Artiste martial - David Bertrand - E-Book

Artiste martial E-Book

David Bertrand

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Beschreibung

Les arts martiaux, plus qu'une discipline, un réel mode de vie

Les arts martiaux ont connu un développement et une évolution spectaculaires à partir des années 1970, sous l’impulsion d’un homme au nom désormais légendaire : Bruce Lee. Ils se sont modernisés et sont pratiqués aujourd’hui dans divers objectifs tels que le combat sportif et la self-défense, la condition physique et le perfectionnement technique, la santé et le bien-être ou encore le spectacle et le divertissement. Ils ont une dimension internationale et touchent des personnes d’origines et d’horizons extrêmement variés. Ils véhiculent une dimension culturelle, historique, philosophique et même spirituelle souvent méconnue du grand public. Les arts martiaux peuvent devenir un chemin de vie capable de transformer une personne de l’intérieur. Et dans leur essence même, ils contiennent paradoxalement une dimension profondément non violente.

Pour la première fois, un ouvrage en français explique de l’intérieur ce phénomène de société à travers l’itinéraire exceptionnel d’un artiste martial, qui se présente lui-même avant tout comme un artiste de la vie.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

- "Artiste martial s’adresse bien évidemment aux pratiquants des arts martiaux mais également à tout un chacun" - lavenir.net

À PROPOS DE L'AUTEUR

David Bertrand est né en 1979. Professeur de psychologie et d’arts martiaux, il donne cours en haute école et a fondé sa propre académie en Belgique. Depuis l’âge de quinze ans et avec un profond esprit d’ouverture, il a parcouru avec patience, détermination et persévérance tous les stades d’apprentissage et d’enseignement de nombreuses disciplines : kung fu, wing chun, savate, jeet kune do, kali-escrima, silat, sanda, muay thaï, jiu jitsu brésilien et enfin MMA. Aux quatre coins du monde, il a combattu, s’est entraîné et a suivi des stages avec certains des plus grands experts et combattants actuels. Il est notamment instructeur certifié par Dan Inosanto, l’héritier de l’enseignement et de l’art de Bruce Lee.
EXTRAIT
Le mardi 20 septembre 1994, je me rendis à pied au centre sportif de Louvain-la-Neuve, ville universitaire à trente kilomètres au sud de Bruxelles, en Belgique. Avec mon ami Daniel, j’allais assister à mon premier cours au seul club de kung fu de la région. Je n’avais en tête que l’image de Bruce Lee, le héros de mon enfance : il représentait tout ce que j’attendais d’un club de kung fu à cette époque. Mais avant d’avancer plus loin dans ce qui allait être mon futur, voyons ce qui était déjà mon passé. Pourquoi m’étais-je décidé à commencer les arts martiaux ?

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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Remerciements

Je voudrais tout d’abord remercier mon père, qui a contribué à faire de moi un homme. J’espère qu’il est fier de moi de là-haut…

Merci à Mitshou, mon ami d’enfance, mon grand frère des arts martiaux, un des pratiquants les plus doués que j’aie rencontrés. Il a été une étoile dans ma vie, une étoile éteinte beaucoup trop tôt…

Merci à ma mère, pour son humanité, pour son amour inconditionnel et bienveillant. Je lui serai éternellement reconnaissant de m’avoir transmis le goût de la lecture et de l’écriture.

Merci à tous mes instructeurs, je leur dois mon parcours et ce livre. Je m’efforce en permanence d’être à la hauteur de ce qu’ils m’ont transmis.

Merci à Sophie, Yves et Youssef, lecteurs des premières heures, pour leurs encouragements et leurs conseils.

Merci à Christophe Cornaz, Helen Chen et Daniel Lonero, instructeurs et amis, pour leur relecture attentive et leurs commentaires positifs et constructifs.

Préface

En tant que pratiquant d’arts martiaux et combattant depuis maintenant près de onze années, j’ai eu énormément de plaisir à lire ce livre. Comme David, j’ai toujours été attiré par les arts martiaux que j’ai découverts tout jeune par la lecture des mangas ou les films de Bruce Lee. Certains amis proches pratiquaient également les arts martiaux à un niveau plus compétitif. Je suis entré dans ce monde de plain-pied grâce au taekwondo, qu’avait pratiqué mon père, pour me tourner ensuite vers le karaté shihaishinkai et les arts martiaux mixtes. Les valeurs que ces arts m’ont apportées sont à jamais gravées en moi, des valeurs qui sont un des ingrédients de ce livre : respect, discipline, loyauté, respect de son dojo, courage, humilité, dépassement de soi. Ces valeurs humaines ne s’arrêtent pas à la porte du dojo quand on le quitte mais continuent dans la vie de tous les jours, dans son travail, dans sa vie de famille et sa vie sociale.

J’ai la chance aujourd’hui de pouvoir vivre de ma passion et de faire une carrière dans le MMA. Comme David, j’ai voyagé énormément, dans un but principalement compétitif. Nous avons un but commun, celui de parfaire notre apprentissage martial. J’ai été très impressionné par son parcours et surtout par sa volonté d’apprendre différentes disciplines. Beaucoup de pratiquants, en effet, s’arrêtent à l’apprentissage d’un seul art et restent fermés aux autres styles ou systèmes que le leur. David a su garder un esprit ouvert et est toujours en quête d’apprendre et de parfaire son bagage technique. J’ai également beaucoup apprécié son humilité et sa patience. Trop de combattants ou d’instructeurs veulent faire les choses vite et brûlent des étapes importantes. Une des clés est pourtant de savoir rester patient et de garder la soif de savoir. Chaque artiste martial perçoit les arts martiaux d’une manière personnelle et a ses propres objectifs. Je savais depuis le départ que la compétition était ma voie. La voie de David est surtout celle de la pratique, de l’étude et de l’enseignement. Il est important que des livres comme celui-ci soient écrits. Il est important que quelqu’un de passionné puisse partager son expérience et sa vision des arts martiaux, apporter quelque chose de nouveau. Je conseille à toute personne, pratiquante ou non, débutante ou professionnelle, de lire ce livre, une invitation à un voyage martial sans frontières.

Tarec Saffiedine

Champion du monde de MMA (Strikeforce) et combattant de l’UFC

Avant le départ…

Ce livre est une invitation au voyage, un voyage de plus de vingt-cinq ans qui va de ma Belgique natale aux États-Unis, en passant par divers pays d’Europe et même la Chine. Mélange de récit et d’essai, il est né d’une passion. S’il retrace mon itinéraire, mon tao, c’est-à-dire la voie que j’ai suivie en tant qu’artiste martial, il veut avant tout présenter de manière vivante les divers arts de combat que je pratique et le phénomène de société qu’ils représentent, tout en proposant une réflexion personnelle à leur sujet.

Il s’adresse aux spécialistes comme aux non-spécialistes. J’espère que le lecteur non spécialiste sera touché par la dimension personnelle et initiatique, frappé par le contenu, inspiré peut-être par cette passion qui m’anime depuis si longtemps. Quant au connaisseur, j’espère qu’il sera intéressé par l’originalité de ma démarche ainsi que par la qualité et la diversité des informations fournies. J’espère surtout que chaque lecteur ressortira enrichi de cette lecture, d’un point de vue martial et humain.

1/ Les débuts

Celui qui n’est pas assez courageux pour prendre des risques n’accomplira jamais rien dans sa vie

Mohamed Ali

Le mardi 20 septembre 1994, je me rendis à pied au centre sportif de Louvain-la-Neuve, ville universitaire à trente kilomètres au sud de Bruxelles, en Belgique. Avec mon ami Daniel, j’allais assister à mon premier cours au seul club de kung fu de la région. Je n’avais en tête que l’image de Bruce Lee, le héros de mon enfance : il représentait tout ce que j’attendais d’un club de kung fu à cette époque. Mais avant d’avancer plus loin dans ce qui allait être mon futur, voyons ce qui était déjà mon passé. Pourquoi m’étais-je décidé à commencer les arts martiaux ?

Mon histoire martiale est en réalité assez ancienne. Comment ne pas songer à cette première fois où mon père m’a invité à regarder un film de Bruce Lee à la télévision, La Fureur de vaincre, un dimanche après-midi du milieu des années 1980 ? Les années suivantes allaient se passer à regarder en boucle les grands classiques de la star : La Fureur du dragon, Le Jeu de la mort et Opération Dragon, chez mon ami Jimmy qui avait la chance d’avoir un magnétoscope.

D’autres films ont considérablement marqué ces années-là : la saga des Rocky, qui reste une référence sur la boxe et le parcours d’un combattant ; les deux premiers films de mon compatriote belge Jean-Claude Vandamme, Bloodsport et Kickboxer, incontournables. Karaté Kid aussi reste une fable martiale de référence. Je ne me rendais pas compte à l’époque que ces films n’étaient pas toujours réalistes. Plus tard, les premiers films de Steven Seagal, de Jackie Chan ou encore de Jet Li, chacun dans leur style, leur personnalité et leur talent martial, contribuèrent également à alimenter ma passion grandissante. Tous ces acteurs de films d’arts martiaux sont à l’origine d’un rêve d’enfant que j’ai encore aujourd’hui, pouvoir m’exprimer martialement dans le milieu du cinéma.

Mes amis d’enfance et moi étions aussi fans des dessins animés japonais : Les chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball ou encore Ken le survivant étaient mes favoris. Bien que purement imaginaires et relativement violents, ces dessins animés n’en véhiculaient pas moins des valeurs martiales que je trouve encore essentielles aujourd’hui : la persévérance, l’entraînement physique, la détermination, le courage, la combativité, la progression, le dépassement de soi… mais aussi des valeurs morales comme la justice, la loyauté, l’amitié, la défense du plus faible, ainsi que la lutte éternelle du bien contre le mal. Récemment, en revisionnant avec plaisir des épisodes des Chevaliers du Zodiaque, j’ai été frappé du nombre de fois que les mots justice, courage, bien et mal étaient prononcés.

Les premières consoles de jeux vidéo faisaient leur entrée dans les familles. Les jeux d’arts martiaux étaient mes favoris. Le premier dont je me souviens était Bruce Lee, sur Commodore 64, aussi rudimentaire qu’amusant, où un petit bonhomme carré et jaune devait pulvériser des petits bonshommes carrés et noirs. Je me souviens d’un autre jeu au nom tout aussi révélateur : Kung fu, auquel je jouais sur ma toute première console de jeu Nintendo, la NES. Il y en avait d’autres comme Double Dragon, un jeu de combat et d’aventure, ou encore Punch Out, un jeu de boxe.

Adolescent, j’allais devenir un inconditionnel de toutes les versions Arcade de Street Fighter. J’y jouais des heures d’affilée le vendredi soir au Goldway, à l’époque le seul lieu de distraction, le week-end, pour les jeunes de Louvain-la-Neuve. Plus tard, je m’initiai également à Mortal Combat, Killer Instinct, Tekken ou encore Soulcalibur. Mais je n’y jouais plus qu’occasionnellement, la passion de l’entraînement réel prenant le pas sur le combat virtuel.

Je reste persuadé que tous ces films, dessins animés et jeux vidéos, dont je garde d’excellents souvenirs et qui font réellement partie de ma vie, formaient autour de moi une ambiance que l’on peut qualifier de martiale, et qu’ils ont contribué à faire de moi le passionné que je suis. Cette passion allait même s’incarner des années plus tard dans un travail réalisé avec grand plaisir pour la société Ubisoft, qui, via la société AMA Studios en Belgique, m’avait engagé comme conseiller technique et acteur de motion capture pour deux jeux vidéos de combat utilisant la technologie Kinect.

Mais c’est aussi l’environnement dans lequel j’ai vécu mon enfance et mon adolescence qui m’a poussé vers la pratique des arts martiaux. Nous sommes arrivés à Louvain-la-Neuve, ville universitaire encore en pleine construction, en octobre 1986, alors que j’avais sept ans, Julie, Sophie, nos parents et moi. Au numéro 41, cours de Troisfontaines, notre maison faisait partie d’une petite cité sociale qui s’étalait sur trois rues en U, avec un petit parc au milieu, à une extrémité du quartier de Lauzelle, encore entouré de champs à l’époque.

À l’école communale de la ville, l’école du Blocry, la majorité des élèves provenaient comme nous de milieux modestes et principalement de deux petites cités sociales du coin : Lauzelle et le Bauloy. Beaucoup de mes amis d’école et de quartier étaient d’origine immigrée, du Maroc et du Congo pour la plupart, mais également d’autres pays d’Afrique, d’Asie ou d’Europe de l’Est. Ce nouvel environnement changea ma vie à jamais. J’allais y rencontrer un réseau d’amis qui sont encore aujourd’hui parmi les plus proches : je m’en rends compte plus que jamais à l’heure où j’écris ces lignes, sur une des tables de la bibliothèque de Santa Monica, à Los Angeles.

Ces années d’enfance comptent parmi les plus belles de ma vie. Je m’entendais bien avec mes deux sœurs, avec qui je m’amusais beaucoup. Mes parents, très complémentaires, avaient des qualités rares. J’avais de très bonnes relations avec eux. Mon père, qui n’avait pas eu un passé facile, avait une personnalité forte et s’il pouvait être ferme dans sa manière de nous éduquer, c’était toujours avec amour. Ma mère était à la fois discrète et présente, douce et aimante. Très modestes sur le plan économique, ils étaient très riches humainement et intellectuellement. Ils avaient également tous deux un grand sens de l’humour, une qualité essentielle à mes yeux. Ce que je suis aujourd’hui, je le dois à mon père et à ma mère.

J’étais plutôt de nature non violente et amicale, et j’étais globalement apprécié pour ça. Je n’avais pas de complexes physiques ni psychologiques – ni de problèmes relationnels ni de besoin particulier de m’affirmer pour avoir des amis. Dans le quartier et à l’école, nous jouions énormément, principalement dehors. En été, les parties de foot pouvaient durer jusqu’au coucher du soleil tous les jours de la semaine. De manière générale, on aimait se dépenser, on aimait le challenge, on aimait les jeux où il y avait du contact. Plus que tout, on aimait partager et rigoler. Et on s’amusait réellement et sincèrement à travers des activités simples. J’ai gardé la plupart de mes amitiés du quartier de Lauzelle et de mon école primaire, ce sont des amitiés solides et vraies.

Bien sûr, il y avait par moments des tensions, des conflits, des rivalités et des petites bagarres de garçons, dans la cour de récréation et dans ma rue. On était des enfants heureux et pour la plupart d’entre nous le monde dans lequel on vivait n’était pas violent, surtout si l’on compare à d’autres cités, mais il pouvait parfois être dur. J’avais beaucoup de copains plus bagarreurs que moi et qui avaient la réputation d’être « forts ». Je me demandais de plus en plus ce que je valais et comment je m’en sortirais en cas de confrontation physique avec ceux qui étaient considérés comme forts et que je considérais par conséquent comme plus forts que moi. À l’époque, le football prédominait : je le pratiquais assidûment, dans le quartier, au club. Je me débrouillais bien, mais je savais aussi que j’étais moins bon que ceux qui étaient considérés comme « forts ». Autrement dit, la question qui s’imposait de plus en plus à moi était la suivante : « Est-ce que je suis fort ? » Certains de mes amis avaient l’air de dire que je l’étais, d’autres semblaient au contraire ne pas le penser. Au fond de moi, je n’en savais rien, et eux non plus.

J’étais souvent un des seuls blancs quand j’étais avec mes amis, ce qui parfois me procurait un sentiment d’infériorité et un besoin de m’affirmer, probablement issu du sentiment d’être une minorité. Bien au-delà de ça, c’était un réel privilège d’avoir des amis d’origine étrangère. Premièrement, cela m’a vacciné contre le racisme dès mon plus jeune âge. Deuxièmement, c’était une immense richesse de vivre avec des personnes issues d’autres cultures – et on vivait réellement ensemble : on mangeait, on dormait, on sortait, on jouait ensemble. Cela me donnait l’impression de voyager sans quitter mon pays. Encore aujourd’hui, je me sens parfois plus proche de certains aspects de la culture et de la mentalité africaine ou arabe, comme l’esprit de fraternité, le sens de l’amitié, l’hospitalité, l’importance de la famille et des voisins, le sens de la fête.

Mon besoin d’être « fort », ou d’être considéré comme tel, s’aiguisa avec le début de l’adolescence, autour de mes douze ans, une période plus difficile pour moi. J’étais assez ambivalent par rapport au combat. Je me souviens avoir, sans hésiter, neutralisé en deux coups de poing quelqu’un qui m’avait poussé à bout ; en même temps, je pouvais être passif face à certaines intimidations ou moqueries qui pouvaient parfois me déstabiliser. D’un côté donc je n’aimais pas le conflit, je n’avais pas réellement besoin de me défendre et je ne cherchais pas à me battre, et de l’autre j’avais parfois ce besoin insatisfait de me prouver à moi-même et aux autres que j’étais « fort ».

Mes amis Daniel et Mitshou, avec qui je passai beaucoup de temps, étaient comme moi fans de Bruce Lee, de Jean-Claude Van Damme et de Jackie Chan. On en parlait très souvent, on parlait d’arts martiaux, d’entraînement, de combat, etc. Mitshou avait déjà commencé les entraînements de son côté et ce qu’il savait faire m’impressionnait.

Enfin, à l’âge de quinze ans, je fis également la connaissance de Nicolas, lors d’un séjour dans la communauté de la Viale, en Lozère, dans le sud de la France, où je me rendais chaque été pour les vacances. D’origine coréenne et de dix ans mon aîné, Nicolas était amateur d’arts martiaux et pratiquait notamment le sabre. Il m’avait également initié au tir à l’arc, en pleine montagne ; j’étais impressionné par sa personnalité et son attitude martiale. Cette rencontre fut le début d’une relation d’amitié qui dure encore, et un nouveau déclic qui me décida à commencer à pratiquer pour de bon dans un club de kung fu quelques semaines plus tard.

Le terme kung fu (ou gung fu) désigne de manière générale les arts martiaux chinois, dont l’origine remonte à près de trois mille ans. Il existe plusieurs centaines de styles de kung fu, comme il existe des dizaines d’arts martiaux japonais, généralement plus connus du grand public, comme le judo, le karaté, l’aïkido, etc. Le terme lui-même peut se traduire par « accomplissement de soi dans une activité » : il dépasse donc le domaine martial. En réalité, si l’on voulait être précis, le terme le plus approprié pour désigner les arts martiaux chinois serait plutôt wu shu, qui signifie littéralement « art martial » ou « technique de combat » en chinois mandarin. Mais le mot kung fu est le plus utilisé aujourd’hui.

Paradoxalement et de façon très intéressante, à l’origine le terme « art martial » fait également référence à la paix. Le terme Wu (ou Bu en japonais) signifie « guerre » ou « combat ». Mais les pictogrammes Wu et Shu pris ensemble peuvent aussi signifier « arrêter la lance », que ce soit la sienne ou celle de l’adversaire. Un artiste martial serait donc dès l’origine une personne qui se bat pour la paix. Parallèlement, le terme « art », associé au mot « martial », atténue la dimension violente de ce dernier. Étymologiquement, l’« art » (de ars en latin) signifie l’ensemble de moyens que l’homme utilise pour arriver à un but, ou encore une habileté et une connaissance techniques. La dimension esthétique, absente dans l’origine latine comme dans l’origine chinoise ou japonaise du mot, ne serait alors pas une fin en soi, mais une résultante de l’harmonie des mouvements et de la perfection technique issue de la pratique, de sorte que l’expression « art martial », au fond, est d’une dualité très yin et yang.

L’histoire du kung fu est aussi longue que celle de la Chine. Il s’est développé tout d’abord à travers les techniques de combat utilisées dans les innombrables guerres et conflits qui se sont succédé au cours des différentes dynasties. Il s’est particulièrement développé par la suite au monastère de Shaolin. Bodhidharma, un moine indien, après y avoir introduit le bouddhisme chan (ou zen) en 527 après J.-C., aurait développé des exercices à l’origine du kung fu de Shaolin, le monastère considéré aujourd’hui comme le berceau des arts martiaux chinois. Le kung fu s’est alors progressivement structuré et développé à travers les années jusqu’à aujourd’hui, en dépassant largement les frontières de la Chine. Plus récemment, son expansion dans le monde a pris un essor supplémentaire à partir des années 1970, principalement grâce aux films de Bruce Lee.

Avant de m’inscrire au club, j’étais allé observer un cours. La grande question que je me posais, et que se posent la plupart des personnes qui veulent commencer les arts martiaux, était la suivante : se touche-t-on vraiment pendant l’entraînement, est-ce dangereux, les coups sont-ils réellement portés et si oui, est-ce que cela fait mal ? Un ami me disait qu’on se touchait effectivement, y compris avec des coups de pied au visage. Il avait l’air de dire que ce n’était pas un problème, que cela faisait tout simplement partie de l’entraînement. À l’idée de recevoir des coups au visage, j’hésitais à m’inscrire, mais au fond de moi j’avais envie d’en faire l’expérience.

Le club de kung fu du Blocry s’appelait le Tae Do Kwoon. Il comprenait deux types d’entraînement : un cours de wing chun le lundi, avec un travail technique axé sur les bras, et un cours de kung fu le vendredi, où l’accent était mis davantage sur la condition physique, sur les coups de pied et sur le combat. L’école était celle de Sifu (mot qui signifie professeur en chinois) Tan Hau Ming, un professeur de wing chun originaire de Hong-Kong qui nous donnait cours une fois par semaine, le soir où il ne travaillait pas dans son restaurant. Il ne parlait pas français et avait vraiment l’image d’un maître comme on se les imagine lorsqu’on commence les arts martiaux. Sifu Ming avait trois instructeurs : Mike, David et Frédérick. Je les considère aujourd’hui comme mes premiers sifus car sur le long terme ils ont eu beaucoup plus d’influence sur moi que Sifu Ming. Mike et David étaient ceux dont j’étais le plus proche. Ils étaient amis, très complémentaires dans leur personnalité et dans leur façon de donner cours. Je trouvais Mike particulièrement doué, il avait un très bon wing chun et des super coups de pied.

Je n’étais pas particulièrement doué, mais jétais très motivé, j’avais un vrai désir d’apprendre, je ne ratais jamais un entraînement : j’étais donc devenu un des plus réguliers du club. Les autres élèves du club étaient plus âgés que moi, de jeunes adultes, ce qui me tirait vers le haut. Au premier cours, j’avais demandé à Mike si le coup de poing que l’on travaillait, le coup de poing direct vertical ou chung choy, était bien « le coup de poing de Bruce Lee ». Il avait hésité ; devant mon ignorance et mon enthousiasme de débutant, il m’avait répondu que oui, ce qui était à la fois vrai et faux. Je souris en y repensant.

Au cours de kung fu de combat, on n’avait le droit de faire des sparrings (combat légers) qu’après quelques mois de pratique. Je me rappelle bien mon premier sparring : c’était avec un élève avancé qui devait être de trois ans mon aîné. Il cogna fort mais avec un bon esprit et ne me blessa pas. J’encaissais et j’essayais de rendre les coups comme je pouvais, et à la fin du combat il me félicita pour ça. J’avais le désir d’être confronté à de vrais coups et de pouvoir les encaisser ; en aucun cas je n’aurais abandonné. Prendre des coups est la meilleure façon de progresser en combat. J’ai eu la chance de commencer dans un club où on ne faisait pas semblant de frapper, tout en se respectant et en faisant attention à ne pas se blesser inutilement. Ce n’était ni « Fight Club » ni… « Club Med ». C’est encore mon approche aujourd’hui.

Après un entraînement de wing chun, j’avais demandé à un de mes instructeurs si c’était normal de se sentir « handicapé » pendant l’entraînement. Il répondit en souriant que c’était tout à fait normal et que je ne devais pas m’inquiéter. Je venais de comprendre que le wing chun était un système difficile, technique et qui demandait beaucoup de coordination.

Les deux premières années, au cours de kung fu de combat, que j’adorais, j’avais beaucoup de mal à donner des coups de pied et plus encore des coups de pied au visage. Je n’étais pas souple. J’étais d’autant plus frustré que Daniel et surtout Mitshou le faisaient particulièrement bien. À quinze ans, les coups de pied sont les techniques qui impressionnent le plus. J’étais sûrement un des élèves les plus motivés et les plus réguliers, mais une fois de plus je me demandais sans cesse si j’étais vraiment « fort ». Mes quatre années au club de kung fu de Louvain-la-Neuve furent une excellente introduction aux arts martiaux en général et au kung fu en particulier. J’avais beaucoup progressé. Daniel et Mitshou faisaient désormais tous les deux du yoseikan budo, un art martial japonais. Moi, j’étais un inconditionnel du kung fu. Cela ne nous empêchait pas de nous entraîner ensemble dès qu’on le pouvait, parfois durement, que ce soit à l’extérieur où en salle. Il y avait un challenge entre nous qui nous tirait vers le haut.

J’aimais beaucoup les sparrings et je commençais à avoir un bon niveau. Dans mon club, j’avais même réussi à placer un coup de pied retourné au visage à un élève avancé, quelque chose d’inimaginable pour moi la première année. Lors d’un de mes derniers entraînements, Laurent, le professeur de yoseikan budo de Daniel et Mitshou, qui observait le cours, me dit que j’étais arrivé au niveau de mes professeurs en sparring. Je n’y crus pas vraiment mais cela me frappa. Mon club ferma quelques mois plus tard ; j’avais acquis un vrai bagage martial.

En 1996, j’avais commencé avec Mike la boxe française savate, sport de combat que je trouvais excellent et qui complétait très bien le kung fu. C’était de la boxe ; j’avais les mêmes appréhensions qu’avant de m’inscrire au kung fu : prendre des coups. Mais la même curiosité m’animait. Je voulais progresser au niveau des coups de pied, des coups de poing et du combat en général. Je m’inscrivis à Louvain-la-Neuve au club de Jean-Marc Lamy, référence en boxe française en Belgique, qui donne encore cours aujourd’hui. Je considère que c’est lui qui m’a initié aux sports de combat. Son cours était un mélange de condition physique, de technique et de sparring. Cela me convenait parfaitement. Je pratiquais donc le kung fu et la boxe française en même temps, à raison de trois à quatre fois par semaine. Je progressais bien, et après deux ans d’entraînement, j’arrivais enfin à faire un coup de pied correct au visage.

La boxe française est issue de l’ancienne savate, une méthode de combat qui se pratiquait avec des chaussures, qui comprend aussi la lutte parisienne et la canne de combat et fut combinée par la suite avec les poings de la boxe anglaise pour devenir un sport de combat plus complet et plus structuré. Créée au 19e siècle, popularisée par Charlemont au tournant du 20e siècle, elle est aujourd’hui, probablement, le plus technique des sports de combat. Le fait de travailler avec des chaussures permet d’accentuer la précision des frappes, notamment avec la pointe de la chaussure. Une autre caractéristique de la boxe française est de mettre en avant les enchaînements, le mouvement et les déplacements, là où d’autres boxes sont souvent plus statiques. Les bons pratiquants de savate sont donc en général particulièrement précis, fluides, souples, mobiles et ont la capacité de donner un nombre incroyable de coups en quelques minutes tout en évitant d’en prendre inutilement. Les savateurs sont généralement des boxeurs propres. La boxe française est souvent sous-estimée par rapport à la boxe thaïlandaise, mise en avant pour la dureté de l’entraînement et des combats, ainsi que l’endurance et la puissance des combattants. En fait, la savate est moins populaire et moins répandue parce qu’il y a peu d’argent en jeu. Mais d’expérience, je pense qu’à niveau égal, la boxe française est tout aussi redoutable que la boxe thaï, et que les frappes avec pointes de chaussures sont aussi dévastatrices que les frappes avec tibias. Des rencontres professionnelles entre savateurs et boxeurs thaïs peuvent en témoigner, comme le fameux combat entre François Pennacchio et Ramon Dekkers.

Outre la boxe française deux fois par semaine, je faisais de la boxe anglaise pour avoir un entraînement de plus et travailler davantage les poings, les esquives, les réflexes et les sparrings. On s’entraînait ensemble, avec quelques amis. Constatant mes progrès, l’entraîneur m’avait proposé de faire des combats amateurs mais je considérais la boxe anglaise comme un complément à l’entraînement et je ne voulais pas m’y consacrer. Je faisais également deux séances de musculation hebdomadaires. Pour le jeune homme que j’étais, dans ma quête pour devenir « fort », il était important de développer la condition physique et d’avoir une bonne musculature. Pendant quelques mois, sur le conseil d’un ami, j’allai tous les vendredis dans un club de kickboxing de Bruxelles, chez un prof qui entraînait des champions. Ses cours étaient excellents ; il y régnait un bon esprit ; ça cognait dur, j’apprenais beaucoup et je m’en sortais assez bien. Mais le kung fu me manquait…

2/ La voie de l’interception

La réalisation réside dans la pratique

Bouddha

En 2001, j’étais étudiant en troisième année de psychologie à l’Université catholique de Louvain. En-dehors de mes études, comme je n’avais plus vraiment de club, je voulais revenir à mes origines, le kung fu et le wing chun. J’avais un style de boxeur en combat, et malgré mon niveau, ça ne me plaisait pas ; je ne voulais pas être un boxeur mais un bon pratiquant de kung fu ; je me sentais plus libre et plus épanoui dans cette discipline. J’appréciais les sports de combat, mais je ne voulais pas oublier tout ce que j’avais appris en kung fu et en wing chun. Pour revenir à mes origines martiales, je me recentrai sur la personne de Bruce Lee. Avec mes économies, je venais de me procurer son best-seller : Ma méthode de combat. J’en appris davantage sur son enseignement, ses élèves et son art martial, le jeet kune do (JKD), terme qui signifie « la voie du poing qui intercepte » en chinois cantonais.

On me savait passionné de kung fu. Certains me demandaient pourquoi je ne commencerais pas à donner des cours. En y réfléchissant, je réalisai que c’était peut-être le meilleur moyen de reprendre les entraînements et de retravailler toutes les connaissances que j’avais acquises. En septembre 2001, à vingt-deux ans, j’ouvris un cours de kung fu au Centre sportif de Blocry. Ce n’était pas un club, juste un cours : je louais la salle et les participants, une dizaine, me payaient à chaque séance pour couvrir les frais. Ces premiers cours étaient très élémentaires, basés sur ce que j’avais appris à mon ancien club, sur des exercices personnels et sur des techniques reprises de Ma méthode de combat.

Bien entendu, je ne pouvais pas faire tourner un club à long terme avec des connaissances limitées et sans professeur. Je devais trouver un moyen de continuer à apprendre et à évoluer. Je commençais à m’intéresser davantage au JKD qu’au kung fu, d’autant plus que le wing chun avait aussi été le style par lequel Bruce Lee avait commencé les arts martiaux à Hong-Kong, et qu’il s’était ensuite intéressé à d’autres systèmes de kung fu, à la boxe et même à la boxe française. En fait, le parcours de Bruce Lee résumait assez bien le mien et le JKD rassemblait les arts martiaux que j’avais pratiqués. (La comparaison s’arrête là, évidemment.)

Sonia, une étudiante genevoise rencontrée à l’université, était rentrée chez elle à la fin de son année d’étude. On avait décidé de continuer à se voir. Après deux ou trois séjours à Genève, je me familiarisai avec cette agréable ville, internationale, remplie d’histoire, dans un cadre magnifique, au bord du Lac Léman. Je me mis donc naturellement à chercher un endroit pour m’entraîner.

J’avais entendu parler d’un cours de « boxe chinoise » ; cela m’intriguait. J’allai voir Pierre Hartmann, le professeur. Il donnait en réalité du non classical kung fu (NCKF), la méthode de Jesse Glover, le premier élève et assistant de Bruce Lee à Seattle entre 1959 et 1963. Tout simplement excellent ! Le premier cours était constitué de frappes sur pattes d’ours et de sparrings. Ils n’y allaient pas de main morte et mettaient l’accent sur le combat réel, mais j’avais déjà des outils nécessaires pour faire face, et je m’en étais sorti sans trop de dommages. En 2001 et les années qui suivirent, j’assistai au cours de NCKF où j’appris diverses techniques à mains nues, des frappes sur pattes d’ours et une version modifiée du chi sao, les « mains collantes », un exercice caractéristique du wing chun. Encore aujourd’hui, Pierre Hartmann, à plus soixante ans, est un excellent pratiquant, expérimenté au combat et qui s’entraîne inlassablement. C’est également un des seuls représentants officiels de Jesse Glover en Europe ; il a participé avec lui à une démonstration à Paris Bercy en 2008 et a sorti un DVD sur le NCKF la même année. J’ai eu de la chance de rencontrer Pierre Hartmann, que je respecte beaucoup ; son enseignement m’a marqué ; on s’entend toujours très bien. J’ai pu, grâce à lui, participer entre 2004 et 2009 à cinq stages avec Jesse Glover, invité par Pierre chaque année en Suisse. Lors du premier stage, j’ai eu la chance incroyable de faire du chi sao libre avec lui à deux reprises. À presque 70 ans, Jesse Glover était d’une fluidité, d’une puissance et d’une explosivité réellement étonnantes. Ses techniques étaient à la fois simples et efficaces. Ce grand personnage des arts martiaux est malheureusement décédé en juin 2012. Je suis heureux de lui rendre hommage ici, conscient de la chance que j’ai eue de pouvoir m’entraîner avec lui. Son enseignement continue de m’influencer.

Je fis ensuite une rencontre décisive. Alors que je me baladais dans Genève, j’entrai par curiosité dans un magasin d’arts martiaux. Mon attention se porta sur un prospectus pour des cours de JKD. Le professeur, Christophe Cornaz, enseignait également la boxe thaï, le combat libre et les arts martiaux philippins, dans son école qu’il avait appelée la Geneva Academy of Martial Arts (GAMA). Il allait devenir mon professeur et aussi un ami proche. Je me rendis donc à son cours de JKD. La leçon coûtait cher pour l’étudiant que j’étais mais je me disais que l’argent ne devait pas être un obstacle à l’apprentissage et que je devais en profiter un maximum à chaque fois que je pouvais. En un peu plus d’un an, je me rendis une dizaine de fois à Genève et je m’entraînai chez Chris Cornaz une ou deux fois par semaine. J’en profitai également pour m’initier à la boxe thaï, souvent considérée comme le sport de combat le plus dur. Les bases que j’allais y acquérir avec Chris allaient s’avérer très utiles dans le futur.

Je me souviens encore de mon premier cours de JKD, ou plutôt Jun Fan gung fu, le kung fu de Bruce Lee (j’expliquerai plus loin la différence entre Jun Fan gung fu et JKD). Pour être plus précis, c’était du Jun Fan trapping (Jun Fan est le nom chinois de Bruce Lee et trapping signifie piéger en anglais). La technique, la puissance et l’explosivité de Chris m’impressionnaient. Le premier exercice que j’appris était le pak sao da-lop sao da, un incontournable. À l’époque, je ne connaissais pas le trapping, l’ensemble de techniques de défense et d’attaques à mains nues que Bruce Lee avait mises au point à partir du wing chun. Avec les bases que j’avais en wing chun, je reconnaissais donc les mouvements et les noms, mais je devais aussi me familiariser avec une autre façon de pratiquer, une autre mécanique du corps et un autre esprit. Quoi qu’il en soit, je voulais désormais apprendre le JKD et les cours avec Chris étaient le meilleur moyen. Chaque entraînement était un plaisir : non seulement j’avais certaines facilités à suivre car j’avais de bonnes bases de wing chun et de pieds-poings, mais j’allais de découverte en découverte, apprenant à chaque cours de nouvelles choses me rapprochant de plus en plus de l’art de Bruce Lee. À cette époque-là, rien de mieux n’aurait pu m’arriver au niveau martial.

Chris était passionné d’arts martiaux, ouvert et amical. Il avait un très bon niveau et savait de quoi il parlait : il avait fait du non classical kung fu pendant longtemps avec Pierre Hartmann, avec qui il était encore en contact ; il en avait gardé la dimension explosive et réaliste. Depuis des années, Chris se rendait annuellement aux États-Unis pour s’entraîner, notamment à l’Inosanto Academy de Los Angeles, l’académie d’arts martiaux de Dan Inosanto, ancien élève et ami de Bruce Lee. De plus, Chris avait été combattant de boxe thaï et un des pionniers du MMA en Suisse. Il avait aussi une expérience de combat de rue et travaillait dans la sécurité. Pour moi, c’était donc le professeur d’arts martiaux et de JKD idéal. Chris avait une grande puissance de frappe et ne retenait pas toujours certains coups. Toutes proportions gardées, mon premier sparring avec lui me rappela mon premier sparring à quinze ans : j’avais pris beaucoup de coups, j’avais une jambe en miettes à cause de ses low kicks, mais je n’avais pas « lâché l’affaire »

Après m’être plongé dans le monde du kung fu, j’étais donc plongé dans le monde du JKD. Et comme je donnais des cours en parallèle, je me demandais comment devenir instructeur. Je commençais à intégrer ce que Chris m’apprenait dans mes propres cours. En 2002 et 2003, comme j’avais assez d’élèves, j’avais commencé à donner un deuxième cours par semaine, et ensuite un troisième pour les étudiants de l’université. Les choses commençaient à s’organiser comme un vrai club. Le nom que je donnais à mes cours à l’époque était « kung fu – boxe chinoise ». Ce nom était assez précis pour que les gens sachent de quoi il s’agit, et assez large pour englober tout ce que je faisais en gardant une certaine liberté et sans risquer de compromettre un style de kung fu en particulier. À ce moment-là, mes cours étaient donc un mélange de wing chun, de kung fu de combat, de JKD et d’un peu de non classical kung fu.

Chaque fois que j’allais à Genève, je demandais à Chris si je pouvais filmer ses cours pour pouvoir m’entraîner chez moi avec la vidéo. Il acceptait et me donnait souvent des techniques en plus après les entraînements. Chez moi, je répétais les techniques et commençais à les enseigner. Cela me faisait beaucoup progresser, et après deux ou trois ans je faisais partie des élèves les plus avancés au cours de JKD de la GAMA. À partir de 2005, Chris et moi commencions également à nous entraîner à deux chaque fois que je venais à Genève. Par la suite, on s’entraînait à trois avec Helen, une Américaine d’origine chinoise, excellente pratiquante d’arts martiaux venue vivre et travailler en Suisse. Chris et Helen sont aujourd’hui mariés et continuent de s’entraîner et de donner cours ensemble dans leur nouvelle académie : l’Institut martial de Genève. Ils sont devenus de grands amis. Je vais là-bas chaque année pour participer à un stage, m’entraîner avec eux ou leur rendre visite. Je leur dois énormément.

Au début des années 2000, Internet ouvrait un accès immense à l’information et à la connaissance. Je découvris que de nombreux stages internationaux étaient organisés en JKD. Le premier auquel je participai eut lieu avec Salem Assli à Meyrueis, en Lozère, en août 2003. Salem Assli, d’origine française, était instructeur sous Dan Inosanto et formé à l’Inosanto Academy à temps plein pendant plus de vingt ans. Après une initiation matinale aux arts martiaux philippins, le cours de JKD, l’après-midi, était intéressant mais assez frustrant. C’était du Jun Fan grappling (lutte au sol). Je n’avais encore jamais fait de grappling à l’époque et je dois bien avouer qu’à ce moment-là je ne comprenais pas l’utilité du combat au sol. Je ne m’étais donc pas senti très à l’aise, mais j’étais content d’avoir fait la connaissance de Salem Assli. J’avais reçu aussi mon premier certificat de stage, le premier d’une longue série... J’apprécie Salem, qui a fondé et préside l’Association française de jeet kune do et de kali (un art martial philippin). Très compétent, il donne des stages un peu partout dans le monde. Il a également publié un livre particulièrement bien fait sur le JKD, un des rares en français sur le sujet.

Mon deuxième stage de JKD eut lieu en 2004 avec Rick Tucci, le professeur de Chris à l’époque, originaire de Princeton, aux États-Unis. Comme chaque année, Chris l’avait invité à Genève. Il donnait du JKD, des arts martiaux philippins, mais aussi du silat et de la boxe thaï. Beaucoup d’instructeurs formés à l’Inosanto Academy enseignent souvent au moins deux de ces arts, et très souvent le JKD et le kali, parce que ce sont ceux enseignés par Dan Inosanto. Chez les instructeurs sous Dan Inosanto, les disciplines se répartissent souvent dans un nombre égal d’heures par stage. Au début, je trouvais que c’était une perte de temps de faire du kali, du silat ou de la boxe thaï ; je ne voulais faire que du JKD pour apprendre un maximum et progresser. Je pratiquais donc les autres styles parce que je ne me voyais pas ne faire que la moitié du stage, tout enseignement martial étant bon à prendre. Or ces stages, comme les entraînements avec Chris, m’ont fait découvrir divers arts martiaux dont les arts martiaux philippins, qui font maintenant partie des trois disciplines que je pratique le plus aujourd’hui.

Rick Tucci était un excellent instructeur ; je participai à plusieurs stages avec lui entre 2004 et 2007. Je pris ensuite la décision de m’entraîner à temps plein pendant une semaine dans son académie de Princeton, à une heure en train de New York. Il avait accepté de m’héberger. L’académie dispensait des cours de JKD, de kali, de silat, de boxe thaï et des cours mixtes ; les entraînements étaient intensifs et de très bonne qualité.

En mai 2004, j’eus la chance de rencontrer pour la première fois Dan Inosanto lors de son stage annuel en Allemagne, à Speyer. À 68 ans, Dan Inosanto, ce grand monsieur des arts martiaux, avec soixante ans de pratique derrière lui, s’apprêtait à donner un stage de deux jours à environ 150 personnes. Celui qui avait joué avec Bruce Lee dans le fameux Jeu de la mort, film culte de mon enfance, était un de ses amis et élèves les plus proches. S’il y avait bien une personne que je devais au moins voir une fois dans ma vie, c’était lui. Et ce samedi 29 mai 2004, je me trouvais là, en face de Dan Inosanto… Le stage consistait en deux heures de JKD et deux heures d’arts martiaux philippins, le samedi et le dimanche. Il y avait également un workshop de deux heures le dimanche matin. Je n’étais pas amateur d’arts martiaux philippins à l’époque, mais rien que pour le JKD cela en valait la peine. Ce qui m’a le plus impressionné chez Dan Inosanto (et qui continue de m’impressionner), c’est sa vivacité d’esprit, sa maîtrise technique, sa fluidité en mouvement et ses connaissances encyclopédiques des arts martiaux. Depuis 2004, je suis l’enseignement de Dan Inosanto plusieurs fois par an. Ce livre lui doit beaucoup.

Je m’entraînais donc chez Chris à Genève et je donnais mes cours à Louvain-la-Neuve. J’avais deux projets en tête : devenir officiellement instructeur en JKD et inviter Chris à donner un stage en Belgique. On était tous les deux enthousiastes : je n’avais jamais organisé de stage et lui n’en avait jamais donné en Belgique. Chris arriva avec Helen en novembre 2005. C’est suite à ce stage que nous avons noué une relation d’amitié au-delà de la relation prof-élève.

Je garde un excellent souvenir de ces trois jours particuliers où j’ai pu présenter mon professeur à mes élèves et faire réellement sa connaissance en-dehors des entraînements. Mes élèves étaient un peu plus d’une vingtaine à participer au stage, qui fut une réussite. Chris avait donné cinq heures de stage le samedi et cinq le dimanche, avec Helen et moi pour l’assister. Il m’avait aussi beaucoup testé, que ce soit sur mes connaissances ou sur ma capacité à appliquer certaines techniques sous pression. À la fin du stage, il me fit la surprise de me conférer mon premier certificat d’instructeur en Jun Fan gung fu et JKD. Je ressentis un mélange d’honneur et de gratitude mais aussi l’impression que je ne le méritais pas. Onze ans après mon premier entraînement de kung fu et quatre ans après mon premier cours de JKD à Genève, ce certificat était à la fois l’aboutissement d’un parcours et le commencement d’un autre.

En novembre 2006, Chris et Helen revinrent ; l’expérience fut si enrichissante que nous décidâmes d’organiser deux stages par an. Entre 2005 et 2009, Chris et Helen en ont donné huit, qui resteront pour moi parmi les meilleurs souvenirs de stages au niveau humain et martial. À partir de 2010, nous fîmes l’inverse : organiser un stage à l’Institut martial de Genève. Nous formions à chaque fois un petit groupe depuis la Belgique : encore un excellent souvenir martial et un plaisir de montrer à mes élèves les plus proches la ville où tout avait commencé pour moi en JKD.

Entre 2006 et 2008, j’eus aussi l’occasion de participer à trois stages avec Tim Tackett. Didier Coppens, qui enseignait le JKD à Gand, en Belgique flamande, s’entraînait avec lui et l’invitait chaque année à enseigner. Tim Tackett, originaire de Los Angeles, avait rejoint en 1971 les cours de Dan Inosanto, avant de suivre son propre chemin après quelques années, donnant de nombreux stages au niveau international et publiant plusieurs livres et DVD sur le JKD. Je garde un bon souvenir de son enseignement. Pédagogue, il nous montrait beaucoup de détails. Il était accessible et j’eus quelques discussions avec lui. Je suis content d’avoir pu le rencontrer à trois reprises, d’autant qu’il ne donne plus de stages en Belgique.

Une autre personnalité du JKD, Ted Wong, fait partie des rares élèves de Bruce Lee à s’être entraîné un certain nombre d’heures en privé avec lui. Ils étaient tous les deux originaires de Hong Kong, amis et sparring partners. Ted Wong rencontra Bruce Lee à Los Angeles en 1967. Il était un des seuls à pouvoir assister à ses cours sans avoir d’expérience martiale préalable ; tous les autres élèves devaient avoir l’équivalent d’un niveau de ceinture noire. C’est avec lui et Dan Inosanto que Bruce Lee réalisa toutes les photos de son livre Ma méthode de combat. Ted Wong n’avait pas d’académie, mais il enseignait en privé et donnait des stages au niveau international. C’est donc avec un grand enthousiasme que j’ai participé, avec deux de mes élèves, à un de ses stages à Leiden, aux Pays-Bas, en juillet 2008. Ted Wong était très discret et très humble. L’ayant croisé sur le parking en arrivant au stage, je l’avais salué et il était venu spontanément me dire bonjour et échanger deux ou trois mots, comme s’il me connaissait ou souhaitait me connaître. Son enseignement du JKD allait à l’essentiel pour lui : les déplacements, les pieds et les poings. Il montrait peu de trapping (saisies des bras et frappes à courtes distance), car il pensait que si les frappes et les déplacements étaient bons il n’y avait pas besoin de casser la distance pour saisir ou piéger l’adversaire : les principes de frappe directe et de simplicité, si importants en JKD, étaient particulièrement mis en avant. Le contenu du stage était accessible, avec des techniques simples mais remplies de détails et de subtilités. Ted Wong passait régulièrement regarder notre travail et appréciait notre façon d’exécuter les techniques, disant au passage : I like that. Venant de lui, cela nous faisait évidemment plaisir. Ce stage a influencé ma pratique ; il a affiné mon JKD et amélioré ma compréhension de l’art. Ted Wong est décédé en novembre 2010, à l’âge de 73 ans, après avoir consacré toute sa vie à l’enseignement et à la préservation du JKD tel que le lui avait transmis Bruce Lee, notamment dans un livre et un DVD. Il laissera derrière lui le souvenir de quelqu’un de passionné et de dévoué. Je profite de ces lignes pour lui rendre hommage.

En 2010, j’eus également l’occasion de rencontrer Tommy Carruthers pour un stage d’une journée à Gand. Carruthers est connu pour sa rapidité et son explosivité, dont ses vidéos sur Internet témoignent. J’étais impressionné par les vidéos et je voulais le rencontrer. Instructeur sous Ted Wong, il s’est aussi entraîné avec Jesse Glover. Carruthers est un acharné de l’entraînement qui est, comme son enseignement, complètement dirigé vers la self-défense et le combat de rue. Cela n’est pas surprenant étant donné qu’il vit et enseigne à Glasgow, en Écosse, une des villes les plus dangereuses d’Europe. Il était invité par Didier Coppens, le même qui avait invité Tim Tackett. Mais il y avait un contraste entre ce que j’avais vu de lui dans les vidéos et ce qu’il nous enseignait pendant le stage. Certains exercices étaient intéressants, pratiques et originaux ; il accentuait la dimension réaliste du combat et parlait de rythme, de fluidité, de sensation et de timing. Étant donné que je ne me suis entraîné avec lui qu’une seule fois, je ne peux pas me prononcer définitivement, mais au final je fus plus emballé par ses vidéos que par le contenu de son stage.

3/ La boxe du printemps radieux

Ne crains pas d’avancer lentement, crains seulement de t’arrêter

Lao Tseu

À partir de 2001, je sentis que pour être un bon pratiquant de JKD, il fallait retourner au noyau de base qu’était le wing chun. Beaucoup d’adeptes du JKD sous-estiment la pratique de ce système dont les principes forment le noyau du JKD. Certains ne se contentent que de la partie self-défense, kickboxing ou de quelques techniques de trapping apprises sans réellement les comprendre. Mais quelqu’un comme Dan Inosanto, par exemple, continue toujours la pratique du wing chun aujourd’hui (il a eu huit professeurs en tout). Il affirmait d’ailleurs récemment dans une interview que pour faire du JKD il fallait être initié car sans wing chun, le principal système pratiqué par Bruce Lee à Hong Kong, il n’y aurait jamais eu de JKD. J’avais toujours perçu que le JKD était un produit final et que pour le comprendre réellement il fallait se donner la peine d’étudier plus en profondeur les systèmes et les principes qui en constituaient les fondations. Je ne voulais donc pas négliger cet aspect, d’autant plus que j’aimais beaucoup le wing chun, premier système que j’avais appris, très riche au niveau technique et apte à développer des qualités comme la fluidité, la précision, la trajectoire directe, la sensation, l’explosivité, la coordination, l’interactivité avec le partenaire, etc.