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Environ 700 ans avant que l’armée de Novaterra n’ait attaqué l’île d’Eden, le pays a conclu un pacte avec une divinité. Le dieu-dragon protège ainsi le pays de l’invasion de dragons malfaisants, en l’échange de sacrifices.
Une lignée de prêtresses peut communiquer avec lui. Brunhild, âgée de 15 ans, reprend le flambeau après la disparition de sa mère. À son tour, elle se rend au temple du dragon pour remplir sa mission.
Profondément généreuse et altruiste, elle n’hésite pas à tendre la main aux plus nécessiteux. Mais lorsque vient le moment de livrer au dragon son dû, elle lui demande une faveur : épargner une jeune orpheline qu’elle a recueillie.
Devant la réponse trouble du gardien, Brunhild s’interroge alors : quel secret le dieu-dragon cache-t-il donc ?
Accompagnée de Fáfnir, son fidèle valet, et de Sigurd, prince du royaume et ami d’enfance, elle va mener l’enquête pour tenter de découvrir la vérité. Accomplira-t-elle son devoir sacré ou écoutera-t-elle son cœur ?
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Seitenzahl: 286
Veröffentlichungsjahr: 2024
Cover
Pages couleur
Prologue
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Epilogue
Remerciements
A propos de JNC Nina
Copyright
Pages couleur
Table des matières
Seul résonnait le son de la pluie.
Un jeune homme gisait dans une ruelle, abandonné comme un déchet. Après tout, il était bel et bien une ordure.
Ce garçon ne possédait aucune empathie. Peut-être parce que donner sa confiance signifiait mourir, à l’endroit d’où il venait. On ne l’avait jamais encouragé à faire preuve d’empathie envers une personne en souffrance. Et pour cette même raison peut-être, il excellait dans l’art de la tromperie et du mensonge, sans doute aidé par l’idéale combinaison de son absence de cœur et du caractère fourbe de son esprit. Ainsi menait-il une vie de faux-semblants, de manipulation et de meurtre. On le payait pour cela, et il en tirait un joli pécule. Et voilà comment on le remerciait !
Il savait depuis longtemps que ce jour viendrait. Les menteurs doivent s’attendre à ce qu’on les leurre à leur tour. Cet homme-là en avait bien conscience ; il ne relâchait donc jamais sa vigilance. Malgré tout, il avait subi dans sa chair un inévitable retour de bâton.
On lui avait tailladé le dos. Le sang qui s’écoulait de sa blessure se mêlait à la pluie, formant une flaque toujours plus étendue.
C’était l’hiver. En cette saison, l’averse aurait dû être froide comme la glace. Pourtant, l’homme ne ressentait plus aucun frimas. Les contours nets avaient déserté son regard. La dernière chose qu’il distingua, dans son champ de vision trouble, fut une jeune fille aux cheveux noirs qui accourrait dans sa direction. Juste avant de perdre connaissance, il sentit une odeur légèrement sucrée se mêler à la pluie.
Lorsqu’il ouvrit les yeux, il se trouvait dans un manoir inconnu, dans une chambre plus raffinée que tous les lieux dans lesquels il avait jusqu’alors élu domicile. Il était étendu dans un lit frais, sous une couverture d’une épaisseur idéale. Un simple coup d’œil lui suffit pour estimer qu’il s’agissait d’un produit coûteux. Dans la pièce régnait une douce chaleur, et on entendait le crépitement des bûches dans la cheminée.
Pour une raison obscure, quelqu’un l’avait secouru.
Une vive douleur s’empara brusquement de lui, alors qu’il tentait de se redresser. Incapable de faire quoi que ce fût d’autre, il se contenta d’évaluer la situation en examinant son environnement.
La jeune fille était là.
L’homme trempé de pluie l’aperçut à travers sa vision floue. Elle devait avoir près de 10 ans. Vêtue d’une robe typique des aristocrates, la fillette dormait sur une chaise à côté du lit. Il sentit alors quelque chose de chaud contre ses mains. Il découvrit celles de la jeune fille qui, bien qu’endormie, tenait les siennes, comme si elle lui transmettait la chaleur de son corps. En effet, la peau de l’homme était glacée.
Je n’aime pas ça, pensa-t-il.
Il secoua sa main, réveillant la jeune fille. Pendant quelques instants, elle agita la tête d’un air encore ensommeillé, mais lorsqu’elle remarqua que l’inconnu avait repris conscience, ses grands yeux s’écarquillèrent.
« Formidable, tu es réveillé ! »
Elle se réjouissait autant que si elle était concernée par cette bonne nouvelle.
« Moi, c’est Brunhild ! Maintenant que tu as ouvert les yeux, je dois aller chercher monsieur le docteur. »
La jeune fille sortit de la pièce à toute allure.
Brunhild…
Il connaissait ce nom. L’enfant faisait donc partie de la famille des prêtresses, dont le statut avoisinait celui des membres de la royauté. Il avait bien entendu, elle s’appelait Brunhild. Maintenant qu’il le savait, le luxe avec lequel la chambre était meublée ne l’étonnait plus.
Le médecin arriva, accompagné de la fillette. Il examina l’état de l’homme et lui prescrit trois mois de repos. À l’en croire, c’était un miracle qu’il fût encore en vie. Après le départ du docteur, la jeune fille essaya tant bien que mal de lui expliquer la situation. Enfin, il comprit.
Elle l’avait sauvé.
La calèche de Brunhild passait près de la ruelle où il s’était effondré. Brunhild, qui regardait par la fenêtre, avait alors remarqué par hasard l’inconnu à terre.
« Si je ne t’avais pas sauvé, tu serais mort, tu sais. »
Brunhild gonfla sa petite poitrine. C’était une gentille fille. Sa mère s’était opposée au geste de sa fille, lui ordonnant de laisser là ce vulgaire homme du peuple. Cependant, l’enfant avait ignoré ses objections et secouru cet inconnu. Comment aurait-elle pu abandonner un blessé ?
Il aurait certainement dû éprouver de la gratitude, mais en réalité, il était plutôt agacé.
Je ne dois donc la vie qu’à l’indulgence des riches.
L’homme n’était pas dépourvu d’émotions. La bonté lui faisait défaut, certes, mais bien des mauvais sentiments l’habitaient. Quant aux âmes charitables… il les détestait.
« Je prendrai soin de toi. Je l’ai promis à mère. Elle dit des choses méchantes, tu sais, elle m’a demandé de ne pas ramasser ce dont je ne peux m’occuper moi-même. »
Elle parlait de lui comme d’un chien abandonné. Il ne s’en offusqua pas, mais ne lui répondit pas non plus. Il n’avait aucune envie d’avoir le moindre contact avec elle. Elle dut toutefois se méprendre, car elle reprit la parole d’un air inquiet.
« Tu seras plus en forme après avoir mangé. On pourra discuter à ce moment-là. »
La fillette commença à organiser le repas. Elle ordonna aux serviteurs de préparer une soupe de légumes et un ragoût de viande mijotée qui devrait être laissée sur le feu jusqu’à ce que la chair fût tendre et fondante. Lorsque le mets fut prêt, la jeune fille en prit une cuillerée qu’elle porta à la bouche de l’homme. Ce dernier ne pouvait se mouvoir correctement, il fallait donc le nourrir.
La petite Brunhild entourait l’inconnu de soins assidus.
« C’est le rôle de la prêtresse de traiter autrui avec gentillesse. Tu sais, ce sera moi, quand je serai grande. »
Il avait cru qu’elle se lasserait bientôt de lui. Pourtant, elle s’occupait de lui tous les jours, sans relâche. Le soir, épuisée, elle s’endormait sur le canapé de la chambre.
« Tu as peur de dormir tout seul, pas vrai ? Moi aussi j’avais peur, quand j’étais petite », affirmait-elle.
Jour après jour, elle lui prodigua des soins. Son petit corps ne renâclait pas face à la tâche. Grâce à elle, l’homme reprit des forces.
« Tu pourrais au moins dire merci. »
L’argument était irréfutable. Mais, fidèle à lui-même, l’homme n’éprouvait aucune gratitude envers la jeune fille. On ne lui avait jamais appris à dire « merci ». Il connaissait la signification de ce mot, oui : cela voulait dire « baisser sa garde ». Lui qui avait grandi dans un environnement rude savait que la négligence entraînait instantanément la mort. En vérité, il ne témoignait pas la moindre reconnaissance à Brunhild et réfléchissait déjà à la manière dont il pourrait se servir d’elle.
L’homme avait vécu dans les ombres de la société. Il avait été trahi et avait failli périr. Si ces scélérats apprenaient qu’il avait survécu, ils attenteraient peut-être de nouveau à sa vie. Toutefois, tant qu’il demeurerait dans cette maison, il serait en sécurité.
Brunhild était de la lignée des prêtresses. Celles-ci étaient les seules personnes capables d’entendre les prédictions du dragon qui protégeait ce pays. Leur statut social faisait de cette bâtisse un refuge idéal contre ses ennemis des ombres. Dans l’esprit de l’homme, commença à se dessiner un plan lui permettant de résider dans le manoir aussi longtemps que possible. Toutefois, il n’eut même pas besoin de bien réfléchir .
« Eh, dis, tu ne voudrais pas être mon valet ? » demanda Brunhild.
Cette proposition ne sortait en réalité pas de nulle part : la mère avait enfin décidé de le chasser d’ici. L’inconnu avait repris des forces, mais pas suffisamment pour se déplacer sans peine. L’enfant essayait ainsi de le protéger en faisant de lui son serviteur.
Petite idiote, songea-t-il, mais il comptait bien se saisir de l’occasion. Il hocha la tête en signe de reconnaissance.
« Youpi ! À partir d’aujourd’hui, tu seras donc mon valet. »
Les yeux de Brunhild brillaient de mille feux. En vérité, la jeune fille avait elle aussi une idée derrière la tête – une idée innocente, cependant. Il ne pouvait pas savoir que Brunhild souhaitait ardemment, et depuis longtemps, un tel écuyer. Elle avait toujours regardé avec envie son ami d’enfance accompagné de son propre serviteur, véritables camarades de jeu.
Brunhild en voulait un.
« Oh, dans ce cas, je dois te demander comment tu t’appelles. »
Il n’avait absolument pas l’intention de s’habituer à elle, mais sa question avait du sens.
« Fáfnir. »
Tel était son nom.
Un nom d’emprunt inspiré d’un mythique et funèbre dragon, sobriquet péjoratif désignant l’assassin qu’il était.
Le jour vint enfin où Fáfnir put se lever. Il pouvait même marcher, bien qu’avec une canne. Toutefois, ses blessures ne guérirent jamais complètement, l’empêchant de faire de l’exercice. Certaines parties de son corps étaient aussi raides que les membres d’une marionnette. Il ne pourrait jamais plus combattre, ce qui l’empêchait de reprendre ses activités habituelles.
Fáfnir ne vit cependant aucun inconvénient à cela. Il n’aimait pas franchement s’occuper du sale boulot ; il l’accomplissait dans le seul but de survivre. Il était valet, désormais. Tant qu’il effectuait correctement son travail, il était assuré d’être nourri, vêtu et logé. Cela lui suffisait, et il s’acquittait de ses tâches avec diligence.
Son quotidien de serviteur lui apprit quelque chose : Brunhild était d’une nature incorrigiblement bonne. D’autres résidents du manoir lui devaient la vie. La fillette venait au secours de tous ceux qui mouraient de faim dans la cité en partageant son pain, et elle tendait la main à tous ceux qui s’écroulaient, sans se soucier de la saleté qui les maculait et qui risquait de tacher sa jolie robe en retour. L’homme contemplait cette lumineuse figure comme s’il observait un paysage lointain. La jeune fille vivait dans un monde différent du sien.
Fáfnir devint ainsi le valet mais également le précepteur de Brunhild. C’était un véritable puits de sagesse et de connaissance. Il était versé en histoire et en théologie ; il excellait en sciences militaires et politiques, en biologie, sans parler de ses compétences particulièrement remarquables en pharmacologie. Il maîtrisait même l’équitation. Chaque leçon laissait Brunhild stupéfaite.
« Comment as-tu appris tout ça ?
— En autodidacte. »
Il n’était jamais allé à l’école. Il avait appris à mentir sur son identité, à tromper pour s’approcher de sa victime et la tuer. Bien qu’acquis à mauvais escient, ses talents ne le cédaient en rien devant ceux d’un érudit. Fáfnir semblait tout savoir. Mais un jour, Brunhild souligna quelque chose.
« Tu connais tant de choses difficiles, mais tu ignores les choses faciles.
— Que voulez-vous dire ?
— Tu n’as jamais aimé personne, pas vrai ? »
Il était rare de trouver chez un enfant un sens de l’observation plus aiguisé que celui d’un adulte. Peut-être parce que Brunhild souhaitait devenir l’amie de son serviteur, elle avait décelé le mur invisible qu’il avait érigé autour de lui.
« Non. Ce sentiment m’est étranger, répondit l’homme d’un air détaché.
— Ah bon… murmura Brunhild. Comme tu dois te sentir seul ! »
Nul dessein particulier derrière ces mots, qui n’étaient rien de plus que les divagations d’une enfant. Et pourtant… Ils se plantèrent dans le cœur de Fáfnir.
Je ne sais pas aimer. C’est un sort solitaire, oui…
« En effet. C’est également une erreur de ma part. »
D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours été comme ça. Sa venue au monde au sein de la classe la plus basse du royaume, connue sous le nom d’Altatos, et la vie d’indigent qui en avait découlé avaient sans aucun doute influencé sa personnalité. Ce n’était toutefois pas la seule raison à sa sécheresse. Même les miséreux et les agents de l’ombre éprouvaient de l’amour. Dans ce cas, pourquoi était-il incapable d’aimer ?
Chaque fois qu’il se posait la question, sa sœur cadette lui revenait en mémoire. Sa sœur défunte, emportée par un rituel propre à ce royaume. Leur mère était encore de ce monde à cette époque. Elle avait pleuré, car elle aimait sa fille. Mais pas l’homme, qui n’était alors qu’un garçon.
Le regret ne ramène pas les disparus. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était tirer les enseignements du décès de sa sœur pour ne jamais être entraîné dans cette cérémonie. C’est ce qu’il expliqua à sa mère.
« Il te manque un cœur, avait-elle répondu. Ta propre sœur est morte, et tu ne verses pas une seule larme. N’es-tu pas triste ? »
Le garçon ne l’était pas le moins du monde.
Non seulement il ne pleurait pas, mais nul n’aurait pu déceler la moindre trace d’humidité dans ses yeux. Rien ne semblait monter en lui : ni douleur ni hargne. Toutefois, si on lui avait posé la question, il n’aurait pas répondu qu’il détestait sa sœur. Ils s’entendaient même plutôt bien tous les deux. Au contraire, il aurait voulu qu’elle s’extraie de sa condition inférieure et trouve le bonheur, comme tout le monde. C’est pourquoi le garçon ne saisissait pas lui-même pourquoi il ne versait aucune larme. Pourquoi n’était-il pas affligé par cette perte ? Sa mère se lamentait, elle, et finit par souffler avec tristesse :
« Il faudra te faire soigner. »
Alors, le garçon avait compris. Il avait compris qu’il n’avait pas de cœur humain, qu’il était détraqué. Il devait en être ainsi. Tel était l’avis d’une personne capable de pleurer et de ressentir du chagrin, et elle avait probablement raison.
Aimer quelqu’un… C’était une vertu de contes de fées et de chevalerie. Dans ce cas, il était évident qu’il n’aimait pas sa sœur. Ne pas aimer et ne pas sangloter, c’était les deux faces d’une même pièce.
Pour toutes ces raisons, le garçon avait renoncé à son rêve, car pour le réaliser, il lui aurait fallu aimer autrui.
Sa conversation avec Brunhild avait ravivé ces souvenirs sans intérêt. Mais Fáfnir demeurait impassible – du moins, telle était son intention. Toutefois, Brunhild parla avec assurance, comme si elle avait perçu la subtilité de ses émotions.
« Tu devrais m’aimer. Comme ça, tu ne te sentiras jamais seul. »
L’homme jura intérieurement. Si je pouvais aimer aussi facilement, je n’aurais pas tous ces problèmes.
Et pourtant, dans le même temps, il songea : « Et si j’y parvenais ? »
L’image de Brunhild se superposa à celle de sa sœur.
L’année d’après, la mère de Brunhild mourut dans un accident. Brunhild l’adorait. Ce décès brutal avait dû être un choc. Toutefois, Brunhild ne pleura ni pendant ni après les funérailles. L’espace d’un instant, Fáfnir se demanda si elle était comme lui, mais il comprit immédiatement que tel n’était pas le cas.
« La mort n’est pas à pleurer, affirma-t-elle en s’efforçant de réprimer les trémolos de sa voix, car c’est une invitation de Dieu. Mère vient de partir pour le Royaume Éternel, donc je ne dois pas pleurer. »
Elle semblait tenter de s’en persuader. Convaincu désormais qu’elle était différente de lui, il affirma :
« Il n’y a pas de Dieu. »
Fáfnir était un athée, un pécheur. Il ne croyait pas en un être transcendant.
« Il n’y a pas non plus de Royaume Éternel. Quand on meurt, c’est la fin. Votre mère ne fera que retourner à la terre. »
Ses paroles étaient d’une cruauté sans nom.
« Ce n’est pas… »
Face à cette fillette désemparée, Fáfnir poursuivit.
« Vous n’avez donc aucune raison de retenir vos larmes. »
Brunhild écarquilla les yeux tandis qu’une pellicule d’eau s’y formait et que son regard se troublait. Un fracas d’émotions semblait monter en elle, et ses petites épaules se mirent à trembler.
« Merci, Fáfnir. »
L’homme estimait qu’il n’avait aucun droit à de quelconques remerciements. Il n’avait fait qu’énoncer une conclusion logique. Admettons que les défunts ne devaient pas être pleurés en raison de leur demeure dans le Royaume Éternel. Si ce dernier n’existait pas, les morts méritaient d’être regrettés. En outre… si des larmes pouvaient être versées, il fallait les laisser sortir.
La fillette éclata en bruyants sanglots, comme le faisaient les enfants de son âge. Elle en était donc capable.
À partir de ce jour, Brunhild se prit d’affection pour Fáfnir. Sa mère était décédée, et il n’y avait pas de père à la maison. Le valet y vit une quête, celle d’une enfant pour un adulte sur qui compter.
Il ne comprit cependant pas qu’il s’agissait d’un acte d’amour.
Cinq années avaient passé depuis les funérailles de la mère de Brunhild. La jeune fille, désormais âgée de 15 ans, avait pris la suite de sa mère : elle était devenue prêtresse du dragon. En effet, ce pays était protégé par un être que l’on surnommait le dieu-dragon. Sa prêtresse était chargée de lui apporter les offrandes du royaume et de recevoir ses prophéties. On le priait dans un sanctuaire, où il menait une vie confortable. Seule la lignée de Brunhild était autorisée à lui demander audience.
Un beau matin, Brunhild se rendit auprès du dieu-dragon.
Elle portait un vêtement rituel d’un blanc immaculé. Toutefois, avant de partir pour le sanctuaire, elle se dirigea vers une certaine pièce du manoir, où logeait une petite fille d’environ 8 ans. Elle s’appelait Emilia.
Brunhild l’avait sauvée trois mois auparavant des faubourgs de la cité, affamée, au bord de la mort. Au début, elle ne pouvait pas dire un mot. Oui, pourtant, elle savait parler ; elle était tout bonnement incapable d’user de la parole, probablement à cause d’un terrible choc. La fillette était toujours à l’affût, et la nourrir était une épreuve en soi. Elle jetait sa cuillère à toute vitesse sur les domestiques du palais, et seule Brunhild n’avait pas renoncé.
Elle venait lui rendre visite quotidiennement. Emilia explosait à chaque tentative de rapprochement. Le corps de la prêtresse se retrouvait couvert de traces de morsure en quelques instants à peine. Cependant, malgré les sévices que lui infligeait l’enfant, Brunhild persévérait. Fáfnir, son valet, lui demandait :
« Devriez-vous vraiment secourir quelqu’un qui ne cherche qu’à vous blesser ?
— Tais-toi. »
Dans ces moments-là, Brunhild témoignait d’une incroyable obstination. On ne discernait pas sa tendresse habituelle. Fáfnir percevait même chez elle quelque chose de sinistre. Elle faisait soudain preuve à son égard d’une hostilité franche, et Fáfnir le lui rendait bien. Voir Brunhild tenter de faire le bien l’irritait. Abandonne-la, une bonne fois pour toutes, songea-t-il en observant la jeune prêtresse.
La suite des événements s’avéra délétère.
Emilia finit par cesser d’agresser Brunhild. De son côté, peu lui importait les blessures reçues, l’adolescente n’avait pas répliqué une seule fois, et ne s’était jamais énervée. Cela porta ses fruits.
À partir de là, la situation évolua rapidement. Tant que la nourriture venait de Brunhild, la fillette acceptait de manger, et petit à petit, on entendit le son de sa voix. Elle s’attacha à la prêtresse comme un chaton à sa mère. Désormais, elle ne la lâchait plus, l’enlaçait en l’appelant « grande sœur », et se cramponnait à elle.
« Grande sœur Brunhild, je t’aime ! » disait-elle d’une voix câline.
Tout en caressant le visage d’Emilia, la prêtresse se tourna vers Fáfnir.
« Tu vois ? demanda-t-elle avec une joie fière, comme si elle avait accompli un grand exploit. Il faut témoigner de la gentillesse à son entourage. »
C’était sa réplique favorite. À chaque fois qu’elle la prononçait, Fáfnir s’agaçait. Cependant, il ne pouvait rien rétorquer, car Brunhild lui avait déjà prouvé que cette fameuse tendresse ouvrait justement le cœur des orphelins. Ce qui avait été démontré ne saurait être réfuté.
Une fois familiarisées, Brunhild et Emilia devinrent réellement comme des sœurs. Le temps qu’elles passaient ensemble semblait agréable à la jeune prêtresse, tant et si bien qu’elle venait rendre visite à Emilia aussi fréquemment que possible. Souvent, on entendait des chants s’élever de la chambre où elles se trouvaient toutes les deux. Emilia insistait pour que Brunhild chantât car son timbre recelait une force mystérieuse : si quelqu’un l’entendait fredonner une chanson douce, son cœur s’apaisait ; une chanson joyeuse, et il se sentait revigoré. La sympathie des orphelins pour Brunhild s’expliquait certes par la gentillesse de la jeune fille, mais aussi certainement par la grâce onirique de sa voix.
Lorsqu’elle se rendait dans la chambre d’Emilia, Brunhild était toujours d’humeur joyeuse. Cependant, son pas était lourd ce jour-là. Arrivée devant la porte, elle s’arrêta, incapable de l’ouvrir, et ne poussa les battants pesants qu’après un long moment. La petite fille se trouvait dans la pièce, vêtue d’une robe simple mais impeccable. Dès qu’elle se tourna vers Brunhild, un sourire s’épanouit comme une fleur sur ses lèvres.
« Grande sœur ! »
Emilia accourut et l’étreignit, comme toujours. Pourtant, Brunhild n’affichait pas son sourire habituel. Les enfants sont sensibles aux changements d’humeur des adultes, et Emilia comprit immédiatement que la prêtresse était soucieuse.
« Que se passe-t-il ?
— Rien, ne t’en fais pas. Aujourd’hui… Je t’emmène au sanctuaire, comme promis. D’accord ?
— Oh, oui ! J’ai hâte ! »
La joie de la fillette transperça la poitrine de Brunhild.
« À partir d’aujourd’hui, je vais vivre dans le sanctuaire du dieu-dragon ! Il m’a choisie, moi ! »
Brunhild garda le silence un moment. Cependant, elle ne voulait pas l’inquiéter, aussi poursuivit-elle :
« Et si on n’allait pas au sanctuaire, finalement ? Et si on allait voyager, toutes les deux ?
— Ben, pourquoi ? » demanda Emilia, après avoir refermé sa bouche bée.
Elle continua en la grondant.
« Brunhild, tu es la prêtresse. Tu dois m’emmener auprès du dieu-dragon.
— C’est vrai… Tu as raison. »
C’était perdu d’avance. En tant que prêtresse, elle avait reçu la faveur de cette divinité. Si elle disparaissait, sa colère retentirait. De plus, elle jouait le rôle d’intermédiaire entre le dragon et l’humanité : son absence serait fort fâcheuse. Elle savait pertinemment qu’elle n’avait pas le pouvoir de partir en cavale à travers le pays afin de protéger Emilia.
La fillette scruta avec inquiétude le visage de Brunhild.
« Grande sœur, tu as peur de rencontrer le dieu-dragon ? »
Elle s’inquiétait pour elle. Elle l’aimait. Mais cette affection, en cet instant, lui faisait mal. Brunhild s’accroupit et planta son regard dans celui d’Emilia.
« Je n’ai pas peur. Tout va bien. Je vais demander au dieu-dragon si nous pouvons nous revoir demain. Je n’ai donc pas peur. »
La minuscule main d’Emilia tapota doucement le dos de la prêtresse.
« Même si je vis dans le sanctuaire, tu viendras me rendre visite, d’accord ? »
Lorsqu’elles quittèrent ensemble la demeure, leur escorte les attendait déjà. Une calèche était arrêtée à côté des soldats. Ceux-ci prirent la main d’Emilia et la firent monter dans une grande cage de bois posée à l’arrière de la voiture. Plusieurs enfants s’y trouvaient.
Le convoi se mit en route, accompagné par les soldats. Brunhild les suivit dans une autre voiture.
Le cortège gravit une pente douce et s’immobilisa devant le sanctuaire. Les soldats disposèrent la cage de bois et divers joyaux sous l’arche qui marquait l’entrée avant de se retirer. Les règles voulaient que seule la prêtresse du dragon fût autorisée à pénétrer dans l’enceinte.
Brunhild franchit la voûte majestueuse. Nul grain de poussière dans le sanctuaire : elle le maintenait immaculé pour son dieu. Elle traversa un long couloir où s’alignaient des dragons de pierre. Enfin, elle parvint à l’autel. Là, elle ferma les yeux et joignit les mains.
« Ô, dieu-dragon, de grâce, montrez-vous ! »
Brunhild s’adressait à lui dans une langue étrangère à l’humanité, appelée le « verbe draconique ». Seul idiome permettant de communiquer avec la divinité, il était enseigné à chaque prêtresse par la génération précédente. C’était précisément pour cette raison que cette lignée avait été désignée comme interface entre les hommes et le dragon.
Alors que Brunhild poursuivait sa prière, une masse titanesque apparut au fond du sanctuaire. Il s’agissait d’un saurien colossal, qui devait mesurer une quinzaine de mètres de long. Le dieu-dragon, comme l’appelaient les humains.
Ses écailles blanches étincelaient avec splendeur. Sa peau semblait lisse et il dégageait une impression de grande vigueur. Ce n’était toutefois qu’une façade : son corps avait beau paraître puissant, c’était un être ancien, qui défendait le royaume depuis des centaines d’années. Lorsqu’il posa le regard sur Brunhild, ses yeux s’étrécirent doucement.
« Te voilà enfin, prêtresse à la beauté sans pareil.
— Votre audience est pour moi un honneur et un privilège. Je vous apporte nos humbles offrandes, en remerciement votre protection contre les dragons du mal. »
Ces êtres démoniaques se bousculaient aux frontières du royaume et le dieu-dragon préservait le peuple de leurs assauts. Telle était l’origine de ce culte.
« Comme à l’accoutumée, nous les avons déposées devant le sanctuaire.
— Je vais les chercher. Entends ma promesse : demain, comme toujours, je vous protégerai des dragons du mal. »
Brunhild retint son souffle. Elle avait une autre chose à dire.
« Veuillez me pardonner, ô dieu-dragon, s’excusa-t-elle en baissant le regard.
— Qu’y a-t-il donc, ma chère prêtresse ?
— Si vous le désirez, nos offrandes seront plus opulentes encore. Nous rassemblerons des joyaux des quatre coins du royaume, nous fabriquerons davantage de rouets et tisserons davantage de vêtements. Je vous en prie, écoutez ma requête. »
Elle releva la tête.
« Je vous en prie… épargnez les sacrifices. Je vous en conjure. »
Dans ce royaume existait une coutume selon laquelle, chaque mois, sept enfants étaient livrés au dieu-dragon. Étaient offerts. En effet, la divinité se nourrissait de chair humaine.
Emilia et les autres enfants seraient bientôt dévorés… mais ils l’ignoraient. Ils n’avaient pas besoin de le savoir, aussi leur mentait-on en prétendant qu’ils vivraient dans le sanctuaire, avec le dragon. Lorsqu’Emilia avait été choisie comme sacrifice, Brunhild avait tout fait pour annuler cette désignation. Son rang privilégié lui conférait une grande influence. Elle avait plaidé sa cause devant le Parlement, afin de la retirer de la liste des candidats. Cependant, cette fois-ci, elle n’avait pas obtenu de faveur. Ce n’était pas la première fois qu’elle essayait de modifier la sélection des offrandes en usant de son autorité. Elle ne comptait même plus le nombre de ses tentatives.
Jusqu’à présent, elle avait sauvé quantité d’orphelins. En effet, les enfants choisis pour servir d’oblation étaient issus des populations de basse extraction dépourvues de tout pouvoir politique. Ils constituaient donc une cible privilégiée. Ainsi, chaque fois qu’un de ses protégés était désigné, elle montait au créneau pour le défendre.
Cependant, elle avait fini par atteindre ses limites. Toute son autorité de prêtresse du dieu-dragon ne lui permettait pas une telle attitude, lui avaient opposé au Parlement la haute noblesse et les grands marchands. Une désagréable goutte de sueur glissa le long de son front.
« J’ai bien conscience du caractère égoïste de cette demande… Sans parler de la protection dont nous bénéficions tous, grâce à vous… Mais… »
Elle attendit la réaction du dieu-dragon. Il lui sourit comme l’aurait fait un vieillard bienveillant.
« Prêtresse. Tu es dotée d’une âme charitable. »
Sa voix ne contenait aucune colère ; au contraire, il semblait vouloir lui faire comprendre sa propre erreur.
« Toutefois, je ne peux accéder à ta requête. Sois assurée que pour moi aussi, dévorer des humains est un crève-cœur. Hélas, je ne peux obtenir la puissance de lutter contre vos ennemis que par ce biais. Que se passera-t-il, si mes forces m’abandonnent ? Ai-je besoin de te l’expliquer, ô sagace prêtresse ? »
La légende racontait que si le dieu-dragon ne recevait plus d’offrande, les dragons du mal ravageraient le pays. C’était déjà arrivé, cent ans auparavant. Les humains avaient cessé de livrer les sacrifices. Le soir même, les monstres s’étaient engouffrés dans la cité. Dotés d’écailles qu’aucune lame ne pouvait transpercer, de griffes qu’aucune armure ne pouvait parer, et de flammes auxquelles aucun métal ne pouvait résister, ils avaient occis de nombreux humains. L’événement appartenait désormais aux livres d’histoire.
Si la vie de seulement sept enfants par mois pouvait prémunir le royaume entier d’une telle invasion, le tribut n’était finalement pas si lourd. Et si ces enfants étaient prélevés parmi les orphelins et les indigents, personne n’y trouverait rien à redire. Personne ne s’élèverait pour les secourir. Nombreux étaient ceux qui considéraient que, de toute façon, ces pauvres hères n’auraient jamais l’occasion de grandir et de vivre. Ne valait-il pas mieux leur accorder une mort noble et les empêcher ainsi de s’adonner à une vie rongée par le crime ? Seule la voix de Brunhild détonnait, elle qui prenait tous ces malheureux sous son aile.
« Les offrandes de ce jour… comptent une de mes amies. Alors, je vous en supplie…
— Oh, je comprends. Sors-la du lot, et amène une autre personne.
— C’est-à-dire que…
— Eh bien, que veux-tu dire ?
— J’aimerais… que vous réduisiez les sacrifices. »
La conversation se poursuivit encore quelques instants, mais Brunhild louvoyait et ne fournissait que de vagues réponses. Ce manège finit par engendrer la colère du dieu-dragon.
« N’es-tu pas égoïste ? »
La bête s’approcha du visage de la prêtresse, comme pour la menacer. Tiraillée, Brunhild hésita.
« Si l’envie m’en prenait, je pourrais vous abandonner tous à votre triste sort. Alors, les morts ne se limiteraient pas à seulement sept personnes. »
Brunhild ne pouvait rien répondre.
« Que t’arrive-t-il, tout à coup ? Il ne s’agit que d’une orpheline. N’as-tu pas déjà conduit quantité d’autres enfants dans ce sanctuaire ? Tous les autres pouvaient donc m’être livrés, mais pas celle-là ? Comment comptes-tu affronter tous ceux que tu as feint d’ignorer jusqu’à présent ? »
Le dieu-dragon avait raison.
Jusqu’à présent, elle avait fermé les yeux sur tous les enfants qu’elle amenait en offrande jusqu’ici. Elle avait toujours voulu agir ; pourtant, elle avait abandonné ces sacrifices sur l’autel de la nécessité. Il fallait garantir la sécurité du royaume. Malgré tout, elle désirait protéger tous ceux qui gravitaient autour d’elle, et à ce titre, elle avait sauvé les candidats qu’elle connaissait à chaque fois que le cas s’était présenté. Certes, elle avait toujours souffert en son cœur en songeant à ceux qui mourraient à leur place. Mais rien n’avait changé. Elle avait continué de fermer les yeux sur ces enfants sacrifiés, s’efforçant d’ignorer la douleur dans sa poitrine.
Tel était son péché, et Brunhild le savait. Par conséquent, elle ne trouva rien à répliquer. À la vue de l’adolescente en proie à de telles émotions, le dragon adoucit le ton.
« Aujourd’hui, une personne qui t’est chère me sera offerte et mourra. Cependant, ne perds pas ainsi courage, car vois-tu, personne n’est irremplaçable. Ma longue expérience m’a appris cela, sans aucun doute. Tu es encore jeune, et tu vivras encore des dizaines d’années. Tout ce temps mettra assurément deux, peut-être trois nouvelles rencontres sur ton chemin, qui prendront la place de cette enfant dans ton cœur. »
Comment pourrait-elle consentir à une telle déclaration ? Aux oreilles de Brunhild, ce discours était complètement outrancier et absolument incompréhensible. Tout ce qu’elle avait saisi, c’était la totalité de son échec. Emilia mourrait. Elle abandonna et quitta le sanctuaire. Devant l’arche, la cage de bois attendait, avec la fillette à l’intérieur. Celle-ci regardait son amie. Puis elle lui fit un léger signe de la main, malgré la peur que lui inspirait certainement le fait d’être séquestrée dans cette prison. Brunhild n’y tint plus.
Même après être sortie du sanctuaire, la prêtresse se sentit incapable de retourner dans la cité. Elle s’arrêta sur une colline à mi-chemin et s’enferma dans son inquiétude.
Descendrait-elle à la ville pour reprendre sa vie quotidienne ?
Mais même si elle revenait au sanctuaire, elle ne pouvait plus rien faire. Elle ne pouvait pas sauver Emilia. Elle ne trouvait rien à répliquer au dieu-dragon. Pendant qu’elle hésitait, le soleil commença à descendre.
Non… Je ne peux pas abandonner.
Peut-être l’écouterait-il à nouveau ? Désormais résolue, Brunhild décida de retourner au sanctuaire. Oh, comme elle le regretta…
Lorsqu’elle parvint sur les lieux, le dieu-dragon avait détruit la cage. Il était en train de dévorer les enfants. Un hurlement strident retentit.
La bête ne la remarqua pas. Toute son attention était accaparée par ses victimes. Il les broyait, les mâchait, il en tenait un dans chaque patte. Il lui suffisait d’une légère pression pour que sang et entrailles jaillissent de leur bouche, entraînant leur mort. Il avalait ensuite leurs cadavres comme on sirote un jaune d’œuf. Spectatrice de cette scène sauvage, Brunhild ne put émettre un seul son.
Jusqu’à ce jour, elle avait fermé les yeux sur ce qui arrivait aux offrandes. À cet instant, elle comprit qu’elle ne le pouvait plus.
Elle entendit une voix familière l’appeler à l’aide. « Grande sœur ! » Mais la terreur paralysait son corps. Si le monstre découvrait sa présence, il se repaîtrait d’elle comme des autres. En effet, le dieu-dragon observait les enfants d’un regard effrayant, on ne peut plus différent de celui qu’il avait habituellement pour la prêtresse. La lumière de l’intelligence ne l’habitait plus. Les jambes de Brunhild se mirent à trembler et, enfin, elle parvint à se lever. Enfin, elle n’entendit plus la voix d’Emilia.
Elle ignorait comment elle avait regagné la cité. Elle se retrouva debout, à l’entrée de la ville. Autour, tout était sombre.
« Brunhild ! Ohé, Brunhild ! »
Quelqu’un l’appelait. Elle porta son regard flou vers l’origine du cri. Des vêtements d’une couleur rubis, tissés dans la soie la plus douce. Des anneaux d’or chamarrés cerclant des doigts fins. Des cheveux d’un noir corbeau, la marque de la famille royale. C’était Sigurd, l’ami d’enfance de Brunhild. Il avait 16 ans, soit un an de plus que Brunhild. Chaque mois, le jour de la procession, il venait la chercher à l’entrée de la cité, inquiet de la facilité avec laquelle la déprime s’emparait d’elle, à ces occasions.
« Tout va bien ? Tu n’as pas l’air dans ton assiette… chuchota-t-il.
— C’est le pire jour de ma vie. »
Toutes les victimes qu’elle avait livrées au dieu-dragon jusqu’à présent… Ne pouvant sauver ces êtres dont elle n’était pas proche, elle les avait abandonnés. Ce lourd péché s’ajoutait à la honte d’avoir laissé Emilia mourir presque sous ses yeux, alors que l’enfant l’appelait à l’aide, et son poids menaçait d’écraser la prêtresse.
Incapable de le supporter, elle fondit en larmes. Peut-être était-ce en partie dû au soulagement de retrouver ce visage si familier et qui avait toujours fait partie de sa vie. Sigurd ignorait ce qui la tourmentait ainsi, mais, bien que décontenancé, il caressa doucement le dos de son amie et lui murmura des paroles de réconfort.
Dans l’immédiat, il fallait l’emmener dans un endroit sûr, où elle pourrait reprendre ses esprits. Sigurd l’entraîna donc jusqu’au château. Une fois qu’ils furent installés, il lui demanda ce qui s’était passé.
