1,99 €
Anna Karénine entrelace la passion d'Anna et de Vronski avec la quête morale de Lévine, opposant la brillante société de Pétersbourg et Moscou aux vérités rugueuses du domaine rural. Par un réalisme psychologique d'une précision rare, style indirect libre et polyphonie serrée, Tolstoï scrute gestes, hésitations et codes mondains. Le motif du rail, la fatalité et la satire sociale cadrent cette fresque des années 1870, Russie en réforme et en industrialisation. Aristocrate et propriétaire de Iasnaïa Poliana, vétéran de Sébastopol, Tolstoï observe de l'intérieur noblesse et paysans. Sa vie conjugale, ses journaux et ses expériences agricoles nourrissent les scènes domestiques et les débats sur la terre. Avant sa crise morale ultérieure, il dialogue avec le réalisme européen et règle ses comptes avec le libéralisme mondain, cherchant une vérité éthique sans didactisme. On recommandera ce roman aux lecteurs de réalisme psychologique et de grandes fresques sociales. La densité analytique et la structure en contrepoint exigent patience et attention, mais la récompense est profonde: une méditation sur désir, devoir et foi, culminant dans l'épiphanie tranquille de Lévine. Quickie Classics résume avec précision des œuvres intemporelles, préserve la voix de l'auteur et maintient une prose claire, rapide et lisible – distillée, jamais diluée. Suppléments de l'édition enrichie : Introduction · Synopsis · Contexte historique · Biographie de l'auteur · Brève analyse · 4 questions de réflexion · Notes de l'éditeur.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2026
De la collision entre l’élan intime et la loi sociale naît, dans Anna Karénine de Léon Tolstoï, une tension qui expose les séductions du désir, l’implacable regard du monde, et la difficulté, pour chacun, d’accorder la vérité du cœur avec les exigences d’un ordre qui pèse sur le mariage, la réputation et la place de l’individu, tandis que la modernité presse, accélère les vies et redistribue les pouvoirs, de la ville à la campagne, du salon au quai de gare, au point que chaque choix, fût-il secret, devient un acte public où la liberté se mesure à la responsabilité.
Roman réaliste majeur de la littérature russe, Anna Karénine paraît d’abord en feuilleton entre 1875 et 1877, avant une publication en volume en 1878. L’action se déploie principalement à Moscou et à Saint‑Pétersbourg, avec de longs séjours dans les domaines ruraux, au cœur de la Russie de la seconde moitié du XIXe siècle, après l’abolition du servage. Tolstoï observe la haute société, ses rituels, ses hiérarchies et ses fractures, tout en donnant une place décisive aux rythmes de la campagne et au travail de la terre. Le livre s’inscrit ainsi dans une époque de mutations sociales, morales et techniques.
Le récit s’ouvre sur une crise domestique qui dévoile l’équilibre fragile des liens conjugaux et familiaux. Appelée à Moscou, une jeune femme mariée, issue de la haute société, traverse les salons et les gares où se croisent les regards et s’aimantent les destins, tandis qu’un officier brillant attire une attention dangereuse. En contrepoint, un propriétaire terrien réfléchi, attaché à la vie rurale, cherche une voie juste entre raison, foi et travail. Sans déflorer l’intrigue, on peut dire que le roman suit ces existences parallèles et leurs cercles, croisant confidences, rencontres, fêtes et absences, avec un sens aigu des conséquences invisibles.
Le point de vue narratif, souple et pénétrant, épouse tour à tour la conscience des personnages et l’observation scrupuleuse des gestes, des intérieurs, des paysages. Par un usage maîtrisé du discours indirect libre, Tolstoï fait affleurer les hésitations, les illusions, les emballements de la pensée. La prose, ample sans être ampoulée, avance par scènes fortes, où les détails matériels signalent des mouvements moraux. Le ton, tour à tour compatissant, ironique et grave, refuse la caricature et ouvre un espace d’attention à la complexité. Cette voix, à la fois proche et lucide, crée une expérience de lecture immersive et exigeante.
Le roman interroge la nature du désir, la fidélité et le consentement, mais aussi les formes de l’hypocrisie sociale qui isolent, jugent et pardonnent de manière inégale. Il met en tension la ville et la campagne, la vitesse et la patience, l’ambition et la mesure. Il explore la maternité et la paternité, la place des femmes dans les cercles mondains, les usages de la réputation, les pressions économiques et les attentes morales. À travers ces lignes de force, il questionne la possibilité d’une vie bonne, l’accord entre liberté et devoir, et la quête d’un sens durable au milieu du changement.
Pour les lecteurs d’aujourd’hui, Anna Karénine demeure saillante parce qu’elle met à nu des tensions toujours actuelles entre autonomie personnelle, normes collectives et économie du regard public. Elle explore la façon dont les institutions — famille, travail, lois non écrites des groupes — cadrent l’intime sans l’étouffer forcément, et comment l’individu cherche des marges d’invention. Elle montre aussi que la modernité technique, en accélérant les échanges et en densifiant les contacts, modifie nos attentes affectives. En cela, le livre éclaire les dilemmes contemporains autour du choix, du risque, de la responsabilité et du coût humain des étiquettes sociales.
Lire Anna Karénine, c’est entrer dans une architecture romanesque soigneusement rythmée, où chaque scène a le poids d’un événement moral. Les bals, les dîners, les visites, les conversations et les voyages scandent le temps, pendant que la campagne impose ses saisons et ses travaux. Le motif du rail, de la vitesse et des circulations, souligne la densité nouvelle des rencontres. Le lecteur y trouve à la fois une plongée sensorielle et une enquête éthique, qui demande patience, attention et disponibilité. Cette entrée en matière veut offrir des repères pour accueillir une œuvre exigeante, pénétrante, et d’une justesse toujours vivante.
Publié en 1877, Anna Karénine de Léon Tolstoï déploie une vaste fresque de la haute société russe et du monde rural à la fin du XIXe siècle. Le roman juxtapose deux trajectoires principales: celle d’Anna, femme mariée confrontée aux exigences sociales et à l’éveil d’un désir puissant, et celle de Lévine, propriétaire terrien en quête de vérité morale et de justice sociale. Par une narration polyphonique, Tolstoï observe les institutions du mariage, les codes de l’honneur, la religion, la politique et l’économie. Le livre interroge la place de l’individu dans la communauté, la tension entre authenticité et apparence, et le prix de la liberté personnelle.
L’intrigue s’ouvre à Moscou chez les Oblonski, où une infidélité masculine met à nu la fragilité des unions et la tolérance sociale sélective. Anna, parente venue de Saint-Pétersbourg, tente d’apaiser la discorde familiale, et sa présence magnétise les salons. Au même moment, Kitty, jeune aristocrate appréciée, hésite entre une passion naissante et une perspective d’alliance plus réfléchie. Une rencontre mondaine met en présence Anna et le séduisant officier Vronski, sous le regard d’une société friande de nouveautés. Se dessinent alors les lignes de force du roman: conventions contre élans du cœur, devoirs publics contre vérités privées.
À Saint-Pétersbourg, le mariage d’Anna avec Karénine, haut fonctionnaire respecté, se révèle solide en apparence mais guindé par la bienséance et la carrière. L’attention nouvelle portée à Anna par Vronski cristallise une fissure intime déjà présente: l’écart entre l’image sociale et l’expérience vécue. Tolstoï décrit minutieusement les rituels aristocratiques, la surveillance du faux pas et l’emprise des commérages. Le roman met en scène la rigidité du droit et de la morale, qui orientent le comportement plus que l’éthique personnelle. Anna perçoit l’étrangeté de sa propre vie, tandis que l’ordre institutionnel cherche à préserver ses formes.
Vronski incarne l’attrait d’une existence tournée vers la passion et la gloire, mais aussi l’ambivalence d’une position mondaine où carrière, réputation et désir s’entremêlent. L’intérêt réciproque entre lui et Anna s’intensifie, soumis d’abord aux esquives et aux non-dits. En contrepoint, Kitty, blessée par une désillusion sentimentale, mesure la distance entre ses rêves romanesques et les attentes sociales. La sphère domestique des Oblonski, chaotique mais résiliente, sert de miroir: elle montre comment l’idée de famille résiste, se déforme ou s’accommode. Tolstoï souligne le pouvoir des regards collectifs, qui transforment les choix individuels en objets de débat public.
Le roman déploie en parallèle la trajectoire de Lévine, propriétaire terrien retiré à la campagne, dont l’existence s’ordonne autour du travail agricole, des assemblées locales et d’une interrogation persévérante sur la justice. Son approche pragmatique et ses expérimentations avec les ouvriers agricoles reflètent un souci d’équité et une quête de sens hors des salons. Ayant connu un revers sentimental, il s’enfonce davantage dans l’effort physique et l’observation du monde paysan, convaincu que la vérité se trouve dans la simplicité des actes. Tolstoï oppose ainsi la rumeur urbaine à la parole rare et concrète de la terre.
À mesure que la relation entre Anna et Vronski devient visible, la pression sociale s’accentue. Les équilibres mondains se rompent, révélant la dissymétrie des jugements portés sur les femmes et les hommes. Les contraintes juridiques et religieuses encadrent étroitement le mariage, rendant tout choix périlleux et public. Karénine, homme de principes et de carrière, réagit selon une logique d’ordre, soucieux de préserver sa dignité et les apparences. Anna, prise entre ses liens familiaux et son aspiration à une vie pleinement sentie, affronte l’isolement que produit l’exclusion feutrée des cercles qu’elle animait naguère.
Dans un contre-chant, Kitty mûrit loin du fracas des salons et revient avec une conscience plus claire d’elle-même. Son cheminement la rapproche de l’idéal d’une vie partagée fondée sur la confiance et la simplicité, où le sentiment s’articule à des responsabilités concrètes. Lévine, sensible à cette transformation, renforce sa conviction que l’authenticité se forge dans l’action quotidienne, les efforts patients et l’attention portée aux autres. Les débats politiques et économiques du temps — réforme agraire, rôle des institutions locales — traversent cette trame intime, soulignant que les destins individuels se tissent toujours dans un cadre collectif.
Le récit gagne en intensité psychologique: Anna, confrontée aux conséquences de ses choix, éprouve alternance d’ardeur et d’inquiétude, oscillant entre dépendance affective et désir d’autonomie. Vronski, partagé entre engagement personnel et exigences publiques, mesure le coût d’une passion placée sous les projecteurs. Lévine, de son côté, approfondit une interrogation morale et spirituelle où se heurtent science, foi et expérience vécue. Les scènes rurales, les réunions mondaines et les voyages élargissent le cadre, mais toutes ramènent à une même question: comment vivre justement, sans se trahir soi-même ni rompre irrémédiablement avec le monde.
Sans livrer ses dénouements, Anna Karénine apparaît comme une méditation sur les tensions entre amour, vérité, devoir et appartenance sociale. Tolstoï montre la puissance des conventions et leurs angles morts, mais aussi la possibilité d’un rapport plus direct au réel par le travail, la responsabilité et l’attention aux autres. Par l’entrelacement des voix, l’ouvrage dépasse l’anecdote sentimentale pour interroger la construction d’une vie bonne dans un temps de mutations. Sa portée durable tient à ce regard exigeant sur la liberté et ses prix, et à la profondeur avec laquelle il éclaire les choix qui nous façonnent.
Publié en feuilleton dans le Russkiï Vestnik entre 1875 et 1877, puis en volume en 1878, Anna Karénine s’inscrit dans la Russie de l’empereur Alexandre II. Le récit circule entre Saint‑Pétersbourg, Moscou et les domaines ruraux, cœurs de la vie aristocratique et administrative. Tolstoï, noble propriétaire établi à Iasnaïa Poliana, observe de près les moeurs de sa classe et les transformations de l’Empire. L’édition en revue, dirigée par Mikhaïl Katkov, reflète le poids de l’opinion publique et de la censure; la dernière partie ne parut pas dans le journal. Ce cadre ancre l’oeuvre dans une société en mutation rapide, entre tradition et modernisation.
Le règne d’Alexandre II est marqué par les Grandes Réformes destinées à moderniser l’Empire après la guerre de Crimée. L’émancipation des serfs en 1861 abolit la servitude personnelle et impose des paiements de rachat, bouleversant les rapports entre propriétaires et paysans. En 1864, la réforme judiciaire instaure des tribunaux indépendants, des jurys et une profession d’avocats; la même année naissent les zemstvos, institutions locales élues chargées d’écoles, de routes et de santé. La réforme militaire de 1874 introduit la conscription universelle. Cet ensemble de mesures reconfigure la société que dépeint Tolstoï, où les anciennes hiérarchies subsistent mais doivent composer avec de nouvelles règles.
Au sommet, la noblesse de l’Empire demeure étroitement liée à l’État par la Table des Rangs, système hérité de Pierre le Grand qui structure carrières civiles et militaires. Les élites fréquentent les salons de Saint‑Pétersbourg, les clubs de Moscou, les théâtres impériaux, et adoptent volontiers des codes européens; le français reste langue d’usage dans de nombreux milieux aristocratiques. Le protocole de cour, les obligations de service et les stratégies matrimoniales organisent les trajectoires sociales. Dans ce cadre, l’étiquette et la réputation publique pèsent lourdement sur la vie privée. Tolstoï décrit ce monde avec précision, en montrant ses privilèges, ses contraintes et ses contradictions.
Les années 1860‑1870 voient une urbanisation et une mobilité accrues. Le chemin de fer, dont la ligne Moscou‑Saint‑Pétersbourg fonctionne depuis 1851, relie capitales et provinces, accélérant voyages, échanges et diffusion des nouvelles. Les gares, horaires et billets imposent une temporalité moderne, tandis que la circulation des personnes favorise les rencontres entre milieux sociaux auparavant séparés. La vie mondaine s’organise autour des théâtres, de l’opéra et des courses hippiques, espaces de visibilité sociale et de rivalités symboliques. Cette modernité matérielle, parfois source d’accidents et d’anxiété, encadre le quotidien des personnages et souligne l’entrée de la Russie dans le monde industriel.
À la campagne, la question agraire domine. Après 1861, les communautés villageoises, ou mir, continuent de redistribuer périodiquement les terres, tandis que les anciens serfs s’acquittent de paiements de rachat pendant des décennies. Beaucoup de domaines nobles connaissent des difficultés financières et cherchent des méthodes plus efficaces: assolements, machines importées, coopérations locales. Des débats opposent partisans de la propriété individuelle et défenseurs de la commune paysanne. Les écoles rurales et les médecins zemstvo apparaissent, mais les services restent limités. Cet arrière‑plan éclaire les préoccupations agricoles, morales et économiques que Tolstoï place au centre de certaines intrigues et de ses réflexions sur la justice sociale.
Le statut des femmes de la noblesse évolue lentement. L’éducation des jeunes filles s’élargit, et des cours supérieurs féminins s’ouvrent dans les années 1870, tandis que revues et cercles débattent de la question féminine. Pourtant, le mariage demeure encadré par l’Église orthodoxe et le droit impérial: le divorce est légal mais rare, prononcé par des tribunaux ecclésiastiques pour des motifs stricts tels que l’adultère, l’impuissance, la condamnation pénale ou l’exil. Il entraîne souvent un fort stigmate social. La garde des enfants et la dot pèsent dans les décisions familiales. Ce cadre normatif informe les dilemmes moraux, la réputation et les choix limités offerts aux héroïnes.
Les milieux intellectuels débattent vivement de l’orientation du pays. Slavophiles et occidentalistes s’opposent sur l’avenir des institutions, tandis que le nihilisme des années 1860 et le populisme des Narodniki des années 1870 promeuvent la critique de l’autorité et l’attention au peuple. La presse gagne en influence après le règlement provisoire de 1865, malgré des restrictions persistantes et des périodes de durcissement. Le Russkiï Vestnik, dirigé par Mikhaïl Katkov, défend une ligne conservatrice et nationaliste, tout en publiant de grands romans. Tolstoï écrit dans cet environnement polémique, où littérature, morale et politique se répondent et façonnent la réception publique des oeuvres.
Le contexte international est tendu: la crise balkanique et la guerre russo‑turque de 1877‑1878 nourrissent le panslavisme et un élan patriotique, tandis que les finances impériales et la société civile ressentent l’effort de guerre. À l’intérieur, des attentats contre Alexandre II annoncent une période de réaction. Dans ce climat d’incertitude, Anna Karénine met en scène les élites russes face aux impératifs du service, aux normes religieuses et à la montée de la modernité. Sans se réduire à un roman à thèse, l’œuvre observe et critique les hypocrisies sociales, l’inertie institutionnelle et les contradictions entre désir individuel, devoir familial et ordre public.
Léon Tolstoï (1828-1910) est l’un des écrivains majeurs de la littérature mondiale. Issu de la noblesse terrienne russe et témoin des bouleversements du XIXe siècle, il a développé une œuvre qui embrasse le roman, la nouvelle, l’essai et le traité moral. Ses livres explorent la conscience individuelle, la société impériale et les questions éthiques fondamentales. Par l’ampleur de ses fresques et la précision de son réalisme, il a redéfini les possibilités du récit long. Traduite et débattue dès son vivant, son œuvre a eu une portée internationale durable, marquant autant les pratiques narratives modernes que les mouvements intellectuels et spirituels du XXe siècle.
Formé d’abord par des précepteurs, Tolstoï étudie à l’université de Kazan, où il suit notamment des cours de langues orientales puis de droit, sans achever de diplôme. Sa jeunesse est marquée par des lectures intenses, de la tradition russe à la philosophie morale européenne. Il manifeste tôt un intérêt pour l’observation exacte des mœurs et pour la recherche d’une vérité psychologique, nourrie par Rousseau et par le courant réaliste naissant. Avant de publier, il tient des journaux, exercice qui façonne son sens de l’introspection et de l’analyse. Ces années d’apprentissage posent les bases d’une prose attentive au détail vécu et à l’examen des motivations humaines.
Au début des années 1850, Tolstoï sert dans l’armée impériale, d’abord dans le Caucase puis pendant la guerre de Crimée. L’expérience du front nourrit Les Récits de Sébastopol, qui associent témoignage direct et réflexion morale sur la guerre. Parallèlement, il entreprend une trilogie autobiographique, Enfance, Adolescence et Jeunesse, où il affine un art de la focalisation et de la mémoire. Ces textes l’imposent comme une voix singulière du réalisme russe. Ils révèlent sa capacité à conjuguer observation sociale, intériorité et scrupule éthique, tout en annonçant des préoccupations centrales de sa maturité: la responsabilité individuelle, la violence institutionnelle et la quête d’un sens existentiel.
Dans les années 1860, il compose Guerre et Paix, vaste roman qui entremêle destins privés, chronique historique et méditations sur la causalité des événements. L’ouvrage, salué pour son ampleur architecturale et ses personnages d’une rare densité, élargit le champ du roman européen. Au cours des années 1870, Anna Karénine poursuit cette exploration des liens entre morale sociale, désir, devoir et vérité intérieure, affirmant la maîtrise psychologique et la critique des conventions. Tolstoï publie aussi des récits plus courts, affinant une prose sobre et pénétrante. La réception, déjà internationale, oscille entre admiration pour son génie narratif et controverses suscitées par ses prises de position.
À la fin des années 1870, Tolstoï traverse une crise spirituelle qu’il expose dans Ma confession. Il en découle une orientation éthique exigeante, centrée sur l’Évangile, la non-résistance au mal par la violence et une critique des institutions de pouvoir. Des textes comme Le Royaume de Dieu est en vous formulent un pacifisme radical et un idéal de simplicité volontaire qui inspireront un courant tolstoïen international. Ses thèses entraînent censure et condamnations religieuses, culminant avec son excommunication par le Saint-Synode en 1901. Cette pensée irrigue son œuvre tardive et structure un engagement social prônant la responsabilité personnelle, la sobriété et la solidarité concrète.
Dans les années 1880 et 1890, Tolstoï publie des fictions denses et dépouillées, dont La Mort d’Ivan Ilitch, La Sonate à Kreutzer et Résurrection, qui interrogent la culpabilité, la loi, le mariage et la conscience. Hadji Mourat, écrit à la fin de sa vie et publié après sa mort, revient au Caucase avec une puissance épique condensée. Parallèlement, il s’implique dans des projets éducatifs et philanthropiques, notamment des écoles rurales et des actions de secours lors de famines. Il diffuse ses idées par des brochures, des lettres ouvertes et une correspondance nourrie, cherchant à relier pratique quotidienne, réforme morale et critique des violences d’État.
Au tournant du XXe siècle, Tolstoï est une figure mondiale, admirée et contestée. Ses positions pacifistes et sa critique des hiérarchies religieuses et civiles attirent partisans et surveillances officielles. En 1910, épuisé, il quitte son domaine et meurt peu après, événement largement relayé par la presse internationale. Son influence dépasse la littérature: sa théologie morale et sa doctrine de la non-violence ont marqué des penseurs et militants du XXe siècle. Aujourd’hui, ses romans et récits restent des références du réalisme et de l’analyse psychologique, tandis que ses essais alimentent les débats sur la responsabilité individuelle, la justice, la guerre et la possibilité d’une vie éthique.
Agathe Mikhailovna garde le domaine; Filimonovna materne les enfants Oblonski; Golénistchev escorte Anna et Vronski en Italie; Grinévitch, Nikitine et Riabine trinquent avec Stiva Oblonski, secondé par Mathieu; Iachvine et Pétriski partagent les excès de Vronski, rejoint par frère Alexandre, mère comtesse, Serpoukhovskoï et cousine Betsy; Mikhaïlov peint, Nordston pique Levine, Koznychev publie; Constantin Levine, épaulé par Kouzma, délaisse Moscou, refuse les zemstvos, épouse Kitty avec Sviajki, Tchirikov, prince Stcherbatski et cousin Nicolas; son frère Nicolas meurt auprès de Marie Nicolaïevna; Anna brave Alexis Karénine, élève Serge et Annie guidés par Loukitch; Dolly, Tania, Gricha, Nathalie, Lvov, Varenka entourent; Snietkov perd l’élection.
«Je me suis réservé à la vengeance.» dit le Seigneur.
Tous les bonheurs se ressemblent, mais chaque malheur a son visage. Depuis trois jours, la maison Oblonsky éclate : Dolly s’enferme après avoir découvert l’aventure de son mari avec la préceptrice, Stiva fuit la journée, enfants et domestiques se dispersent. Au matin, Stiva se réveille sur le divan de son cabinet, savoure rêve où des tables chantaient «Il mio tesoro», cherche ses pantoufles offertes par Dolly, tend la main à sa robe de chambre, se souvient et gémit : «Ah, ah, ah ! Non, elle ne pardonnera pas !». Il revoit Dolly brandissant le billet : «Qu’est-ce que cela ?», son sourire stupide, la fuite de femme, et répète : «Que faire ?».
Stépane Arcadiévitch reconnaît sans fard son absence de remords ; comment regretterait-il sa lassitude d’un mariage de sept enfants avec une femme d’un an plus jeune, fanée mais dévouée ? Il ne s’en veut que d’avoir laissé paraître l’affaire ; il avait cru qu’elle soupçonnait ses escapades et les tolérerait par justice. « C’est terrible ! » répète-t-il, se rappelant les yeux malicieux de Mlle Roland et la vulgarité d’avoir courtisé l’institutrice. Aucune solution sinon « vivre au jour le jour ». Incapable de dormir, il se lève, noue sa robe de chambre grise doublée de soie bleue, respire à fond, ouvre le store et sonne d’un geste décidé.
Matvei arrive, habits, bottes et dépêche en main, suivi du barbier. Oblonsky demande les papiers du tribunal; « Sur la table », répond Matvei, puis, sourire rusé : « Le loueur de voitures est passé ». D’un regard dans la glace, maître et valet se comprennent ; Matvei les a renvoyés jusqu’à dimanche. Le télégramme apprend l’arrivée d’Anna : « Ma sœur vient demain »; « Dieu soit béni ! » dit Matvei, espérant la paix du couple. Il porte le message à Dolly et revient: « Elle part; qu’il fasse comme il veut ». Oblonsky soupire; « Ça s’arrangera ». Matrona implore: « Demandez encore pardon ». Rougissant, il réclame sa chemise; Matvei le vêt avec sollicitude.
Habillé, parfumé, manchettes ajustées, Stépane Arcadiévitch glisse cigarettes, portefeuille, allumettes, montre et mouchoir dans ses poches; léger malgré ses ennuis, il rejoint le café, les lettres, les dossiers. L’offre pressante d’un marchand de bois le contrarie, il griffonne des notes puis déjeune. Journal libéral à la main, il avale l’article de tête qui minimise l’hydre révolutionnaire, un billet financier piquant Bentham et Mill, la chronique mondaine sur le comte de Beust, des colorations miracles et calèches à vendre, mais le malaise domestique brouille son plaisir. Digestion parfaite, poitrine bombée, un sourire mécanique renaît, aussitôt chassé par le souvenir aigu de Dolly.
Derrière la porte, Grisha et Tania renversent leur chemin de fer; il les appelle. Tania bondit, s’accroche à son cou, puis veut filer. "Que fait maman?" demande-t-il en caressant la nuque fraîche. "Maman? Elle est levée", répond-elle; elle rougit, comprenant trop, et ajoute que les cours sont annulés. Il retient la petite, choisit deux bonbons: "C’est aussi pour Grisha?"—"Oui, oui." Matvei entre: "La voiture est avancée, une solliciteuse attend." Il grogne, mais la fait asseoir, déchiffre sa requête impossible, griffonne une recommandation nette. Prêt à partir, il hésite, fume deux bouffées, puis, rassemblant son courage, traverse le salon et ouvre la chambre de Dolly.
Daria Alexandrovna, en peignoir, vidait fébrilement ses tiroirs, résolue à fuir mais incapable de rompre l’habitude d’aimer. Le pas de son mari l’arrêta; elle voulut l’accueillir avec froideur, mais son visage trahit la douleur. «Dolly!» murmura-t-il. «Que me voulez-vous?» Elle répliqua. «Anna arrive aujourd’hui.» – «Je ne la recevrai pas. Allez-vous-en!» Son cri le brisa : «Mon Dieu, qu’ai-je fait? Pardonne, neuf années ne rachètent-elles pas une minute?» Il implora encore : «Punis-moi, pense aux enfants.» Elle trembla, balança ses mots préparés : «Vous n’êtes qu’un débauché, un étranger!» Un pleur d’enfant adoucit son expression; elle quitta la pièce en menaçant d’appeler tout le monde s’il la suivait.
Stépane essuya ses larmes, jugea la scène «affreuse», puis ordonna à Matvei : «Prépare le petit salon pour Anna Arcadievna.» Il donna dix roubles, hésita sur le dîner, monta en voiture tout en se répétant que «cela s’arrangera». Restée seule, Dolly dut répondre aux questions de la gouvernante: vêtements, lait, cuisinier. «Laissez-moi tranquille.» Assise à la place même du conflit, les mains jointes, elle revécut chaque phrase : «Étrangers pour toujours!» Pourtant l’amour subsistait, fondant sa résolution. Matrona Philémonovna entra: «Faudra-t-il mon frère pour le dîner?» Dolly soupira, se leva : «J’arrive. A-t-on cherché du lait frais?» Et elle s’absorba dans le quotidien.
Stépane Arcadiévitch, doué mais paresseux, avait fini l’école presque dernier, pourtant, grâce au soutien de son beau-frère Karénine et d’innombrables parents disséminés entre Moscou et Pétersbourg, il occupait la présidence rémunératrice d’un tribunal de Moscou. Héritier du monde des grands, il comptait amis et cousins dans chaque ministère; obtenir six mille roubles et un titre relevait pour lui d’une simple formalité. On aimait sa bonne humeur, sa loyauté et surtout ce rayonnement physique, yeux vifs, teint coloré, qui faisait s’exclamer: «Ah, Stiva!» On se réjouissait de le croiser encore le lendemain, même si rien d’extraordinaire n’arrivait ensuite.
Ce matin-là, accompagné du suisse portant son portefeuille, il gagna son cabinet, revêtit l’uniforme, salua le personnel debout et prit place au conseil. Plaisanteries légères, mesure parfaite, puis: «Nous avons enfin les renseignements de Penza[1].» – «Enfin!» dit-il en effleurant les feuillets. La lecture s’éternisait; il songeait, amusé, à la mine coupable qu’il affichait une demi-heure plus tôt. Une porte s’ouvrit, un visiteur fut refoulé; la séance close, il alluma une cigarette et se rendit au cabinet avec Nikitine et Grinewitch. Celui-ci lâcha: «Famine est un fameux coquin.» Un froncement dissuasif, puis l’huissier signala l’intrus à barbe frisée.
Stépane, collet brodé, reconnut l’homme: «C’est bien lui! Levine!» Étreinte chaleureuse, plaisanterie sur ce «mauvais lieu», et il entraîna l’ami sauvageon hors des regards. Ils avaient grandi ensemble, mais chacun jugeait la vie de l’autre absurde, l’un voyant la campagne comme un mystère, l’autre traitant l’administration de mascarade; l’affection, pourtant, subsistait. Dans le cabinet, il présenta Levine: «Propriétaire, gymnaste, chasseur…» Les compliments sur le Kosnichef firent se renfrogner l’invité. «Je ne vais plus aux assemblées, c’est un jeu parlementaire pour appointements faciles.» – «Te voilà conservateur!» – «Plus tard… je voulais te voir.» Stiva railla son complet français: «Nouvelle phase.
Lévine rougit soudain comme un collégien timide, si bien qu’Oblonsky détourne le regard. «Où nous verra-t-on? J’ai besoin de te parler.» Oblonsky propose: «Déjeunons chez Gourine, je suis libre jusqu’à trois heures.» Lévine refuse, pris par une course; Oblonsky suggère le dîner. «Je n’ai que deux mots», insiste Lévine; «alors dis-les.» Au visage tendu, il lâche: «Que font les Cherbatzky? Tout comme avant?» Souriant, les yeux pétillants, Oblonsky s’apprête à répondre quand le secrétaire entre. L’affaire exposée, Oblonsky pose une main amicale, ordonne doucement: «Faites comme je l’ai demandé, Zahar Nikititch.» Le secrétaire se retire confus.
Lévine, accoudé à une chaise, écoute d’un air ironique puis hausse les épaules: «Je ne comprends pas ce que vous faites; comment peux-tu prendre ça au sérieux?» «Nous sommes débordés», répond Oblonsky. «Des griffonnages! Tu as un don», riposte Lévine, en admirant l’allure et réclamant des nouvelles. Oblonsky le taquine sur ses trois mille dessiatines, ses muscles, sa fraîcheur; il confirme qu’il n’y a aucun changement et déplore son absence. Lévine rougit: «Nous en parlerons plus tard.» Oblonsky fixe rendez-vous au Jardin zoologique, Kitty patine, puis dîner. Lévine accepte, sort, oublie de saluer; Grinewitch le trouve énergique. Oblonsky soupire que, pour lui, tout va mal.
