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Vladimir Fédorovski nous dévoile les secrets des plus grands créateurs du XXe siècle. Enigmatiques, flamboyants, magnifiques, ils traversèrent le siècle comme une fulgurante traînée de poudre, suscitant passions et émerveillement. Mêlant l’amour à l’art, la poésie et la politique, Vladimir Fédorovski propose aux lecteurs un voyage dans le temps et dans l’espace.
De Matisse à Picasso, de Chagall à Modigliani, il nous offre une méditation sur les mystères de la création, éclairant d’une nouvelle lumière le rôle des muses et des collectionneurs… tous des artistes à leur manière. Comment les collectionneurs russes Morozov et Chtchoukine ont-ils pu influencer l’itinéraire artistique de Picasso et Matisse ? Qui fut Lydia, sa muse cachée ? Pourquoi Diaghilev devint-il un des personnages les plus illustres de l’univers artistique mondial, créant au sein de sa compagnie des Ballets Russes une étonnante symbiose du geste, de la musique, de la poésie et de la peinture ? Comment se réalisa « la magie », l’inspiration réciproque entre Rudolf Noureev et Margot Fonteyn ?
À partir de ses souvenirs des rencontres avec des personnalités extraordinaires, Vladimir Fédorovski raconte des histoires, souvent secrètes, mal ou peu connues, évoquant le rôle exceptionnel de ces inspirateurs et inspiratrices dans le tissage et le métissage des relations entre la France et la Russie. Un voyage inédit qui marquera le destin de d’auteur. Dans le droit fil du célèbre best-seller de Vladimir Fédorovski Le roman de Saint-Pétersbourg, cette ode à l’art et à l’amour, aux artistes et à leurs inspiratrices, nous invite au rêve et au voyage.
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Seitenzahl: 249
Veröffentlichungsjahr: 2022
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AMOUR ET INSPIRATION
© Éditions Balland, 2021
www.editions-balland.com
ISBN 978-2-94071-917-4
Vladimir Fédorovski
AMOUR
ET INSPIRATION
Muses, collectionneurs et artistes
À Anne et Kai
Amies lectrices, amis lecteurs,
C’est un voyage dans le temps et dans l’espace que je vous propose, une méditation sur les secrets de la création artistique de Matisse à Picasso, de Chagall à Modigliani. Ce voyage porte la marque de mon destin.
Au musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, au musée Pouchkine à Moscou, les muses m’accompagnaient et, du fond des tableaux qu’elles ont inspirés, m’initiaient à l’alchimie mystérieuse entre amour et inspiration. Elles portent sur nous un regard que rien ne peut éteindre. Le regard bleu sans fond de Lydia dans les tableaux de Matisse, un bleu indéfinissable, incommensurable… ou ce regard brûlant de Gala Dalí, semblable aux braises rougeoyantes d’une flambée dans la cheminée…
Dans cet ouvrage, je vous invite à scruter avec moi l’énigme de l’inspiration et les rapports mystérieux entre des personnages emblématiques des arts au XXe siècle. J’ai voulu mettre en lumière les muses et les collectionneurs, et leur redonner toute leur place. Car tous à leur manière étaient des artistes et sans eux, que serait l’art aujourd’hui ?
Mêlant l’amour, l’art, la poésie, la politique et d’énigmatiques personnages, ce livre illumine une époque de bouleversements et de révolutions, dans un feu d’artifice de passions et d’émerveillements.
Comment les collectionneurs russes Morozov et Chtchoukine ont-ils pu déterminer l’itinéraire artistique de Picasso et Matisse ? Qui fut Lydia, la muse cachée du peintre niçois ? Pourquoi Diaghilev devint-il un des personnages les plus illustres de l’univers artistique mondial, créant au sein de sa compagnie des Ballets Russes une étonnante symbiose du geste, de la musique, de la poésie et de la peinture ? Comment la magie de l’inspiration réciproque entre Rudolf Noureev et Margot Fonteyn se réalisa-t-elle ?
Puisant dans les souvenirs de mes rencontres avec ces personnalités extraordinaires, relisant mes carnets de notes, ce sont des histoires peu connues, souvent secrètes que je conterai, évoquant le rôle exceptionnel de ces inspirateurs et inspiratrices dans le tissage et le métissage entre la France et la Russie.
L’URSS ou j’ai grandi était un État particulier : un feuilletage d’ethnies, de féodalités et de clientèles. Nous tous qui sommes nés dans ce pays avions été façonnés et rabotés, de l’école maternelle où Lénine, du haut de ses bustes et de ses icônes, commençait à promener sur nous son sourire de satyre chauve, jusqu’à l’armée, où le culte du dieu embaumé cédait sa place à celui, non moins universel, d’une Géante aux hanches de fer, la Patrie. Le plus grand État du monde par la superficie, la plus forte production d’acier et d’électricité, le plus grand nombre de divisions blindées, d’engins nucléaires, de missiles, de satellites artificiels...
Il me fallait donc savoir assumer cette première identité avec naturel et aisance. Mais chacun portait, en dessous, contre sa peau, contre son cœur, une deuxième identité, fort différente : la « civilisation » au sens que ce mot revêtait chez nous, c’est-à-dire la grande histoire de la Russie éternelle. Cette grande histoire charriait l’origine ethnique et religieuse, la littérature, l’art, la musique russe, la famille, le souvenir de deuils bien précis et d’épreuves souvent atroces, les amitiés qui avaient jalonné les destins des parents et parfois des grandsparents, les fraternités nouées au travail, à la guerre, en prison, au goulag, les complicités tissées dans la chasse amoureuse, les beuveries, les trafics, les crimes, et parfois la dissidence. Jusqu’à un certain point, cette autre identité était presque aussi officielle que la première : la nationalité, par exemple, était portée sur les actes de naissance, de mariage ou de décès, sur le livret militaire ou universitaire, ou sur l’indispensable passeport intérieur ; et dès que l’on entrait dans le cursus du pouvoir, en étant coopté dans les institutions d’État, académies, instituts, ministères, on devait se pourvoir d’une biographie couvrant non seulement les études et la carrière professionnelle, mais aussi l’environnement familial. Passé un certain point, cependant, le mystère était de mise. Chacun avait intérêt à modifier ou à travestir le profil officiel : les membres de nationalités minoritaires préféraient passer pour des Russes, les juifs pour des non-juifs, les musulmans pour des descendants de Tatars christianisés et russifiés de longue date ; et selon les fluctuations de la haute politique, certaines attaches familiales illustres, ou certaines amitiés, cessaient d’être des atouts. Mais, surtout, ne rien cacher dans un système soviétique où le secret était consubstantiel au pouvoir ; la limousine noire aux rideaux gris tirés en était le signe vulgaire. Entre amis, on soulevait le voile : on aimait entendre d’où l’on venait vraiment – à moins que ces confidences ne ressortissent à une forme plus élaborée encore d’ambiguïté. Les Russes de souche se déclaraient soudain furieusement orthodoxes, quand bien même cela ne consistait qu’à collectionner des icônes et à visiter, les dimanches après-midi, les églises et monastères qui subsistaient encore à l’orée des grandes villes. Les juifs ânonnaient quelques mots de yiddish ou d’hébreu. Les Arméniens et les Géorgiens entonnaient un chant triste. Ensuite, on passait à table ; les différences, après avoir séparé, réunissaient : les uns offraient la viande des chasseurs, les autres leurs boulettes de poisson et leurs pains nattés, les Caucasiens leurs brochettes et leurs vins. Tous redevenaient Citoyens de ce pays.
Une troisième identité – la seule qui, en définitive, comptât – s’acquérait par soi-même, par son destin : par le travail et le talent d’abord, et ensuite au fil de rencontres, de services rendus, de mérites reconnus ou parfois d’une inspiration secrète.
J’ai fait mes études supérieures au Mgimo, l’Institut des Relations internationales de Moscou. L’un dans l’autre, c’était alors pour l’URSS ce que Sciences Po pouvait être pour la France. 90 % des cadres du ministère soviétique des Affaires étrangères étaient issus de cet établissement. Je devins ainsi un diplomate du Kremlin sous l’administration de Brejnev. Le fait de maîtriser plusieurs langues étrangères fut un véritable tremplin : je parlais l’anglais, bien sûr ; le français, idiome de prestige par excellence et de surcroît langue diplomatique de l’Union soviétique ; et l’arabe, exotique, difficile, mais dont l’importance stratégique se confirmait à mesure que ce pays renforçait son alliance « antiimpérialiste » avec le monde islamique.
Au début des années 1970, je fus envoyé à l’autre bout du monde, à Nouakchott, en Mauritanie, en qualité d’attaché d’ambassade. Bien qu’on y fût complètement coupé de l’Europe, ce pays me permit de découvrir l’Occident. Entre désert et océan, on y trouvait les vestiges du passage de Saint-Exupéry et, au total, deux cents étrangers, qui arpentaient les trois seules rues goudronnées de la ville !
Je n’aurais en principe pas dû quitter le monde arabe. J’eus cependant l’opportunité de servir d’interprète à un vice-ministre des Affaires étrangères en visite en Mauritanie, qui traitait des relations avec les pays arabes et tout spécialement de la préparation des négociations avec Leonid Brejnev, chef du Kremlin de l’époque.
Je savais que ce dernier souffrait d’un grave problème de surdité : je m’appliquai donc à forcer ma voix et à soigner mon articulation, de sorte qu’il m’entendit, me remarqua, et s’en remit dès lors à mes services.
Je me retrouvai ainsi, au cœur des années 1970, interprète au Kremlin. En somme, je dois ma carrière à la surdité de Brejnev autant qu’à ma maîtrise des langues arabe et française ! On me convoqua une première fois à l’occasion de négociations avec le président algérien Houari Boumédiène : celui-ci utilisait parfois des formes dialectales influencées par le français, et on avait jugé opportun, en haut lieu, de faire intervenir quelqu’un qui parlât également la langue de Molière.
Le chef du Kremlin fut satisfait de ma prestation et me fit revenir auprès d’autres leaders arabes, du Libyen Muammar Kadhafi au Palestinien Yasser Arafat. À la vérité, la tâche n’était pas trop ardue : ces entretiens se déroulaient à un niveau très général et dans un ruissellement de termes abstraits. Une fois les deux parties rassurées sur leur affection réciproque et leur convergence d’intérêts face à l’Occident, les détails de leur coopération étaient laissés, d’un côté comme de l’autre, aux exécutants. Ces deux années passées au service de Brejnev, dont les facultés ne cessaient de s’amoindrir, me permirent également de connaître plus étroitement son entourage.
Durant toute cette période, ma femme Irina enseignait le français à l’École supérieure des langues vivantes, qui portait à l’époque le nom de Maurice-Thorez. Comme elle en était l’une des plus jeunes recrues, on lui avait assigné les heures de cours les plus inconfortables : 8 heures du matin ou 10 heures du soir (pour ceux qui suivaient une formation en soirée). Elle devait aussi remplacer, sans rétribution supplémentaire, les professeurs absents pour cause de maladie et prendre part à la vie publique de la faculté, c’est-à-dire assister aux interminables réunions, aux débats, rédiger des articles et lire des thèses. À cela s’ajoutaient trois heures quotidiennes de transport.
Un soir de 1977, je rentrai chez moi en annonçant à Irina que, « si tout allait bien » – l’éternel refrain des Russes –, nous partirions bientôt pour la France. Brejnev m’avait en effet demandé un beau jour quelle affectation me « ferait plaisir » au sein du service diplomatique. Du tac au tac, je lui avais répondu : « Paris ».
C’était tout de même culotté, car je n’ignorais pas qu’il s’agissait de « l’ambassade des princes et des princesses », réservée aux fils et aux filles des plus puissants hiérarques. Mais la faveur du secrétaire général à mon endroit l’emporta sur toute autre considération, et je fus nommé attaché culturel à Paris. Inutile de dire que, ce soir-là, Irina eut peine à croire à un tel miracle. La France, c’était pour les enfants des conseillers de Brejnev et des hauts fonctionnaires du KGB, certainement pas pour nous !
Le train nous mena d’est en ouest et nous découvrîmes successivement la désolation des plaines polonaises, la timidité cossue des villes allemandes, les canaux belges, puis enfin Paris. À dire vrai, je réalisais ainsi le rêve de mon adolescence : à 14 ans, je m’imaginais déjà rédigeant mes livres à la terrasse des Deux Magots ...
L’arrivée à Paris fut une surprise pour notre couple qui n’avait entrevu la capitale française qu’à travers la littérature. Un éblouissement aussi devant les petites choses de la vie, les rues séchées par le soleil après la pluie, les tulipes au printemps, la splendeur de l’architecture tandis qu’à Moscou, il faisait encore très froid …
À la vieille chancellerie de l’ambassade de la rue de Grenelle, l’hôtel d’Estrées, héritage des tsars, on respirait encore une odeur de grande puissance. Cependant, mon affectation survenait au moment même où l’on inaugurait les nouveaux bâtiments du boulevard Lannes, dont la construction avait débuté en 1972 : le Bunker, comme on n’avait pas tardé à le surnommer. Derrière ses façades austères et démesurées, on s’enfonçait dans le monde totalitaire. Isolée du XVIe arrondissement bourgeois par une grande avenue, rejetée vers le périphérique et un bois de Boulogne voué à la prostitution la plus sordide, la nouvelle ambassade avait d’ailleurs moins pour fonction de représenter l’URSS que de concentrer le personnel soviétique parisien en un site unique, où il était plus facile de le surveiller. Certes, l’architecture occidentale de l’époque n’était pas particulièrement élégante. Mais cette espèce de forteresse de 100 mètres sur 35 allait bien au-delà de la laideur : un bric-à-brac de piliers de béton et d’escaliers monumentaux qui ne menaient nulle part, à l’image du pays au temps de Brejnev.
Par mesure de précaution, nous n’évoquions jamais à l’ambassade, ni même à couvert, dans notre voiture, les choses importantes, au cas où nous aurions été placés sous surveillance. Cette quarantaine, toutefois, ne pouvait être totale, surtout pour l’attaché culturel que j’étais.
Nous vivions d’ailleurs de plus en plus sur deux niveaux : pour nous, comme nous le voulions ; pour eux, tel qu’ils l’exigeaient de nous. Plus nos yeux se dessillaient sur le monde, plus nous nous sentions honteux de ce qui se passait en URSS, marquée par la corruption et la dégradation sinon la sénilité de la nomenclature. Nous nous disions que cela ne pouvait plus durer. Mais cela perdurait tout de même…
On ne saurait cependant rompre brutalement le cordon ombilical d’un système dans lequel nous avions toujours vécu : on ne se révolte pas du jour au lendemain, il s’agit bien au contraire d’une affaire de mois, d’années, d’allers nombreux et de retours multiples. Puis un jour, on bascule. On cesse de se soumettre. Cela semble soudain, naturel, comme si se comporter autrement paraissait désormais inconcevable.
Ce n’est pas une question de courage, plutôt une évidence, un glissement inéluctable qui m’amena à devenir porte-parole du mouvement des réformes démocratiques pendant la résistance au putsch paléo-communiste d’août 1991.
Un jour, en effet, nous avons basculé. Nous nous sommes révoltés. Cela paraît soudain tout simple.
En ce qui me concerne, tout s’est joué pendant l’affaire Okoudjava, au début des années quatrevingts.
Boulat Okoudjava fut, avec Vladimir Vissotski, le plus grand auteur-compositeur populaire russe de la fin du XXe siècle. Peut-être les Français du début du XXIe siècle ne savent-ils plus ce que cela signifie : un inventeur, créateur et interprète d’histoires et mélodies à la fois si fortes et si simples que chacun les apprendra à son tour, et les chantera en famille ou avec ses amis ; Brassens, avec La Chanson de l’Auvergnat et Les Copains d’abord, fut peut-être leur dernier poète de ce genre. Mais chez nous, en Russie, ces hommes gardent toute leur importance et leur prestige. Vissotski, qui fut le mari de Marina Vlady, et qui disparut dès 1980, avait créé un genre hybride en mêlant l’épopée et l’humour noir : d’une voix éraillée par le tabac et l’alcool, sur des accompagnements de guitare secs et obsédants, il parlait de la guerre, de la Grande Terreur, de la misère, du dévouement surhumain d’un peuple tout entier pour une patrie aux yeux crevés.
Okoudjava, lui, était un élégiaque. Il chantait comme on joue du violon, sur un long vibrato. Son sujet était le destin individuel, les plaisirs fugaces et les peines secrètes. Okoudjava devint ainsi une des sources de l’inspiration de ma prime jeunesse sinon l’inspirateur de toute une génération de Russes à l’origine de la pérestroïka.
Depuis 1968, il lui arrivait de venir à Paris. Je n’imaginais pas ne pas lui rendre visite, bien qu’il fût un peu incongru, de la part de l’officiel que j’étais, de me montrer avec ce rebelle – et vice-versa. Lors de notre première rencontre au Fouquet’s, il portait l’insigne du syndicat polonais Solidarnosc au revers de sa veste de velours, et moi, un costume trois pièces. Nous devînmes pourtant amis. J’en étais très fier.
Au tout début de l’année 1982, un ami me joignit pour me signifier que le fils d’un des conseillers de Brejnev était en passe de me remplacer. Quelques semaines avant mon retour à Moscou, je dus contresigner un télégramme où Okoudjava était présenté comme « l’animateur d’un réseau clandestin antisoviétique ». Ce contreseing était de nature strictement technique : rien ne m’autorisait à m’opposer au contenu du message.
Que faire ?
Je savais que si je m’exécutais, je perdrais tout amour-propre. Et que si je ne le faisais pas, je m’exposerais aux sanctions les plus lourdes. J’eus alors l’idée d’en parler au numéro deux de l’ambassade, le ministre-conseiller Nikolaï Nikolayevitch Afanassievki. Nous appartenions, au sein du ministère des Affaires étrangères, à la même filière : celle des Africains, l’équivalent exact de ce que l’on appelle, au Quai d’Orsay, le service Afrique-Moyen-Orient. Il était pour sa part un Africain véritable, spécialiste des anciennes colonies françaises situées au sud du Sahara, tandis que j’étais, pour ma part, un arabisant.
« Nikolaï Nikolayevitch, lui dis-je, ce télégramme ne correspond à rien ! Okoudjava n’est qu’un grand poète. Et d’ailleurs, c’est le chanteur préféré de la petite-fille de Brejnev… Je le sais, puisque c’est moi qui lui ai servi de guide à Paris lors de sa dernière visite... »
Afanassievski me répondit : « En effet, c’est une affaire sérieuse. Si le télégramme remonte au Politburo du Comité central, Okoudjava en a pour dix ans de taule au moins. Je t’arrange tout de suite un entretien en privé avec l’ambassadeur... Il sait, n’estce pas, pour la petite-fille de Brejnev ? »
L’ambassadeur n’était autre que Stéphane Vassiliévitch Tchernovenko. Il avait été ambassadeur à Pékin en 1961, lors de la rupture avec Mao, et à Prague en 1968, lors de la normalisation soviétique. Je jouais à quitte ou double.
« La famille du secrétaire général aime bien Okoudjava ? » demanda l’ambassadeur, étonné. « Et quelle chanson, en particulier ? Faites-moi écouter cela tout de suite… »
Je passai Bielorousski Vogzal, “La gare de Biélorussie”, une chanson consacrée à la guerre : c’est de cette gare que les conscrits de la région de Moscou partaient pour le front. Quand il eut entendu le refrain, « Nous n’avons besoin que d’une seule chose, la victoire », Tchernovenko estima qu’il en savait assez : « Je veux relire personnellement le télégramme », lança-t-il à son chiffreur. Mais celle-ci lui fit savoir, quelques minutes plus tard, « qu’il avait déjà été envoyé » sur l’insistance de son auteur, le conseiller Zotov, en l’absence d’Afanassievski.
Ce dernier me regarda, d’un air désolé. Une fois envoyé, un télégramme ne pouvait plus être annulé, à moins que l’ambassadeur ne fît partir, sur l’heure, un second télégramme démentant le premier. La procédure ne pouvait être utilisée que de façon exceptionnelle, mais Tchernovenko ne s’embarassait pas de ce genre de considérations. Il fit venir le résident du KGB à Paris, un homme affligé d’un tic perpétuel à l’œil :
« Dites-moi, est-il exact qu’Okoudjava anime un réseau antisoviétique ? »
Le résident analysa la situation en un instant : si l’ambassadeur lui posait la question, c’était qu’il attendait une réponse négative.
« Nous n’avons pas d’information à ce sujet. »
Le second télégramme fut immédiatement dicté. Je rentrai à Moscou l’âme sereine. L’incident Okoudjava s’était répandu au sein du ministère et de la capitale : tout ce qui touchait à la vie intellectuelle se savait d’ailleurs rapidement, dans l’URSS de ce temps. « C’est l’Intelligentsia Servis », plaisantait-on.
En attendant, on me permit de rédiger une thèse de doctorat, consacrée à l’histoire de la diplomatie française : c’était me promettre, implicitement, que j’étais autorisé à revenir un jour à Paris. Le dirigeant du Kremlin de l’époque, Brejnev, mourut, et son successeur Youri Andropov ne lui survécut guère. Constantin Tchernenko, lui, ne régna qu’un an à peine.
Un certain Mikhaïl Gorbatchev venait d’accéder au pouvoir suprême. Pour la première fois de ma vie, j’entendis parler ouvertement d’une crise du régime et de la nécessité d’une modernisation radicale. Les plus hardis évoquaient les réformes manquées de la fin de l’ère Khrouchtchev et du début de l’ère Brejnev. Certains universitaires se réclamaient de l’expérience hongroise pour instituer une économie de marché, quand d’autres prônaient une nouvelle Nouvelle politique économique – l’ouverture à l’économie du marché du début des années 1920. Et l’académicien Abel Aganbeguian faisait circuler des études selon lesquelles l’informatique allait permettre de résoudre les contradictions entre la planification socialiste et la liberté d’entreprise.
Ce débat reflétait, nous le savions, une lutte de princes et de clans au plus haut niveau du régime. Et derrière les nouveaux alignements idéologiques, de nouvelles clientèles se nouaient.
C’est alors que je fus présenté à Alexandre Yakovlev.
Secrétaire du Comité central puis membre du Bureau politique, Alexandre Yakovlev passait pour être, auprès de Gorbatchev, le nouveau Grand Idéologue. Je découvris par la suite qu’un autre parallèle, emprunté à Balzac, aurait mieux convenu, compte tenu de la stature intellectuelle et morale des deux hommes mais aussi de leur différence d’âge :Yakovlev pouvait être présenté comme le Vautrin d’un Gorbatchev-Rastignac, son mentor et tuteur. C’était en tout cas l’un des personnages les plus importants de l’Empire, peut-être le numéro deux, et qui tranchait par l’élégance de ses manières, son intelligence et la profondeur de ses vues...
Depuis 1973, Yakovlev était ambassadeur à Ottawa et, à ce titre, le principal organisateur du déplacement officiel qui fit découvrir Gorbatchev à l’étranger en 1983.
Le premier dialogue approfondi entre Gorbatchev et Yakovlev, et que ce dernier me raconterait à la fin des années 1980, se déroula sur un petit aéroport local, dans l’Ontario. Les deux hommes avaient été conviés à passer la soirée dans la ferme d’Eugene Whalen.
Ils attendent leur hôte, encore en mission dans une autre province, sur le tarmac. En cette fin mai, l’air de la prairie est doux, presque chaud. La police canadienne monte la garde à quelques mètres, les services de sécurité soviétiques ne jugent pas nécessaire de faire d’excès de zèle. L’avion du ministre canadien tarde à apparaître dans le ciel – à moins qu’il ne faille y voir un retard diplomatique, organisé à la demande expresse de l’ambassadeur. Soudain, Yakovlev prend Gorbatchev par le bras : « Mikhaïl Sergueïevitch1, venez, faisons quelques pas. » Les voici en tête à tête, à plus de 50 mètres de leurs escortes, au milieu des herbes folles.
« Quel taux de succès accordez-vous aux réformes d’Andropov ?
– 0 %, répond Yakovlev sans s’émouvoir… »
Gorbatchev le prie de développer et Yakovlev lui explique que le retard pris sur l’Occident n’est pas une affaire de mauvaise organisation, de corruption, d’idéologie dépassée, de manque de ressources matérielles ni de recul moral, comme le pense Andropov. Ce qui est en cause, c’est le système entier.
« Les Occidentaux nous ont battus, parce qu’ils sont libres et que nous ne le sommes pas. La liberté rend les gens efficaces malgré eux. Le despotisme, même éclairé, les rend inefficaces en dépit de leurs efforts. »
Gorbatchev sourit, amusé :
« Nous savons tout cela. Croyez-moi, le secrétaire général veut faire bouger les choses, donner des responsabilités aux gens…
– Cela fait trente ans que les hautes instances du pays discutent de ces choses. Notre vraie politique tourne autour de ces questions. Et Andropov n’est pas prêt à aller jusqu’au bout. Vous vous en rendrez compte assez vite. ».
Cette fois, Gorbatchev garde le silence.
Le jet de leur hôte n’étant toujours pas en vue, les deux hommes battent la semelle en bordure de la piste d’atterrissage, ponctuant leur conversation de grands gestes. Les gardes du corps, destinés non seulement à protéger les dignitaires soviétiques, mais aussi à informer le KGB de leurs échanges, se tiennent toujours à distance respectable. Les minutes passent. Dix, vingt. Une heure s’écoule… le temps pour les deux hommes de prononcer le terme fatidique qui deviendra le symbole de la politique réformiste et fera de Yakovlev le « messager du mal » auprès des communistes orthodoxes : « pérestroïka ».
N’est-ce pas, par antithèse, le plus bel hommage que l’on pouvait rendre à ce visionnaire dont le but ultime fut de donner à son pays une parole libre ?
Au terme de cet entretien privé, l’alliance politique entre le futur chef du Kremlin et son inspirateur est conclue. À mes yeux, ce personnage extraordinaire, qui devint mon ami, a l’étoffe d’un starets. Dostoïevski a magnifiquement défini ces vieux sages de l’orthodoxie en quête de spiritualité absolue, et qui vivaient en marge de la hiérarchie ecclésiastique : « Celui qui prend la volonté d’autrui entre ses mains et le guide vers la lumière. »
Yakovlev devint donc un véritable inspirateur de Gorbatchev. Il fallait des intercesseurs à ce grand artiste politique : des personnalités fortes auxquelles il puisse faire allégeance ou dont il puisse suivre les conseils. C’est le rôle que jouèrent successivement Andropov, son prédécesseur et parrain politique, et Yakovlev, son principal Conseiller.
Cependant, Gorbatchev eut aussi sa grande égérie au sens propre du terme : sa femme Raïssa2 , un peu comme Gala auprès de Dalí ou encore Brigitte Macron avec son mari. Tous ceux qui ont approché le couple Gorbatchev ont été frappés par l’adoration sans bornes que Mikhaïl vouait à sa femme.
Au début des années 1980, alors qu’il était déjà membre du bureau politique, il ôtait encore ses chaussures en rentrant chez lui, parce que c’était le bon plaisir de Raïssa. Plus tard, quand il devint chef du Kremlin, il laissa son épouse courir les couturiers occidentaux et entretenir autour d’elle une cour de « grande duchesse » – ce dont les opposants feront gorge chaude. Il ne prenait aucune décision politique sans en délibérer auparavant avec elle, au point qu’on parlera d’un bureau politique de deux personnes. Dans les dîners, même officiels, elle demandait souvent à être placée à côté de son mari et bravait toutes les règles du protocole en répondant à sa place ou en lui soufflant les réponses.
Après l’effondrement de l’Empire est-européen en 1989, quand Gorbatchev eut le sentiment que la politique préconisée par Yakovlev menait à une impasse, c’est sur les conseils de Raïssa qu’il tenta de recentrer le régime et installa à des postes clés les hommes qui organiseront le putsch d’août 1991. C’est encore Raïssa qui fut un obstacle à une alliance avec Eltsine : le président de l’URSS ne put en effet oublier que ce dernier, en 1987, avait « manqué de respect » à son épouse. Enfin, plus tard, entre septembre et décembre 1991, Gorbatchev ne se serait peut-être pas enfermé dans un tel mutisme ni omis à ce point de réagir devant l’indépendance des Républiques soviétiques – donc la désintégration de l’URSS – si son épouse n’avait été diminuée par l’attaque cardiovasculaire qu’elle subit au cours de la tentative de coup d’État…
Mais retournons en 1985, quand l’architecte de la pérestroïka Alexandre Yakovlev me proposa de revenir dans la capitale française comme conseiller diplomatique chargé de promouvoir la pérestroïka en Occident. Après m’avoir longuement interrogé sur les cinq années que j’avais passées à Paris, il m’expliqua que Gorbatchev allait tout changer et me proposa « carte blanche » à Paris dans ce nouveau contexte. Je disposerais donc d’une grande liberté.
Bien entendu, j’acceptai.
En poste au cœur de l’Occident, je fréquentai le Tout-Paris politique et médiatique ainsi que les personnalités les plus en vue des arts et des lettres, telles que Dalí, Chagall ou Aragon...
Des années plus tard, je reste persuadé que ce sont les inspiratrices de ces grands artistes qui marquèrent mes premières années parisiennes, plus que n’importe quel personnage politique.
Lydia Delectorskaya qui inspira le peintre Matisse, Gala, l’épouse de Dalí et d’Eluard et l’amie de Max Ernst, Olga qui portait le nom de Picasso, Elsa Triolet la muse d’Aragon, princesse Koudacheva, qui deviendra la femme de Romain Rolland, Dina Vierny qui subjugua le sculpteur Maillol, Nadia qui envoûta Léger...
Les noms de ces muses réveillent l’imaginaire.
Dans les années 1970-1980, je fréquentais régulièrement ces femmes extraordinaires. Certains regards demeurent comme des brûlures. Tout en évoquant ces femmes emblématiques, je pense surtout à deux muses que j’eus la chance de mieux connaître : Lydia, inspiratrice de Matisse, et Gala épouse de Dalí.
Elles semblent de prime abord si différentes et pourtant, les conversations avec ces deux muses venues des neiges se mêlent dans ma mémoire.
L’une était brune, l’autre blonde. Gala aimait l’argent et voulait que le monde entier connaisse son rôle, Lydia était d’une discrétion absolue et détestait tout ce qui touchait de près ou de loin aux affaires lucratives.
Nous étions encore dans les années 1970 lorsque j’assistai à l’une de ces soirées brillantes et utiles dont Nice a le secret. Sous les lustres et les ors des grands salons d’un Palace, les invités avaient payé cher le droit de s’asseoir sur les inconfortables petites chaises dorées qui entouraient les tables juponnées de rose et fleuries de pivoines. Le bal était donné au profit des œuvres de la Croix-Rouge.
Une célèbre cantatrice avait inauguré la soirée en chantant du Donizetti. Parmi l’honorable assistance, les représentants de la famille princière monégasque attiraient tous les regards. On remarquait aussi plusieurs actrices de cinéma, des footballeurs et des coureurs automobiles qui volaient la vedette aux notables du lieu.
Aurais-je pu deviner, en nouant avec soin le nœud de mon smoking quelques heures plus tôt, que j’allais faire l’une des rencontres les plus marquantes de ma vie ?
La soirée battait son plein. Un peu isolé au milieu de cette foule qui s’amusait, j’hésitais à m’éclipser quand je vis une très belle dame se diriger vers moi. Je l’avais croisée une semaine auparavant au vernissage d’une exposition de Matisse :
– Cher ami, me dit-elle, je connais votre intérêt pour les Ballets russes et je voudrais vous présenter Madame Karsavina, prima-ballerina de la mythique compagnie de Diaghilev. »
Avec le sûr instinct des femmes qui se savent belles et admirées, elle ajouta d’une manière redoutablement directe :
« Je crois que vous vous ennuyez autant que nous. Que diriez-vous si je vous priais de nous raccompagner, Madame Karsavina et moi-même ? »
Je m’inclinai, secrètement ravi d’une occasion si rare de rencontrer l’une des figures les plus mystérieuses et les plus attirantes de l’art du XXe siècle. Cette femme était Lydia Delektorskaya, plus connue dans le monde artistique sous l’énigmatique nom de code Madame D…
Dûment prévenue de l’exiguïté de mon cabriolet, elle ne fit qu’en rire et me pria de lui offrir mon bras sans autre forme de procès.
Je garde en mémoire une étude au crayon très travaillée dont Henri Matisse a gravé une eau-forte. Elle s’intitule Fée au chapeau de clarté. Les yeux de cette muse venue des neiges y sont très beaux et ses cheveux tressés ondulent de part et d’autre de son visage.
