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Trois maman qui ont perdu un enfant témoignent de ce que la vie et la mort de leurs fils leur ont appris. Chacune à sa manière, elles nous racontent comment elles ont continué à avancer au jour le jour, dans la souffrance mais aussi dans l'espérance. Elles nous montrent comment elles font le choix de la vie, parce que la vie et l'amour peuvent gagner. Ces témoignages mettent des mots sur les maux et redonneront courage à tous ceux qui sont dans la peine.
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Seitenzahl: 223
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Marie-Axelle Clermont
Clémentine Le Guern
Camille Canard
À la vieà l'amour
Vivre après la mort d’un enfant
Conception couverture : © Christophe Roger
Photo de couverture : © Jean de Bagneux
Composition : Soft Office (38)
© Éditions de l’Emmanuel, 2020
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-820-6
Dépôt légal : 3e trimestre 2020
À Auguste, Siméon et Gaspard
Chère Camille, chère Clémentine,
Le projet d’écrire avec d’autres mamans m’est venu après la mort de mon Gaspard.
J’ai senti qu’il fallait que je me rapproche de femmes qui avaient vécu la même épreuve que moi. Non parce que les autres femmes ne pourraient pas comprendre ma détresse, mais simplement parce que VOUS pourriez partager, comme aucune autre, ce que je vivais.
Nos âmes, nos esprits, nos cœurs sont unis à jamais.
J’ai d’abord parlé de ce livre à Camille, qui m’avait précédée de quelques années dans l’épreuve, en perdant son fils premier-né, après quelques mois de vie sur terre.
J’avais connu Camille plus jeune, pendant nos années lycée. Le temps et les déménagements ayant fait leur œuvre, je l’avais perdue de vue, puis retrouvée, grâce à son blog écrit autour de la vie et de la mort de son enfant.
Cyril et Camille, parents d’Auguste, ont perdu leur fils en décembre 2009, très brutalement, il y a plus de dix ans.
J’ai proposé à Camille d’écrire ce livre ensemble, parce que je trouvais formidable la manière dont elle transmettait sur la toile ses émotions et ses sentiments à propos de la perte de son enfant. Une façon de s’en sortir ?
Je nous sais également complémentaires. Nous n’abordons pas les choses de la même façon. Pourtant, nous avons une sensibilité presque identique qui nous permet de nous comprendre. Nous nous connaissons assez bien pour mesurer ce que chacune est capable ou incapable de supporter.
Quelques jours après avoir reçu le diagnostic de mon fils Gaspard, qui le condamnait à rester seulement quatre ans sur la terre, j’ai foncé chez Camille pour lui en parler.
Les yeux remplis de larmes, gorge serrée et voix hachée, je l’ai alors suppliée de m’apprendre à continuer à vivre, une fois que mon fils ne serait plus présent au creux de mes bras. Camille a accepté et, gorge nouée à son tour, m’a promis d’être là. Elle m’apprendrait à me lever le matin, dans les jours sombres, comme dans les jours plus lumineux.
Depuis ce jour d’octobre 2014, Camille est effectivement toujours présente, et nous nous voyons régulièrement. Il était évident de partager avec elle ce projet de livre pour continuer à transmettre ce que nos enfants nous ont appris. En étant leurs mères, nous avons été les spectatrices impuissantes de leurs passages de la vie à la mort. Le temps passé aux côtés de nos enfants nous a emplies paradoxalement d’une grande force. Nous nous devons de la partager.
La rencontre avec Clémentine s’est faite par Internet lorsque nous avons, mon mari et moi, regardé le reportage La mort c’est juste une marche1. Gaspard était en fin de vie. Nous savions qu’il ne lui restait plus que quelques mois sur terre. Nous avions besoin d’appréhender cette épreuve en lisant, en écoutant des témoignages de parents qui vivaient la même chose que nous.
Ce reportage nous a grandement aidés, malgré l’émotion qui nous submergeait en le visionnant.
Le 4 novembre 2016, Clémentine est venue, humblement, rencontrer Gaspard chez nous.
Quel incroyable courage que celui de pousser la porte de notre appartement pour venir au chevet de notre fils malade, alors que son Siméon était décédé peu de temps avant, en avril 2015.
Siméon, le troisième enfant de Clémentine et Yann ; un enfant du Ciel.
Naturellement, je me suis tournée vers elle pour monter ce projet à trois femmes & trois cœurs de mères.
Afin de continuer à vivre ! Afin de mettre des mots sur l’indicible. Afin de témoigner aussi auprès d’autres hommes, d’autres femmes, d’autres enfants qui ont vécu ou vivent en ce moment la même épreuve que celle que nous avons connue : le décès d’un être aimé.
Ce livre peut donner quelques indices à l’entourage pour comprendre, aider et soulager les grands-parents, parents, frères et sœurs, familles, amis concernés par le décès d’un enfant ou celui d’un proche.
Je n’ai pas trouvé d’autres réponses à mon épreuve que celle-ci : mettre des mots sur les maux, s’aider et s’entraider, s’écouter et s’aimer, essayer d’apprivoiser notre douleur. Ces étapes ne sont possibles qu’en étant accompagnées pour arriver à supporter les moments où notre solitude prend le dessus.
Moi, maman d’un enfant mort, j’ai besoin de me sentir comprise par des femmes vivant la même blessure que la mienne, pour me relever des jours où je me sens si désespérée et si triste.
Il faut dire, il faut s’exprimer et ne rien cacher si l’on ne le souhaite pas.
Nous écrivons donc ensemble pour permettre à de nombreux parents de se reconnaître, de partager nos souffrances, de les crier avec nous. Je crois que cela soulage d’être compris, entendu, soutenu, épaulé, et d’affronter à plusieurs la réalité de l’absence d’un être cher disparu.
Clémentine, Camille, je sais que vous serez de bonnes porte-paroles, parce que vous avez cette qualité d’écoute essentielle pour entendre et partager la douleur d’autres « par’anges » et de toutes personnes confrontées au décès.
Nous partageons cet esprit de sororité qui fait de nous des sœurs de cœur, des sœurs dans et par l’épreuve. Je nous propose d’en faire un combat fraternel où nous allions nos forces et nos faiblesses pour révéler les clefs découvertes par chacune, ces clefs qui nous font du bien et nous sauvent. Nous allons nous découvrir autrement ensemble. Nos cœurs de parents durement éprouvés ne seront pas totalement réparés, mais ils seront consolés.
Je vous le promets.
Bien affectueusement,
Marie-Axelle
1. La mort c’est juste une marche de Géraud BURIN DES ROZIERS, coproduction KTO/Ligne de front, 2016.
Camille
Parfois, il nous arrive d’entendre dire qu’un coup de téléphone peut changer une vie. Je crois que ce fut le cas, ce 21 décembre 2009, lorsque j’entendis à l’autre bout du combiné une voix paniquée me dire de venir tout de suite, car mon fils ne respirait plus.
Vite, où est mon sac ? Dans mon sac il y a tout : mon téléphone, mes clés, mes affaires, ma vie. Et justement, j’ai rendez-vous avec la vie. Jamais je n’aurais couru aussi vite dans cette neige, jamais je ne me serais crue capable d’ouvrir la porte côté passager d’une voiture inconnue, stoppée à un feu rouge, et de m’y engouffrer en criant.
J’entre dans l’appartement : j’observe ces regards qui se posent sur moi. Je crois qu’à cet instant, ils ont essayé de m’expliquer la situation en un regard, car les mots sont trop durs à prononcer. Les mines déconfites des pompiers, policiers et des médecins ont suffi.
La panique et puis le silence. Le silence de n’avoir pu réanimer un petit garçon de cinq mois. Et en quelques minutes, une toute petite vie qui s’arrête.
Vous pensez alors que jamais vous ne pourrez vous relever d’une telle épreuve. Sauf que vous n’avez pas le choix, les minutes passent et la journée continue. Dehors le quotidien suit son cours, certains rentrent de leur journée de travail, sortent de la boulangerie, d’autres encore rient, main dans la main. La vie qui continue au loin.
Une folle envie de hurler, de leur dire de tout stopper, qu’ils aient au moins la décence d’avoir l’air triste eux aussi.
Tel un robot, machinalement je mets un pied devant l’autre, j’essaye de respirer. Je ne réfléchis plus. Et puis c’est l’hôpital, les longs couloirs, les voix toutes douces du personnel, les premiers gestes, les soins prodigués à un bébé qui ne bouge plus. Quelques explications qui ne rassurent malheureusement pas : comment peut-on objectivement mourir à cinq mois ?
Je me pince le bras mais rien n’y fait, je suis toujours dans cette salle d’attente avec Cyril, mon mari. Nous attendons notre bébé. La chair de notre chair qu’il va falloir tenir dans nos bras, une toute dernière fois. Lui dire « au revoir », l’embrasser, le serrer si fort et ne plus vouloir le lâcher. Nous sommes désormais deux et non plus trois. Deux parents sans enfant : le dictionnaire n’a pas même de mot pour cela, ce qui signifie tant de choses. Est-ce donc tabou ? La logique de la vie veut qu’un beau jour, avec beaucoup d’amour, nous passions de deux à trois, l’inverse n’existe pas ; et pourtant nous devons nous y confronter. Avec encore plus d’amour.
Il nous faut désormais prévenir notre entourage : choisir nos deux amis qui auront la lourde tâche de l’annoncer aux autres. Peser ses mots, être bref et en quelques phrases expliquer l’inimaginable, l’improbable. Mon amie me demande si c’est une blague. Une réponse classique lorsque ce qui vient d’être dit est inconcevable. Malheureusement non, j’aurais tant aimé…
Je ne veux pas quitter l’enceinte de l’hôpital, je ne souhaite pas monter dans cette voiture. J’ai peur d’affronter le regard des autres et leur compassion. Cette compassion qui sera plus tard si dure à accepter. Je ne veux pas le laisser tout seul dans cette pièce. Va-t-il avoir froid, peur ? Évidemment non, puisqu’il n’est plus. Je ne veux rien, je le veux lui, vivant, souriant. Je donnerais tout pour une minute de vie en plus. Absolument tout.
Dans trois jours, il faudra fêter Noël : plus rien n’a de sens… À la place nous allons devoir enterrer notre fils. Foutue vie.
Il me reste donc deux possibilités : soit je capitule devant l’ampleur de la tâche, je baisse les bras et je décide de stopper ma vie moi aussi, soit je continue malgré tout. Alors ce soir-là nous avons pris une décision capitale, une des plus importantes de toute notre vie : nous avons redit OUI à la vie, j’ai redit OUI à ma vie, nous avons redit OUI à notre couple. Nous ne savons pas ce qui nous attend mais nous y allons. Nous y allons car nous n’avons pas d’autre choix à nos yeux : même si le chemin s’annonce long et semé d’embûches, le bonheur nous attend de nouveau au coin de la route, nous le savons.
Et après chaque jour, un lendemain. Dire que ce fameux lendemain a été horrible est un euphémisme. La réalité est bel et bien là : il nous faut survivre. Nous continuons à machinalement mettre un pied devant l’autre, nous respirons, mais nous ne réfléchissons plus vraiment. Un rendez-vous nous a été donné au sein de l’hôpital Antoine-Béclère, dans le bureau du docteur Élisabeth Briand, pédiatre et responsable du centre de référence de la mort subite du nourrisson. Un rendez-vous de pédiatre sans enfant ? Quelle absurdité. Et pourtant… Ce rendez-vous nous a littéralement sauvés. Ce moment d’échange a fortifié et consolidé le « oui » prononcé quelques heures plus tôt.
Les paroles bienveillantes du docteur Briand nous ont donné tellement d’espoir, de force et de volonté. Nous n’étions plus seuls.
C’était à nous de trouver le mode d’emploi mais ce matin-là nous avons compris qu’il serait possible de surmonter la mort de notre fils. C’est à ce moment-là que nous avons accepté que l’hôpital pratique une autopsie. Première décision capitale d’un couple désormais sans enfant, mais une décision justement vitale pour une perspective d’avenir plus sereine.
Oui, nous saurions un jour pourquoi notre fils était mort. Du moins l’espérait-on.
Pendant les quelques jours qui ont suivi, nous nous sommes laissé guider, nous avions l’impression de « planer », tant les scènes qui se déroulaient sous nos yeux relevaient de l’absurdité.
Nous n’étions pas encore prêts pour le dernier adieu, alors nous nous sommes rendus plusieurs fois à la « chambre mortuaire » de l’hôpital Antoine-Béclère à Clamart pour le voir. Écrire ces mots me glace encore aujourd’hui. Les chambres mortuaires sont toujours situées à l’écart des hôpitaux, là où personne ne peut se perdre. Le personnel, gentil, est finalement conforme à l’idée que l’on peut s’en faire : glacial, morbide. Aujourd’hui encore, je me demande comment nous avons pu, comment nous avons trouvé le courage d’aller voir et revoir notre fils mort.
Je me souviens de ce jour de Noël et de cette petite pièce où certains membres de nos familles étaient réunis autour de nous pour fermer et sceller à jamais ce tout petit cercueil. Nous avions choisi sa plus belle tenue et lui avons laissé sa jolie couverture, une peluche en forme de girafe et quelques petits hochets. Un dernier baiser, un dernier regard. Ce dernier regard qu’on ne veut surtout pas lâcher. Encore et encore…
Clic, clac. Douleur inimaginable et incommensurable.
Et puis il a fallu fêter Noël, essayer de rendre cette fête joyeuse même si elle ne l’était pour personne : quel challenge ! Tenir le choc malgré tout.
Que faire des cadeaux que nous avions prévu de lui offrir ? Sans trop réfléchir, nous sommes allés les déposer chez de très bons amis, afin qu’ils les donnent à leur fils Pierre, âgé de quelques mois de plus. Je nous revois encore sonner chez eux, nos cadeaux à la main, ce soir de Noël. Je ne sais toujours pas où nous avions trouvé la force de faire cette démarche, la vie est parfois bien surprenante…
Le lendemain de Noël, nous nous sommes tous rassemblés pour ce dernier « À-Dieu », dans la même église où Auguste avait été baptisé quelques semaines plus tôt. Il faisait beau, l’église était pleine et nous avons réussi à tenir le coup, à lui dire nos prières et nos derniers mots :
Notre petit Auguste,
Rien qu’un petit mot, pour te dire que ta vie fut brève mais tellement heureuse, toi notre petit Auguste si souriant, si facile, si heureux. Tu es entré dans notre vie et tu y resteras comme un fils et un frère aîné. Rien qu’un petit mot pour te demander de nous aider à surmonter les rudes épreuves d’ici-bas. Pour te supplier de nous envoyer du plus profond de ta jeunesse, ce petit morceau de bonheur qui s’est perdu dans la nuit.
Rien qu’un petit mot pour t’implorer d’effacer les blessures, les culpabilités, pour te rappeler que l’on compte sur toi, que l’on a besoin de ta force. Tu es notre force et notre courage. C’est avec toi que nous continuerons d’avancer dans notre vie de couple et de parents.
Enfin, rien qu’un petit mot pour t’affirmer que l’on t’aime d’un amour si puissant que le plus beau diamant du monde n’est rien, en comparaison, qu’éphémère beauté.
Nous t’aimons fort.
Ta maman et ton papa
À la sortie nous étions apaisés, satisfaits que ce dernier au revoir soit à la hauteur de ce qu’il représentait. Il y avait ce jour-là un beau soleil d’hiver, petit signe envoyé du ciel, comme un premier « clin Dieu ».
Auguste est désormais enterré auprès de certains de ses aïeuls et d’un petit-cousin, dans un cimetière près de chez nous. Sa présence géographiquement très proche m’a toujours apaisée.
Il était prévu depuis quelques semaines que nous partions tous les trois pour un voyage en Guadeloupe fin décembre.
Nous avons longuement hésité à maintenir ou non ce voyage, nous avons pesé le pour et le contre. L’idée de partir loin de cette semaine douloureuse l’a emporté. S’évader, se retrouver à deux, réfléchir. Au lieu de séjourner chez des amis comme c’était prévu, nous avons opté pour un hôtel. Le mix des deux était parfait : à l’hôtel nous étions tous les deux et nous en avions besoin ; avec nos amis de longue date que nous retrouvions parfois, nous étions entourés.
Je me souviens m’être effondrée à bord de l’avion en regardant une photo d’Auguste. Ma voisine m’a alors demandé s’il s’agissait de mon enfant, en m’assurant qu’il était normal de pleurer la première fois qu’on se séparait de lui. Je lui ai répondu qu’il n’était pas en vacances mais définitivement mort. Gênée, abasourdie, je pense qu’elle aurait tout donné pour s’enfuir, pour s’évader de cette situation embarrassante.
Être malheureux au paradis, mais en revenir plus sereins face à l’avenir.
Je me suis simplement laissé vivre et guider au gré des plages, des restaurants, des balades. Chaque jour nous découvrions un endroit, nous avions l’air de simples touristes, même si nos cœurs étaient vides. Mais nous avons profité. Je réalisais alors comment la vie peut nous surprendre lorsqu’on a décidé de s’y accrocher !
Notre retour n’a pas été simple. L’expression « redescendre sur terre » prend alors tout son sens. Là-bas, j’avais encore ce sentiment inconscient qu’il pouvait être simplement en vacances. Mais c’est un appartement vide et sans vie que nous retrouvons, sans pleurs hormis les nôtres. Nous avions pris le soin d’enlever toutes ses affaires avant notre départ. Nous ne voulions ni les donner, ni les vendre. Cependant il nous était plus facile de les installer ailleurs, le temps que notre famille accueille un frère ou une sœur, de la même façon que s’il avait été vivant.
Auguste était notre premier enfant, nous avions respectivement 24 et 34 ans et venions de nous marier. Cette première grossesse se déroula sans souci particulier, hormis un léger risque d’accouchement prématuré vers la fin. Ce petit détail n’avait pas pris le dessus sur notre insouciance et l’envie de vacances : une légère valise avec quelques vêtements de bébé, le dossier médical, et me voilà au bord de la plage.
Auguste est donc né le 19 juillet 2009 dans une clinique charentaise, à l’improviste. Un accouchement hors du temps, un soir de tempête, sans médecin, ni anesthésiste.
Trois heures magiques où se sont mêlées douleurs intenses, surprises et émotions.
Il était enfin là, celui que nous attendions tant, en parfaite santé malgré son bon mois d’avance. Celui que les sages-femmes ont appelé le « petit parisien » pendant ce séjour à la clinique, avec son beau prénom d’empereur.
Ce prénom, à l’époque, n’était pas encore à la mode, et il nous a valu de nombreuses remarques interrogatives. Nous en avions d’ailleurs trouvé l’idée un peu par hasard, au milieu de la grossesse. Nous venions alors d’apprendre que nous attendions un garçon et avions déjà quelques pistes, mais rien de définitif. C’est au détour d’un cimetière charentais, où reposent certains membres de la famille, que nous sommes tombés sur ce prénom, porté par son arrière-arrière-grand-père et qui a aussitôt résonné en nous, comme un véritable coup de cœur immédiat : « Et pourquoi pas Auguste ? » Nous ne connaissions alors encore aucun autre enfant portant ce prénom et avions l’impression d’avoir trouvé un trésor.
À vous, toutes les mamans d’un petit garçon prénommé Auguste, mesurez la chance que vous avez de pouvoir user et abuser de ce prénom. Que ce prénom me manque dans mon quotidien. À l’annonce de sa mort, une de mes premières pensées (dont la futilité étonnera peut-être à ce moment) fut de me dire que je ne pourrais plus jamais utiliser ce prénom, le crier dans un parc ou un supermarché, ou le murmurer à l’oreille de mon fils.
La mode peut être si cruelle. Pourquoi ce prénom, encore si peu donné en 2009, connaît-il aujourd’hui cet engouement ? Ce prénom ne m’appartient pas, mais je crois que ce sera une souffrance, tout au long de ma vie, de voir tous ces petits Auguste naître ici et là… Souffrance ou jalousie…
Les cinq mois de la courte vie d’Auguste se déroulèrent sans événement flagrant. Après sa naissance à plus de 500 km de chez nous, nous avons continué nos vacances comme prévu. À 15 jours de vie, il avait donc déjà connu la Charente-Maritime et la Bourgogne, nos deux terres d’adoption.
5 mois et 2 jours, soit 156 jours de vie sur terre. C’est si peu. Et pourtant, nous avons vécu à fond ces moments. Comme il était notre aîné, tout notre temps pouvait lui être imparti. Notre temps, mais aussi notre patience, notre amour, notre tendresse et notre fierté. À 5 mois, on ne fait ni bêtises, ni colères, il n’y avait donc aucune raison de se fâcher ou de le gronder ; de ce fait, nous avons la chance de ne garder en mémoire que de bons moments.
Auguste était un petit garçon paisible, qui suivait le rythme des parents jeunes et insouciants que nous étions. Souriant mais pas trop, dormeur mais pas trop, facile mais pas trop, un bébé, somme toute, tout à fait normal.
Nous n’avions pas obtenu de place en crèche, et avions trouvé par défaut une garde partagée avec un autre petit garçon du même âge, Maxime.
Auguste avait rejoint cette garde courant octobre, quelques semaines après Maxime. Sandrine, sa nounou, avait déjà un rythme bien ancré et elle mit un peu de temps à s’habituer à lui. C’est donc le cœur serré que chaque matin je le laissais, d’autant plus que je n’avais pas encore repris le travail. Comme l’expérimentent de nombreuses mamans, il faut parfois choisir entre la recherche d’un emploi ou celle d’un mode de garde, alors que les deux sont relativement dépendants et indissociables. S’ajoutaient à cela une bonne dose de culpabilité maternelle de le laisser alors que je rentrais chez moi, toujours en quête d’un travail, et une boule au ventre de ne pas savoir ce qu’il faisait vraiment tout au long de ses journées. Je n’avais qu’une seule hâte, qu’il soit en âge de parler pour me raconter ce qu’il faisait avec sa nounou, qui, j’espérais, n’était pas trop dure avec lui.
Je ne garde pas un souvenir particulièrement agréable de cette nourrice, Auguste étant décédé chez elle, sous sa responsabilité. Mais il y a une seule chose pour laquelle je ne la remercierai jamais assez, c’est ce petit cahier où chaque jour elle prenait le temps d’écrire la journée d’Auguste et ce qu’il avait fait quand il était à ses côtés. Ces récits, qui racontent jusqu’au jour de sa mort, me sont si précieux, même si je suis encore incapable de vraiment les lire.
Je n’ai jamais souhaité la revoir. Je n’en ressentais ni l’envie, ni le besoin, encore moins le courage. J’ai d’ailleurs longtemps appréhendé le moment où je la croiserais. C’est arrivé une seule fois, deux ans après, sous une pluie battante ; nous traversions un passage piéton chacune dans un sens opposé. Je ne l’ai pas reconnue tout de suite, puis mue par un instinct de survie, j’ai continué mon chemin, en accélérant le pas, comme si de rien était. Comme si…
À l’instar de nombreux bébés, Auguste souffrait de régurgitations pour lesquelles il était soigné. Quelques jours avant sa mort, son pédiatre lui avait prescrit un médicament un peu plus fort que les précédents : le Mopral. J’ai toujours eu confiance dans le corps médical et je me suis rarement posé des questions sur les traitements administrés. Mais au fond de moi, j’ai cette pensée, irrationnelle et contredite par des médecins depuis : ce médicament aurait-il pu être la cause de son décès ? Il paraîtrait que non, et on ne peut ni revenir en arrière ni refaire le monde, mais je dois admettre que dans mon for intérieur, je préfère ne pas trop y penser, et je ne suis pas à l’aise avec ce sujet.
Le pédiatre qui suivait Auguste a d’ailleurs complètement disparu de la circulation : pas un seul mot ni un seul appel à l’annonce de sa mort. Pourtant, la mort d’un patient reste rare. Alors pourquoi ce silence ?
Ce matin du 21 décembre 2009, la neige est encore bien présente et recouvre de son épais manteau trottoirs, rues et toits des maisons. Il fait froid, très froid.
Pour la première fois, tu dois passer la journée seul chez ta nounou.
Ton papa et moi nous réveillons, te préparons et partons ensemble. Ton transat, ton lit parapluie, ta poussette et hop, nous voilà partis pour te déposer en voiture chez ta nounou, qui habite à cinq cents mètres à peine de chez nous. Un petit baiser, et ton papa prend la direction de son travail. De mon côté, je reste encore trente minutes avec toi, le temps que tu prennes tes marques dans ce nouvel environnement.
Il est temps de partir, un dernier baiser, je te dis « je t’aime » et je te dis « à tout à l’heure ». Il était prévu que je vienne te chercher juste après ta sieste et ton goûter.
En quittant l’appartement, j’ai cet étrange pressentiment : « Et si ta nounou t’enlevait ? » Je me raisonne en me disant que si elle l’avait voulu, elle l’aurait fait bien plus tôt… et elle n’a vraiment pas le profil d’une kidnappeuse.
Vers 13 heures, j’appelle ta nounou pour prendre quelques nouvelles : tu vas bien, tu as bien dormi et bien déjeuné. Bientôt la sieste.
C’est aux alentours de 15 heures que ma vie bascule, lorsque j’entends mon téléphone sonner : « Venez vite, vite, vite, Auguste ne va pas bien, il ne respire pratiquement plus, j’ai appelé les pompiers. »
Mon cœur se met à battre à une vitesse folle : « Est-il vivant ? Je vous en supplie, sauvez-le, SAUVEZ-LE. »
Ton papa est en réunion. Il ne peut me répondre immédiatement, je tente un SMS : « URGENT STP ». Il me rappelle, tente de me rassurer et me conseille d’appeler ma maman en attendant qu’il arrive.
J’entre dans cet appartement que j’ai quitté quelques heures plus tôt. Les pompiers sont déjà présents. Ta nounou vient se coller à moi, je la repousse vivement. J’ignore ce qui s’est passé et je veux être seule dans cette détresse où je ne sais pas s’il faut pleurer ou espérer.
Je ne souhaite qu’une seule chose : te voir. Mais les pompiers sont en train d’essayer de te réanimer et me repoussent d’une manière assez brutale hors de la pièce. Ce que je ne sais pas à ce moment-là, c’est que tu ne respires plus depuis longtemps et que la plus longue des réanimations ne te fera jamais revenir à la vie. Les pompiers, eux, le savent, mais leur mission est de tenter le tout pour le tout, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un bébé de quelques mois à peine. Ils t’injectent alors des drogues pour faire repartir le cœur, essayent encore et encore…
Et puis la police et le SMUR, tant de monde dans ce si petit appartement. Cette femme médecin qui m’annonce ton décès dans cette petite cuisine. J’ai mis du temps à comprendre ce qu’elle me disait, elle me parlait de l’hôpital de Clamart, du centre de référence de la mort subite du nourrisson, de toi qu’on allait transporter, d’arrêt cardiaque. Je l’écoutais sans vraiment comprendre. Peut-être ne voulais-je pas comprendre. Il aura fallu la voix de ma maman pour me traduire ce que ce médecin essayait de m’expliquer depuis quelques minutes : « C’est fini Camille, il est mort. »
À cet instant, ton papa arrive, nous sommes désormais réunis, tous les deux, dans notre tristesse infinie.
Je garde au fond de moi les heures qui ont suivi et cette fin de journée. Je me souviens de chaque détail, chaque geste, chaque pièce et chaque médecin. Je me souviens de nos pleurs, de nos étreintes. Je me souviens de ton corps froid, aussi froid que mon cœur, de toute cette tristesse et ce désespoir. Comment allons-nous survivre sans toi ? Sans ta présence, sans ta chaleur, ton sourire, ton rire.
