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Guerre et Paix, dans son édition intégrale en trois volumes, peint la Russie de 1805-1812 à travers Pierre Bézoukhov, le prince André et Natacha Rostov, des salons francisés aux champs de Borodino. Tolstoï y conjugue roman familial et épopée militaire, réalisme minutieux et discours indirect libre, ponctuant la narration de réflexions historiques sur la causalité, la responsabilité et la vanité des "grands hommes" dans l'Histoire, au cœur du réalisme russe du XIXe siècle. Aristocrate russe et vétéran de Crimée, installé à Iasnaïa Poliana, Tolstoï compose l'œuvre dans les années 1860, en pleine crise morale et intellectuelle. Lecteur de Thiers et de Clausewitz, sceptique envers les téléologies, il veut réfuter le culte des individus et penser la liberté intérieure. Son expérience militaire, ses projets pédagogiques et l'observation des paysans nourrissent sa psychologie et son historicisme. Je recommande cette édition intégrale, qui conserve les chapitres historiques et épilogues indispensables à l'argument. Le lecteur patient y trouvera un roman d'apprentissage, une chronique de mœurs et une philosophie de l'histoire. Lente et lumineuse, la lecture éclaire nos illusions modernes sur le pouvoir, la responsabilité et le sens de l'action. Quickie Classics résume avec précision des œuvres intemporelles, préserve la voix de l'auteur et maintient une prose claire, rapide et lisible – distillée, jamais diluée. Suppléments de l'édition enrichie : Introduction · Synopsis · Contexte historique · Biographie de l'auteur · Brève analyse · 4 questions de réflexion · Notes de l'éditeur.
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Veröffentlichungsjahr: 2026
Entre le fracas des armées et le murmure des consciences, ce roman suit, au rythme mouvant de l’Histoire, des vies prises dans la tension entre la nécessité des événements et la liberté intérieure qui cherche, malgré tout, un sens, dans les salons où se trament ambitions et illusions comme sur les plaines où la poussière des charges voile les certitudes, alors que la même question revient, obstinée: que vaut une existence singulière quand la marche collective s’impose, et comment aimer, choisir, se tromper, se relever, quand chaque geste semble plus fragile qu’un courant qui entraîne tout vers un avenir imprévisible.
Guerre et Paix (Edition intégrale: les 3 volumes) de Léon Tolstoï est un roman historique et une vaste fresque réaliste située dans la Russie impériale au temps des guerres napoléoniennes, de 1805 à 1812. Composé au XIXe siècle et publié pour la première fois dans les années 1860, il conjugue l’intimité des destinées familiales et l’ampleur des bouleversements nationaux. Le cadre alterne les salons de Saint‑Pétersbourg et de Moscou, les domaines ruraux et les théâtres d’opérations militaires, offrant au lecteur un panorama social et politique dense. Cette édition en trois volumes réunit le texte intégral et offre au lecteur la continuité d’une lecture au long cours.
Au seuil du récit, plusieurs familles de l’aristocratie voient leurs trajectoires s’entrelacer à mesure que les campagnes d’Europe ébranlent convictions, fortunes et alliances. Le lecteur entre par les conversations vives des soirées mondaines, traverse des intérieurs où se forment caractères et aspirations, puis rejoint la ligne de front, où la confusion et l’imprévu redessinent les perspectives. L’expérience de lecture est panoramique et incarnée: portraits précis, scènes domestiques attentives aux nuances, descriptions de manœuvres et de déplacements collectifs. Sans exposition pesante, le roman installe progressivement un réseau de liens et de choix qui éclairent, par touches, l’énigme d’une époque en transition.
La voix narrative, ample et pénétrante, déploie un point de vue omniscient capable d’épouser la conscience des personnages tout en embrassant le mouvement d’ensemble. Tolstoï ménage des contrastes de rythme, alternant dialogues nerveux, silences intérieurs et vastes panoramas où l’action paraît se dissoudre dans l’étendue des forces en présence. Son réalisme met l’accent sur les gestes, les détails concrets, les cadences de la vie quotidienne, sans exclure des moments de réflexion générale sur l’histoire et la responsabilité humaine. Le ton demeure grave et lucide, traversé d’ironie et de compassion, offrant une expérience sensible autant qu’intellectuelle.
Parmi les thèmes qui s’imposent, la confrontation entre destin individuel et nécessité historique occupe une place centrale, tout comme la question du libre arbitre face au hasard et aux circonstances. La guerre n’y est ni simple héroïsme ni pur chaos: elle révèle les limites de la volonté, le poids des institutions et la vulnérabilité des corps. La paix, elle, n’est jamais acquise; elle se cherche dans l’ordre domestique, l’attention aux autres, la quête d’un sens éthique. Amour, amitié, loyauté, responsabilité, passage du temps et apprentissage de soi composent un tissu moral où chaque choix se mesure à une échelle plus vaste.
Si l’œuvre continue de parler aux lecteurs d’aujourd’hui, c’est qu’elle éclaire la façon dont les décisions privées s’inscrivent dans des systèmes collectifs plus larges, où la causalité demeure incertaine. Elle montre comment le discours des événements masque parfois l’opacité du réel et rappelle que l’intelligence morale se déploie au ras des vies ordinaires. Elle fait sentir le coût humain des conflits et interroge la tentation de réduire l’histoire à des volontés individuelles. Par son ampleur empathique, le roman propose une éducation du regard: apprendre à tenir ensemble complexité, nuance et patience, pour mieux comprendre ce qui, en nous, résiste ou consent.
Réunie ici en trois volumes, l’édition intégrale offre le temps long et l’espace nécessaire à cette immersion: suivre les saisons, laisser mûrir les tempéraments, revenir sur un détail qui, plus tard, prendra sens. Le roman invite à une lecture attentive mais fluide, où l’on accepte la multiplicité des scènes comme autant de voies d’accès à l’ensemble. Il ne cherche pas l’effet de surprise, plutôt la révélation progressive des lignes de force. On referme chaque volume avec l’impression d’avoir approché, sans l’épuiser, une vision de l’humain au travail dans l’histoire, et l’envie d’y retourner pour y reconnaître d’autres mouvements.
Guerre et Paix, roman de Léon Tolstoï publié en Russie entre 1865 et 1869, embrasse les années 1805 à 1812 et suit plusieurs familles de l’aristocratie russe au cœur des guerres napoléoniennes. L’édition intégrale en trois volumes mêle récit intime, chronique historique et réflexion philosophique. Dans un mouvement ample, l’œuvre juxtapose salons, campagnes, champs de bataille et domaines, pour montrer comment l’Histoire traverse les existences ordinaires. Sans privilégier un héros unique, Tolstoï installe un chœur de voix dont les destins se croisent au rythme des événements publics. Les premières pages plantent un décor mondain où affleurent déjà inquiétudes, ambitions et contradictions.
À Saint-Pétersbourg et à Moscou, la haute société échange nouvelles et potins tandis que gronde l’affrontement avec Napoléon. Pierre Bezoukhov, jeune homme maladroit et idéaliste, observe ce monde avec perplexité. Le prince Andreï Bolkonski, lucide et exigeant, rêve d’honneur militaire et d’une vie plus vraie. Chez les Rostov, foyer chaleureux et dépensier, la jeune Natacha s’éveille à la musique, à la danse et à l’espérance. Les visites, bals et dîners dessinent un réseau d’alliances et de rivalités. Des figures historiques apparaissent en toile de fond, rappelant que les choix individuels se déploient désormais sous l’ombre d’une guerre imminente.
Le récit s’ouvre sur la campagne de 1805, où l’enthousiasme patriotique se heurte vite au désordre des états-majors. Sur le front, Andreï affronte la réalité des combats et le décalage entre l’idéal héroïque et la confusion du terrain. À l’arrière, Pierre hérite d’une immense fortune qui bouleverse sa position sociale et l’expose aux calculs du monde. Pris dans le tourbillon des plaisirs et des convenances, il contracte une union brillante mais contraignante, qui l’éloigne de ses aspirations morales. Tolstoï oppose ainsi l’éclat des façades à la fragilité des convictions, tandis que les premières défaites révèlent la part d’illusion de la gloire.
Le roman se déploie ensuite sur les domaines, où s’imposent le temps long des saisons et les devoirs familiaux. Auprès de son père intransigeant, la pieuse Maria Bolkonskaïa apprend la patience et la responsabilité. Les Rostov, prodigues et généreux, voient leurs finances se tendre sous le poids des fêtes, des dots et des charges. Le rythme de la chasse, les veillées paysannes et la liturgie moscovite composent un portrait de la Russie profonde. Natacha, lors de ses premiers bals, découvre l’ivresse de plaire et la vulnérabilité du cœur. L’écart se creuse entre désirs individuels, règles sociales et impératifs d’honneur.
Égaré par le vide des succès mondains, Pierre cherche un sens dans la réforme intérieure et s’engage un temps dans une fraternité spirituelle. Il tente d’améliorer la condition de ses paysans et de discipliner sa propre conduite, oscillant entre ferveur et découragement. Andreï, revenu des illusions guerrières, médite sur la fuite du temps et la vanité des réputations. Une rencontre lumineuse en province réveille en lui une disponibilité à la vie qui semblait perdue. Dans ces pages plus contemplatives, Tolstoï explore la grâce des instants, l’épreuve du pardon et la possibilité d’une liberté humble, à contre-courant des passions dominantes.
À mesure que la situation européenne se tend, la Russie se prépare à une nouvelle confrontation. Les débats idéologiques, les calculs de cour et les frictions entre généraux accompagnent l’ascension d’un sentiment patriotique partagé. La figure de Koutouzov incarne une sagesse prudente face à la précipitation des ambitieux. Dans ce climat d’attente, les conflits intimes prennent un relief particulier: certains personnages vacillent, commettent des fautes de jugement, puis affrontent la honte et la réparation. Moscou bruisse d’élans généreux autant que d’illusions. Le tissu des familles se tend entre devoirs nationaux, fidélités privées et épreuves qui redessinent les hiérarchies du cœur.
La campagne de 1812 occupe le cœur dramatique de l’œuvre. Des marches épuisantes aux affrontements titanesques, Tolstoï montre l’endurance anonyme des soldats et la faible maîtrise des chefs sur le cours réel des opérations. Autour de Smolensk puis sur la plaine de Borodino, la lutte se réduit à des gestes élémentaires de survie. Moscou, bientôt abandonnée, se vide dans un tumulte de départs précipités et de pillages, avant de sombrer dans la dévastation. Pris dans ces événements, certains héros s’égarent dans la ville en flammes, d’autres connaissent la captivité et l’impuissance, expérience qui approfondit leur regard sur la souffrance humaine.
Après l’orage, l’exode et la retraite laissent un pays meurtri. Les routes se peuplent de blessés, de prisonniers et de rescapés qui partagent pain, récits et gestes de secours. Dans les campagnes, des domaines sont ruinés; d’autres renaissent par la ténacité de leurs intendants et la solidarité des paysans. Les familles dispersées se recomposent, évaluant pertes matérielles et cicatrices morales. Maria se voit confier des charges accrues et noue des appuis qui dépassent les clivages de rang. Pour la jeune génération, l’épreuve devient un passage vers plus de gravité et de simplicité, où l’affection prime peu à peu sur l’apparat.
En conclusion, Tolstoï élargit son propos par des analyses sur la causalité historique, la responsabilité et la part minime des grands hommes dans le mouvement collectif. Il interroge la liberté comme expérience vécue, insaisissable aux schémas déterministes, et relie les décisions minuscules aux vastes courants du temps. Par la fusion du roman familial, de l’épopée guerrière et de l’essai, Guerre et Paix offre une méditation durable sur ce qui unit et sépare les êtres au sein de l’Histoire. Cette ample fresque demeure une référence pour penser l’agence humaine, la communauté et la dignité, sans livrer de résolution spectaculaire ni de morale simpliste.
Situé entre 1805 et 1812, le cadre historique est celui de l’Empire russe sous Alexandre Ier, au cœur de l’Europe napoléonienne. Saint-Pétersbourg incarne la cour et la diplomatie, Moscou la noblesse terrienne et les traditions. La haute société parle couramment le français, fréquente des salons cosmopolites et suit de près les événements européens. Le système de titres, de patronymes et de rangs du Tableau des rangs, hérité de Pierre le Grand, structure les carrières. Cette toile de fond éclaire les scènes de sociabilité, de cérémonial et de décision politique, et permet de mesurer l’écart entre apparences mondaines et contraintes de la Realpolitik.
Au tournant du XIXe siècle, la société russe reste fondée sur la noblesse propriétaire et le servage, juridiquement confirmé par divers ukases et réglementations. Des millions de paysans sont attachés à des domaines, soumis à des corvées ou à des redevances monétaires, tandis que des serfs domestiques servent au sein des maisons nobles. Les clivages de statut, d’ascendance et de fortune conditionnent les alliances familiales, les dots et les carrières. Les capitaux fonciers, la gestion des domaines et l’autorité patriarcale forment un cadre matériel décisif. Cette structure sociale éclaire la représentation des propriétés rurales, des dépendances économiques et des devoirs paternalistes attendus des élites.
Les institutions militaires se transforment sous Paul Ier puis Alexandre Ier. Le ministère de la Guerre est créé en 1802, tandis que l’héritage de Souvorov, fait d’entraînement rigoureux et d’initiative sur le terrain, marque encore l’officierat. Le recrutement combine conscription paysanne et service nobiliaire; l’encadrement, la logistique et l’intendance demeurent inégaux sur un territoire immense. Barclay de Tolly réforme l’armée au début des années 1810; Araktcheïev consolide la discipline et, plus tard, développe les colonies militaires. L’œuvre met en contexte opérations, états-majors et frictions entre commandants, tout en rappelant les limites réelles des plans face aux distances, aux saisons et aux approvisionnements.
Entre 1805 et 1807, la Russie affronte la France dans le cadre des Troisième et Quatrième Coalitions, aux côtés de l’Autriche puis de la Prusse et du Royaume-Uni. La défaite austro-russe à Austerlitz en décembre 1805 fragilise le camp allié. Après Iéna et Auerstaedt, les campagnes se déplacent en Prusse et Pologne; Eylau et Friedland en 1807 débouchent sur les traités de Tilsit entre Napoléon et Alexandre Ier. La Russie accepte le blocus continental et une paix précaire. Ce contexte explique les revirements diplomatiques, les frustrations patriotiques et les réajustements militaires que l’œuvre met en lumière sans réduire la guerre à des schémas simplistes.
En juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen, déclenchant l’invasion de la Russie. Le haut commandement russe alterne entre la retraite stratégique de Barclay de Tolly et l’option d’un combat décisif après la nomination de Koutouzov. La bataille de la Moskova, appelée Borodino, le 7 septembre 1812, cause des pertes énormes sans victoire nette. Moscou, évacuée, est ravagée par un incendie durant l’occupation française. La logistique, la faim, les maladies et l’hiver contribuent à l’effondrement de l’expédition durant la retraite. L’œuvre restitue cette conjoncture en soulignant l’ampleur des souffrances civiles et l’importance des choix prudents plutôt que des gestes héroïques isolés.
Le cadre idéologique mêle rationalisme des Lumières, piété orthodoxe et sociabilité des loges maçonniques, actives en Russie à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, puis limitées par les autorités en 1822. Les salons diffusent littérature et philosophie françaises et allemandes; la censure encadre toutefois l’imprimé. L’Église orthodoxe légitime l’autocratie et rythme la vie collective par les fêtes et les rites. Les œuvres de Karamzine nourrissent une conscience historique nationale. Ce contexte éclaire les débats moraux, les élans philanthropiques et la quête de sens chez les élites, traits que l’ouvrage met en relation avec l’épreuve de la guerre et des réformes.
La campagne de 1812 suscite une mobilisation patriotique remarquable: formation de milices provinciales, actions de partisans menés notamment par Denis Davydov, et réseaux d’entraide sur les arrières. En 1813‑1814, les armées coalisées poussent l’offensive jusqu’en Allemagne et en France; les Russes entrent à Paris au printemps 1814. Le retour des officiers, marqués par l’Europe, alimente des cercles réformateurs qui, plus tard, inspireront le mouvement décembriste de 1825. Ce continuum, de la défense du territoire à la réflexion politique, donne un arrière-plan aux trajectoires individuelles et à l’imaginaire national, que l’ouvrage relie à la notion de devoir civique et à la fragilité des victoires.
Rédigé par Tolstoï dans les années 1863‑1869 et publié en feuilleton dans Le Messager russe, le roman naît à l’ère des Grandes Réformes d’Alexandre II, dont l’abolition du servage en 1861. Marqué par l’expérience nationale de la guerre de Crimée et par la lecture de mémoires et chroniques de 1812, Tolstoï interroge la causalité historique, conteste le culte des grands hommes et insiste sur les facteurs collectifs. Cette distance postérieure éclaire sa manière de dépeindre l’aristocratie, l’État et l’armée. L’ouvrage, en revisitant 1805‑1812, devient une réflexion critique sur le pouvoir, la responsabilité morale et la formation d’une communauté russe moderne.
Léon Tolstoï (1828–1910) fut l’un des écrivains majeurs de la Russie impériale et une conscience morale du tournant des XIXe et XXe siècles. Romancier, essayiste et penseur social, il a donné au réalisme une ampleur inédite, articulant observation minutieuse, interrogation éthique et réflexion historique. Ses deux grands romans des décennies 1860 et 1870, Guerre et Paix et Anna Karénine, ont façonné la forme du roman moderne et marqué durablement les lettres mondiales. Sa trajectoire traverse des bouleversements politiques et culturels profonds, de la guerre de Crimée aux réformes et aux débats religieux, que son œuvre absorbe et met en perspective.
Né au domaine de Iasnaïa Poliana, dans la province de Toula, Tolstoï reçut une éducation de noble provincial avant d’entrer à l’Université de Kazan, où il étudia d’abord les langues orientales puis le droit. Il quitta l’établissement sans diplôme, préférant une formation autodidacte nourrie de journaux intimes, d’observation sociale et de lectures intensives. Les écrits de Jean-Jacques Rousseau, entre autres, ont compté parmi ses influences formatrices, alimentant un idéal de perfection morale, de simplicité et d’éducation libérale. Ses premiers essais littéraires datent de ces années d’apprentissage, marquées par l’oscillation entre vie mondaine, recherche personnelle et discipline intellectuelle.
Au début des années 1850, Tolstoï servit dans le Caucase, puis participa à la défense de Sébastopol pendant la guerre de Crimée. L’expérience du front affermit son sens du détail concret et de la complexité morale. Ses débuts littéraires furent remarqués avec la trilogie Enfance, Adolescence, Jeunesse (1852–1857), auxquels s’ajoutent les Récits de Sébastopol (1855–1856), tableau sans fard de la guerre, et Les Cosaques (publié dans les années 1860). Ces textes imposent une voix originale, attentive aux ressorts intérieurs, aux clivages sociaux et à la langue vivante, annonçant l’ambition épique et l’acuité psychologique de ses œuvres ultérieures.
Revenu à Iasnaïa Poliana au milieu des années 1850, il fonda une école expérimentale pour enfants paysans et publia des articles pédagogiques inspirés par des voyages en Europe occidentale à la fin des années 1850 et au début des années 1860. Hostile à la contrainte, il prônait une éducation active et égalitaire. Dans ce climat d’enquête intellectuelle naquit, au cours des années 1860, Guerre et Paix, vaste fresque mêlant familles, armées et interrogations sur la causalité historique. L’ampleur de la composition, la précision des milieux et la profondeur des caractères suscitèrent une réception enthousiaste et consolidèrent sa stature internationale.
Dans les années 1870, Anna Karénine confirma sa maîtrise du roman réaliste par un portrait ample de la société russe, des tensions morales et du monde rural. Tolstoï y perfectionne une narration à points de vue multiples et un art du détail qui deviendront des références. Parallèlement, il s’oriente vers des formes plus brèves et incisives: La Mort d’Ivan Ilitch (années 1880), La Sonate à Kreutzer (fin des années 1880), Maître et Serviteur (années 1890) ou Hadji Mourat (publiée à titre posthume au début du XXe siècle). Son dernier grand roman, Résurrection (fin du XIXe siècle), redéfinit son engagement éthique.
À partir de la fin des années 1870, Tolstoï vécut une crise spirituelle qui l’amena à formuler une doctrine morale exigeante, exposée dans Ma confession (rédigée vers 1879–1882), Ma religion (années 1880) et Le Royaume de Dieu est en vous (années 1890). Il y prône non-violence, pauvreté volontaire, sincérité, travail manuel et refus des institutions coercitives. Sa critique des hiérarchies étatiques et ecclésiales, assortie d’une défense du végétarisme et d’un pacifisme rigoureux, l’opposa aux autorités; l’Église orthodoxe le déclara hors de sa communion en 1901. Ses idées gagnèrent des lecteurs internationaux et nourrirent des courants chrétiens non violents.
Ses dernières années furent marquées par une intense correspondance, des essais sociaux et des récits allégoriques, ainsi qu’un dialogue constant avec des lecteurs de divers pays. Ses positions en faveur de la non-violence et de la désobéissance civile inspirèrent notamment des militants anticoloniaux; l’influence reconnue sur Mohandas K. Gandhi est bien attestée. En 1910, après avoir quitté son domaine, Tolstoï mourut à la gare d’Astapovo, événement suivi par la presse internationale. Son héritage conjugue l’autorité du romancier et la force d’un éthicien: il reste une référence centrale de la prose réaliste et de la pensée morale contemporaine.
«Eh bien, prince, que vous disais-je ? Gênes et Lucques sont aux Bonaparte; si vous défendez encore cet Antéchrist, je ne veux plus de votre amitié… Asseyez-vous et parlons.» En juillet 1805, Anna Pavlovna, malade mais alerte, accueille le prince Basile, premier invité. Livrée rouge, billets portés le matin, promesse d’une soirée entre sept et huit: la soirée s’annonce. Basile, uniforme brodé, baise sa main et demande: «Rassurez-moi sur votre santé.» Elle soupire: «Comment être bien quand l’âme souffre ?» Lui doit filer au feu d’artifice anglais. Elle questionne la dépêche de Novosiltzow[3]; il répond, las: «Bonaparte a brûlé ses vaisseaux; nous ferons peut-être de même.
Indignée, elle s’emporte: «Ah, ne me parlez pas d’Autriche ! Elle trahit; seule la Russie sauvera l’Europe. Notre empereur écrasera l’hydre révolutionnaire; l’Angleterre marchande et la Prusse neutre ne comprennent rien; Dieu l’aidera.» Souriante malgré elle, elle poursuit: «J’attends ce soir le vicomte de Mortemart, vrai émigré, et l’abbé Morio, esprit profond.» Basile, toujours plus nonchalant, glisse: «L’impératrice mère veut-elle vraiment Founcke à Vienne ? Le baron me paraît médiocre.» Paupières baissées, elle répond qu’il jouit de la faveur impériale, puis change de sujet: «Votre fille enchante tout le monde; mais Anatole, je ne l’aime pas.
Le prince hausse les épaules: «J’ai fait ce que j’ai pu ; Hippolyte est un imbécile, Anatole aussi, mais bruyant; c’est ma croix.» Elle réplique: «Vous n’auriez pas dû avoir d’enfants.» Après un silence: «Et si vous le mariiez ? Je pense à notre parente, la jeune princesse Bolkonsky, malheureuse chez son père.» Il acquiesce d’un signe. «Anatole me coûte quarante mille roubles par an; est-elle riche ?» Elle décrit le vieux prince Bolkonsky, avare mais fortuné, et le fils aide de camp. Basile lui prend la main: «Arrangez-moi cela, je serai votre esclave.» Elle promet d’en parler dès ce soir à Lise Bolkonsky.
Le salon d’Anna Pavlovna se remplit, nobles de tout âge partageant la même cause. Hélène Basile, robe de bal et chiffre de demoiselle d’honneur, vient chercher son père pour l’ambassade anglaise; la menue et radieuse princesse Bolkonsky, proche d’accoucher, circule avec son ouvrage dans un ridicule brodé. Anna mène chaque arrivant vers «ma tante», petite vieille noyée sous des nœuds; «Avez-vous vu ma tante?», «Connaissez-vous ma tante?» répète-t-elle, et tous subissent le même échange sur la santé de l’impératrice avant de s’échapper. Souriante, la princesse exhibe sa robe grise: «Annette, tu m’avais promis une petite soirée; regarde comme je suis apprêtée
Pierre Bezoukhov, jeune colosse mal rasé, lunettes et grand jabot, apparaît; la maîtresse l’accueille d’un salut réservé mais craint ses grands yeux honnêtes. «C’est très aimable à vous, monsieur Pierre, de visiter une pauvre malade», souffle-t-elle tout en l’offrant à la tante. Il s’incline, sourit à la princesse, puis tourne brusquement les talons, interrompant la phrase rituelle; Anna le rattrape: «Connaissez-vous l’abbé Morio?». «Oui, j’ai lu son plan de paix perpétuelle, très spirituel mais impraticable.» Elle tente de fuir, il la retient, expliquant d’une voix ardente pourquoi le projet est utopique. «Nous en causerons plus tard», conclut-elle, soulagée.
La soirée tourne rond; hormis la tante et une dame en pleurs, les invités forment trois cercles: l’abbé règne au premier, Hélène et la petite princesse au second, Mortemart au troisième. Afin d’entretenir l’élan, Anna souffle: «Contez-nous cela, vicomte», et sert son invité comme un mets rare; il sourit, prêt à narrer l’affaire du duc d’Enghien[1]. Elle appelle Hélène: «Venez ici, ma chère.» La jeune femme, éclat de pierreries, franchit la foule sans perdre son sourire; «Qu’elle est belle!» murmure-t-on. Le vicomte baisse les yeux, intimidé. À l’écart, la princesse rit: «Hippolyte, apporte-moi mon ridicule
«Je suis très bien ici», dit la jeune femme en s’asseyant; Hippolyte lui remit son ridicule, tira un fauteuil, s’installa près d’elle. Le «charmant» Hippolyte, laide copie de sa sœur, affichait des traits boudeurs, un corps chétif, mains et pieds tordus. Lorgnon levé, il demanda: «Est-ce une histoire de revenants?» – «Pas du tout.» – «Je ne les supporte pas», lança-t-il dans son habit vert et ses «chair de nymphe émue». Le vicomte évoqua la visite du duc d’Enghien à Mlle Georges, la rencontre avec Bonaparte, l’évanouissement, puis la vengeance. Les dames frissonnèrent; Anna Pavlovna chuchota: «Charmant». La petite princesse répéta, piquant son aiguille.
Pierre débattait «l’équilibre européen» avec l’abbé, qui rêvait «une Russie menant une alliance sauverait le monde». «Comment l’imposer?» demandait-il. Anna Pavlovna intervint, détourna la conversation en louant le climat; l’Italien répondit galamment, et elle les ramena. Le prince André Bolkonsky entra, regard lasse. «Koutouzov me prend comme aide de camp», dit-il. «Et votre femme?» – «Elle ira à la campagne.» La petite princesse l’appela, il se détourna. Pierre serra sa main, murmura qu’il viendrait souper; André sourit: «Impossible.» Le prince Basile partit avec sa fille Hélène; André nota: «Elle est belle.» – «Oui», dit Pierre. Basile souffla à Anna: «Formez donc cet ours.
Dans l’antichambre, la princesse Droubetzkoï rattrapa le prince Basile. «Que dire à Boris? Un mot à l’Empereur le ferait entrer dans la garde!» Basile, gêné, recommanda Roumiantsev et Galitzine. Elle insista: «Au nom de Dieu, souvenez-vous de l’amitié de nos pères; soyez notre bienfaiteur!» Hélène avertit: «Papa, nous serons en retard.» Le prince, mesurant son capital d’influence, céda: «Votre fils passera dans la garde, je vous le promets.» Radieuse, elle exigea encore: «Recommandez-le aussi à Koutouzov!» – «Cela, je ne puis garantir», répondit-il, et s’éloigna. Elle rentra dans le salon, feignant d’écouter le vicomte, prête à partir.
Mlle Schérer interroge : «Que pensez-vous de la comédie du sacre de Milan[4] et des vœux présentés à M. Buonaparte ? Adorable, le monde est fou!» Le prince André sourit, répète la devise couronnée : «Dieu me la donne, gare à qui la touche.» Il ajoute en italien : «Dio mi la dona, guai a chi la toca!» Anna Pavlovna espère que l’outrage sera la goutte de trop; le vicomte fulmine contre les souverains complices qui complimentent l’Usurpateur, maudissant leur trahison envers les Bourbons. Hippolyte, lorgnon levé, demande une aiguille, trace sur la table le blason Condé et l’explique avec une imperturbable gravité.
Le vicomte reprend : si Bonaparte reste un an, l’ancienne société périra sous intrigues et exils. Pierre veut répliquer, Anna Pavlovna l’arrête, cite Alexandre prêt à laisser les Français choisir leur régime. André doute d’un retour au passé; Pierre affirme que la noblesse soutient Napoléon; le vicomte rejette. André raille la citation sur l’antichambre; le vicomte réplique que l’assassinat d’Enghien a tué le héros. Pierre bondit : «L’exécution était une nécessité politique, Napoléon assume seul la responsabilité.» Cris d’horreur, exclamations, «Capital!» d’Hippolyte, haussement d’épaules du vicomte. Pierre, sérieux, loue celui qui a vaincu la Révolution pour le bien général.
Anna Pavlovna suggère de changer de table; Pierre, exalté, célèbre l’égalité, la presse. Le vicomte objecte régicide et trahison; la petite princesse évoque les prisonniers d’Afrique; Hippolyte conclut : «C’est un roturier.» Entouré de reproches, Pierre sourit avec candeur. André intervient : il distingue les actes d’un simple homme de ceux d’un chef d’État; «Napoléon sur le pont d’Arcole ou tendant la main aux pestiférés reste grand,» concède-t-il, «mais d’autres faits sont difficiles à justifier». Debout, il donne le signal du départ. Hippolyte retient l’assemblée, lance en russe une histoire d’avare, valets, chevelure envolée; son rire étouffe la dispute. Après banalités, les invités remercient l’hôtesse et s’éclipsent.
Grand, maladroit, Pierre triturait par distraction le tricorne à plumet d’un général; pourtant son regard franc compensait ses gaucheries. Anna Pavlovna lui fit grâce: «J’espère vous revoir, mais changez d’idées, mon cher Pierre.» Il répondit par un sourire lumineux. Dans l’antichambre, le prince André attendait son manteau; Hippolyte, lorgnon planté, enveloppait de ses yeux la jolie petite princesse. «Partez, Annette, vous aurez froid», souffla-t-elle. Hippolyte s’empara du châle, le noua trop longtemps autour de son cou: intention ou bévue? André, lassé, grommela: «Pardon, monsieur.» Puis, appelant: «Pierre, viens», il fit monter sa femme et le carrosse s’ébranla.
Une fois le couple parti, Hippolyte fanfaronna devant le vicomte: «Votre petite princesse est très bien… Les Russes valent les Français, pour qui sait s’y prendre.» Plus tard Pierre, arrivé le premier chez le prince André, s’allongea sur le divan et ouvrit les Commentaires de César. André entra, mains blanches frottées: «Qu’as-tu fait chez Mlle Schérer? Décide-toi: garde à cheval ou diplomate?» Pierre, assis en tailleur, déclara qu’aucune carrière ne l’attirait, qu’il s’engagerait seulement pour la liberté: «Aider l’Autriche contre le plus grand homme du monde, ce n’est pas bien.» André haussa les épaules: «On part parce qu’il le faut.
Un froissement de robe fit taire la discussion; Lise, passée de la toilette de bal à un délicat peignoir, entra. André lui offrit un siège. Elle lança gaiement: «Je me demande pourquoi Annette n’est pas mariée; comme vous êtes sots, messieurs! Quel disputeur, monsieur Pierre!» Puis, revenant à son obsession: «Je ne comprends pas pourquoi il part à la guerre. Ici le monde l’admire, l’empereur même!» Elle cligna de l’œil, suppliante. Pierre se tut en voyant André se raidir. «Que craignez-vous, Lise?» demanda-t-il froidement. «Vous m’abandonnez à la campagne… j’ai peur!» Ses lèvres tremblèrent; André haussa les épaules tandis que Pierre les regardait.
La princesse lança : "Ça m’est égal que monsieur Pierre soit présent !" Son visage se contracta comme celui d’un enfant prêt à pleurer. "André, pourquoi es-tu devenu autre ? Tu pars à l’armée, tu n’as pitié !" — "Lise !" répliqua le prince, coupant. Elle insista : "Tu me traites en malade, je vois tout… Tu n’étais pas ainsi il y a six mois !" — "Lise, finissez, je vous en prie." Pierre, ému, s’avança : "Calmez-vous, princesse… ce sont des idées…" André le retint : "Non, Pierre; attends." Lise gémit : "Oui, il ne pense qu’à lui." — "Lise !" trancha-t-il. Elle lui baisa le front. "Bonsoir, Lise", fit-il en lui baisant la main.
Les deux amis restèrent muets; Andre se frottait le front, puis soupira : "Allons souper." Dans la salle à manger neuve, cristal et argenterie étincelaient. Pierre n’avait jamais vu pareille tension chez lui. Au milieu du repas, il s’appuya sur la table et éclata : "Mon cher ami, ne te marie que quand tu auras fait tout ce que tu veux, quand tu l’auras cessé d’aimer et bien étudiée; sinon tu seras cruellement trompé. Mieux vaut te marier vieux et inutile: l’âme se disperse en menue monnaie !" Sa main frappa lourdement la nappe. Pierre ôta ses lunettes, le regard débordant de bonté et d’étonnement.
Les traits secs d’André tressaillirent : "Ma femme est excellente, pourtant que ne donnerais-je pour n’être pas marié ! Tu es le seul à qui je l’avoue." Ses yeux brillaient d’une fièvre nouvelle. "Bonaparte avançait libre; moi, enchaîné à la vanité, je pars à la guerre sans savoir rien faire. Toutes ces femmes: égoïsme, vanité, médiocrité ! Ne te marie pas." Pierre balbutia qu’il ne comprenait pas comment un homme tel qu’André pouvait se croire perdu. André sourit: "Parlons de toi." Pierre rougit: "Un bâtard, sans nom ni fortune, mais libre." André exigea : "Promets de fuir les Kouraguine." — "Je vous donne ma parole d’honneur.
Après une heure, Pierre quitta la maison. Sous la nuit claire de juin, il monta dans une voiture décidé à rentrer. En roulant, l’air frais et les rues silencieuses rappelaient la soirée de jeu chez Anatole. "Si j’y allais ?" songea-t-il, se souvenant de la promesse faite un instant plus tôt. Comme souvent, de rapides raisonnements annulèrent son serment: autre engagement antérieur, incertitude du lendemain, conventions vides. Il ordonna au cocher de tourner. Devant la grande demeure voisine des casernes, la porte béante exhalait l’odeur du vin. Vestiaire désert, bouteilles à terre. Plus loin, rires, cris, grognement d’ours: "Je parie pour Stievens !", "Va pour Dologhov
Bare-chested Anatole hurled, "Jacques, une bouteille!", while drunk voices collided around the parlor. He pulled Pierre forward: "Avant tout, il faut boire!" Glass after glass vanished, yet Pierre eyed the circle regrouping at the window. From the sill, calm-eyed Dologhow beckoned: "Viens ici que je t'explique le pari." The famed gambler had challenged the English sailor Stievens to drain a whole bottle of rum seated outside the third-floor ledge. Pierre laughed: "Je n’y comprends rien, de quoi s’agit-il?" Anatole roared for more wine, and servants, dazed by orders, began dismantling the casement under a chorus of cheers.
Anatole shattered panes; Pierre, grinning, wrenched the oak frame free. "Enlevez-le en entier," Dologhow demanded, then, bottle in hand, climbed onto the ledge glowing with dawn light. He proclaimed in bad French: "Je parie cinquante impériales que je la boirai là, sans me tenir à rien." Stievens agreed. "Ce n’est pas tout," Dologhow added, rapping glass on stone, "si quelqu’un fait pareil, je paie cent impériales." A husser peered down; Dologhow barked "Silence!" and lowered himself outside. Candles lit his bare back. The room froze; Pierre hid his eyes as the rum dropped and the bottle slowly emptied.
The last drop vanished; Dologhow straightened, cried "Elle est vide!" and sprang inside amid shouts of "Bravo!" While the Englishman counted his losses, Pierre climbed onto the sill: "Messieurs, qui veut parier que je ferai la même chose?" Friends seized him; Anatole laughed, "Va, va, es-tu devenu fou?" and steered the riot elsewhere, Pierre spinning a bear in a waltz. Weeks later Prince Basile kept his promise, securing Boris a sub-lieutenancy in the Séménovsky Guards[2], though not the aide-de-camp post. Mother and son joined the Rostovs in Moscow, where Natalie’s name-day packed the Povarskaïa house with callers, the exhausted countess receiving while Princess Droubetzkoï chatted.
Le comte serrait chaque main: «Je vous suis bien sincèrement obligé, mon cher… Merci pour celle dont nous célébrons la fête. Vous viendrez dîner sans faute, n’est-ce pas? Autrement vous m’offenseriez. Venez avec toute votre famille.» Même sourire, même poignée de main, puis il reconduisait l’invité, ramenait ses rares cheveux sur son crâne, revenait, se balançait sur un fauteuil, devisant tour à tour en russe ou en un français hésitant du temps, de la santé. Fatigué, il se levait encore, répétait l’invitation. Dans la salle de stuc où quatre-vingts couverts s’alignaient, il appelait: «Écoute, Mitenka, le principal, c’est le service!».
Quand le valet annonça «Marie Lvovna Karaguine», la comtesse soupira: «Dieu, que ces visites m’ont exténuée… qu’elle monte.» Robes froufroutantes, Mme Karaguine entra, suivie de sa fille; politesses, chaises déplacées. La maladie du comte Besoukhov devint aussitôt le sujet. «Je plains le pauvre comte, et ce fils qui lui cause tant de chagrin!» dit l’invitée. «Quel chagrin?» questionna la comtesse. On raconta Pierre, les mauvaises fréquentations, l’ourson jeté dans la Moïka avec l’officier attaché sur le dos. Le comte éclata: «Ah, la bonne figure qu’avait ce policier!» — «C’est une horreur!» protesta Mme Karaguine, riant malgré elle. On chuchota ensuite héritage, millions, inspection prétendue.
Un silence tomba; la comtesse sourit à Mme Karaguine qui guettait le moment de partir. Soudain un vacarme, une chaise renversée, et une fillette de treize ans surgit, tenant son jupon remonté. Derrière elle couraient un étudiant, un officier, une sœur de quinze ans, un petit garçon. Le comte l’enlaça: «Ah, la voilà; c’est sa fête aujourd’hui!» — «Il y a un temps pour tout, ma chérie», gronda doucement la mère. Mme Karaguine salua: «Je vous souhaite une bonne fête, délicieuse enfant!» Natacha, haletante, tira sa poupée: «C’est Mimi, voyez!» Riant, elle s’enfouit dans la dentelle maternelle; l’étrangère demanda: «Qui est Mimi?», regard sévère pour seule réponse.
Toute la jeunesse – Boris l’officier, Nicolas l’étudiant, Sonia quinze ans et Petia – se tasse dans une chambre, ravalant un fou rire né de leurs mystères intérieurs. Boris, grand blond assuré, raconte: «J’ai connu Mlle Mimi enfant; en cinq ans elle a terriblement vieilli, sa tête est fendue!» Natasha rougit, jette un regard vers Petia qui tremble de rire, puis s’enfuit à toutes jambes. Impassible, Boris demande: «Maman, désirez-vous la voiture?» La princesse Droubetzkoï répond: «Oui, certainement, va la commander.» Il sort tranquillement, suit Natasha; le petit joufflu court derrière, vexé d’être abandonné, perd son souffle.
