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Les biographies des fils des trois derniers principaux souverains français sous l'angle du rapport au père. Chacun d'eux a été très attendu et destiné à régner à la suite de son géniteur, à l'ombre duquel il a dû se construire et exister, comparé en permanence à cet exemple grandiose. Mais aucun n'a pu être un prince à part entière ni n'a pu démontrer son savoir-faire.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Après des études d'ingénieur,
Éric Maucort a mené une carrière professionnelle au sein d'EDF dans la production d'électricité. Il a été Directeur du site nucléaire de Production de Chinon puis Directeur adjoint du cabinet du PDG d'EDF. Impliqué dans les questions de Développement Durable, membre de plusieurs associations professionnelles françaises et internationales, il est aujourd'hui Président du collectif Sauvons le Climat. Depuis toujours passionné d'histoire de France, À l'ombre d'un chêne est son premier essai historique.
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Seitenzahl: 528
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Hommage
Citation
À l'ombre d'un chêne
LE GRAND DAUPHIN fils de Louis XIV
Chapitre I. « Le ciel ne vous destinait pas à abaisser votre patrie »
Chapitre II. Il ne veut pas toujours et c’est ce qui nous afflige
Chapitre III. Il prenait femme comme on prenait la leçon
Chapitre IV. Un fils formé sur son exemple
Chapitre V. Cette volonté d’acquérir un surcroît d’autorité et de gloire
Chapitre VI. Accoutumé à dominer dans sa famille, il la voulait toujours rassemblée sous ses yeux
Chapitre VII. « Le Roi mon père et le Roi mon fils »
Chapitre VIII. La grandeur de la France au nom de la dynastie
Chapitre IX. Un style renouvelé qui pourrait être celui du futur règne
Chapitre X. Cette belle dynastie n’était qu’apparente
Chapitre XI. Jamais fils n’a été si constamment fils
Chapitre XII. Vivre ses plaisirs et ses goûts
LE DAUPHIN fils de Louis XV
Chapitre I. Tout ce que la fortune peut offrir s’était réuni sur ce fils de Roi
Chapitre II. Il n’aime effectivement pas trop à s’appliquer
Chapitre III. Comme un gentilhomme gascon venu dans son village pour y enterrer son père
Chapitre IV. Quand il serait débourré et dégourdi
Chapitre V. Ceux qui étaient sourdement hostiles à la politique du Roi
Chapitre VI. Être initié, sans pouvoir les prévenir, des fautes qu’allait commettre le gouvernement
Chapitre VII. « Vous ne savez pas, Monsieur le Dauphin, ce que c’est que d’être le Roi »
Chapitre VIII. Ses enfants pour restaurer la grandeur de la France
Chapitre IX. Un prince qui d’abord montera aux nues et bientôt retombera dans la poussière
Chapitre X. « Je n’ai jamais été ébloui de l’éclat du trône auquel j’étais appelé »
Chapitre XI. Connu par ses vertus plus que par ses travaux
Chapitre XII. Dieu lui a épargné la tâche de succéder à son père
LE ROI DE ROME fils de Napoléon
Chapitre I. « Pour saisir le monde, il n’aura qu’à tendre les bras »
Chapitre II. Mêlés le sang des Bonaparte, celui des Habsbourg et celui des Bourbons
Chapitre III. Ce jardin paisible dans lequel il avancera sous les vivats
Chapitre IV. Pour que la dynastie prenne enfin racine
Chapitre V. Héritier de l’ancien département du Taro
Chapitre VI. « Je le connais, mais je ne le reconnais pas »
Chapitre VII. « Il ne portera jamais un plus beau nom que celui de son père »
Chapitre VIII. « Que mon fils fasse éclore tout ce que j’ai semé »
Chapitre IX. « Il est heureux mais sans ambition »
Chapitre X. Comme si le génie de l’Empereur essayait de se frayer un chemin
Chapitre XI. Défriper ses ailes molles et interroger l’horizon où elles devront le porter
Chapitre XII. Un fantôme en réserve qui pourra être remué à l’occasion
Chapitre XIII. Une valse triste, composée par lui-même
Chapitre XIV. Ce pâle et dernier rayon d’une gloire immense
Trois vies en marge de l’histoire
Bibliographie
en hommage affectueux et respectueuxà Gaston Maucort.
à Gisèle
à Marylène, Sophie, Mathieu et Clémentine.
« J'espère, j’imagine, il me semble enfin que, fils d'un père auquel le firmament a passé par les mains, je dois malgré tant d'ombres et tant de lendemains, avoir au bout des doigts un peu d'étoile encore ».
Edmond Rostand, L'Aiglon, Acte II, scène IX
À l'ombre d'un chêne
Dans l’histoire de France, les héritiers premiers de la couronne, c’est-à-dire les princes nés pour succéder à leur père, ont eu des destins très différents les uns des autres.
Seuls, dans les lignées des Valois et des Bourbons, Charles VI, Louis XI, Charles VIII, Louis XIII et Louis XIV ont accompli leur destin en régnant à la suite de leur père. Beaucoup sont morts très jeunes, laissant la place aux suivants dans la liste de succession. Certains de ces aspirants tardifs ont eux-mêmes été emportés avant de pouvoir accéder au trône.
Des princes très éloignés de la perspective de la couronne à leur naissance sont ainsi devenus Roi de France, à commencer bien sûr par les fondateurs des deux dynasties Valois et Bourbons. Philippe VI était devancé dans la table de succession par les trois fils de Philippe le Bel et par leurs potentiels fils à naître. Henri IV a accédé à la couronne après la mort successive des trois fils d’Henri II, tous sans enfant. Louis XII, François 1er, Henri II n’étaient pas nés pour gouverner la France. Louis XV lui-même était, à sa naissance, un successeur plus qu’improbable du Roi soleil, devancé dans la liste par son grand-père, son père et son frère aîné qui ont tous disparu en moins d’une année. La belle lignée de Louis XIV a ainsi été presque totalement décimée, se réduisant à un très jeune prince très peu préparé à prendre sa succession.
Les fils de Louis XIV et de Louis XV ont longuement attendu dans l’antichambre de la salle du trône de leur père: le premier pendant 50 ans, le second pendant 36 ans. Chacun a été éduqué dans le but de disposer des connaissances requises à l’exercice de la royauté. À l’âge adulte, chacun a dû, comme tous les Dauphins avant eux, chercher sa place dans une cour qui ne prévoyait aucun rôle particulier pour l’héritier de la couronne. Chacun d’eux a dû composer avec un Roi absolu, omnipotent, impressionnant et dont le règne s’éternisait. Ils ont subi en tant qu’enfant, jeune homme, adulte et père de famille, l’ombre permanente et pesante de leur père.
Le fils de Napoléon a, pour sa part, vécu loin de son père et loin de son héritage impérial. Mais l’aura, l’image, la puissance de l’Empereur étaient telles que même en son absence, l’ombre portée sur son fils ne pouvait qu’écraser l’adolescent puis le jeune homme.
Chacun de ces trois princes a dû vivre un présent sur lequel pesait en permanence le plus grand, le plus puissant souverain d’Europe.
Chacun d’entre eux a dû se construire et exister à l’ombre d’un géniteur omniprésent auquel il ne pouvait qu’être comparé en permanence.
Chacun a dû s’adapter à cette ombre, fatalement trop grande pour lui.
Chacun a vu grandir, au fur et à mesure qu’il a atteint l’âge adulte, l’immense défi qui se présentait à lui.
Chacun s’est senti écrasé sous le poids de cette responsabilité historique.
Chacun a senti sa destinée s’éloigner peu à peu et inexorablement de la trajectoire prévue.
Aucun d’entre eux ne sera finalement en mesure de démontrer son savoir-faire, de mettre en œuvre autrement qu’en pure théorie les enseignements de ses maîtres.
Aucun ne reprendra le glorieux flambeau dont il devait entretenir l’éclat.
Aucun ne sera jamais en situation de marquer son temps.
Comment exister à l’ombre d’un chêne de l’histoire?
LE GRAND DAUPHIN
fils de Louis XIV
Chapitre I
« Le ciel ne vous destinait pas à abaisser votre patrie»
Le symbole de la paix retrouvée; Un aboutissement et un événement inaugural; Une sorte de nouvelle onction divine; Jamais Dauphin n’avait été appelé Monseigneur
Le symbole de la paix retrouvée
« La Reine accoucha avec tout le bonheur souhaité, sur le midi moins sept minutes, et nous donna un Dauphin si accompli qu’il ravit en admiration toute la cour, laquelle crut voir, dans sa merveilleuse beauté, la vivante image de cette charmante princesse qui l’avait produit, et dans sa grandeur et vigueur extraordinaire qu’accompagnait déjà un brillant caractère de majesté, celle de l’incomparable monarque qui a joint ce miracle d’amour à ceux de sa fameuse valeurI». La gazette de France de Théophraste Renaudot, journal sur « le bruit qui court sur les choses advenues » s’inscrivait dans le style du temps pour annoncer que, ce premier novembre 1661, à onze heures cinquante-trois du matin, « alors que le soleil était à son zénith », la Reine Marie Thérèse avait, au château de Fontainebleau, donné naissance au premier fils de Louis XIV.
Cette naissance crée une situation nouvelle pour la dynastie des Bourbons. En effet, à la naissance de son fils, futur Louis XIII, Henri IV était âgé de quarante-huit ans et Louis XIII avait lui même plus de trente-sept ans au moment de la naissance de l’enfant du miracle, Louis Dieudonné devenu le Roi Louis XIV. À vingt-trois ans, le jeune Roi voyait, par la présence de cet héritier direct au trône, se limiter le péril des manœuvres liées au risque de changement de dynastie ou de branche. Dans toutes les monarchies héréditaires, le monarque se doit d’assurer sa descendance au plus vite pour afficher aux yeux de tous la pérennité de sa dynastie au pouvoir. C’était désormais chose faite.
Cette naissance est aussi le symbole de la paix retrouvée entre la France et l’Espagne. C’est en effet au moment de la paix signée entre les deux pays que le mariage de Louis XIV et de l’infante Marie Thérèse d’Espagne avait été conclu et célébré le 9 juin 1660 à Saint-Jean-de-Luz.
Quand le moment était venu de marier Louis XIV, plusieurs « candidatures » avaient été examinées: la fille du Roi du Portugal, la fille de la Duchesse régnante de Savoie (sœur de Louis XIII), Henriette d’Angleterre (veuve du Roi Charles 1er et fille d’une autre sœur de Louis XIII) et Marie Thérèse, fille du Roi d’Espagne et également d’une sœur de Louis XIII. On comptait donc trois cousines germaines de Louis parmi les prétendantes.
Anne d’Autriche, mère de Louis et sœur du Roi d’Espagne préfère, bien sûr, l’union espagnole qui pourra mettre fin à la guerre qui dure depuis plus de quarante ans entre les deux pays. C’est aussi la position de Mazarin.
Le traité des Pyrénées, qui accompagne le mariage, crée une situation de stabilité toute nouvelle entre les deux pays en leur donnant des frontières plus déterminées. La France y récupère le Roussillon, la Cerdagne, la totalité de l’Artois et diverses places fortes au Nord, augmentant ainsi ses marges de manœuvre tactiques et ses moyens stratégiques. En épousant Louis XIV, Marie Thérèse renonce à toutes les parties de la succession de son père, et en particulier aux Pays Bas espagnols. Le Roi d’Espagne doit, pour sa part, verser une dot extravagante de cinq cent mille écus d’or: si cette somme n’est pas payée, la renonciation deviendra caduque. Or, Mazarin savait que le paiement n’interviendrait jamais et que Marie Thérèse et donc désormais Louis XIV conserveraient la totalité de leurs droits sur la succession espagnole. Ce traité qui complète le territoire national et qui ménage totalement l’avenir était donc très avantageux pour la France.
Mais, pour finaliser ce mariage qui devait garantir une paix durable, Mazarin et Anne d’Autriche avaient eu toutes les difficultés à forcer Louis XIV à renoncer à Marie Mancini, la nièce de Mazarin pour laquelle Louis s’était pris d’une vraie passion. Le cardinal lui-même a dû préférer une alliance beaucoup plus politique dans l’intérêt du pays et donc de son propre ministère à cette alliance familiale inespérée. Anne d’Autriche a fini par convaincre son fils. Marie a quitté la cour et Louis a pris le chemin de Saint-Jean-de-Luz pour le mariage.
Un aboutissement et un événement inaugural
L’infante d’Espagne se révèle finalement au goût de Louis et l’annonce de la future naissance d’un premier enfant ne s’est pas fait attendre1.
Le Roi voyait une belle synchronisation entre cette naissance d’un Dauphin et la conjoncture politique de cette année 1661 qui avait vu le décès de Mazarin en mars et l’arrestation du surintendant Fouquet en octobre. Louis XIV allait pouvoir passer à la phase de son règne personnel.
Cette naissance est donc à la fois un aboutissement et un événement inaugural, ce qu’il ne manqua pas de noter par la suite: « Vous naquîtes, mon fils, le premier du mois de novembre. Comme tant de choses glorieuses à mon état et à ma propre personne venaient d’être faites ou paraissaient fort avancées, j’en tirai un secret augure que le Ciel ne vous destinait pas à abaisser votre patrie. La joie de mes sujets, qui fut très grande pour votre naissance, me fit voir d’un côté combien ils sont naturellement affectionnés à leurs princes, et, de l’autre, tout ce qu’ils se promettaient un jour de vous, et dont ils vous feraient, mon fils, un reproche éternel si vous ne remplissiez pas leur attenteII ».
Louis XIV s’était éloigné de Vincennes, rendu insalubre par la présence depuis plusieurs mois dans la chapelle de la dépouille de Mazarin. Les Tuileries étaient en travaux et le Louvre avait été partiellement incendié en février. C’est donc à Fontainebleau que la Reine avait mené sa grossesse. Marie Thérèse avait mobilisé toutes les saintes reliques de la monarchie pour favoriser la venue d’un garçon. Louis XIV s’est tenu près de la Reine dès le début du travail avant d’aller se confesser et communier pour demander à Dieu la venue d’un Dauphin, mais aussi la préservation de la santé de la Reine.
L’accouchement se déroula, selon la tradition, en public, pour s’assurer qu’il n’y aurait pas substitution d’enfant. L’enfant fut très vite ondoyé, comme c’était l’usage, afin que, s’il devait mourir avant son baptême, son âme ne soit pas condamnée à l’errance éternelle. Le baptême était en effet prévu beaucoup plus tard: c’est d’ailleurs seulement à ce moment que l’enfant recevrait ses prénoms. Pour l’heure, il est « NN », c’est-à-dire non nommé.
Les canons du royaume tirèrent, comme c’est la tradition, cent un coups de canon pour annoncer la naissance. Des lettres furent envoyées aux treize départements et aux villes du royaume pour organiser les réjouissances publiques selon des modalités qui n’avaient rien de spontanées mais qui étaient, au contraire, soigneusement encadrées. On chantait des Te Deum, on organisait des processions, on offrait des banquets au peuple, comme pour signifier l’abondance procurée par la naissance du Dauphin. Il s’agissait de se faire l’écho auprès du peuple, au travers des cérémonies organisées, de la dimension politique de cette naissance: la naissance d’un héritier mâle procurait à la monarchie de Louis XIV un caractère fatidique. Cette naissance, fruit de la paix des Pyrénées, devait apparaître comme la ratification d’une politique qui avait permis la suprématie de la France en Europe. On croyait au destin providentiel d’une France capable de refonder l’empire de Charlemagne et d’instaurer une paix européenne. Par ailleurs, la venue rapide d’un garçon prémunissait bien la France des troubles politiques liés aux hypothèques sur la succession du Roi.
Les lettres adressées aux souverains étrangers pour leur annoncer la naissance du Dauphin ont été rédigées pour participer au jeu diplomatique de la France en fonction des rapports de force du moment sur le continent. C’est Louis XIV lui-même qui annonça la nouvelle par des faire-part manuscrits de sa propre main aux principales cours d’Europe, qu’elles soient destinées à devenir ses amies ou ses ennemies.
La lettre adressée au Roi d’Angleterre est très chaleureuse. Celles qui sont envoyées vers le Saint Empire romain germanique sont marquées par la volonté de Louis XIV d’attirer certains princes au sein de l’alliance du Rhin qu’il a créée pour diminuer l’influence de l’Empereur. Aucune lettre n’est adressée au Roi d’Espagne, père de Marie Thérèse: les deux pays sont à nouveau en froid après une querelle de préséance entre les ambassadeurs à Londres en octobre. Il faudra attendre cinq mois pour que Louis XIV notifie la naissance de son fils à son beau-père.
Au pape, il fait partager l’importance de l’événement2, mais la naissance de l’héritier était surtout l’occasion de sonder les dispositions du souverain pontife avec lequel Mazarin avait entretenu de très mauvaises relations.
Cinq jours après la naissance du Dauphin, un nouvel infant était né en Espagne, continuant ainsi la conjoncture des naissances en France et en Espagne qui avait vu Louis XIII et Anne d’Autriche naître à cinq jours d’intervalle et Louis XIV lui-même et Marie Thérèse à quinze jours. Ce double événement a créé l’occasion d’une manifestation de la lutte d’influence des Bourbons et des Habsbourg d’Espagne à Rome. Chacun a remarqué que si l’ambassadeur d’Espagne à Rome venu annoncer la naissance de l’infant fut reçu très rapidement, l’ambassadeur français dut attendre plus de huit jours.
Une sorte de nouvelle onction divine
Finalement, en cette fin 1661, Louis XIV disposait de toutes les cartes pour affermir son autorité. Le royaume était en paix et la naissance si rapide de son fils après son mariage lui donnait une sorte de nouvelle onction divine qui, pour beaucoup, avalisait sa politique et confortait son autorité. Si le Roi n’a participé à aucune des réjouissances organisées à la suite de la naissance, c’est qu’il a préféré multiplier, dans le royaume, des fêtes qui, au-delà de l’affichage de l’unité du pays, avaient pour objectif de proclamer la puissance et l’autorité de la monarchie. Il avait fait de cette naissance un moment d’euphorie et d’espoir qui avait sentimentalisé son lien de souverainetéIII.
Cette naissance était aussi un joli « coup » politique qui permettait d’atténuer les éventuels effets de l’arrestation de Fouquet et qui confortait Colbert, l’homme de Louis XIV et de MazarinIV. Le Roi de France avait confirmé les promesses de son sacre: le Dauphin était le symbole de la prospérité du royaume, installant le royaume dans une ère de bonheur, mais surtout d’ordre et d’autorité3.
Et c’est à l’occasion d’un grand Carrousel donné aux Tuileries en juin 1662 en l’honneur de la naissance du Dauphin que se finalise le concept de « Roi soleil ». Il s’agissait pour Louis XIV, non seulement de s’affirmer physiquement face à la haute noblesse, de défiler à leur tête comme un Roi-chevalier, mais aussi d’intégrer ce groupe à la recherche d’une identité collective dans un nouveau pacte national, de construire un système où les grands seraient ses clients directsV.
Louis qui cherchait une devise qui représente les devoirs d’un prince, s’est orienté vers le soleil qui, « par la qualité d’unique, par l’éclat qui l’environne, par la lumière qu’il communique aux autres astres qui lui composent comme une espèce de cour, par le partage égal et juste qu’il fait de cette même lumière à tous les divers climats du monde, par le bien qu’il fait en tous lieux, produisant sans cesse de tous côtés la vie, la joie et l’action, par son mouvement sans relâche, où il paraît néanmoins toujours tranquille, par cette course constante et invariable dont il ne s’écarte et ne se détourne jamais, est assurément la plus vive et la plus belle image d’un grand monarqueVI ». La devise qu’il se choisit à ce moment est « Nec pluribus impar » (À nul autre pareil), flattant ainsi son ambition puisque « suffisant seul à tant de choses, il suffirait sans doute encore à gouverner d’autres empires, comme le soleil à éclairer d’autres mondes, s’ils étaient également exposés à ses rayons ». Cette devise était en fait très proche de celle de Philippe IV, Roi d’Espagne qui était à la tête d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais. Ce n’était pas le cas de Louis XIV et, dans sa version française, la devise et le symbole furent détournés vers la personnalité du Roi et non sur les caractéristiques de son territoire.
Jamais Dauphin n’avait été appelé Monseigneur
Le Dauphin, qui, selon la tradition, allait passer les premières années de sa vie auprès des femmes, fut confié à Madame de Montausier, âgée de cinquante-quatre ans. Il ne s’agissait pas, à cet âge de l’enfant, d’une fonction d’éducation ou de protection mais plutôt d’une fonction de représentation: elle devait parler à la place du Dauphin, répondre aux discours des ministres, des grands et des ambassadeurs qui venaient le saluer. Elle s’acquitta de cette mission pendant trois ans et céda sa place à Madame de la Mothe Houdancourt « honnête femme et de bonne maison4 ».
Le baptême de l’héritier avait un sens très fort pour les souverains français puisqu’il réactivait dans la mémoire collective le baptême de Clovis et constituait, pour les héritiers de la couronne, une sorte de sacre avant l’heure. En fait, les princes étaient ondoyés dès leur naissance et il ne s’agissait donc pas de baptême au sens strict, mais d’un complément à cette cérémonie initiale. C’était l’occasion de recevoir une identité nominale qui confirmait leur capacité à succéder à leur père. Et Monseigneur le Dauphin fut nommé Louis, ce qui l’inscrivait pleinement dans sa fonction d’héritier du trône tout en le rattachant plus que symboliquement à Saint Louis dont le culte connaissait une forte recrudescence à cette époque.
Le titre de Monseigneur est définitivement adopté pour désigner le Dauphin. C’est Louis XIV qui lui avait attribué ce titre inédit dès sa naissance: « jamais Dauphin, jusqu’au fils de Louis XIV n’avait été appelé Monseigneur en parlant de luiVII». L’usage voulait que les Dauphins soient appelés Monseigneur le Dauphin lorsqu’on leur écrivait et Monsieur le Dauphin lorsqu’on leur parlait. Louis XIV imposa cette nouvelle appellation pour son premier fils, précisant que ses autres fils seraient appelés Monsieur. En choisissant cette appellation qui faisait de son fils une sorte de compagnon en sa majesté royale, il réaffirmait son rang.
Si l’appellation de Monseigneur symbolisait son statut affirmé, le Dauphin avait par ailleurs été doté de sa propre devise, proposée par Charles Perrault: « Et ipso terret in ortu » (Dès l’origine, il terrifie par lui-même). De plus, au moment de la mort de l’archiduc Frédéric, fils de l’Empereur Léopold 1er et premier petit-fils du Roi Philippe IV d’Espagne, le Dauphin de France devenait le plus proche héritier mâle au trône espagnol, quoi qu’ait précisé le contrat de mariage de Louis XIV et de Marie Thérèse.
L’importance du Dauphin dans le système dynastique européen fit, bien sûr, de la cérémonie du baptême un événement de politique internationale. C’est Louis XIV lui-même qui avait choisi la date du 24 mars 1668, très tardive puisque l’enfant avait atteint l’âge de six ans, cinq mois et huit jours. Mais le Roi avait attendu la fin de l’invasion de la Franche Comté et l’affirmation de son absolue puissance en Europe. Si les cérémonies furent somptueuses avec une débauche de luxe, en présence de tous ceux qui comptaient en France, elles furent aussi l’occasion, comme souvent, de querelles de préséance.
Le pape Clément IX avait été choisi comme parrain du Dauphin. Il était représenté par son légat à qui Louis XIV accorda l’honneur d’être celui qui annoncerait publiquement le nom du Dauphin, au grand scandale de la Reine d’Angleterre, marraine du prince. Louis avait fait ce choix pour montrer sa joie de la bonne entente retrouvée avec le Saint-Siège, mais aussi pour marquer à la fois l’absence de poids politique de cette Reine et le revirement d’alliance de l’Angleterre qui venait de signer une triple alliance avec l’Espagne et la Suède. La Reine d’Angleterre, pourtant présente à Paris, refusa d’assister à la cérémonie et se fit représenter. Pour son baptême, Monseigneur était donc entouré du représentant du pape, Louis de Bourbon-Vendôme, qui avait épousé, avant de devenir ecclésiastique, Laure Mancini, nièce de Mazarin et de la représentante de la Reine d’Angleterre, la Princesse de Conti, autre nièce de Mazarin. Avec ces deux représentants issus ou liés à sa famille, le souvenir du cardinal flottait ainsi sur le baptême du fils du Roi Soleil.
Mais le temps des ministres omnipotents était bien révolu. À ce moment, en effet, Louis XIV avait imposé son exercice personnel du pouvoir, en s’appuyant à la fois sur le clan Colbert, contrôleur des finances dont les proches dirigent la politique étrangère, la marine et la culture et sur le clan rival des Le Tellier-Louvois qui maîtrisent la défense.
ILa Gazette de France, 3 novembre 1661
IIMémoires de Louis XIV
IIIMatthieu Lahaye Le fils Louis XIV Monseigneur le Grand Dauphin
IVMatthieu Lahaye Le fils Louis XIV Monseigneur le Grand Dauphin
VJean Christian Petifils Louis XIV
VIMémoires de Louis XIV
VIIMémoires complets et authentiques du duc de Saint Simon sur le siècle de Louis XIV et la régence
1 La Fontaine résuma le sentiment des Français dans une épître en vers:
Quant à moi, sans être devin,J’ose gager que d’un DauphinNous verrons dans peu la naissance (…)Nous avons un Roi trop habilePour ne pas réussir en tout ses coups d’essai (…)Il aura les dieux pour amisIl aura son père pour maître
La Fontaine: Œuvres diverses
2 « Très Saint Père, après avoir élevé mon cœur à Dieu, pour lui rendre grâce de la naissance d’un Dauphin qu’il vient d’accorder à mes vœux et à ceux de toute la France, je n’ai pas voulu différer un moment à faire savoir cette heureuse nouvelle à votre Sainteté, et ne doutant point de la joie qu’elle aura de voir sous son pontificat naître un rejeton de tant de Rois qui n’ont jamais épargné, ni leur couronne, ni leur vie pour la défense du Saint-Siège, je supplie votre Sainteté de lui vouloir départir sa bénédiction apostolique, afin que faisant prospérer son éducation, j’aie en lui non seulement un fils, mais aussi un successeur à l’émulation que me donne le zèle de mes ancêtres pour l’avancement de la religion et pour la gloire du saint nom de Dieu. J’espère de la bonté paternelle de votre Sainteté, qu’elle voudra bien étendre cette grâce sur moi aussi, qui la lui demande avec tout le respect filial que doit, très Saint Père, votre très dévot fils aîné »
Lettre XXXII de Fontainebleau le 1er novembre 1661s
3 « Mais l’honneur du diadèmeVeut qu’au-delà de nos temps,Un fils, un autre lui-même,Rende ses bienfaits constants.Sa vertu, que rien n’effaceN’est pas un torrent qui passeEt laisse tarir son cours,C’est un grand et large fleuveDont il faut que l’onde abreuveLes peuples des derniers jours »
Jean Doujat Ode sur la naissance de Monseigneur le Dauphins
4 « Ce ne fût nullement par ses qualités éminentes qu’elle fut nommée, car à vrai dire elles étaient médiocres en toutes choses. Mais elle était la petite fille de Madame de Lansac qui avait été gouvernante du Roi »
Mémoires de Madame de Motteville
Chapitre II
Il ne veut pas toujours et c’est ce qui nous afflige
Faire du prince un parfait gentilhomme; S’élever par ses vertus au-dessus de tous les princes de la chrétienté; La descendance directe de Louis XIV se limitera finalement à Monseigneur; L’instruire des arcanes du pouvoir, secrets qui se transmettent entre puissants; Replié sur lui-même, se réfugiant dans une passivité méfiante; Il a vécu toutes ses jeunes années comme une contrainte continuelle
Faire du prince un parfait gentilhomme
Traditionnellement, à la cour de France, comme dans la plupart des cours d’Europe, les garçons attendaient jusqu’à l’âge de sept ans pour « passer aux hommes » sous la direction d’un gouverneur, « un modèle lui donnant si fortes impressions de la vertu qu’elles en puissent s’effacer de son âme et prendre soigneusement garde que son esprit soit exempt de toutes sortes de corruptionsI ». Il s’agissait donc de confier cette charge à une personne dont les qualités attendues, d’après la Gazette de France, étaient « la capacité à incarner un modèle de gentilhomme », et surtout « une fidélité inviolable à l’égard du Roi dont il était le représentant auprès de son fils de la même manière que les gouverneurs représentaient le Roi dans les provinces ». Le gouverneur, chargé donc de faire du prince un parfait gentilhomme, participait étroitement à son éducation.
Cette éducation avait en fait débuté dès 1665, le Dauphin étant alors âgé de quatre ans. Octave de Périgny avait été désigné par Louis XIV pour ces premiers apprentissages. Cet ancien proche de Fouquet s'était opportunément rapproché de Colbert, ce qui lui permit d'être nommé lecteur de la chambre du Roi. Périgny fut nommé officiellement précepteur du Dauphin le 9 septembre 1666. C'est lui qui apprit à lire au Dauphin, Charles Gilbert, maître à écrire du prince, étant chargé de lui apprendre à calligraphier les lettres. Ce perfectionnement des arts de la plume, auquel Louis XIV accordait une très grande importance, se devait de répondre aux impératifs concrets de la fonction royale qui exigeait de son titulaire signatures et annotations de documents officiels ainsi que des correspondances avec la société des princes européensII.
Louis XIV prit beaucoup de soin à choisir le gouverneur qu'il allait nommer, se plaignant pour lui-même que « la faiblesse de son éducation l'ait frustré du plaisir de l'esprit » et insistant pour que son fils soit « mieux armé grâce à une éducation savante (…) éclairée par la religionIII ». À la Cour, même si on savait que le rôle du gouverneur ne consistait pas à instruire lui-même le Dauphin, mais à en surveiller les études laissées à la charge du précepteur, l’importance du choix de celui qui serait chargé de superviser la formation du futur Roi de France n’échappait à personne. Si la Reine Mère, Anne d’Autriche, décédée en 1666, avait pesé dans la nomination des premières gouvernantes du Grand Dauphin, la Reine Marie Thérèse va compter très peu pour les nominations qui ont suivi: arrivée trop récemment, elle ne maîtrise pas suffisamment les réseaux de la Cour encore dominés par les fidèles de la Reine Mère.
S’élever par ses vertus au-dessus de tous les princes de la chrétienté
Le Roi ne voulait pas, contrairement aux règnes précédents, nommer un brillant militaire ou un homme de cour et il choisit, parmi ses fidèles, le Duc de Montausier qu’il avait repéré au cours des pourparlers de paix avec l’Espagne. Montausier appartenait au nouveau personnel mis en place au début du règne personnel. Né dans une famille protestante, il s’est converti en 1645, devenant ensuite un modèle de ces nouveaux transfuges de la moyenne noblesse protestante. Grâce à Montausier, le Roi assure un équilibre entre plusieurs groupes qui lui sont également nécessaires pour assurer son autorité: Montausier est un représentant des milieux les plus cultivés de la capitale mais aussi celui de la haute société protestante passée par le service de Fouquet dans les années 1650. Habile administrateur, il est également un excellent militaire, de cette moyenne noblesse d’épée qui a fait le choix de la culture et non plus des seules armes. Fidèle lors de la Fronde, nouveau converti, il est de ceux sur lesquels le Roi entend s’appuyer au début de son règne personnel pour contrebalancer le courant politico-catholique.
C’est ainsi qu’après sa femme qui occupa la fonction dans les premières années, Montausier fut chargé, à partir de septembre 1668, de superviser la poursuite de l’éducation du prince afin qu’il « pût acquérir d’éminentes qualités et s’élever par ses vertus au-dessus de tous les princes de la chrétienté, comme il leur est déjà supérieur par la naissanceIV ».
À la mort de Périgny, un nouveau précepteur est choisi avec soin. Il devra être d’une piété exemplaire: « il lui siérait mieux d’être de profession ecclésiastique que de toute autre profession ». Il doit être « universel dans toutes les langues et dans les sciences ». C’est finalement Bossuet qui fût nommé en septembre 1670.
Cette nomination de celui qui était alors évêque de Condom était loin d’être évidente. Bossuet est, à quarante-trois ans, l’orateur sacré, le théologien et le controversiste le plus en vue. Il vient d’assurer dix années de prédication qui lui ont apporté les honneurs et ont modifié le style oratoire à la cour. Proche de la Reine Mère Anne d’Autriche, il était considéré, par ses sermons du début des années 1660, comme un représentant de la « cabale des dévots » qui se considérait en charge de rappeler au souverain ses devoirs fondamentaux en matière d’éthique. Le jeune Louis XIV, alors tout au plaisir de sa jeune cour et se souvenant de l’animosité affichée par Mazarin envers les membres de ce lobby catholique, était loin d’être réceptif à ses discours. Cependant, Bossuet, après les faveurs de la Reine Mère, avait bénéficié du soutien de la Reine Marie Thérèse.
Au moment de son choix, Louis XIV, voulait confier l’éducation de son fils à un évêque comme lui-même avait reçu l’enseignement de l’évêque de Rodez, Hardouin de Beaumont de Péréfixe, et comme le pape Clément IX, parrain du Dauphin, l’y encourageait: « la religion étant le soutien de l’état (…) quel autre, qu’un prêtre, qu’un évêque pourra répandre dans l’âme d’un prince l’onction sacrée de la piétéV ». Louis XIV se souvenait de la capacité de Bossuet, traumatisé par l’expérience de la Fronde, à conceptualiser les enjeux de son règne autour de la refondation de l’unité du royaume. En choisissant ce prélat au passé militant, il réalisait aussi une bonne affaire politique en donnant des gages aux milieux les plus dévots de sa cour.
La descendance directe de Louis XIV se limitera finalement à Monseigneur
Il est vrai aussi qu’en cette fin 1670, Louis XIV affichait sa nouvelle maîtresse, Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart, Marquise de Montespan qui lui avait déjà donné un fils (le Duc du Maine). Louis avait déjà un fils (le Comte de Vermandois) et une fille (Mademoiselle de Blois) de Louise de La Baume Le Blanc, demoiselle de La Vallière devenue Duchesse de Vaujours. Ces enfants adultérins seront tous légitimés par le Roi et leur éducation confiée à Françoise d’Aubigné, veuve Scarron, dont on reparlera plus tard sous le nom de Madame de Maintenon…
De son côté, Marie Thérèse a mis au monde 3 filles et un second fils qui mourront tous en très bas âge. La descendance directe de Louis XIV, que la naissance rapide du Dauphin annonçait prometteuse, se limitera finalement à Monseigneur, aucun des autres enfants de Marie Thérèse n’ayant survécu. Il est vrai que la consanguinité était plus que forte: la mère de Marie-Thérèse, Élisabeth de France était la sœur de Louis XIII et son père, Philippe IV d’Espagne avait pour sœur Anne d’Autriche, mère de Louis XIV.
Louis XIV était, à cette période déjà, à la tête de la première puissance militaire et diplomatique d’Europe. Il avait débuté son règne en conservant l’alliance, nouée par son père et par Richelieu, avec les principales puissances protestantes pour se dégager de l’hégémonie des Espagnols qui encerclent la France avec leurs possessions de Flandre et de Franche Comté. Si le traité des Pyrénées avait scellé une alliance temporaire, la mort en 1665 du Roi d’Espagne, père de Marie Thérèse avait ravivé les prétentions du Roi de France sur l’Espagne. En effet, l’héritier d’Espagne était Charles II, avorton rachitique dont les médecins s’accordaient à prévoir la fin prochaineVI.
Et le testament du Roi défunt stipulait qu’en cas de décès du bambin, l’immense héritage espagnol avec ses possessions d’outre-mer irait, non pas à Marie Thérèse mais à sa sœur cadette l’infante Marguerite Thérèse promise en mariage à l’Empereur du Saint Empire Léopold 1er. C’était totalement inacceptable pour le Roi de France puisque la renonciation de son épouse avait été subordonnée au versement de l’énorme dot, toujours impayée. À l’issue de la guerre de Dévolution, menée en 1667 et 1668, marquée par les campagnes de Flandres et de Franche Comté et soldée par la Paix Clémentine signée à Aix la Chapelle, Louis XIV agrandit son royaume vers le nord, desserrant ainsi l’étau de l’influence espagnole… alors que la mort annoncée du fragile Roi d’Espagne se fait attendre.
L’instruire des arcanes du pouvoir, secrets qui se transmettent entre puissants
Le Roi délaissant de plus en plus le Louvre et les Tuileries, c’est au château de Saint Germain que le Dauphin passa la plus grande partie de sa jeunesse. Il y occupait l’appartement qui avait été celui du fils de François 1er, futur Roi Henri II. Cet appartement était l’un des plus importants du château, à proximité de celui du Roi auquel on accédait par le même escalier. Le Grand Dauphin était ainsi le seul, avec le Roi et la Reine, et ce dès son très bas âge, à bénéficier d’un appartement de représentation qui selon le cérémonial de la cour, nécessitait au moins une salle des gardes, une antichambre et une chambre. Ses frères et sœurs, comme les enfants adultérins de Louis XIV qui seront légitimés, occupaient des espaces plus petits.
Dès son passage aux hommes, à l’âge de sept ans, le Dauphin a bénéficié, à son service, d’une Maison personnelle mise à disposition par la propre Maison du Roi. Montausier était le véritable chef de cette Maison princière avec son titre de premier gentilhomme de la chambre du Dauphin.
Depuis la Renaissance, il était admis que l’éducation du prince est fondamentale pour lutter contre les défauts de sa jeunesse, de son caractère et pour l’instruire des arcanes du pouvoir, secrets qui se transmettent entre puissants. Louis XIV mit ainsi une grande ambition dans la formation de son fils. Il voulait lui donner l’éducation parfaite qu’il n’avait pas reçue, faire de lui un souverain modèle aux qualités morales et intellectuelles les plus accompliesVII.
Montausier était ainsi chargé « d’employer tous ses soins à former l’esprit du prince, son courage et ses mœurs; à donner une éducation digne de la grandeur de sa naissance royale; à former son cœur par rapport à la pratique des vertus morales, son esprit par rapport à ce qui est utile à la conduite de la vie, à la connaissance du monde et au succès de ses affairesVIII ».
Bossuet, pour sa part se devait « d’instruire le Dauphin dans la religion et dans les devoirs qu’elle exige; de lui donner, à mesure qu’il se fortifiait par l’âge, les principes de la langue latine; de lui en lire et expliquer les bons auteurs; de lui apprendre l’histoire ancienne et moderne, et de l’accoutumer à y faire de bonne heure des réflexions convenables à un prince qui les doit un jour mettre en pratique ou qui doit s’en garantirIX ».
Pour initier le Dauphin à l’art de gouverner, le Roi lui-même rédigea ses Mémoires pour transmettre directement des principes théoriques à son fils, définir les axes importants de sa réflexion au bénéfice du sentiment de grandeur qui lui avait été inculqué dès son enfance. Entrepris dès le début du règne, le travail de Louis a reçu l’appui successif de Colbert, de Périgny et de quelques autres qui ont écrit sous la dictée du Roi ou ont repris ses écrits. À la fois privé et public, le texte sera repris à de nombreuses reprises et, dans les faits, finalisé trop tard pour être totalement intégré à cette phase de l’éducation du Dauphin.1
Monseigneur lira, à l’âge de seize ans, ces textes dans lesquels Louis XIV transmet à son fils la fierté et l’orgueil du souverain absolu. Pour lui, régner sans gouverner n’a pas de sens et l’emploi d’un premier ministre n’a aucun intérêt: « n’ayez jamais de favori ni de premier ministre; écoutez, consultez votre Conseil, mais décidezX ». Gouverner sans régner est fait pour les grands commis: il est peut-être des hommes politiques ayant plus de capacités que Sa Majesté, mais ils n’ont pas le privilège irremplaçable du règne. C’est ainsi qu’un prince dispose de deux armes que sont son travail personnel et l’efficacité de l’équipe chargée de le seconderXI. Montausier s’appuyait sur les mémoires de Louis XIV pour préparer le prince aux devoirs de la royauté alors que, de son côté, Bossuet s’appliquait à persuader le Dauphin que Dieu exige plus des princes que du reste des hommes.
Replié sur lui-même, se réfugiant dans une passivité méfiante
Montausier prend très au sérieux son rôle auprès de Monseigneur. Responsable de la formation de son caractère et de son initiation militaire, il prétend contrôler les précepteurs successifs du Dauphin et orienter son instruction. Il rédige des Réflexions chrétiennes et politiques pour la conduite d’un prince etfait écrire une Histoire de France depuis le temps des Gaulois.
Périgny avait établi, en accord avec lui, un plan d’études qui voulait, pour le Dauphin, deux groupes de connaissances, celles d’un gentilhomme et celles d’un homme d’État. En tant que prince, il lui fallait apprendre la jurisprudence ancienne et moderne, le droit public, les règles canoniques, la science des personnes, les lois de la politique et du gouvernement. Comme excellent gentilhomme, Monseigneur devait acquérir une excellente connaissance de l’écriture sainte et du catéchisme, beaucoup de latin, quelques racines grecques, les langues italienne et espagnole. À ce bagage s’ajoutent l’histoire ancienne et moderne, la philosophie, les grands traits de la rhétorique et suffisamment de mathématiques pour assimiler les arts militaires, y compris celui de la fortificationXII.
Bossuet a suivi ce plan en insistant sur l’aspect concret du contenu de l’enseignement, sur l’aspect utilitariste de l’éducation. Ainsi, pour lui, les vertus et la naissance ne suffisent plus à être un bon prince. Il faut une éducation dont les finalités politiques et religieuses, notamment, sont définies, et dont les savoirs, choisis avec soin, ont une utilité pour régner: le passage obligé par le latin, une éducation en français, l’exemplarité des personnages antiques et bibliques, un ancrage historique des connaissances.
Montausier, pour sa part, supervisait à la fois l’éducation du prince et le fonctionnement de son service quotidien en décidant de l’organisation de ses journées. Se sentant responsable, comme il le dit lui-même, de tout le cours de la vie de son élève, Montausier joue sa réputation sur sa réussite et son investissement, ce qui ne peut qu’exacerber son naturel colérique au détriment du prince.
Il se révéla finalement d’une incroyable brutalité, frappant son élève pour la moindre leçon mal apprise. Le valet de chambre du Roi, Du Bois, rapporte en 1671 un épisode édifiant sur les méthodes du gouverneur2. Du Bois, qui ne comprenait pas qu’un Dauphin soit ainsi maltraité, espérait une réaction du Roi ou de la Reine. Or, les parents royaux, parfaitement au courant, n’intervinrent pas, soutenant la pratique des férules dans l’éducation conformément à une pratique parentale somme toute banale à l’époque. Ils encourageaient ainsi Montausier dans ses choix entre la sacralité populaire du Dauphin enfant et la forme de correction physique qu’impose sa future fonction. Comment avec un tel régime, Monseigneur, qui était au départ d’un naturel gai, enjoué et espiègle, n’aurait-il pas conçu de l’aversion pour les études? Comment ne se serait-il pas replié sur lui-même, se réfugiant dans une passivité méfiante?XIII
Il a vécu toutes ses jeunes années comme une contrainte continuelle
Dans sa prime jeunesse, Monseigneur se montre cependant impliqué, avec des résultats intéressants. Élève récalcitrant, mais intelligent, il savait travailler avec ardeur sur les exercices qui l’intéressaient et auxquels ses éducateurs avaient réussi à donner du sens3. Mais se fatiguant vite et multipliant les fautes d’orthographe, le Dauphin a montré très vite son inadaptation aux exigences scolaires qui lui sont appliquées. À la lecture de ses manuscrits, certains psychologues contemporains estiment qu’il était atteint de dyslexie: mots illisibles souvent tassés en fin de ligne comme s’il n’avait pas pu prévoir l’espace nécessaire, confusions de consonnes, faute de segmentation… Il était lent à écrire sous la dictée, il tentait de se rattraper en sautant des mots et se fatiguait très vite, déformant rapidement son écriture avec des lettres mal reliées et des amalgames illisibles. Ce sont ces troubles psychologiques, plus que l’étourderie ou la nonchalance qui expliqueraient cette fuite du Dauphin devant l’étudeXIV.
À partir de l’âge de quatorze ans, Bossuet fait part de ses difficultés avec son élève à l’esprit si inappliqué qui écoute donc ses leçons avec un air renfrogné, sans trop fixer son attention. Montausier, désemparé par la légèreté affichée par ce prince, s’avère incapable d’adapter son projet éducatif à la personnalité de Monseigneur. Il reste prisonnier de sa représentation livresque de l’office royal et de son approche purement intellectuelle. « Quand il veut, il entend, il comprend, il retient avec une merveilleuse facilité, et c’est ce qui nous console; mais il ne veut pas toujours et c’est ce qui nous afflige (…) Les distractions et les langueurs d’esprit rendent quelquefois nos efforts inutiles et les empêchent de faire sur lui toute l’impression que nous souhaiterionsXV ». Se sentant redevable de ses difficultés devant le Roi de France et devant l’histoire, il ne fait qu’accentuer sa propre nervosité, sa rudesse et ses violences.
En définitive, Louis XIV s’est ingénié à faire prodiguer à son fils l’éducation la plus remarquable, hors du commun même dans les milieux les plus favorisés et les plus savants. Cette éducation se voulait exemplaire car Louis XIV entendait avec elle renouveler le genre même de l’éducation princière. Mais, trop rigide, trop austère et trop axée sur la notion de devoir, elle a échoué à faire de Monseigneur la tête bien pleine dont rêvait son père.
Cette éducation se voulait exceptionnelle par sa qualité et son adaptation à la modernité de cette deuxième partie du XVIIe siècle. Elle se voulait basée sur une réflexion sur la forme de l’éducation princière, avec un contenu élaboré. Elle voulait constituer une méthode pédagogique en publiant des ouvrages d’éducation au moment où explosent les savoirs du Grand Siècle. Mais elle avait totalement occulté la nécessité d’une pédagogie adaptée à l’âge de l’enfant et respectant ses rythmes de croissance.4
Trop respectueux et taciturne, le Dauphin s’est soumis au flot de connaissances théoriques et érudites dont l’a abreuvé Montausier, sans récrimination, mais sans application et sans réel intérêt. Élevé dans la croyance de la supériorité quasi divine de son père, il a vécu toutes ses jeunes années comme une contrainte continuelle, ne se permettant ni un caprice, ni une volonté, ni même une opinionXVI.
C’était au final un enfant qui apprenait mal, mais il est difficile d’évaluer ce qu’il en a vraiment retiré parce qu’il affectera de prendre de la distance, une fois devenu adulte, avec la culture très livresque qui lui avait été inculquée. Selon la Princesse Palatine: « Il a beaucoup appris, mais il ne veut parler de rien et il s’applique de toutes ses forces à oublier tout ce qu’il a appris car tel est son bon plaisir ».
À l’approche de ses vingt ans, Monseigneur excelle en équitation, en danse, dans les exercices militaires. Comme
son père, il est bien peu livresque et il va lui emprunter le goût des arts, des collections, de la majesté, le courage physique.
IPouvoir de gouverneur de Monsieur le Dauphin pour M le Duc de Montausier (21 septembre 1668)
IIMatthieu Lahaye Le fils de Louis XIV
IIIJean Pierre Maget Monseigneur Louis de France, le Grand Dauphin, fils de Louis XIV
IVPouvoir de gouverneur de Monsieur le Dauphin pour M le Duc de Montausier (21 septembre 1668)
VOraison funèbre de Messire Hardoin de Péréfixe, Archevêque de Paris par Lean Louis Fromentière le 7 févr 1671
VIJean Christian Petifils Louis XIV
VIIJean Christian Petifils Louis XIV
VIIIRegistre de la secrétairerie d’État
IXEzequiel Spanheim Relation de la Cour de France en 1690
XMémoires de Louis XIV
XIFrançois Bluche Louis XIV
XIIŒuvres complètes de Fléchier, évêque de Nîmes
XIIIJean Christian Petifils Louis XIV
XIVJean Pierre Maget Monseigneur Louis de France, le Grand Dauphin, fils de Louis XIV
XVPuget de Saint-Pierre Histoire de Montausier
XVIG Lenotre Versailles au temps des rois
1 Il s’ouvre sur l’expression de l’importance accordée par Louis XIV à la préparation de sa succession: « Je n’ai jamais cru que les Rois (…) fussent dispensés de l’obligation commune des pères, qui est d’instruire leurs enfants par l’exemple et par le conseil. Au contraire, il m’a semblé qu’en ce haut rang où nous sommes, vous et moi, un devoir public se joignait au devoir de particulier, et qu’enfin tous les respects qu’on nous rend, toute l’abondance et tout l’éclat qui nous environnent, n’étant que des récompenses rattachées par le Ciel même aux soins qu’il nous confie des peuples et des états, ce soin n’était pas assez grand s’il ne passait au-delà de nous-même, en nous faisant communiquer toutes nos lumières à celui qui doit régner après nous. J’ai même espéré que dans ce dessein, je pourrais vous être aussi utile que le saurait être personne du monde; car ceux qui auront plus de talents et plus d’expérience que moi, n’auront pas régné, et régné en France; et je ne crains pas de vous dire que plus la place est élevée, plus elle a d’objets qu’on ne peut voir ni connaître qu’en l’occupant »
Mémoires de Louis XIV
2 « Ce mardi matin à l’étude, M de Montausier le battit de quatre ou cinq coups de férule cruels, au point qu’il estropierait le cher enfant. L’après-dîner fut pire encore: point de collation, point de promenade. Et au soir, (…) comme l’enfant disait l’oraison dominicale en français, il manqua un mot. M de Montausier se jeta dessus à coups de poing de toute sa force (…) Cela fait, il le fit recommencer, où ce cher enfant fit encore la même faute, qui n’était rien. M de Montausier se leva, lui prit les deux mains dans sa droite, le traîna dans un grand cabinet où il faisait ses études et là lui donna cinq férules de toute sa force sur chacune de ses mains. C’était des cris épouvantables que faisait le cher enfant (…)»
Moi, Marie du Bois, gentilhomme vendômois, valet de chambre de Louis XIV
3 En juillet 1669, alors que le jeune Dauphin de huit ans tombe malade, l’ambassadeur Saint-Maurice juge l’éducation en cours: « (…) ce prince a été en péril (…) l’on croit que son mal lui est venu de trop étudier et de ce que l’on le fait appliquer à trop de choses; enfin il n’a que sept ans et demi et il en sait autant qu’un docteur; il ne faut jamais presser les jeunes enfants comme celui-là, on ne doit rien attendre d’eux avant l’âge ».
4 « L’application particulière de son gouverneur ne pouvait que rendre le Dauphin fort éclairé, et au-delà même de ce qui s’était vu jusque-là dans les princes de son sang et de sa nation, et ce qui apparemment aurait eu aussi plus de succès, et lui en aurait laissé des impressions plus avantageuses, si on l’y avait plus ménagé, si on se fut autant attaché à lui rendre l’étude agréable que nécessaire, à la lui faire goûter plutôt par inclination que par devoir, et ainsi à lui donner plus de relâches et moins de dégoûts (…) On lui vit une assez grande aversion pour tout ce qui ressentait l’étude, peu d’inclination pour la lecture, et ainsi un éloignement visible à cultiver ou à approfondir davantage les diverses lumières et connaissances qu’on avait tâché de lui donner jusque-là, et, ce qui surprit davantage, peu de marques même d’en avoir profité. Son esprit, dont on avait publié ou attendu des merveilles, ne brilla par aucun endroit. Il paraissait surtout bien médiocre dans les audiences des ministres publics, où il ne faisait que prêter de l’attention, sans y répondre que par des signes de tête et deux ou trois mots prononcés d’un air timide, embarrassé, et sans même qu’on les pût bien entendre. Sa conversation familière ne paraissait pas moins contrainte, peu libre ou accompagnée d’un air et entretien qui répondit à son rang et à son éducation. (…) Ce qui était attribué par les uns à défaut de génie, et par d’autres à la grande contrainte dans laquelle il avait été élevé, au profond respect qu’il avait pour le Roi, et à quelque défiance où il était pour ceux qui l’approchaient, et qu’il croyait gagés à veiller sur ces discours et sur ses actions ».
Ezechiel Spanheim Relations à la cour de France en 1690
Chapitre III
Il prenait femme comme on prenait la leçon
Des pièces au bénéfice des combinaisons diplomatiques; Le contrat de mariage qui renouvelle l’alliance de la France et de la Bavière; Pourvu que sa femme eût de l’esprit et fût vertueuse; Elle avait, par son sang, renouvelé celui des Bourbons; Faire face à l’Europe tout entière
Des pièces au bénéfice des combinaisons diplomatiques
Si Louis XIV a toujours montré beaucoup d’intérêt pour sa très nombreuse progéniture, le Grand Dauphin faisait bien sûr l’objet d’une attention toute particulière puisque c’est sur lui que reposait la continuité du royaume, de la dynastie et plus encore, de son œuvre politique et diplomatique. Le Roi exigeait d’être tenu informé en permanence, même lorsqu’il était en voyage ou à la guerre, de la santé de ses enfants et en tout premier lieu de celle de son héritier.
Lorsque Monseigneur fut pris par la maladie en 1669, Louis XIV avait explicitement demandé à Montausier de « l’avertir soigneusement de l’état de santé du Dauphin » et de lui « en marquer toutes les circonstances et jusques aux moindres particularités ». À chaque séparation, il suivait à distance l’éducation de son fils, s’agaçant lorsque Montausier espaçait trop ses lettres. Quand il n’était pas en campagne, il prenait du temps avec son fils, malgré ses disponibilités réduites par ses charges et par sa propre vie affective mouvementée.
Pour Louis XIV, sa charge de père l’amenait aussi à faire cohabiter en bonne intelligence le Dauphin avec ses demi-frères et ses demi-sœurs. Monseigneur était le seul enfant légitime survivant du couple royal. Ses deux premières sœurs n’avaient vécu que quelques semaines, son frère cadet Philippe, Duc d’Anjou, était décédé en 1671 à l’âge de trois ans et sa sœur Marie Thérèse en 1672 à cinq ans.
Deux des cinq enfants de Louis XIV avec la duchesse de la Vallière vont atteindre l’âge adulte: Marie Anne, dite Mademoiselle de Blois, née en 1666, qui deviendra par son mariage Princesse de Conti et Louis de Bourbon, comte de Vermandois, né en 1667.
Madame de Montespan a, de son côté, donné à Louis huit enfants dont quatre vont parvenir à l’âge adulte: les fils, Louis Auguste de Bourbon, duc du Maine, né en 1670, Louis Alexandre, comte de Toulouse, en 1678, et les filles Louise Françoise, Mademoiselle de Nantes, née en 1673, et Françoise Marie, seconde Mademoiselle de Blois, en 1677.
Louis XIV avait signé des lettres patentes légitimant la totalité de ses enfants, sans mention de la mère, et les enfants de la Duchesse de Montespan pouvaient ainsi s’afficher à Saint Germain, puis à Versailles en compagnie de leur gouvernante, Madame Scarron.
Louis XIV est aussi dans son rôle lorsque, selon les bonnes habitudes patrimoniales des dynasties européennes, il utilise les membres de sa famille, et en particulier ses enfants, comme des pièces au bénéfice des combinaisons diplomatiques sur l’échiquier européen. Le mariage de Monseigneur s’intégrera donc pleinement dans cette logique.
Le contrat de mariage, qui renouvelle l’alliance de la France et de la Bavière
Dès 1650, Mazarin avait travaillé à un rapprochement matrimonial avec les États de Bavière. Vastes, homogènes et riches, les territoires bavarois pouvaient constituer un rempart utile pour la France vis-à-vis de l’Empire Autrichien. Mais ils étaient aussi potentiellement un allié de poids pour les Habsbourg.
Mazarin avait donc imaginé fonder une alliance franco-bavaroise en mariant la petite fille de Henri IV, Henriette Adelaïde de Savoie avec le fils de l’électeur de Bavière, Ferdinand Marie. Mais l’influence de la mère de Ferdinand, sœur de l’Empereur d’Autriche, sur son fils a bloqué toute alliance solide avec la France. C’est à son décès en 1665 que l’électeur de Bavière envisage de consolider l’alliance française en espérant trouver en Louis XIV un allié pour conquérir la couronne du Saint Empire.
Un traité d’union mis au point en 1668 prévoyait de faire de la Bavière la sentinelle de la France face à l’Autriche en contrepartie d’une aide importante de la France. Le traité intégrait aussi l’élection au Saint Empire de Louis XIV qui ferait ensuite de l’électeur de Bavière son héritier pour cette couronne. La promesse du mariage entre Marie Anne Christine de Bavière, fille de l’électeur, et le Grand Dauphin finit de convaincre les bavarois. Le mariage ne pouvait cependant être envisagé avant plusieurs années, le Dauphin étant âgé de sept ans et sa promise de huit.
La mort de l’électeur en 1679 faillit remettre en cause le mariage, l’héritier, frère de la fiancée, étant tenté par une alliance autrichienne. Mais finalement, le contrat de mariage, qui renouvelle l’alliance de la France et de la Bavière est signé en décembre 1679. Et le 28 janvier 1680, Marie Anne Victoire Christine Josèphe Bénédictine Rosalie Pétronille de Bavière, fille cadette de l’Électeur de Bavière, Ferdinand Marie décédé l’année précédente, et de Adelaïde Henriette de Savoie, petite-fille d’Henri IV, épousait à Munich par procuration, Monseigneur, fils de Louis XIV, représenté pour la cérémonie par Maximilien Emmanuel, frère aîné de la mariée encore mineure et sous la tutelle de son Oncle, Maximilien, régent de Bavière. La première rencontre des époux eut lieu le 7 mars à Chalons.
Pourvu que sa femme eût de l’esprit et fût vertueuse
La nouvelle Dauphine est fort cultivée. Elle maîtrise parfaitement l’allemand, l’italien et le latin. Sa mère, Adélaïde Henriette de Savoie, fille de Christine de France, sœur de Louis XIII (et qui avait été autrefois une fiancée possible pour Louis XIV), lui a transmis son amour pour son pays.
Chacun s’accorde pour considérer que sa beauté est médiocre, ce que l’envoyé de Louis XIV pour négocier les conditions du mariage, Charles Colbert de Croissy qui était chargé d’une description quasi clinique de la fiancée avait résumé en: « il m’a paru quoiqu’elle n’ait aucun trait de beauté, qu’il résulte de ce composé quelque chose qu’on peut bien dire agréable ». La Princesse Palatine la trouvait horriblement laide. Dans sa correspondance, la marquise Marie de Sévigné, courtisane éprouvée et épistolière parfois moqueuse, rendra pour sa part un hommage fort bienveillant à la Dauphine1.
De son côté, Monseigneur, à qui Louis XIV avait demandé s’il pouvait se résoudre à épouser une femme laide, avait répondu que cela lui importait fort peu, pourvu que sa femme eût de l’esprit et fût vertueuse. La nouvelle Dauphine laissa, à son arrivée, une belle impression à la cour: chacun lisait sur le visage du Roi qu’il fallait l’admirer et ils l’admirèrent2. Elle apportait de l’éclat et de la vivacité à la cour.
Saint Simon avait pour sa part tracé son portrait du Dauphin: « Monseigneur était plutôt grand que petit, fort gros, mais sans être trop entassé, l’air fort haut et noble, sans rien de rude, et il aurait eu le visage fort agréable si M. le Prince de Conti ne lui avait pas cassé le nez par malheur en jouant, étant tous deux enfants. Il était d’un fort beau blond, avait le visage fort rouge de hâle partout, et fort plein, mais sans aucune physionomie; les plus belles jambes du monde; les pieds singulièrement petits et maigresI ».
Son éducation et son enfance avaient fait du Dauphin un homme d’apparence timide et mal à l’aise: « Il prenait femme comme on prenait la leçon (…) Le Dauphin semblait devenu comme stupide; personne ne pouvait lui parler à l’oreille (…) Quand il était jeune garçon, il était plus vif. À présent, il ne paraît plus rien de cette vivacité; s’il venait à régner, peut-être ressemblerait-il à son père; on dit que le Roi, lorsqu’il était jeune, était moins éveillé encore que son filsII ».
En fait, Monseigneur était de taille moyenne, blond, joufflu, plutôt empâté mais il avait, dit-on, très fière allure à cheval. Il avait rapidement gagné une réputation de fin chasseur, traquant avec ardeur les loups qui rôdaient en région parisienne. Il n’était ni aussi stupide, ni aussi nonchalant que Saint Simon l’a décrit. Son bon sens se substituant aux résultats de son éducation, somme toute ratée. La plupart du temps, il gardait le silence et, sauf la chasse, rien ne paraissait l’intéresser vraiment.
Elle avait, par son sang, renouvelé celui des Bourbons
Il avait pris place dans le cérémonial de la cour, se situant très tôt à la droite de Louis XIV, place la plus éminente de l’étiquette. Il se tenait légèrement en retrait du Roi mais en son absence, lorsque la Reine prenait la place centrale, il se tenait à son niveau. Comme tous les courtisans, il se découvrait devant le Roi, mais il avait le privilège de pouvoir s’asseoir sur un tabouret en présence de sa majesté. Il tenait la première place lorsqu’il assistait au lever du Roi, ce qui était rare et il prenait part, comme tous les autres enfants de France, aux soupers royaux.
