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Résurrection, dernier grand roman de Tolstoï (1899), suit le prince Dmitri Nekhlioudov, juré qui reconnaît à la barre Katioucha Maslova, jeune femme qu'il a autrefois perdue. De la condamnation inique aux prisons et convois vers la Sibérie, le récit cartographie la Russie fin-de-siècle et fustige l'appareil judiciaire, l'administration et l'Église. Réalisme d'observation, satire, portraits collectifs et discours indirect libre s'y combinent; la composition en trois livres mène du procès à l'expérience carcérale puis à une quête évangélique centrée sur le Sermon sur la montagne, où l'éveil moral du héros se mesure à l'injustice systémique. Ce projet procède de la conversion tardive de Tolstoï: christianisme non violent, critique de la peine et de la propriété, défiance envers l'État et le ritualisme orthodoxe (excommunication en 1901). Observateur des tribunaux, il transforme l'enquête sociale en examen de conscience; les droits aideront les Doukhobors. On recommandera cette intégrale en trois tomes à qui veut éprouver le roman comme instrument de vérité morale: lecture exigeante, parfois prêcheuse, mais d'une précision documentaire et d'une empathie rares. Pour amateurs de littérature russe, de droit et d'éthique, c'est une méditation sur la seconde naissance. Quickie Classics résume avec précision des œuvres intemporelles, préserve la voix de l'auteur et maintient une prose claire, rapide et lisible – distillée, jamais diluée. Suppléments de l'édition enrichie : Introduction · Synopsis · Contexte historique · Biographie de l'auteur · Brève analyse · 4 questions de réflexion · Notes de l'éditeur.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
Entre faute privée et jugement public, Résurrection met en scène la possibilité et le prix d’une conscience qui s’éveille. Roman de Léon Tolstoï, publié en 1899, il se déploie dans la Russie tsariste de la fin du XIXe siècle, à la croisée des salons aristocratiques, des tribunaux et des prisons. Réaliste et moral, ce livre examine les mécanismes sociaux qui broient et les choix individuels qui engagent. Cette édition intégrale en trois tomes restitue la progression du récit, traditionnellement divisé en trois parties. On y lit un monde en tension, dont les contrastes — richesse et misère, pouvoir et vulnérabilité — nourrissent une interrogation exigeante sur la responsabilité humaine.
Sans dévoiler son dénouement, la prémisse tient en une secousse morale: un aristocrate, appelé comme juré, reconnaît dans l’accusée une jeune femme jadis blessée par sa légèreté, et se voit sommé d’affronter sa propre part de faute. De cette étincelle naît un parcours qui conjugue récit judiciaire, voyage au cœur des institutions et examen de soi. La voix narrative, ample et précise, alterne tableaux sociaux, dialogues vifs et commentaires méditatifs. La lecture est à la fois prenante et réfléchie: elle fait sentir la pression des procédures, la lenteur des déplacements, la rumeur des foules, tout en gardant au premier plan l’intimité d’une conscience qui vacille.
Au cœur du livre, Tolstoï explore la responsabilité personnelle face à l’injustice systémique, la possibilité d’une réparation et les limites des actes individuels. La critique sociale traverse chaque scène: inégalités de classe, arbitraire administratif, routines judiciaires qui masquent la souffrance concrète. Mais l’analyse demeure incarnée, attentive aux gestes, aux silences et aux regards, comme si le salut — ou son échec — se jouait dans des choix minuscules. La tension entre la loi et la conscience, entre sanction et réhabilitation, organise la progression. Le roman interroge enfin la place des convictions spirituelles et la manière dont elles peuvent nourrir ou contrecarrer la compassion.
Le narrateur omniscient observe avec une lucidité constante, sans renoncer à des pointes d’ironie qui dévoilent les hypocrisies ordinaires. Le style, net et rythmique, privilégie la clarté des enchaînements et des causes, tout en ménageant des fulgurances d’image. La construction alterne resserrement dramatique et panoramas collectifs, si bien que les destinées individuelles se lisent toujours dans un contexte plus vaste. La précision documentaire, notamment dans les scènes de procédure et de logistique, renforce l’effet de réel sans écraser l’émotion. On progresse ainsi par cercles qui s’élargissent, chaque étape déplaçant le centre de gravité moral du récit.
La division en trois parties, que reprend cette intégrale en tomes successifs, suit un mouvement lisible sans être schématique. La première installe l’onde de choc et met à nu les écarts entre version officielle et vérité intime. La suivante ouvre la route et confronte les protagonistes à la mécanique des institutions, révélant autant les blocages que de timides possibilités de réparation. La dernière élargit l’horizon et fait peser sur chacun la question de l’engagement durable. Cette architecture soutient la tension morale du livre, chaque étape compliquant la précédente et obligeant le lecteur à réévaluer ce qu’il tient pour juste.
Si Résurrection demeure actuel, c’est parce qu’il affronte des questions qui nous travaillent encore: poids du privilège, faillibilité de la justice, sens de la réparation, place de la dignité en contexte carcéral. Le roman montre comment les dispositifs collectifs façonnent les destins et comment une décision personnelle peut pourtant infléchir une trajectoire. Il rappelle aussi qu’aucune réforme ne vaut sans regard porté sur les personnes. Cette tension entre structures et conscience parle aux débats contemporains sur la responsabilité, la prévention, la réinsertion et l’éthique du soin. Lire Tolstoï ici, c’est éprouver une exigence de lucidité et d’empathie.
Pour aborder cette intégrale en trois tomes, il suffit d’accepter un rythme volontaire, le temps long des causes et des conséquences, et d’entrer dans une langue d’une clarté patiente. On y gagnera la vision d’ensemble d’un roman qui tient autant du drame intime que de l’enquête sociale. Tolstoï ne propose pas un traité, mais une expérience romanesque qui oblige à regarder autrement les évidences. Entre lucidité et espérance, l’ouvrage met le lecteur au travail, l’invite à mesurer ce qu’impliquent la réparation et le pardon, et montre que la renaissance, ici, est moins un miracle qu’un chemin exigeant.
Résurrection, roman de Léon Tolstoï publié en 1899, suit une trajectoire morale au cœur de la Russie de la fin du XIXe siècle. L’ouvrage met en scène un aristocrate, Dmitri Nekhlioudov, et une femme du peuple, Katerina Maslova, dont les destins se croisent dans le cadre d’un procès criminel. Tolstoï y conjugue récit et réquisitoire social, examinant la justice, l’Église, la propriété et l’État. Sans rompre la continuité dramatique, le texte alterne scènes intimes et descriptions institutionnelles, pour montrer comment des décisions individuelles s’imbriquent dans des mécanismes collectifs. La question centrale est celle d’une possible régénération morale dans un monde perçu comme injuste.
Au début, Nekhlioudov apparaît comme un noble installé, riche d’illusions sur sa droiture et promis à une union avantageuse. Des souvenirs de jeunesse affleurent toutefois: une idylle l’a lié autrefois à Maslova, alors servante chez des parentes. Cet épisode, longtemps tenu à distance, a eu pour elle des conséquences durables. Tolstoï présente ce passé sans pathos excessif, mais en soulignant le décalage entre privilège masculin et vulnérabilité féminine. Quand Nekhlioudov est convoqué comme juré, son sens moral routinier entre en contact avec des réalités judiciaires qu’il ne connaît qu’en théorie, prélude à une mise à l’épreuve de ses certitudes.
Le procès place Maslova au centre d’une accusation d’empoisonnement. Tolstoï détaille la salle d’audience, la rhétorique des magistrats, l’indifférence polie des assistants, et les approximations d’une procédure qui se veut rationnelle. Nekhlioudov reconnaît l’accusée et mesure l’ampleur d’une faute ancienne qu’il a dissimulée sous des justifications mondaines. La tension ne tient pas au seul verdict, mais au déploiement des rôles sociaux: les jurés, mal informés; la défense, entravée; le ministère public, formaliste. Le roman établit ainsi que la vérité morale ne se superpose pas mécaniquement à la vérité judiciaire, et que l’une peut étouffer l’autre.
Les suites du jugement engagent une chaîne de démarches où Nekhlioudov s’efforce d’aider Maslova. Il se heurte à la complexité administrative, aux lenteurs des recours et à l’ambiguïté d’œuvres charitables qui reconduisent parfois les hiérarchies qu’elles prétendent corriger. Dans son entourage, l’idée même de réparation brouille les conventions du mariage, de la propriété et de l’honneur. Maslova, oscillant entre défiance et lucidité, refuse d’être réduite à une victime passive. Tolstoï met en parallèle la ferveur ponctuelle des bienfaiteurs et la continuité des souffrances ordinaires, révélant la distance entre intentions généreuses et effets concrets.
La description des prisons occupe alors une place centrale. Tolstoï montre la promiscuité, les épidémies, les règlements changeants, et des figures variées de détenus: miséreux, marginaux, récidivistes, innocents présumés. Nekhlioudov visite, observe, note, et découvre ses propres angles morts. L’expérience le pousse à interroger la légitimité de son aisance et la logique punitive qui frappe surtout les plus vulnérables. Le discours religieux, omniprésent dans l’Empire, apparaît souvent ritualisé, détaché de l’exigence éthique immédiate. Cette dissonance nourrit chez lui une quête plus exigeante, tournée vers la responsabilité personnelle et la cohérence entre convictions et actes.
En parallèle, le roman élargit sa critique aux structures sociales. La question agraire, la dépendance des paysans, la rigidité des administrations et le prestige de l’uniforme composent un paysage où la réforme semble possible mais continûment détournée. Nekhlioudov envisage de modifier son rapport à la terre et à l’argent, tout en affrontant l’opposition de proches qui défendent l’ordre établi. Tolstoï insiste sur la contradiction entre l’idéal chrétien d’amour du prochain et des pratiques qui sacralisent la propriété et la réputation. Cette tension traverse les dialogues comme les scènes d’intérieur, sans jamais isoler la morale individuelle de ses conséquences sociales.
Le transfert des détenus vers la Sibérie introduit un récit de route, rythmé par les étapes et l’endurance physique. Tolstoï y oppose la brutalité des conditions à des élans de solidarité inattendus. Les échanges avec des prisonniers politiques apportent des modèles alternatifs de sens et d’engagement, élargissant le registre des idées en circulation. Pour Nekhlioudov, l’itinéraire devient une épreuve pratique: il lui faut choisir entre compassion abstraite et implication durable. Pour Maslova, chaque déplacement recompose les liens, les risques et les possibilités, sans effacer la question de sa liberté réelle et de ce qu’elle entend faire d’elle-même.
Arrivés dans l’espace sibérien, personnages et institutions se reconfigurent. Entre colonies pénales, établissements de surveillance et cadres administratifs, l’illusion d’un droit égal pour tous se heurte à la contingence des décisions locales. Les requêtes juridiques continuent, tandis que les rencontres se multiplient: croyants fervents, rationalistes, réformateurs, chacun proposant une voie. Tolstoï privilégie moins la thèse que l’examen de conscience: il montre comment une transformation intérieure peut s’esquisser au contact de vies frôlées, de renoncements, de gestes modestes. La possibilité d’un engagement cohérent se cherche dans l’entrelacs des contraintes et des convictions.
Sans résoudre explicitement tous les destins, Résurrection met en scène la tension entre rachat individuel et réforme des structures. Tolstoï y affirme que la dignité humaine ne se réduit ni au verdict des tribunaux ni au statut social, et que la responsabilité personnelle demeure, même au cœur d’appareils puissants. Le roman ne propose pas de programme unique, mais une exigence: relier éthique et pratique, compassion et justice. Par l’ampleur de sa fresque et la précision de ses observations, l’œuvre conserve une portée durable, invitant à interroger nos institutions autant que nos choix, sans promesse simplificatrice ni consolation prématurée.
Résurrection, publiée en 1899, s’inscrit dans la Russie impériale de la fin du XIXe siècle, marquée par l’autocratie tsariste, l’Église orthodoxe d’État et un appareil administratif étendu. L’action se déploie entre les capitales impériales, les domaines ruraux et les routes d’exil vers la Sibérie, reflétant l’ampleur géographique de l’Empire. La société demeure hiérarchisée entre noblesse, paysannerie, petite bourgeoisie urbaine et une intelligentsia en essor. Les institutions clefs sont le Saint-Synode, les tribunaux réformés, la police et les zemstvos (conseils locaux). Ce cadre met en tension réformes juridiques récentes et pratiques sociales inégalitaires, pivot de la critique morale portée par Tolstoï.
Au cœur de l’arrière-plan figure la réforme judiciaire de 1864, qui institue la publicité des débats, le rôle accru des avocats, des juges indépendants et des jurys. Ces innovations, pensées pour limiter l’arbitraire administratif, coexistent avec des survivances de privilèges sociaux et l’influence de la police. La justice pénale reste marquée par des inégalités de classe et de genre. Les zemstvos, créés en 1864, développent une administration locale, mais leur portée demeure restreinte par l’autocratie. Le roman met en scène un procès criminel devant jury, révélateur des promesses et des limites du système, et interroge la responsabilité individuelle face aux mécanismes institutionnels.
Depuis le XVIIIe siècle, l’Empire russe recourt massivement à l’exil en Sibérie et au katorga (travaux forcés) comme peines. Au XIXe siècle, des convois à pied, par étapes (etapy), acheminent condamnés de divers profils, dans des conditions souvent éprouvantes. Des colonies pénitentiaires, dont l’île de Sakhaline (administrée comme bagne à partir des années 1860), illustrent la sévérité du système. Les réformes visent une rationalisation, mais les abus et la promiscuité persistent. Les descriptions contemporaines, notamment L’Île de Sakhaline d’Anton Tchekhov (enquêtes de 1890, publication 1893‑1894), ont documenté ces réalités, que l’œuvre de Tolstoï mobilise pour dénoncer la souffrance et l’inefficacité punitive.
Dans les grandes villes de l’Empire, la prostitution est officiellement réglementée depuis 1843 par un système de « billets jaunes » imposant l’enregistrement des femmes et des visites médicales sous contrôle policier. Cette réglementation, pensée pour contenir les maladies vénériennes, enferme les personnes concernées dans un statut stigmatisant, limitant droits civiques et mobilité. L’urbanisation accélérée des années 1880‑1890, conjuguée à la pauvreté, augmente la précarité féminine. Tolstoï s’appuie sur ce cadre légal et policier pour montrer comment la respectabilité sociale, les besoins économiques et la morale publique se heurtent, et pour critiquer les mécanismes qui transforment la vulnérabilité en marginalisation durable.
La paysannerie, affranchie du servage en 1861, demeure grevée par des paiements de rachat et par la rareté des terres. L’organisation communautaire (mir/obchtchina) répartit les parcelles mais freine la mobilité économique. Les années 1891‑1892 voient une grande famine dans plusieurs provinces, révélant des défaillances administratives et sanitaires. Tolstoï organise des cantines de secours et publie des textes dénonçant l’indifférence des élites. Ce contexte de misère rurale, de moralité évangélique revendiquée et de critique des privilèges nourrit la représentation des rapports entre propriétaires, paysans et bureaucratie dans le roman, ainsi que la réflexion sur la responsabilité morale des classes aisées envers les plus vulnérables.
Le régime contrôle l’Église orthodoxe via le Saint-Synode, présidé par un haut fonctionnaire, l’ober-procureur; Konstantin Pobédonostsev occupe ce poste de 1880 à 1905 et incarne une orthodoxie d’État conservatrice. Tolstoï, après La confession (1882) et Le Royaume de Dieu est en vous (1894), conteste l’autorité ecclésiale, les sacrements et l’alliance du trône et de l’autel. En 1901, le Saint-Synode condamne officiellement ses doctrines, acte souvent qualifié d’excommunication. Dans ce climat, le roman met en cause les justifications religieuses de l’ordre social et oppose une éthique de conscience, centrée sur la compassion et la cohérence entre foi proclamée et actes.
Après l’assassinat d’Alexandre II en 1881 par Narodnaïa Volia, l’Empire connaît une période de réaction sous Alexandre III, marquée par la censure renforcée, la russification et l’activité de l’Okhrana. Sous Nicolas II (dès 1894), l’industrialisation s’accélère mais la surveillance politique perdure. Résurrection paraît en 1899, d’abord en feuilleton, et subit des coupes des censeurs en Russie; des versions intégrales circulent à l’étranger. Tolstoï consacre une part importante des droits d’auteur à aider les Doukhobors, communauté pacifiste persécutée qui émigre au Canada en 1899. La réception de l’œuvre est ainsi indissociable des débats contemporains sur liberté, foi et justice sociale.
Les années 1890, sous l’impulsion de Sergueï Witte, voient un essor industriel rapide, l’extension du chemin de fer et la concentration ouvrière à Saint‑Pétersbourg et Moscou. Les grèves de 1895‑1896 signalent la « question sociale » montante, tandis que la pauvreté urbaine côtoie le luxe aristocratique. Tolstoï, prônant non‑violence, simplicité de vie et réforme intérieure, utilise le roman pour confronter ces contrastes: il met en cause le légalisme, la bureaucratie et l’aveuglement de classe, et souligne la possibilité d’un changement éthique personnel. Résurrection reflète ainsi les contradictions de la Russie fin‑de‑siècle et en propose une critique radicale, humanitaire et spirituelle.
Léon Tolstoï (1828-1910) est l’un des écrivains majeurs du XIXe siècle et une conscience morale du tournant du XXe. Romancier, nouvelliste et penseur social, il a élaboré une œuvre qui allie ampleur épique, précision réaliste et interrogation éthique. Ancré dans l’Empire russe de son temps, il observe guerres, réformes et fractures sociales pour transformer ces matériaux en littérature d’une portée universelle. Sa réputation s’est construite dès son vivant, en Russie puis en Europe, et n’a cessé de croître. Aujourd’hui encore, ses fictions et essais nourrissent la réflexion sur la liberté, la responsabilité individuelle, la violence, la foi et la justice.
Né au domaine de Iasnaïa Poliana, il reçoit une éducation de noble provincial, puis étudie à l’Université de Kazan avant d’abandonner sans diplôme. Lecteur autodidacte et observateur scrupuleux, il se forme au contact des moralistes européens, notamment Rousseau, et de la tradition réaliste russe. Son journal témoigne d’un goût précoce pour l’examen de soi et pour les questions d’éducation. Dès ses débuts, il privilégie une prose claire, attentive aux rythmes de la vie ordinaire, et conçoit la littérature comme une enquête sur le vrai. Ces orientations, consolidées par l’expérience, guideront sa pratique du récit, du court texte à l’épopée.
Le service militaire dans le Caucase, puis la guerre de Crimée, marque profondément son entrée en littérature. Les Récits de Sébastopol, composés au milieu des années 1850, cherchent une vérité sans fard sur le combat, la peur et l’héroïsme ordinaire. Parallèlement, le cycle Enfance, Adolescence, Jeunesse déploie une veine autobiographique qui interroge l’apprentissage moral. Tolstoï affine alors une méthode: immersion patiente, attention au détail signifiant, refus de l’emphase rhétorique. La critique remarque la vigueur de la description, la justesse des voix et l’exigence éthique d’un écrivain déjà soucieux de l’instruction populaire et des possibilités d’une littérature formatrice.
Au milieu des années 1860 paraît Guerre et Paix, vaste fresque historique consacrée à l’époque des guerres napoléoniennes. Le roman entremêle destins individuels et mouvements collectifs pour mettre à l’épreuve les idées de responsabilité, de hasard et de nécessité historique. Tolstoï y conjugue scènes de bataille, salons, campagnes et méditations sur l’art de l’histoire. Par son ampleur, sa polyphonie et sa puissance d’analyse, l’ouvrage redéfinit les possibilités du roman européen. La réception est considérable: le livre devient une référence centrale du réalisme et installe durablement son auteur parmi les rares écrivains capables d’embrasser une société entière sans sacrifier l’intime.
Dans les années 1870, Anna Karénine approfondit le versant psychologique et social de son art. Tolstoï y met en scène, sans dogmatisme, les tensions entre désir, norme sociale, travail, foi et quête de sens, en faisant dialoguer milieux urbains et monde rural. Parallèlement, il mène des expériences pédagogiques à Iasnaïa Poliana, fonde une école et une revue portant le nom du domaine, et réfléchit à une éducation libératrice, centrée sur l’initiative des élèves. Cette attention au concret, à la langue vivante et aux pratiques d’apprentissage irrigue aussi sa poétique: écrire consiste à comprendre comment les êtres se transforment au contact du réel.
Une crise spirituelle au tournant des années 1880 oriente son œuvre vers la recherche religieuse, l’examen de la violence et la non-résistance. Ma confession et Le Royaume de Dieu est en vous exposent une critique de l’Église, de l’État et des justifications de la guerre; Qu’est-ce que l’art ? interroge la finalité esthétique. Il publie également des fictions brèves d’une grande intensité morale, comme La Mort d’Ivan Ilitch et Maître et Serviteur, tandis que Résurrection, à la fin des années 1890, condense sa dénonciation des institutions pénales. Il organise des secours lors de la famine de 1891-1892 et soutient des communautés pacifistes, notamment les Doukhobors.
Au début du XXe siècle, ses convictions suscitent controverses et censure; il est excommunié par l’Église orthodoxe russe en 1901. Il poursuit cependant essais, correspondances et récits, dont Hadji Mourat, tableau tardif du Caucase publié après sa mort. Ses idées sur la non-violence influencent des mouvements de réforme; il échange, peu avant sa disparition, avec Mohandas K. Gandhi. En 1910, quittant son domaine, il meurt en voyage à la gare d’Astapovo. Son héritage conjugue un sommet du roman réaliste et une réflexion éthique qui continue d’irriguer la littérature, la pensée politique et les débats contemporains sur la justice et la responsabilité.
