Apparitions mariales : mythe ou réalité ? - Louis Mathoux - E-Book

Apparitions mariales : mythe ou réalité ? E-Book

Louis Mathoux

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Beschreibung

Recensement et étude des lieux d'apparition de la Vierge Marie

Au terme d’une enquête approfondie sur les principaux lieux d'apparitions mariales, l’auteur nous entraîne partout là où une certaine Visiteuse céleste se serait manifestée aux hommes. Depuis les plus connus tels que Lourdes, Fatima, Beauraing, Banneux ou Notre-Dame de Guadalupe (Mexique), jusqu'aux plus mystérieux comme San Damiano (Italie), Kibeho (Rwanda) ou encore Medjugorje (Bosnie).
Au total, pas moins de dix-neuf lieux d'apparitions sont tour à tour présentés en détail, afin d'en dégager les constantes et les particularités.
En outre, huit autres sites sont présentés de manière plus succincte.
Ce livre a le mérite de permettre au lecteur d'opérer un tri en pleine connaissance de cause, et de se forger une opinion quant à l'authenticité ou non de chacun de ces phénomènes.
Un tableau comparatif précis complète utilement l'ouvrage et un résumé des messages délivrés à ces occasions vient enrichir l’exposé.
L'auteur s'est chaque fois rendu sur place et sa démarche se veut à la fois originale et exhaustive.

Découvrez sans attendre cette enquête intéressante, fruit d'un travail qui n'avait encore jamais été réalisé.

EXTRAIT

Lourdes, Fatima, Medjugorje… : lequel d’entre nous n’a-t-il jamais entendu parler de l’un de ces points de contact privilégiés entre le Ciel et la terre où résonne, dit-on, la voix d’une certaine Visiteuse céleste ? En ces temps troublés où la perte des repères politico-idéologiques et spirituels traditionnels se conjugue au discrédit jeté sur l’institution ecclésiale ainsi qu’à la perte d’influence de celle-ci sur la société, les lieux d’apparitions mariales réelles ou supposées continuent paradoxalement à agir comme des aimants sur des millions de croyants déboussolés. Par-delà les clivages d’âge, de sexe, de nationalité ou de classe sociale, ils fascinent les foules, suscitent moult controverses passionnées, et drainent à eux des cohortes entières d’hommes et de femmes en quête d’un sens à leur existence terrestre.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Journaliste et historien, Louis Mathoux est l’auteur, entre autres, d’ Entretiens avec Mgr Léonard, ainsi que de recueils de poèmes publiés en France et en Belgique, pour lesquels il a reçu plusieurs prix littéraires.

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Seitenzahl: 246

Veröffentlichungsjahr: 2017

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À ma mère

« Discernez la valeur de toute chose. »

Saint Paul

INTRODUCTION

Lourdes, Fatima, Medjugorje… : lequel d’entre nous n’a-t-il jamais entendu parler de l’un de ces points de contact privilégiés entre le Ciel et la terre où résonne, dit-on, la voix d’une certaine Visiteuse céleste ? En ces temps troublés où la perte des repères politico-idéologiques et spirituels traditionnels se conjugue au discrédit jeté sur l’institution ecclésiale ainsi qu’à la perte d’influence de celle-ci sur la société, les lieux d’apparitions mariales réelles ou supposées continuent paradoxalement à agir comme des aimants sur des millions de croyants déboussolés. Par-delà les clivages d’âge, de sexe, de nationalité ou de classe sociale, ils fascinent les foules, suscitent moult controverses passionnées, et drainent à eux des cohortes entières d’hommes et de femmes en quête d’un sens à leur existence terrestre.

Marginales à l’époque médiévale, les mariophanies présumées n’ont fait en réalité que se multiplier depuis cette fracture fondamentale qu’a constitué la Réforme luthérienne du début du XVIe siècle. Au fur et à mesure que se développait la dévotion mariale au sein du monde catholique occidental, le nombre et la fréquence des apparitions de la Vierge n’ont fait que croître en conséquence, engendrant souvent une certaine réticence de la part de la hiérarchie de l’Église. Du Mexique en 1531, elles se sont transportées en France un siècle plus tard avec l’épisode de Notre-Dame du Laus. Mais il faudra attendre la rupture révolutionnaire de 1789 pour que, dans ce même pays, elles connaissent ensuite un extraordinaire essor tout au long du XIXe siècle, avec les événements de la Rue du Bac, La Salette, Lourdes, Pontmain ou encore Pellevoisin. Le XXe siècle les a ensuite vu s’étendre à la planète entière, la « Vierge » visitant aussi bien le Portugal que la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie, l’Espagne, les États-Unis, l’Amérique latine, l’Afrique subsaharienne et même l’Extrême-Orient. De même, la fascination du grand public pour ces manifestations tenues pour célestes augmentait régulièrement jusqu’à atteindre son apogée aux approches de l’an 2000. À l’heure actuelle, elle demeure encore énorme, malgré le franchissement sans encombre de cette date porteuse d’une charge apocalyptique intense pour les partisans de nombreuses « apparitions » récentes.

Parmi les nombreuses questions que suscitent ces phénomènes censés émaner de l’Au-delà, il en est une qui éclipse toutes les autres : constituent-ils d’authentiques épiphanies ou ne sont-ils que le produit de manipulations (in)consciemment exercées par l’esprit humain sur soi-même et autrui ? Les hypothèses sont en effet multiples pour tenter d’expliquer rationnellement des faits dont le caractère surnaturel ne convainc pas tout le monde. Certains évoquent la piste de l’hallucination pathologique individuelle, d’autres celle de réalités relevant de la psychologie collective, d’autres encore celle de supercheries montées de toutes pièces par des individus sans scrupules. Quelle que soit l’interprétation proposée, celle-ci engendre inévitablement des partisans et des opposants.

Le présent ouvrage tente modestement d’apporter sa contribution propre à l’élucidation de ce mystère. Plutôt que d’aligner des considérations savantes sur le phénomène apparitionniste en général, il constitue avant tout une étude de cas particuliers. Chacun des chapitres qu’il comporte s’attache en effet à présenter et à analyser l’une des différentes mariophanies recensées au cours de l’histoire, qu’il s’agisse de celle de La Salette, de Kérizinen ou encore de San Damiano. Certains d’entre eux sont cependant consacrés à deux séries d’épiphanies mariales voisines dans le temps et/ou l’espace, comme par exemple Beauraing et Banneux, Pontmain et Pellevoisin, Akita et Naju, etc. Enfin, un dernier chapitre amorcera une réflexion d’ensemble sur le sujet envisagé cette fois dans sa globalité. Le tout est ordonné selon un axe chronologique, avec en toile de fond le souci permanent de répondre à cette même question : de Guadalupe à Lourdes en passant par la Rue du Bac, Amsterdam et Zeitoun, est-ce vraiment la Vierge Marie qui apparaît, ou ce foisonnement de manifestations surnaturelles présumées relèverait-il au contraire de l’aberration spirituelle et morale ?

Chapitre I

GUADALUPE OU NOTRE-DAME DU MONDE ENTIER

Les épiphanies mariales avaient déjà cours au moyen âge. Toutefois, en l’absence de sources fiables pour cette époque lointaine, il s’avère impossible de préciser où et quand en particulier, ni de déterminer si leur fréquence était ou non aussi élevée que ce sera entre autres le cas pour la France du XIXe siècle. L’un des exemples les plus célèbres est celui de « Notre-Dame au cierge » qui eut lieu dans la ville d’Arras en 1105. Cette cité de Picardie était alors décimée par le « mal des ardents » – une sorte de gangrène – que l’on ne savait comment combattre. Marie serait alors apparue à un ménestrel de la région du nom d’Itier et lui aurait dit : « Lève-toi et pars pour la sainte Sion d’Arras [sic] où tant de malades […] endurent de mortelles souffrances. » (1)

Et la Vierge (?) lui demanda de rencontrer l’évêque d’Arras pour lui raconter la vision, et lui conseilla « de veiller pendant la nuit de samedi à dimanche, et de visiter les malades qui se trouvent dans l’église. Au premier chant du coq, une femme vêtue comme je le suis maintenant descendra du haut de l’église, tenant en main un cierge qu’elle vous remettra. Après l’avoir reçu et allumé, vous en ferez dégoutter la cire dans des vases pleins d’eau […] que vous donnerez à boire aux malades et que vous répandrez sur leurs plaies ; […] ceux qui recevront ce remède avec foi seront rendus à la santé ; ceux au contraire qui n’y croiront pas mourront de leur maladie. » (2) Le 27 mai 1105, Itier, l’évêque d’Arras ainsi que Pierre Norman – un ménestrel rival d’Itier qui avait reçu de son côté le même message – priaient dans la cathédrale lorsqu’ils virent apparaître la « Vierge » tenant à la main une grosse bougie allumée. Elle leur dit : « Voici un cierge qui sera désormais le gage spécial de ma miséricorde et que je vous confie. » (3) Les trois visionnaires firent comme l’apparition leur avait demandé, et tous les malades de la ville guérirent. De plus, Itier se réconcilia durablement avec son ancien ennemi Norman.

Un autre fait apparitionniste à relever, légèrement postérieur à ce que les historiens considèrent comme la fin de la période médiévale proprement dite, se serait produit à Garaison, un village du département français des Hautes-Pyrénées, vers 1515-1520. D’après un récit tardif mis par écrit en 1607 par un certain Geoffroy, une dame lumineuse vêtue d’une robe blanche serait apparue à une petite bergère d’une dizaine d’années nommée Anglèse de Sagazan. Se présentant comme la Vierge, elle aurait demandé à celle-ci que soit construite une église en son honneur. Un signe fut donné à la fillette sous la forme d’un pain bis qui, dit-on, se serait changé en un magnifique pain blanc. La chapelle demandée fut effectivement érigée à l’endroit en question, et les instances officielles de l’Église reconnurent l’authenticité du phénomène. Quant à la jeune Anglèse, elle entra au monastère des bernardines de la ville voisine de Fabas, où elle passa le reste de ses jours.

Cependant les premières grandes « apparitions mariales » eurent lieu, non pas sur le continent européen comme on pourrait le croire, mais bien au Mexique, récemment découvert au début du XVIe siècle, et étant à l’aube de la colonisation espagnole. De surcroît, c’est un Indien, nommé Juan Diego Cuauhtlatoazin et nouvellement converti par des missionnaires occidentaux, qui devait en bénéficier en 1531 de notre ère. Aujourd’hui, près de cinq siècles plus tard, Notre-Dame de Guadalupe, devenue patronne du Mexique et figure catholique majeure du continent américain, est vénérée dans une basilique qui constitue le second lieu de pèlerinage chrétien le plus fréquenté au monde après le Vatican – 14 millions de visiteurs tous les ans ! Les faits nous sont connus par un certain Antonio Valeriano qui les a transcrits dans la langue nahuatl entre 1540 et 1560.

Que s’est-il donc passé dans ce qui n’était à cette époque qu’un coin perdu d’Amérique centrale ? Le 9 décembre 1531, Juan Diego, un paysan indien misérable âgé de cinquante-six ans et veuf depuis peu, se rendait à pied à l’endroit actuel du centre de Mexico-City pour y assister à la messe. Détail intéressant à noter, ce lieu était celui où les Aztèques vénéraient la déesse de la fécondité Tonantzin. Soudain, l’Indien entendit s’élever sur la colline de Tepeyac le chant mélodieux de milliers d’oiseaux. Levant la tête, il aperçut un nuage blanc entouré d’un magnifique arc-en-ciel. De la lumière blanche qui s’en échappait, il vit apparaître une belle jeune femme qui lui demanda : « Juanito, mon fils, où vas-tu ? » (4) L’intéressé répondit qu’il se rendait à la messe. L’étrange dame se présenta alors : « Je suis la parfaite et toujours Vierge Marie, mère du vrai Dieu, de qui provient toute vie, le maître du ciel et de la terre. » Et elle demanda que les hommes bâtissent en ce lieu une chapelle dédiée à sa gloire. En retour, elle réaliserait « ce que j’ai dans mon regard ».

Juan Diego, stupéfait, alla le jour même relayer cette requête auprès de l’évêque local, Juan de Zumarraga, qui ne le crut d’abord pas et le pria gentiment de revenir un autre jour. Le soir même, le pauvre Indien retourna au lieu où la « Vierge » lui était apparue, et demanda à celle-ci d’envoyer quelqu’un de plus digne que lui effectuer pareille démarche. Contre toute attente, Marie insista cependant pour que ce soit lui et lui seul qui aille réitérer sa demande à l’évêque. Juan Diego obtempéra à nouveau, mais le prélat sollicita un signe de l’Au-delà. Le petit Indien transmit cette réponse à la céleste visiteuse, qui lui promit le signe en question pour le lendemain. Toutefois, ce jour-là – on était le 11 décembre –, Juan Diego ne put honorer son rendez-vous avec la belle dame, car l’un de ses oncles, malade, était à l’article de la mort et requérait d’urgence sa présence auprès de lui. Le visionnaire fit donc un détour pour éviter la « Vierge », mais celle-ci l’intercepta en cours de route et lui déclara : « Ne crains rien. N’es-tu pas sous ma protection ? Ne te trouves-tu pas enveloppé dans mon manteau, blotti dans mes bras ? » Et d’ajouter : « Ton oncle ne va pas mourir. D’ailleurs, à l’heure actuelle, il est guéri. »

Marie le pria alors de monter au sommet de la colline voisine, d’y cueillir des roses de Castille – on était en plein hiver ! – et de les lui apporter. Toujours docile, « Juanito » s’exécuta : à en croire le récit de Valeriano, elle les saisit, en composa un joli bouquet, et le plaça elle-même dans la « tilma » de l’Indien, à savoir le manteau composé de fibres de cactus que portait celui-ci. Puis elle le lui noua derrière le cou, en précisant qu’il s’agissait là du signe que l’évêque avait demandé. Pour la troisième fois, Juan Diego se rendit donc auprès de Juan de Zumarraga et lui narra ce qui s’était passé. Il ouvrit alors sa tilma et exhiba le superbe bouquet de roses en question. Devant ce prodige – rappelons que nous étions en décembre –, l’évêque et toutes les autres personnes présentes tombèrent à genoux. Mais ils n’étaient pas au bout de leurs surprises : à l’intérieur même du manteau était en effet imprimée une image de la « Vierge » telle que le petit Indien l’avait vue quelques heures auparavant, c’est-à-dire revêtue d’une parure dorée !

Le jour suivant, Juan Diego commença la construction d’une petite chapelle à l’endroit précis où Marie lui était apparue. Et en deux semaines à peine, l’édifice fut achevé. Le bouquet de roses avait été déposé dans la chapelle de l’évêché, devant le Saint-Sacrement, tandis que la tilma et son image miraculeuse trouvaient place à l’intérieur du nouveau sanctuaire. Celui-ci, devenu plus tard une imposante basilique, abrite encore aujourd’hui l’objet en question que l’on peut admirer derrière une vitre blindée, et qui se trouve en parfait état de conservation près de cinq siècles après les faits. On y voit une jeune femme d’environ un mètre cinquante, vêtue à la manière d’une princesse aztèque, c’est-à-dire d’un brun rose qui tranche avec le bleu turquoise de la tilma. Le tissu rugueux de celle-ci ne se prête pas à la peinture, et les spécialistes n’ont trouvé nulle trace de pigment végétal, animal, minéral ou même synthétique dans ses fibres, pas plus qu’ils n’y ont décelé d’ébauche préalable. Les techniques de photographie infrarouge sont impuissantes à expliquer le phénomène qui s’avère de surcroît sans précédent dans l’iconographie aztèque préexistante.

Mais il y a plus troublant encore : au début du XXe siècle, les progrès techniques ont permis de découvrir dans l’œil droit de la « Vierge » l’image d’un homme barbu, à savoir Juan Diego lui-même, regardé par celle-ci ! Et en 1977, une nouvelle surprise est venue s’ajouter aux précédentes : ce n’est pas seulement le « voyant » mais également l’évêque Zumarraga et un petit groupe – cinq personnes au total, dont une femme portant un bébé sur le dos – qui se trouvent en quelque sorte « photographiés » par cet œil surnaturel. Interprétation subjective ou phénomène réellement inexplicable ? À chacun d’en juger.

Toutefois, si cette image tranche avec la tradition iconographique traditionnelle des Aztèques, on ne peut cependant en dire autant du thème qu’elle évoque, à savoir une divinité féminine. Il est ainsi très embarrassant pour l’Église de devoir constater que, sur le site de ces « apparitions » mexicaines, était bâtie précédemment une pyramide en l’honneur d’une version locale de la déesse mère propre à la plupart des civilisations traditionnelles. Faut-il dès lors y voir un moyen utilisé par l’Église pour convertir les indigènes amérindiens à la foi catholique ? Souvenons-nous que les premiers chrétiens ont bâti leurs églises primitives avec les colonnes des temples gréco-romains préexistants, mais qu’ils ont aussi récupéré nombre de coutumes païennes pour forger leur propre culte. Dans une telle optique, il n’est pas déraisonnable de penser que la Vierge de Guadalupe aurait représenté aux yeux des Aztèques une version christianisée de la déesse Tonantzin. Il s’en serait dès lors suivi un culte syncrétique à l’image de ce qui s’est passé avec le vaudou créole ou la Santeria vénezuélo-colombienne.

Toute la religiosité latino-américaine ne repose-t-elle pas, peu ou prou, sur un métissage des cultures européenne et amérindienne ? Et, d’ailleurs, le prosélytisme chrétien dans le monde ne s’est-il pas toujours appuyé sur un phénomène d’« inculturation » dont le missionnaire jésuite Matteo Ricci a été l’un des premiers à fournir l’exemple dans la Chine de la première moitié du XVIe siècle ? Poser ces questions, c’est en quelque sorte y répondre. Il est cependant frappant de constater que les Mexicains, quant à eux, les ont transcendées à leur manière, en faisant de Notre-Dame de Guadalupe la « première Mexicaine » historique et le symbole même de leur identité nationale. N’est-ce pas là l’aspect le plus important du phénomène de Guadalupe, plus essentiel même que l’historicité de Juan Diego qui, même s’il fut béatifié en 1990 et canonisé en 2002 par Jean-Paul II, se révèle peut-être un personnage inventé de toutes pièces par l’Église ? Encore une fois, à chacun de se forger sa propre opinion au sujet du caractère mythique ou non de cette mariophanie, élément du reste assez mineur en regard de la problématique générale de l’apparitionnisme marial de ces derniers siècles.

Chapitre II

LA RUE DU BAC – L’HYPOTHÈSE DE L’AUTOSUGGESTION ?

Les apparitions mariales censées avoir eu lieu en 1830 dans un couvent de la rue du Bac à Paris s’avèrent particulièrement intéressantes dans la mesure où elles sembleraient accréditer la thèse de la projection inconsciente d’un désir propre à la voyante. Il s’agirait dès lors d’un phénomène purement psychologique – voire psychopathologique – dont la cause profonde serait liée à la personnalité particulière de l’intéressée. Si tel était le cas, cela conférerait évidemment un argument de poids aux partisans d’une explication rationnelle à ce type de manifestation prétendument surnaturelle. Telle n’est cependant pas l’opinion de l’Église catholique, qui a décidé dès 1846 d’inclure les faits survenus seize ans plus tôt à la rue du Bac dans la liste des apparitions officiellement reconnues par elle.

Mais que s’est-il passé exactement dans ce petit couvent de la rive gauche de Paris ? Tout a commencé au cours de la nuit du 18 au 19 juillet 1830, soit quelques jours avant la révolution des Trois glorieuses qui marqua la chute du dernier monarque « de droit divin » Charles X et la fin définitive de l’Ancien Régime. Cette nuit-là, dans un couvent situé au numéro 140 de la rue du Bac et tenu par les sœurs de saint Vincent de Paul – également appelées « Filles de la Charité » –, dormait une novice de vingt-trois ans du nom de Catherine Labouré. Comme elle le déclara par la suite – sans qu’aucun témoin ne soit présent pour venir corroborer ses dires –, cette jeune religieuse aurait soudain été réveillée par un petit enfant qui lui demanda de la suivre jusqu’à la chapelle du couvent. Elle identifia immédiatement son étrange visiteur comme étant son ange gardien, et obtempéra à son injonction. Écoutons son propre récit : « Je l’ai suivi, toujours sur ma gauche […], portant [sic] des rayons de clarté partout où il passait. Les lumières étaient allumées partout où nous passions, ce qui m’étonnait beaucoup. » (1)

Mais Catherine Labouré n’est pas au bout de ses surprises. « Enfin, poursuit-elle, l’heure est arrivée, l’enfant me prévient. Il me dit : voici la Sainte Vierge, la voici. […] Alors, regardant la Sainte Vierge, je n’ai fait qu’un saut auprès d’elle, à genoux sur les marches de l’autel, les mains appuyées sur les genoux de la Sainte Vierge. » (2) Aussitôt, l’apparition lui débite un message terrifiant, à l’instar d’ailleurs de ceux délivrés lors de beaucoup d’autres mariophanies ultérieures, que ce soit à La Salette, Fatima, Amsterdam, Garabandal, San Damiano, ou encore Medjugorje : « Les rues seront pleines de sang » (3), ou encore « Les temps seront mauvais. Les malheurs viendront fondre sur la France. Le trône sera renversé. » (4) Étant donné le contexte du moment – rappelons que nous sommes à la veille de la révolution française de 1830 –, il est permis de se demander s’il s’agit encore là d’un message à caractère purement spirituel, ou plutôt d’une prise de position politico-idéologique, la « Sainte Vierge » paraissant condamner implicitement les révolutionnaires opposés à la monarchie « de droit divin ». Toujours est-il que cette prophétie s’est effectivement réalisée quelques jours plus tard, à l’occasion des émeutes qui accompagnèrent les « Trois glorieuses » et de l’abdication du souverain ultra-catholique Charles X le 31 juillet suivant. Mais s’agit-il là d’une prophétie authentique, étant donné que, comme tous les avertissements mariaux plus ou moins apocalyptiques du même acabit, elle n’a été rendue publique… qu’après les faits en question ?

Revenons cependant à notre voyante. Celle-ci, une fois l’orage révolutionnaire passé, déclara avoir bénéficié d’une seconde apparition de la Vierge quelques mois plus tard, plus précisément le 27 novembre 1830. Ce jour-là, au même endroit que la première fois, Marie lui délivra un message nettement moins connoté idéologiquement, et lui demanda simplement de faire frapper et diffuser à un grand nombre d’exemplaires une « médaille miraculeuse » censée protéger celui ou celle qui la portera avec confiance… La Vierge lui fit voir longuement les deux faces de ladite médaille, sur laquelle était rédigée une formule qui, par la suite, devait faire florès parmi les catholiques de tendance intégriste : « Ô Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous. »

L’autorité ecclésiale, d’abord réticente face à cette demande, finit par acquiescer deux ans plus tard, une épidémie de choléra décimant alors la population parisienne. La médaille dite miraculeuse fut frappée et vendue à des centaines de milliers d’habitants de la capitale terrifiés par la perspective d’une mort prochaine. Et effectivement, si l’on en croit les témoignages de l’époque, le fléau devait par la suite décroître progressivement avant de s’éteindre complètement… Certes, l’état des connaissances médicales de cette première moitié du XIXe siècle ne permet pas d’affirmer s’il s’agissait bien d’une manifestation inexplicable – et donc éventuellement miraculeuse – ou plus simplement d’un phénomène relevant de la psychologie collective. Il semble intéressant à cet égard de relever que l’image gravée sur la médaille, de même que l’invocation qui l’accompagne, ne correspondent pas vraiment à ce que Catherine Labouré disait avoir vu. Toujours est-il que cela finit néanmoins par convaincre Mgr de Quelen, l’archevêque de Paris de l’époque, qui décida alors de reconnaître officiellement l’authenticité de ces apparitions. Le pape Grégoire XVI confirma cette décision en 1846, suite à la conversion spectaculaire et largement « médiatisée » à Rome d’un Juif nommé Alphonse Ratisbonne, lequel s’était, semble-t-il, tourné vers le catholicisme sous l’influence de la Vierge de la rue du Bac.

Catherine Labouré, quant à elle, n’eut plus qu’une seule apparition anecdotique par la suite (en décembre 1830), et mena jusqu’à la fin de ses jours une vie simple, austère et retirée parmi les autres sœurs de Saint Vincent de Paul. Bref, une destinée identique à celle de Bernadette Soubirous qui, tout comme elle, ne chercha jamais à profiter d’une quelconque manière du prodige dont elle avait été gratifiée, et fuit toute forme de vedettariat jusqu’à sa mort. C’est pour cela – et non en raison des apparitions mariales dont elle avait bénéficié en 1830 – que Catherine Labouré fut canonisée par le pape Pie XII en 1947. Phénomène étrange, son corps ne subit pas la moindre décomposition et est exposé encore actuellement dans la chapelle de ce couvent parisien. On retrouve là une nouvelle analogie avec la petite voyante de Lourdes… mais aussi avec le Padre Pio, célèbre mystique italien décédé en 1968, dont on parlera dans le chapitre XI. Il est inutile de faire remarquer que ce fait inexplicable par la science (du moins en l’état actuel des connaissances dans ce domaine) constitue un argument non-négligeable en faveur de l’authenticité des manifestations mariales survenues à la rue du Bac.

Que faut-il alors en penser ? En dépit de la sainteté de l’existence menée par la visionnaire ainsi que de sa sincérité évidente, deux éléments posent problème. Primo, le caractère idéologiquement orienté des paroles de la Vierge qui, tout comme lors d’apparitions ultérieures, semble prendre parti en faveur de la monarchie « de droit divin », et s’oppose dès lors aux révolutionnaires républicains. Comment ne pas réprimer un malaise en entendant Marie soutenir à mots couverts les forces politiques de la droite ultraconservatrice, et considérer par conséquent toutes les révolutions populaires comme étant « de grands malheurs » (5) ? Cela rejoint le trouble que ne manque pas de susciter chez tout chrétien les condamnations implicites du communisme contenues dans les messages de Fatima et d’autres mariophanies plus contemporaines. D’autant plus que la Vierge n’a, semble-t-il, jamais voué aux gémonies l’extrémisme inverse que constitue le fascisme, ni même la forme la plus démoniaque de celui-ci, à savoir le nazisme. Il va sans dire qu’une telle constatation pose de graves problèmes quant à la crédibilité des apparitions de la rue du Bac et d’ailleurs. Mais laissons de côté pour l’instant cet aspect des choses qui sera examiné plus en détails dans le chapitre XVIII.

Il est un second élément qui ne plaide pas vraiment en faveur de l’authenticité des visions reçues par Catherine Labouré. En effet, comme on l’a dit plus haut, l’étude de la vie de celle-ci pourrait accréditer sérieusement l’hypothèse d’une projection inconsciente opérée par cette voyante. Tout comme d’autres mystiques – que l’on songe notamment à Thérèse de Lisieux –, la jeune religieuse parisienne avait perdu sa mère très tôt, à savoir le 9 octobre 1815, alors qu’elle n’était âgée que de neuf ans. Elle avait par conséquent reporté son affection blessée sur la Vierge, et considérait celle-ci comme sa véritable mère. De plus, certains de ses biographes ont noté que la future sainte était animée depuis toujours d’un profond désir de voir lui apparaître Marie, et qu’elle avait souvent prié son ange gardien de lui obtenir une telle faveur. Enfin, la veille de la première de ses « apparitions », Catherine Labouré avait entendu une de ses consoeurs du couvent lui parler longuement de la piété mariale prônée par « Monsieur Vincent » (saint Vincent de Paul, le fondateur de l’ordre religieux auquel elle appartenait). Et suite à cela, la jeune novice s’était mise au lit le soir même dans des dispositions d’esprit qui parlent d’elles-mêmes : « Je me suis couchée avec la pensée que, cette même nuit, je verrais ma Bonne Mère. Il y avait si longtemps que je désirais la voir ! » (6)

Bien sûr, il ne faut pas nécessairement en conclure qu’il s’agit là d’un phénomène de type purement projectif. Dieu pourrait très bien avoir exaucé le désir profond de cette pauvre fille longtemps illettrée, qui avait déjà subi nombre d’épreuves au cours de sa vie, et qui n’exprimait par là qu’un souhait ô combien légitime aux yeux de la foi chrétienne. Il n’empêche : toute personne dotée d’un minimum de sens critique – voire de bon sens tout court – ne manquera pas de suspecter, dans cette corrélation entre un désir aussi ardent et sa réalisation, l’intervention de l’inconscient de l’intéressée. À l’heure actuelle, la plupart des scientifiques s’accordent sur le fait que l’étendue réelle des potentialités psychiques de l’être humain dépasse probablement de très loin ce que nous en connaissons. On sait aujourd’hui que de nombreux malades sont capables de guérir par simple autosuggestion – cfr l’efficacité des médicaments de type placebo – et que certains mystiques orientaux parviennent à défier les lois de la pesanteur par le biais de la lévitation. Dès lors, est-il vraiment déraisonnable de penser que l’inconscient de Catherine Labouré a tout simplement « inventé » en toute bonne foi les phénomènes pseudo-surnaturels dont elle a affirmé être le témoin privilégié ? La question demeure ouverte…

Chapitre III

LA SALETTE – LE CULTE DU SECRET ?

On ne peut écrire un ouvrage sur l’apparitionnisme en général sans consacrer au moins quelques pages au fait particulier de La Salette, du nom de ce regroupement de onze hameaux de montagne situé dans le département de l’Isère en France. Non seulement parce que l’apparition unique qui s’y serait produite le 19 septembre 1846 a fait l’objet de l’approbation ecclésiale quelques années à peine après sa survenance, et parce qu’un nombre incalculable d’études lui ont été consacrées. Mais si la notoriété de cette localité jusqu’alors inconnue a si vite et si durablement franchi les frontières de l’Hexagone, c’est surtout en raison de l’attitude étrange – et unique dans l’histoire des apparitions mariales – que la « Dame » aurait adoptée en cette occasion : elle se trouvait en effet en pleurs, si l’on en croit les voyants présumés.

Pourquoi cette jeune et belle personne sanglotait-elle ? Parce que, selon ses propres dires, l’Église se perdait et le monde se damnait. Et il devait s’ensuivre un message aux relents apocalyptiques – décrit comme un « avertissement solennel face à l’apostasie [sic] annoncée pour les derniers temps de l’Église » (1) que confirma et développa le fameux « secret » mis seulement par écrit par la seule survivante des deux visionnaires de nombreuses années plus tard. C’est en réalité davantage sur le contenu de ce secret que sur l’événement en lui-même que porteront les innombrables publications évoquées plus haut. Et il semble permis de conjecturer que son envolée lyrique, renforcée par le refus de l’Église de le rendre public pendant un très long laps de temps, aura nourri de multiples fantasmes tant individuels que collectifs, sur lesquels s’appuieront à leur tour les protagonistes de mariophanies ultérieures.

Tout s’est déroulé en l’espace de quelques minutes à peine, mais quelques minutes qui suffiront cependant à marquer à jamais deux existences individuelles, de même qu’à émouvoir plusieurs centaines de milliers de croyants dont certains, convertis, accédèrent à la célébrité. On citera Verlaine, Péguy, Bernanos, Claudel et d’autres, sans compter le génial mais torturé Léon Bloy qui consacra à l’apparition de La Salette un livre resté fameux tant par son style inimitable que par le sujet évoqué : Celle qui pleure.

Ce jour-là donc – le monarque constitutionnel Louis-Philippe régnait alors sur ses sujets français –, deux enfants du village étaient allés faire paître quelques vaches sur les pentes escarpées qui surplombent le bourg de Corps. Il s’agissait de Mélanie Calvat, âgée de quinze ans, et de Maximin Giraud, de quatre ans son cadet. Si la première était réfléchie et déjà mûre pour son âge, le second quant à lui apparaissait sous les traits d’« un adolescent […] espiègle et remuant » (2). C’était une belle journée de septembre, nul nuage ne masquant un radieux soleil d’arrière-saison. Après s’être séparés d’autres enfants des environs, ces deux petits bergers s’étaient rendus dans un coin isolé nommé Fontaine-aux-Hommes, avaient dévoré leur frugal repas campagnard, et étaient ensuite tombés dans un sommeil inexplicablement profond. L’après-midi était déjà largement entamé quand ils se réveillèrent et s’inquiétèrent de ne plus voir les vaches confiées à leur garde. Les ayant cherchées, ils les retrouvèrent bien vite et les ramenèrent à l’endroit où ils avaient laissé leurs besaces.

C’est alors que les deux enfants aperçoivent, à quelques pas d’eux, une étrange clarté. Au centre de celle-ci apparaît bientôt, de façon graduelle, une jeune et belle dame vêtue à la mode locale et assise les bras croisés. Les petits bergers éprouvent d’abord un réflexe de peur, mais l’apparition leur susurre : « Avancez, mes enfants, je suis ici pour vous conter une grande nouvelle. » (3) Les deux voyants approchent au point qu’ils peuvent pratiquement la toucher. Leur panique initiale s’estompe peu à peu. La dame porte une longue robe blanche, un tablier de tissu d’or, et sur les épaules un fichu constellé de roses multicolores, à l’image de la couronne qui lui entoure la tête. Une chaîne est posée sur le fichu, laquelle se termine par un crucifix sur les bras duquel se trouve un symbole rappelant… la faucille et le marteau communiste ! L’apparition ne cesse de sangloter pendant que ses lèvres débitent un message particulièrement menaçant à l’adresse de l’humanité : « Si mon peuple ne veut pas se soumettre, je suis forcée de laisser aller la main de mon Fils. Elle est si lourde, si pesante que je ne puis plus la maintenir. Depuis le temps que je souffre pour vous autres ! » (4)