À travers le Grönland - 1893 - Illustré - Fridtjof Nansen - E-Book

À travers le Grönland - 1893 - Illustré E-Book

Fridtjof Nansen

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Beschreibung

L’expédition de M. Nansen au Grönland est une des explorations les plus hardies, les plus fécondes en résultats, entreprises depuis longtemps dans les régions arctiques. Pour la première fois, l’immense glacier qui recouvre d’une nappe continue le Grönland, glacier dont la superficie serait égale à deux fois et demie celle de la France, si les calculs des géographes sont exacts, a été traversé par une caravane au prix de souffrances et de privations héroïquement supportées. Les tempêtes de neige soufflent furieuses, la température s’abaisse à 40° au-dessous de zéro, contre ces intempéries les explorateurs n’ont que le frêle abri d’une mince tente en toile ; n’importe, jamais chez eux un moment d’hésitation ou de désespérance. Ils ont résolu de traverser le Grönland, et ils poursuivent leur route avec la foi dans le succès qui assure la victoire. Enfin, après trente-neuf jours passés dans ce désert glacé, les hardis voyageurs atteignent la côte occidentale, but de leurs efforts.

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FRIDTJOF NANSEN

 

À TRAVERS

LE GRÖNLAND

 

ouvrage traduit du norvégien

PAR CHARLES RABOT

et contenant 170 gravures et 1 carte en couleurs

 

1893

 

© 2022 Librorium Editions

 

ISBN : 9782383835660

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface de l’auteur.

Préface du traducteur.

Introduction.

Équipement.

Le patinage sur les ski. — Historique de ce sport.

De Norvège en Islande. — L’Écosse et les Ferö.

D’Islande à la côte orientale du Grönland. — Espoir déçu.

La chasse au stemmatope mitré ou phoque à capuchon.

À bord du Jason.

En route vers la côte orientale du Grönland. — Dérive sur la banquise.

Toujours en dérive.

Historique des expéditions entreprises pour traverser la banquise de la côte orientale du Grönland.

Au nord le long de la côte orientale. — Entrevue avec les Eskimos.

Un campement eskimo.

Toujours au nord.

Nouvelle entrevue avec les Eskimos. — Navigation au milieu des isbergs.

Notre dernier campement sur la côte orientale. — Reconnaissance sur l’inlandsis.

Historique des explorations dans l’intérieur du Grönland.

Départ de la côte orientale. — Escalade de l’inlandsis.

Nous nous dirigeons vers Godthaab. — Climat de l’inlandsis. — Structure du glacier.

Tempête dans l’intérieur du Grönland. — Notre vie sur l’inlandsis.

À la voile sur l’inlandsis. — La côte occidentale en vue.

Descente vers l’Ameralikfjord.

Navigation en bachot. — Arrivée à Godthaab.

Dans l’Austmannadal.

Notre séjour à Godthaab. — À la chasse sur les bords de l’Ameralikfjord.

En kayak. — Noël à Godthaab.

Excursion à Sardlok et à Kangek.

Excursion à l’inlandsis. — Arrivée du vapeur. — Le retour.

Appendice.

PRÉFACE

DE L’AUTEUR

En publiant ce livre, c’est pour moi un devoir de remercier toutes les personnes qui m’ont apporté leur concours dans l’expédition que je vais raconter.

En premier lieu, je prie M. Augustin Gamél d’agréer l’expression de toute ma reconnaissance, lui qui n’a pas hésité à m’offrir les moyens d’entreprendre cette exploration, alors que tous doutaient de son succès.

Je dois, en outre, des remerciements à l’Association des étudiants norvégiens pour la somme qu’elle a réunie pendant notre absence, afin de couvrir les frais du voyage, et à tous ceux de mes compatriotes qui ont pris part à cette souscription.

Je dois enfin assurer de notre gratitude la Direction du Commerce royal du Grönland, toujours empressée à nous rendre service, et les résidents danois au Grönland qui nous ont offert une si cordiale hospitalité pendant notre hivernage.

J’adresse enfin des remerciements particulièrement cordiaux à mes cinq compagnons. Dans une expédition, le public est toujours disposé à attribuer au chef tout l’honneur du succès en cas de réussite, et toute la honte de la défaite si elle échoue. Rien de plus injuste dans un voyage comme celui que nous avons entrepris, où la victoire dépend des efforts réunis de chaque membre de la caravane. Le meilleur esprit de camaraderie a toujours régné entre nous, le lecteur en verra la preuve dans les nombreux incidents que j’ai cru devoir rapporter. Ces menus détails paraîtront peut-être superflus, mais à nous ils nous rappellent notre cordiale amitié et le temps agréable que nous avons passé dans les solitudes grandioses du Grönland.

Fridtjof NANSEN.

Lysaker. Kristiania. Octobre 1890.

PRÉFACE

DU TRADUCTEUR

L’expédition de M. Nansen au Grönland est une des explorations les plus hardies, les plus fécondes en résultats, entreprises depuis longtemps dans les régions arctiques. Pour la première fois, l’immense glacier qui recouvre d’une nappe continue le Grönland, glacier dont la superficie serait égale à deux fois et demie celle de la France, si les calculs des géographes sont exacts, a été traversé par une caravane au prix de souffrances et de privations héroïquement supportées. Les tempêtes de neige soufflent furieuses, la température s’abaisse à 40° au-dessous de zéro, contre ces intempéries les explorateurs n’ont que le frêle abri d’une mince tente en toile ; n’importe, jamais chez eux un moment d’hésitation ou de désespérance. Ils ont résolu de traverser le Grönland, et ils poursuivent leur route avec la foi dans le succès qui assure la victoire. Enfin, après trente-neuf jours passés dans ce désert glacé, les hardis voyageurs atteignent la côte occidentale, but de leurs efforts.

Ce tour de force d’endurance n’est point resté sans profit pour la science. Quelque intense qu’ait été le froid, un des membres de la caravane, le capitaine Dietrichson, a toujours relevé l’itinéraire suivi, déterminé l’altitude de la région parcourue, et exécuté avec un soin méticuleux les observations météorologiques réglementaires. Grâce à ce vaillant officier, nous possédons maintenant des notions précises sur le relief du Grönland et le climat de ce continent de glace. Très importantes également sont les observations de l’expédition pour la connaissance des phénomènes actuels, dont l’étude jette la lumière sur le passé de notre globe. Pour la première fois, un savant a effectué un aussi long parcours sur un des immenses glaciers qui nous offrent l’image, croyons-nous, fidèle des énormes carapaces glaciaires sous lesquelles l’Europe avait en partie disparu à l’époque quaternaire.

M. Nansen n’est pas seulement un voyageur hardi et un savant naturaliste, c’est encore un écrivain auquel on ne saurait refuser un certain talent. Comme tous les Scandinaves, il a le sentiment profond des beautés de la nature, mais chez lui la vue des grands horizons du haut Nord ne produit aucune tristesse. À ce robuste Norvégien la vie au milieu des déserts, au grand air vivifiant, cause un bien-être parfait, et il admire cette solitude où il se trouve si bien. Pour goûter le charme de la nature, il faut un corps sain et vigoureux. M. Nansen a également une sympathie profonde pour les simples. Les Eskimos ne sont pas à ses yeux des êtres inférieurs ; au contraire, il les admire et envie leur bonheur ; dans sa pensée voilà des gens parfaitement heureux, ignorant les conventions de la vie sociale. Ce sentiment profond de la nature et ce dédain de la civilisation se retrouvent chez plusieurs des principaux auteurs norvégiens. C’est pour ainsi dire leur trait distinctif de reprendre les théories de Rousseau en les adaptant aux temps présents. À une époque où la littérature norvégienne éveille la curiosité, peut-être le livre si personnel de M. Nansen aura-t-il la fortune, rare en France pour un récit de voyage, d’intéresser le grand public.

Charles RABOT.

sur l’inlandsis. — départ de la caravane.

CHAPITRE Iintroduction

P

endant l’été de 1882 j’étais embarqué à bord du baleinier norvégien[1]Viking, lorsque ce navire fut pris par les glaces en vue de la côte orientale du Grönland sous le 66° 55’ de latitude nord. Vingt-quatre jours durant, le bâtiment, emprisonné dans la banquise et poussé par le courant, dériva vers terre, au grand effroi de l’équipage.

Derrière la nappe blanche des glaces flottantes s’élevaient de magnifiques massifs de pics et de glaciers resplendissants de lumière ; plus magnifiques encore ils étaient le soir, lorsqu’ils se détachaient sur un fond de nuages empourprés par le soleil des nuits de l’été polaire. Bien souvent, pendant cette détention, je montai au sommet du grand mât pour contempler la côte du Grönland. Cette terre inconnue m’attirait, sa vue remuait mon âme, et du coup je fis le projet d’arriver à cette côte que tant de marins avaient vainement essayé d’atteindre. Dans ma pensée, il était possible d’atterrir en traversant à pied la banquise, si un navire ne pouvait réussir à se frayer un passage au milieu des glaces. Sur-le-champ j’étais prêt à faire une tentative : mais, par mesure de prudence, le capitaine ne voulut pas l’autoriser. De retour en Norvège je publiai un article sur le Grönland oriental dans le Bulletin de la Société royale de géographie de Copenhague (Dansk Geografisk Tidskrift, vol. VIII, p. 76). On peut, écrivais-je, atteindre sans grandes difficultés la côte orientale du Grönland, en pénétrant avec un solide navire au milieu des glaces, puis en achevant à pied la traversée de la banquise. À cette époque j’avais seulement l’idée vague d’avancer un jour dans l’intérieur du pays ; plus tard seulement ce projet prit une forme précise.

Un soir de l’automne de 1885, en écoutant la lecture du journal, mon attention fut tout à coup attirée par un télégramme annonçant l’heureux retour de l’expédition entreprise par Nordenskiöld dans l’intérieur du Grönland[2]. Contrairement à son attente, le célèbre explorateur n’avait découvert aucune oasis de verdure au milieu des glaciers : partout il n’avait rencontré que des champs de neige infinis. Sur cette nappe cristalline, deux Lapons qui accompagnaient M. Nordenskiöld avaient parcouru, en se servant de ski[3], une distance énorme en très peu de temps ; dans cette région, l’inlandsis[4] présentait un terrain excellent pour la marche sur les patins. Ce fut pour moi l’étincelle. Pour traverser le Grönland, il fallait organiser une expédition de patineurs Scandinaves.

De vigoureux patineurs, bien équipés, réussiraient certainement à parcourir le Grönland, à condition de choisir judicieusement leur base d’opérations. Cette base d’opérations était le point délicat de l’entreprise.

Si, à l’exemple des expéditions organisées antérieurement, on partait de la côte

en vue de la côte orientale du grönland

occidentale, le succès était incertain. On avait derrière soi les établissements danois, et, devant, l’inconnu de l’immense désert de glace et de la côte orientale. En second lieu, parvenait-on à traverser l’inlandsis : pour revenir ensuite en Norvège, il fallait parcourir une seconde fois le glacier.

À mon avis aucune hésitation n’était permise. Il fallait traverser la banquise riveraine de la côte orientale du Grönland, débarquer sur cette solitude glacée, puis de là marcher vers les colonies danoises de la côte occidentale. Ce plan avait l’avantage de couper toute retraite à la caravane ; plus n’était besoin d’entraîner les hommes en avant ; la côte orientale n’offrait aucun abri, aucun secours, tandis que devant soi la côte occidentale était une Terre promise. Dans ce cas, plus d’hésitation : il fallait marcher sans relâche vers les colonies danoises du littoral ouest ou mourir sur place.

En 1884 j’exposai mon plan de voyage dans une lettre adressée à un de mes amis de Copenhague. Je proposai alors l’organisation d’une expédition danoise-norvégienne à la côte orientale du Grönland. Aux Danois serait confiée l’exploration du littoral pendant que nous autres Norvégiens traverserions l’inlandsis de l’est à l’ouest. Mon projet ne fut pas accepté. D’autres travaux absorbèrent ensuite mon temps, et je ne songeai plus au Grönland.

À la fin de 1887 seulement, je repris mon plan de voyage. Mon projet primitif était de faire appel à l’initiative privée pour couvrir les frais de l’exploration. Plusieurs personnes m’ayant représenté que notre expédition aurait un caractère plus national si je sollicitais l’appui du gouvernement, j’adressai la requête suivante au Conseil académique de l’Université de Kristiania :

« Je me propose d’organiser l’été prochain une expédition de patineurs pour traverser l’inlandsis du Grönland, qui est restée une des régions les moins connues de notre globe.

« Le très grand intérêt scientifique que présente la connaissance de ce pays explique les nombreuses tentatives entreprises pour pénétrer dans cette région. (Suit l’historique de ces différentes expéditions ; le lecteur le trouvera relaté un peu plus loin.)…

« Accompagné de patineurs, je projette de traverser le Grönland. Jusqu’ici les Norvégiens n’ont guère contribué à l’exploration des terres polaires. Tandis que le Danemark et la Suède ont organisé de coûteuses expéditions vers ces régions lointaines, notre pays est resté indifférent à ce mouvement. Les Norvégiens sont pourtant le peuple le mieux doué pour de semblables entreprises. Plus facilement que tous autres, nous pouvons supporter le froid de ces régions, et sur tous l’habileté de nos patineurs nous assure la supériorité, comme le prouve la reconnaissance des deux Lapons qui accompagnaient Nordenskiöld. Une caravane montée sur des ski, et suivie de traîneaux tirés par des chiens, aurait de grandes chances pour réussir la traversée du Grönland. »

En terminant, je sollicitai la somme de 5 000 couronnes[5] pour couvrir les frais du voyage. Le Conseil académique accueillit avec bienveillance ma requête, et la transmit au Ministère, en le priant de la présenter à la Chambre. Le gouvernement ne crut pas devoir déférer à ce désir. Le peuple norvégien est trop pauvre, expliquait quelques jours après un journal officieux, pour dépenser 7 000 francs à seule fin de permettre à un citoyen de faire un voyage d’agrément au Grönland. En même temps presque tout le monde était opposé à mon projet. Pour vouloir tenter pareille entreprise, je n’avais certainement pas mon bon sens, écrivait-on, ou bien je voulais me suicider ; puis, à quoi bon aller explorer l’intérieur du Grönland ?

m. augustin gamél

Heureusement pour moi, je n’eus besoin de solliciter le concours ni du gouvernement, ni des Chambres. À l’époque où je présentai ma requête, un Danois, M. Augustin Gamél, mit à ma disposition la somme que j’avais demandée à mon pays. Ce généreux Mécène avait, quelques années auparavant, fait les frais de l’expédition de la Dijmphna, envoyée dans la mer de Kara sous le commandement du lieutenant Hovgaard. Cette offre venant d’un étranger que je ne connaissais pas, à un moment où presque tous mes compatriotes considéraient mon projet comme l’œuvre d’un fou, me toucha profondément ; immédiatement je l’acceptai avec reconnaissance.

Au mois de janvier 1888, mon plan de voyage fut publié dans la revue « Naturen » sous le titre de Grönlands inlandsis. Après avoir résumé les tentatives faites antérieurement pour traverser le Grönland, j’exposai mon projet en ces termes :

« Accompagné de trois ou quatre vigoureux patineurs, je m’embarquerai, au commencement de juin, en Islande sur un baleinier norvégien et me dirigerai vers la côte orientale du Grönland. Sous le 66° de latitude nord, nous ferons une tentative pour approcher de terre[6]. Si le bâtiment ne peut atterrir[7], il pénétrera au milieu des glaces aussi loin que possible, puis l’expédition gagnera la côte en traversant à pied la banquise. Pour franchir le chenal d’eau libre ouvert suivant toute probabilité le long du littoral, nous emporterons une embarcation légère dont la quille, garnie de patins, pourra glisser facilement sur la banquise. D’après mon expérience, cette marche sur la banquise ne présente pas d’obstacles insurmontables. En 1882, le baleinier Viking, d’Arendal, à bord duquel je me trouvais, fut bloqué par les glaces pendant vingt-quatre jours devant la côte orientale du Grönland. Au cours des promenades que je fis sur la banquise pendant cette détention, je me suis rendu compte de la nature des glaces qui la composent. Durant ce voyage, j’ai également appris à haler les embarcations sur les drifis[8]. Je pense donc avoir une expérience suffisante pour tenter l’entreprise. Mon projet serait de débarquer au nord du cap Dan, cette partie de la côte étant encore inconnue. Au sud de ce promontoire, au contraire, le littoral a été exploré par le commandant Holm et le lieutenant Th. Garde, de la marine royale danoise. En 1884, cette expédition, après avoir atteint un point situé un peu au nord du cap Dan, a hiverné à Angmagsalik, au milieu d’une tribu d’Eskimos encore païens. La côte une fois explorée, nous commencerons immédiatement la traversée de l’inlandsis. Si nous réussissons à atterrir au cap Dan, nous partirons pour explorer l’intérieur du pays de l’extrémité supérieure d’un des grands fjords. Débarquons-nous, au contraire, au sud de ce promontoire, nous attaquerons, si nous le pouvons, le glacier dans le Sermilikfjord.

« L’expédition s’élèvera sur les montagnes riveraines de l’inlandsis, évitant la région inférieure du glacier, toujours très crevassée. Nous pourrons ainsi atteindre facilement les plateaux supérieurs, généralement peu accidentés. Une fois sur la glace, la caravane se dirigera vers Christianshaab, station située sur la rive occidentale de la baie de Disko. Dans cette direction septentrionale, l’inlandsis présentera, croyons-nous, de meilleures conditions pour le patinage que plus au sud. D’autre part, aucun grand fjord n’existant sur les côtes de la baie de Disko, il sera relativement facile d’atteindre un des établissements danois situés dans ces parages. Enfin, à une grande distance, l’île Disko, dont la forme est facilement reconnaissable de loin, nous servira de point de repère, et nous permettra de trouver soit Christianshaab, soit Jakobshavn.

« 670 kilomètres séparent la baie de Disko de la région de la côte orientale où je pense débarquer. En évaluant à 20 ou 30 kilomètres nos étapes quotidiennes, le voyage ne peut durer plus d’un mois. Emportant des vivres pour soixante jours, nous aurons donc de grandes chances de réussir.

« Les approvisionnements seront transportés sur des traîneaux. Nous emploierons, outre les ski, des raquettes norvégiennes[9], préférables à ces patins sur la neige molle et détrempée. »

Contre ce plan de voyage diverses objections furent présentées dans les journaux. Toutes indiquaient chez leurs auteurs une ignorance profonde de ce dont ils parlaient.

À ce propos il me paraît amusant de reproduire ici un article publié par un jeune explorateur danois au Grönland, dans la revue Ny-Jord (février 1888). Voici le morceau principal du mémoire :

« D’autres projets ont été présentés pour traverser l’inlandsis. On a par exemple proposé de franchir ce vaste glacier en ballon ; pareille idée avait déjà été formulée au siècle dernier. Le plan très séduisant de M. Fridtjof Nansen, préparateur au musée de Bergen, ne me semble guère plus sérieux…

« M. Nansen a l’intention de partir de la côte orientale pour se diriger vers les établissements danois du littoral ouest, à l’inverse de ce qu’ont fait jusqu’ici tous les voyageurs, et de traverser le glacier sur des ski. Le projet est certes très original, mais tous ceux qui connaissent le pays doutent de sa réalisation. M. Nansen se propose de traverser à pied la banquise de la côte orientale, en sautant de glaçon en glaçon comme un ours blanc. Une idée aussi singulière ne vaut guère la peine d’être discutée.

« Admettons cependant que M. Nansen réussisse à atterrir sur la côte orientale : il nous paraît bien difficile qu’il puisse dépasser l’extrémité inférieure de l’inlandsis, particulièrement hérissée de pics… M. Nansen a le projet de gravir les hautes montagnes voisines de la côte, et d’avancer ensuite de leurs sommets sur le glacier. Évidemment l’auteur ignore complètement la topographie du pays.

« Ayant vu seulement de la côte l’inlandsis, je n’ai pas les connaissances suffisantes pour discuter le projet de traverser le glacier sur des ski et, surtout, pour formuler une opinion sur la possibilité d’emporter les approvisionnements nécessaires à l’expédition. À mon avis, ce plan peut être exécuté si M. Nansen réussit à franchir la région inférieure de l’inlandsis.

« Pour d’autres raisons, j’ai encore le devoir de m’élever avec force contre ce projet. M. Nansen va de gaieté de cœur s’exposer à se trouver dans une situation difficile. À mon avis, les Danois ne peuvent obliger les Eskimos du Grönland oriental à courir des dangers pour aider ce voyageur à sortir d’embarras. Si M. Nansen, malgré tous les avertissements, persiste dans son idée : si, d’autre part, le navire qui doit le transporter à la côte orientale ne peut atterrir et ne peut ensuite attendre qu’il ait renoncé à son entreprise, il y a dix à parier contre un qu’il périra misérablement avec ses compagnons, ou bien qu’il devra chercher un asile chez les Eskimos. Pour ramener ensuite l’expédition aux établissements danois, ces indigènes seront obligés à un long et difficile voyage ; personne n’a le droit d’imposer une telle corvée a ces pauvres gens. »

le drfridtjof nansen.

Cet article, écrit certainement dans une bonne intention, est très suggestif ; il nous montre l’ignorance profonde que les prétendues autorités géographiques avaient de l’inlandsis et la crainte qu’inspirait ce glacier tout récemment encore. Au cours d’explorations qui ont duré plusieurs années, l’auteur de ce mémoire a souvent passé devant le front de l’inlandsis : jamais l’idée ne lui est venue d’y entreprendre une excursion. S’il avait parcouru ce glacier, il se serait rendu compte de l’inanité de ses craintes.

Un autre écrivain, moins au courant encore que le premier de la géographie du Grönland, affirmait que je ne trouverais aucun compagnon. Les journaux anglais critiquèrent également mon projet de voyage.

En dépit de ces prédictions sinistres, les demandes d’admission dans la caravane affluèrent. Il en arriva plus de quarante, venant d’hommes occupant les positions sociales les plus différentes : des marins, des paysans, des officiers, des pharmaciens, des négociants, des étudiants sollicitèrent l’honneur de me suivre. Beaucoup d’autres personnes étaient, en outre, toutes disposées à m’accompagner si leur concours pouvait m’être utile. De Danemark, de Hollande, de France et d’Angleterre je reçus des offres de service. Ayant besoin avant tout de bons patineurs et d’hommes vigoureux et endurcis aux privations, mon choix porta sur Otto Sverdrup, ancien capitaine de la marine marchande, Olaf Dietrichson, lieutenant en premier de l’infanterie norvégienne, et Kristian Kristiansen Trana, un brave paysan norvégien.

Pensant employer des rennes et supposant que des Lapons pourraient nous être utiles, je priai un ami habitant le Finmark[10] de m’assurer le concours de deux Lapons pasteurs. Il me fallait, écrivais-je, des hommes courageux. J’insistai, en outre, pour qu’on leur représentât bien les dangers de l’entreprise, qu’on leur fit comprendre qu’ils avaient autant de chances pour en revenir que pour rester là-bas. Je désirai avant tout des célibataires de trente à quarante ans, l’homme étant, à cet âge, dans toute sa force. La réponse se fit attendre, la poste ne marchant l’hiver que tous les quatorze jours à travers le Finmark. Enfin la lettre désirée arriva. Deux solides gaillards de Karasjok étaient, m’écrivait-on, disposés à faire partie de l’expédition, moyennant une bonne somme. Immédiatement je télégraphiai à mon ami de les expédier au plus vite. Je ne reçus ensuite aucune autre nouvelle de mes futurs compagnons, sinon qu’ils étaient en route et qu’ils arriveraient à Kristiania tel jour. Ai-je besoin d’ajouter que j’avais le plus grand désir de voir lesdits Lapons ?

Nous les attendions un samedi soir, et des amis étaient allés au-devant d’eux à la gare pour les mener à leur logement. Mais ce jour-là point de Lapons, non plus que le lendemain. Nous ne savions trop ce qu’ils étaient devenus, lorsque le lundi j’appris que

mes gens étaient enfin arrivés. Au lieu de prendre le train de voyageurs, ils avaient pris place dans un convoi de marchandises.

le capitaine otto sverdrup.

Immédiatement je me rendis à leur auberge. Au milieu de la chambre se tenait debout un grand jeune homme ressemblant plus à un Finnois qu’à un Lapon, et dans un coin était, accroupi sur une malle, un petit bonhomme à l’air vieillot, la tête couverte d’une longue

chevelure qui lui pendait sur les épaules. Celui-là avait le type lapon beaucoup plus marqué que son camarade.

Lorsque j’entrai dans la chambre, le vieux inclina la tête et me serra la main ; le jeune me salua comme ont coutume de le faire les gens du peuple. Le premier ne parlant guère norvégien, je m’entretins surtout avec son camarade.

« Vous trouvez-vous bien ici ? et dites-moi pourquoi vous avez pris le train de marchandises.

— C’est que le voyage dans le train de marchandises était moins coûteux que dans l’autre, répondit-il.

— Quel âge avez-vous ? ajoutai-je, continuant mon interrogatoire.

— Moi, Bato, j’ai vingt-six ans, et mon compagnon, Ravna, quarante-cinq. »

J’avais pourtant demandé à mon correspondant deux hommes de trente à quarante ans.

« Vous êtes tous deux pasteurs de rennes ?

— Non, Ravna seul est nomade, moi je suis colon à Karasjok. » Encore une déception !

« Vous n’êtes point effrayés de venir avec moi au Grönland ? leur demandai-je alors.

— Ah si ! répondit Balto, nous avons au contraire très peur. En route, des voyageurs nous ont affirmé que nous n’avions aucune chance de revenir vivants. » Quelle sottise de n’avoir pas averti ces pauvres gens des dangers que nous allions courir, avant de les mettre en route !

Je songeai alors à renvoyer les doux Lapons dans leur pays. Faute de temps pour engager d’autres compagnons, je dus les conserver. J’essayai ensuite de les rassurer en leur affirmant que tout ce qu’on leur avait raconté était pure invention.

Si les Lapons ne paraissaient pas aussi vigoureux que je l’eusse désiré, en revanche ils avaient l’air de braves gens. Ils l’ont montré du reste pendant le voyage, et nous ont prouvé également leur force de résistance. Sur l’inlandsis ils ne nous furent guère utiles pour reconnaître la route et ne se distinguèrent en aucune circonstance par un flair particulier du terrain.

Balto a écrit en lapon une relation de l’expédition[11]. Après avoir

le capitaine o.-c. dietrichson

raconté son départ de Finmark, il rapporte qu’en voyage on lui dit que j’étais un homme terriblement exigeant, puis il continue ainsi

sa relation :

« Le 14 avril, Ravna et moi parlons de Throndhjem et le 16 arrivons à Kristiania. Nansen avait envoyé un homme au-devant de nous à la gare ; c’était Sverdrup. Lorsque nous descendîmes de wagon, il s’avança vers nous et nous demanda : « Êtes-vous les deux Lapons qui doivent partir avec Nansen ? » Sur notre réponse affirmative, Sverdrup ajouta qu’il faisait également partie de l’expédition et que Nansen l’avait envoyé au-devant de nous. « Suivez-moi », dit-il ensuite, et il nous conduisit dans un hôtel situé dans la Tolbodgade, au numéro 30.

« Peu de temps après notre arrivée, Nansen et Dietrichson vinrent nous voir. Nous fûmes très heureux de faire connaissance avec notre chef. La physionomie de Nansen était souriante comme l’aurait été celle des parents que nous avions laissés au pays, il avait une aussi bonne figure qu’eux et il nous adressa un bonjour cordial comme ils l’auraient fait. Tous les gens de la ville furent très bons pour nous ; à partir de ce moment notre sort nous parut meilleur. »

Voici maintenant quelques renseignements biographiques sur mes camarades de voyage. À chaque page je parlerai d’eux, il est donc nécessaire que je les présente au lecteur. Je commencerai par les Norvégiens et par rang d’âge.

Otto Neumann Sverdrup est né le 51 octobre 1855 au gaard[12] de Haarstad, dans le Bindal (Helgeland), dont son père était propriétaire. Accoutumé dès le plus jeune âge à courir par tous les temps sur les montagnes et dans les bois, il était habitué à se tirer seul d’affaire. Tout enfant, il avait appris à marcher sur les ski et, dans un pays aussi accidenté que le Bindal, était devenu promptement un excellent patineur. À l’âge de dix ans, il reçut de son père un fusil ; à partir de ce moment, toujours accompagné de son frère, d’un an plus âgé que lui, il allait l’hiver à la chasse sur les ski. Au printemps, il poursuivait le coq de bruyère ; en été et en automne, il ne craignait pas de s’attaquer à l’ours. Ses parents ne l’envoyèrent point au collège, mais le firent instruire chez eux. Les livres ne paraissent, du reste, jamais avoir eu beaucoup d’attrait pour lui.

À dix-sept ans, il entra dans la marine et pendant plusieurs années servit sur des bâtiments norvégiens

kristian kristiansen

.et américains. Après avoir passé en 1878 l’examen de lieutenant, il navigua ensuite en cette qualité. Entre temps, embarqué à bord d’une goélette norvégienne, il fit naufrage sur la côte occidentale d’Écosse. Dans cette grave circonstance, il sauva l’équipage par son sang-froid. Comme capitaine, il eut plus tard le commandement d’une goélette et d’un vapeur. Pendant un an il pêcha ensuite sur les bancs de la côte du Nordland. Il y a plusieurs années, on voulait envoyer de Gothembourg en Angleterre un bateau sous-marin Nordenfeldt. Tous les capitaines avaient refusé de conduire ce navire, lorsque Sverdrup arriva et se déclara prêt à tenter l’entreprise. Au moment du départ, les constructeurs changèrent d’avis et firent remorquer le bateau par un vapeur.

Otto Sverdrup passa la plus grande partie de ces dernières années à Trana, chez son père, qui, après avoir vendu son gaard du Bindal, était venu s’établir près de Stenkjær. Là il s’employa aux occupations les plus diverses : il faisait tantôt le métier de bûcheron, tantôt celui de flotteur, ou encore celui de forgeron, ou bien allait à la pêche, où il se montrait fort habile marin. Son plus grand plaisir était de faire des courses par un gros temps dans un de nos canots du Nordland.

Un tel homme était précieux pour l’expédition. Dans sa vie aventureuse il avait appris à sortir de toutes les difficultés, quel que fût le danger. Toujours il conservait son sang-froid et toujours il donnait à propos un bon conseil.

Olaf Christian Dietrichson est né le 31 mai 1856 à Skogn, près de Levanger, où son père était médecin de district. Il fut élevé à la dure à la campagne. Pour aller a l’école à Levanger, il devait chaque jour faire une course de plus de 5 kilomètres. À partir de 1873, il fréquenta pendant plusieurs années le collège de Throndhjem, puis en 1876 celui de la Maribogade, à Kristiania. Reçu cadet l’année suivante, il entra à la deuxième classe de l’École de guerre. En 1880, après avoir passé l’examen de sortie, Dietrichson fut nommé lieutenant en second à la brigade d’infanterie de Throndhjem ; en 1886, lieutenant en premier, et quatre ans plus tard capitaine. Pendant les hivers de 1882, 1883 et 1884, il suivit les cours de l’École centrale de gymnastique à Kristiania, et en 1887 fut nommé professeur adjoint à cet établissement.

Dietrichson a toujours aimé les exercices corporels, et s’est efforcé de développer sa robuste constitution par un entraînement constant. Plus tard il entreprit chaque année de longs voyages sur les ski à travers différentes parties de la Norvège. De Skien à Throndhjem il a parcouru en patinant presque toutes les vallées. Peu de Norvégiens ont autant que lui visité notre pays l’hiver. Les connaissances acquises par Dietrichson à l’École militaire devaient nous être très utiles. Il se chargea des observations météorologiques et des levers topographiques. Ces divers travaux, il les exécuta toujours avec un zèle auquel on ne saurait trop rendre hommage ; ceux-là seuls qui ont dû faire des observations météorologiques par des froids de -30 degrés pourront apprécier le dévouement de notre camarade. Souvent les doigts engourdis par le froid pouvaient à peine tenir un crayon ; nonobstant, le journal météorologique ne renferme pas une lacune. Pour une telle tâche, il fallait une énergie peu commune.

Kristian Kristiansen Trana n’avait que vingt-quatre ans au moment du départ : il était donc bien au-dessous de l’âge qui me semble requis pour entreprendre une pareille expédition. Mais Kristian était un garçon solide et vigoureux, et avec cela il avait le plus grand désir de venir avec nous. Sur la recommandation de Sverdrup, je l’admis dans la caravane ; je n’ai eu qu’à me louer de lui.

samuel balto et ole ravna.

Il était né le 16 février 1865 à Grinna, près de Trana, la propriété actuelle du père de Sverdrup. Il avait été longtemps bûcheron et fait en outre plusieurs campagnes de pêche. C’était un garçon agréable et dévoué. Lorsque Kristian se chargeait d’une besogne, on pouvait être assuré qu’elle était en bonnes mains.

Samuel Johannesen Balto, Lapon sédentaire de Karasjok, avait vingt-sept ans lors de notre départ. De taille moyenne, il n’avait guère l’aspect d’un homme de sa race. Il appartient à la classe des Lapons de rivière, qui sont pour la plupart assez grands, par suite de leur métissage avec les Finnois. La majeure partie de sa vie, il l’avait passée à travailler dans les bois, et plusieurs fois avait pris part à la pêche dans l’océan Glacial. De plus, il avait servi comme domestique chez des Lapons nomades, notamment chez Ravna.

C’était un garçon gai, ne boudant pas à la besogne, ce en quoi il différait de son camarade Ravna. Il était assez résistant à la fatigue, et toujours disposé à se rendre utile. Son babillage en mauvais norvégien nous divertit beaucoup pendant le voyage.

Ole Nielsen Ravna, Lapon nomade de Karasjok, était âgé de quarante-cinq ou quarante-six ans : il ne savait trop lui-même. Toute sa vie il avait vécu sous la tente sur les montagnes du Finmark. Au moment où il partit pour le Grönland, son troupeau n’était guère nombreux : il comptait de deux cents à trois cents têtes ; à ce sujet, il ne voulut jamais rien dire de précis.

Seul de nous tous il était marié, et laissait derrière lui cinq enfants. Comme tous les Lapons nomades, il était paresseux et indolent. Aux haltes, son plus grand plaisir était de rester oisif, accroupi dans un coin de la tente. Très rarement il fit preuve d’initiative. Il était de très petite taille, mais extraordinairement fort et résistant. Toujours il prit le plus grand soin de ménager ses forces. Lorsque nous partîmes, il parlait très peu norvégien. Ses rares observations, exprimées en langage très pittoresque, excitaient au plus haut point notre hilarité. Il ne savait pas écrire, non plus que se servir d’une montre, mais il savait lire. Sa lecture favorite était le Nouveau Testament, traduit en lapon, dont il ne voulut jamais se séparer.

Ainsi que je l’ai raconté plus haut, ces deux Lapons étaient venus avec nous attirés par la promesse d’une bonne somme d’argent, et non point par le goût des aventures. Au départ, ils manifestaient la crainte la plus vive, ce qui n’est guère extraordinaire, ignorant comme ils l’étaient les conditions du voyage. C’étaient de braves et agréables compagnons. À plusieurs reprises ils firent preuve d’un dévouement touchant et j’en vins à avoir en eux une très grande confiance.

traîneau.

Ces baleiniers chassent le stemmatope mitré dans les parages du Grönland et de Jan Mayen. Nous désignons ces bâtiments sous le nom de baleiniers, faute d’une appellation française propre aux navires armés pour la chasse au phoque.

A.-E. Nordenskiöld, la

Deuxième Expédition suédoise

au Grönland. Traduit par Charles Rabot. Hachette et C

ie

.

Sous ce nom, les Norvégiens désignent de longs et étroits patins en bois, en usage chez tous les peuples habitant le nord de l’ancien continent. M. Nansenen donne plus loin une longue description. Dans cette traduction nous conserverons presque toujours le mot

ski

, réservant celui de raquettes pour traduire le vocable

snesko

. (

Note du traducteur

.)

Nom sous lequel les géologues Scandinaves désignent les calottes glaciaires. (

Note du traducteur

.)

7 000 francs. La couronne vaut 1 fr. 40. (

Note du traducteur.

)

Je me proposais d’abord de débarquer plus au nord, dans le fjord de Scoresby, encore inconnu. Pour mettre à exécution ce projet, un vapeur aurait été nécessaire. La location d’un pareil bâtiment étant naturellement très onéreuse, je dus renoncer à cette idée.

Nous envisagions la possibilité d’atterrir. Pendant l’été 1884, les baleinières avaient pu approcher très près de la côte.

Glaces flottantes. (

Note du traducteur.

)

Raquettes formées d’un cercle de bois recoupé à l’intérieur par des lanières de saule. Dans la partie orientale de la Norvège, elles sont employées l’hiver pour les chevaux.

Laponie norvégienne.

(Note du traducteur.)

À la demande du professeur Friis, je priai, après le retour, Balto d’écrire en lapon une relation du voyage, désir auquel il s’empressa de répondre. M. Friis a eu l’obligeance de traduire plusieurs passages de ce long récit, en suivant le texte de très près.

Ferme.

(Note du traducteur.)

 

 

 

à travers une région accidentée de l’inlandsis, voisine de la côte occidentale, 23 septembre 1888.(dessin d’eivind nielsen, d’après une photographie.)

 

 

CHAPITRE IIéquipement

 

 

L

e succès, le salut même d’une expédition arctique dépendent en grande partie de la qualité de son équipement. La rupture d’un clou ou d’une courroie peut entraîner parfois les plus redoutables conséquences pour la caravane. Aussi, avant le départ, on ne saurait trop recommander d’examiner soigneusement chaque objet ; ni le temps ni la peine ne doivent être épargnés pour obtenir un matériel aussi soigné que possible. À mon avis, un grand nombre des expéditions précédentes ne se sont point préoccupées suffisamment de cette question, en apparence secondaire.

Ainsi que je l’ai dit plus haut, j’avais tout d’abord l’intention de faire tirer nos traîneaux par des chiens ou par des rennes. Des voyageurs expérimentes ont nié les services que rendent les animaux de trait dans les expéditions arctiques, le renne ou le chien ne pouvant traîner, affirmaient-ils, que leur nourriture pour un temps très court. J’avoue ne pas comprendre cette objection. Ne peut-on pas, en effet, toujours employer les animaux un certain temps, et après cela les abattre ? Une expédition ayant un nombre de chiens ou de rennes suffisant pour haler tous les traîneaux, et emportant pour eux une certaine quantité de nourriture outre ses approvisionnements particuliers, peut avancer rapidement et sans fatigue pendant quelque temps. De plus, l’abatage successif des animaux lui procure de la viande fraîche : par suite, point n’est besoin de se charger d’une quantité considérable de conserves. Lorsque le moment arrive de tuer la dernière bête de trait, on a fait un bon bout de chemin, et, ayant mangé tout le temps de la viande fraîche, les hommes sont aussi vigoureux alors qu’au départ.

Une expédition arctique peut très bien n’employer que des chiens. La viande de cet animal est comestible pour des gens affamés ; les Eskimos la regardent même comme un mets de choix. Un homme qui ne pourrait manger de cet animal est indigne de faire partie d’une exploration.

J’avais le projet d’emmener de bons chiens de trait, si j’avais pu m’en procurer. Ces animaux ont sur les rennes l’avantage d’être faciles à transporter et à nourrir. Ils mangent comme nous, tandis que l’alimentation des rennes consiste en un lichen lourd et encombrant. Le temps m’ayant manqué pour me procurer des chiens, je songeai à acquérir des rennes. J’écrivis à ce sujet en Finmark et fis même acheter du lichen à Röraas ; mais, ayant reconnu bientôt les difficultés qu’eussent présentées le transport de ces animaux, puis leur débarquement au Grönland, je renonçai à cette idée et résolus d’avoir recours seulement à la vigueur de nos bras pour haler les traîneaux. Lorsque le transport de chaque morceau de pain qu’on mangera coûte de pénibles efforts, il va de soi que les bagages seront réduits au strict nécessaire. Approvisionnements, traîneaux, instruments, vêtements, tout doit être aussi léger que possible. En pareil cas, la valeur d’une chose dépend de son poids. D’autre part, la légèreté n’est pas tout : il est nécessaire en outre que les objets d’équipement soient solides. Enfin nos vêtements devaient être chauds — nous ne savions quelle température nous trouverions sur l’inlandsis — et l’alimentation nourrissante et variée. Dans une entreprise comme la nôtre, un des engins les plus importants est le traîneau.

Les précédentes expéditions arctiques, surtout celles organisées par les Anglais, ont accompli de longs voyages en traîneau. Je pensai donc que le véhicule employé dans les explorations de ce genre avait été très perfectionné. C’était une erreur, et il est permis de s’étonner que des expéditions récentes, comme celles des Allemands sur la côte orientale du Grönland (1869-1870), de Payer et Weyprecht à la Terre François-Joseph (1872-1874) et de Nares (1875-1876), se soient servies de traîneaux fort incommodes. L’expédition de Greely (1881-1884) et celle envoyée à sa recherche sous le commandement de Schley et Soley (1884) étaient sous ce rapport mieux équipées. Les traîneaux employés dans la plupart de ces explorations avaient l’inconvénient d’être lourds et trop grands ; de plus, garnis de patins étroits, ils enfonçaient profondément dans la neige.

Quelques voyageurs, notamment Franklin lors de sa première expédition, se sont servis des toboggans[1], en usage chez les Indiens d’Amérique. L’Anglais Rac et plus tard Greely avaient des véhicules analogues montés sur des patins bas et étroits. Dans la neige pulvérulente, les tobaggans présentent des avantages, mais lorsque la neige est gelée, le frottement devient beaucoup trop considérable et retarde la marche. Un très petit nombre d’explorateurs ont songé à monter leurs traîneaux sur de larges patins. Cette omission nous frappe surtout, nous autres Norvégiens, habitués aux skikjælk.

Le skikjælk est un petit traîneau reposant sur de larges patins[2] presque semblables aux ski, que les paysans de Norvège emploient pour transporter des charges de bois ou de foin. On le hale avec une corde, et à l’aide d’un bâton fixé sur le côté on le dirige pour l’empêcher d’arriver dans les jambes du patineur lorsqu’il descend une pente à toute vitesse. Le skikjælk est en usage en Suède, en Finlande et jusque dans la Sibérie orientale[3].

Ce traîneau servit de modèle pour construire ceux que nous avons employés. Les véhicules de notre expédition me paraissent réunir toutes les qualités requises : ils sont solides, légers et glissent facilement, quel que soit l’état de la neige. Certaines pièces secondaires furent copiées sur le traîneau décrit dans le récit de Greely et qui fut emporté par l’expédition envoyée à la recherche de ce voyageur[4].

Pour la construction de nos skikjælk, je trouvai un collaborateur dévoué dans le menuisier Christiansen, aujourd’hui établi à Næs, dans le Telemark. Il n’épargna ni son temps ni ses peines pour nous livrer d’excellents véhicules.

Ce ne fut qu’après de nombreux essais, notamment à la suite d’un voyage à travers les montagnes entre Bergen et Kristiania, que j’adoptai la forme des traîneaux dont nous nous sommes servis.

Dans leur construction, des planches de frêne particulièrement saines et flexibles furent seules employées. Ce bois étant très résistant, le siège du véhicule put être établi légèrement sans diminuer pour cela la solidité de l’appareil. Les patins étaient en orme ou en érable, bois que le frottement sur la neige rend particulièrement lisse. Ils avaient été en outre recouverts d’une mince plaque d’acier, pouvant se dévisser à volonté. Une seule fois pendant le voyage nous enlevâmes cette plaque.

Le dessin de la page 18 représente très exactement le type de nos traîneaux. Aucune pièce n’était clouée, toutes étaient assemblées au moyen de courroies ; le véhicule avait par suite une grande élasticité et supportait très bien les chocs. Nos traîneaux mesuraient une longueur de 2,90 m. et une largeur de 50 centimètres. Les patins, longs de 2,89 m. et larges de 95 millimètres, étaient relevés aux deux extrémités. Cette disposition augmentait leur force de résistance et leur souplesse ; d’autre part, elle permettait, si un véhicule était avarié à l’avant, de s’en servir encore en employant l’arrière comme avant. Chaque traîneau était terminé par un dossier, disposition très pratique pour le diriger dans les passages difficiles, lorsque deux hommes le manœuvraient.

Sans patins d’acier, chaque skikjælk pesait 11,05 kil. ; avec ses patins, 13,75 kil. Ces patins portaient au milieu une petite quille en acier pour pouvoir gouverner les véhicules sur la glace vive et les empêcher de dévier. Il est très important que les traîneaux obéissent facilement sur les glaciers crevassés. Sans cela, on risque de les perdre dans quelque gouffre et d’être entraîné avec eux. Ces quilles nous furent très utiles ; malheureusement, dans les chocs éprouvés par les traîneaux pendant la traversée de la partie de l’inlandsis voisine de la côte, elles furent en partie brisées, surtout lorsque le temps devint très froid. Par des températures basses, l’acier devient cassant comme du verre. Afin d’éviter cet inconvénient, je conseillerai de tailler les quilles dans les mêmes plaques d’acier que les patins ; mais dans ce cas on ne pourrait les détacher à volonté. Sur chaque patin était fixé un morceau de bois très léger qui donnait au véhicule de la rigidité et de l’élasticité.

Nos traîneaux avaient été construits de façon à pouvoir être tirés par un seul homme. Comme il est utile, dans les passages difficiles, d’envoyer en avant un éclaireur reconnaître le terrain, et que sur la neige pulvérulente la marche est très pénible pour la tête de la caravane, je décidai que le premier véhicule serait tiré par deux hommes. Nous n’emportâmes par suite que cinq skikjælk. Il est, du reste, préférable d’avoir plusieurs petits traîneaux plutôt qu’un ou deux grands, comme les expéditions précédentes en avaient employé. Dans maintes circonstances, au cours de notre voyage, la manœuvre d’un grand traîneau aurait été beaucoup plus pénible que celle d’un petit, et en certains passages, si nous avions eu un véhicule de grandes dimensions, nous aurions été souvent obligés de le décharger tout au moins en partie pour pouvoir passer. En nous attelant deux ou trois à chaque skikjælk, nous avons toujours réussi à les faire avancer ; plusieurs fois, dans des endroits particulièrement accidentés, nous avons pu les porter à bras. Pour marcher à la voile, nous réunissions deux ou trois traîneaux côte à côte, passions en travers des ski ou des bâtons, et amarrions solidement le tout. Des bâtons en bambou servaient de mâts ; la toile du plancher de la tente ou deux prélarts, de voiles ; un autre bâton, placé en avant comme un timon de voiture, faisait office de gouvernail. Si l’on construisait un traîneau spécialement pour marcher à l’aide du vent, on obtiendrait sans nul doute de bien meilleurs résultats que nous. Ce mode de locomotion, qui a été pratiqué par nous sur l’inlandsis du Grönland, pour la première fois, n’a pas jusqu’ici suffisamment attiré l’attention. On pourrait peut-être s’en servir avec succès dans l’exploration des terres antarctiques.

raquette norvégienne et mocassin lapon

.Pour une expédition de patineurs comme la nôtre, la construction des skis est une question aussi importante que celle des traîneaux. Dans le chapitre suivant je traiterai ce sujet.

Outre des skis, nous emportions des raquettes canadiennes et norvégiennes. Les premières sont formées de nerfs d’animaux, d’élan principalement, tendus sur un châssis en frêne. Elles mesurent 1,06 m. de long sur 59 centimètres de large. Les secondes sont faites d’un cercle en bois sur lequel sont entre-croisées des lanières en saule. Celles que nous avons employées mesuraient une largeur de 26 centimètres et une longueur de 39 centimètres.

Dans quelques parties de la Norvège, ces raquettes sont d’un emploi fréquent, surtout au printemps, lorsque la neige ne porte pas. Par un pareil temps, les paysans les suspendent souvent aux fers de leurs chevaux. Les tryger[5] pour les animaux ont la même forme que ceux dont se servent les hommes, ils sont seulement plus grands, et, comme cela se conçoit aisément, ont un système d’attache différent. Nos petits chevaux apprennent très vite à marcher avec ces raquettes, et, ainsi armés, peuvent avancer rapidement alors que d’autres chevaux ne pourraient bouger[6].

Les raquettes ne rendent pas autant de services que les ski, surtout à un habile patineur. J’en emportai cependant, afin de faciliter sur les pentes rapides notre marche avec les traîneaux lourdement chargés. Plusieurs d’entre nous employèrent avec avantage les raquettes canadiennes. Un de nos compagnons ne put au contraire jamais s’en servir. Une certaine habitude est nécessaire pour pouvoir marcher avec ces engins. Les tryger norvégiens ont l’inconvénient d’enfoncer plus profondément dans la neige molle que les snowshoes (raquettes canadiennes).

Pendant notre traversée de l’inlandsis, peu de temps après avoir chaussé les raquettes, nous prîmes les ski et reconnûmes bientôt l’avantage qu’ils donnaient même pour gravir des pentes.

Par les temps doux, la neige forme des paquets sous les patins lorsqu’ils ne sont point recouverts de peau ; en pareils cas, les raquettes sont préférables aux ski. Les tryger ont en outre l’avantage d’être plus légers que les patins.

 

coupe de notre embarcation.

 

Pour débarquer sur la côte du Grönland nous avions besoin d’une embarcation tout à la fois légère, pour qu’elle pût être halée facilement sur la banquise, et solide, pour pouvoir supporter les chocs dans ce trajet. Je confiai à M. Hansen, directeur du chantier de Kristiania, le soin de construire un canot réunissant ces qualités.

Notre bateau était long de 5,96 m. Sa plus grande largeur était de 1,88 m. et sa profondeur de 65 centimètres.

La coque était garnie de deux patins en bois de pin, placés de chaque côté de la quille et destinés à protéger l’embarcation pendant le traînage sur la banquise. L’expérience nous a prouvé l’inutilité de ces appendices ; en cas de pression des glaces, ces patins peuvent être arrachés et endommager par suite la coque.

Le canot était solide et en même temps élastique lorsqu’il était pressé par les glaces. Il est préférable que l’embarcation n’ait qu’une seule coque : en cas d’avarie les réparations sont faciles à opérer. D’autre part, entre l’intervalle des deux coques l’eau pénètre toujours, ce qui alourdit le bateau.

Dans les expéditions arctiques, le sac de couchage est un effet d’équipement très important. Il doit être tout à la fois léger et chaud. Certains voyageurs l’ont fait confectionner en laine, d’autres en peau. La laine laissant passer la transpiration, en cas de grand froid il y a moins de produits de condensation dans un sac fait de ce tissu que dans un sac en peau. La laine a, par contre, l’inconvénient d’être lourde et moins chaude que les pelleteries. Je songeai d’abord à employer des sacs en laine, mais je me rendis bientôt compte de la faible protection qu’ils nous donneraient contre le froid. Si nous en avions emporté, nous serions probablement tous morts sur l’inlandsis.

Après mûres réflexions, je fis choix de la peau de renne pour la confection de nos sacs de couchage. Je ne pus, à mon grand regret, me procurer de la fourrure d’hiver de faon, particulièrement chaude et légère, et dus faire exécuter nos lits avec des peaux de femelles, qui sont beaucoup plus lourdes.

La peau de renne s’use rapidement et perd ses poils si elle est mouillée. Celle du chien est plus solide, mais pas aussi chaude. La peau du loup est excellente, mais très coûteuse.

La fourrure de nos sacs tint parfaitement pendant tout le voyage et durant l’hiver que nous passâmes sur la côte occidentale. Les peaux avaient été soigneusement préparées par le fourreur Brandt, de Bergen.

Nous avions deux sacs de couchage pouvant contenir chacun trois hommes. Il aurait été certainement préférable de n’en avoir qu’un seul pour toute la caravane, mais si le traîneau qui le portait était tombé dans quelque crevasse, notre position serait devenue très critique. Avec deux sacs, pareille éventualité n’était pas à craindre : si nous en perdions un, quatre hommes pouvaient prendre place dans celui qui restait, et nous aurions dormi à tour de rôle.

 

sac de couchage.

 

L’ouverture des sacs était munie d’une sorte de capuchon pouvant se fermer à l’aide de deux courroies. Tant que la température ne fut pas très rigoureuse, nous laissâmes la fermeture entre-bâillée ; mais lorsque le froid devint extrême, nous bouclâmes les courroies au dernier cran, l’aération étant assurée par les quelques ouvertures que nous ne parvenions pas à fermer.

Pour préserver les sacs de l’humidité, j’avais emporté des prélarts huilés. Par les grands froids, ils se déchirèrent. Nos sacs étant en peau de renne, je jugeai inutile de prendre des matelas aérifères en caoutchouc, qui sont toujours d’un certain poids.

Nous n’emportâmes que les plus indispensables vêtements de rechange ; tout le voyage, nous restâmes vêtus du même costume. J’étais muni, en outre, d’une petite jaquette doublée en peau d’écureuil, dont je me servis rarement ; les Lapons avaient leurs pæsk[7] et leurs jambières en peau de renne. C’étaient les seules fourrures que nous avions.

Notre habillement consistait en une mince chemise de laine, un caleçon de même tissu, un jersey également de laine, un pantalon, une jaquette et des jambières en vadmel[8].

La laine a sur le coton et les peaux l’avantage de laisser la transpiration s’exercer librement. Pendant le voyage il nous arriva de suer abondamment ; pour éviter les refroidissements, les précautions les plus minutieuses durent être prises ; sur le glacier, dans les endroits difficiles, nous étions souvent obligés de quitter nos jaquettes, et nous transpirions comme par les grandes chaleurs de l’été.

Chaque homme était muni d’un léger pardessus en toile à voile. Ce vêtement n’était malheureusement pas imperméable, mais dans les tourmentes de neige il nous rendit de grands services, en arrêtant la fine poussière neigeuse que le vent chassait. Sans la protection de ce pardessus, ces fines particules auraient pénétré à travers tous nos vêtements et, en fondant au contact du corps, nous auraient trempés. Ce vêtement était garni d’un large capuchon, pouvant être rabattu sur la figure pour l’abriter des morsures de la gelée. Nous étions chaussés de brodequins connus en Norvège

un « lauparsko »

.sous le nom de lauparsko. Ils étaient en cuir, au lieu d’être en peau brute, comme ils sont généralement. Ces chaussures, dont la forme rappelle les komager des Lapons et les kamikkes des Eskimos, sont faites d’un morceau de cuir, relevé sur les côtés et cousu à un second morceau qui recouvre la partie supérieure du pied. Les Islandais font usage de brodequins du même genre très grossièrement confectionnés. Nous avions les pieds enveloppés de deux paires de bas épais, et sur le soufflet de la chaussure était appliquée une bande de peau de mouton destinée à tenir chaud et à absorber l’humidité.

Ces brodequins sont très pratiques pour la marche sur les ski ou sur les raquettes. Ils sont plus solides que les hudsko[9] et les komager des Lapons, mais pas aussi chauds que les mocassins. Pendant le voyage sur l’inlandsis, à la fin de l’étape nous trouvions nos bas gelés à la semelle des souliers.

Les Lapons avaient chacun deux paires de komager. Balto en avait en outre apporté une troisième, à mon intention.

Les bons mocassins sont faits avec la peau des jambes des rennes mâles. La peau des membres postérieurs est employée pour la semelle elles côtés, celle des membres antérieurs pour le dessus de la chaussure ; le tout est ensuite cousu ensemble, la fourrure tournée vers l’extérieur. La peau de la tête du renne sert également à fabriquer des mocassins ; mais ces chaussures ont l’inconvénient d’être moins solides que celles faites avec la peau des jambes.

Les komager, que les Lapons remplissent de Carex vesicaria, et dans lesquels ils ne mettent ni bas ni chaussettes, sont très chauds et très agréables dans les courses sur les ski. Ces chaussures se détériorant rapidement à l’humidité, je n’en avais pas emporté pour les membres de l’expédition. À quelques milles de la côte orientale je chaussai les mocassins dont m’avait fait cadeau Balto ; ils me servirent pendant tout le voyage et durant l’hivernage ; lors de notre retour en Norvège, ils n’étaient cependant pas complètement usés ; notez que Balto les avait déjà portés pendant un hiver. Les mocassins de ce genre sont très pratiques dans les expéditions arctiques ; leur légèreté permet d’en emporter plusieurs paires pour chaque personne, mais il est nécessaire d’en prendre grand soin si l’on veut qu’ils fassent un long service. Lorsque les komager sont mouillés, il faut, le soir, retourner la fourrure à l’intérieur et dormir ainsi chaussés : pendant la nuit l’humidité disparaît.

Nous avions les mains couvertes de moufles en laine ; par-dessus, quand le temps était très froid, nous mettions des gants en peau de chien garnis extérieurement de leur fourrure. Les Lapons employèrent les gants en peau de renne dont ils se servent l’hiver. Remplis de carex, ils sont, comme les komager, très chauds. Pour manier les instruments et pour dessiner, nous avions des doigtiers de laine.

Notre coiffure consistait en un bonnet également en laine, qu’on pouvait enfoncer jusqu’aux oreilles et dans le cou. Avec nos capuchons en vadmel, la figure était ainsi parfaitement protégée, même par les froids les plus rigoureux.

Une expédition qui se propose l’exploration des glaciers doit toujours emporter de bonnes lunettes fumées. Pour avoir oublié de s’en munir, Maïsseïev échoua dans son exploration, en 1859, à la Nouvelle-Zemble. Les verres fumés dont nous nous servîmes

lunettes en bois

 

 

les uns unis, les autres concaves, pour protéger les yeux de tous côtés. J’employai une paire de conserves de cette dernière forme, que m’avait donnée Nordenskiöld, et en fus toujours très satisfait. Nous mîmes également des lunettes en bois noir percées d’un petit trou horizontal, semblables à celles en usage chez les peuples des régions polaires. Comme elles n’ont pas de verres, il ne s’y dépose pas d’humidité, dont la présence arrête la vue ; par contre, leur champ est étroit, ce qui est très gênant pour un patineur. On pourrait, il est vrai, remédier à cet inconvénient en perçant une fente perpendiculaire à la première.

Notre tente, faite à Copenhague sur le modèle de celle dont s’était servi le lieutenant de vaisseau Ryder pendant ses explorations sur la côte occidentale du Grönland, était divisée en cinq morceaux : deux parois, l’entrée, le fond et un plancher en toile à voile imperméable. Je pensais que les différents fragments pourraient être employés comme voiles pour les traîneaux, mais je dus renoncer à cette idée : le morceau formant les parois, et le fond étaient en si mince coton que le vent aurait pu les déchirer. Que serions-nous alors devenus sans tente, au milieu du glacier, par des froids de 40 degrés ?

La question de poids étant toujours importante dans les expéditions arctiques, je recommanderai aux futurs explorateurs d’emporter des tentes dont toutes les pièces, même le plancher, soient cousues ensemble. Ces abris auraient la forme d’un sac et ne présenteraient d’autre ouverture que la porte ; dans le plancher seraient ménagés deux trous pour passer les montants. En cas de besoin, le plancher servirait de voile, après avoir eu soin d’attacher le toit de la tente à l’avant du traîneau, pour qu’il ne pût être déchiré par le vent. Dans une tente construite d’après ce modèle, la neige ne peut pénétrer par les ouvertures au bas des parois : c’est un grand avantage. Sur l’inlandsis, nos sacs de couchage étaient souvent, au réveil, recouverts de neige ; notre tente était juste assez large pour pouvoir étendre nos deux sacs en les plaçant tête-bêche. Elle était soutenue par deux bâtons réunis au sommet par une traverse. Ces bâtons nous servirent d’alpenstocks.

L’abri était assujetti sur le sol par des cordes fixées à des piquets en fer. Je ne me souviens plus du poids de la tente seule ; avec les piquets et les cordes, elle pesait 8 kilogrammes. Notre abri tint parfaitement sur la neige. Pendant plusieurs tempêtes, le vent faillit cependant l’enlever ; aussi je recommanderai à tous les voyageurs d’avoir des piquets supplémentaires, pour les cas de gros temps. Nous en avions bien emporté plusieurs, mais ils furent avariés et il ne nous fut pas facile de les réparer.

Dans une expédition arctique, l’appareil de cuisson est un objet de première importance. Sans une lampe, impossible en effet de se procurer une goutte d’eau dans ces déserts glacés. Avant tout, cet appareil doit utiliser entièrement les produits de combustion et donner la plus grande quantité possible de chaleur. On arrive ainsi à réduire la provision de combustible nécessaire et à diminuer le poids des bagages.

Le meilleur combustible est l’alcool. Outre l’avantage de la propreté, il présente celui de développer une somme considérable de chaleur comparativement à son poids. Pour éviter toute perte de ce précieux liquide, on doit le renfermer dans de solides réservoirs. Mais l’alcool est un grand tentateur, et dans les expéditions, les hommes n’ont que trop envie d’y goûter. Afin d’enlever pareil désir à mes compagnons, j’ajoutai à l’esprit-de-vin de l’alcool méthylique.