étaient accourus de tout le pays. Les services de santé de la capitale avaient été débordés.

Ce soir, rien ne semblait devoir les arrêter. Les applaudissements, les cris, lancés çà et là, semblaient annoncer la curée, ravivant chez les plus âgés des souvenirs de lynchages pas si lointains.

Les projecteurs aveuglants balayaient lentement l’esplanade.

« On va les voir quand, dis, maman ?

— Bientôt ma chérie, bientôt, ne t’inquiète pas.

— Mais c’est long… Je suis fatiguée, gémit la fillette. J’ai mal à ma joue. » Une larme perlait à l’angle de son œil, son petit menton se crispait. Elle était épuisée mais tentait de retenir courageusement les sanglots qui l’oppressaient.

« Mon bébé… Ça ne va plus tarder, maintenant. Tu veux bien qu’on attende encore un tout petit peu ? On ira acheter un gâteau, après, d’accord ? »

La fillette hocha la tête, un peu tristement.

« J’ai froid, dit-elle en frissonnant brusquement.

— On pourrait prendre un chocolat chaud aussi. Ça te ferait plaisir ? » dit sa mère en resserrant l’écharpe autour de son cou.

La petite fille acquiesça en silence, remit son pouce dans la bouche en laissant échapper un soupir de lassitude, les yeux mi-clos, prête à s’assoupir sur l’épaule de sa mère qui rajusta délicatement l’épaisse compresse de gaze qui couvrait la moitié de son visage et déposa un baiser sur sa tempe en lui caressant les cheveux.

Dans la fraîcheur de la nuit tombée, une clameur retentit à l’apparition des condamnés. Les flashes des photographes crépitèrent. Les soldats, postés en cordon le long de l’escalier, armèrent d’instinct leurs fusils à pompe pour stopper net le mouvement qui s’esquissait vers les prisonniers apeurés. Les premiers rangs grondèrent leur mécontentement et des bordées d’injures assaillirent le capitaine des Unités spéciales qui commandait le bataillon de surveillance du Palais. Sous leurs parapluies, quelques femmes élégantes en escarpins et vison lui jetaient des regards haineux. Impavide dans sa redingote de cuir noir, indifférent aux crachats, il parcourait la meute d’un regard hautain.

Éblouis par le faisceau blanc des projecteurs, tremblants dans leurs guenilles, les quatorze condamnés, blafards, s’étaient spontanément regroupés. Le froid, la peur et la faim avaient eu raison de leur résistance, et les plus jeunes, la morve au nez, abrutis de fatigue, sanglotaient sous les ricanements moqueurs, sans comprendre ce qui se jouait. Des coups de crosse dans les reins les forcèrent à dévaler les marches, suscitant les lazzi des badauds. Les flashes redoublèrent. Hébétés, entravés par le poids des fers aux chevilles, les détenus grimpèrent maladroitement dans les fourgons. Les portières claquèrent. Les véhicules s’ébranlèrent dans la nuit vers l’hôpital du pénitencier provincial, encadrés par les motards de la police.

« Dispersion ! » hurlèrent les haut-parleurs nasillards aux quatre coins du parvis.

L’effervescence de la foule retomba aussitôt et, à contrecœur, les gens commencèrent à quitter les lieux en silence.

« Dispersion ! »

L’ordre tombait toutes les dix secondes, entrecoupé du hurlement des sirènes dont la stridence insoutenable faisait accélérer le mouvement de repli.

Les hologrammes des Unités spéciales s’éteignirent.

Au loin, tout au bout de l’avenue du 25-septembre, le halo bleu des gyrophares s’estompait derrière le rideau de pluie.

C’est au moment où le convoi allait s’engager sur le boulevard des Héros de la Patrie qu’une déflagration retentit, effroyable, irréelle, qui tétanisa la foule en train de s’éparpiller.

Dans un bruit assourdissant de ferraille et de verre brisé, les deux fourgons cellulaires furent projetés à plusieurs mètres de hauteur et s’écrasèrent lourdement sur le toit. Tout autour, avec des claquements mats, des centaines de pavés retombèrent comme des grêlons meurtriers.

Instantanément, les hologrammes réapparurent pour contenir la foule, tirant quelques rafales en l’air, dans la lumière des projecteurs qui inondait la place de la Révolution.

Là-bas, deux profonds cratères de plusieurs mètres de diamètre s’étaient ouverts dans la chaussée. Les façades éventrées des immeubles alentour laissaient voir leurs poutrelles métalliques tordues. Un incendie dans le bâtiment le plus proche menaçait de s’étendre rapidement.

Plus rien ne subsistait, que les carcasses des fourgons attaquées par le feu. Les policiers de l’escorte, soufflés par l’explosion, gisaient, encore inconscients, blessés, tués peut-être. Plus loin, des gémissements montaient faiblement et soudain des hurlements retentirent. En état de sidération, les passants revenaient à eux, se relevaient tant bien que mal, les vêtements en lambeaux, à demi-nus pour certains, cherchant d’où venait ce sang sur leurs mains, sur leur visage. Effarés, ils vérifiaient avec des gestes lents qu’ils étaient encore vivants, entiers. Sourds, mais vivants. Ils regardaient autour d’eux, l’air absent, sans comprendre pourquoi ils avaient tout à coup basculés dans ce paysage de chaos et de désolation. Avec des reflets de flammes dans leurs yeux hallucinés, ils tournaient sur eux-mêmes sous la pluie maintenant battante.

Quelques minutes plus tard, au loin, les sirènes des secours s’approchèrent enfin.

Et puis, aux endroits stratégiques de la ville, aux principaux carrefours, sur les écrans immenses sur lesquels Victor Casanegra, Caudillo suprême de la République, toujours impeccablement sanglé dans son éternel uniforme noir, délivrait régulièrement ses messages à la nation, apparut un visage cagoulé.

L’image était sombre et hachée, troublée comme celle d’un vieux film amateur. On devinait un poing levé à hauteur des yeux. Il s’adressa aux passants, l’air grave, d’une voix jeune et précipitée :

« Citoyens de Puerto Queseso ! Ce soir, le Mouvement Juan Espinosa a frappé ! Plus un seul de vos malades ne sera soign… »

Les écrans s’étaient soudainement éteints.

Quelques secondes plus tard, un bandeau défila, en lettres noires sur fond rouge : « Incident technique résolu – Restez attentifs – Vous allez entendre son Excellence, l’Illustrissime Don Victor Casanegra, Caudillo suprême de la République – Incident technique résolu – Restez attentifs – Vous allez entendre son Excellence, l’Illustrissime Don Victor Casanegra, Caudillo suprême de la République – Incident… »

2

Les images de l’attentat de l’avenue du 25-septembre tournaient en boucle sur les écrans qui couvraient le mur de son bureau.

Assis dans son fauteuil, le visage fermé, Victor Casanegra les regardait.

Le vieux dictateur réfléchissait, immobile et silencieux.

Depuis la fin de la période de la Consolidation, qui avait suivi la Révolution proprement dite, jamais personne ni aucune organisation ne s’était dressé devant lui, Victor Casanegra, Caudillo suprême, ultime survivant des cinq Pères fondateurs de la Patrie.

Mais ce soir, pour la première fois, quelqu’un lui adressait un message.

Et le menaçait directement.

Avec ses propres armes.

C’était un coup de tonnerre inconcevable.

En arc de cercle derrière son fauteuil, les yeux rivés sur les écrans, les principaux commissaires de la junte attendaient religieusement sa réaction. Ils s’étaient précipités au Castel verde, le Palais présidentiel, convoqués en pleine nuit pour un conseil de crise. Victor Casanegra n’avait pas encore prononcé un mot, mais chacun connaissait déjà la mission qui allait lui être assignée : écraser dans l’œuf ce groupuscule. Sans délai et par n’importe quel moyen.

Comme autrefois, lorsque rien n’était encore définitivement stabilisé.

Victor Casanegra gardait son calme mais au-delà du côté spectaculaire de cette opération et de ce qu’elle pouvait signifier, une question le taraudait : pour quelle raison personne n’avait-il rien vu venir ?

Il avait réussi à bâtir année après année un régime de fer, impitoyable et parfaitement structuré, qui disposait de relais dans tout le pays et dans toutes les couches de la société : depuis bientôt quatre décennies, chaque district était sous la responsabilité d’un chef d’une absolue loyauté qui assurait la coordination des cellules locales du Parti dont les ramifications s’étendaient jusque dans chaque quartier, dans chaque pâté de maisons, comme un réseau veineux dense jusqu’au plus profond des venelles les plus étroites du moindre village. Les services de renseignement intérieur étaient exceptionnels et leur efficacité légendaire.

Personne, cependant, n’avait été capable de déceler la préparation d’un attentat qui avait mobilisé un dispositif quasi militaire.

Ce n’était tout simplement pas imaginable.

Victor Casanegra était bien placé pour savoir qu’on ne montait pas une opération de cette ampleur seul dans son coin.

Il fallait des moyens considérables. Humains, logistiques et financiers.

Il fallait une organisation.

Et dans un pays comme celui-ci, il fallait des complicités.

Des complicités haut placées.

Nécessairement haut placées.

Et ça, c’était plus ennuyeux.

Car il ne fallait pas réfléchir longtemps pour conclure que le message que le type avait voulu diffuser n’avait aucun sens. Sa revendication signait l’attentat, cela visait à donner à l’événement une coloration politique pour essayer de mettre en évidence que quelque chose se tramait, qu’une opposition violente émergeait et quoi ? que les jours du régime étaient comptés peut-être ? ! Qu’une contre-révolution était en marche ? C’était tellement énorme qu’on ne pouvait y accorder la moindre crédibilité : « Attention Mesdames et Messieurs, notre révolte est commencée ! Nous sortons de terre pour attaquer ! Préparez-vous ! » Ridicule ! Même le plus obtus des badauds ne pouvait croire un instant à de telles absurdités. Le jour où ces larves répugnantes de Téquos se décideraient à oser bouger le petit doigt n’était pas encore venu. D’autant que les arguments développés dans le reste du message que Casanegra avait pu écouter supposaient une conscience politique à des années-lumière de ce dont ces primitifs étaient capables.

Dans ces conditions, il y avait peu d’options : quelqu’un était à la manœuvre.

Restait à savoir qui.

Et pour quelle raison il avait aujourd’hui besoin de braquer de cette manière le projecteur sur les Guadaltèques.

Renforcer la répression n’avait pas vraiment de sens, compte tenu de ce qu’ils enduraient déjà. On leur maintenait la tête sous l’eau sans répit depuis quarante ans, et même depuis deux siècles, en fait. On pouvait difficilement faire plus.

Non, ce soir, plus probablement, quelqu’un tentait d’attirer l’attention sur la junte, sur lui-même en réalité, pour essayer de faire croire à sa faiblesse : qu’une telle opération fût possible revenait à mettre en lumière les insuffisances des services de sûreté, et donc l’incapacité du gouvernement à assurer la sécurité des citoyens. En d’autres termes, avec cet attentat, on voulait montrer que lui, Victor Casanegra, perdait la main. Qu’il avait fait son temps. Qu’il n’avait plus assez de poigne pour rester à la tête de l’État. Quelqu’un s’était donc donné comme objectif de l’atteindre et venait ce soir de lui porter le premier coup. Casanegra sourit intérieurement en sentant revenir le goût de la lutte qui ne l’avait jamais quitté.

Celui qui était derrière cette opération n’était pas un imbécile. Il avait très habilement tiré ses premières cartouches dans deux directions convergentes : un, l’attentat ; deux, le message. C’était cohérent. Même si le message n’était pas crédible, le fait qu’on ait pu pirater pendant quelques instants les moyens de communication de la junte pouvait avoir des effets en cascade aussi redoutables que l’attentat lui-même. Il y avait là des éléments de nature à donner jour à une rumeur qui pourrait facilement enfler et devenir incontrôlable si l’on n’y prenait garde. Insinuer le moindre doute quant à la solidité du régime et de ses institutions, à la détermination de son chef suprême, pouvait être tout aussi destructeur qu’une série d’attentats meurtriers.

Il fallait décidément être puissant pour mettre ça sur pied.

Ne serait-ce que pour simplement oser y penser.

Très puissant.

Riche, aussi.

Cela restreignait nettement le cercle des possibles. Seul quelqu’un qui le connaissait bien pouvait oser lui faire cet affront d’une impudence inouïe. Quelqu’un qui pouvait se trouver en ce moment dans ce bureau. Qui devait se trouver dans ce bureau. Qui observait ses réactions… Impassible, Victor Casanegra laissa tourner cette idée dans son esprit.

Sur les écrans, le journaliste insistait sur les circonstances du tragique accident : chacun connaissait la vétusté des conduites de gaz dans ce district, au sujet desquelles les édiles étaient interrogés en ce moment même par les services de police avant d’être sans doute déférés au magistrat instructeur dès demain matin. Ils avaient clairement failli à leurs responsabilités alors même que les experts du commissariat à l’Énergie, sous la haute supervision de Son Excellence, l’Illustrissime Don Victor Casanegra, les avaient alertés sur l’importance des travaux à effectuer, comme les téléspectateurs s’en souvenaient parfaitement. Cette négligence criminelle ne saurait évidemment rester sans conséquence alors qu’un lot important de donneurs venait d’être perdu, réduisant à néant les espoirs de tant de malades désespérés. C’était bien sûr une épouvantable tragédie mais, pour autant, les citoyens ne devaient pas douter de la formidable capacité de réaction des services du commissariat à la Santé publique, pour lesquels ce genre d’aléa était bien sûr au cœur de tous les scénarios. Une réunion de crise venait d’ailleurs de débuter, et dès la première heure les solutions alternatives seraient annoncées qui, personne ne pouvait en douter, dissiperaient toutes les inquiétudes.

Le contre-feu que le commissariat à l’Information avait allumé n’était pas mauvais, pensa Victor Casanegra. Il faudrait juste continuer ce matraquage pendant un jour ou deux pour emporter définitivement la conviction de tout le monde et que tout rentre dans l’ordre.

Restait la question du piratage des écrans. Bien sûr, le journaliste n’en avait pas dit un mot. Il fallait espérer que peu de gens avaient vu le message. En principe, il n’y avait pas trop à craindre sur ce plan-là : les équipes techniques avaient heureusement pu l’interrompre très vite et l’horaire tardif, la surprise et la pluie pouvaient également jouer. Avec un peu de chance, cela pouvait même être passé inaperçu. Pour le reste, ce n’était évidemment pas un sujet que les éventuels témoins oseraient aborder ouvertement dans leurs discussions demain matin : personne ne se risquerait à laisser entendre que le gouvernement pouvait être pris en défaut. De là à afficher un regard critique sur la junte, il n’y avait qu’un pas, et n’importe quel témoin y réfléchirait à deux fois avant de s’aventurer sur ce terrain et d’évoquer ce qu’il avait pu voir ou entendre ce soir. La télévision allait continuer à répéter ce qu’il fallait penser de ce regrettable incident jusqu’à ce que le souvenir des images s’estompe, et les badauds ne tarderaient pas à douter sincèrement d’avoir aperçu et entendu un type cagoulé sur les écrans de communication officielle. Au pire, si certains d’entre eux se révélaient malgré tout trop bavards, on les aiderait facilement à oublier…

Victor Casanegra interrompit là sa réflexion. Il éteignit le mur d’écrans, reposa délicatement la télécommande sur son bureau, inspira et se retourna enfin vers les membres de la junte :

« Nous voulons la tête de cet individu à la première heure, commissaire Williamson. Ici », dit-il calmement en posant le doigt sur le cuir havane de son bureau.

Le commissaire à la sécurité publique écarquilla les yeux d’effroi avant de les refermer pour opiner, tétanisé. Il savait parfaitement ce que cela signifiait. Il était évidemment impossible, en quelques heures, de mettre la main sur les auteurs d’un attentat dont on ignorait tout.

Dans les minutes qui avaient suivi l’explosion, il avait sonné le branle-bas de combat et tous ses services s’étaient mobilisés dans l’instant. Mais dans quelle direction les envoyer, dès lors que rien n’avait été anticipé et que l’énormité de ce qui venait de se passer dans des rues qu’ils connaissaient mieux que quiconque, pour y patrouiller 24 heures sur 24, les laissait tous en état de choc ?

Ordres et contre-ordres s’étaient succédé. Les dernières heures n’avaient été que pagaille et confusion et Gustavo Williamson n’avait pour le moment aucun élément à présenter qui aurait pu rassurer le Caudillo suprême. Il se débattait dans un désarroi comme il n’en avait encore jamais ressenti, obsédé par la panique et la paralysie qui avaient saisi ses services. Pour sa plus grande honte, il était même incapable de rien à dire à Victor Casanegra. Il ne souhaitait à cet instant que pouvoir revenir deux ou trois mois plus tôt et avoir l’intuition que quelque chose d’important se préparait.

« Où en êtes-vous, Monsieur le commissaire ? » insista Victor Casanegra d’une voix froide. Il était carré contre le dossier de son fauteuil, les avant-bras posés sur les accoudoirs. Il croisa les mains, posa les index sur ses lèvres et attendit patiemment.

Alexis Parroti avança d’un pas en s’inclinant légèrement :

« Excellence, sauf votre respect… »

Sans quitter Williamson des yeux, Casanegra releva légèrement deux doigts de sa main droite :

« Monsieur le Premier commissaire, dit-il doucement, nous attendons du commissaire à la Sécurité publique les réponses à quelques questions très simples : pour quelle raison les services qu’il dirige n’ont-ils rien vu venir ? Qui sont les auteurs de cet attentat ? Comment ont-ils pu pirater le centre de communication du gouvernement ? Enfin, qui est ce Juan Espinosa ? C’est tout. Nous ne sachons pas qu’il ait besoin de votre aide pour cela. »

Alexis Parroti ferma ses petits yeux noyés dans les bouffissures de ses traits en s’inclinant de nouveau avec componction et recula.

Gustavo Williamson était seul en première ligne.

À la torture. Il n’arrivait pas encore à sortir d’une sorte de déni, à admettre que cet attentat avait réellement eu lieu, que lui-même et ses services avaient été pris en défaut. Autour de lui, les autres membres de la junte que Victor Casanegra avait fait venir ne pouvaient lui être d’aucun secours : personne ne connaissait d’autre secteur que le sien, et a fortiori ne s’immisçait jamais dans le périmètre de ses pairs. C’est à cette règle d’or qu’il avait imposée dès le début de son premier mandat que Victor Casanegra devait son exceptionnelle longévité : une hiérarchie absolue, un fonctionnement rigoureusement vertical et parfaitement cloisonné entre chaque membre de son équipe. Chacun d’entre eux ne pouvait avoir qu’une vision parcellaire, fractionnée de l’action gouvernementale. Certains, même, ne réussissaient jamais à connaître l’ensemble des questions relevant du département dont ils avaient officiellement la charge, les hommes liges de Casanegra empiétant sur leurs attributions en toute impunité sans que personne ne s’avise jamais de formuler la moindre plainte. Casanegra était ainsi le seul à connaître et maîtriser l’ensemble des problématiques. L’aurait-il voulu, aucun des membres de la junte présents n’aurait été capable de répondre aux questions que Casanegra posait au commissaire à la Sécurité publique.

Seul Gustavo Williamson, plongé dans le pire des cauchemars, aurait pu être en mesure de le faire. Mais quelqu’un venait d’entrer par effraction dans son domaine de compétences et il n’avait pas la moindre idée de qui il s’agissait.

« L’ensemble de mes services sont sur le terrain, Excellence, réussit-il à articuler d’une voix blanche. Nous faisons le maximum pour que…

— Vous faites le maximum, Monsieur le commissaire ? »

Casanegra l’avait interrompu d’une voix douce.

« Assurément, Excellence, reprit Williamson, légèrement rassuré. Nous avons déj…

— Qu’entendez-vous, au juste, par “maximum”, Monsieur le commissaire ? »

Williamson déglutit douloureusement :

« Tous les hommes sont mobilisés, Excellence, j’ai moi-même pris la décision de rappeler les escouades en repos pour pallier toute éventualité. Les équipes scientifiques de la Sûreté nationale récupèrent en ce moment tous les indices et les enquêteurs rassemblent les témoignages, interrogent leurs indicateurs dans tous les districts de la capitale. J’ai aussi dépêché des troupes dans la basse ville pour rechercher, et capturer, celui qui a… diffusé ce message. »

Il y eut un silence prolongé que personne n’osa rompre. Victor Casanegra reprit la parole d’un ton doucereux :

« Bien… Bien. Nous devrions donc connaître et éliminer les coupables dans les prochaines heures. Vous nous en voyez heureux, Monsieur le commissaire. Cela étant, ajouta-t-il après un instant, nous n’avons pas souvenir que lors de la dernière audience que nous vous avons accordée, ce matin n’est-ce pas ? le rapport que vous nous avez présenté de la situation sécuritaire mentionnait qu’une telle opération était imminente. Ni que vous ayez évoqué ce… comment s’appelle-t-il déjà ? Juan Espinosa.

— En effet, Excellence, admit Gustavo Williamson d’une voix faible.

— Nous ne pouvons imaginer que vous nous ayez tu une information d’une importance aussi cruciale, Monsieur le commissaire à la Sécurité publique, continua Casanegra avec un sourire que Gustavo Williamson trouva désagréable. Serait-ce à dire que vous-même ignoriez ce qui se préparait ? Votre silence nous surprend, Monsieur le commissaire, et nous avouons ne pas bien comprendre votre approche. Ou votre stratégie : ne pensez-vous pas qu’il eût été plus pertinent de faire le “maximum”, pour reprendre votre expression, avant l’attentat ?

— Sans doute, réussit à murmurer Williamson d’une voix éteinte.

— Et votre charge ne suppose-t-elle pas, précisément, de prévenir ce genre d’aléa pour éviter qu’il ne se concrétise et mette votre Caudillo dans une situation… comment dirions-nous ? déplaisante. »

Williamson acquiesça d’un hochement de tête imperceptible.

« Nous nous demandons donc ce que faisaient les services placés sous votre autorité avant l’attentat, Monsieur le commissaire. Pouvez-vous nous dire pour quelle raison ils n’ont pas détecté ce qui se préparait ? Et, accessoirement, démantelé, tant qu’il était temps, le groupe de ce Juan Espinosa. »

Gustavo Williamson réussit à ne pas détourner les yeux du regard bleu glacier que Victor Casanegra gardait posé sur lui.

« Êtes-vous compétent pour le poste que nous vous avons fait l’honneur de vous confier, Monsieur le commissaire ? Ou nous serions-nous trompé sur vos capacités à commander les forces de sécurité et de renseignement intérieur qui assurent la stabilité dont notre pays a tant besoin pour lui éviter de basculer dans le chaos que chacun redoute, que nos ennemis attendent et préparent dans l’ombre, jour après jour, pour détruire notre œuvre ? »

Gustavo Williamson baissa les yeux.

« Nous ne voyons rien qui puisse justifier une telle négligence, Monsieur le commissaire. À moins que votre fidélité à nos idéaux révolutionnaires et votre loyauté envers votre Caudillo suprême, ne soient quelque peu… vacillantes ?

— Excellence, balbutia Williamson bouleversé, j’ai consacré ma vie à la Révolution ! Je ne…

— Pouvons-nous toujours vous faire confiance, Monsieur le commissaire ?

— Excellence, je vous en conjure ! larmoya Gustavo Williamson en tombant à genoux aux pieds de Victor Casanegra.

— Commandant.

— Excellence ? demanda l’aide de camp en s’approchant d’un pas.

— L’ex-commissaire Williamson est aux arrêts. Sous votre responsabilité. Pour haute trahison. »

3

Le silence était pesant dans la pénombre de la planque. Tous se taisaient, certains avaient les yeux rougis. Une pensée les rongeait, les obsédait : ce soir, ils avaient tué quatorze des leurs.

Les quatorze condamnés au prélèvement qu’ils avaient décidé d’éliminer avant qu’ils n’arrivent à l’hôpital de la prison.

Quatorze…

Chacun d’entre eux connaissait au moins l’un des condamnés, ou quelqu’un qui en était proche, un frère, un voisin, un ami.

« Nous sommes des monstres », murmura finalement Naira comme pour elle-même, les yeux perdus sur les veines de la table. « Nous sommes comme eux, ajouta-t-elle tristement. Je ne veux pas continuer, je ne peux pas… Je vais devenir folle.

— Naira, regarde-moi », lui répondit doucement Nahuel en posant une main sur la sienne. « Naira, s’il te plaît… Ils sont au-dessus, les monstres, pas ici. Nous, nous avons juste abrégé les souffrances des nôtres. Ils étaient condamnés. Ils allaient mourir, d’une manière ou d’une autre. Comme ceux qui les ont précédés. Et tous ceux qui suivront. Tu le sais. On le sait tous, Naira. Eux aussi le savaient. Et ils auraient été d’accord avec nous s’ils avaient eu le choix. Ce sont nos martyrs et il faut qu’on les honore comme tels, qu’on ne les oublie jamais. Ce sont ceux de la surface qui sont monstrueux, Naira. Pas nous. »

Naira hocha lentement la tête, le menton crispé. Elle tamponna ses yeux, regarda Nahuel sans rien dire. Autour d’elle, Chuyma et Amaru avaient chacun posé un bras sur ses épaules. Elle les laissait faire sans réagir, absente.

« Nous ne sommes rien pour eux, Naira, insista Nahuel, rien que… de la matière première !

— Et si on ne réagit pas nous-mêmes, ce sera sans fin, renchérit Anahi, qui la regardait, assis au bout de la table. Parce que personne ne viendra jamais nous aider. »

Naira tourna le visage vers lui :

« Et ça justifie qu’on agisse comme eux ? dit-elle tristement. Avec les mêmes méthodes ?

— Mais on n’agit pas comme eux, Naira, soupira Tulio. On en a parlé cent fois, enfin ! On va continuer à vivre comme ça, misérables, écrasés sous leur botte ? Il y en a combien dans la communauté qui ont disparu ces derniers mois ? » ajouta-t-il en tendant le bras par-dessus la table pour poser affectueusement sa main sur celle de Naira. « Des dizaines, Naira, des dizaines. Dans notre district, et dans tous les autres. Il ne se passe pas une semaine sans que des amis soient enlevés par leurs saloperies de commandos paramilitaires. Et on sait très bien ce qu’ils en font, et comment ils finissent ! On n’en retrouve pas assez dans les décharges, dis ? Sans parler de ceux qui sont châtrés… »

Tulio s’interrompit un instant, le regard grave. Ce n’est pas ce qu’il aurait fallu dire. Il n’avait pas le ton juste, il se sentait maladroit. Clarysse aurait su trouver les mots, elle. Grâce à son soutien, il avait pris de l’ascendant sur ses amis ces derniers temps et il était parvenu à les convaincre. Et malgré la peur qui leur tordait les tripes, ils avaient réussi à s’organiser pour enfin passer à l’action. Mais rien n’était jamais acquis. Les doutes resurgissaient ; quelqu’un, toujours, était sur le point de flancher, de renoncer. Ce soir, c’était Naira. Tulio redressa le buste.

« C’est pour ça qu’on a décidé de réagir », poursuivit-il fermement en les regardant les uns après les autres, « et de frapper à notre tour. Je comprends ce que tu ressens, Naira. Et tes doutes. Mais ce soir, nous pouvons être fiers, nous n’avons pas tremblé. On a dépassé notre peur et on a réussi ! Tous ensemble. On leur a enfin montré notre valeur. Notre force. Ils savent maintenant de quoi nous sommes capables, et que la passivité, le fatalisme, c’est terminé ! ajouta-t-il en balayant l’air de la main. Il faut qu’ils comprennent que le peuple guadaltèque est enfin prêt à se soulever ! Ils nous ont tout pris, ils nous exploitent comme des esclaves depuis des générations, et comme des… des animaux d’élevage maintenant, mais la peur va changer de camp, Naira ! Leur épidémie, c’est notre chance, l’opportunité qu’on attendait. Alors, il faut continuer même si ce qu’on doit faire est épouvantable. Parce que, si on en a le courage, si on réussit à répéter la même opération au prochain procès, ils vont devoir trouver d’autres solutions pour se soigner. Et ils vont enfin nous regarder comme des êtres humains. Ce qu’on a fait nous bouleverse tous, mais nous avons relevé la tête, Naira, conclut Tulio après un instant, et ce soir Juan et tous les autres ne sont pas morts pour rien. »

Naira fit une petite moue et soupira. Elle le savait par cœur, tout ça, elle n’avait pas besoin d’écouter le prêche de Tulio une énième fois. Cette nuit, elle se sentait juste vidée, épuisée par tant d’émotion qu’elle était incapable d’imaginer pouvoir recommencer.

« En même temps, j’ai peur qu’on ait été un peu naïfs, Tulio, soupira Tarki avec une ironie amère. On va pas tarder à s’en prendre plein la gueule, si tu veux mon avis.

— Mais nous ne sommes pas naïfs ! répliqua Tulio, agacé. Cela va faire un an qu’on a décidé de lancer le mouvement, qu’on a scellé le pacte. Des mois qu’on discute de nos buts, des moyens, de la stratégie. De la guérilla qu’il faut lancer. Des risques et des conséquences. Des mois qu’on a préparé tout ça, minutieusement. On a réussi à mettre sur pied le premier commando, on a travaillé sur les explosifs, on a commencé à trouver des armes ! Alors ne viens pas me dire qu’on est naïfs, bordel ! On a toujours su ce que tout ça impliquait. Nous sommes les premiers, l’avant-garde, mais bientôt, c’est tout notre peuple qui va se dresser, qui va nous suivre. Et le mouvement va faire boule de neige, crois-moi ! C’est douloureux, ce soir, nous avons tous le cœur déchiré, nous sommes dévastés, mais notre cause est juste ! C’est à ce prix qu’on va bientôt pouvoir entamer des négociations, croyez-moi. Et être enfin respectés. Comme individus et comme peuple. Et dans quelques mois, c’en sera fini des chasses à l’homme, des castrations sauvages de nos frères, de ces procès ignobles où l’on nous condamne à l’abattoir…

— Et tu ne crois pas qu’on se laisse quand même un peu emporter par notre enthousiasme ? insista Amaru, avec une moue sur les lèvres.

— Tu baisses les bras toi aussi ? répliqua Tulio, le regard dur.

— Non, Tulio, non. Mais je sais pas… Ça me semble trop facile. Tu peux pas nier que ce soir, c’est surtout grâce à l’effet de surprise qu’on a réussi. Qui pouvait s’attendre, là-haut, à ce qu’on fasse sauter les fourgons ? Personne. C’est pour ça que ça a marché : Parce qu’ils nous méprisent trop pour imaginer qu’on pourrait en être capables, qu’on pourrait simplement y penser, même, et en avoir le courage encore moins. Alors il faut qu’on soit lucides : Ils ne se laisseront pas surprendre deux fois. Ils connaissent nos buts, maintenant, et ils vont redoubler de vigilance. Et c’est pas demain qu’on va pouvoir s’approcher d’un convoi…

— Eh bien on fera péter autre chose, c’est pas les cibles qui manquent pour leur mettre la pression ! s’énerva Tulio. Mais à la première occasion, on recommence !

— Comment ça, “c’est pas les cibles qui manquent” ? releva Chuyma. Tu penses à quoi, là ? On n’a jamais dit qu’on allait tout faire sauter ! C’est n’importe quoi ! Je suis pas une terroriste, moi, j’ai pas envie de tuer des innocents, même de là-haut ! Nous ne sommes pas comme eux, tu l’as dit toi-même, et il ne faudrait pas l’oublier ! » Chuyma était estomaquée : « Putain, c’est déjà suffisamment dur de se dire que tout à l’heure, on a tué des frères, des sœurs… On les a tués, merde ! » ajouta-t-elle en étouffant un sanglot. « Notre cause est juste, Tulio », se reprit-elle après avoir pris son inspiration, « et je sais qu’on a bien fait, et qu’il faut recommencer, mais ça n’a rien à voir avec le fait de poser des bombes au hasard dans toute la ville ! Ne compte pas sur moi pour ça ! Que ce soit bien clair. On n’a jamais rien décidé de tel et si, maintenant, c’est ça ton idée, je me retire du mouvement, je préfère te le dire tout de suite, parce que je ne suis pas prête à ça.

— Mais moi non plus, tempéra Tulio, et je serais le premier à regretter qu’il y ait des victimes, mais… c’est inévitable, et ça arrivera un jour, Chuyma, malheureusement… Bon sang, on ne va pas s’en sortir juste en claquant des doigts ! Au point où on en est, on n’a pas d’autre solution que la lutte armée et de multiplier les actions comme celle de ce soir. Vous le savez aussi bien que moi. On a toujours su qu’il y aurait un prix à payer et qu’on assumait notre responsabilité et les risques qu’on prenait. Alors ne me faites pas passer maintenant pour l’affreux de service, hein ! La guérilla ne…

— On n’a jamais dit ça Tulio, calme-toi ! dit Amaru.

— Cela étant, si on se lance vraiment là-dedans, ils vont nous massacrer, ajouta Nahuel. Jusqu’au dernier. Faut en être conscient.

— Ils vont pas se gêner, c’est sûr ! renchérit Tarki.

— Nous sommes des cloportes, reprit Nahuel. Tout juste bons à être écrasés, châtrés, prélevés ! Des inutiles, des nuisibles à éradiquer, depuis toujours, alors maintenant…

— Stop ! Stop ! Stop ! Arrêtez, là ! Désolé les amis, mais vous êtes en plein délire ! répliqua Tulio. Nous sommes très utiles au contraire : ils ont besoin de nous pour leurs hôpitaux, martela-t-il lentement, n’oubliez jamais ça. C’est bien pour ça qu’il y a autant de disparitions et de procès ! Et c’est ce qui fait notre force aujourd’hui !

— N’empêche que leur réaction va être épouvantable, dit tranquillement Tarki. Ce qui va nous tomber dessus pas plus tard que demain matin, c’est du jamais vu, ne dis pas le contraire. Ils vont refaire des descentes, noyer les souterrains, ça va être terrible. Les rafles, tout ça… Faut mettre les enfants à l’abri, au moins.

— Mais vous n’avez quand même pas déjà oublié qu’on a passé des mois à creuser de nouvelles galeries ? reprit Tulio. Et si on a pris la peine de le faire, c’est bien qu’on a mesuré ce risque-là aussi, non ? Alors, arrêtez de paniquer, nom de Dieu ! On va réussir à cacher tout de monde. »

Tarki soupira :

« Quand tu veux détruire une termitière, tu ne fais pas de détail, Tulio. Ils vont y aller avec les grands moyens, crois-moi. Galeries ou pas, ça va être l’hécatombe.

— Mais ils ont besoin de nous pour leurs putains de greffes, Tarki, insista Tulio en détachant chaque mot. Ils ont besoin de nous !Ils ne vont pas nous exterminer comme ça, ils savent où est leur intérêt et ils ne sont pas du genre à le perdre de vue ! Ils ne peuvent pas !

— Oh ! je te dis pas qu’ils vont nous exterminer jusqu’au dernier d’un seul coup, répliqua Tarki. T’as raison : On a notre utilité. Comme des poulets dans la basse-cour ! Ils vont juste faire le nécessaire pour qu’on se terre comme des moutons, comme on l’a toujours fait, mais définitivement cette fois, pour qu’on n’ose plus jamais recommencer.

— Bon, on se calme un peu, là ? intervint Amaru. On va déjà voir ce que Clarysse va nous donner comme infos. Pour savoir comment ils réagissent à chaud, ce qu’ils ont en tête, et on avisera à ce moment-là. Ça vous va ?

— Qu’est-ce qu’elle fiche d’ailleurs ? s’inquiéta Tarki. Elle devrait pas être là depuis longtemps ?

— Qu’est-ce qu’elle t’a dit, au juste ? demanda Chuyma.

— Rien, répondit Tulio. Mais c’est peut-être pas si simple de passer cette nuit. Ils doivent patrouiller partout. Ça doit être dingue là-haut… »

4

« Merci Boris », dit Olga Mancuso avec un sourire fatigué en prenant la main qu’il lui tendait pour l’aider à descendre de son 4x4 blindé.

« Bonne nuit, madame. »

Olga Mancuso hocha la tête et monta lentement l’escalier de sa villa. Le majordome venait à sa rencontre.

« Bonsoir madame. Souhaitez-vous que votre camériste vous fasse couler un bain ? » demanda-t-il en s’inclinant respectueusement comme elle arrivait à sa hauteur sans paraître le voir.

Elle grimaça d’un air las :

« Non, je vais me coucher, il est tard. Quelle heure est-il, d’ailleurs ?

— La demie de trois heures vient de sonner, madame.

— Vous me ferez réveiller à 7 heures. Je dois être au Palais très tôt.

— Bien, madame. »

Les talons de ses escarpins résonnèrent sur les dalles de marbre blanc du vestibule. Elle se retourna au pied des marches :

« Et assurez-vous que ma fille me rejoigne au petit-déjeuner, je dois lui parler.

— Je regrette, madame, mais je n’ai pas revu mademoiselle Clarysse. Pas depuis ce matin.

— Elle n’est pas rentrée ? » répliqua Olga Mancuso visiblement surprise.

« Non, madame. Je suis désolé.

— A-t-elle appelé ?

— Non plus, madame. Je regrette. »

Olga Mancuso parut réfléchir quelques secondes. Elle releva finalement les yeux vers son majordome avec un air indéfinissable. Il inclina légèrement la tête, compréhensif.

« Voulez-vous que je m’informe, madame ? »

Elle hocha la tête :

« Je verrai ça plus tard. »

Le majordome la regarda quelques instants monter à l’étage et rentra dans son office. Sur le palier, la femme de chambre s’avança pour la débarrasser de son sac à main et rattraper l’étole de soie que la commissaire à la Santé publique laissait glisser de ses épaules osseuses. Elle ouvrit la porte, esquissant une légère révérence.

« Vous pouvez disposer.

— Bien, madame. Bonne nuit, madame », murmura la servante en s’effaçant à reculons.

Olga Mancuso traversa son appartement d’un pas fatigué et entra dans la salle de bains. Elle regarda attentivement le reflet de son visage dur dans le miroir et fronça les sourcils, maxillaires serrés. Les cernes sous ses yeux s’étaient creusés. Elle se trouva laide, soupira longuement et se pencha pour se déchausser d’un geste las. Un bain ne lui ferait pas de mal, finalement. Elle hésita à rappeler la bonne mais ouvrit elle-même les robinets.

La réunion au Palais avait été pénible. Cela faisait des années que Victor rabâchait le même discours interminable, qu’il s’écoutait récrire l’histoire, avec ce besoin maladif de se repaître de la soumission obséquieuse de son parterre de courtisans. Des années qu’il se complaisait à répéter le chapitre sur la mission que le Très-Haut avait daigné lui confier…

Olga Mancuso plongea lentement sa main dans l’eau pour en vérifier la température et versa une poignée de sels de bain. Elle laissa tomber sa robe, entra dans la baignoire et s’adossa contre la paroi en fermant les yeux.

Chacun avait entendu la leçon : la brutalité avec laquelle Victor avait crucifié Williamson n’avait d’autre but que de leur rappeler qu’il tenait toujours les rênes bien en main, même si pour la première fois depuis la Révolution, on avait osé s’en prendre à son œuvre.

Olga essaya de retrouver un peu de sérénité, mais elle n’arrivait pas à se défaire de l’idée qu’elle avait été imprudente. Elle aurait dû attendre un moment plus propice pour se lancer. Elle inspira lentement pour mieux se délasser, les paupières toujours closes et se laissa glisser sous la mousse.

Pour la première fois, elle avait plaidé en public pour des idées qu’une fois seulement elle s’était risquée à esquisser devant lui, lors d’un de ces tête-à-tête qu’il lui accordait encore régulièrement. Elle avait espéré que, les circonstances aidant, il pourrait ce soir se montrer moins rigide, se rendre compte de l’intérêt de sa proposition. Elle s’était dit que leurs liens tempéreraient sa réaction. Elle avait même vaguement escompté que certains de ses collègues pourraient aller jusqu’à la soutenir, tellement son projet était exceptionnel.

Péché d’orgueil…

Elle sortit la tête de l’eau, lissa lentement ses cheveux et remit un peu d’eau chaude.

Bien sûr, elle était restée très mesurée, se gardant de fustiger l’armée de médecins qui l’entourait, dont l’incompétence crasse le disputait à la servilité. Par leur faute, le pays avait perdu trois ans en tâtonnements stériles. Mais Victor vénérait leur science, ils étaient très bien en cour, mieux qu’elle-même pour certains, et ils n’auraient aucun problème à torpiller ses propositions. Elle n’avait donc pas manqué de souligner les efforts méritoires du corps médical qui avaient permis de remporter de magnifiques succès, pour mieux regretter l’ingratitude de la population qui n’était qu’impatience et exigeait dans l’instant des solutions définitives.

Elle avait donc laissé le terrain strictement sanitaire pour se concentrer sur ce qui comptait plus que tout aux yeux de Victor Casanegra : la pérennité de ce qu’il bâtissait. Avec précaution, elle avait suggéré que, s’il le jugeait utile, le Caudillo suprême pourrait peut-être envisager la possibilité d’entrouvrir légèrement le pays, dans des conditions bien sûr soigneusement encadrées, afin de permettre à la communauté internationale de proposer son assistance dans le combat difficile et douloureux que le pays livrait contre l’épidémie. Le peuple lui serait infiniment reconnaissant de renforcer le valeureux travail des médecins et de lui permettre ainsi d’entrevoir la victoire à plus court terme.

« Et pourquoi pas des touristes, chère Olga ? ! » avait-il rétorqué avec une ironie cinglante, suscitant les ricanements discrets de quelques-uns des commissaires présents. Il l’avait sèchement renvoyée à son domaine de compétences, regrettant de devoir lui rappeler que, lui vivant, les idées pernicieuses de l’étranger ne viendraient pas mettre en péril les acquis de la Révolution.

« Considéreriez-vous que le défi est hors de portée de nos médecins ? » lui avait-il demandé les yeux dans les yeux. Devant ses dénégations, il avait de nouveau martelé son antienne : une aide internationale planterait les germes du délitement du régime, alors qu’il suffisait de laisser le temps aux chercheurs de découvrir quel virus ou quelle bactérie encore inconnus frappaient certaines populations du pays. Le prestige du régime était en jeu.

Le visage humblement baissé, Olga Mancuso avait fait amende honorable, craignant qu’il prenne au Chef suprême l’envie de lui infliger l’infamie que Williamson venait de vivre.

D’autant que, sur le fond, le point de vue de Casanegra pouvait se défendre : qui disait ouverture disait curiosité, rencontres, discussions, connaissances, échanges et commerce. Autant d’éléments porteurs d’instabilités pour un régime fondé sur l’autarcie la plus stricte mais dont la longévité, malgré l’adversité, prouvait la viabilité à la face du monde entier. L’orgueil démesuré du vieux leader y puisait ses racines : les premières années s’étaient révélées terriblement dures, les difficultés incessantes, mais il n’avait jamais dévié du chemin que son destin lui avait tracé. Une volonté de fer lui avait permis de consolider ce régime pierre après pierre, quelles que soient les épreuves que Dieu lui envoyait. Ce n’est pas après plus de trois décennies durant lesquelles il avait prouvé que rien ne saurait perturber la pureté de ce qu’il bâtissait qu’il allait aujourd’hui s’en laisser détourner.

Olga Mancuso sortit du bain et enfila un déshabillé de soie crème. Elle ouvrit la porte-fenêtre et fit quelques pas sur la terrasse. La nuit, encore humide, était assez tiède.

Mais comment Victor Casanegra ne voyait-il pas que la population, fût-elle entièrement dévouée au Parti et à son chef, fascinée par ses ambitions grandioses, aspirait maintenant à davantage de paix et de sérénité ? Olga n’était pas seule à considérer qu’il devenait urgent de prendre en considération les rapports des délégués locaux du Parti. Les réunions des comités permanents des patriotes et les manifestations obligatoires, le maillage des réseaux de propagande ne suffisaient plus. Les idéaux révolutionnaires commençaient à s’essouffler, les citoyens les plus endurcis étaient fatigués de l’ascèse qu’on leur imposait depuis toujours. Ils étaient quelques-uns avec Olga Mancuso à penser que Casanegra pourrait maintenant tenir un discours plus compatissant, reconnaître à leur juste valeur les efforts méritoires de son peuple et l’en remercier. Mais l’empathie n’était pas le trait de caractère dominant du vieux dictateur, qui ne semblait pas imaginer que l’on puisse souhaiter une autre vie que rythmée par le même ascétisme que le sien.

Sur ce terreau, la Grande Épidémie était venue ajouter au désarroi des populations épuisées. Car leurs sacrifices incessants étaient mal récompensés par cette nouvelle épreuve contre laquelle les Guadaltèques, eux, semblaient naturellement immunisés. Cette iniquité majeure devant la maladie était insupportable et portait en elle des ferments délétères.

Depuis plusieurs mois, Olga Mancuso en était convaincue : l’avenir du régime était en jeu. S’ils ne réussissaient pas à relever le défi de cette épidémie, une révolte emporterait la Révolution aussi facilement qu’ils avaient eux-mêmes balayé le régime parlementaire. Rien ne résisterait au vent mauvais qui s’annonçait. Ce soir, Manfred Decker, le commissaire à la Propagande, avait d’ailleurs involontairement apporté de l’eau à son moulin en commentant les réactions de la foule massée sur le parvis du Palais de justice : la tension était palpable, certains ne masquaient plus leur agressivité, et sans les Unités spéciales de la police militaire positionnées à la sortie du tribunal, les condamnés n’auraient sans doute pas atteint les fourgons.