Apocalypse maintenant ? - Isabelle Roussel - E-Book

Apocalypse maintenant ? E-Book

Isabelle Roussel

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L’époque actuelle s’interroge sur la signification de ces temps troublés par une série de catastrophes qui ont pour point commun de s’appliquer à l’ensemble de la planète. La perspective d’un réchauffement climatique mettant en péril l’habitabilité de la planète, l’existence d’un virus qui, en quelques heures, paralyse durablement le monde entier, un conflit susceptible de déclencher une guerre nucléaire... autant d’événements tragiques qui jettent un voile sur l’avenir de l’humanité. En s’appuyant sur la pensée de Pierre Teilhard de Chardin, Gérald Joubert, Thierry Magnin, Hilaire Giron et Isabelle Roussel montrent que la résignation devant ce qui est appelé, à tort, apocalypse ne répond pas à une vision de l’humanité qui, depuis le déluge et l’arche de Noé, a toujours su utiliser les catastrophes pour rebondir en intégrant la force du mouvement. Le concept d’apocalypse n’est pas synonyme de catastrophe ou d’engloutissement final, les temps apocalyptiques signifient la possibilité d’un surgissement, de la révélation d’un autre monde transformé.

À PROPOS DES AUTEURS

Isabelle Roussel - Professeur émérite de géographie – Université de Lille

Hilaire Giron - Ingénieur chimiste et chercheur en chimie nucléaire, ancien Président de l'association des amis de Pierre Teilhard de Chardin – Membre de l'Académie des Sciences et Lettres de Montpellier

Gérald Joubert - Administrateur général des Finances Publiques honoraire, cycle Pierre Teilhard de Chardin – UNIVA Université Catholique de Lyon.

Thierry Magnin - Président-Recteur délégué aux Humanités de l’Université Catholique de Lille.


Philippe Durandin - Président de l'Association des Amis de Pierre Teilhard de Chardin.

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Seitenzahl: 186

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Hilaire Giron

Gérald Joubert

P. Thierry MagninIsabelle Roussel

Apocalypse maintenant ?

Un défi pour l’Humanité

Apocalypse maintenant ? Un défi pour l’humanité

Jean-Marie Mermaz, Isabelle Roussel

« L’âge des nations est passé. Il s’agit maintenant pour nous, si nous ne voulons pas périr, de secouer las anciens préjugés, et de construire la Terre. »1

Jamais le terme « apocalypse » n’avait été autant utilisé et appliqué qu’à l’époque actuelle sur laquelle plane la menace d’un effondrement. La bombe d’Hiroshima a laïcisé la notion d’apocalypse pour signifier la fin du monde rendue possible non parce que les étoiles peuvent tomber du ciel, mais parce que l’homme lui-même détient les moyens de sa propre destruction et devient une force géologique comme le signifie l’anthropocène. Les catastrophes qui affectent la société, ont pour point commun, de s’appliquer à l’ensemble de la planète, donc nulle échappatoire – si ce n’est dans une hypothétique planète B ! Nombreux sont les signes des temps qui accréditent ces menaces induisant peur et/ou résignation avec l’émergence d’un nouveau malaise : la solastagie2.

Mais ce qui est appelé, à tort, apocalypse ne répond pas à une vision de l’humanité qui, depuis le déluge et l’arche de Noé, a toujours su utiliser les catastrophes pour rebondir en intégrant la force du mouvement « Le peuple ukrainien est devenu une armée lorsqu’il a vu le mal », dit le président Zelensky : « C’est toujours dans une traversée du mal que se dévoile quelque chose de la vérité, et cela d’ailleurs aussi bien dans l’existence de chaque individu que pour l’humanité dans son ensemble », affirme Bernard Perret3. Le concept d’apocalypse n’est pas synonyme de catastrophe ou d’engloutissement final, les temps apocalyptiques signifient la possibilité d’un surgissement, de la révélation d’un autre monde transformé.

L’examen de la pensée de Pierre Teilhard de Chardin peut aider la société actuelle à retrouver le dynamisme et la créativité qui permettent de sortir des limites de l’enfermement planétaire : « la confiance force les limites du déterminisme et discipline le hasard 4 ». C’est donc en s’appuyant sur la pensée par bien des égards prophétiques de Pierre Teilhard de Chardin que l’association lyonnaise des amis de Pierre Teilhard de Chardin a voulu ouvrir le débat en interrogeant l’ambivalence de la sémantique apocalyptique.

Certes, le constat est implacable, au cours de la période encore mal définie de l’anthropocène, alors que la planète comptait un milliard d’habitants il y a donc 200 ans, elle a atteint aujourd’hui 8 milliards d’hommes. Actuellement, il y a 640 000 naissances par jour sur terre et 440 000 décès, Il y a donc 220 000 personnes de plus par jour sur terre en dépit des guerres qui sévissent un peu partout !

« La vie est meilleure aujourd’hui qu’à peu près à tout autre moment de l’histoire. Davantage de personnes sont plus riches et moins vivent dans une pauvreté extrême. Les vies sont plus longues et les parents ne sont plus confrontés à la mort d’un quart de leurs enfants. Et cependant, des millions d’individus font l’expérience des horreurs de la misère et d’une mort prématurée » constate August Deaton, (2016) prix Nobel d’économie en 2015. Non seulement la population a augmenté, mais elle s’est considérablement enrichie en puisant dans les ressources naturelles. Au cours du xxe siècle, la consommation d’énergie a été multipliée par 10, l’extraction de minéraux industriels par 27 et celle de matériaux de construction par 34 parce que le capital mondial a été multiplié par 286 passant de 175 à 50 000 milliards de dollars.

Même Pierre Teilhard de Chardin, dont l’optimisme a été critiqué, dénonce les excès de l’hominisation : « Et dans l’ensemble, la Biogénèse continuait régulièrement, d’âge en âge, son jeu compliqué de multiplication, de spéciation et de sélection sur la terre.

Ceci, je le répète, jusqu’à ce que se produisît la crise biologique de l’hominisation.

Mais, à partir de cet instant fatidique, quel changement !…

Dans le phénomène historique de la conscience terrestre devenant, en l’un de ses points, réfléchis, nous avons uniquement considéré jusqu’ici la saute évolutive, c’est-à-dire l’inauguration triomphale, de la Vie planétaire, d’une ère nouvelle. De cette victoire incontestable le moment est venu de signaler la face physiologiquement dangereuse avec la Vie devenue réfléchie, ce n’est pas seulement une capacité encore inconnue d’invention qui est apparue sur terre. Mais ce sont aussi, corrélativement, deux fonctions biologiques fondamentales, celle de multiplication et de consommation qui ont soudain bondi à des valeurs jamais approchées jusqu’alors dans les formes de Vie supérieures. Et du coup, c’est l’économie planétaire tout entière qui s’est trouvée remise en question.

Le fait n’est pas niable.

Grâce à une supériorité psychique qui lui permettait de supplanter toute autre vie que la sienne, l’Homme (surtout depuis le néolithique) s’est tellement reproduit, et – par la pierre, par le fer, par le feu, – il a si bien « bien travaillé », que son action a finalement réussi à rompre entre le sol et lui, le vieil équilibre des choses ». 5

Déjà en 1954, bien avant l’évocation de l’écologie, les écrits de Teilhard montrent combien sa pensée est prophétique. Il avait pris conscience de l’habitabilité de la terre et du « serrage planétaire ». Mais sa pensée ne s’arrêtait pas à une dimension sociale de l’écologie ; il avait déjà anticipé quel pouvait être le panenthéisme, en insistant sur l’esprit matière, alors qu’à son époque tous les scientifiques avaient contribué à désenchanter la nature qui était devenue un objet d’études. Même les théologiens avaient désacralisé les bois et les sources pour valoriser l’homme comme seule image de Dieu. Paradoxalement, cette intuition teilhardienne a été reprise par le pape François qui valorise la vision holistique de la nature « Notre sœur la Terre-mère » des peuples autochtones.

Cette « hominisation » triomphante s’est effectuée en dilapidant les ressources naturelles, en méprisant les non-humains exploités sans respect, en empoisonnant l’atmosphère et les océans, en exploitant en quelques années les énergies fossiles qui demandent des milliers d’années pour se reconstituer, en confisquant les richesses au profit des plus riches, etc.

La perspective d’un réchauffement climatique mettant en péril l’habitabilité de la planète, l’existence d’un virus qui, en quelques heures, paralyse durablement le monde entier, un conflit susceptible de déclencher une guerre nucléaire… Autant d’événements tragiques qui jettent un voile sur l’avenir de l’humanité. Certains déclinologues ou collapsologues pensent que « la fin du monde est proche » et qu’il vaut mieux soit s’y préparer en fuyant vers des abris comme le font les survivalistes, soit qu’il est urgent de profiter de la vie, car « demain il sera trop tard ».

Pierre Teilhard de Chardin, dont les éléments saillants de sa vie sont retracés par Gérald Joubert, a eu le souci de trouver une cohérence entre sa vie de géologue et de chercheur et celle de prêtre et de chercheur de Dieu. Grâce à un certain mysticisme, la pensée du scientifique a cherché à entrer en résonance avec l’au-delà du réel et de la matière. Mobilisé comme brancardier dans la « Grande Guerre », Pierre Teilhard de Chardin a subi la violence et la barbarie des conflits entre nations, mais il vécut également les champs de bataille comme un « baptême dans le réel ». C’est précisément en côtoyant la mort au quotidien qu’il a pu forger sa pensée sur l’évolution de la vie humaine inscrite dans une dynamique plus forte que la mort à l’image de la résurrection du Christ. Dans « les Écrits du temps de la guerre », Teilhard relativise les horreurs de la guerre en expliquant que ce qui est en gestation est bien supérieur au vécu du cataclysme de la guerre. Cette expérience des tranchées confère aux écrits de Teilhard un enracinement charnel, une dimension concrète qui rejoint de manière pragmatique l’existence de chacun appelé à prendre à bras-le-corps la construction de l’univers.

La flèche de l’évolution, chère au géologue, inscrit l’homme dans la dynamique de la biosphère attirée par le point Omega vers lequel l’univers doit converger. Ces propos qui sont ceux du croyant ne négligent pas la présence du mal qu’il a côtoyé dans les tranchées et qui accompagne l’humanité condamnée à un continuel combat spirituel pour co-construire le monde tel qu’il est voulu par le créateur.

Cette vision du monde, très tonique, permet de résister aux sirènes de la collapsologie et de reconnaître que l’hubris de l’homme entraîne l’anthropocène dans une impasse.

Il s’agit de trouver le dynamisme nécessaire pour changer de braquet et revenir vers des chemins plus conformes à la vocation de l’homme loin de la domination, du consumérisme et du paradigme technocratique, dénoncés par le pape François. Cette constatation permet d’envisager une bifurcation, un retournement, une conversion aussi bien individuelle que collective. La déclaration du Patriarche œcuménique Barthélemy, du pape François, de l’archevêque de Canterbury Justin, le 1er septembre 2021, invite à ce retournement :

« Nous avons pris la direction opposée. Nous avons maximisé notre propre intérêt au détriment des générations futures. En nous concentrant sur notre richesse, nous constatons que les actifs à long terme, y compris la générosité de la nature, sont épuisés pour un avantage à court terme. La technologie a ouvert de nouvelles possibilités de progrès, mais aussi d’accumulation de richesses illimitées, et beaucoup d’entre nous se comportent de manière peu soucieuse des autres ou des limites de la planète. La nature est résistante, mais délicate. Nous assistons déjà aux conséquences de notre refus de la protéger et de la préserver (Gn 2.15). Maintenant, en ce moment, nous avons l’opportunité de nous repentir, de faire demi-tour avec détermination, d’aller dans la direction opposée. Nous devons rechercher la générosité et l’équité dans nos manières de vivre, de travailler et d’utiliser l’argent, plutôt que le gain égoïste ».

La maîtrise du changement climatique permet de s’aventurer vers une dimension cosmique de l’existence, attirée par « Plus Grand que soi » que Pierre Teilhard de Chardin qualifie de la force de l’Amour :

« Je trouve qu’on commence à sentir les barreaux de la cage. – Évidemment, dans cet emprisonnement sur une boule, l’humanité trouve le facteur d’une cohésion étroite, qui soudera ces éléments dans l’unité spirituelle. Mais en même temps, n’y a-t-il pas là le principe d’une immense force centrifuge (encore insensible, mais qui s’exaltera), le besoin de s’évader, et d’aller conquérir autre chose ailleurs 6 ? ».

Ce passage à une dimension supérieure est essentiel pour sauver la terre en danger. Pour Jean-Philippe Pierron7 : « ce que porte en réserve l’idée d’écologie intégrale est que s’il y a des racines théologiques à notre crise écologique, il doit y avoir des réponses théologiques et des ressources spirituelles pour accompagner la transition environnementale et sociale ». Le pape Jean-Paul II avait constaté, dès 1990, combien les dysfonctionnements planétaires étaient la conséquence d’une crise morale : « La société actuelle ne trouvera pas de solution au problème écologique si elle ne révise pas sérieusement son mode de vie. En beaucoup d’endroits du monde, elle est portée à l’hédonisme et à la consommation, et elle reste indifférente aux dommages qui en découlent… La gravité de la situation écologique révèle la profondeur de la crise morale de l’homme. Si le sens de la valeur de la personne et de la vie humaine fait défaut, on se désintéresse aussi d’autrui et de la terre. L’austérité, la tempérance, la discipline et l’esprit de sacrifice doivent marquer la vie de chaque jour, afin que tous ne soient pas contraints de subir les conséquences négatives de l’incurie d’un petit nombre »8.

Il s’agit, selon Isabelle Priaulet, (2021) de : « sortir d’une vision anthropologique de la conversion (centrée sur la problématique du soi) pour entrer dans une vision cosmologique où la nature devient partie prenante du processus, acteur de notre propre transformation : « habiter le monde » et « être habité » par lui ». Pour cela, l’écologie rationnelle souhaite dénoncer « la croissance infinie dans un monde fini » au risque d’un enfermement planétaire au sein duquel l’humanité se heurte à des limites implacables dénoncées par Johan Rockström (2015). Or, les progrès de la connaissance et des expériences permettent d’accéder à une liberté, une libération qui dépasse les bornes fixées antérieurement. Pierre Teilhard de Chardin9 considère que l’emprisonnement au sein de limites planétaires peut aboutir à déployer son énergie vers une plus grande cohésion au sein de la planète, mais cette même énergie peut aussi vouloir transgresser les frontières et s’échapper vers un au-delà : « À autre point de vue, je suis curieusement impressionné, en ce moment, par une sorte de sens de la petitesse de la Terre. Avez-vous réalisé combien c’est décevant (je ne parle pas ici de la question « amitié ») de ne pouvoir aller « toujours plus loin » ? Un pas de plus, et de nouveau on se rapproche. – Et puis, cette pauvre terre, vraiment, on commence à l’avoir percée à jour : sa surface (heureusement qu’il nous reste encore le dessous !) me fait penser à cette brousse d’Indochine où on ne peut faire 50 km sans trouver une plantation de caoutchouc. Je trouve qu’on commence à sentir les barreaux de la cage. – Évidemment, dans cet emprisonnement sur une boule, l’humanité trouve le facteur d’une cohésion étroite, qui soudera ces éléments dans l’unité spirituelle. Mais en même temps, n’y a-t-il pas là le principe d’une immense force centrifuge (encore insensible, mais qui s’exaltera), le besoin de s’évader, et d’aller conquérir autre chose ailleurs ».

Cette exaltation peut être celle de la création artistique qui cherche toujours à atteindre une autre dimension au-delà des limites de la condition humaine.

Ce dépassement, grâce à un combat spirituel, est un choix nécessaire pour sortir des ornières dans lesquelles l’humanité risque de s’enfoncer. Teilhard, avec réalisme constatait que : « Présentement, la majorité des hommes ne comprend encore la Force (cette clef et ce symbole du plus-être) que sous sa forme la plus primitive et la plus sauvage : la Guerre. Mais vienne le temps (et il viendra) où la masse se rendra compte que les vrais succès humains sont ceux qui triomphent des mystères de la Matière et de la Vie. Vienne le moment où l’homme de la rue comprendra qu’il y a plus de poésie dans un puissant instrument destiné à briser les atomes que dans un canon. » C’est pourquoi Teilhard affirme que l’univers n’est pas un cosmos (cadre fixe et ordonné), mais une cosmo-genèse. L’univers n’est pas clos sur lui-même, il se fait sans cesse et reste à faire.

Pour l’instant, en guerre contre le climat, le virus ou l’Ukraine, l’humanité est réduite à une posture de confrontation antinomique à la dynamique de l’espérance, mais cette logique apocalyptique n’est pas tenable puisque dans notre monde « tout est lié » et que la puissance de la vie est appelée à l’emporter sur la mort.

« Construire la terre est donc un lent processus et n’oubliez pas que l’échelle de l’évolution de Teilhard est sur des millions d’années ! Ceci étant, si nous regardons dans le rétroviseur des 100 dernières années, il y a des progrès remarquables qui ont été réalisés, développement économique et social, États de droit, recul de la pauvreté ; mail il y a des prédateurs, logique financière déconnectée des finalités, économiques et sociales, volonté impérialiste de domination, jouissance débridée et individualisme forcenée, déconstruction culturelle comme la culture woke », constate Hilaire Giron

Cette dynamique ne peut qu’être collective, elle repose sur la dialectique entre l’individu et la société. Construire l’Humanité n’est donc pas un rêve, mais repose sur un combat spirituel quotidien de chacun d’entre nous ! l’humanité est le résultat de nos comportements individuels et collectifs à tous les étages des structures composant les sociétés humaines. Ce schéma est vrai à chaque échelle de la personne à la société à condition de le vouloir : « Tant que leur seul avantage individuel leur paraîtra engagé dans l’aventure terrestre, et tant qu’ils ne se sentiront liés au travail que par une consigne externe, les hommes de notre temps ne soumettront jamais leur esprit et leur volonté à quoi que ce soit qui les dépasse. Découvrez-leur, par contre, sans hésiter, la majesté du courant dont ils font partie. Faites-leur sentir le poids immense d’efforts engagés dont ils portent la responsabilité. Obtenez qu’ils se reconnaissent éléments conscients de la masse entière des vivants, (principe au combien écologique !) héritiers d’un travail aussi vieux que le Monde, et chargés d’en transmettre le capital accru à tous ceux qui doivent venir ; et alors, tout à la fois, vous aurez surmonté leur penchant à l’inertie et au désordre, et vous leur aurez montré ce qu’ils adoraient peut-être sans lui donner un nom10.

Il est temps de dépasser cette logique binaire de la confrontation et de l’exclusion pour s’ouvrir à la dynamique ternaire de l’Amour qui, seule, est capable de toutes les solutions vitales à notre avenir. Construire la terre et la maison commune, individuellement et collectivement, en termes de don et de dynamique plutôt que d’échanges marchands, telle est le sens de l’écologie intégrale.

Bibliographie

Deaton A., 2016, La grande évasion, santé, richesse et origine des inégalités PUF, 383 p., traduit de l’original anglais publié en 2013 par Laurent Dury.

Perret B., 2020, Quand l’avenir nous échappe, Desclée de Brower, 235 p.

Priaulet, I., 2021, Penser les fondements philosophiques de la conversion écologique : Pour une écologie de la résonance, Labor et Fides.

Rockström J., 2015, « Bounding the Planetary Future: Why We Need a Great Transition », Great Transition Initiative, p. 1-13.

1 Écrit en 1931 dans le tome 6 de ses œuvres : « l’énergie humaine » l’Esprit de la Terre.

2 La solastalgie est une forme de souffrance et de détresse psychique ou existentielle causée par les changements environnementaux passés, actuels ou attendus, en particulier concernant la destruction des écosystèmes et de la biodiversité, et par extension le réchauffement climatique. Elle se rapproche en cela de l’éco-anxiété. Le concept de solastalgie a été créé en 2003 par le philosophe australien de l’environnement Glenn Albrecht.

3 Perret B., 2022, Espérer au temps des catastrophes, Noosphère n° 17, p. 12-22.

4 Teilhard de Chardin P., Genèse d’une pensée, p. 305-306.

3 Teilhard de Chardin, Lettres à Édouard Le Roy (1921-1946) – Maturation d’une pensée, Éditions Facultés Jésuites de Paris, 2008, p. 64-65.

5 T2 – L’APPARITION DE L’HOMME, p 344 – La singularité terminale de l’espèce humaine – Un point critique supérieur d’ultra-réflexion ?

6 Teilhard de Chardin, Lettres à Edouard Le Roy (1921-1946) – Maturation d’une pensée, Éditions Facultés Jésuites de Paris, 2008, p. 64-65.

7La Croix, 2 juin 2023.

8 Message pour la journée de la paix 1er janvier 1990.

9 Lettres à Édouard Le Roy (1921-1946) – Maturation d’une pensée, Éditions Facultés Jésuites de Paris, 2008, p. 64-65.

10 Écrits scientifiques, page 99.

Du changement climatiqueà l’écologie intégrale

Isabelle Roussel

Professeur émérite de géographieUniversité de Lille.

« Nous savions tout cela. Et pourtant, paresseusement, lâchement, nous avons laissé faire. Nous avons craint le heurt de la foule, les sarcasmes de nos amis, l’incompréhensif mépris de nos maîtres. Nous n’avons pas osé être, sur la place publique, la voix qui crie, d’abord dans le désert, mais du moins quel que soit le succès final, peut toujours se rendre la justice d’avoir crié sa foi. Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. »

(Marc Bloch11, 1940)

Les mots croissance, progrès, concurrence, réussite ne font plus rêver, il convient de les remplacer par sobriété, empathie, douceur, nature qui doivent être appropriés individuellement pour être portés collectivement par les différentes parties-prenantes mobilisées pour éviter la catastrophe climatique vers laquelle le paradigme technocratique, décrit par le pape François dans son encyclique Laudato si’, nous entraîne.

Une analyse rigoureuse de l’évolution de la prise en compte du climat par la société aboutit à la seule solution possible : la conversion des cœurs pour transformer la manière d’habiter la planète. En effet, toutes les solutions avancées pour maîtriser l’évolution du climat ou imaginer des adaptations s’appuient sur une véritable métanoïa (un retournement) des individus et de la société. Cette conversion permettrait d’éviter l’apocalypse au sens de l’effondrement, elle représente, au contraire une opportunité, un kairos qui s’appuie sur le deuxième sens du mot apocalypse à savoir une prise de conscience située dans le registre de la métaphysique présentée par saint Jean dans le livre de « l’apocalypse ».

À travers l’abondante contribution médiatique sur le changement climatique, de nombreux coupables ont été dénoncés mais jamais il n’a été fait allusion aux alertes données par les plaies d’Égypte (exode 7,8,9,10) ni aux égarements induits par l’hubris de l’humanité qui a le pouvoir de courir à sa perte en oubliant son origine et sa finalité divines. Dieu n’est plus d’actualité mais pourtant seul un retour aux sources de la vie et aux grands récits religieux peut résonner au plus profond du cœur de l’homme pour l’encourager à changer de trajectoire pour éviter les catastrophes dont le changement climatique n’est qu’une composante.

Des questions méthodologiques

Une première difficulté relève de la sémantique et de l’ambiguïté du mot « écologie » qui signifie « science de la maison », il a été défini par Ernst Haeckel en 1866 pour désigner l’étude des relations qui unissent les êtres vivants entre eux. Mais ce mot désignant la science des écosystèmes a été utilisé avec une portée plus large au sens de l’« environnement » ; terme plus adapté mais moins utilisé car victime d’un contresens qui a associé l’environnement à un phénomène statique, limité à rendre compte de ce qui entoure ; or, il n’en est rien, le mot « environment » en anglais signifie bien l’ensemble des relations qui apportent la vie ou le danger. Selon Tim Ingold (2013), l’environnement n’est pas « ce qui est “là dehors” et non “ici dedans” mais comme une zone d’interpénétration à l’intérieur de laquelle nos vies et celle des autres s’entremêlent en un ensemble homogène ». Contrairement aux thèses déterministes, la théorie de l’évolution est transactionnelle : les êtres ne sont en soi ni dominants ni dominés, ni supérieurs ni inférieurs, ni primitifs ni évolués. Leurs forces ou leurs faiblesses leur permettent d’agir sur le contexte dans lequel ils vivent. La découverte de l’écologie à l’heure actuelle nécessite un vrai changement de regard vis-à-vis de la nature et de l’environnement. Selon Paul Claudel (1951) : « Ce ne sont plus les particuliers qui convertissent l’Univers, c’est l’Univers qui convertit les particuliers. »

Le climat introduit une dimension cosmique à l’écologie qui, devenue « intégrale », forme ainsi un système tout à fait intéressant, mis en place par le christianisme.