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Ferdynand Ossendowski a vécu pendant près de dix ans en Sibérie, explorant les rivages inaccessibles des monts Oural au Pacifique, de la frontière de l’Inde aux régions arctiques. De ces voyages des forêts de l’Ienisseï, dans les montagnes de l’Oussouri, au nord de la tristement célèbre île de Sakhaline, des monts Altaï aux confins du Kazakhstan, de la Mongolie et du Sinkiang, il a recueilli quantité d’impressions et de souvenirs qu’il a rassemblée dans Asie fantôme. En conteur de génie, il mène le lecteur à la rencontre des bêtes et des hommes, tribus autochtones et russes « blancs » composée pour l’essentiel de bagnards évadés et de trafiquants, tapis dans les immensités du Far East. Il fait de cette nature riche et indomptée le théâtre d’un récit qui tient à la fois du document historique et ethnographique et du roman d’aventures.
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Veröffentlichungsjahr: 2022
Préface
PREMIÈRE PARTIE
LE PAYS DES NOMADES DISPARUS
I
LE LAC AMER
II
GIBIER DE PRISON EN PLEIN VOL
III
LA VILLE ENGLOUTIE
IV
PARMI LES FLEURS
V
DRESSAGE DE CHEVAUX CHEZ LES TARTARES
VI
UN DRAME DANS LA PRAIRIE
VII
BATAILLE DE TARENTULES
VIII
LA MALÉDICTION D’ABUK KHAN
IX
COUTUMES MATRIMONIALES D’UNE TRIBU DE LA PRAIRIE
DEUXIÈME PARTIE
LE PAYS DU TIGRE
X
LA PERLE DE L’ORIENT
XI
AUX PRISES AVEC UN TIGRE
XII
LA PISTE SANGLANTE
XIII
LE CLUB DU TIGRE
XIV
LE DÉMON ROUGE DU GINSENG
XV
EN FUITE DEVANT UN TIGRE
XVI
UN DRAME DANS LES MONTS SIKHOTA-ALIN
XVII
N’A-QU’UN-ŒIL
XVIII
CHAMANISME
XIX
HOMMES-TIGRES
XX
LE « TIGRE ALCOOLIQUE »
XXI
DE HARDIS PIONNIERS
XXII
RAVAGES DE L’ALCOOL
XXIII
LE PARADIS DU CHASSEUR
XXIV
SUR LES MARAIS
XXV
PAR TROIS FOIS EN DANGER DE MORT
XXVI
SEUL AU MONDE
TROISIÈME PARTIE
L’ÎLE MAUDITE
XXVII
LE RIVAGE INACCESSIBLE
XXVIII
CHEZ LES AÏNOUS VELUS
XXIX
SORTIS DE L’ENFER
XXX
LE VENGEUR D’ONOR
XXXI
DUEL AVEC UN OURS
XXXII
LE FRÈRE NOIR
QUATRIÈME PARTIE
À L’OMBRE DU GRAND ALTAÏ
XXXIII
CROISIÈRE DANS UNE MER DISPARUE
XXXIV
CHASSE AU LOUP CHEZ LES KIRGHIZ
XXXV
UN CHERCHEUR D’OR
XXXVI
EN FACE DE DIEU
XXXVII
CHASSE À L’OURS ET MALÉDICTION DE CHAMAN
XXXVIII
POURSUIVI PAR UNE HANOUM DE LA PRAIRIE
ASIE FANTÔME
À travers la Sibérie sauvage 1898-1905
Ferdynand Ossendowski a vécu pendant près de dix ans en Sibérie, explorant les rivages inaccessibles des monts Oural au Pacifique, de la frontière de l’Inde aux régions arctiques. De ces voyages des forêts de l’Ienisseï, dans les montagnes de l’Oussouri, au nord de la tristement célèbre île de Sakhaline, des monts Altaï aux confins du Kazakhstan, de la Mongolie et du Sinkiang, il a recueilli quantité d’impressions et de souvenirs qu’il a rassemblée dans Asie fantôme.
En conteur de génie, il mène le lecteur à la rencontre des bêtes et des hommes, tribus autochtones et russes « blancs » composée pour l’essentiel de bagnards évadés et de trafiquants, tapis dans les immensités du Far East. Il fait de cette nature riche et indomptée le théâtre d’un récit qui tient à la fois du document historique et ethnographique et du roman d’aventures.
Né le 27 mai 1876, près de Ludza, aujourd’hui en Lettonie, Ferdynand Ossendowski passe son enfance à Saint-Pétersbourg, où il suit sa scolarité en russe, s’inscrit à l’université et entame des études de mathématiques, de physique et de chimie. Il voyage alors à travers les mers d’Asie entre Odessa et Vladivostok, publie des récits consacrés à la Crimée, à Constantinople et à l’Inde. Il fuit la Russie en 1899 à la suite d’émeutes étudiantes et se rend à Paris pour achever ses études à la Sorbonne. Revenu en Russie en 1901, il est nommé Professeur à l’université de Tomsk, en Sibérie occidentale, puis intègre en 1905 le laboratoire de recherches techniques de Mandchourie et dirige le département de la Société russe de géographie à Vladivostok. Il visite à ce titre les îles de la mer du Japon et le détroit de Béring, et est alors un membre influent de la communauté polonaise de Mandchourie. Impliqué dans les mouvements révolutionnaires, il est arrêté puis condamné à mort. Sa peine sera commuée en travaux forcés. Relâché en 1907 avec l’interdiction de travailler mais aussi de quitter la Russie, il se consacre pour survivre à l’écriture de romans, en partie autobiographiques, qui lui permettent de regagner la confiance des dirigeants politiques. Lui qui parle couramment sept langues, dont le Chinois et le Mongol, est de nouveau nommé professeur lorsqu’éclate la révolution de février 1917. Rallié aux groupes contre-révolutionnaires et ministre des finances d’Alexandre Vassilievitch Koltchak, il est contraint de fuir. C’est cette incroyable épopée que retrace Bêtes, Hommes et Dieux, périple quasi initiatique qui lui permit de pénétrer au cœur des mystères de l’Asie millénaire. Un temps installé à New York, travaillant pour les services secrets polonais, Ferdynand Ossendowski retourne à Varsovie en 1922 où il enseigne à l’École supérieure de guerre et à l’Institut d’études politiques tout en continuant de conseiller le gouvernement sur les questions liées à la politique soviétique. Durant la Seconde Guerre mondiale, il participe au gouvernement secret de Pologne et se convertit au catholicisme en 1942. Il meurt le 3 janvier 1945. Les militaires soviétiques, ayant réussi à s’emparer de la région, firent déterrer son corps pour être certains que cet ennemi du peuple était bien mort. Ses ouvrages, parmi lesquels Asie fantôme, récit des voyages qu’il a entrepris en Sibérie à la fin du XIXe siècle, et De la Présidence à la prison, dans lequel il relate ses souvenirs de la guerre russo-japonaise et de son emprisonnement dans les geôles du tsar, après l’échec de la révolution de 1905, furent interdits par le gouvernement communiste de Pologne jusqu’à la chute du régime, en 1989. Cela n’empêcha pas Bêtes, Hommes et Dieux d’être traduit dans plus d’une vingtaine de langues.
Nous autres Polonais, nous sommes historiquement unis à la Sibérie et à l’Asie. Si nous remontons au treizième siècle, nous voyons les Polonais garder les frontières de la civilisation occidentale contre la ruée des hordes jaunes de Gengis Khan et beaucoup de nos compatriotes, faits prisonniers, furent déportés jusqu’aux rivages du Pacifique, jusqu’aux sommets des Kunluns.
Plus tard, après le partage de la Pologne, les tsars de Russie exilèrent des multitudes de Polonais en Sibérie, les condamnant aux tourments et à la mort. La moitié de l’Asie a connu nos martyrs qui, traînant leurs lourdes chaînes, peinèrent tout le long de l’interminable route sibérienne depuis les monts Oural jusqu’à la Lena pour finir par la mort inévitable ; tout cela parce qu’ils refusaient de s’incliner devant le conquérant du Nord et défendaient leur patrie courageusement, fidèlement.
Pendant les cinquante dernières années du régime tsariste, les employés, les docteurs, les savants et les soldats d’origine polonaise étaient de préférence envoyés en Sibérie, le gouvernement russe s’efforçant de tenir ses sujets polonais aussi éloignés que possible de leur mère patrie.
À l’inauguration du club sibérien, à Petrograd, je me rappelle le mot de l’un des invités : « Nous autres, Polonais, nous avons deux patries : la Pologne et la Sibérie. »
J’ai passé une bonne partie de ma vie en Sibérie. Pendant près de dix ans j’y demeurai, presque constamment, étudiant les dépôts de charbon, de sel, d’or ou de pétrole, recherchant les sources minérales d’intérêt médical.
Il est significatif de constater que dans mes voyages à travers la Sibérie, des monts Oural au Pacifique, de la frontière de l’Inde aux régions arctiques, j’ai rencontré fréquemment d’autres explorateurs polonais – ainsi les professeurs Stanislas Zaleski, Léonard Jaczewski, Charles Bohdanowicz, J. Raczkowski ; les ingénieurs Batzevitch, Rozycki et tant d’autres. Tels sont les décrets du destin, que les pistes suivies par les Polonais se trouvent dans tous les coins du globe. Nous avons enfin retrouvé notre patrie et nous pouvons lui rapporter tous les trésors matériels et spirituels que nous avons acquis loin d’elle.
Au cours des aventures diverses par lesquelles j’ai passé durant ces longues années, j’ai recueilli un grand nombre d’impressions et de souvenirs. J’ai essayé d’en fixer quelques-uns dans ce volume. Des comptes rendus purement scientifiques de ces voyages ont paru au fil des ans dans des revues savantes ou dans des brochures spécialisées. Mais ils ont été publiés en langue russe, ces expéditions ayant été entreprises par ordre du gouvernement ou d’institutions russes…
Varsovie, 15 juillet 1923
Affectueusement dédié au souvenir de ma mère qui m’apprit à voir, à sentir, à agir.
Le géant Ienisseï a toujours exercé sur mon imagination un prestige irrésistible et dominateur. J’ai déjà dit comment cette immense masse d’eau verdâtre, froide et pure, qui descend des sommets neigeux des monts Sayan, de l’Abakan, de l’Oulan taïga et des Tannu-Ola, se soulève dans sa toute-puissance et brise la dalle massive de glace sous laquelle l’hiver cherche à l’ensevelir.
J’avais éprouvé une douloureuse sensation de malaise à voir les inimaginables épaves humaines que le fleuve charriait vers le nord, comme un affreux butin, jusqu’aux solitudes glacées de l’Arctique.
Quand je vis cette débâcle, en 1920, aux premiers jours de ma fuite de Sibérie, mon cœur frémit d’indignation et des paroles de malédiction montèrent à mes lèvres. Je me trouvais si loin du XXe siècle, de sa culture et de sa civilisation, en face d’un pareil anachronisme d’horreur !
Ma première rencontre avec l’Ienisseï avait été toute différente. À cette époque les bouleversements politiques n’avaient pas encore blanchi mes cheveux. J’étais jeune, je croyais au progrès de l’humanité, à la puissance de la science et à celle de la morale.
C’était en 1899, l’année où je devais passer mon dernier examen à l’Université de Petrograd. Au mois de février cette année-là, les étudiants manifestèrent contre les mesures du gouvernement russe et, pour protester contre la sévérité des méthodes de répression employées par la police, firent la grève des examens. C’est à cette époque qu’un savant bien connu, chimiste et géologue, le professeur Stanislas Zaleski, fut envoyé par le gouvernement pour étudier les lacs salés des prairies qui s’étendent entre la Choulym et Minoussinsk. Il m’offrit de l’accompagner. J’acceptai avec plaisir, quittant Petrograd pour mon premier voyage en Sibérie.
Nous atteignîmes Krasnoïarsk par le chemin de fer et de là remontâmes l’Ienisseï vers le sud à bord d’un petit vapeur qui nous conduisit jusqu’à la pointe de Bateni, où nous débarquâmes. Nous continuâmes notre voyage par voie de terre, en piesterki, sorte de charrette traînée par trois vigoureux chevaux de prairie. Aux environs de ce promontoire, les rives de l’Ienisseï sont des prairies basses qui s’élèvent en pente douce vers l’ouest jusqu’aux monts Kizil-Kaiya, formés de grès rouge ou de schiste.
Bateni est un énorme roc qui se dresse, abrupt, au-dessus de l’Ienisseï, et s’enfonce sous les eaux à une grande profondeur. Haut de quelque vingt mètres, en schiste foncé, il est couvert d’épais taillis et de bouleaux. Une étroite piste monte en serpentant du débarcadère jusqu’au sommet du rocher d’où le panorama est extraordinaire : des prairies, recouvertes d’une herbe haute et nourrissante, s’étendent à perte de vue vers l’ouest et fournissent de vastes pâturages aux troupeaux de chevaux et de moutons. Plus loin, on discerne à l’horizon les contours nettement découpés des monts Kizil-Kaiya. Çà et là sur la prairie on aperçoit les yourtes des Tartares noirs, de l’Abakan, et les feux des bergers. À l’est se déroule le large ruban de l’Ienisseï, tacheté d’îles, tandis que de l’autre côté du fleuve se profile la rive droite avec ses champs cultivés et ses villages de colons russes, qui, sous l’égide et avec l’aide du gouvernement, arrachèrent ces vastes et fertiles étendues à leurs anciens propriétaires tartares. Ceux-ci, chassés sur la rive gauche, y continuent aujourd’hui encore leur existence nomade. Au sommet du roc de Bateni, qui se dresse au-dessus du fleuve comme une énorme colonne, on rencontre toujours des pèlerins tartares venus de fort loin, des Mongols de l’Altaï ou du pays des Sept Rivières, et même des indigènes du Pamir.
Ce roc solitaire a son histoire. Quand Batu Khan traversa avec ses hordes les prairies de la Choulym, il s’empara des indigènes pour en faire des guerriers et enleva leurs chevaux et leur bétail. Un des princes tartares, Aziuk, essayant de mettre fin à ces déprédations, constitua un fort détachement de Tartares appartenant aux différentes tribus, attaqua l’arrière-garde de Batu Khan et rentra en possession des animaux volés. Le khan, furieux, envoya contre le rebelle son palatin Kublaï, qui mit en fuite le détachement d’Aziuk et, après quelques combats, prit en chasse le chef lui-même et sa petite bande de fidèles, jusqu’au sommet du roc de Bateni. C’est là qu’ils demeurèrent un long moment, jusqu’à ce la famine eût raison d’eux ; ils choisirent alors de se précipiter dans l’Ienisseï plutôt que de se rendre, et périrent dans le courant rapide du fleuve. Après la mort d’Aziuk, nul n’osa plus s’opposer aux pillages des Mongols victorieux. Les Tartares se rappellent avec reconnaissance le nom d’Aziuk, et le regardent comme un saint, un muelin. Les pèlerins sont particulièrement nombreux en juillet et, du haut du rocher, les Tartares jettent dans le fleuve des aliments, des couteaux et des carabines, en guise d’offrande au prince courageux et infortuné.
La prairie, elle, est déserte, les Tartares évitant cette région où ils craignent de rencontrer soit les fonctionnaires russes, qui leur imposent de lourds tributs, soit les colons de la rive opposée, qu’ils haïssent parce qu’ils leur ont volé leurs terres. Une large route, bien entretenue, traverse cette vaste étendue, reliant la gare d’Atchinsk à la ville de Minoussinsk à six cent trente verstes 1 , près du point où l’Abakan se jette dans l’Ienisseï.
Une herbe épaisse, excellente pour le bétail, recouvre le sol. Par endroits luisent au soleil, comme d’énormes miroirs, des lacs d’eau douce ou d’eau salée. Ces derniers sont bordés d’une large bande de vase noire, marécageuse, et répandent des odeurs désagréables d’hydrogène sulfuré. Les lacs d’eau douce, eux, sont entourés de joncs et de roseaux. Toutes les fois que nous approchions d’un de ces lacs, nous étions frappés de voir la quantité d’oiseaux aquatiques qui s’y trouvaient : oies et canards sauvages, mouettes, hérons, cygnes, flamants ou encore pélicans ; une troupe parfois prenait son envol, s’égaillait dans le ciel dans un concert de cris perçants, puis, après un long moment, se posait de nouveau sur la surface du lac ou disparaissait parmi les roseaux.
J’avais emporté avec moi une petite carabine Lepage. C’était une vieille arme peu redoutable, mais je réussissais malgré tout à abattre une bonne quantité d’oiseaux. J’enrichis ainsi notre collection de spécimens intéressants, notamment un héron chinois et un flamant des Indes. Nous trouvions beaucoup de gibier, non seulement sur les lacs, mais aussi dans l’herbe épaisse des prairies, où se blottissait le Tetrao Gallus campestris Amman, qu’on appelle strepat en tartare. Au cours de nos chevauchées à travers la prairie, je vis également très souvent de grands oiseaux gris qui s’envolaient tout à coup. Après avoir volé un moment, ils s’évanouissaient dans l’herbe haute et les buissons de rhododendrons des Alpes, ( Rhododendron flavus). Ces oiseaux se laissaient facilement approcher et la lenteur de leur vol en faisait une cible facile.
Le Szira-Kul, littéralement « lac amer 2 », est situé entre le rocher de Bateni et la chaîne des Kizil-Kaiya, près des pentes de ces dernières. Le lac, ovale, a une dizaine de verstes de long sur quelque cinq de large et se trouve dans une vallée sans arbres. À son extrémité nord, des roseaux protègent l’embouchure de la petite rivière d’eau douce qui s’y jette. C’est un réservoir d’eau minérale, amère, salée, excellente pour les bains médicaux, et qui a la réputation de guérir les maux d’estomac. Sur la rive orientale est d’ailleurs installé un village doté d’un centre de soins et d’un établissement de bains.
Le lendemain de notre arrivée, nous nous mîmes au travail. Nous trouvâmes un petit bateau, très léger, que nous chargeâmes de nos divers instruments : un appareil servant à mesurer la profondeur et à prélever des échantillons au fond de l’eau, un autre destiné à mesurer la température à différentes profondeurs, un troisième enfin, permettant de réaliser certaines études chimiques. Tandis que nous achevions nos préparatifs, les Tartares habitant le village ou campant près du lac nous observaient attentivement, hochant la tête en signe de crainte et de désapprobation : « Cela ne présage rien de bon, murmuraient-ils d’une voix pleine de crainte. Le lac sacré se vengera de ces hommes téméraires. »
Cela ne laissa pas de nous surprendre, car les Tartares sont musulmans, et les fidèles de l’Islam n’ont généralement pas de telles croyances. Mais ils nous racontèrent que depuis des siècles, depuis l’époque reculée où d’anciennes tribus disparues campaient à proximité, le Szira-Kul était regardé comme un lac sacré.
Cependant la prophétie concernant la vengeance du lac devait bien être controuvée, car nos travaux sur le Szira se poursuivirent avec succès. Nos sondages prouvèrent que le lac avait la forme d’un entonnoir, la partie la plus profonde se trouvant près du rivage méridional, très abrupt. Dans ces parages, nous trouvâmes une profondeur de neuf cent soixante-quinze mètres sur un diamètre d’une quinzaine de mètres ; ailleurs la profondeur du lac n’excédait pas trente à trente-cinq mètres. Imaginez notre étonnement lorsque, quelques semaines plus tard, en faisant de nouveaux sondages, nous ne retrouvâmes plus le point que nous avions très exactement délimité. Cependant, à une verste au nord, nous découvrîmes un nouvel abîme de neuf cent cinquante mètres. Nous en conclûmes que le fond du lac Szira est mobile, sujet à de puissants changements, probablement causés par des forces tectoniques profondes.
En prélevant au fond du lac des échantillons de vase, noire et froide, dont la température ne dépassait jamais 1,5 o C, et qui dégageait toujours une odeur d’hydrogène sulfuré, nous remarquâmes un étrange phénomène. Quand on exposait quelque temps cette vase à l’air, de longs brins d’herbe, mobiles, jaune pâle, s’y formaient pour disparaître bientôt sans laisser de traces. On eût dit que quelque créature vivante tendait ses tentacules, puis les rentrait. En effet, il s’agissait de colonies de bacilles, appelés Beggiatoae, qui annoncent qu’une mer où un lac est voué à mourir, car ils apparaissent lorsque certains sels, en décomposition, forment l’hydrogène sulfuré qui tue toute vie dans ces réservoirs.
En continuant nos recherches, nous découvrîmes à une certaine distance sous la surface un immense réseau de ces colonies entremêlées, s’élevant progressivement du fond de l’eau pour exterminer toute trace de vie. Cela signifiait donc que le lac était tout à fait mort, à l’exception de la partie située au-dessus de ce réseau, espace où vivaient encore de minuscules crustacés, appelés Hammarus. Semblables à de simples crevettes, mais très petits, ils n’ont guère plus d’un centimètre de long, mais sont aussi rapides et aussi hardis que leurs cousines de l’océan. Le moment viendra où la quantité d’hydrogène sulfuré dégagé par les Beggiatoae tuera aussi ces derniers représentants de l’ancienne faune du lac et où les bacilles eux-mêmes seront empoisonnés par leurs propres gaz.
Plus tard j’ai étudié avec le professeur Werigo quelques régions de la mer Noire. La même œuvre de mort se poursuivait à cet endroit ; à plus ou moins long terme, elle détruira toute vie. Les poissons, sentant cette transformation, quittent peu à peu la mer Noire, fuyant les couches d’eau empoisonnée qui montent peu à peu des profondeurs vers la surface.
Soumis à cette triste et lugubre poussée mortifère, les grands bassins sont ainsi voués à se transformer en réservoirs d’eau salée. À l’image de la mer Morte de Palestine, qui a connu ce sort il y a déjà fort longtemps, un grand nombre de lacs du même genre sont éparpillés dans les plaines immenses de l’Asie.
L’ Hammarus est un animal très curieux. La surface du lac Szira est recouverte de milliers de spécimens de l’espèce, qui n’hésitent pas à attaquer les baigneurs, les heurtant de leurs têtes dures, avant de disparaître. Nous fîmes l’expérience de jeter à l’eau des morceaux de pain ou de bouchon, et vîmes des nuées de ces petites créatures les entourer d’abord, puis s’en emparer dans le plus grand désordre, enfin les dévorer.
Lors de nos excursions sur le lac, nous débarquions souvent sur la rive nord, où se jetait le petit affluent d’eau douce et où poussaient les joncs et les roseaux. De gros canards noirs y attirèrent notre attention : il s’agissait de tourpans, ou corbeaux de mer. Comme l’eau amère et saumâtre du Szira est excellente pour les maladies d’estomac, peut-être les tourpans venaient-ils ici pour faire une cure… Nous en tuâmes quelques-uns, mais le regrettâmes, car leur chair était coriace et avait goût de poisson.
Un jour que nous prenions le thé sur la rive du cours d’eau, nous entendîmes un léger bruit et, tournant la tête, aperçûmes dans l’herbe une tête qui disparut aussitôt. Nous étant précipités vers cette apparition, nous découvrîmes une jolie petite Tartare qui se cachait et qui, à notre approche, se mit à pleurer. Nous eûmes beaucoup de peine à la consoler. Elle finit par se calmer et consentit à nous accompagner jusqu’à notre feu de camp. Tout en buvant du thé et en grignotant du sucre, elle nous raconta sa triste histoire, fort banale hélas ! en Asie, si l’on excepte toutefois la Mongolie. Bien qu’elle n’eût que quatorze ans, ses parents l’avaient donnée en mariage à un riche mais vieux Tartare, qui possédait déjà six femmes. Comme la famille de l’enfant était pauvre et sans influence, les autres épouses la traitaient avec dédain et cruauté. Elles la battaient, lui tiraient les cheveux, la pinçaient et lui égratignaient le visage. Elle sanglotait convulsivement en nous racontant ses malheurs.
– Pourquoi êtes-vous venue ici ? lui demandai-je.
– J’ai quitté le camp de mon mari pour n’y plus revenir, répondit-elle.
– Et qu’allez-vous faire maintenant ?
– Je suis venue me noyer, s’écria-t-elle avec désespoir. Une épouse maltraitée gagne le pardon et la faveur d’Allah quand elle se noie dans ce lac.
Nous étions alors jeunes et impressionnables, et considérions avec des sentiments tout différents les ondes stagnantes du Szira. Ces étranges cavernes cachaient les ossements de femmes martyres qui avaient cherché dans le calme du lac l’oubli et la paix éternelle. Nous n’eûmes pas cependant beaucoup de temps pour réfléchir. Des cavaliers arrivèrent soudain, nous regardèrent d’un œil soupçonneux, et ordonnèrent à la jeune femme d’enfourcher un cheval qu’ils avaient amené avec eux pour la ramener à son mari. Pleurant à chaudes larmes, la petite Tartare obéit. Un des cavaliers cravacha sa monture furieusement et la caravane partit à toute vitesse, disparaissant à nos yeux dans la prairie.
Pendant longtemps il nous fut impossible de nous arracher au souvenir de cette scène et, tout en nageant dans le lac, nous cherchions involontairement, craignant toujours de découvrir le cadavre de la pauvre enfant.
Cependant, le lac préparait sa vengeance. Un jour que nous travaillions dans notre bateau à une vingtaine de mètres de la rive méridionale, nous sentîmes brusquement que la barque se balançait violemment. Nous regardâmes autour de nous : de grosses vagues venant des rochers couraient dans la direction du nord-ouest. C’était un phénomène étrange, car le ciel était sans nuages et nous ne sentions pas le moindre souffle de vent. Cependant le lac était agité, les vagues couraient d’une rive à l’autre, montant toujours plus haut, bousculant rudement notre frêle esquif. Nous embarquions, à chaque embardée, des quantités d’eau.
– Cela devient dangereux, déclara mon compagnon. Il est impossible de continuer à travailler. Retournons au rivage.
Malgré nos efforts – nous étions tous deux d’excellents rameurs –, nous ne pûmes atteindre la rive. Les grosses vagues de cette dense eau salée nous chassaient toujours plus loin vers le milieu du lac. Elles nous rattrapaient l’une après l’autre, submergeant à moitié le bateau. Nous avions déjà de l’eau jusqu’aux genoux, nos bras commençaient à être épuisés à force de ramer, et les vagues nous entraînaient toujours plus loin du rivage. Nous décidâmes alors de nous abandonner à la merci du lac. Afin d’être préparés à toute éventualité nous prîmes nos ceintures de sauvetage et, avec une énergie désespérée, nous mîmes à écoper à l’aide de notre unique récipient pour rester à flot. Plusieurs fois une énorme vague vint frapper le canot et nous jeta presque par-dessus bord.
Notre situation dangereuse finit par attirer l’attention des gens du village. Quelques hommes mirent aussitôt à l’eau une grande barque, mais ils n’avaient qu’une paire d’avirons et avançaient avec une extrême lenteur. Bientôt, la rupture d’un aviron les força à retourner au village, ce qu’ils ne firent qu’avec les plus grandes difficultés. Pendant ce temps, les vagues nous entraînaient vers le rivage opposé. Les falaises rouges des Kizil-Kaiya devenaient plus distinctes, et nous ne tardâmes pas à distinguer avec netteté la rive basse, couverte de rhododendrons, d’osiers et d’iris avec leurs hautes feuilles pointues. Par chance, les vagues commencèrent alors à s’apaiser et, reprenant les avirons, nous pûmes regagner le rivage.
Jusqu’alors nous n’avions jamais été au pied des monts Kizil-Kaiya. Ces montagnes nous attiraient depuis longtemps à cause de leur brillante couleur rouge et des épais taillis qui recouvraient les falaises. Nous espérions y rencontrer de plus gros gibier que dans les prairies monotones et illimitées de l’autre rive du Szira. Nous ne devions pas être déçus. Les montagnes nous réservaient en outre la surprise d’un gibier tout à fait inattendu.
1 . Ancienne mesure itinéraire utilisée en Russie, équivalant à 1 067 mètres. ( Sauf mention contraire, les notes sont celles de l’éditeur.)
2 . L’eau du lac contient des quantités importantes de sels de magnésie et de sel de Glauber (sulfate de soude) (NdA)
Nous tirâmes notre bateau sur le rivage et, après avoir pris quelque repos bien gagné – la lutte avec les vagues du vindicatif Szira nous avait épuisés –, nous partîmes dans la direction des monts Kizil-Kaiya. Ces montagnes se dressaient comme un grand mur rouge dont le pied plongeait dans les eaux du lac. Nous dûmes nous frayer un chemin à travers les roseaux et les joncs touffus qui poussaient sur la rive. Quand nous pénétrâmes dans les fourrés, des perdrix s’envolèrent de tous côtés, avec des froufroutements d’ailes et des cris perçants. Comme nous n’avions pas de fusils, les oiseaux purent s’échapper, non toutefois sans laisser quelques victimes.
L’un d’eux s’était envolé presque à mes pieds pour se réfugier dans les joncs voisins, avec force protestations furieuses. Comprenant que son nid était tout près, nous nous mîmes à sa recherche et le découvrîmes bientôt, à quelques pas de là, parmi les iris. Douze petites créatures grises, le dos et les flancs couverts de taches rougeâtres, étaient blotties à cet endroit et suivaient avec attention tous nos mouvements de leurs brillants yeux noirs. C’étaient de jeunes perdrix rouges ( Perdrix rubra) appelées aussi perdrix de rocher, qu’on trouve d’habitude dans les régions sèches d’altitude.
Dès que nous approchâmes, elles s’égaillèrent dans toutes les directions comme des feuilles mortes chassées par le vent. Cependant nous vîmes qu’en se posant dans l’herbe, elles essayaient de se cacher en s’accroupissant tout près du sol. Nous commençâmes alors la chasse et réussîmes à capturer toute la nichée, que nous emportâmes dans notre bateau où nous les enfermâmes dans un grand bidon à pétrole, sur un nid d’herbe sèche. Nous voulions les lâcher parmi les poussins de notre basse-cour pour voir si elles s’habitueraient à la vie domestique sous la tutelle de la mère poule.
Les résultats de notre expérience devaient se révéler instructifs sinon profitables. Les perdrix consentirent volontiers à suivre la poule, se blottissant avec obéissance sous ses ailes au milieu des poussins, luttant énergiquement et non sans succès avec des poulets plus gros qu’elles-mêmes pour avoir leur part de grain. Elles étaient plus vives, plus vigoureuses et plus courageuses que leurs cousins domestiques. Un fait nous frappa particulièrement : quand l’une des petites perdrix se battait, toutes les autres accouraient immédiatement à son secours. Plusieurs jours passèrent, pendant lesquels nous vîmes toute la famille de la poule mener une existence paisible dans la basse-cour, à l’abri d’une haute barricade en planches, jouant, luttant, picorant au milieu d’un vrai vacarme.
Au bout de deux semaines, deux perdrix s’évanouirent sans laisser de traces. Le lendemain, trois autres les avaient suivies. Nous fîmes des recherches mais il fut impossible de découvrir les disparues. Aucun des poulets ne manquant à l’appel, il était improbable que les perdrix eussent été la proie de quelque rapace. Deux autres encore se volatilisèrent un beau dimanche. Ayant tout loisir de faire le guet, nous pûmes observer au bout d’un moment deux de ces oiseaux s’approcher de la barricade où ils se mirent à creuser avec énergie un trou dans le sable entre deux planches ; elles s’y glissèrent puis s’échappèrent. Les jours suivants, leurs compagnes devaient abandonner de la même façon l’hospitalière basse-cour, laissant leur mère nourricière avec ses poussins. Un des vieux chasseurs sibériens à qui je racontai l’aventure me dit :
– Il est impossible d’apprivoiser les perdrix ou les coqs de bruyère. Ils vivent en captivité, mais pensent toujours à la liberté. Une bouffée de vent de la forêt ou de la prairie, un cri poussé par des oiseaux libres et aussitôt ils trouvent moyen de s’échapper, même au péril de leur vie. La liberté, monsieur, est une grande chose et il n’y a que l’homme pour ne pas le comprendre.
Ayant déposé nos perdrix prisonnières dans la barque, nous avions poursuivi notre exploration en entamant l’ascension des pentes des Kizil-Kaiya. Ce massif est formé de grès rouge, veiné par endroits d’argile durcie. Au milieu de la montagne, nous parvînmes à de grandes terrasses portant des traces distinctes de vagues sur la surface des veines. De profondes crevasses témoignaient que les eaux d’un grand réservoir venaient autrefois battre ces murailles. La surface des prairies entre la Choulym et Minoussinsk formait, à une époque géologique antérieure, le fond de la mer intérieure de l’Asie – qui laissa derrière elle de nombreux lacs d’eau minérale et salée depuis les monts Oural jusqu’aux Khingans et aux Kunluns –, ce qui permet de conclure qu’il y a plusieurs siècles la mer, en se retirant, eut pendant quelque temps son rivage occidental à cet endroit. Ceci est établi par la présence de nombreux fossiles, notamment des bélemnites, qu’on y trouve en grandes quantités. Entre le lac mourant de Szira et les monts Kizil-Kaiya, s’étendait donc le vaste tombeau dans lequel la nature avait enseveli une mer immense.
Les sommets pointus de la chaîne avaient été façonnés par le vent, la pluie et la gelée qui avaient détruit le grès dur, l’avaient transformé en sable, recouvrant de cette poussière les traces de la mer et d’un lointain passé. Nous découvrîmes au sommet des crevasses et des cavernes profondes produites par le sable mouvant du Gobi apporté ici par les vents d’automne. Quelques-unes étaient de dimensions considérables.
En nous approchant de l’une d’elles, nous fûmes surpris de voir une mince colonne de fumée qui s’en échappait. Nous la considérions avec curiosité quand nous vîmes trois paysans, nu-pieds, en haillons, s’enfuir dans la direction de l’ouest ; une fois près du sommet, l’un d’eux se retourna et fit feu sur nous.
La distance était trop grande pour lui permettre de tirer avec précision ; de plus, l’arme employée étant un revolver, la balle ne pouvait guère nous atteindre. Je connaissais la Sibérie depuis longtemps, et j’avais déjà rencontré de pareilles aventures. Je savais donc parfaitement à qui j’avais affaire. C’étaient sans aucun doute des forçats évadés de quelque prison, peut-être même de l’île de Sakhaline, où les tribunaux russes déportent leurs plus mauvais sujets. Aussi leur criai-je sur-le-champ que nous n’étions ni policiers ni fonctionnaires et que nous n’avions à leur égard aucune intention hostile.
Ils revinrent et s’approchèrent, non toutefois sans hésitation et méfiance. Ils consentirent cependant à ôter leurs casquettes, très respectueusement, cherchant des yeux avec crainte nos armes ou quelque insigne officiel. Enfin, quand nous leur eûmes dit que nous faisions des recherches scientifiques dans le lac et raconté nos aventures de la journée, ils parurent satisfaits et, très aimablement, nous invitèrent à entrer dans leur repaire.
C’était une caverne, vaste et profonde ; de gros blocs qui avaient roulé du haut de la montagne en cachaient l’entrée. Nos nouvelles connaissances étaient installées très confortablement. Dans le coin le plus retiré se trouvait un lit moelleux d’herbe sèche. Des pierres formaient un foyer où, sur le feu, le thé était en train de bouillir dans une bouilloire noircie, tandis que des sacs de thé et de pain noir desséché étaient cachés dans les crevasses. Dans un renfoncement nous aperçûmes d’autres sacs et des haches, accessoires indispensables au chemineau sibérien échappé de prison qui erre à travers la toundra du nord, les montagnes et la forêt vierge pour enfin franchir l’Oural, en été ou en hiver, par la chaleur, la pluie, ou le froid glacial, dans l’espoir de gagner l’Europe. Le forçat évadé emporte dans son sac toute sa fortune, modeste mais de choix. Sa hache lui sert à couper le bois pour faire du feu, et, en cas de besoin, à chasser le gibier ou à combattre la police et les cosaques. Il la fait siffler dans l’air à une vitesse incroyable, la lançant à la tête d’un ours ou d’un homme quand celui-ci vient le menacer dans sa cachette en pleine forêt.
Nos nouveaux amis voyageaient dans ces conditions dangereuses et fatigantes depuis deux ans déjà. Le premier, prénommé Hak, s’était échappé en hiver en traversant sur la glace la manche de Tartarie qui sépare l’île de Sakhaline du continent. Comme on pouvait s’y attendre, la poursuite avait été acharnée, Hak étant un criminel notoire, qui avait tué entre autres une quinzaine de personnes lors de l’attaque d’un bureau de poste. Il portait dans son sac son déguisement d’hiver, un grand manteau de toile blanc. Dès l’instant où il apercevait quelqu’un au loin, à sa poursuite, il se couchait dans la neige, se recouvrait de son manteau, ne faisant plus qu’un avec le grand désert blanc sur lequel sifflait le vent du nord chargé de neige qui le recouvrait bientôt complètement.
Le second des fugitifs, qui répondait au nom de Sienko, était un incendiaire et s’était évadé de sa prison sur les bords de l’Amour. Il traversait toute la Sibérie uniquement pour se venger des témoins dont la déposition avait établi sa culpabilité devant le tribunal. Il était tout le contraire de Hak qui était poli, sociable, aimait à plaisanter, mais évitait toujours le regard d’un étranger. Sienko était sombre, taciturne et ses yeux, chargés de haine, n’hésitaient pas à se fixer dans les yeux de ses interlocuteurs.
Le troisième habitant de la caverne, Trufanoff, était le plus curieux des trois. Petit, maigre, portant une longue barbe grise, il avait des yeux noirs perçants, toujours en mouvement. Ne tenant guère en place, assis un moment, debout l’instant d’après, parlant avec volubilité, il ne faisait jamais attention à la conversation de ses compagnons. Il entrait et sortait continuellement, donnant l’impression d’un chien qui flaire avec inquiétude autour de lui. Il restait muet sur lui-même et quand je lui demandai pourquoi il avait été emprisonné et d’où il s’était échappé, il répondit simplement :
– De la prison où l’on m’a mis injustement.
Et il sortit aussitôt de la caverne.
Quelques jours plus tard, j’appris de Hak que Trufanoff avait été emprisonné pour un vol sans importance alors qu’il était encore tout jeune. Un désir ardent de revoir sa famille l’avait poussé à s’échapper, mais sa tentative ayant échoué, son temps avait été prolongé et il avait été envoyé en Sibérie. Quelques années après, il essaya une nouvelle fois de s’évader, tuant un des geôliers. Il fut condamné à quinze ans de travaux forcés. Quand je le rencontrai, il en était à sa dixième évasion.
Les fugitifs nous demandèrent de les prendre avec nous pour nous aider dans nos travaux ; ils voulaient que l’on obtînt pour eux de l’unique policier du village l’autorisation d’y habiter. Ils nous prièrent naturellement de ne pas révéler aux autorités leur passé criminel, mais de dire simplement qu’ils avaient perdu leurs papiers. La franchise des évadés vis-à-vis de quiconque n’est pas policier est un fait reconnu en Sibérie. Les paysans protègent les réfugiés contre la police, ils les cachent et déposent des aliments sur le seuil de leurs maisons pour ceux qui errent pendant la nuit, fuyant les lieux où ils risquent de rencontrer les représentants de l’autorité.
Pourquoi les Sibériens sont-ils si bien disposés envers les fugitifs ? Il y a deux raisons à cela. L’une, pratique, est qu’ils désirent se faire un ami du vagabond, souvent dangereux, prêt à tout comme l’est une bête traquée. La seconde, morale, est que les Sibériens savent que les tribunaux du tsar exilaient souvent pour leurs opinions politiques des innocents qui, abandonnés en Sibérie, oubliés par les tribunaux et les autorités, devaient s’évader coûte que coûte s’ils voulaient échapper à la folie ou à la mort.
Voilà comment nous connûmes les aventures de Hak, Sienko et Trufanoff. Puisque nous avions besoin d’aide, nous leur promîmes notre protection ; leur requête reçut satisfaction, grâce à l’influence du professeur Zaleski.
Le soir de cette rencontre, les vagues s’apaisèrent ; la surface du lac devint aussi unie qu’un miroir. Prenant congé de nos nouvelles connaissances, nous retournâmes au village, où l’on nous attendait avec inquiétude.
Le professeur interdit que l’on naviguât désormais sur le lac en canot, et ordonna de le remplacer par le gros bateau que les gens du village avaient mis à l’eau dans leur vaine tentative pour venir à notre secours. Cette embarcation avait deux paires de rames et un gouvernail. Il nous fallait donc trois hommes. Nous profitâmes de cette circonstance pour plaider la cause des fugitifs et, le lendemain même, Hak, Sienko et Trufanoff manœuvraient les avirons tandis que nous effectuions nos sondages, prélevions des échantillons d’eau et de vase, ou attrapions des spécimens d’ Hammarus que nous conservions dans des solutions de formol.
Nos nouveaux assistants nous racontèrent d’effroyables histoires sur la vie tragique des prisonniers sibériens, mais ce fut Trufanoff qui, un soir, nous révéla les détails les plus atroces :
– Nous avions décidé de nous échapper d’Akatoui. Nous nous mîmes en rapports avec des amis dans la campagne voisine et reçûmes d’eux la promesse qu’ils nous prépareraient des sacs, des haches et des bouilloires. Quand nous eûmes scié les barreaux des fenêtres, escaladé les murs et atteint le village où habitaient nos amis, nous apprîmes que ceux-ci avaient été arrêtés et mis en prison. Nous restions donc livrés à nous-mêmes, privés des objets nécessaires à notre survie. Nous nous rendions parfaitement compte de la folie de notre entreprise et pourtant nous prîmes la route.
L’automne était déjà avancé. Nous souffrîmes du froid et de la faim, les maladies commencèrent bientôt à nous tourmenter. Après plusieurs mois de tortures, nous étions affaiblis au dernier point. Nous traversions une forêt inhabitée : nous n’avions donc aucun secours à espérer de ce côté. D’autre part, nous ne pouvions pas suivre la route principale, car nous savions que les autorités nous rattraperaient certainement ; alors, affamés, grelottants, nous continuâmes notre voyage à travers les bois. Un soir, l’un des nôtres tomba pour ne plus se relever. Quand nous nous réveillâmes, le lendemain matin, de ce demi-sommeil, demi-engourdissement qui était alors notre seul repos, nous constatâmes qu’il était mort.
Je me souviens de cette matinée comme si c’était hier. Une idée horrible et abominable me traversa l’esprit. « Cet homme est mort ; il ne sent plus rien, ne peut plus rien faire, rien vouloir. Le même sort nous attend. Cependant il peut nous sauver. Il suffit que nous ayons le courage de manger de la chair humaine, la chair de cet homme qui hier encore parlait avec nous, souffrait avec nous, gardait en son âme une étincelle d’espoir. Une fois la décision prise, si nous avons ce courage, tout ira bien pour quelque temps ; ensuite… à la grâce de Dieu ! Peut-être surviendra-t-il quelque chose qui nous sauvera. »
L’idée revint bientôt, s’imposant chaque fois davantage, obsédante. Je lisais la même pensée dans les yeux de mes compagnons. Nous luttâmes contre cette hantise et contre la faim pendant quelques jours, puis, sans en parler, par une sorte d’accord tacite, nous finîmes par retirer de la neige le cadavre de notre compagnon et le partageâmes entre nous comme nous l’aurions fait d’un bœuf ou d’un mouton. À partir de ce moment, la faim cessa de nous torturer mais nous ne pûmes plus nous regarder. Nous continuâmes notre route dans un lugubre silence. Nous ne sentions aucun remords, aucun chagrin. Nous n’éprouvions aucune tristesse, seulement une sombre indifférence, et de l’aversion pour toute l’humanité, à commencer par nous-mêmes.
Trufanoff interrompit son récit et garda pendant longtemps le silence tout en fumant une cigarette faite d’un vieux morceau de journal. Puis, jetant le bout de sa cigarette, il reprit :
– L’hiver sibérien est long, grand Dieu ! terriblement long et cruel. De nouveau nous étions à court de nourriture et si faibles que nous ne pouvions plus avancer dans la neige épaisse, harassés de fatigue. Le froid et la faim nous glaçaient le sang dans les veines, allumant des feux verts et rouges dans nos yeux. Nos cœurs nous martelaient la poitrine, puis nous retombions dans un abîme de silence et d’immobilité… L’esprit déjà empoisonné, quelque chose nous murmurait : « Sois fort et attends ! »
Le vieux Tartare Youssouf et moi, nous survécûmes à tous les autres. Deux de nos compagnons moururent le même jour et cela facilita les choses. L’un d’eux était grand et fort ; l’autre petit et maigre. Nous tirâmes au sort et le plus gros m’échut. Nous reprîmes des forces jusqu’au printemps qui nous permettrait de nous remettre en route.
Il me restait encore des réserves quand Youssouf s’approcha de moi un jour, et me dit :
– Partage ta part avec moi, j’ai faim.
– Non, je ne veux pas partager parce qu’alors demain moi aussi j’aurai faim, répondis-je.
Il s’éloigna sans dire un mot et je décidai d’économiser mes provisions pour les faire durer jusqu’au moment où Youssouf…
Mais cette même nuit, je m’aperçus que mon espérance pourrait bien être déçue. Avant l’aurore, un léger bruit me réveilla. J’ouvris les yeux avec une certaine difficulté, puis me relevai d’un bond, car je venais de voir Youssouf s’approchant de moi en balançant une lourde pierre attachée à une extrémité de sa ceinture.
Je compris aussitôt qu’il avait projeté de m’écraser la cervelle pendant mon sommeil avec cette arme terrible que nous appelons kisten, mot emprunté au jargon des anciens brigands. Youssouf n’avait pas remarqué tout d’abord que j’étais éveillé et prêt à me défendre. J’étais même mieux armé que lui puisque je possédais un couteau. Il hurla de désespoir et s’enfuit.
À partir de ce moment la plus terrible torture commença pour moi. Youssouf me poursuivait continuellement, se glissant sans bruit près de moi la nuit, se dissimulant dans les buissons et derrière les rochers. Il essayait de me lancer de grosses et lourdes pierres et, quand je descendais de la montagne, il faisait rouler sur moi des quartiers de roc. Je n’avais jamais un moment de calme ou de répit. Mon esprit était harassé, mon sang bouillait de rage et mes dents claquaient. Finalement je pris une décision, sanglante, irrévocable, désespérée.
Au matin, je finis mes provisions pour prendre des forces et, un os en main, je me retournai vers le Tartare qui me suivait à distance. Voyant l’os, il accourut vers moi avec un rugissement de joie. Je remarquai alors qu’il avait laissé tomber le gourdin noueux qu’il portait toujours sur lui. Quand il s’approcha, je saisis mon couteau caché dans ma manche et l’enfonçai dans cet horrible spectre qui me torturait depuis tant de jours. J’éprouvai une joie cruelle à sentir que la lame pénétrait dans quelque chose de mou et qu’un filet de sang chaud coulait sur ma main. J’avais frappé au bon endroit car il ne poussa pas un cri. Un spasme le secoua de la tête aux pieds, puis plus rien…
