Au hasard des pistes - Philippe Lambillon - E-Book

Au hasard des pistes E-Book

Philippe Lambillon

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Beschreibung

Philippe Lambillon a 20 ans quand il débarque pour la première fois sur le sol africain. Il ne soupçonne pas alors que ce voyage sera le début d’une véritable passion qui ne le quittera plus jamais : bourlinguer. Il connaît tous les coins du monde. Plus c’est loin et sauvage, mieux c’est. Alors, forcément, l’éternel voyageur en a des histoires à nous raconter ! Si la plupart semblent incroyables, il nous assure qu’elles sont 100 % autobiographiques. Il nous parle de ces chauffeurs, roublards et sympathiques, qui l’ont accompagné sur les pistes, de rencontres improbables telles que les repasseuses de seins de la brousse africaine, les coupeurs de tête de la forêt équatorienne ou encore les chercheurs d’or paranos du bush australien. Tous viennent d’univers où la vie a bien peu de valeur et tous ont en commun une chose : avoir croisé un jour ce Belge qui a pris le temps de les accompagner un bout de chemin, au hasard des pistes. Avec un humour souvent décapant et beaucoup de tendresse, Philippe Lambillon nous ouvre son univers. On ne sort pas indemnes de ce livre explosif, mais on en redemande ! Philippe Lambillon est le reporter qu’on ne présente plus tant son chapeau et son équipement de grand voyageur sont connus de tous. Durant trente ans, il a produit, scénarisé et réalisé plus de 500 films pour la RTBF et TV5 Monde. Ses Carnets du Bourlingueur, conçus comme de véritables fictions exotiques où l’humour est omniprésent, ont été achetés par de nombreuses chaînes de télévision à travers les cinq continents. Suivis chaque semaine par près de 200 millions de téléspectateurs, ils ont longtemps figuré parmi les dix programmes de voyage les plus regardés dans le monde.

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Seitenzahl: 269

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Au hasard des pistes

Éditions Luc Pire [Renaissance SA]

Drève Richelle, 159 – 1410 Waterloo

www.editionslucpire.be

Au hasard des pistes

Éditrice : Valérie Calvez

Mise en pages : Philippe Dieu (Extra Bold)

Photos (couverture et cahier photos) : Philippe Lambillon

Imprimeur : Colorix (Bulgarie)

e-ISBN : 9782875422811

dépôt légal : D/2022/12.379/08

Tous droits réservés. Aucun élément de cette publication ne peut être reproduit, introduit dans une banque de données ni publié sous quelque forme que ce soit, soit électronique, soit mécanique ou de toute autre manière, sans l’accord écrit et préalable de l’éditeur.

Philippe Lambillon

Au hasard des pistes

Les tribulations d’un bourlingueur

Remerciements

Une pensée toute particulière aux

équipes de tournage et aux chauffeurs

qui m’ont accompagné lors de mes

nombreux périples à travers les cinq

continents. Certains se reconnaîtront

dans les pages qui suivent. Que les autres

me pardonnent et sachent qu’ils font

partie de mes meilleurs souvenirs

de voyage et que si l’occasion se présente

à nouveau, nous repartirons ensemble

au hasard des pistes.

À Laura, ma Princesse, et à son petit

Léopold qui vient de naître quelques jours

avant la parution de ce livre.

À Téo, mon héros préféré.

À Michelle, ma compagne de toujours,

dont le soutien sans faille et la patience

ont largement contribué à rendre

mes voyages possibles.

À l’Aventure.

Si vous pensez que l’aventure est dangereuse, je vous propose la routine… Elle est mortelle !

Paulo Coelho

Ce matin, alors que je m’inspectais dans le miroir de la salle de bains, je me trouvais encore quelque chose de juvénile et d’ardent en dépit des ravages du temps. Mais il fallait bien me rendre à l’évidence, je m’approchais dangereusement de la barre fatidique des soixante-dix ans. L’âge où commencent les ennuis de santé. Le début de la fin !

Bientôt soixante-dix balais et toujours en forme ! Je n’ai pas à me plaindre quand j’examine les statistiques publiées dans les revues. À mon âge, je suis à l’aube de la sénescence, ce joli mot qui définit le vieillissement des tissus, une façon plus élégante de dire que je deviens une vieille peau. Pour rester présentable, il va me falloir lever le pied et me familiariser avec les changements biologiques inévitables qui vont s’opérer en moi dans les prochaines années : instabilité émotionnelle, pertes de mémoire, crampes nocturnes, raideur des articulations, prostate qui part en couille, troubles érectiles et cardiaques, etc.

Au bout du compte, tout ce qui constitue le début de la fin des aventures palpitantes d’un bourlingueur à la retraite…

Puisque l’on parle chiffres – toujours selon les statistiques – et au vu de ma tranche d’âge, il me resterait, au bas mot, un peu moins de trois mille jours à vivre sur cette bonne vieille terre. La calculette de mon smartphone me précise que cela correspond à ­septante-deux mille heures. En fait, quarante-huit mille éveillées, si l’on exclut un bon tiers blotti dans les bras de Morphée. Il va falloir la jouer serrée si je veux écrire mes mémoires – tant qu’il m’en reste. La rédaction de celles-ci devrait me prendre plusieurs semaines, voire plusieurs mois de travail. J’en suis à peine à la première page et je me demande déjà s’il ne serait pas plus judicieux de passer du bon temps avec ma famille. Les seuls qui m’enracinent encore dans le réel.

Puisque vous savez approximativement combien de jours, de semaines, de mois et d’années il me reste avant d’endosser mon costume en sapin, j’aimerais vous narrer certains moments forts de mon existence. Je me limiterai à ceux que j’ai vécus en bourlinguant sur les cinq continents et garderai pour moi, ceux que j’ai emmagasinés au quotidien avec femme et enfants.

Il y a trois bonnes raisons d’écrire ses mémoires : il vous reste juste quelques mois, voire quelques années à vivre ; vous vous êtes tellement marré dans la vie que vous avez envie de partager ces bons moments ; vous avez beaucoup voyagé. Totalisant ces trois raisons, je vais donc m’efforcer d’effectuer quelques flash-back dans le labyrinthe de mon existence et rassembler mes meilleurs et mes pires souvenirs en veillant à ne pas trop me répéter, une manie chez les personnes qui commencent à devenir âgées. J’essaierai également d’éviter les excès de narcissisme. Pas question d’en faire un dédale de petites histoires autour de mon « Moi », totalement dépourvues d’attrait et qui vous feraient regretter l’argent que vous avez investi dans l’espoir de passer un bon moment en me lisant.

Autant vous prévenir : dans ces pages, vous ne trouverez pas le récit de mes premières amours ni de mes premières grandes déceptions. Je n’ai pas été violé par un prêtre ni par un parent proche. Je n’ai pas été l’amant d’une directrice d’antenne ni le petit ami d’une starlette du show-business. Et, si je parle des gens que j’ai croisés, je ne citerai jamais leurs noms et me contenterai de leur attribuer des surnoms ou des diminutifs. Pour une fois, je ne chercherai pas systématiquement à me donner le premier rôle mais prendrai souvent le second, laissant la place aux héros et aux dingos que j’ai rencontrés des deux côtés de l’équateur.

Toutes les histoires décrites dans ce livre sont vraies mais, pour les rendre encore plus palpitantes et vous permettre de rire à mes dépens, j’en ai enjolivé quelques-unes.

Pour garder l’anonymat des personnes que j’ai croisées, je n’ai pas hésité à les délocaliser. Et, pour doper certains récits, j’ai ajouté quelques personnages ultracolorés que j’aurais aimé croiser sur ma route. J’ai dû parfois accentuer légèrement le trait pour noircir ou embellir certains d’entre eux et cela uniquement dans le but de les rendre plus attrayants. Durant ces quarante-septannées à courir les bouts du monde, j’ai appris à maîtriser l’art d’enjoliver la vérité ou, tout au moins, d’éviter de la rendre sordide.

Comme l’Homo sapiens qui conservait jalousement ses steaks de mammouth dans sa grotte naturellement réfrigérée, j’ai longtemps gardé mes meilleures histoires au frais, avec le secret espoir d’avoir un jour le temps et le désir de les raconter avant qu’elles ne sentent le réchauffé.

En résumé, je vous propose un cocktail de souvenirs et de délires en espérant que vous vivrez quelques moments d’émotions à travers ces récits.

PHILIPPE LAMBILLON

Septembre 2022

Sacré Momo

Région de Tambacounda (Sud-Est du Sénégal)

Cela fait plus de quatre heures que je glande sous un manguier, le pouce levé, à attendre un véhicule qui pourrait m’emmener en Casamance, quand une vieille 404 dotée d’un immense préservatif accroché sur le porte-bagages stoppe net devant moi.

— Je peux te déposer quelque part, mon gars ?

— Vous allez en direction de la Casamance ?

— Monte ! On verra…

Bananes, capotes, after-shave et lames de rasoir

Momo est pied-noir, représentant en capotes, et n’a jamais quitté l’Afrique depuis sa naissance. Habillé comme un mormon, chemise blanche à manches courtes, cravate au nœud impeccable, chaussures cirées, il parcourt le continent africain, non pas pour y vendre des bibles, mais bien des préservatifs, de l’après-rasage – qui sert surtout de produit désinfectant – et des lames de rasoir. Sa voiture est remplie de cartons et de sacs de jute sur lesquels trône un énorme régime de bananes.

— Tu veux une banane, gamin ? La banane, c’est bourré de vitamines et ça peut te dépanner quand tu as un problème !

Dans le radiateur à huile de sa 404 – qui doit avoir plus d’un million de kilomètres au compteur –, Momo compense les pertes du précieux liquide en ajoutant une banane tous les quarante kilomètres environ.

— Les matières grasses que contient une banane remplacent avantageusement l’huile recommandée par le fabricant. Et celle-là, elle ne coûte rien et tu en trouves partout !

Momo, qui n’a jamais coulé une bielle en trente-cinq ans de « latérite », dévore chaque jour autant de bananes que son terrible engin. En dehors de ses propriétés logistiques insoupçonnées, le fruit remplace également quantité d’accessoires dans son quotidien. Quand il débarque dans un village pour vendre ses produits, il se sert toujours d’une banane pour expliquer aux villageois comment enfiler un préservatif.

— La firme nous a fourni une seule bite en bois pour les démonstrations. Mais comme tout le monde veut essayer, c’était plus simple d’utiliser une banane. En brousse, tout le monde en a toujours à portée de main.

— Ils utilisent des capotes en brousse ?

— Dans ces coins reculés, très peu d’hommes utilisent une capote car ils prétextent que le temps de l’enfiler, c’est déjà trop tard !

Alors que nous roulons sur une piste défoncée, Momo coupe le moteur et attend que le véhicule s’arrête. Il me fait signe de ne pas faire de bruit et sort ses jumelles de leur étui. Après avoir fixé un point bien précis durant deux bonnes minutes, il me cède les jumelles et m’indique de l’index la direction précise où je dois les pointer. À une cinquantaine de mètres devant nous, deux singes sont en train de forniquer comme des bêtes.

— Ce sont des chimpanzés pygmées, une espèce proche de celle des bonobos, me dit Momo. Ils passent leur journée à baiser. C’est génial, non ?

— Il n’y a pas grand-chose à faire dans le coin. Tous les singes copulent.

— Regarde bien, tu ne vois rien de particulier ?

— Eh ben non !

— Ils se regardent dans les yeux ! Comme nous ! C’est l’une des rares variétésde primates qui font l’amour comme les humains. Ils répartissent leur temps entre la consommation de feuilles, de bananes et la copulation qu’ils pratiquent à longueur de journée, m’explique Momo, qui entame sa troisième banane de la matinée.

— Mais où donc ont-ils appris tout cela ?

— Peut-être en observant les missionnaires, me dit-il en s’esclaffant. Tu sais, chez la plupart des singes, le mâle regarde la femelle dans les yeux un court instant, elle lui montre son postérieur et ensuite ils s’accouplent. Ça dure quelques secondes à peine. Le silence complet, pas la moindre mimique qui pourrait faire penser à une grimace de plaisir.

Momo, qui a sans doute un ancêtre commun avec ce proche cousin, m’explique que chez les chimpanzés pygmées, tout est empreint de douceur. Ils prennent leur pied en souriant, comme les humains.

— Regarde, regarde, c’est génial : elle lui sourit !

Pendant que je prends quelques photos au téléobjectif, j’observe que non seulement le chimpanzé copule comme un homme mais aussi comme une bête. Sa souplesse lui permet d’adopter toute une gamme de positions qu’il semble varier en fonction de ses désirs. Un vrai adepte du Kamasutra.

Quelques kilomètres plus loin, Momo stoppe net sa 404 pour laisser passer un couple d’éléphants dont le mâle fait mine de charger. Son air menaçant et les balancements saccadés de sa trompe nous indiquent qu’il est préférable de rester à distance.

— Tu as remarqué, il est en érection !

— C’est normal, il n’y a rien d’autre à foutre ici !

— Tu sais que le sexe de l’éléphant est aussi long que sa trompe ? C’est fou, non ? dit-il en épluchant sa sixième banane.

— Ouais, lui dis-je, c’est pareil chez le cheval de course.

— Il est aussi long que quoi ?

— Que son jockey !

Nous rions tous les deux pendant plus de dix minutes, jusqu’à ce que Momo s’inquiète de sa réserve de bananes qui commence sérieusement à diminuer.

— On s’arrêtera dans le prochain village pour en acheter un régime entier.

Sur la route, quelques branchages et un policier empêchent le passage. Un second nous fait signe de stopper le moteur.

Papiers du véhicule… Permis de conduire… Carnet d’entretien…

Tout y passe : vérification du réglage des phares, des clignotants, des dessins des pneus, jusqu’à la trousse de secours. Momo, excédé, finit par lui demander combien il veut.

— Vingt mille francs CFA, sans reçu, ou cinquante mille et tu passes au poste demain pour réclamer le papier.

— O.K. ! dit Momo, je te donne dix mille CFA et une bouteille d’après-rasage !

— Ça marche, patron. Tout est en règle !

Momo ne rechigne pas quand il doit cracher au bassinet car il sait que la plupart des soudards qui l’arrêtent ne touchent pratiquement pas de solde.

— Ici, mon p’tit gars, le niveau de corruption est plus élevé que le sommet du Kilimandjaro. Des ministres aux plus insignifiants des sous-fifres de l’armée ou de la police, tous se sucrent sur le dos du peuple et des étrangers.

Les Reines du Ventilo

Avant que la nuit ne tombe, Momo gare sa 404 au milieu d’un village et demande au chef, qu’il semble bien connaître, de lui désigner deux gamins pour garder le véhicule. Une vieille coutume chez les taximen et les routiers, qui préfèrent donner quelques pièces à des mômes plutôt que de récupérer leurs véhicules en pièces détachées.

— Aide-moi à sortir les cartons.

— Lesquels ?

— Les petits où il est écrit : échantillons.

Dans ces cartons d’échantillons, il y a de petites fioles de parfum français, des mini-savons et des tubes de dentifrice. C’est une sorte de monnaie d’échange contre de petits services et, parfois, de petits plaisirs.

— Ce soir, j’organise une compétition « ventilateur », tu vas te marrer !

Avec cette température, j’aurais préféré l’air conditionné mais, sans électricité, ça me paraît compliqué.

— Sors-moi un petit sac de jute, ce sera mon cadeau. J’offre dix kilos de riz à la « Reine du Ventilo » !

Pendant que Momo, assis sur le capot de sa 404, distribue ses échantillons aux plus jolies filles du village, le chef nous sert deux calebasses de bière de manioc où se noient toute une panoplie d’insectes.

Autour de nous, c’est l’effervescence. Femmes et enfants installent des néons branchés sur batteries, une petite estrade fait office de scène et des rondins, de chaises. Quand tout est aménagé, le chef nous rejoint avec un énorme radiocassette à piles sur l’épaule. La fête va pouvoir débuter. À peine installés, nous recevons une calebasse, de vin de palme cette fois-ci, où, de nouveau, des myriades d’insectes terminent de se noyer. Il fait plus de trente-cinq degrés et pas l’ombre d’un ventilateur quand quatre énormes mammas se font hisser sur l’estrade. Pourvues d’arrière-trains conséquents et harmonieux – que certains siffleront trois fois –, les quatre Vénus callipyges entrent en scène. Pour participer au concours, ce n’est pas la taille qui a de l’importance mais bien la forme. Les fesses doivent être rebondies mais fermes. C’est le moment choisi par le chef pour enclencher la touche « Play » de son radiocassette. Une musique rythmée et cadencée semble électriser les mammas qui arrachent leur boubou et s’exhibent en culotte et soutien-gorge.

Un strip-tease en pays musulman. Il y a de quoi être étonné !

Les épaules immobiles, les hanches et les fesses commencent à tournoyer lentement, imitant le mouvement de rotation des pales du ventilateur. Leur postérieur fait deux fois la largeur de leurs épaules, les perruques sont raides et glissent à chaque mouvement des hanches.

Quand le rythme s’accentue, les poitrines semblent mouliner à l’intérieur des soutiens-gorge. Et, lorsque les cuivres retentissent, les quatre mammas effectuent une volte-face qui fait vibrer l’estrade. Pendant que le chef du village m’explique qu’il s’agit avant tout d’une danse traditionnelle et que celle-ci n’a rien de vulgaire, dans la salle, c’est le délire. La cadence s’accentue, les coups de reins sont de plus en plus rapides. Les popotins tournoient et, magie du rythme, la foule exulte.

Installés au premier rang, Momo et moi ressentons une légère brise due, sans doute, à l’air déplacé par les fessiers en rotation. Certaines danseuses emportées par leurs mouvements donnent l’impression, malgré leur poids, que le décollage est immédiat. Des filets de sueur coulent sous leur perruque et inondent leur visage. Le chef du village, en accord avec Momo, décide alors de pousser la sono à fond. Les hommes tapent dans les mains et hurlent de plus belle quand une des mammas semble déstabilisée par le mouvement rotatoire de ses fesses et entraîne dans sa chute les trois autres participantes. Le quatuor se retrouve au sol, les jambes en l’air et les seins sous le menton.

L’estrade a rendu l’âme et les néons ont éclaté en touchant le sol. C’est la bérézina ! Après avoir mis le radiocassette sur « Off », le chef du village admoneste les danseuses tandis que le public hilare parle de panne de courant. Pendant que les spectateurs aident les mammas à se redresser, le chef constate les dégâts et proclame qu’il n’y aura pas de « Reine du ventilateur » ce soir et que le sac de riz sera partagé entre les quatre participantes et lui-même : la moitié paiera les frais de réparation et les néons à remplacer et l’autre moitié sera répartie équitablement entre les quatre mammas. Pendant que Momo remet les prix aux participantes, le chef me conduit vers une case pour y passer la nuit. À peine allongé, on gratte à la porte : « C’est moi, c’est Momo ! » Il est accompagné d’une jeune fille toute souriante, un sac plein d’échantillons dans les bras qui me demande si j’ai envie d’elle. Je lui fais comprendre que je préfère dormir seul. Momo, l’œil goguenard, approuve ma réaction et m’offre une bouteille d’after-shave, au cas où je changerais d’avis.

Le lendemain matin, la tête en friche, je suis réveillé par le chant nasillard du muezzin.

Momo a déjà installé son étal et les villageois sont en train de faire leur marché. Les préservatifs semblent partir comme des petits pains, ce qui paraît le réjouir au plus haut point.

— Il y a beaucoup de maladies vénériennes dans le coin ?

— Non, me répond Momo. Il y a surtout beaucoup de sapeurs.

— Des sapeurs-pompiers ?

— Non, des gars qui aiment la sape et adorent faire la fête.

— Mais tu m’as dit que très peu d’entre eux utilisaient des préservatifs ?

— Ce n’est pas pour se protéger des maladies qu’ils s’en servent mais pour protéger leurs chaussures.

En fait, Momo vend surtout ses capotes dans les petites agglomérations où les rares distributeurs de préservatifs sont dévalisés chaque samedi soir. Le condom étant moins cher que le cirage et son lubrifiant s’accommodant de toutes les couleurs, Momo ne vend que du transparent ! À l’achat de vingt-quatre pièces, un flacon de 250 ml d’after-shave est offert.

— Pourquoi de l’after-shave alors que la plupart des Africains ne se rasent pas ?

— Ici, l’after-shave est utilisé pour se désinfecter après les ­rapports sexuels.

— Donc, si je comprends bien : tu vends des préservatifs pour cirer les chaussures et de l’after-shave pour désinfecter les pénis ?

— T’as tout compris et avec moi, t’es pas au bout de tes surprises !

Tard dans la matinée, après avoir écrasé une énième banane dans le réservoir à huile, nous quittons le village avec deux régimes offerts par le chef et un bidon de cinq litres de vin de palme, insectes inclus.

Nous avons à peine roulé une demi-heure que Momo est pris de vives douleurs au ventre :

— C’est la bière fermentée, ça me donne des gaz, il faut que j’évacue, sinon j’explose de l’intérieur.

Une série de déflagrations fait vibrer les ressorts de la banquette.

— Tu sais qu’il y a des sorciers pétomanes dans la région ? me dit-il.

— Ce n’est pas très sorcier de péter…

— Ceux-là sont réputés dans toute l’Afrique.

Momo connaît l’Afrique comme sa poche et ses histoires sont plus invraisemblables les unes que les autres. Depuis notre rencontre, il me tient en haleine avec ses révélations édifiantes et ses récits qui rebondissent à chaque sursaut de son tas de ferraille. Je me garde bien de l’interrompre car il a une incroyable façon de décrire la cruelle réalité à laquelle est confronté le peuple africain.

— Il y a quelques mois, j’étais invité à participer aux funérailles d’un chef local dans la région de Maroua, dans le nord du Cameroun, une fête où étaient conviées des centaines de personnes venues rendre un dernier hommage au défunt et profiter du festin généreusement dispensé par la famille de celui-ci. Des artistes issus de tout le pays étaient venus pour s’y donner en spectacle. Il y avait parmi eux les fameux « Koma péteurs », des sorciers pétomanes venus des monts Alantika, situés entre le Cameroun et le Nigeria. Invités lors des fêtes pour distraire les habitants, ils voyageaient toujours avec d’énormes calebasses de bière de mil dans lesquelles ils laissent macérer quantité de plantes dont ils ont le secret. Le corps du chef défunt entouré de bandelettes était exposé depuis plus de deux semaines sur la place du village. Gonflé par les gaz, il ressemblait à un bonhomme Michelin. Il était maintenu debout, lié à un tronc d’arbre. Alors que j’étais en train, comme le veut la tradition, de déposer de l’argent dans une calebasse installée aux pieds de la momie, un de ces « Koma péteurs » surgit de nulle part. Coiffé de plumes, le visage barbouillé de graisse, il s’avança en gesticulant vers le cadavre et stoppa net pour lui exhiber la partie la plus charnue de son anatomie. Il commença les premières pétarades, les fesses complètement à l’air. On aurait dit une vieille mobylette qui passait au loin. Les enfants étaient hilares tandis que le public adulte semblait modérément apprécier le concert. Mais ce n’était qu’un début ! Il allait faire beaucoup plus fort par la suite ! Alors qu’il semblait contracter ses muscles abdominaux, un comparse lui enduisit la raie avec de la cendre, tout le monde retint son souffle. Mais à quoi jouait-il ? Et puis, comme si le tonnerre s’abattait sur le village, il enchaîna une série de déflagrations suivies, à chaque fois, d’un petit nuage de poussière. Comme si l’enfer lui sortait par le sphincter ! Il se releva, gesticula comme un diable et se mit à raconter une histoire dans la langue locale. Une pause qui lui permit de rétablir la pression des gaz dans ses intestins et d’ingurgiter une calebasse pleine à ras bord de bière. Gonflé à nouveau à bloc, le voilà reparti, mais cette fois, les pétarades firent place à quelques notes de musique. Comme sorties d’un vieux trombone, le sphincter de l’artiste entonna les premières notes de La Marseillaise et s’arrêta net, demandant au public s’il en voulait plus ! Complètement hilares, les parents et amis du chef défunt se mirent à l’applaudir quand, tout en restant debout, il ramena son torse à hauteur des jambes et poursuivit durant plus d’une minute La Marseillaise, sans fausses notes ! Certains, parmi les plus anciens du village, et qui avaient sans doute combattu pour la France, s’étaient mis au garde-à-vous, la larme à l’œil. Le sorcier pétomane anima la fête durant toute la soirée en laissant au public le choix des morceaux. Quand je quittai la fête, tard dans la nuit, complètement bourré, j’entendis les premières notes de la Symphonie n° 5, premier mouvement, de Ludwig van Beethoven. Tu sais le ­Pom-Pom-Pom-Pom, ça ne s’invente pas !

Pendant que Momo se poile tout en se gavant de bananes, je lui signale qu’un gars en guenilles avec une peau de bête sur le dos nous court derrière.

Momo ralentit et semble reconnaître notre suiveur.

— C’est le médecin-marabout. Il veut m’acheter une lame de rasoir.

— Une seule ?

— Avec une seule lame, il en a pour toute une saison. Tu veux voir comment il opère ?

Nous chargeons le marabout qui paraît avoir l’âge de Mathusalem sur le toit de la voiture où il s’installe à califourchon sur le préservatif géant. À moins d’un kilomètre de là, nous entrons dans un petit village où, étonnamment, il n’y a pas un enfant en vue. Rien que des adultes. Il se passe réellement quelque chose d’anormal.

Derrière une étable, une trentaine de gosses sont enfermés comme du bétail dans un enclos. Pendant que le marabout teste la qualité de la lame sur un bout de papier, un de ses assistants met les enfants en rangs serrés, comme à l’armée. Avec une dextérité déconcertante, il prend la lame de rasoir du bout des doigts et pratique deux entailles dans le cou du gamin juste un peu plus bas que les carotides. Ensuite, à l’intérieur de l’une d’elles, avec un crochet identique à celui que l’on utilise pour crocheter la laine, il saisit l’amygdale, l’attire à l’extérieur de la cavité et la sectionne d’un coup de lame qu’il essuie ensuite sur sa manche avant de passer… au suivant. Le matériel et la technique utilisés sont d’une simplicité déroutante : une lame de rasoir et un crochet. Pour les pansements, les premiers opérés sont les premiers servis. Le marabout dispose de quelques morceaux de gaze qu’il extirpe d’une de ses nombreuses poches, et une fois celle-ci épuisée, les patients devront se contenter de feuilles de bananier qu’ils maintiendront avec beaucoup de pression sur leurs plaies.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, aucun cri ni hurlement ne sortent de la bouche des enfants qui semblent accepter leur sort. Quelques heures plus tard, tout semblera oublié et les plus costauds joueront déjà avec leurs petits camarades.

— Quand il en aura terminé avec les amygdales, il passera aux circoncisions. Ça t’intéresse ?

En Afrique, la vie et la mort, la souffrance et le bien-être sont des notions très différentes de celles que nous connaissons en Europe. J’en ai assez vu pour aujourd’hui.

Le prochain village où nous devrions passer la nuit est à plus de deux heures de piste. Nous avons pris du retard et la nuit commence à tomber. Momo semble inquiet :

— C’est plein de coupeurs de route dans la région ! Des bandes armées de machettes et parfois de kalachnikovs qui s’attaquent aux bus et aux véhicules des particuliers. Leur technique est simple et efficace : dans les régions boisées, comme celle que nous traversons, ils abattent un arbre et le couchent sur la route. Dès qu’un véhicule stoppe et tente de faire marche arrière, les coupeurs de route en abattent un second qu’ils ont déjà pris soin d’entailler au préalable. Le véhicule est alors pris en tenaille. C’est le piège sans issue ! Ils prennent tout et parfois même la vie de ceux qui tentent de leur résister. Il y en a qui opèrent avec une voiture bélier et qui n’hésitent pas à t’envoyer dans le décor pour te dévaliser. Les coupeurs de routes, c’est la bête noire des chauffeurs africains !

Avant de pénétrer dans une forêt assez dense, Momo fait un arrêt bananes et en profite pour sortir une machette planquée sous son siège.

— Ferme ta vitre et accroche-toi où tu peux. On va rouler en dehors de la piste pour ne pas être repérés.

Pendant que je cherche désespérément une poignée ou une sangle à laquelle m’accrocher, Momo se lance sur le bas-côté de la piste et roule à vive allure. Les cartons et les sacs de jute volent à l’arrière. On entend les bouteilles d’after-shave qui cognent les unes contre les autres.

— Coupeurs de routes ! hurle Momo. On est suivis !

— C’est peut-être un rhino ou un buffle que notre présence irrite ?

— T’as déjà vu un rhino ou un buffle avec des phares, me dit-il, en coupant les siens.

Dans le rétroviseur, je vois le véhicule de nos poursuivants ralentir et ensuite stopper sa progression. La ruse de Momo semble fonctionner. Il attend une bonne minute et fonce à nouveau à travers la végétation. On roule au radar en espérant ne pas rencontrer un obstacle vivant du genre éléphant ou girafe.

— T’es sûr de ce que tu fais, Momo ? On va se planter dans le noir. Ce n’est pas le moment d’économiser tes ampoules.

— Te bile pas, j’suis nyctalope.

— Nique ta quoi ?

— Nyctalope, je vois dans le noir, comme les chiens et les chats.

Je m’attendais à tout ! Mais pas à ça !

Le pied sur l’accélérateur, Momo fonce à travers tout. Des branches fouettent le pare-brise et griffent les portières. Le bruit est infernal et d’autant plus paniquant pour moi qui ne vois absolument rien.

Sans prévenir, Momo ralentit et la 404 bascule violemment vers l’avant. Nous venons de plonger dans une petite rivière. Finaud, Momo décide de rouler dans la flotte jusqu’à ce que nous trouvions un endroit pour passer de l’autre côté.

On va les avoir, me dit-il en branchant ses gros phares.

Directement repérés par nos poursuivants, nous voyons leur véhicule se rapprocher dangereusement tandis que Momo fait de petits mouvements avant-arrière pour leur donner l’impression que sa voiture est embourbée. Le chauffeur qui roule à vive allure pile lorsqu’il voit la rivière et donne un coup de volant vers la droite pour aller ensuite encastrer son véhicule dans un camphrier dont la circonférence doit dépasser les quatre mètres.

Contre toute attente, au lieu de prendre la poudre d’escampette, Momo saisit sa machette, descend le long de la rivière et se dirige vers le véhicule. Je le suis pour l’empêcher de commettre l’irréparable. Le chauffeur et le passager avant sont passés à travers le pare-brise et semblent mal en point. À l’arrière, deux jeunes, dont une gamine qui doit avoir seize ans au maximum, semblent, eux aussi, en piteux état. Au sol, une kalachnikov, des cartouches et des machettes. Leurs intentions n’étaient pas de nous faire la causette. Il nous semble entendre des cris au loin. Des complices ? La police ? Pas le temps de vérifier, nous regagnons le véhicule et fonçons à vive allure, tous feux éteints vers le village que nous atteindrons une bonne heure plus tard.

— Ils en ont eu pour leur compte, me dit Momo. C’est la loi de la jungle !

Il a refusé de déclarer l’accident aux autorités car il avait peur des représailles.

« Fernandel, Raimu, de Funès, venez saluer le blanc ! »

Le lendemain matin, après une nuit calme, pendant que Momo vérifie le niveau d’huile de son terrible engin, un jeune gars au sourire « Pepsodent » m’aborde et me demande ce que je viens faire dans son bled. Pendant que nous discutons de tout et de rien, une caravane de touristes traverse le village en lançant des caramels et des crayons par les fenêtres.

— C’est qui ces cons ?

— Des touristes français qui font leur Paris-Dakar coincés dans leur minibus climatisé et mitraillant à tout-va ce qu’ils voient. De ceux qui confondent misère et exotisme et qui débarquent dans les villages, les poches pleines de caramels et de crayons parce que leurs guides leur ont expliqué toute l’indécence qu’il y a à donner de l’argent aux petits mendiants qui les suivent à la trace. Avec les Français, c’est toujours pareil ! Quand ils ont besoin de nous pour faire la guerre ou pour remporter des médailles aux Jeux olympiques, ils nous considèrent comme des enfants du pays. Mais quand il n’y a plus de conflit ou que nous avons échoué dans notre discipline, on redevient des étrangers, des moins que rien.

Reprenant à peine sa respiration, il enchaîne avec l’histoire de son grand-père qui a combattu pour la France en 1940.

— Tu sais, mon grand-père, il a servi dans l’armée française et tout le village attend toujours sa pension qui n’est jamais arrivée.

Sa sincérité me surprend et je lui propose que nous visitions son village ensemble. Alors que nous pénétrons au cœur de celui-ci, nous croisons l’un de ses amis qui dit se prénommer Gabin.

— Comme Jean Gabin ?, lui demandé-je.

— Présentement, comme Jean Gabin.

Gabin nous invite à visiter sa station, composée essentiellement de bouteilles de vin remplies à ras bord d’essence frelatée. La recette du cocktail est bien connue de tous les revendeurs que l’on croise le long des pistes africaines : deux tiers d’essence, un tiers d’eau et une cuillère à café de grenadine pour ajouter un peu de couleur.

Sa femme, Maryline, l’aide dans sa tâche. Elle nettoie les bouteilles à l’eau avant de les remplir d’essence à l’aide d’un entonnoir. Gabin, lui, remplit les réservoirs et encaisse l’argent. Ils sentent tous les deux l’essence à plein nez. Par précaution, je demande à mon guide d’éteindre sa cigarette.

Tout en remplissant le réservoir d’une vieille mobylette Peugeot, Gabin me propose de rester pour prendre une bière et faire plus ample connaissance avec sa famille.

— Fernandel, Raimu, De Funès, venez saluer le blanc.

— Eux aussi, ils portent des noms d’acteurs ?

— Maryline, amène-nous le petit dernier, le p’tit Clint Eastwood.

Je viens de découvrir le Hollywood africain, la Cinecittà sénégalaise. Et je ne suis pas au bout de mes surprises.

— Viens, je vais te présenter Montand, mon petit frère.

Comme il me voit surpris et émerveillé à la fois, il ne tarde pas à m’expliquer l’origine de ces prénoms empruntés pour la plupart au bottin des acteurs français.

— Ma mère, qui était coiffeuse à Cotonou avait une copine qui nettoyait les avions d’Air France. De temps en temps, elle récupérait des magazines dans les pochettes des sièges et les refilait à ma mère en échange d’un brushing. Ma mère adorait les revues de cinéma et c’est comme cela qu’elle nous a donné ces prénoms.

— Et Clint Eastwood ?

— La seule fois où elle a pu se payer un cinéma, elle est allée voirLe bon, la brute et le truand.

Entre-temps, Momo avait fait le plein de bananes, d’essence et déposé quelques échantillons.

L’attrape-croco

Alors que nous roulons sur une piste complètement défoncée, Momo, qui en est déjà à sa quatrième banane de la matinée, me dit, la bouche à moitié pleine :

— Tu as d’jà fait du ch’ti nautique ?

— Mon père est originaire du Nord, le Grand Nord, et le ch’ti nautique, ça ne me dit rien.

— Non, du ski nautique ! Parce que, pas très loin d’ici, il y a un village où tu peux prendre des cours.