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Un portrait contemporain du quotidien à Moscou
Ces Carnets moscovites sont faits pour tous les amateurs de trous noirs d’où surgissent le pire, le meilleur, et surtout l’absurde. Avec un peu d’énergie vitale, le lecteur aventureux ne doit pas hésiter à s’y engouffrer, sans attacher sa ceinture, mais cela reste une illusion car elle n’est plus accrochée à rien depuis longtemps. C’est normal : la Russie est une terre d’immensité, et de tous les possibles ! Au fil du voyage, il découvrira l’histoire ancestrale de sa capitale, son racisme supposé, son alcoolisme réel ou illusoire, son regard sur l’Occident, mais aussi et surtout des Moscovites parfois déroutants, souvent généreux, et toujours inoubliables ! Saisi par la main ferme de l’auteure, il se réjouira d’être devenu le témoin de cette plongée de plusieurs mois à Moscou, où même le chaos apparent finit par faire sens.
Plongez au coeur de la capitale russe et de sa population grâce à cet ensemble d'observations et de pensées résultant de deux longs séjours d'immersion moscovite
EXTRAIT
Les pages de ces dictionnaires sont tapissées de milliers de ces créations poétiques qui ne cessent d’enrichirm on imaginaire. Bien sûr, il y a moins cocasse, comme« arroser le gazon» (avec les femmes seulement), ou« composter le ticket d’entrée» (dernière action qui,e lle, peut s’effectuer avec l’orifice universel aux deuxs exes), et d’autres mots qui sont les productionsp honétiques d’une langue populaire infiniment riche et,h élas, en partie disparue: «brimborions», qui désignea ussi les «joyeuses» ou les «précieuses»;« baderne», mot injustement oublié à notre époque etq ue je vais remettre à la mode dès mon retour;« salpingite», aussi pour ivrognerie. D’autres termes ete xpressions soumis à mon sagace regard subissent mas évérité, comme ces expressions d’un faible génie langagier, dont «tout juste, Auguste», tandis que d’autres éveillent mes doutes les plus terribles: quelqu’un a-t-il déjà entendu l’expression «t’as les cakes», dans le sens de «t’as la classe», ou «koshokuter» pour «manger»? Je me demande parfois si je ne fais pas preuve d’un véritable culte de la pureté de la langue se doublant d’un goût malsain pour le nettoyage par le vide et l’empêchement de toute pensée alternative.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Ancienne élève de l'École normale supérieure de Lyon, de l'EHESS et de l'INALCO, Ombeline Philizot à étudié l’histoire, les sciences politiques et le russe. Lectrice de français à l’université d’État Lomonossov de 2010 à 2011, stagiaire à l'Institut culturel français de Moscou en 2012-2013, elle a passé plusieurs années à travailler en Russie. Elle est actuellement professeur d'Histoire-géographie et enseigne en Russie. Elle est actuellement professeur d'Histoire-géographie et enseigne en langue française et en langue allemande pour les élèves de section européenne.
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Seitenzahl: 315
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Ce recueil de lettres rassemble des observations et des pensées – parfois délirantes – qui m’ont frappée pendant deux longs séjours à Moscou entre 2010 et 2013. Je rédigeais alors des longues lettres pour mes amis. Ces lettres me tenaient aussi lieu de « carnets de bord ». À la demande de ces amis, elles sont devenues plus longues et ressemblaient de plus en plus à un feuilleton. Finalement, je les ai très légèrement remaniées pour en faire une sorte de déambulation dans mon Moscou, que certains seront en droit de juger largement imaginaire. Les noms et certaines caractéristiques des personnages, ainsi que certains de leurs actes, ne correspondent pas à la réalité, dans un but de respect de la vie privée, mais aussi de recherche du romanesque. Ces lettres se font l’écho de récits et maximes divers prononcés par des Moscovites. Il s’agit là de rumeurs qui doivent être comprises comme une manière de rendre le bruit de la ville, et non comme des témoignages véridiques. En me relisant, je me suis rendue compte qu’il faudrait tout un appareillage critique pour expliquer des spécificités russes que j’ai mal comprises sur le coup ; mais j’ai renoncé, cela aurait enlevé toute la spontanéité qui fait aussi le plaisir de ce texte.
Quant à mes divagations philosophico-sociologiques, elles ne méritent pas d’être prises au premier degré. Il y a dans ces carnets une permanente mise en scène de soi : non sans une certaine gêne hypocrite, je dirais que je fais mon intéressante. Ces lettres sont certainement plus instructives sur la mentalité d’une Française que pour comprendre une quelconque « essence de la Moscovie éternelle » et autres rêveries. J’aime ces rêveries, mais elles donnent parfois lieu à quelques détours dangereux. Je prie donc le lecteur de ne jamais se départir d’un certain recul. Ne vous offusquez pas de mon penchant pour les paillardises inopinées, les rires grinçants et l’exaltation flamboyante. Ces carnets sont aussi une forme de catharsis.
Durant l’année universitaire 2010-2011, j’ai été lectrice de français à la faculté de lettres de « l’université d’État de Moscou du nom de Lomonossov », dite aussi « MGU » (èmguèou) en russe ou « université Lomonossov » en français. J’ai également été inscrite comme étudiante étrangère à la faculté d’histoire de la même université. En ce temps-là, je disais à qui voulait l’entendre que j’étais atteinte de « slavite en phase terminale »…
Octobre
Chers amis,
Me voici fidèle au poste pour vous parler de mon arrivée à Moscou la glorieuse. Pour ceux que je n’aurais pas tenus au courant, j’ai obtenu un poste de lectrice de français à la faculté de lettres de l’université Lomonossov, avec possibilité d’étudier à la faculté d’histoire. Actuellement, je suis logée chez une brave dame rencontrée dans la bibliothèque d’un institut de théologie orthodoxe à Paris.
Je tape sur le clavier les doigts collants, car l’on me contraint à manger des oranges alors que je me suis goinfrée à coups de :
– un litre de bouillon au beurre et à l’aneth ;
– une pleine assiette de saumon ;
– une tasse de bouillon au beurre et à la carotte ;
– des courgettes bizarres et de la kacha (c’est un genre de gruau, j’en ai vu de deux sortes : sarrasin et flocons d’avoine) ;
– un bol de chou ;
– des tartines de pain au fromage et au beurre ;
– du thé noir au citron ;
– de la confiture de canneberges ;
– des gâteaux russes.
Finalement, je n’ai pas l’impression que ce soit beaucoup, mais croyez-moi, c’est puissant… surtout l’assiette à soupe de kacha le matin. Je suis envoûtée par la puissance du gruau.
Mon hôtesse a elle aussi des aspects surprenants. Elle a deux idoles politiques : Nicolas II et Brejnev. Ce soir, elle veut absolument me montrer un documentaire sur le patriarche de Moscou. Je suis assez facilement confite en bondieuseries, mais Moscou présente différentes façons de rencontrer le « surhumain »…
D’abord, on ne m’avait pas menti : le métro moscovite est bien un blockhaus de marbre. Vous voyez les escalators à Saint-Michel à Paris ? Vous les multipliez par quatre, et c’est bon. Ensuite, vous multipliez par deux la taille de n’importe quel quai, vous le recouvrez de marbre et vous y accrochez d’énormes médaillons sculptés à la gloire des travailleurs et des grands-princes de Kiev, et tout cela ressemblera au métro moscovite.
Ensuite, mon université est une pure merveille. Seuls ceux qui ont vu le Palais de la Culture et de la Science à Varsovie peuvent comprendre. Prenez ledit palais, mettez-le à la puissance 10, peignez-le en blanc et rose saumon, rajoutez sur les murs des sirènes bleu turquoise baroques, et vous y êtes. C’est puissant. Et les galeries de silex que j’ai entraperçues à l’intérieur me semblent encore plus puissantes.
Je dis un peu trop « puissant », ce doit être l’épuisement.
Aujourd’hui, je n’ai rien compris. Je suis allée régulariser ma situation et recevoir mon emploi du temps. Tout m’a semblé absurde. Quand j’ai demandé au mari de mon hôtesse pourquoi je ne comprenais pas, il m’a répondu : « C’est l’administration : on ne le fait qu’une fois, alors on n’a pas besoin de comprendre. »
J’aurai le temps dans les prochains mois de vous reparler de la culture russe. Voici déjà quelques remarques. La condition de la femme est une grande matière à méditation. Il me semble que la Russie est, par certains aspects, le pays du machisme libertaire. J’ai été frappée par la proportion de manteaux roses à col de plumes et de bottes à boucles d’argent munies de talons. Beaucoup de jeunes filles semblent subir vers trente ans une amplification de leur masse corporelle qui mène inéluctablement de la panthère sensuelle à l’ourse camionneuse.
Autre source d’étonnement. Si on voyait s’étaler dans le métro des affiches offrant des formations de consultantes et secrétaires – j’entends bien pour femmes uniquement – et arborant le slogan : « Les hommes préfèrent les femmes qui exercent des professions intelligentes », ne trouveriez-vous pas cela bizarre ? L’existence féminine serait-elle, dans « l’idéal », dédiée au mâle (poilu et musclé, bien entendu) ?
De plus, il y a partout des affiches sur lesquelles on peut lire : « L’amour de la patrie commence par la famille. » Tout cela flatte mon goût du cliché : des femmes opprimées et des nationalistes.
Bon, je vous laisse. La fatigue me ronge. J’ai un immense appartement : je suis logée dans la résidence universitaire autrefois réservée aux étrangers de marque – principalement des profs. Je voudrais que vous veniez tous mais, bien qu’on m’y ait distribué des papiers écrits en arabe et en vietnamien, et non en anglais ou en français, j’ai la nette impression que le droit de ramener des invités est limité. L’écrit compensera cela.
À bientôt pour plus de détails.
Votre dévouée compagnonne,Lina
Octobre
Chers amis,
Ce message promet d’être long et épique. Accrochez-vous, et préparez-vous à bondir dans le métro moscovite, ce Space Mountain du socialisme ! « Les temps, comme les œufs, sont durs » : telle est ma devise, et, comme je n’ai pas encore trouvé de banque dans mon quartier pour retirer de l’argent, je n’ai même plus de quoi m’acheter du papier pour consigner mes observations. Vous serez donc, pendant des mois, les fidèles lecteurs de ma découverte de la glorieuse Rus’. C’est un honneur impérial.
Chaque jour est l’occasion de fabuleux émerveillements. Soyons méthodique. Je vais dresser une liste des clichés habituellement répandus sur la sainte terre russe, et vous donner mon opinion sur la question.
1. Les Russes sont malpolis et agressifs
Il est vrai que le Moscovite est peu souriant et qu’il ne tient pas systématiquement la porte. Mais avec moi qui me camoufle parfaitement dans le paysage russe (chevelure ou nattes au vent, teint pâle, jupe courte, manteau seyant, bottes à talons), les gens sont souvent aimables et, dans la rue, les Russes me demandent leur chemin ! Mais il faut reconnaître que la plupart des guichetières ont l’amabilité d’un porc kolkhozien. Sauf à ma résidence, où elles sont très gentilles (pour les étrangers ?), et à l’université.
2. La bouffe russe est… vaillante (dirons-nous)
C’est parfaitement vrai. Les gens qui m’ont accueillie se nourrissent de bonbonnes de chou au petit déjeuner, et je n’exagère pas. À présent, il me semble que se dégage de moi la violente odeur de ce légume slave. Et vous, mes pauvres amis, qui étiez éberlués par les quantités de nourriture que j’engouffrais au petit matin ! Combien d’entre vous ont été écœurés devant de sinistres langues de porc en gelée et autres boudins noirs ! Orgueilleuse que j’étais alors, ce n’était rien. Les Russes m’ont vaincue. Je n’ai pas pu, non, j’ai cédé : une pleine potée de chou acide accompagnée de pain noir et de fromage, un gras bouillon parfumé à l’aneth et au jus de poisson, avec quatre œufs durs pardessus… Les prétendues tartines de beurre sur des pseudo-baguettes françaises, la gretchnevaïa kacha, cet épais gruau de sarrasin qu’on laisse gonfler dans son eau jusqu’à ce qu’il ne forme plus qu’une pâte gélatineuse, dans une immense assiette à soupe, puis des petits gâteaux secs succulents, et la osviachenaïa kacha, plus fine mais tout aussi gluante, accompagnée de confitures de groseille de la datcha… Non, vraiment, Russie, pardonne-moi, mais ça, à neuf heures du matin, j’ai craqué.
3. La femme russe est-elle une gourgandine ?
Non, Occidental lubrique et méprisant, la femme russe est trois fois sainte ; elle est l’incarnation terrestre des prostituées qui siègent au ciel auprès des apôtres. Ami lecteur, tu peux en ce moment même admirer les conséquences délétères de mon affection pour l’héroïne de Crime et Châtiment sur mon sens de la mesure. Si la femme russe se vêt et se vend ainsi, c’est pour nourrir son père alcoolique et sa mère battue, et sauver son frère du service militaire. C’est l’agneau immolé sur l’autel des deux maux qui menacent la femme, le libertarisme et le patriarcat machistes. Mais veuillez pardonner mon lyrisme : je dirais plus simplement qu’une compétition pour le mâle semble régner en ces lieux où le faible ne peut survivre. La révolution sexuelle a bien eu lieu en Russie, mais pas tellement l’amélioration de la condition féminine, me semble-t-il.
4. Les Russes sont racistes
Alors là, comment dire… ? Ce n’est pas du racisme, c’est un rapport au monde différent. Contrairement à ce que je pensais, un Noir ne prend pas automatiquement feu en posant le pied sur le sol russe, puisqu’il y en a beaucoup à la paroisse catholique française. Mais ils sont tout de même rares dans la rue. Ensuite, il est vrai que pour tous les Russes auxquels j’ai parlé revient l’idée que l’immigration et les non-Blancs, c’est mauvais, c’est criminel. Prenons ce que m’a dit le mari de la dame qui m’accueillait : « N’adresse jamais la parole à un immigré dans la rue. 80 % de la criminalité, ce sont eux. Et ne parle jamais aux étudiants non-Blancs étrangers à l’université. Ce sont tous des Pakistanais, des Iraniens, ils veulent se marier avec une fille des pays riches. Et toi, ils vont te soûler et t’engrosser pour te forcer à te marier. Ne va jamais à leurs soirées. »
Bonne ambiance…
5. La Russie est régie par une seule loi : le bordel dans sa plus haute expression
Cela est vrai. Il est aussi véridique que les lois n’existent pas et que le citoyen russe me semble en guerre contre son État, autant qu’il y est soumis. Voici un trait qui, vendredi, m’avait paru étrange : mes hôtes, voyant le type du recensement sonner à la porte, se sont planqués comme s’il s’agissait de la police politique. Je m’étonnais, mais ils m’ont ordonné de me taire, murmurant : « Tout le monde se cache dans l’immeuble pour qu’il ne sache pas qui nous sommes. Il a interrogé quelques-uns, et il leur a demandé s’ils étaient mariés, quel métier, ce qu’ils gagnaient… On n’aime pas que l’État sache ça. Il ne fait rien pour nous, alors qu’il nous doit tout. On n’a pas besoin de faire quelque chose pour lui. »
D’autres choses m’ont paru étranges, et le mystère du cacao va vous être dévoilé. J’envoyais depuis des mois à mon hôtesse des kilos de cacao sans sucre, pour son diabète. Mais je me disais que, tout de même, elle en consommait beaucoup. Elle a sorti une boîte de cacao polonais, et déclaré : « Tu vois, c’est du cacao sans sucre polonais, c’est tout ce qu’on trouve chez nous. Les Polonais savent que nous l’achetons, alors ils font exprès de le faire mauvais, parce qu’ils ne nous aiment pas. Alors maintenant, chaque fois que j’ai un problème avec l’administration ou la banque, je promets une boîte de cacao sans sucre Van Houten, et cela résout tous mes problèmes ! L’invitation de tes parents, je l’ai eue en trois semaines, temps record, avec trois boîtes de cacao ! » Comme quoi, je devrais lancer un business en Russie avec le cacao sans sucre Van Houten. Cela vous servira à payer ma rançon.
Il n’y a pas plus d’ordre sur les routes. Samedi, j’ai découvert les routes russes, et c’est terrifiant. Je n’avais jamais vu un type se mettre à rouler sur le trottoir en faisant fuir comme des poulets kabardinobalkares les piétons apathiques, pour gruger tout le monde au feu. C’est en fait d’une affligeante banalité. De même, la vie du piéton n’a aucun prix, et les signalisations aucune signification.
6. Les Russes aiment le kitsch
C’est la vérité, et c’est merveilleux ! Il faut relier le goût du kitsch à un autre cliché : Moscou est une ville moche. Non. Moscou a une beauté propre. Sur sa bordure extérieure, c’est une immense ceinture de HLM délabrées au sein desquelles jaillissent, tels des champignons, des bulbes orthodoxes dorés, qui font terriblement Disneyland (un culte occulte est d’ailleurs rendu à Mickey et sa compagne ; ils sont partout : dans les magasins à l’état de bonshommes qui marchent, sur les cahiers, les hauts des jeunes filles de la fac…). La ville est envahie par le capitalisme publicitaire, mais aux côtés des statues de Lénine et des héros du peuple. Les coloris des immeubles anciens sont monstrueusement beaux : rose bonbon et bleu turquoise. J’en suis extatique. La place Rouge… il faut se prosterner neuf fois avant d’y poser son pied infect… Partout, on sent un jaillissement de formes, d’excès de décoration, de délabrement fantomatique. Mon quartier, avec la tour de la radio sur laquelle j’ai une vue magnifique, ressemble à un univers futuriste poussiéreux à la Boulgakov. Je vois le poulet démoniaque poser son croupion sur la tour…
7. La vie est-elle dangereuse en Russie ?
Non, tant qu’on est Blanc et bien habillé, sans faire trop riche. J’ai vu l’autre lecteur de français de notre université, qui vit dans la même résidence, et qui m’a dit hier : « Je n’ai plus de visa depuis deux semaines, et on vit très bien sans. Pourquoi voudrais-tu qu’ils nous contrôlent ? » Effectivement, il y a des policiers partout, mais ils ont l’air complètement bovin.
J’aborde ici une deuxième partie : ma rencontre avec les expatriés français de la paroisse catholique. Après la messe, entre compatriotes, nous allâmes déjeuner ensemble. Ce fut intéressant. Un solide gaillard, barbu et pourvu d’un gilet pare-balles intégré composé de muscle et de gras, est arrivé. Il venait de passer deux mois en Serbie, dans une ONG au Kosovo si j’ai bien compris. Il s’est planqué dans des granges avec des popes hauts de deux mètres. En un mot, il venait en aide aux derniers Serbes assiégés dans les monastères par des Albanais. Je trouve cela potentiellement louable, mais ce monsieur a pour le moins des tournures de langage que je n’apprécie pas. En effet, il a commencé à dire que les Albanais étaient « un peuple de merde, comme les Allemands », et a raconté quelques récits sur la mafia locale. Notamment, l’histoire de cet enfant disparu, soudainement revenu au village, et qui, quelques jours plus tard, s’est roulé par terre, pris d’abominables douleurs. Ses parents ont appris à l’hôpital qu’il lui manquait un rein. Bon, je conçois que l’on puisse exprimer d’une manière sanguine ses opinions. L’Albanie est certes le palais du rire édenté. Certains me diront : « Ben quoi ? On peut plus dire des horreurs entre amis ? » Mais… le Rambo balkanique a commencé à affirmer que l’islam était un cadavre putride et que les Afghans, à force de ne pas voir de femmes, étaient tous pédés (dixit).
À part cela, les expatriés français sont des gens sympathiques, qui racontent toutes sortes d’histoires sur la Russie. En voici une. Un gouverneur de province était venu au Kremlin, invité à un grand repas avec le président. Mais il trouva dans sa salade un ver, qu’il s’amusa à filmer avec son portable. Puis il publia la vidéo dans YouTube, en sous-titrant : « Voici ce que l’on trouve dans les assiettes du Kremlin. » L’idiot fut bien sûr traité publiquement de goujat par Medvedev, qui ajouta que le malotru ne serait plus jamais invité au Kremlin. Voici ce qu’en dirent les Français : « Cela est typique des Russes, il y a tout le temps des histoires pareilles. Ce sont de grands enfants, bon potentiel, mais trop vite grandis… »
Certains expatriés manifestent une mentalité qui eût été appropriée en d’autres temps sous les tropiques. Ainsi, cette artiste peintre, mariée à un riche entrepreneur, qui se plaignait de la fatigue ressentie par son mari après la crise cardiaque au travail d’un de leurs employés. D’autres sont simplement un peu enfermés dans leur communauté, face à un univers véritablement compliqué. Pour les épouses d’expatriés, Moscou peut se présenter comme une ville où l’on risque sa vie et où l’on s’ennuie. Dans le fond, on peut comprendre leur désarroi… Quelques expatriés sont très russophiles, même s’ils avouent avoir un peu de mal à s’intégrer. Je connais des familles charmantes : militaires en séjour linguistique ou nobles qui savent apprécier la contrefaçon, les cochons de bois colorés, et les statues de Lénine enfant.
Voici un autre dialogue que je trouvai fort cocasse :
« Alors, Sixtine, tu te plais dans la chambre de l’appart’ de Marina ?
– Oui, mais ses enfants sont un peu spéciaux. Ils maltraitent leur mère…
– Oh, c’est normal. Ils ne lui pardonnent pas d’avoir divorcé de leur père français et de les retenir auprès d’elle en Russie.
– Et le fils né d’un premier lit, Vania ? Je ne l’ai pas beaucoup vu, il a l’air bizarre, ce colosse…
– Vania ? Oh, lui, ce n’est pas comme les deux autres, c’est un véritable Russe. Quand je l’avais comme élève au lycée français, il se jetait du haut de l’escalier sur ses camarades en disant : “Je suis Jésus-Christ, votre sauveur !” »
Le prof a ajouté que Vania finirait un jour ou l’autre à l’asile psychiatrique. Son père, pianiste génial, avait été retrouvé sans vie quelques jours après sa naissance en 1990, battu à mort par les policiers, alors qu’il avait un peu trop arrosé l’arrivée du bébé. Les policiers ont déclaré : « Oh, on l’a un peu tapé, il troublait l’ordre public. Vous arrêtez de nous emmerder ? »
Les Français m’ont conté d’autres anecdotes. Par exemple, saviez-vous qu’il existe un fan-club officiel uniquement féminin de Poutine, le mari idéal ? Cette année, ces dames, dans la lignée de Takovo kak Poutine, ont sorti leur calendrier des membres en tenue légère, à la gloire de Vladimir.
En passant dans les rues, ils m’ont fait remarquer que les duos de jeunes femmes vêtues avec une certaine démesure n’étaient pas, comme je le croyais naïvement, des sœurs, mais la mère et la fille. Ils m’ont expliqué qu’être mère à quinze ou dix-huit ans est courant ; puis la truelle et le plâtre se chargent de dissimuler les rides…
Cette remarque me permet d’aborder la dernière et troisième partie de cette missive : l’université.
Les femmes professeurs sont toutes charmantes et très aimables avec moi. Je suis chargée de cours de conversation et d’histoire. Mes élèves (cela m’est étrange de les nommer ainsi : elles ont le même âge que moi) sont une immense source de joie. Pour la plupart, elles ne sont pas du tout habillées comme les jeunes filles vues les premiers jours. Aurais-je été victime d’un effet de loupe, illusion d’optique qui guette les voyageurs en quête de certitudes ? Je me demande si je n’ai pas été choquée, juste parce que je n’ai pas l’habitude de voir des filles habillées de façon si caricaturalement féminine. La Française est-elle un sac ? Mes étudiantes ont beaucoup aimé le cours sur la Révolution française. Leurs profils sont variés et prouvent la fausseté d’une vision uniforme de la jeunesse : Ania, adorable poupée russe, veut partir au Brésil et adore l’Afrique. Ces jeunes filles sont très curieuses et m’ont réclamé des cours sur la colonisation et la France de Vichy, thèmes qu’elles disent très mal connaître.
Mais, avec mes élèves, quelque chose m’ennuie déjà, depuis hier… J’avais un groupe de quatre jeunes filles, délicieuses par ailleurs, et je ne sais plus comment nous nous mîmes à parler du nouveau bac qui vient d’être instauré en Russie, en remplacement du système des concours d’entrée dans chaque université. Elles se sont mises à s’en prendre avec véhémence au ministre de l’Éducation, disant que son père, qui est prof dans ma fac, déclarait au sein de ces murs avoir honte de son fils… Et moi de répondre avec mesure : « Mais le pouvoir russe actuel a beaucoup de qualités, tout de même. » Elles poussèrent un soupir d’agacement, et me demandèrent ce qui se passe en France quand il y a des grèves. Je le leur explique, et elles me répondent : « C’est bien la liberté en France, ce n’est pas ça en Russie… C’est faux ce qu’on dit en Occident, les Russes ne votent pas joyeusement pour Poutine. Les élections sont vraiment truquées… On en a marre, mais on ne sait pas pour qui voter, etc. » Disons que j’étais très surprise et que je ne savais pas trop comment leur dire de faire attention à leurs propos. Elles sont contentes, je crois, de trouver une oreille habituée à une certaine liberté de ton. Oui, mais est-ce bien prudent d’organiser des causeries politiques dans ma salle de cours ? Je n’ai rien d’une anti-Poutine, mais j’ai peur, déjà, si quelqu’un lit mon message avant que vous le receviez, que cela fasse mauvaise impression… Mon visa expire bientôt, et je vais devoir attendre un peu avant d’en obtenir un nouveau. Enfin, je suis peut-être une Occidentale formatée, pleine de fantasmes sur la terrible dictature néo-soviétique.
Sinon, mes élèves sont comme toutes les Russes, elles veulent se marier. Voici un dialogue de début de cours : « Madame, il manque quelqu’un, Oleg. Il vient moins en cours depuis qu’il est marié.
– Ah bon ? Mais il a quel âge, Oleg ?
– Vingt ans.
– Quoi ? Et sa femme ?
– Trente-deux ans. C’est une professeur de la faculté.
– Ah, d’accord… Et vous êtes nombreux, dans votre niveau de français, à être mariés ?
– Pas beaucoup, seulement quatre sur vingt-deux. Il y a Lidia, elle a vingt-deux ans et deux enfants.
– Mais… ce n’est pas difficile, pour elle, de faire des études ?
– Oh non, elle a épousé son mari à dix-huit ans. Il a trente-cinq ans, il dirige une usine. Elle a des servantes pour ses enfants, elle est très heureuse.
– Ah, je vois… Et vous aussi, vous voulez vous marier bientôt ?
– Oh oui madame. Mais vous voyez, dans la classe, ce n’est pas facile de faire l’amour : il y a deux garçons pour vingt-deux filles, et Oleg est marié. »
Là, je me suis dit que, soit j’étais tombée dans une dimension parallèle, soit qu’elle se méprenait sur le sens de ses propos… La deuxième hypothèse était la bonne.
Hier soir, j’ai rencontré les habitants de ma résidence étudiante, dans l’escalier. Visiblement, une débauche sympathique règne en ces lieux : passant dans l’escalier, j’entendis soudain parler français. Et je découvris… des Belges. L’administration s’en méfie depuis que la communauté belge de l’immeuble, neuf membres, s’est rassemblée sur le palier minuscule à minuit pour fumer la chicha. Les dames n’ont pas aimé.
Ne vous inquiétez pas quand vous viendrez : il y a des Français partout à Moscou. Lundi, un natif de Cambrai, russophile, m’a pris pour une Russe à côté de mon université !
Je vous embrasse en pensée avec toute la chaleur que permettent les -5 degrés ambiants.
Votre vaillante correspondante à Moscou
Novembre
Chers amis,
Après un silence anormal, je me manifeste à nouveau à vous. Ma vie, ces derniers jours, a été des plus éreintantes, ne serait-ce qu’à cause de l’horrible chaleur moite qui règne en mon obchéjitié, ou résidence étudiante, qui m’oblige, qu’il pleuve, qu’il grêle ou qu’il neige, à me promener dans mon appartement vêtue de tenues délicieuses mais dont la légèreté est absolument indécente, comme présentement, ce à quoi le ciel, en ce jour de nouvelle fête nationale très critiquée, est parfaitement indifférent si j’en juge à sa couleur morose, le goujat.
Mais trêve de lubricité. Je vais vous raconter mes déboires administratifs.
Tout a commencé le lendemain de mon dernier message. J’arrive à mon obchéjitié, je présente ma carte d’étudiante et mon propousk, qui indique que je vis ici jusqu’au je ne sais plus quel jour d’octobre, et on me dit : « Vous êtes convoquée au bureau au-dessus. »
Je monte donc (le premier étage de mon obchéjitié est peuplé de bureaux). Là, on me demande : « Où est votre registratsia ?
– Pardon ?
– Oui, vous ne l’avez toujours pas donnée. Comment se fait-il ?
– Mais… Je suis arrivée en Russie le 11 octobre et je me suis déclarée le 12. On m’a dit que je n’aurai pas la registratsia avant lundi prochain.
– Mais vous n’avez pas le droit de rester sans registratsia ! Personne ne peut vivre en Russie sans registratsia ! »
La registratsia, je précise, car vous l’ignorez sans doute, est à la fois un héritage de l’empire tsariste et de la Russie soviétique. Autrefois, nul ne pouvait résider dans une ville sans être inscrit sur d’obscurs registres, recevant en échange un petit bout de papier tamponné précisant votre adresse. Et nul, s’il n’était né à Moscou, membre du parti, grand serviteur de la patrie ou brillant étudiant, ne pouvait obtenir la registratsia moscovite. Enfin, c’est ce que disent les nostalgiques xénophobes…
Reprenons. Réaction stupéfaite de ma part, surtout que je ne comprends pas très bien ce qu’elle me dit, cette brave dame : « Mais… Je n’y peux rien, ils m’ont dit à la faculté de philologie que je ne l’aurai pas avant lundi.
– Ils font n’importe quoi. Bon, on prolonge votre propousk jusqu’à demain. »
Et donc, tous les soirs, il fallait implorer au bureau du premier qu’on daigne prolonger mon propousk jusqu’au lendemain, et chaque fois, même scandale devant ma non-possession de registratsia, essentielle pour prolonger le visa. Or, nous étions le 25, et mon visa expirait le lundi suivant, 1er novembre…
Le lundi, méfiante, je vais au bureau des Affaires étrangères de la faculté de philologie, la mienne. En fait, il y en a deux. Au premier, on m’avait dit que je pourrai aller chercher la registratsia ce jour-là, mais pas avant. Je me rends à l’autre, qui est aussi une salle de cours de lituanien (en même temps que la secrétaire s’occupe des visas, il y a un cours de lituanien, si si, et donc des affiches sur la Lituanie partout). La gentille secrétaire me voit, et me dit : « Alors, votre visa, je m’en occupe quand ?
– Ben… justement, je viens pour vous demander le bureau où on délivre la registratsia.
– Quoi ? vous l’avez pas ?
– Non, vos collègues du neuvième m’ont dit que je devais aller le chercher aujourd’hui.
– Ils disent n’importe quoi, au neuvième. Le bureau n’est ouvert que le mardi et le vendredi.
–…
(Là, je pense, ils vont me jeter, les fous de l’obchéjitié…)
– Et… c’est quel bureau ?
– Bureau 104, secteur B, bâtiment principal. Au revoir. »
Le soir, je rentre à l’obchéjitié, parvenant à attendrir une des dames de l’entrée (il y en a des adorables, et d’autres un peu plus… kolkhoziennes, dirais-je).
Le lendemain, je vais chercher ma registratsia, au bâtiment principal, c’est-à-dire au glavnoié zdaniié, plus connu comme le « Guèzè ».
Il faut savoir que le Guèzè est un chef-d’œuvre stalinien vu de l’extérieur, superbement coiffé de pilastres hindouistes, de temples grecs et d’une flèche parfaitement phallique à la pointe en étoile rougeoyante qui ne finit pas de me scandaliser. À l’intérieur, c’est mieux encore : la moitié des ascenseurs capitonnés de velours rouge ne marche pas et l’autre moitié grince ; il faut traverser cinquante mètres de marbre et de colonnes de porphyre pour arriver au secteur A central, bordé par le secteur G et le secteur B (G occupe la place de C en cyrillique). Je prends donc le secteur B.
J’avance.
Je monte et je descends beaucoup d’escaliers monumentaux. Vous ne me croirez peut-être pas, mais il faut vingt minutes pour remonter un seul côté du Guèzè.
De plus, ce qui est perturbant en Russie, c’est que l’étage 0 n’existe pas.
Je passe encore un barrage de police pour pénétrer plus avant dans le secteur B.
Là, dans un grand couloir, je vois un bureau 101, suivi d’un bureau 102. D’un bureau 103. Et après…
Une cantine.
Alors, je continue, pensant que le bureau 104 se trouve après la cantine.
Mais il y a de nouveau un barrage de police, et un escalier, qui mène à l’étage 200, mais il s’agit plutôt d’une mezzanine que d’un véritable étage.
En effet, avançant un peu plus loin, je monte six marches, et me voici au niveau de l’étage des bureaux 230 et suivants.
Mais, redescendant trois marches, je me retrouve dans le secteur des bureaux 110, qui s’occupent justement des obchéjitié. Alors je m’engouffre dans le couloir.
Je ne vois pas de bureau 104.
Alors je retourne dans le couloir du bureau 102. Ne voyant désespérément pas de bureau 104, je m’adresse à une étudiante.
Celle-ci, comme de très nombreux étudiants russes confrontés à des étudiants étrangers en détresse, est pleine de bonté. Elle me félicite de ma maîtrise du russe et se propose de chercher avec moi. Nous repartons dans le secteur 110, qui concerne les obchéjitié.
Nous demandons aux secrétaires, mais nous nous faisons jeter avec violence. Je n’ai jamais vu ça ailleurs.
« On s’occupe pas de ça, arrêtez de nous emmerder avec vos questions ! Vous foutez quoi ici, sans registratsia ?
– Mais justement…
– Allez voir à la police ! »
Alors, nous allons dans le sous-sol du secteur B, sous la cantine, où se trouve la milice de l’université.
Dans une cave sordide, nous trouvons une policière et une secrétaire.
Nous expliquons la situation.
La secrétaire déclare : « Très bien, je vous emmène. »
Ma compagne me laisse, et me voici suivant la secrétaire du commissariat.
À mon soulagement, nous sortons de la cave, et elle me mène jusqu’au bureau… 232, lequel est fermé par une porte blindée sous son épais capiton.
« Mais… On m’avait parlé du bureau 104 B.
– C’est le bureau 104 B.
– Que fait-il ici ?
– Oh, vous savez, les numéros, ça ne veut rien dire. »
Et elle me montre les horaires. Qui sont :
Mardi : 14 h 30 - 16 h 30.
Vendredi : 14 h 30 - 16 h 30.
« Revenez tout à l’heure, mademoiselle. Vous aurez votre registratsia. »
J’attends donc deux heures. Je reviens à 14 h 30. Idiote que j’étais ! Une queue d’une demi-heure m’attendait, car des cohortes de Chinois me précédaient, tout autant dans l’illégalité que moi, mais j’obtiens ma registratsia.
Je rencontre ensuite, à côté de la Lubianka, un prof d’histoire de la fac. Je peux vous confier qu’on peut dire du mal de Vladimir, le chauve musculeux, sans terreur, en face de la Lubianka ; la Russie est un pays libre. La preuve, comme vous le constatez, tout peut s’y passer.
Je rentre à mon obchéjitié.
Dans le bureau 24, on me dit : « Allez voir la cheffe, en face. »
Je vais en face, endroit jusqu’alors inconnu. La cheffe m’accueille, peu aimable : « Alors, vous êtes en ordre ?
– Oui, voici ma registratsia.
– Et le prikaz.
– ?
– Oui, le prikaz.
– Mais c’est quoi ?
– Pri-kaz.
– Mais… Je n’en ai jamais entendu parler.
– L’université doit vous remettre une lettre précisant qu’elle demande que vous restiez ici. Sinon, je vous mets dehors.
– D’accord…
– Demain, je veux cette lettre. Vous allez au bureau des Affaires étrangères de la faculté de philologie. Compris ? »
Compris, oui… Sauf que le mercredi, le bureau des Affaires étrangères n’est jamais ouvert. Je ne savais pas. Je rentre donc, en implorant grâce, qui m’est de nouveau accordée. D’ailleurs, les horaires du bureau, étage 9, des Affaires étrangères fac de philologie sont : lundi 12 h 30-15 h ; mardi idem ; jeudi idem ; vendredi 12h30-14h.
Mais, étage 10 (chez les Baltes), c’est : lundi 10 h-12 h ; mardi 11 h-13 h ; jeudi 14 h-16 h ; vendredi 11 h-17 h.
Dans le Guèzè, pour les quelques bureaux que j’ai vus, c’est du genre : lundi 14 h-17 h ; mardi 14 h-17 h ; mercredi 11 h-14 h ; jeudi 11 h 30-13 h ; vendredi 10 h 30-12 h.
Mais c’est très aléatoire, tout ça.
Donc le jeudi, je vais à l’étage 9, pensant qu’ils vont me mettre dehors et me renvoyer chez moi. On me répond : « Ne vous affolez pas, vous aurez le prikaz lundi. »
Ensuite, je me rends au bureau, étage 10, pour faire prolonger mon visa, puisque j’ai ma registratsia. J’y suis à 14 h 30. Je vois marqué sur la porte : « Partie déjeuner. Retour à 15 h 15. »
À 15 h 15, j’arrive et je vois la secrétaire fermer la porte et partir. Je lis : « Partie à la police. Retour 15 h 45. »
Je l’attends.
15 h 55. Retour.
« Vous voilà ? Vous avez les documents, les photos ? Vous savez, je ferme bientôt.
– Oui, et mon visa expire lundi.
– Voyons ça… »
En gros, elle m’a fait signer des trucs auxquels je ne comprenais rien, et remplir un formulaire sur lequel elle me disait de ne pas signer quand on me demandait de signer. Et surtout, derechef, scandale : « Mais votre visa se termine si tôt ? Pourquoi ?
– C’était comme ça sur mon invitation…
– Et vous êtes professeure ici ? Comment se fait-il que vous ayez un visa de stajiorka et non de prepodavatel ?
– J’en sais rien… Je suis prepodavatel, mais ils m’ont invitée comme stajiorka…
– Mais que vais-je faire de vous ! Vous avez un contrat de travail au moins ?
– Euh, non… Y’en a besoin ?
– Ah… Je n’y comprends rien, à votre cas. Bon, ce n’est pas vrai, mais vous aurez un visa de stajiorka. Je ne sais pas pourquoi vous avez ce titre, mais passons. »
Je précise qu’une stajiorka est une stagiaire, en l’occurrence une étudiante étrangère en échange. Un prepodavatel est un professeur.
Elle me donne un papier qui dit que je dois remettre de l’argent à la principale banque de Russie, ce qui remplace le chèque – dans ce pays, où, me semble-t-il, les chèques n’existent pas. Et quand je lui demande dans quel bureau je dois aller le lendemain remettre ma demande de visa, elle me dit : « Oh, je ne sais plus… Allez au dixième étage du Guèzè, c’est par là. »
Alors je vais payer le matin à la banque et j’arrive au Guèzè vers midi, pensant bêtement que les bureaux, en Russie, sont toujours ouverts le midi, puisque c’est comme ça à la fac de philologie.
Au dixième, j’erre.
Je finis par me retrouver face à un bureau qui n’est pas déjà fermé, contrairement aux autres. On me dit : « Allez au bureau des Affaires consulaires. »
J’y vais. Il est fermé, mais des secrétaires qui y rentrent me disent : « Ah, vous avez un visa d’études à prolonger ? Ce n’est pas ici, c’est au huitième, 814. »
D’accord, j’y vais. Au huitième, je vois des étudiants en train de tailler des silex, assis dans des fauteuils, une quinzaine, très sérieusement. Je ne vous mens pas. Il y avait des silex plein le sol.
Bureau 814. Petit panneau, mention : « vendredi 10 h 30-12 h. »
D’accord… Avec une doctorante chinoise, je tente une intrusion. Échec lamentable sous une pluie de jurons grossiers. Mais en Russie, le pire ouvre toujours des perspectives : je me suis fait une nouvelle amie, chinoise, et doctorante en journalisme…
Rentrée à l’obchéjitié (j’avais obtenu ma grâce jusqu’au lundi, en sachant que l’on faisait pour moi une chose illégale), je croise mon collègue, lecteur à la fac de langues étrangères appliquées. Pendant un mois et demi, il n’a pas eu de visa. Comme moi, il n’a rien compris, pas même qu’on devait payer à la banque !
« Ah, mais c’est pas en 814 pour nous. On est en 912, dans le Guèzè !
– Mais pourquoi ?
– Je ne sais pas, mais ça m’a aidé quand j’ai compris ; ils sont très gentils là-bas. »
Lundi, jour d’expiration de mon visa, je vais au bureau étage 9 de ma fac. Je demande mon prikaz.
« Votre prikaz ? On ne l’a pas, désolé.
– Mais…
– Je n’y peux rien ; peut-être dans la semaine. »
Alors, pensant que je vais au moins essayer d’avoir un passeport en règle, je vais au Guèzè, bureau 912.
La secrétaire, une belle jeune femme à la chevelure rousse de Marie-Madeleine, me dit tout sourire : « Vous êtes Ombeline Philizot ?
– Oui. Enfin, quelqu’un qui sait quelque chose ici !
– Ah, c’est très bien. Venez. Vous avez tous les documents. Mais… et votre prikaz ? »
On ne m’avait jamais dit à la fac de philologie que je devais donner le prikaz pour le visa. Ce n’était pas écrit sur le formulaire officiel de demande de visa.
« Euh… Ils ne savent pas quand ils l’auront, à la fac de lettres. Ils attendent la signature de la rectrice de la fac de philologie.
– Ah, je vois… Eh bien, nous allons faire autrement. »
Ma sauveuse, que les anges l’emportent au ciel, prend un papier. Elle me dit d’attendre.
Une demi-heure plus tard, elle revient et me tend un bout de papier intitulé prikaz et signé du secrétariat principal de l’université d’État de Moscou Lomonossov, qui demande qu’on prolonge mon logement, financé par l’université. L’adresse de mon logement n’étant d’ailleurs pas précisée. Le tout en dix exemplaires.
« Alors, maintenant, vous allez au bureau 452 de la fac de philologie. Vous leur donnez les papiers, et vous les ramenez. »
Je vais donc au bureau 452 de mon bâtiment. Je donne mes dix exemplaires de prikaz. La préposée ne me dit même pas bonjour. D’ailleurs, son bureau est envahi de prikaz tous identiques.
