Dans l'ombre du viaduc - Alain Delmas - E-Book

Dans l'ombre du viaduc E-Book

Alain Delmas

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Beschreibung

Espagne, fin des années 1950.

Arnaud Madrier séjourne à Teruel, un petit village d’Espagne où, durant la guerre civile quelque vingt ans plus tôt, son père engagé dans les Brigades internationales a mystérieusement disparu.

Si ce voyage représente pour le jeune ingénieur français une chance de comprendre enfin ce qui s’est passé, très vite sa venue dérange et ranime les cendres mal éteintes des événements dramatiques qui se sont joués autrefois.

La boîte de Pandore qu’il entrouvre par sa seule présence va mettre à vif des secrets douloureux qui vont marquer à jamais ceux qui croiseront sa route.

À vingt ans d’écart, l’amitié, la haine, l’amour et la vengeance vont se déchaîner à l’ombre de la légende des Amants de Teruel.

Un roman qui mêle subtilement Histoire et enquête pour tenir les lecteurs en haleine jusqu'à la dernière page !

EXTRAIT

À Teruel !
Il s’était tellement préparé à faire ce voyage. Et aujourd’hui, le sort lui faisait ce clin d’oeil sarcastique, comme un défi à relever : il allait s’y rendre, effectivement. Mais pour faire la fête !
D’un coup de pied, Arnaud fit rouler une conque, déposée là par une vague. Ses certitudes s’étaient évanouies. La détermination qu’il affichait encore ces dernières semaines semblait l’avoir abandonné et il doutait, essayait de raviver les raisons qui l’avaient convaincu d’entreprendre ce voyage dont il avait si souvent parlé. Mais elles s’étaient estompées, jusqu’à ce que Paco les lui remette en mémoire, comme un rappel à l’ordre.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

A la lecture du premier chapitre, on est immédiatement pris par la qualité de l’écriture. Il est rare que l’on soit non pas emporté mais bercé, charmé par une telle fluidité et une telle évidence dans un premier roman. - Pierre Faverolle, Blacknovel1

A l’ombre du viaduc n’est pas qu’un premier roman réussi, c’est aussi un thriller palpitant dans lequel on a plaisir à plonger ! - Librairie Au fil des mots

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alain Delmas est né en 1958. Après avoir vécu quelques années en Amérique latine et dans la Caraïbe, il vit aujourd’hui à Paris. Dans l’ombre du viaduc est son premier roman.

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Seitenzahl: 368

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

Pour Carole

Celui qui n’a pas vu le jour de la révolution dans une petite ville où tout le monde se connaît et s’est toujours connu, il n’a rien vu.

Ernest Hemingway,

PROLOGUE

Espagne, été 1957

Ce tortillard n’avançait pas. Arnaud regarda sa montre. Il était trois heures et quart. Il jeta un coup d’œil machinal sur les journaux repliés à côté de lui, mais les péripéties de Bourgès-Maunoury à la Chambre… Il ressortit de son sac de voyage ce numéro de Paris Match, un peu ancien déjà, de l’été 1954, célébrant les vingt-cinq ans de Grace Kelly en couverture. La lumière jaunâtre du plafonnier tremblotait. Le type sur la banquette en face s’était remis à ronfler, la bouche ouverte, insensible aux cahots.

En soupirant, Arnaud se rencogna contre la paroi du compartiment pour essayer de trouver une position un peu plus confortable et étendit les jambes.

D’un doigt, il souleva le rideau. La Méditerranée brasillait sous la pleine lune.

Il gardait un souvenir amer de son départ de Toulouse quelques heures plus tôt. L’attitude de Nathalie l’avait agacé. Cette mission en Espagne était une occasion unique, elle se doutait bien qu’un jour ou l’autre il aurait fait ce voyage. Il l’avait regardée une dernière fois avant d’effleurer ses lèvres d’un baiser rapide. Il était monté dans le taxi sans se retourner.

***

Le grincement strident des freins l’arracha à la torpeur dans laquelle il avait sombré. Il se redressa d’un coup, étonné de s’être finalement assoupi.

Le train s’immobilisait. Arnaud fit remonter le rideau du compartiment et cligna des yeux, ébloui par la luminosité soudaine. Un haut-parleur crachota : « Valencia. Valencia. »

Il se recoiffa sommairement avec les doigts, réprima un bâillement. Il enfila son veston, attrapa ses bagages. Sur le marchepied, il hésita un instant. La foule se pressait vers le hall. Un sac dans chaque main, il suivit le mouvement. En bout de quai, un jeune homme vêtu d’un petit costume gris un peu étriqué cherchait à attirer les regards derrière le panonceau de carton qu’il tenait à deux mains, et sur lequel on lisait : « Sr. Madrier ».

En souriant, Arnaud s’approcha, posa un sac et lui tendit la main.

— Bonjour, je suis Arnaud Madrier, enchanté. Le visage du jeune homme s’illumina :

— Buenos días, señor. Paco Hernández. Avez-vous fait bon voyage ?

Il lui serra la main chaleureusement.

— Un peu fatigant, mais ça va, merci.

Paco ramassa le sac d’Arnaud et du regard l’invita à le suivre :

— Je vais vous conduire à votre hôtel, nous vous avons réservé une chambre dans le centre. Un instant interrompu par le jet de vapeur que lâcha la locomotive, il ajouta, un ton plus fort :

— Dans la journée, je pourrai vous faire visiter la ville, si vous voulez.

Ils restèrent quelques instants silencieux, marchant côte à côte. Dehors, il faisait encore frais, mais le ciel était pur et la journée promettait d’être ensoleillée.

***

La cigarette entre ses doigts rougeoyait dans la pénombre de la chambre, juste éclairée par la lampe de chevet dans son dos et le halo orangé des réverbères. Le stylo plume était en suspens au-dessus de la feuille blanche.

Il n’avait pas vu passer cette première semaine. Ce soir, une fois rentré du chantier, il s’était dit qu’il était temps d’écrire à Nathalie, mais l’inspiration lui faisait défaut. Sans qu’il en soit vraiment surpris, d’ailleurs. Déjà, la veille, il avait tenté de l’appeler depuis les sous-sols de la grande poste centrale, sur la Plaza del Caudillo. Mais l’attente était si longue et la difficulté telle pour obtenir une communication internationale qu’il avait renoncé ; presque soulagé, au fond. Il devait l’épouser à la fin de l’été, leurs deux familles préparaient la noce, mais lui se rendait peu à peu à l’évidence : Nathalie ne serait pas sa femme. Une sorte de lassitude l’avait envahi, l’impression pénible d’endurer une relation apathique qu’il fallait sans cesse étayer. Arnaud s’en voulait mais il était incapable de retrouver les sentiments qu’il éprouvait encore pour elle quelques mois plus tôt.

Mécontent, il écrasa sa Gitane au fond du cendrier, fit quelques pas et ouvrit la fenêtre. Le rideau de mousseline blanche bouffa d’un coup sous l’effet de la brise. Il sortit sur le balcon et s’accouda à la balustrade. La nuit lui parut presque froide en comparaison des jours précédents, mais sous les palmiers nonchalants de l’avenue les passants étaient encore nombreux à se promener.

L’averse s’était enfin calmée.

Jamais encore il n’avait vu un orage aussi violent que celui d’aujourd’hui : des trombes d’eau, des heures durant.

Sur le chantier, précipitamment réfugiés dans la cabane de Gómez, le patron de Paco, ils avaient attendu longtemps, craignant un nouveau débordement du fleuve, tant le niveau des eaux montait dangereusement. Le martèlement assourdissant de cette cataracte sur la tôle de la baraque confortait leur décision : ils allaient détourner le Turia. Sa dernière crue avait été un véritable désastre, ravageant une nouvelle fois Valence et ses faubourgs. Alors, on avait tranché : on allait lui creuser un autre lit dans la plaine, pour qu’il se jette dans la mer plus au sud. Dans deux ou trois ans tout au plus, il ne coulerait plus sous les ponts de la ville.

Des travaux pharaoniques, avait pensé Arnaud, fasciné.

Mais raconter tout cela à Nathalie ? Elle n’ignorait pas qu’il était sur place pour assister les Espagnols, à leur demande, parce que c’était son boulot : construire des barrages. Et surtout, quel intérêt ?

Avec Paco, ils avaient rapidement sympathisé. Si le jeune homme se montrait souvent taciturne sur le chantier, c’était néanmoins un compagnon très agréable. Le jour de son arrivée, il avait eu la gentillesse de lui épargner un circuit touristique convenu, lui dévoilant la ville qu’il aimait. Ils s’étaient perdus dans des ruelles populeuses et tortueuses, dans des quartiers un peu vieillots. Le soir venu, ils s’étaient entassés dans un de ces bars enfumés, étroits et profonds, dans lesquels les Valenciens aimaient à rester des heures entières à discuter, jouer aux cartes ou aux dominos, et s’étaient laissés bercer par la chaleur d’une nuit qu’ils auraient bien vue ne jamais se terminer.

Il rentra et referma la croisée. Il s’assit de nouveau à sa table, repensa à son départ de Toulouse. Nathalie n’allait pas comprendre. Il revissa le capuchon de son stylo et resta pensif un instant. Il jeta son paquet de cigarettes vide dans la corbeille et s’allongea.

— Demain. J’écrirai demain, se dit-il en éteignant.

***

— Ça te dirait de voir une corrida ? proposa tout à coup Paco.

— J’attends ça avec impatience, tu veux dire ! répliqua Arnaud, enthousiaste. Mais la feria est passée, non ?

— Ici, oui, mais il y en a plein d’autres, partout, répondit Paco. Chez moi, tous les ans, il y a la Feria del Ángel. Ça commence dimanche. Avec des courses tous les jours justement. Si tu veux, on y va ensemble. Je t’invite !

En bras de chemise, col ouvert, ils s’étaient assis tous les deux un peu à l’écart du reste de l’équipe sur une épaisse dalle de grès blanc où ils déjeunaient de sandwichs. Alentour, de larges flaques de boue, stigmates des averses de la veille, séchaient rapidement sous le soleil presque au zénith. Une chaleur de plomb écrasait le chantier, sans l’ombre d’un arbre à proximité pour s’en protéger. Ce matin, ils étaient sortis en amont de la ville pour étudier le terrain. La crue de l’hiver avait tout emporté à cet endroit. Paco enchaîna :

— C’est juste une fête populaire, tu sais, mais très vivante, il y a les courses, et puis des bals, bien sûr, tous les soirs, des fanfares, des défilés… Des attractions dans toute la ville pendant trois jours, sans arrêt. Des pétards tout le temps, un de ces bruits ! Tu ne dormiras pas beaucoup pendant trois jours, tu verras ! Il y a des…

— C’est où ? Tu ne m’as pas dit, l’interrompit Arnaud. C’est loin ?

— Non, c’est pas très loin, c’est à Teruel, deux cents kilomètres, à peine. Et puis, je te présenterai mes amis, on sortira tous ensemble.

***

Arnaud s’arrêta enfin. Cassé en deux, les mains sur les genoux, il attendit quelques instants que s’apaise le battement dans ses tempes, que sa respiration se calme. Il se retourna, mesurant du regard le chemin parcouru. Les lumières d’El Grau, le port de Valence, étaient loin derrière lui, de l’autre côté de l’anse de sable. Il s’étonna d’avoir couru si longtemps.

Il se redressa et s’immobilisa. Il n’y avait aucun bruit, seulement le chuintement des vagues mourant sur la plage qu’il devinait au dernier moment, lorsque la blancheur de leur écume tranchait soudainement sur la mer d’encre. La nuit était noire, sans lune.

Rapidement, il se dévêtit et, nu, entra dans l’eau. Elle était chaude et caressante. Il se mit à nager profondément, à grandes brasses puissantes, dans une obscurité totale, impressionnante et rassurante à la fois.

Il remonta à la surface et regagna la grève, enfin soulagé de la tension qui le tenaillait depuis l’après-midi. Il se rhabilla lentement, savourant cette sensation. Ses chaussures à la main, il reprit sans hâte le chemin de la ville, pieds nus sur le sable. L’effort lui avait fait du bien.

Ce soir, il avait eu envie d’être seul. Il avait marché au hasard de quartiers qu’il ne connaissait pas encore et s’était retrouvé au cœur du fracas des ponts roulants, du grincement des grues géantes chargeant les cargos en partance pour l’Amérique du Sud à la lumière des projecteurs.

La plage del Cabañal commençait juste derrière la grande jetée qui séparait la baie du port. Il avait sauté sur le sable, s’était élancé sans se retourner.

Ces pensées revenaient maintenant peu à peu. Celles qu’il s’était refusé à affronter tout aujourd’hui, depuis l’invitation de Paco à passer quelques jours à Teruel.

À Teruel !

Il s’était tellement préparé à faire ce voyage. Et aujourd’hui, le sort lui faisait ce clin d’œil sarcastique, comme un défi à relever : il allait s’y rendre, effectivement. Mais pour faire la fête !

D’un coup de pied, Arnaud fit rouler une conque, déposée là par une vague. Ses certitudes s’étaient évanouies. La détermination qu’il affichait encore ces dernières semaines semblait l’avoir abandonné et il doutait, essayait de raviver les raisons qui l’avaient convaincu d’entreprendre ce voyage dont il avait si souvent parlé. Mais elles s’étaient estompées, jusqu’à ce que Paco les lui remette en mémoire, comme un rappel à l’ordre.

Il s’en voulait un peu mais il était partagé entre le souvenir de ses intentions et son humeur actuelle : il se sentait bien dans cette Espagne naguère détestée. Sans vouloir encore l’admettre tout à fait, il s’était laissé séduire et en venait presque à regretter les promesses qu’il n’avait cessé de se faire. Cela tenait à des riens qui n’auraient guère dû peser face au poids du passé. Mais son amitié avec Paco, cette indéfinissable impression de chaleur qu’il ressentait depuis qu’il était arrivé, tout cela avait ébranlé ses certitudes.

Arnaud s’arrêta. Accroupi face à la mer, il regarda vers le large.

— Et merde, soupira-t-il lentement.

Il allait devoir se faire violence pour retrouver ses dispositions antérieures et satisfaire les espérances qu’il avait pu susciter. Oh bien sûr, personne ne lui ferait aucun reproche, il n’avait rien promis à personne, ce n’était qu’avec lui-même qu’il avait passé ce contrat moral. Mais cela n’en avait que plus de poids.

Il reprit sa marche vers les lumières de la ville.

Quand il retrouva les pavés, il s’enfonça résolument vers le centre, pressé tout à coup de rentrer se coucher. Au hasard de ruelles sordides, quelques putains fatiguées tentèrent de l’accoster sans conviction.

La cloche d’une église sonna deux coups.

Il força le pas.

PREMIER JOUR

— Angelina ! Ohé !

Dans le brouhaha, la jeune fille répondit d’un geste, radieuse. Arnaud regarda dans la direction que Paco lui indiquait.

Debout sur la pointe des pieds pour ne pas le perdre de vue, elle jouait des coudes dans la cohue, impatiente de retrouver son frère aîné. Le quai de la gare de Teruel était un véritable capharnaüm.

Ils arrivaient après un trajet pittoresque dont Arnaud s’était délecté. Au nord de Valence, après avoir longé la côte sur quelques kilomètres, la petite ligne de chemin de fer avait obliqué vers l’intérieur des terres pour escalader les sierras. À peine avait-on distingué dans le lointain l’ocre des premières collines dans les brumes de chaleur que le train avait opté pour un rythme de croisière paresseux, comme pour mieux ménager la vieille automotrice. À chaque halte, des passagers sans cesse plus nombreux prenaient d’assaut les wagons bondés. Des valises circulaient de main en main, on hissait des gamins par les fenêtres, on s’agrippait comme on pouvait, des heures durant ; les derniers arrivés avaient dû s’asseoir tant bien que mal sur des cageots branlants sur la plate-forme extérieure. Le diesel essoufflé du tacot était chaque fois reparti.

Une ambiance s’était rapidement installée, hors du temps. On parlait à ses voisins, on s’interpellait d’une banquette à l’autre, on riait bruyamment. Des bébés pleuraient, énervés par la fatigue et la chaleur. Une gourde de rosé avait circulé, les paniers de victuailles s’étaient ouverts. La logeuse de Paco lui avait préparé une tortilla et quelques tranches de chorizo accompagnés de fromage, qu’ils partagèrent avec leurs voisins. Une petite bonne femme, souriante et toute ridée, avait insisté pour leur offrir des œufs frais, délicieux à gober.

Le voyage s’était ainsi poursuivi, au tempo cahotant de l’autorail, dans un mélange étonnant d’odeurs et de couleurs. Aux sierras avaient succédé les immenses étendues blondes ou brunes des hauts plateaux, désertiques et monotones. Des collines verdoyantes étaient de nouveau apparues à l’horizon. Leurs pentes, qu’on devinait traversées de nombreuses sources, s’étaient recouvertes de forêts de pins et de genévriers. Depuis longtemps les oliviers et les orangers, abondants dans la plaine, avaient disparu.

Enfin arrivé à destination, le petit train se dégorgeait sur le quai trop étroit de cette humanité colorée qui s’ébrouait de la somnolence que la chaleur orageuse avait répandue sur la fin du trajet. La foule des habitants venus accueillir parents et amis envahissait jusqu’aux abords de la petite gare. Comme chaque année, l’afflux des arrivants provoquait une cohue indescriptible. Malles, valises, cageots, paniers d’osier, colis et sacs postaux s’entassaient vaille que vaille. Leurs propriétaires tentaient de les retenir tant bien que mal en attendant d’en pouvoir disposer. Les poules, attachées par paires aux pattes d’un solide lien de raphia, s’étaient tues, visiblement inquiètes.

On restait sur place, à s’embrasser, se saluer ; on piétinait, tentait de se frayer un chemin ; une exclamation vive fendait parfois le murmure sourd ; des rires aussi. Paco et Arnaud progressaient péniblement, enjambaient des bagages jonchant le sol. Ils rejoignirent enfin Angelina. Son autre frère l’avait accompagnée. Avec un soupir de soulagement, Paco embrassa sa sœur en la serrant très fort.

— Angelina mía, comment vas-tu ? Puis regardant par-dessus son épaule, il ajouta : ¡ Hola Rafael !

Il se tourna vers Arnaud et, passant un bras sur son épaule, le leur présenta. La jeune fille paraissait intimidée.

Rafael inspirait la sympathie. Un air un peu gouape, dont il semblait vouloir jouer avec ironie, se lisait dans ses yeux malgré la visière de la casquette qui lui ombrait le visage et un sourire à peine esquissé. Il était plus jeune mais plus grand que Paco, et il semblait avoir gardé pour lui une part de l’insouciance qui faisait défaut à son frère.

En cela, Angelina paraissait plus proche de Paco, malgré leur différence d’âge. De visage fin, elle aurait sans doute pu être très jolie, mais malgré ses vingt ans, elle n’osait pas encore la moindre coquetterie, et portait une blouse de coton écru tirant vers le gris sur une jupe longue un peu terne.

L’un des soldats avec lesquels ils avaient bavardé leur fit un petit salut en passant près d’eux. En lui répondant, Arnaud en profita pour briser la glace :

— Je n’aurais jamais pensé qu’il viendrait tant de monde ! Vous avez vu ça ?!

— T’as encore rien vu ! répliqua Paco en riant. Il jeta un coup d’œil pour chercher une brèche où se faufiler puis, avec une mimique de dépit, ramassa sa valise et les invita tous à repartir malgré tout.

Rafael ouvrait la marche, suivi d’Angelina, s’excusant auprès des uns, bousculant les autres ; Paco précédait Arnaud. Ils n’avaient pas fait dix mètres qu’on l’attrapait par la manche. Avant qu’il se soit retourné, il avait déjà reconnu la voix chaude, un peu voilée, de la jeune femme qui le retenait. Il réprima un soupir, elle abandonna son bras. L’air pincé, il murmura en se tournant :

— ¡ Buenas tardes, Inès !

Elle le regardait de ses grands yeux noirs en amande, rieurs, qui cherchaient les siens. En retrait, Arnaud observait la scène, un peu intrigué.

Elle avait des pommettes saillantes haut plantées, un sourire franc qui découvrait des dents très blanches, et ce teint mat… Ses longs cheveux ondulés, noirs, lui tombaient au creux des épaules. Elle avait cette silhouette racée des Andalouses, des Gitanes de romans. Grande et élancée, la taille fine et cambrée, la distinction et l’élégance naturelles. Elle était comme une apparition irréelle sur ce quai de gare encombré.

Un petit espace s’était formé spontanément autour d’eux, qui renforçait l’aura qui s’en dégageait.

La jeune femme ne semblait pas s’en être aperçue. Elle regardait toujours Paco, gêné, lui, de cette rencontre imprévue. Comme il ne bougeait pas, elle s’avança d’un pas et lui offrit ses joues. Acculé, il y déposa un baiser furtif en rougissant violemment, s’en voulut et recula, trop vite, maladroitement, pour présenter Arnaud, et détourner de lui, surtout, ces yeux magnifiques qui ne le lâchaient pas. Arnaud et Inès se saluèrent avec un sourire.

Paco essayait de retrouver une contenance ; il s’épongea furtivement le front du plat de la main, les yeux fuyants, encore mal à l’aise.

— Tu vas bien ? reprit doucement Inès.

— Oui, ça va, marmonna-t-il.

— Ça fait longtemps que tu n’étais pas revenu. On parlait de toi, l’autre jour, avec Vicente.

— Il va bien lui aussi ? se força à demander Paco d’une voix un peu sourde.

— Oh oui ! Ils vont se marier avec Soledad, tu sais, reprit Inès enjouée, ça y est, c’est décidé. Tu viendras ? Soledad m’a demandé d’être son témoin, ajouta-t-elle l’œil pétillant. En se tournant vers Arnaud, elle précisa : Ce sont deux de nos amis d’enfance qui se marient bientôt. On se connaît depuis… une éternité, n’est-ce pas ?

— Assez longtemps, oui, grommela Paco, encore un peu ombrageux. Il voulut profiter d’un bref silence pour écourter cette rencontre : Bon, dit-il, en se penchant pour reprendre son bagage.

Mais Inès fit mine de s’étonner, l’air malicieux.

— Vous êtes si pressés ?

— Oui, enfin non, mais c’est… répondit Paco, rougissant de nouveau, comme pris en faute.

— Tant pis, ça ne fait rien, dit-elle avec un petit sourire entendu. Vous êtes venu pour la feria, vous aussi ? ajouta-t-elle en se tournant vers Arnaud.

Il acquiesça, précisant que Paco l’avait invité. Celui-ci ne disait rien, assombri.

D’un geste délicat, elle remonta une mèche de cheveux, et Arnaud remarqua la délicatesse de son poignet, cerclé d’une fine chaînette d’or. Il allait dire quelque chose, mais elle ne lui en laissa pas le temps.

— On se reverra peut-être, si vous restez quelques jours. Bienvenue à Teruel !

Sans attendre de réponse, elle partit, les laissant là tous les deux, et se faufila dans la foule sans se retourner. Sa robe d’été, légère, frôla Arnaud ; la caresse de son parfum lui fit tourner la tête. Il essaya de la suivre des yeux quelques instants, presque malgré lui. Paco rompit le charme :

— Bon. On y va, oui ?

Quelques minutes plus tard, ils étaient sortis de la gare. Angelina et Rafael les attendaient à l’ombre d’un arbre, de l’autre côté de la rue écrasée de soleil. Derrière eux, à l’écart de la foule sur la petite esplanade d’où partait l’escalier monumental qui montait au bourg, un vieillard aux yeux blancs agitait mollement une liasse de billets de loterie. Son chevalet en proposait des dizaines aux badauds, de toutes les couleurs. D’une voix éraillée, il lançait de temps en temps :

— Para hoy, para hoy, pour aujourd’hui.

— Voilà, tu es chez toi, dit Paco en poussant la porte de la chambre. Appuyé contre le chambranle, il s’effaça pour laisser entrer Arnaud.

La petite pièce baignait dans une pénombre apaisante qui contrastait idéalement avec la luminosité violente de cet après-midi de juillet. Des rais de lumière graciles traversaient les contrevents et venaient caresser les contours du modeste mobilier qui l’encombrait. Un grand lit de fer, haut et large, dont le matelas semblait fatigué, occupait presque tout l’espace. Sur la courtepointe, une serviette de toilette était pliée en quatre. Au pied du lit, une armoire, trop grande elle aussi, couvrait toute la surface du mur ; à l’évidence, on ne pouvait guère que l’entrebâiller. À main droite en entrant, face à la fenêtre, sur une petite table de bois, il y avait un broc, une cuvette émaillée et un petit miroir. Au-dessus du lit était accroché un crucifix en bois d’olivier, auquel répondait, agrafée tout contre la fenêtre bizarrement excentrée, la gravure jaunie d’un moulin rond et trapu.

Arnaud regarda quelques instants cette chambre préparée pour lui. Il posa son sac de voyage contre la table. Rafael était resté en bas mais, derrière lui, Paco et Angelina l’observaient sans mot dire, comme suspendus à son jugement. Arnaud se retourna, et son sourire les rasséréna.

Ce matin, comme Paco le lui avait demandé dans sa dernière lettre, Angelina avait arrangé la chambre de son frère pour leur hôte. C’était le premier, aucun invité n’avait jamais dormi chez eux auparavant, et elle était anxieuse. Timidement, elle s’avança et entrouvrit la porte de l’armoire qui gémit doucement.

— Ici, vous pourrez pendre vos vêtements, je vous ai fait de la place, dit-elle d’une voix fluette.

— Ce n’était pas la peine de te déranger ainsi, répondit Arnaud. Il était touché par la gentillesse d’Angelina. Prévenante, elle poursuivit, en désignant le broc :

— Et ce soir, je vous mettrai de l’eau fraîche, si vous voulez, pour la nuit.

Arnaud hocha la tête en souriant. Se tournant vers Paco, il reprit :

— Il ne fallait rien changer, Paco, je pouvais dormir en bas, ou n’importe où, sans prendre ta chambre, tu ne crois pas ?

— T’occupe, répliqua Paco, faussement autoritaire. Ils sortirent. Paco referma.

— Là, c’est la chambre de mon père, dit-il en désignant une porte vert foncé au fond du corridor. Ici, c’est celle d’Angelina, ajouta-t-il comme ils passaient devant une autre, jouxtant la sienne. Et t’en fais pas pour moi, je peux dormir quelques jours avec mon frangin, on sera très bien !

Ils redescendirent au rez-de-chaussée par l’escalier qui donnait dans l’arrière-cuisine. C’était une maison modeste, à l’image de celles qui l’entouraient. Toutes ensemble, une trentaine peut-être, disséminées dans la verdure, formaient comme un faubourg à part, au creux du vallon, en contrebas de la ville bâtie sur une hauteur dominant la plaine du Turia, qui l’arrosait avant de poursuivre son chemin vers Valence et la Méditerranée.

À l’étroit dans ses murailles, la cité avait peu à peu débordé sur la colline voisine, où s’étaient d’abord établis quelques bourgeois dans de riches demeures entourées de vastes jardins ombragés. Plus loin encore, de nouveaux quartiers avaient ensuite poussé depuis la guerre et se développaient rapidement ; maisons et bâtisses populaires, un peu tristes, rapidement décrépies.

Entre les deux monts reliés par un viaduc de pierre, sur l’une des rives du Turia, des citadins cultivaient un lopin de potager, parfois agrémenté d’un petit cabanon servant de resserre. Et de-ci de-là, sans ordre apparent, quelques maisons y avaient autrefois été construites, sur des parcelles encore vierges qu’elles avaient annexées. Cela remontait à bien longtemps, avant-guerre : plus personne aujourd’hui n’aurait en effet songé à rien bâtir ici. Certaines étaient même d’ailleurs déjà abandonnées.

Celle de Paco n’était pas la plus délabrée, loin de là, ni la plus ancienne : son père l’avait construite de ses mains peu de temps après son mariage. Pour autant, ce n’était sans doute pas la plus agréable. Ses fenêtres étroites la plongeaient dans la touffeur sèche et poussiéreuse d’un vieux grenier. Un sentiment indéfinissable, presque oppressant, avait saisi Arnaud en y pénétrant. Cette maison paraissait éteinte, sans vie, malgré les tentatives d’Angelina pour l’égayer de son mieux, en disposant des pots de fleurs sur le rebord des fenêtres, et les efforts de Rafael pour rafraîchir régulièrement la façade à la chaux. L’accueil réservé à Arnaud frôlait l’affectation, comme si tous les trois – Paco et Angelina tout du moins – avaient cherché à prévenir la mauvaise impression qu’ils craignaient que leur hôte retirât de son séjour chez eux.

Ils sortirent tous les quatre.

Imposant, le viaduc les dominait de toute sa hauteur. La maison, juste à ses pieds, semblait écrasée. Son arche principale enjambait le fleuve, large ici de plusieurs dizaines de mètres, et de chaque côté, deux autres, plus étroites, l’encadraient. Quelque quatre-vingts ou cent mètres au-dessus de leurs têtes, entre les parapets ajourés, la route réunissait les deux collines. L’ensemble s’ancrait puissamment au sein des pentes par des culées de soutènement massives, dont la largeur et la force contrebalançaient l’impression aérienne de la grande arche.

En arrière, sur l’horizon de la sierra, le soleil commençait de décliner, et l’ombre immense du viaduc recouvrirait bientôt ses abords. Un peu plus tard, le soleil reparaîtrait sous le tablier, en plein milieu, comme une grosse lanterne suspendue sur le Turia, et jusqu’à la nuit soudaine, la maison serait alors baignée d’une chaude lumière dorée. C’est de cette heure privilégiée que Paco voulait sans tarder faire profiter son ami.

Ils s’assirent sur une murette de pierres derrière la maison pour griller une cigarette. Il faisait bon, la fraîcheur montait du fleuve. Un souffle de brise léger courait sur le vallon.

Une clochette tintinnabula.

— C’est papa ! cria joyeusement Angelina en se précipitant. Paco regarda sa montre :

— Oui, c’est son heure, il a fini sa journée ; il rentre de la scierie.

— Il travaille dans une scierie ?

— Oui. De l’autre côté de la ville, vers l’aqueduc. Je te montrerai à l’occasion, répondit Paco. Il travaille sur une grosse scie mécanique, ajouta-t-il, pour débiter des grumes, pour faire des planches, ou des pièces de charpente, je ne sais pas trop, en fait. En souriant, il regarda Arnaud qui l’écoutait et reprit : Viens, je vais te présenter.

Ils contournèrent la maison. Marchant à leur rencontre, Angelina tenait affectueusement son père par le bras et tentait, volubile, de l’entraîner vers eux. Les apercevant, elle s’arrêta pour les laisser approcher, impatiente. Arnaud resta légèrement en retrait.

C’était un vieillard. Un homme qui faisait bien plus que son âge, plutôt, comme vieilli prématurément. Son visage anguleux, à la peau brune, était fatigué. Une barbe de trois jours, aux poils blancs, mangeait ses joues amaigries. Ses cheveux fins et trop longs débordaient de son béret, collés par la sueur, mêlés d’un peu de sciure, sur son front. Et dans ce visage taillé à la serpe, il y avait des yeux bleus tels qu’Arnaud n’en avait encore jamais vu, trop clairs au fond de leurs orbites, délavés sur le cuivre de la peau, que le père Hernández ne devait pas baisser souvent.

Paco s’était avancé. Un peu raide, il embrassa son père, qui se laissa faire sans vraiment répondre, esquissant à peine un mouvement.

— ¡ Tardes !

Soudain hésitant, Paco se tourna pour présenter son ami. Arnaud fit un pas en avant, tendit la main en souriant.

Le regard métallique vint se poser sur lui, comme si l’homme était importuné. Et puis, une lueur traversa ses yeux, peut-être accentuée d’une crispation, presque imperceptible.

Les secondes s’égrenaient et Arnaud, interloqué, laissa sa main retomber lentement. Il interrogea Paco du regard, espérant une réaction. Paco baissa les yeux, sans rien dire.

Son père recula d’un pas. Angelina semblait désemparée ; à l’écart, Rafael cherchait à comprendre, soucieux.

Puis, tout s’enchaîna rapidement. Paco voulut brusquer les choses et d’un air presque enjoué, comme si de rien n’était, il lança :

— On rentre ?

Il fit mine d’accompagner son père qui se dirigeait vers la maison. Le vieux s’immobilisa, et crucifia son fils du regard.

Le dos un peu voûté sous la veste de cuir râpé, il se détourna et partit vers la maison en traînant légèrement la jambe droite. D’un mouvement saccadé, comme un réflexe qui le déhanchait, il jetait vers l’avant son pilon. La bandoulière de la musette qu’il tenait à la main frottait par terre. Il entra et referma la porte.

Ils restèrent quelques instants là. Abasourdi, Arnaud cherchait ses mots.

— Je… il vaudrait mieux que je m’en aille, non ? L’air irrité, Paco voulut minimiser l’incident.

— Mais non, c’est rien. T’inquiète ! Il est un peu bourru, mais c’est rien, c’est son caractère.

Il était furieux contre lui-même, autant que contre son père, pour n’avoir pas su prévoir cette scène pénible. Il fulminait. Rafael et sa sœur se taisaient. Arnaud, échaudé, n’était pas convaincu. Quelque chose sonnait faux. Devant sa moue sceptique, Paco explosa soudain d’une voix sourde :

— Ça va j’te dis ! C’est rien !

Brutalement, il se retourna, et à grands pas rageurs, entra dans la maison à son tour.

Il était tard déjà. Le ciel sans nuage quittait l’indigo pour des teintes plus profondes, marines, et le viaduc en détachait sa masse inquiétante dans le silence du crépuscule, à peine troublé par le léger murmure du vent. Assombries, les eaux du Turia coulaient lentement, comme un fleuve de lave. L’une après l’autre, les maisons du vallon s’allumaient.

Angelina avait dressé la table dans la cuisine qui occupait la moitié du rez-de-chaussée, partagée en deux par un rideau de cotonnade vert sombre, un peu fané, piqueté de fleurettes roses. Les murs étaient nus, mis à part un petit râtelier de bois où était accroché un fusil de chasse. Elle avait disposé une nappe blanche, un peu jaunie, qu’ils utilisaient rarement ; jamais en fait. La vaisselle et les couverts étaient ceux de tous les jours, puisqu’ils n’en possédaient pas d’autres. Elle les avait appelés deux fois déjà et s’impatientait. Rafael s’était assis, elle s’affairait encore derrière la tenture.

— Ton père ne descend pas ?

Un peu absent, Paco marqua un temps :

— Ça dépend.

— Angelina a mis son couvert pourtant, non ? reprit Arnaud, désignant des yeux le bout de la table qui ne pouvait être que la place du père.

Contrarié, Paco ne savait trop quoi répondre.

— Oui, mais on ne sait jamais avec lui. Il n’a rien dit. Il va descendre bientôt, je pense. Furtivement, il jetait des regards de temps à autre en haut de l’escalier.

Arnaud eut un hochement de tête perplexe :

— Mmh, murmura-t-il. Ça lui arrive souvent de ne pas dîner, ou c’est à cause de moi ? Il essayait de regarder Paco dans les yeux pour obtenir une réponse sans détour.

Paco haussa les épaules, se força à sourire :

— Non, ce n’est pas à cause de toi, je t’assure.

— Ben, si j’en juge par son accueil…

Paco n’aimait pas la tournure que prenait cette discussion. Dans un souffle, il reprit enfin :

— Non, c’est pas ça, je te dis, il est…

— Il ne veut personne chez lui ? C’est ça ?

Paco soupira lourdement :

— J’imagine, oui, concéda-t-il. Comme soulagé désormais, il expliqua : C’est ma faute, je m’y suis mal pris. Je lui en ai pas parlé avant. Alors il s’est braqué. Normal.

En regardant l’air d’Arnaud, Paco eut un sourire désabusé et reprit :

— Il est un peu dur, oui. Mais je connaissais sa réponse d’avance : il aurait refusé si je lui avais demandé. Il refuse tout, ajouta-t-il tristement. Mais je sais pas… j’avais envie que tu viennes, alors j’ai voulu forcer les choses, si tu veux. C’est idiot, j’aurais dû me douter de sa réaction, conclut-il en baissant les yeux.

Il y eut un silence. Paco gardait un sourire amer aux lèvres. Arnaud était songeur, accoudé à la table, le menton dans une paume. Il dit :

— Je vais m’en aller, Paco, prendre une chambre à l’hôtel. Ce n’est pas la peine que tu aies des problèmes avec ton père à cause de moi. On se verra dans la journ…

— Mais non, t’inquiète, ça va s’arranger. Je lui parlerai demain matin, ou tout à l’heure si je le vois. Je lui expliquerai, je lui dirai que je regrette, que je m’excuse, et ça ira.

Sceptique, Arnaud aurait volontiers voulu croire son ami, qui semblait avoir besoin de se confier.

— Il a un caractère un peu rude, mais ça ne date pas d’aujourd’hui. Remarque, ça peut se comprendre, aussi…

— Il était plus gentil autrefois. Rafael, silencieux jusqu’alors, l’avait interrompu. Nostalgique, Paco acquiesça mollement :

— C’est depuis la guerre qu’il a changé. Quand il est rentré, il n’était plus pareil.

— C’est là qu’il a perdu sa jambe ? demanda Arnaud.

— Non, c’est après, pendant qu’il était prisonnier, répondit Paco.

— Il était républicain ?

— Bien sûr ! Il était même capitaine de son régiment, figure-toi. Il se battait par ici, autour de Teruel. Et puis, après la guerre, il a été fait prisonnier, quelqu’un l’avait dénoncé. Ils l’ont condamné à… je ne sais même pas pourquoi il n’a pas été fusillé d’ailleurs. Enfin, toujours est-il qu’ils l’ont envoyé dans un camp de concentration vers Córdoba, en Andalousie, pour te situer. Dix ans de travaux forcés. Et il a eu la gangrène. Il s’était blessé, et comme les prisonniers n’étaient pas soignés, qu’ils n’avaient rien à bouffer, ça s’est aggravé, et on a dû l’amputer. Du coup, on l’a libéré un peu plus tôt.

Il s’arrêta. Pendant quelques instants, un silence attentif, un peu triste, s’installa.

— Et puis maman est morte, aussi, dit Angelina d’une voix émue.

— Oui. Elle a été tuée dans les bombardements, vers la fin de la guerre, quand les franquistes ont pris Teruel, précisa Paco. En février 1938. Il y a eu des combats terribles ici, tu sais, ça a duré des semaines et des semaines : les phalangistes ont pris la ville, ils l’ont perdue, puis reprise, ça n’arrêtait pas. Ça tirait au canon depuis la plaine, l’aviation bombardait… Et à la fin, des combats de rue, au corps à corps quasiment, à la baïonnette, maison par maison. J’étais pas vieux mais je m’en souviens comme si c’était hier.

— J’imagine, oui, murmura Arnaud.

— Moi aussi, je me rappelle. Enfin, je crois, j’en suis pas très sûr, en fait, corrigea Rafael. Affectueusement, d’un geste de la main, il ébouriffa les cheveux de sa sœur : Angelina était trop petite, heureusement !

— Elle n’avait pas un an ! Enfin, tout ça, ça s’est additionné tu comprends, et ça fait beaucoup au total, reprit Paco. Alors, qu’il se soit durci, c’est pas surprenant finalement. Faut trouver des raisons de vivre après ça, non ?

Arnaud hocha la tête, compréhensif. Il remarqua :

— Mais vous étiez là.

Paco grimaça légèrement :

— Oui. Mais c’est pas pareil. Tu vois, pendant qu’il était détenu, on a été élevés par une tante, la sœur de notre mère. Et ils ne s’entendent pas bien tous les deux, pas du tout même. Il y a une sorte de jalousie, je sais pas trop, j’ai jamais bien compris mais, en tout cas, il nous a pas retrouvés comme il nous avait quittés. Pas seulement à cause de ce qu’il avait subi. C’est comme s’il nous reprochait d’avoir vécu tout ce temps chez elle. Alors qu’elle nous a recueillis comme une mère. Il nous en a tenu rancune ; encore plus ou moins aujourd’hui, d’ailleurs. Quand on va la voir, c’est en cachette. C’est comme ça qu’il s’est renfermé, petit à petit, jusqu’à être comme tu l’as vu.

Paco avait prononcé ces derniers mots comme désolé et malheureux à la fois d’avoir à porter un tel constat sur son père.

Ils restèrent silencieux quelques instants.

— Mais tu n’as jamais essayé de lui parler ? demanda doucement Arnaud.

Avec lassitude, Paco répliqua, un peu agacé :

— Mais c’est pas possible, c’est ça le problème. Et lui parler de quoi, d’abord ?

— Je ne sais pas. De la guerre, peut-être, si c’est par là que tout a commencé.

— Ah ça non, surtout pas ! répliqua Paco d’un ton qui ne souffrait aucune contradiction. Comment te dire, c’est tabou, tu comprends. Personne n’en parle, de la guerre, ici. C’est trop frais. C’était la guerre civile, et ceux qui s’en sont sortis sont encore vivants. Tu as idée de ce qui s’est passé, ici ? Ils se sont entre-tués autrefois et ils habitent toujours ici, travaillent ensemble. Ils sont voisins. Alors, ils ne peuvent pas en parler, c’est évident. Et ça servirait à quoi de ressasser le passé sans arrêt, hein ? De raviver ces cauchemars ? Ils ont besoin d’oublier, d’être tranquilles, de pouvoir penser à autre chose, de vivre. Et je lui parlerais de quoi, à mon père ? De ma mère ? Du temps où ils étaient heureux tous les deux ? Il a envie d’oublier, et ça, faut le respecter. Je ne veux pas lui faire encore plus de mal après ce qu’il a vécu : il va avoir soixante ans, sa vie a été foutue, j’ai pas le droit de lui faire ça. Mais je ne sais pas quoi faire.

DEUXIÈME JOUR

Lancinante, la pluie tambourinait sur les tuiles, juste au-dessus. Une odeur de pain grillé et de café brûlant montait jusqu’à l’étage. Paco se redressa d’un coup, s’habilla en vitesse. Toujours endormi, Rafael se retourna pesamment.

En bas, le père déjeunait. Il avait sorti du garde-manger suspendu devant la fenêtre un reste de fromage pour accompagner ses tartines de pain frit à l’huile.

Les yeux dans son assiette, il mangeait avec les bruits de succion d’un vieillard édenté. Son tricot de flanelle grise bâillait, laissant entrevoir son torse efflanqué.

En silence, Paco prit un bol dans le buffet, s’assit et se versa un café.

Il hésitait, ne sachant trop comment aborder son père. Il resta quelques instants ainsi, les mains autour de son bol, comme pour se réchauffer. Puis il s’éclaircit la voix.

— Tu sais… je voulais te dire… c’est pas sa faute. J’aurais dû te demander, je sais bien, mais j’ai pas eu l’occasion, j’étais pas là. Et j’ai pensé… j’ai pensé que tu serais d’accord, tu comprends…

Paco récitait péniblement le texte qu’il avait répété depuis son réveil. Il jetait d’un seul coup ses pauvres arguments dans la balance, sur un ton qui, insensiblement, devenait implorant. Il ne croyait déjà plus pouvoir convaincre, malgré ses efforts :

— Il ne va pas rester très longtemps, tu sais, c’est juste pour la feria. On repartira juste après. C’est pour lui faire plaisir, tu comprends, c’est mon ami, c’est la première fois qu’il vient en Espagne. Il a jamais vu de corrida, tu te rends compte ! Et…

Il s’interrompit. Il n’avait aucune prise sur ce roc qui l’écrasait. Ses pauvres munitions avaient fait long feu, il n’avait déjà plus rien à opposer à son père, si tant est qu’il ait jamais eu quoi que ce soit. Il baissa les yeux. Les poings de son père étaient serrés sur la table, trahissant sa tension. D’une voix sourde, il murmura entre ses dents :

— Dehors.

Paco s’y attendait. Abattu, il implora :

— Oh, papa, je t’en prie, sois pas si…

— Dehors le Français. Pas un Madrier !

— Mais… murmura Paco, abasourdi.

Les mâchoires crispées de son père creusaient davantage son visage émacié.

— Mais… papa. Comment…

— ¡ Hijo de puta ! Pas fait assez d’mal ?!

Il respirait mal, haletant presque. Paco le regardait sans comprendre, alarmé :

— Mais oui… mais… mais de quoi tu parles ?

— Putain de traître ! Salaud !

Il gémit, ravala un sanglot.

Paco bredouilla :

— Pardon, je… je savais pas… je… il va partir, oui, c’est promis, j’te jure, mais calme-toi, papa, je t’en prie, calme-toi. Je vais lui dire de s’en aller, d’accord ?

Dans un élan soudain, il avança la main, la posa sur le bras de son père dont les yeux effarés se posèrent sur lui. Lourdement, son père se leva, s’aidant de sa canne. Encore mal à l’aise, soucieux, Paco voulut l’accompagner mais son père le repoussa sèchement. Il attrapa son béret accroché à la patère et sortit lentement, sans se soucier de sa mise dépenaillée. Paco le suivit un peu comme il aurait accompagné un convalescent encore faible, le regarda s’éloigner en se ressaisissant, reprenant peu à peu sa démarche saccadée.

Paco était assommé. Il resta ainsi, désemparé sur le seuil de la porte, les bras ballants, longtemps après que son père eut disparu derrière les maisons voisines.

Le vent dispersait les derniers nuages de pluie. Filamenteux et graciles, d’autres, très hauts dans le ciel, s’étendaient comme un dais léger de mousseline blanchâtre.

L’âme en peine, Paco rentra dans la cuisine, regarda de droite et de gauche pour s’aider à réfléchir, le front creusé de rides. La conversation de la veille au soir lui revint en mémoire ; il repensa à Arnaud. Il faudrait lui parler. Il ne poserait pas de problème pour partir, il l’avait lui-même proposé. Il ne s’en vexerait pas. Paco se sentait minable et ridicule. « Tout va s’arranger, te tracasse pas, je vais parler à mon père ! » Tu parles ! Tout à l’heure, il faudrait affronter Arnaud, l’air penaud : « Heu… tu sais… finalement, ça va pas être possible, en fait, que tu restes, parce que mon père… » Il soupira, accablé. Il faudrait trouver une excuse, un prétexte qui paraisse plausible, qui sonne juste au moins, pour n’avoir pas l’air trop con.

Il interrompit brutalement ses réflexions, grimpa l’escalier quatre à quatre. Il frappa à la porte de la chambre d’Arnaud et l’ouvrit sans attendre la réponse.

— La barbe !

La chambre était vide, le lit refait.

Arnaud était déjà sorti.

— Rafael ! Réveille-toi, bon Dieu ! Qu’est-ce que tu fiches ?

— Hmm ?

— Je vais chercher Arnaud, je sais pas où il est parti, ça fait des heures ! Si ça se trouve il s’est paumé.

Paco parlait à toute allure. Il attrapa une veste dans la penderie, donnant au passage un coup de pied dans le montant du lit, agacé :

— Et lève-toi, un peu, t’as vu l’heure ?

— Ouais, ouais. On a le temps, bâilla Rafael tandis que Paco dévalait déjà l’escalier ; il entendit claquer la porte d’entrée et se rencogna dans son lit, en ramenant le drap sur sa tête.

Son père était parti, l’air halluciné, et depuis, Paco n’avait cessé d’essayer de comprendre. Cette scène l’avait tellement ébranlé que c’était un besoin impérieux qui lui tenaillait le ventre. Quelque chose lui échappait. Il était devant un écheveau d’autant plus difficile à dénouer que son regard était faussé par le prisme de la fascination morbide qu’il éprouvait : plus son père imprimait son autorité, plus son prestige rayonnait, et plus Paco l’admirait. Et pourtant ! Devant combien de ses oukases avait-il dû s’incliner, qu’il n’oublierait jamais. Un, surtout, qui restait à vif ; c’était une sanction tellement injuste. Même s’il fallait bien reconnaître qu’Inès… Il était incapable de se défaire de cette emprise. Ce n’était certes pas facile de le comprendre, mais c’était le propre de la noblesse, de la grandeur d’une personnalité aussi forte : à lui de réussir à se hisser à sa hauteur et non à son père de s’abaisser à son misérable niveau. D’une certaine manière, c’était rassurant : quelque part, il y avait la lumière, la vérité.