360° sous le soleil d'Allah - Elie Saad - E-Book

360° sous le soleil d'Allah E-Book

Elie Saad

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Beschreibung

Cédric, converti au salafisme par un ami saoudien, fait une relecture de sa vie. Comment est-il passé d'une vie calme à Neuilly-sur-Seine au djihad en Syrie? 360° décrit son parcours depuis un christianisme traditionnel non approfondi à l'islam salafiste, puis au djihadisme jusqu'à une profonde remise en question. Retour à la la case "départ" ou évolution dans sa compréhension de la religion? En tout cas, un questionnement sur le destin des martyrs de la foi, changera sa détermination. Se tuer et tuer les autres pour aller au paradis est-il de nature à le faire participer à la vie de Dieu comme il l'a toujours entendu et prétendu ?

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Prologue

De zéro à 90° : Perdu dans la grisaille et le froid

De 90° à 180° : La nouvelle voie

De 180° à 270° : Les signes de l’Heure

De 270° à 360° : Le questionnement.

360° : Lumière au-delà de la lumière

Épilogue

Prologue

Paris La Défense - 8 Août 2016

Leila, surprise par le courrier personnel qui lui avait été remis dans son bureau à la Direction Générale, regarda le nom de l’expéditeur, Cédric Destrongville, l’ouvrit à une page au hasard et lut :

– Les mains sur la tête !

Nous étions planqués, Radwan et moi, dans les hauteurs de l’Anti-Liban. Tous les deux européens. J’angoissais face à ces deux hommes armés.

Je tremblais comme une feuille que le vent fait frémir.

– Ecarte les jambes !

J’obéis en me laissant fouiller par l’un des deux miliciens. Je voulais lui raconter notre histoire mais je ne pus articuler que quelques mots…

– Tais-toi fils de chien.

Il ne comprenait pas ce que je lui disais.

Le pickup repartit en trombe sur un chemin de terre. Radwan et moi fûmes attachés l’un à l’autre puis jetés au fond de la benne de la Toyota.

Pendant le trajet je me répétais :

« Abraham est mort et a mérité le paradis.

Moïse est mort et a mérité le paradis.

Muhammad est mort et a mérité le paradis.

Abou Baker est mort et a mérité le paradis.

Omar est mort et a mérité le paradis.

Othman est mort et a mérité le paradis.

Les martyrs de l’islam sont morts et ont mérité le paradis.

Et moi aussi, j’irai au paradis, parce que je vais rester sur le chemin de vérité des compagnons du Prophète. Je vais suivre leurs successeurs d’un élan sincère jusqu’au bout, jusqu’au martyre… »

Subitement, je fus projeté dans les airs, toujours attaché à Radwan, tandis que la voiture faisait plusieurs tonneaux. Elle alla terminer sa course en bas d’une colline. J’entendis la voix paniquée de ma mère qui criait : Cédriiiic ! Et puis un réveil brusque m’arracha à ce cauchemar. J’étais chez moi, dans mon salon à Neuilly-sur-Seine. Le décodeur de la télévision affichait 2h30, le mercredi 18 mai 2016…»

Rêve ou réalité ?

Leïla se le demanda et tourna une autre page sur laquelle elle aperçut son propre prénom.

Surprise par cette révélation, elle revint au début et feuilleta à nouveau quelques pages. Puis regardant le papier officiel, signé par un notaire de Saint-Raphaël, elle eut le souffle coupé. Cédric l’avait désignée comme gestionnaire de ses affaires et unique héritière. Elle composa son numéro de téléphone.

Messagerie directe sans aucune sonnerie. Nouvelles tentatives, mais sans résultats. Elle fixa l’Arche de La Défense depuis la fenêtre de son bureau et soupira profondément.

Pendant les jours qui suivirent, elle dévora le manuscrit, s’arrêtant longuement sur les révélations qui la concernaient. Elle se sentit angoissée à l’idée de voir sa vie passée réapparaître. Angoissée surtout à cause du mutisme de Cédric et des appels sans réponse qui se succédaient... Il fallait qu’elle réagisse. Mais elle ne savait comment.

Besoin de discerner !

Les vacances approchant, elle décida, avant d’entamer une quelconque démarche, d’emporter ce manuscrit avec elle dans le sud de la France où elle projetait de passer quelques jours en silence dans une abbaye…

De zéro à 90° : Perdu dans la grisaille et le froid

Je ne connais pas ceux qui m’ont mis au monde. Il paraît que ma mère biologique avait 14 ans quand elle tomba enceinte de moi et que ses parents la poussèrent à accoucher sous X. C’était le 7 juillet 1987. Dès le lendemain, j’atterrissais dans une famille devenue mienne, avant-même d’avoir une quelconque conscience de mon existence.

C’était un couple qui ne pouvait pas avoir d’enfant et puis, par miracle, Pierre arriva et j’avais cinq ans.

Mes parents avaient redoublé d’attention à mon égard et j’étais heureux de l’arrivée de cet intrus qui se glissait entre mes parents et moi. Mon frère Pierre, mon rival, était aussi ma source de bonheur. On me laissait m’occuper de lui et il était devenu mon complice au fil des jours. Il était petit, maigre et souvent malade.

A l’école primaire, je défendais Pierre contre tous les élèves méchants et contre les grands qui bousculaient les petits à la cantine. Il était fier de moi, et le fait de dire à ceux qui l’embêtaient qu’il me raconterait tout était déjà dissuasif. Cependant, une chose qui m’avait paru insignifiante au départ, avait, petit à petit, pris de l’importance : c’était nos couleurs de peau, de cheveux et d’yeux. Je bronzais vite au soleil tandis qu’il devenait rouge. Mes cheveux restaient noirs tandis que les siens blondissaient. Mes yeux étaient noirs, les siens verts. Les gens trouvaient en lui les traits de mes parents, alors que personne ne faisait cette comparaison à mon égard. Et mes parents qui minimisaient l’affaire…

Au début du collège, j’avais très peur de le laisser seul. Un jour, Pierre était en pleurs, saignant du nez à la sortie de sa classe. Hugo, un grand du CM2 l’avait bousculé. On me le décrivit et sans trop attendre, je le trouvai, le pris par le cou et l’obligeai à s’excuser….

– Qu’est-ce qu’il te voulait ce bâtard ?

Cette phrase sortie de la bouche de la mère d’Hugo me bouleversa. J’avais déjà utilisé ce mot en blaguant ou en insultant quelqu’un de mon âge, mais l’entendre de la bouche d’un adulte était différent.

J’avais en tête plein de questions sur la normalité des choses qui m’entouraient, sur l’injustice, sur la maladie... Mais « Bâtard »… Ce mot eut sur moi un effet dévastateur. Il lézarda le mur de convictions érigé jusqu’alors devant mes yeux. En tenant la main de Pierre, je n’étais plus certain de ce que j’avais entendu sur cette différence de couleur de peau. Et en essuyant le sang sur sa manche, je me demandai pour la première fois si c’était le même sang qui coulait dans nos veines.

Pendant le trajet du retour de l’école, des situations, des mots, des regards que je ne comprenais pas, me revenaient un à un en mémoire et j’avais peur de les nommer, de leur donner un sens.

Mes parents trouvèrent le numéro de la famille d’Hugo. Et ma mère parla longuement à sa maman pour s’expliquer au sujet de Pierre. Mais moi, je ne leur avais rien dit. Je regardais pendant toute la soirée nos albums de naissance. Il y avait toutes les photos de la maternité de Pierre mais aucune de moi. Ma première photo fut prise avec ma grand-mère maternelle à la maison. Quelques jours plus tard, pendant le dîner, je demandai à ma mère pourquoi je ne trouvais pas de photos de moi à la maternité. Elle me répondit que mon père avait oublié l’appareil photo à la maison. Mon père hocha la tête en signe d’approbation. Je me contentai de cette réponse en prenant le parti de la confiance.

Je connus alors une période tranquille jusqu’au jour de l’enterrement de ma grand-mère. J’étais en classe de quatrième et c’était au mois de mars 2001. Ce jour-là, le questionnement revint avec force. Une femme parlait de ma mère et dit qu’elle n’avait qu’un enfant. Son mari la reprit en disant deux.

– Oui, celui-là, je l’oublie souvent ! Mais est-ce qu’il…

Comme elle s’était rendu compte de ma présence dans les parages, elle n’avait plus rien ajouté. Mais ce fut suffisant pour faire rejaillir mes tourments.

L’année du brevet fut difficile. Elle commença avec les attentats du 11 septembre. Les discussions animées en classe prirent le dessus sur les cours. Je n’avais plus envie de travailler. De plus, la maladie de Pierre s’était aggravée et il lui fallait une greffe de moelle osseuse. Que n’aurais-je pas fait pour mon petit frère, mon Pierre adoré ?

– Non, ce serait risqué pour toi et puis, dans la même fratrie, on n’est pas nécessairement compatible..., me répondit mon père en me déposant devant le portail du collège.

Au moment où j’étais le plus prêt à donner de moi-même, j’aperçus cette réticence de mes parents comme un obstacle infranchissable, un verdict non avoué, une vérité déguisée, un soupçon de mensonge continuel...

J’assistais impuissant à la lente agonie de mon frère tandis que mes parents s’épuisaient de tristesse devant la difficulté de trouver un donneur compatible. Je le voyais nous échapper. C’était très lourd pour moi. Je dressais un mur de silence pour les protéger de mes questions. À l’école, j’étais ailleurs, à la recherche de ce que les livres scolaires ne donnaient pas, et en manque d’un enracinement que ni la culture, ni les amitiés et ni l’affection de mes parents n’étaient capables de me fournir.

A l’issue du second conseil de classe, mes professeurs convoquèrent mes parents, car mes notes étaient en baisse.

– Il faut qu’il travaille sérieusement, sinon le conseil de classe statuera sur son orientation professionnelle. Pas assez compétent pour une filière générale.

Aucun mot ne fut échangé pendant le trajet du retour. Mais une fois à la maison, la discussion fut animée. Ma mère culpabilisait de m’avoir laissé seul parce qu’elle s’occupait de Pierre. Mon père, angoissé devant mes résultats scolaires, avouait son incapacité à me faire travailler. Pour eux, mon avenir était menacé, faute de formation future. Pour moi, il était menacé faute de sens. Je pressentais une faille dans l’origine de mon histoire, celle que j’avais esquissée dans ma tête depuis toujours.

En fin d’année, le conseil de classe proposa une orientation professionnelle. Quelques jours plus tard, je l’acceptai.

– Ce sera une nouvelle chance pour toi, lâcha mon père en sortant de l’entretien avec le proviseur du lycée professionnel.

Dans les jours qui suivirent, Pierre fut hospitalisé. Mes parents décidèrent de rester à côté de lui. Ils m’envoyèrent, de force, passer quelques jours dans un centre de vacances au Cap d’Agde, au bord de la mer, avant que je ne commence une formation d’ascensoriste à la rentrée de septembre 2002.

*

Le premier trimestre dans mon lycée se passa bien. Un jour, juste avant les vacances de Noël, j’étais dans la salle de sport ; je venais de me surpasser en course et de pulvériser mon record. J’étais fier de ma réussite.

Le temps de prendre mes affaires au vestiaire, tout à coup, un noir profond m’enveloppa.

Je me réveillai aux urgences de l’hôpital, entouré de mes parents.

Quelques jours plus tard, le verdict tomba : une crise d’épilepsie avait provoqué une chute, elle-même prolongeant ma perte de connaissance au-delà de la durée « normale ».

Traduction pratique : médicament quotidien, maladie imprévisible et risque de chute !

Mes parents voulaient savoir si cela s’estomperait un jour. Mais aucune certitude avancée. La question m’angoissait et je n’arrivais pas à digérer la découverte de cette fragilité, sans savoir si cela serait temporaire ou durable…

J’étais révolté en sortant du cabinet du neurologue qui venait de m’expliquer ma maladie. A la poubelle, le code de la route que j’avais réussi. Adieu le permis de conduire que je préparais. La chance de pouvoir devenir totalement indépendant s’était envolée.

Putain de vie ! La poisse s’accumulait. Déjà inutile à tous, même à mon frère !

Je cherchais une normalité et je me trouvais encore plus marqué par de nouvelles incapacités. Je ne pourrais jamais accéder à une pleine autonomie.

Un sentiment d’injustice et un désir de vengeance m’habitaient. Mais injustice causée par quoi et vengeance de qui ?

Pas de réponse précise. Mais un état général fait de ressentis négatifs.

Rien n’est beau.

Rien n’est bon.

Rien n’est juste.

Rien n’est vrai.

*

Le stage d’été dans une société qui entretenait les ascenseurs des gratte-ciels à La Défense me fit découvrir une fascination pour le vide. Des interventions dans les caves comme sur les toits des immeubles m’apprirent l’accès aux locaux techniques et à repérer ma position sur les plans des étages.

La maladie de mon frère progressa à la rentrée 2003. Toutefois un espoir de greffe de moelle osseuse se concrétisait enfin. Il fallait l’hospitaliser.

Quelle violence pour moi que cette nouvelle année scolaire où Pierre était souvent loin de la maison ! J’assistais impuissant à cette situation qui jonglait avec mes sentiments, lançant tour à tour l’espoir exaltant et la profonde tristesse. Mes parents avaient pris une chambre à côté de l’hôpital. La plupart du temps, je restais seul à la maison.

Mon épilepsie m’éloigna de mes anciennes amies. Elles avaient continué en lycée général. Et à vrai dire, dans mon lycée, les filles étaient rares et je ne cherchais pas à les rencontrer… Ma maladie m’apprit ce que signifie l’expression « épée de Damoclès ». Je me méfiais donc de chaque fille qui tentait de m’approcher car je me disais qu’elle ne voudrait pas forcément de moi, le jour où elle apprendrait mon état de santé.

Un vendredi soir, après avoir visité Pierre, confiné dans une chambre stérile, j’étais seul à la maison. Je sortis me promener dans la rue. Ce fut la première poubelle que je brûlai. Regarder de loin des tas de saletés partir en fumée m’attirait. Le mur noirci me plut et d’autres incendies s’enchaînèrent les week-ends suivants, dès lors que je restais seul.

Mais un certain samedi soir, trop d’imprudences s’accumulèrent. J’étais encore dans le champ des caméras quand une voiture de police arriva.

Les policiers appelèrent mes parents pour les informer de mon arrestation. Comme ils étaient loin, je vécus ma première nuit au commissariat à 16 ans. Solitude et désœuvrement : l’argument que je présenterais à mes parents.

Radwan Benwarda était mon compagnon de garde à vue. J’apprendrais plus tard qu’il faisait le guet dans son quartier pour les trafiquants de drogue. Plus jeune que moi, mais plus rusé.

Notre fraternité dans la délinquance fut quasi instinctive. J’adorais son regard qui balayait de long en large tout ce qui pouvait passer devant ses yeux. Il ne regardait pas. Lui, il scrutait et voyait des détails. Rien n’échappait à son regard.

Au petit matin, on nous relâcha tous deux dans la rue ; il me demanda où j’allais et je l’invitai chez moi. Il fut surpris quand il vit que j’habitais à Neuilly dans une grande maison bourgeoise.

*

Quelques sons de cloches, à peine audibles, tintaient au loin, indiquant la fin de la cérémonie dominicale. Radwan regardait, depuis notre terrasse, les immeubles du quartier d’affaires de La Défense. Une tasse de café à la main, il me raconta son histoire…

Je réagis fortement…

Putain de vie, quand le père de Radwan qui travaillait au noir avait chuté sur un chantier. On l’avait jeté inconscient dans une rue plus loin et quand on le découvrit, il était mort.

Putain de vie : celui qui avait fait ça était son propre frère, lui qui l’avait employé au noir. Il avait pris la fuite et était parti au bled.

Depuis, la famille galérait sous la conduite du frère aîné, Jamil, sans parvenir à s’en sortir. Mais la délinquance avait ouvert un éventail de ressources à Radwan. Des jeux rackettés, de l’argent volé, des vêtements sortis en cachette des magasins... et puis, un saut qualitatif l’avait propulsé à un niveau supérieur, pour faire un travail plus rentable et plus reconnu. Il était devenu un indicateur pour les dealers. Il « chouffait » pour eux…

Ce matin-là, nos deux désirs de vengeance, nos deux volontés de revanche sur la vie, nos deux chemins vers la violence se croisèrent. D’autres rencontres s’ensuivirent, chez lui, et chez moi. Il était toujours disponible puisqu’il avait arrêté les études depuis longtemps. Il ne fallut pas beaucoup de temps pour que Radwan devienne mon ami, mon complice et mon autre moi. Celui en qui je voyais se réaliser toutes mes frustrations. Il faisait ce à quoi je pensais, avant même que je n’aie pu l’exprimer.

Subitement amis comme si on se connaissait depuis longtemps. C’était ma première véritable amitié depuis la découverte de ma maladie. Je m’y accrochai.

Absorbés par les traitements pré et post opératoires de Pierre, mes parents ne virent de Radwan que son visage angélique. Ils étaient contents pour moi d’échapper à ma solitude et ne m’avaient jamais demandé comment nous nous étions rencontrés. Ils nous laissaient tranquilles. Et cela m’arrangeait.

J’avais le champ libre pour mener ma vie comme je l’entendais, poussé par cet attrait instinctif de la violence, de l’impunité et du jeu d’échapper à la police… On passait nos après-midis devant les jeux vidéo en ligne, où braquer les gens, les renverser au milieu de la rue, tirer sur eux, les tuer, les poursuivre, se faire poursuivre et se faire tuer… tout cela recommençait sans cesse. Nos seules accalmies étaient pour aller visiter mon frère…

*

La mort de Pierre surgit comme une voleuse en mai 2004. Je faisais mon stage en entreprise et j’intervenais en haut d’un immeuble parisien. Mes parents me demandèrent de rentrer à la maison où ils m’apprirent que Pierre était déjà mort depuis le matin. Une sensation de vertige me saisit et mon père me rattrapa avant que je ne tombe.

Mes parents repoussèrent la date des funérailles : ma mère voulait un grand caveau familial où elle reposerait un jour, à côté de son fils…

La mort de Pierre en annonça une autre : celle de ma mère, quatre mois plus tard, comme si l’une avait caché l’autre. Tournée vers Pierre, elle ne s’était jamais inquiétée de sa santé. Un cancer du pancréas découvert à un stade très avancé l’emporta.

Après l’hôpital, elle passa le dernier mois de sa vie à la maison. Certaines nuits, j’étais habité par le sentiment qu’elle ne reverrait pas le jour. Et puis un petit matin, j’avais entendu les sanglots de mon père. « Elle est partie rejoindre Pierre… », m’avait-il dit en me serrant…

Je restai avec mon père quelques jours après l’enterrement puis je partis en stage, loin de Paris. J’étais rassuré car Rosa, notre femme de ménage et Radwan passaient le voir tous les jours. En rentrant le week-end, je compris qu’il ne s’alimentait pas quand il était tout seul. Cela se répétait quasi systématiquement. Finalement, on diagnostiqua une dépression…

J’étais désarmé face à cette nouvelle situation. Certains jours, je m’obligeais à rester avec lui. Quand il apprit que je risquais de ne pas pouvoir valider mon année, il accepta de prendre ses médicaments. Déployant un regain d’énergie, il commença à sortir de la maison et à se prendre en charge.

*

Le proviseur vint me chercher dans ma classe au milieu d’un cours. Son air grave m’inquiéta. Dans son bureau, il me dit que mon père s’était effondré au bord de la Seine après avoir sauvé un enfant de la noyade.

Enterrement digne : témoignages, discours officiel et médaille. Retrouvailles avec des membres éloignés de la famille Bihsirloc du côté de ma mère car je n’avais plus personne du côté de mon père… Je voyais tout se mettre en place sans avoir à intervenir…

En descendant le cercueil dans le caveau, je réalisai qu’une immense part de ma vie allait être enterrée avec mon père. Seuls Radwan, Rosa et moi étions à ce moment-là, tous les trois, présents au cimetière… Le maître de cérémonie m’expliqua que le nom de mon père allait être gravé ultérieurement à côté de celui de ma mère et de celui de mon frère sur la pierre tombale.

Sans plus aucune famille, en moins deux ans. Ce fut le constat de ma première nuit, seul chez moi. Cette idée me terrifiait. Pendant des nuits entières, je fus tétanisé en pensant à ces morts successives.

Le destin. C’était ma réponse, avant de pouvoir sortir du choc et de me poser la question du pourquoi. Mais au lieu de me calmer, j’étais habité par des tourbillons de ressentiments.

La colère du désabusé.

La souffrance du déraciné.

La solitude du malade.

Le désarroi de l’orphelin…

*

Dans les jours qui suivirent, j’entrepris des recherches dans les dossiers de mes parents et je trouvai mes papiers d’adoption.

À 18 ans à peine, je fus orphelin deux fois : de mes parents et de mes racines.

J’avais pour moi seul, un héritage lourd que je découvrais. Un héritage de secrets non dévoilés comme l’alcoolisme de ma mère et ses différentes cures et rechutes. Des non-dits sur le lien entre l’alcool et les fausses couches successives confiés aux seuls carnets personnels de mon père... Il racontait son enfance triste de fils unique orphelin, élevé par sa mère, sans cousin ni oncle ; ses brillantes études en finance et son goût de la combativité ; sa rencontre avec ma mère ; sa souffrance face aux maladies familiales dans la lignée de sang ; ses tracas avec l’adopté… Tout était caché sous le toit de cette maison bourgeoise des Destrongville à Neuilly.

Je passais des journées entières à lire les écrits de mon père. Le proviseur fut inquiet de mon absence et sa secrétaire me laissait des messages sur mon portable. J’avais des rendez-vous à honorer avec le banquier et le notaire.

Je n’avais pas à travailler pour assurer mon futur. Je me retrouvai rentier et grand actionnaire, prenant conscience finalement des ressources de mes parents.

Quand le banquier m’eut fait signer les papiers de transfert de tous les comptes et placements de mes parents à mon propre nom, je découvris un monde auquel je ne comprenais rien. Mais le peu que je pus assimiler, me semblait intéressant. J’avais beaucoup d’argent qui tombait régulièrement et je n’avais pas besoin de faire quoi que ce soit pour vivre. Ce flux d’argent intarissable calma, en apparence, mes interrogations.

Dans la foulée, j’appelai le proviseur du lycée pour lui dire que j’arrêtai ma formation d’ascensoriste.

*

Radwan était devenu familier de la maison bourgeoise dont j’avais été désigné subitement propriétaire. Il avait sa chambre : je lui en avais donné une clé le lendemain de l’enterrement de mon père. Sa présence assurait une certaine chaleur, malgré l’ambiguïté qui entourait ses activités et malgré les remarques à demi-voilées de Rosa, notre femme de ménage.

J’étais attaché à lui et je lui donnais de l’argent pour pallier ses dépenses. J’étais aussi comme le père qu’il cherchait et il savait m’entourer de petits gestes.

– Que vas-tu faire de la voiture de tes parents ? me demanda Rosa, un soir en partant.

Une idée me vint subitement.

– Je vais inscrire Radwan dans une auto-école. Il n’avait pas les moyens de passer son permis de conduire et moi, du fait de mon épilepsie, je ne pouvais plus prendre le volant.

Deal réussi. Et permis obtenu du premier coup.

Nos journées se passaient tranquillement. Le matin, on dormait, le soir on tournait en ville avec la Jaguar de mes parents. On découvrait Paris et ses alentours. De temps en temps, il m’encourageait à conduire sur de petits trajets et dans les parkings.

Un numéro de téléphone qui nous avait été remis dans une boîte de nuit, nous conduisit à des call-girls.

L’une d’elles revenait souvent chez moi et me plaisait énormément. Elle se présentait comme étant Victoria, mais son vrai nom était Leila. Le jour où Radwan l’avait découvert en ramassant le sac et les papiers répandus accidentellement à l’entrée de la maison, il avait, d’un seul coup, changé d’attitude avec elle.

Leila avait quelque chose de particulier qui m’attirait. Je l’appelais en cachette, mais cela ne dura pas longtemps. Une arrivée imprévue de Radwan dégénéra en dispute entre nous, et il la mit de force à la porte.

Le départ précipité de Leila engendra un lourd silence qui nous poussa à nous expliquer.

– Ce n’est que du commerce, du sexe. Et elle s’en fout de la religion.

Non, elle n’aurait pas dû faire ça ! Et moi, je n’avais pas le droit de coucher avec une musulmane, même une call-girl.

Une blague pour moi.

Mais c’était sérieux pour lui, et l’objet d’une véritable prise de tête entre nous. Il me menaça de ne plus mettre les pieds à la maison.

Puisque la nuit, tous les chats sont gris, je laissai tomber Victoria pour ne pas perdre Radwan.

*

Je tenais à mon ami et il me tenait par ce sentiment. J’aimais bien l’ambiance chaleureuse de sa famille, les Benwarda. Et sa mère appréciait le confort de vie que prodiguait ma générosité.

Cadeaux pour toute la famille. C’était la routine !

Et ponctuellement, de l’argent pour régler quelques factures et des loyers en retard.

« Tu es une bénédiction pour nous. Allah t’a mis sur notre chemin… », me disait sa mère après avoir reçu un chèque pour le loyer.

Bénédiction. Ce mot me parlait, moi qui avais un sentiment de doute sur le sens de ma vie. Par ailleurs, j’étais heureux d’aider, et cela apaisait mes doutes. De plus, cette famille se contentait de peu de choses et elle n’avait jamais abusé de ma générosité. Je sentais sa reconnaissance.

Jamil, le grand frère de Radwan dénicha un travail à Paris dans la propriété d’un riche saoudien. Il devait travailler deux à trois mois dans l’année comme aide-cuisinier et le reste du temps, assurer le gardiennage et le jardinage.

Une fois casé, Jamil sollicita un travail pour son petit frère, et Radwan fut embauché comme chauffeur de la famille saoudienne. Une fratrie d’une vingtaine d’enfants dont l’écart d’âge était tellement important que certains auraient pu être les parents de leurs frères ou sœurs, voire de la plus jeune épouse de leur père.

La maison grouillait d’enfants durant les deux mois d’été. Le reste du temps, seules quelques chambres et une petite cuisine restaient ouvertes pour ceux qui étaient de passage.

Zeid, de dix ans mon aîné et membre de cette fratrie, séjournait régulièrement à Paris. Un soir d’été 2007, Radwan le ramena chez moi. Il était saoul et ne pouvait pas rentrer chez lui dans cet état.

Le matin au réveil, le saoudien vit la Croix et l’icône de Marie que mes parents avaient mises dans l’entrée. Au petit déjeuner, il me posa des questions.

– Chrétien ?

Je répondis que oui, mais au fond de moi, je ne savais plus. Tout petit, on m’avait baptisé puis j’avais suivi la catéchèse jusqu’à la première communion. Et à vrai dire, ce fut la dernière communion dont je me souvenais bien.

Zeid voulait savoir qui était Jésus pour moi et aurait aimé approfondir la Bible. Je ne pouvais pas répondre car je ne connaissais que quelques passages de la Bible et des Evangiles. Quelques vagues notions de catéchèse subsistaient dans ma mémoire. Le flou dogmatique se justifiait : non seulement je n’avais jamais utilisé ces notions dans un quelconque discours, mais surtout, je ne les avais jamais comprises…

Je répondis machinalement sans savoir qu’en face de moi, j’avais un homme qui, après une formation d’ingénieur, avait fait des études coraniques et religieuses. Au bout de quelques phrases, c’est lui qui m’expliquait certaines notions chrétiennes.

Je découvris avec surprise que mon hôte imprévu ne pouvait pas comprendre l’espace que l’on appelle la laïcité. Pour lui, j’étais occidental et je devais être chrétien ou avoir forcément une religion. Son insistance à ce sujet me gêna d’autant plus qu’elle révélait mon ignorance religieuse.

– Dieu a donné à l’islam de grandes chances comme le pétrole, cet or noir, source de richesses des pays arabes. Mais, moi, je cherchais autre chose…

Ce ton de chercheur en religion ne faisait aucun écho intellectuel en moi. Seulement, il réveilla des sentiments très profonds. Depuis la mort de Pierre, Dieu ne m’intéressait plus. Le monde était injuste, tout était faux. Rien n’était bon, rien n’était beau. Et que faisait Dieu ?

Les religions ne servaient à rien. J’avais accepté l’enterrement religieux de ma mère à cause de mon père et puis, pour la cérémonie de mon père, j’avais laissé faire.

Je détournai la discussion et j’abordai des sujets politiques. Et là aussi, il était à l’aise. Il esquissa un tableau du Moyen-Orient avec un complot israélo-américain contre les Palestiniens et les Arabes en général. J’appris plein de choses auxquelles je n’avais jamais pensé.

Avant son départ, Zeid insista pour que je vienne absolument chez lui. Il avait été reçu. Il devait me recevoir ! Refuser l’invitation, c’était presque l’offenser !

*

Ma première visite me fit entrer dans un monde resplendissant de beauté et de simplicité. Baie vitrée donnant sur la Seine et vue imprenable sur la cathédrale Notre Dame de Paris. Le charme de l’Orient et le génie de l’Occident s’étaient réunis pour décorer harmonieusement les cinq étages de cet hôtel particulier. Aucune représentation humaine, ni animale, mais de simples dessins géométriques accompagnés de belles calligraphies dorées. Le salon était un espace assez vaste pour accueillir beaucoup de monde. Le décor attirait le regard qui, à chaque coup d’œil, découvrait un détail de plus.

– Ce salon m’invite à la réflexion, comme les terrasses de notre villa à Saint-Raphaël. J’ai la chance de pouvoir effectuer mes recherches religieuses dans des endroits magnifiques.

Je le complimentai sur l’appartement. Mais, malgré une certaine fascination, au fond de moi, il n’y avait de place que pour le ressentiment.

Il nous installa dans le grand salon. Et puis un serveur vint appuyer sur le bouton du monte-plats, l’ouvrir pour en sortir des boissons, nous servir et repartir aussitôt.

Je ne sais toujours pas ce qui me prit de considérer les paroles de Zeid comme de l’arrogance. La grande fortune dont j’avais hérité me parut insignifiante à côté du luxe de leur appartement. Soudainement, je me vis comme l’électromécanicien qui devait effectuer l’entretien de leurs ascenseurs et partir quand la tâche serait terminée, et non comme l’invité avec qui on partageait cet espace luxueux le temps d’une rencontre… Je me sentais comme un usurpateur fasciné par un monde qu’il rejette… Le trop de luxe balaya le sentiment de sécurité que j’avais acquis avec mon héritage. Et ce fut de nouveau le réveil de ma vieille révolte, comme un volcan intérieur qui me remuait profondément.

Je ruminais ma colère !

Putain de monde !

Un monde où tant de beautés restaient privées et inaccessibles et dont beaucoup de gens ignoraient même l’existence.

Un monde où l’on pouvait rencontrer des gens qui se posaient des questions de sens, alors que la famille de Radwan n’avait pas le luxe de se les poser face à l’urgence des besoins quotidiens. Dans cette famille, le goût du sens s’était, depuis longtemps volatilisé devant la question de la subsistance.

Un monde qui s’était vite noirci sous mon regard et dont la perception de la beauté avait été rapidement balayée par la perte de mon frère, de mes parents, par mon épilepsie et par un sentiment de rejet profond que je traînais au fond de moi depuis le jour où j’avais eu la certitude de mon adoption.

J’avalai ma salive pour m’empêcher de dire que ni les idées, ni le luxe, ni l’argent…, ne ramèneraient Pierre ou n’avaient pu empêcher sa souffrance !

Sur son bureau, une Bible était ouverte. Zeid la prit et me dit : « Ce livre est une excellente relecture de l’histoire du peuple d’Israël ! Je n’ai jamais vu une aussi profonde autocritique des rois, de la politique, des pratiques sociales et religieuses ! »

Je n’eus pas le réflexe de lui demander comment il en était arrivé à cette conclusion. Mon électroencéphalogramme devait être plat quant à la phase questionnement. C’était tout simplement bien loin de mes préoccupations.

*

Malgré le réveil de ma révolte, j’étais content de cette visite. Zeid maîtrisait bien les discussions et se montrait instruit dans de nombreux domaines. Il sut m’apaiser un moment. Il avait quelque chose qui me rappelait mon père, une encyclopédie vivante. Je pensai un moment qu’ils se seraient bien entendus.

Mon téléphone sonna. J’avais oublié de décommander la call-girl. Elle m’annonçait qu’elle était en chemin vers mon domicile. Cela contrastait avec l’univers de Zeid et ses discussions. Je lui annonçai mon départ. Radwan fut obligé de me reconduire chez moi dans la grosse Cadillac des saoudiens.

J’étais classé AAA parmi les clients. Paiement, pourboire et disposition de confort pour se doucher et se maquiller avant le départ des call-girls de chez moi. Les filles passaient. J’avais énormément de temps pour moi depuis que Radwan avait commencé son nouveau boulot de chauffeur. Rosa fermait les yeux et restait discrète. Elle passait faire les lits tous les jours. Elle avait des heures de travail en plus, et elle était contente de l’augmentation de son salaire. Cependant, je ne savais pas qu’elle avait un odorat très développé et pouvait reconnaître une fille d’après son parfum.

Zeid qui avait compris que c’était une femme qui était venue me voir, m’interpela le lendemain à son sujet en passant à l’improviste chez moi. Il voulait en savoir un peu plus sur mon environnement féminin tandis que Radwan était parti chercher des affaires au pressing et faire quelques courses.

– Ce n’était ni ma sœur, ni ma cousine, ni ma fiancée. C’était une call-girl !

Je finis par le lui avouer, gêné par cette situation. Je ne savais pas si Radwan le lui avait dit après m’avoir déposé. Ainsi, mentir pour cacher mon intimité me semblait pire encore. Je ne savais pas comment il allait me regarder.

Mais mon ami saoudien me dit qu’il désirait rencontrer une call-girl, or sa maison était presque sous surveillance. Il profita de la discussion pour ajouter que l’on en commanderait ensemble à la prochaine occasion.

Quel soulagement ! Je me sentais normal et proche de lui. Quelqu’un comme Zeid, riche, intelligent, facile d’approche, pouvait éprouver les mêmes besoins que moi. Je voyais déjà là notre premier point commun : le sexe.

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Radwan était de plus en plus occupé par son travail et déposait Zeid chez moi pour la journée ou pour la nuit, en fonction de nos sorties ou de nos commandes de call-girls. Il était de plus en plus distant, absorbé par son travail, et en même temps, il commençait à sentir que la proximité qu’il avait avec nous était de courte durée. Trop de choses le séparaient de Zeid et de moi, principalement l’argent.

– Deux filles, pour ce soir ? Je pourrais en avoir deux si vous acceptez Victoria. Je ne vous l’ai plus proposée car elle m’a dit que son dernier passage chez vous ne s’était pas bien passé.

Je compris de cette communication avec le centre de call-girls que c’est Leila qui allait venir. Quand je raccrochai et posai mon téléphone sur la table basse du séjour, j’avais le sourire ! Malgré la pluie, le ciel me parut soudainement lumineux au travers de la baie vitrée de ma terrasse.

Le soir venu, elle était là ! J’étais content de la voir. Et ce fut une nuit de passion comme celle d’un couple d’amants. Tout passait par un regard intense que je ne comprenais pas mais qui me portait loin, comme si en chacun de nous une longue attente prenait fin. Un profond désir refit subitement surface.

Zeid changeait de fille à chaque fois tandis que je ne commandais que Leila. Une alchimie opérait entre nous deux et je n’avais jamais connu pareille manière de faire l’amour.

*

Après sa période d’essai, Radwan, signa un contrat de travail comprenant un logement de service. Je voulais qu’il garde sa chambre chez moi mais, au final, il vint récupérer toutes ses affaires au bout de quelques mois. Il s’installa définitivement dans ledit hôtel particulier.

Le départ de Radwan me fit ressentir le vide. Ce soir-là, ce fut la fin des services qu’il me rendait. Je me raisonnais en me disant qu’il devait voler de ses propres ailes, sans compter sur moi. Mais je regardais aussi les limites imposées par mon épilepsie. Je me trouvais comme un impotent à qui l’on aurait subitement enlevé ses béquilles et que l’on aurait laissé au milieu d’un chemin désert.

La maison vide m’encourageait à commander Leila plusieurs fois par semaine. Certains moments, ce n’était que pour la voir, profiter de sa présence et sortir dîner avec elle.

Un soir, je fis une crise d’épilepsie dans un restaurant et je perdis connaissance. Elle me retint et m’allongea par terre. Cela paniqua le service. Un médecin était présent. Voyant qu’elle m’accompagnait, il la félicita pour sa réaction et son calme et lui expliqua les gestes à réaliser. Une crise d’épilepsie de courte durée avec un relâchement musculaire n’est dangereuse que par les conséquences qu’elle peut entraîner : perte de conscience et possible chute.

Quand j’eus repris mes esprits, elle me conduisit chez moi. Sirotant un café, elle me raconta l’intervention du médecin. Puis elle décida de rester pour la nuit. J’étais très heureux de son initiative. Je me levai de mon fauteuil et la pris dans mes bras. Le matin, elle me prépara un petit déjeuner avant de partir. Dans la journée, elle appela plusieurs fois avec un numéro masqué, pour prendre de mes nouvelles.

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– C’est bien, monsieur Cédric. C’est la même fille qui vient chez vous depuis un certain temps. Comme ça, vous aurez le temps de la connaître. Mais changer de fille comme on change de chemise ou de draps, ne vous aidera pas à approfondir une relation, à vous connaître mutuellement.

Tenant la porte d’entrée entrebâillée, je n’osai pas dire à ma femme de ménage qui s’apprêtait à partir, que c’était une call-girl.

Une discussion s’engagea entre nous, nous tenant debout pendant plus d’une demi-heure. Rosa m’avoua sa capacité à mémoriser et distinguer les parfums et les arômes. Et d’ailleurs, elle avait senti des odeurs bizarres dans la chambre de Radwan. Elle soupçonnait le petit de s’être adonné à un trafic quelconque… Ainsi, elle réveilla mes doutes. Je pensai que de temps en temps, il cachait de la drogue chez moi et profitait de la voiture de mes parents pour recevoir et livrer de la marchandise. Mais j’enfouis volontairement très vite une telle idée…

Zeid voyageait souvent. A chacun de ses passages à Paris, on faisait venir ensemble des call-girls. Nous donnions un code à ces rencontres : « Un avant-goût du paradis ». C’était le signal entre nous pour commander Victoria et une autre call-girl.

En novembre 2007, Radwan fut emprisonné suite à une saisie de drogue par la police dans les logements des employés de l’hôtel particulier. Zeid vint me le raconter. Ce fut le choc pour nous deux et je pris conscience de l’absurdité de mon refus de croire ce que Rosa m’avait raconté. Sa famille voulut mettre aussi Jamil, le frère de Radwan à la porte. Mais Zeid s’y opposa farouchement. La responsabilité est toujours personnelle. Et il était convaincu que Radwan était plutôt victime d’un gang et qu’il n’avait pas eu le choix de faire autrement…

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