Catherine de Sienne - Jean-Louis Fradon - E-Book

Catherine de Sienne E-Book

Jean-Louis Fradon

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Beschreibung

Docteur de l’Église et co-patronne de l’Europe, Catherine de Sienne est une des figures de sainteté les plus marquantes de l’histoire chrétienne. Si ses extases mystiques et ses interventions énergiques auprès du pape sont bien connues, elle fut avant tout un modèle de charité ardente au service de tous, en un temps particulièrement tourmenté pour l’Église et la société. Dans ce livre, l’auteur retrace la vie et les grandes intuitions de cette femme hors du commun. En explorant sa foisonnante correspondance, adressée tant aux gens simples qu’aux puissants de ce monde, il nous dépeint le portrait intime et vivant d’une mère spirituelle qui enfantait de nombreux disciples et les entraînait à mettre leurs pas dans ceux du Christ. Une parole de feu d’une grande actualité, qui nous encourage dans notre chemin vers la sainteté.

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Seitenzahl: 446

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Jean-Louis Fradon

Catherine de Sienne

Une parole de feu

Nihil obstat,

Paris, le 21 février 2019

Père F. de Chaignon, Cens. dep.

Imprimatur,

Paris, le 21 février 2019

Mgr P. Chauvet, Vic. Ép.

Conception couverture : © Christophe Roger

Image couverture : © akg-images / Rabatti & Domingie

Composition : Soft Office (38)

© Éditions Emmanuel, 2019

89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris

www.editions-emmanuel.com

ISBN : 978-2-35389-748-3

Dépôt légal : 2e trimestre 2019

Du même auteur

Élisabeth de la Trinité. Une femme pour le xxie siècle, Paris, Éd. Emmanuel, 2013.

Benjamin Guillorit. Pour Dieu et pour la France !, Paris, Édilivre, 2015.

Sainte Faustine. L’Évangile de la miséricorde, Paris, Éd. Emmanuel, 2016.

Au père Alain Quiliciet à tous les frères dominicainsqui m’ont appris à goûterla « belle parole de Dieu ».

« Dans ta nature, Déité éternelle,Je connaîtrai ma nature.Et quelle est ma nature, amour inestimable ?C’est le feu. »

Sainte Catherine de Sienne

« Ses paroles brûlaient comme des torches. »

Bienheureux Raymond de Capoue

« Ses lettres sont comme autant d’étincellesd’un feu mystérieux allumé dans son cœur,brûlant de l’Amour infini qui est le Saint-Esprit. »

Saint Paul VI

« Le secret de sa personnalité exceptionnellefut le feu intérieur qui la dévorait :une passion pour le Christ et l’Église. »

Saint Jean-Paul II

Préface

Cher ami lecteur,

Vous tenez dans les mains un petit volume que la Providence offre à notre temps pour raviver votre amour du Christ et de son Église à l’école de cette femme au cœur brûlé et brûlant d’amour divin que fut Catherine de Sienne. Après un rappel concis et précis de la courte vie de la sainte, l’auteur nous offre de plonger dans ses lettres pour aborder sa conception du Christ, de l’Église et de l’Homme. Le grand mérite de ces chapitres, qui se lisent comme on boit une liqueur délicieuse et revigorante, consiste à donner accès aux passages les plus toniques des lettres par de nombreuses citations. Ainsi, c’est Catherine elle-même qui nous dévoile sa doctrine et son enthousiasme.

Enfin, avec la même méthode, différents visages de correspondants de Catherine nous sont dévoilés. Les enseignements et les conseils donnés aux uns et aux autres demeurent d’une parfaite actualité. L’immense compassion de la mère spirituelle et le désir de stimuler la vie de la grâce en chacun de ses enfants, ainsi qu’un amour incandescent pour le Christ et son épouse l’Église, extrêmement troublée et divisée au XIVe siècle, apparaissent de manière permanente et stimulante pour toute âme prête à se laisser enseigner.

Incontestablement, les chrétiens d’aujourd’hui sont confrontés à des difficultés sociétales et ecclésiales très comparables à celles que Catherine a connues. Les situations sont différentes à bien des égards ; cependant, l’épreuve est sévère pour la foi et l’espérance de bien des croyants confrontés aux scandales de toutes sortes et aux nombreuses divisions qui engendrent guerres, injustices, enfermements idéologiques… La seule voie qui puisse conduire à garder la tête hors de l’eau en une telle période est celle de la sainteté. Catherine, humblement, avec tous ses titres de docteur de l’Église et de co-patronne de l’Italie et de l’Europe, apparaît non seulement comme un modèle à suivre, mais aussi comme une éducatrice à la pédagogie admirablement appropriée pour notre temps. C’est seulement en entretenant « une passion pour le Christ et pour l’Église » que nous deviendrons ces saints dont notre monde a besoin. Purifiés en cultivant la vérité qui est le Christ, nous saurons être des témoins crédibles de l’Évangile.

Que sainte Catherine intercède pour que tous les fidèles du Christ du XXIe siècle répondent davantage à ce qu’elle demandait à ses correspondants : « Soyez, soyez passionnés pour Dieu, dilatez votre âme et votre conscience en lui… Oui, nous devons nous passionner pour la sainte Église ! »

En la solennité de la Pentecôte 2019 Fr. Jean Legrez, o.p. Archevêque d’Albi

Introduction

Catherine de Sienne est une des figures de sainteté les plus marquantes de l’histoire chrétienne, en un temps très tourmenté pour la vie de l’Église et de la société tout entière. On ne retient le plus souvent d’elle que ses extases mystiques, son extrême ascétisme ou encore ses interventions énergiques auprès du pape pour hâter son retour à Rome. Mais le rayonnement de sa personnalité hors du commun ne s’arrête pas là. Pour la découvrir davantage, nous disposons du témoignage exceptionnel des nombreuses lettres qu’elle a dictées dans la dernière décennie de sa courte vie. Ces lettres retracent de la façon la plus vivante la trajectoire de sa mission et nous permettent de sonder son cœur.

Le présent livre se propose d’explorer cet héritage en laissant parler abondamment celle dont la voix est reconnaissable entre toutes par sa passion, sa tendresse, son langage spontané et ses images si évocatrices. Nous nous attacherons d’abord à relater la vie de cette jeune femme, bien enracinée dans son époque et comme soulevée hors du temps par sa foi ardente et ses révélations mystiques. La connaissance de sa vie nous donnera la clé de compréhension du message que Dieu l’appela à répandre dans l’Église et le monde de son temps. Sa vision du Christ, de l’Église et de l’Homme est si ample et si profonde qu’elle nous arrive intacte et percutante aujourd’hui encore. Ce sera l’objet de la deuxième partie de cet itinéraire cathérinien. Mais nous ne devons pas oublier que les lettres de Catherine de Sienne s’adressent à des personnes bien précises. Aussi, notre troisième partie nous conduira-t-elle à un contact direct avec les visages si divers des correspondants auxquels elle prodigue ses conseils comme une mère attentive, bienveillante et exigeante à la fois.

Puisse retentir en nous cette parole de feu qui nous presse de rejeter tout amour-propre pour laisser l’amour de Dieu nous embraser. Considérant que « toute la froideur de notre cœur vient uniquement de ce que nous ne regardons pas combien nous sommes aimés de Dieu 1 », Catherine de Sienne nous guide sur la voie royale de la charité divine qui est notre vocation éternelle : « La charité est un feu qui convertit tout en lui et qui élève l’âme au-dessus d’elle-même 2. » N’est-ce pas là le seul fondement solide de la civilisation de l’amour que nous voulons bâtir ?

1. Lettre 238, dans Catherine de Sienne, Lettres, vol. 2, Paris, Téqui, 1977, p. 1266. Nous nous référerons le plus souvent à cette édition des Lettres dans la traduction d’Étienne Cartier (1886), rééditée en 1977 par les éditions Téqui en deux volumes. La référence de chaque lettre sera suivie de l’indication du volume et de la page.

2. Lettre 359, vol. 2, p. 1707.

Partie I

Vie

Les lettres de sainte Catherine de Sienne sont l’expression d’une vie tout entière donnée à Dieu, à l’Église et aux hommes de son temps. Sa vie même est une lettre « écrite non pas avec de l’encre, mais avec l’Esprit du Dieu vivant »(2 Co 3, 3). Elle nous communique la flamme ardente de son cœur dévoré d’amour :

Je veux que nous soyons de ces âmes passionnées pour Dieu, en nous rappelant toujours que nous sommes des esclaves rachetés par le sang de l’Agneau. […] Nous n’avons pas été rachetés à prix d’or, ni même par l’amour seulement, mais par le sang. Que nos cœurs et nos âmes se brisent donc d’amour 3 !

Le saint pape Paul VI reconnaît que le nom de Catherine de Sienne est à inscrire « parmi les plus doux, les plus originaux, les plus grands de l’histoire » : « Ses trente années de vie furent si intenses de vie intérieure et si dramatiques de vie extérieure, si fécondes d’expressions littéraires, si importantes parmi les événements politiques et ecclésiastiques du XIVe siècle, qu’elles obligent le théologien, l’historien, le lettré, l’artiste, à considérer Catherine comme un phénomène unique en son genre, et à voir en elle une maîtresse des choses divines, une mystique inspirée et stigmatisée, une femme hardie, simple et capable en même temps, qui osa avoir des initiatives diplomatiques aussi candides que sages, un auteur illettré, qui dicte des livres et divulgue un ensemble de correspondance apostolique très vivante, une vierge en extase dans sa prière et tout entière consacrée à aider les souffrants, capable de fasciner par ses paroles qui transformaient ses auditeurs en disciples, en amis très fidèles 4. »

Écoutons-la parler et devenons, nous aussi, ses disciples et ses amis. Laissons-nous transporter par cette parole de feu qui, aujourd’hui comme hier, peut faire fondre la glace d’un monde sans amour, car « l’amour, c’est-à-dire l’Esprit Saint, triomphe de tout ; il est la lumière qui chasse les ténèbres, il est la main qui soutient le monde 5 ».

3. Lettre 251, vol. 2, p. 1328.

4. Paul VI, Audience générale du 30 avril 1969.

5. Lettre 162, vol. 2, p. 953.

1

Une vie pour l’Amour

Catherine, née à Sienne le 25 mars 1347, est la fille de Jacopo et Lapa Benincasa. Avec sa sœur jumelle, Jeanne, qui ne survivra pas, elles sont les vingt-troisième et vingt-quatrième enfants de la famille. Son père possède un atelier de teinturerie : il travaille pour le compte des marchands de draps qui ont fait la fortune et la renommée de Sienne au Moyen Âge. L’appartenance de la famille Benincasa à la bourgeoisie artisanale lui donne une certaine aisance et une reconnaissance sociale qui permet à deux des frères de Catherine d’entrer dans le gouvernement de la cité entre 1355 et 1368. La maison familiale se situe à la périphérie de la ville, non loin de la fontaine de Fonte Branda et au pied de la butte de Camporeggi sur laquelle s’élèvent, depuis 1226, le couvent et la grande église des Dominicains.

Heurs et malheurs du temps

Catherine vient au monde à une époque de troubles et de calamités. En 1348, comme sur toute l’Europe, le malheur s’abat sur Sienne, où la peste noire décime plus de la moitié de la population. « La postérité nous croira-t-elle, s’écrie Pétrarque, alors que nous, témoins du désastre, nous avons peine à y croire et pensons rêver. Il faut avoir parcouru les rues pleines de cadavres pour ensuite rentrer chez soi pleurer 6. » Lors du retour de l’épidémie, en 1374, Catherine perdra huit de ses proches, se dévouera elle-même au service des malades et obtiendra, par sa prière, la guérison miraculeuse de son ami Matthieu, recteur de la maison de la Miséricorde à Sienne 7.

L’affaiblissement démographique engendré par la peste se double d’une fragilité économique, particulièrement sensible à Sienne dans la seconde moitié du XIVe siècle, où la ville se voit peu à peu supplantée par Pise et surtout Florence. Mais ce qui affecte le plus la cité, c’est l’instabilité politique des années 1355-1385, pendant lesquelles pas moins de trois mini-révolutions s’opèrent dans la violence. « Du régime communal, la sainte n’a guère connu en fait que les aspects négatifs. […] Le gouvernement de la cité souffrait d’un grand dérèglement qu’elle ne cessera de déplorer dans ses lettres 8. »

L’Église elle-même n’échappe pas aux malheurs du temps. La papauté est en « exil » à Avignon depuis le début du siècle et ses représentants en Italie, qui ne brillent pas par leurs qualités pastorales, font parfois sentir lourdement leur pouvoir, surtout dans les États pontificaux. Les séculiers apparaissent effacés, à Sienne du moins, si l’on en juge par les lettres de Catherine. Les réguliers, eux, sont en crise après 1350. Un chroniqueur du temps se plaît à souligner leurs forfaits et en conclut : « Il semble bien que de graves conflits aient éclaté partout et parmi tous les religieux 9. »

À cette époque, se manifestent cependant des signes positifs de renouveau spirituel. Ils émanent des ordres mendiants, solidement implantés à Sienne, de certaines grandes abbayes des environs (San Galgano, Sant’Antimo, Monte Oliveto Maggiore), ou encore des communautés périurbaines, telles les Bénédictines de Santa Bonda et les Dames Augustines de Santa Marta. Il faut également mentionner les couvents des Ermites de Saint-Augustin à Lecceto et à San Leonardo, dans la forêt proche de Sienne. C’est là que réside un ami de Catherine, William Flete, un Anglais bachelier d’Oxford, homme réputé saint et de bon conseil, qui exerce « une grande influence sur elle et sur les classes dirigeantes de la société siennoise 10 ». Enfin, un courant spirituel issu des laïcs depuis le XIIIe siècle imprime sa marque dans le paysage religieux : les confréries de pénitents, telles les Mantellate où s’inscrira Catherine, ou encore les recluses aux portes de la cité (en déclin après 1350), mais surtout les confréries de Disciplinati, à caractère pénitentiel et charitable. À cela s’ajoute une initiative plus originale, celle de Giovanni Colombini et de ses « Pauvres du Christ » : à partir de 1360, ce laïc siennois initie un mouvement de pénitence et de prière qui n’est pas sans évoquer les origines de l’ordre franciscain. Il réunit autour de lui un groupe informel d’hommes et de femmes, appelé brigata, pour annoncer la Parole de Dieu et susciter la conversion à travers des campagnes d’évangélisation qui vont sillonner la Toscane et l’Ombrie. Ils ont une particulière dévotion pour le Christ crucifié. Catherine aura des liens avec eux, bien qu’elle n’en parle pas dans ses écrits, et certains des membres de la brigata de Colombini 11 rejoindront la famiglia de Catherine, le groupe de ses disciples, pour former ce que l’on appellera la bella brigata.

Première vision du Christ

C’est dans ce monde contrasté que grandit Catherine. Nous savons peu de chose de son enfance, mais Raymond de Capoue, son premier biographe, nous livre cependant un détail intéressant : à plusieurs reprises, Lapa lui avait confié qu’elle aimait Catherine plus que tous ses autres enfants, car elle était la seule d’entre eux qu’elle ait pu nourrir au sein. Il note aussi la gaîté de l’enfant et sa dévotion précoce à la Vierge Marie : vers l’âge de 5 ans, elle prie déjà l’Ave Maria. Il relate également un événement important qui s’est déroulé autour de ses 6 ans : un jour où elle descend, avec son frère Étienne, l’une des collines de Sienne vers la maison familiale, la petite Catherine a une vision. En face d’elle, sur le chevet de l’église San Domenico, elle aperçoit le Christ assis sur un trône, revêtu d’habits liturgiques semblables à ceux du pape, couronné de la tiare et entouré des saints Pierre, Paul et Jean ; il lui sourit et la bénit du signe de la croix. La vision la tient figée un moment, comme en extase, et s’imprime en elle profondément 12. « Cette vision, si brève soit-elle, aura un effet notable sur l’enfant qui entrevoit dès lors une identité entre le Christ et son vicaire, le Souverain Pontife, qu’elle se plaira à nommer plus tard dans son savoureux parler toscan “il dolce Cristo in terra”, “le doux Christ de la terre”. Cette expérience fonde toute sa vie ; Catherine saisit alors qu’elle doit tourner son cœur et son esprit entièrement vers Dieu, en accomplissant Sa volonté 13. » Un an plus tard environ, elle pose un acte qui traduit son désir d’être toute à Dieu, en faisant en son cœur vœu de virginité 14.

Conversion

En grandissant, Catherine découvre tout naturellement les charmes de la vie du monde et s’y laisse aller un moment, encouragée par sa mère. Mais un événement la secoue intérieurement : la mort en couches de sa sœur aînée Bonaventura, en août 1362. Elle a 15 ans et vit alors une conversion décisive. Elle est accompagnée par un jeune dominicain, proche de sa famille, Tommaso della Fonte. Dès lors, la rupture de Catherine avec la vie mondaine s’affirme et elle refuse catégoriquement les projets de mariage avancés par ses parents. Elle le leur signifie en se coupant elle-même les cheveux et en s’adonnant à l’ascèse et à la prière. Sa famille ne comprend pas. Pour la contraindre à renoncer à son désir de se consacrer totalement à Dieu, ils l’enferment dans un réduit, sous l’escalier de la maison, et lui assignent toutes les tâches ménagères ingrates. Mais Catherine ne bronche pas et se réfugie dans le silence de sa « cellule intérieure » où elle est seule avec son Dieu. Ce temps de réclusion lui permet paradoxalement de perfectionner sa formation spirituelle sous la conduite des Dominicains. Elle apprend à lire dans le bréviaire avec le frère Tommaso, son premier confesseur, et parcourt des Vies de saints. Au bout de trois ans, son père, mieux disposé envers elle que sa mère, lui accorde une chambre particulière dans la maison.

Entrée chez les Mantellate

Lorsque Catherine atteint l’âge de 17-18 ans, se pose pour elle la question de son statut social. Le choix du célibat la prédispose naturellement à la vie religieuse, mais sous quelle forme ? Encore une fois, ses maîtres dominicains vont jouer un rôle décisif en l’orientant vers une confrérie féminine de pénitentes, appelées Mantellate, en raison du grand manteau noir qu’elles revêtent par-dessus leur robe blanche, comme les Dominicains. Ces laïques, qui s’engagent à renoncer au mariage, ne font pas de vœux religieux, bien qu’elles portent l’habit en permanence. Elles continuent à vivre chez elles et se retrouvent une ou deux fois par mois au couvent dominicain de Camporeggi où les frères leur donnent une prédication. Ils interviennent aussi pour nommer la « maîtresse » responsable de leur fraternité. Catherine rejoint ces pénitentes dominicaines vers 1364-1365, comme en attestent les registres d’admission. Extérieurement, sa vie ne change guère. Elle continue à résider dans la maison familiale de Fontebranda d’où elle sort, soit pour aller à l’église des Dominicains, soit pour accomplir les œuvres de charité (visite des malades, assistance aux pauvres et aux prisonniers…) qui étaient de règle chez les Mantellate.

Mariage mystique

Plus que jamais, Catherine vit une recherche incessante de Dieu dans sa cellule intérieure. Elle observe un silence très strict, seulement rompu par la confession et la direction spirituelle. Elle jeûne de plus en plus de nourriture, à tel point qu’elle en perd presque la capacité de manger. Le pain eucharistique devient son aliment essentiel. Elle jeûne aussi de sommeil, consacrant les heures de la nuit à la prière et ne se reposant un peu qu’au moment où ses frères dominicains chantent les matines dans leur église. Par-dessus tout, son intimité avec le Christ grandit. Il vient lui-même l’instruire dans sa cellule : « Il me parlait comme je vous parle maintenant », dira-t-elle plus tard au frère Raymond, son confesseur.

En 1367 ou 1368 – Catherine est alors âgée de 20 ans –, un événement déterminant bouleverse sa vie : son mariage mystique avec le Christ. Un jour de Mardi gras, elle entend le Seigneur lui dire : « Méprisant toutes les délectations de la chair, tu as mis en moi seul le plaisir de ton cœur. Voilà pourquoi, en ce temps où toutes les autres personnes de ta maison sont à la joie de leurs festins et fêtent leur corps, j’ai voulu, moi aussi, célébrer solennellement avec toi la fête des épousailles de ton âme. Ainsi que je te l’ai promis, je veux t’épouser dans la foi 15. » Et le Seigneur lui passe au doigt un anneau qu’elle portera toujours, mais qui sera « visible pour elle seulement, invisible pour les autres ». Il lui dévoile le sens de son geste en disant : « Courage, ma fille, accomplis désormais virilement et sans aucune hésitation toutes les œuvres que l’ordre de ma Providence te remettra entre les mains. Parce que tu es armée de la force de la foi, tu triompheras heureusement de tous tes adversaires 16. » « Ces épousailles, dit le frère Raymond, ont été la confirmation en grâce de l’âme de Catherine 17. » Une confirmation et un envoi en mission. Pour l’aider dans l’accomplissement de cette mission, le Seigneur lui donne pour mère sainte Marie-Madeleine, après l’avoir confiée aux apôtres Pierre et Paul et à saint Dominique.

L’échange des cœurs

En 1370, Catherine vit une autre expérience mystique, dans le prolongement de ses épousailles avec le Christ : son Époux vient lui enlever son cœur et l’échanger avec le sien, laissant une cicatrice dans sa chair. Relatant le fait à son confesseur d’abord incrédule, elle s’écrie : « Père, ne voyez-vous pas que je ne suis plus la Catherine d’hier, j’ai été changée en une autre personne 18. » À partir de ce moment, une joie et une ardeur inconnues l’habitent, ainsi qu’un amour enflammé du prochain.

« La force de l’amour fut telle en notre sainte, dit Raymond de Capoue, que son cœur se fendit du haut en bas, oui, d’une extrémité à l’autre ; et […] elle expira sous la seule violence de l’amour divin, sans l’intervention d’aucune autre cause naturelle 19. » Catherine demeure dans cet état durant quelques heures. « Qu’avez-vous vu, pendant ce temps ? » questionnera plus tard le frère Raymond. « Sachez, Père, répond-elle, que mon âme a vu et compris tout ce qui nous attend dans cet autre monde que nous ne voyons pas, c’est-à-dire la gloire des saints et les peines des pécheurs. » Le Seigneur lui donne de goûter un instant le bonheur du ciel, mais il la presse en même temps de coopérer avec lui à la rédemption des pécheurs : « Le salut de beaucoup demande ton retour ; tu n’auras plus le genre de vie que tu as gardé jusqu’ici, tu ne te confineras plus dans une cellule ; il te faudra même, pour le salut des âmes, quitter ta ville natale… » Catherine se rend alors à son Bien-Aimé, et lui la rend aux siens. Elle confie au frère Raymond : « C’est le salut du prochain qui est cause de tout cela. Que personne donc ne s’étonne, si j’aime à l’excès ceux et celles que le Très-Haut m’a chargée d’avertir et de convertir du mal au bien 20. »

L’urgence du salut des âmes

Par grâce, Catherine a été changée en une autre. Elle ne s’appartient plus. Un jour, le Seigneur l’invite à quitter sa cellule : « Voici l’heure du dîner, les gens de ta maison vont aller à table, va avec eux, tu reviendras ensuite à moi. » « Qu’y a-t-il de commun entre moi et ces repas ? », lui demande celle qui n’a plus goût aux nourritures terrestres. « Laisse-toi faire, lui dit Jésus, je veux me servir de l’amour du prochain pour t’unir plus fortement à moi. » Et il lui rappelle qu’étant enfant, elle voulait se faire passer pour un homme afin d’entrer dans l’ordre des Prêcheurs et de travailler au salut des âmes. Elle objecte encore : « Puis-je être utile aux âmes, moi, pauvre misérable, si faible sous tous rapports ? » La mission confiée à Catherine déborde, il est vrai, tous les cadres traditionnels, en particulier ceux que l’on attend d’une femme dans l’Église et au Moyen Âge. C’est pourquoi le Christ la rassure en lui disant : « Est-ce que je ne répands pas où je veux la grâce de mon Esprit ? Pour moi, pas de distinctions d’hommes ou de femmes, de plébéiens ou de nobles… […]. Je vais donc, pour confondre leur témérité [celle des orgueilleux], leur susciter des femmes ignorantes et faibles par nature, mais que j’aurai dotées d’une sagesse et d’une puissance divines 21. » Catherine, qui met l’obéissance à Dieu au-dessus de tout, s’incline 22.

Raymond de Capoue, qui a rapporté ce long débat entre le Christ et Catherine 23, le conclut ainsi : « Catherine prit donc part corporellement à la vie commune, mais elle resta tout entière d’esprit avec son Époux. » Et il nous révèle où elle puisait la force de son obéissance au Sauveur : « C’est alors qu’en son cœur s’éleva un désir qui devait aller croissant pendant tout le cours de sa vie mortelle, celui de la sainte communion, qui lui permettait non seulement d’être unie d’esprit à son Époux, mais de se lier à lui corps à corps 24. » Cette nourriture divine va devenir chez elle quasi quotidienne et le pape Grégoire XI lui en facilitera la réception au cours de ses voyages, insigne faveur en un temps où l’on communiait rarement.

Ambassadrice de paix et thaumaturge

Entre 1367 et 1374, Catherine exerce sa mission principalement à Sienne et dans ses environs. Elle agit comme ambassadrice de paix en réconciliant des ennemis invétérés ou des familles qui entretenaient des haines inexpiables. Peu d’entre eux résistent à « son étonnante puissance pour la conversion des pécheurs endurcis 25 », d’autant que le Seigneur lui accorde le charisme de lire dans les âmes. Les multiples retournements intérieurs qui se produisent nécessitent parfois la présence de nombreux confesseurs. Là encore, le pape Grégoire XI encourage l’action de Catherine en donnant à ces confesseurs des pouvoirs égaux à ceux de l’évêque diocésain pour absoudre les pénitents. Le frère Raymond ne cache pas qu’il fut souvent exténué par son service de confesseur auprès de Catherine. Quant à elle, elle recouvrait des forces plus qu’ordinaires dans son corps défaillant en se dépensant pour le salut du prochain.

Parallèlement à son action en faveur de la paix et de la conversion des cœurs, Catherine se consacre à la visite des malades, une des « œuvres de miséricorde » qui étaient proposées à tout laïc membre d’une confrérie. Elle fréquente régulièrement l’hôpital de Santa Maria della Scala ou la léproserie de San Lazzaro. Beaucoup sont touchés par sa compassion et par les miracles qu’elle obtient de Dieu. C’est le cas de sa propre mère, de l’un de ses frères et d’autres parmi ses proches, comme le frère Raymond lui-même qui avait contracté la peste. Ce dernier relate avec force détails la conversion d’Andrea, une Mantellata siennoise atteinte d’une maladie purulente. Catherine la soigne avec un grand dévouement, en surmontant la répulsion que lui inspirent ses plaies nauséabondes. La charité dont elle fait preuve est d’autant plus admirable que la malade éprouve pour elle de l’aversion et la calomnie. C’est dans une prière persévérante pour Andrea que Catherine puise la force de la servir avec compassion. Un jour, après avoir prié avec ferveur, Catherine a une vision du Christ qui lui présente dans sa main droite un diadème d’or orné de perles et de pierres précieuses, et dans sa main gauche une couronne d’épines. Il lui propose de choisir ce qu’elle préfère : ou bien porter la couronne d’épines pendant sa vie et obtenir le diadème d’or dans la vie éternelle, ou bien recevoir dès maintenant la couronne de grand prix et la couronne d’épines après sa mort. Sans hésiter, Catherine choisit la couronne d’épines, et sa patience héroïque finit par obtenir la conversion d’Andrea. Elle continue de la soigner et, un jour, pour vaincre son dégoût, va jusqu’à boire l’eau souillée de pus qui avait servi à nettoyer les plaies de la malade. La nuit suivante, le Seigneur se manifeste à Catherine dans une vision et lui dit : « Non seulement tu as méprisé les délectations des sens, tenu pour rien l’opinion des hommes et triomphé des tentations de l’ennemi, mais tu as vraiment foulé aux pieds l’instinct naturel de ton propre corps. » Pour toutes ces victoires, il lui accorde une grâce surnaturelle en l’invitant à boire à la source vive de son côté ouvert 26. Catherine a vécu là, en quelque sorte, la même expérience que François d’Assise lors de son baiser au lépreux 27.

Les Caterinati

Le rayonnement de Catherine devient tel qu’elle attire autour d’elle des disciples, souvent parmi ceux que sa parole et son exemple ont transformés. C’est un groupe d’hommes et de femmes, de clercs, de religieux et de laïcs, d’âge ou de culture différents ; groupe informel et non pas communauté. Ils constituent avant tout une famille spirituelle, une famiglia qui reconnaît en Catherine sa mamma et se nourrit de ses enseignements. Mais pas exclusivement : « Bon nombre de ses disciples se retrouvaient avec elle dans une confrérie de Flagellants (Disciplinati), placée sous les auspices du Christ crucifié et de la Vierge Marie, qui se réunissait dans le sous-sol de l’hôpital Santa Maria della Scala 28. » Le désir de Catherine est de ne pas les attacher à sa seule personne : « Je vous conjure de vous détacher de toute créature, de moi la première. Revêtez-vous de l’amour de Dieu et de l’amour de toutes les créatures pour Dieu 29 », écrit-elle à Raymond de Capoue. Catherine leur porte un amour vraiment maternel, mais exigeant : « Supportez mes défauts et mes paroles avec une bonne patience. Et quand on vous montrera vos défauts, réjouissez-vous et remerciez la Bonté divine, qui vous a donné quelqu’un qui s’occupe de vous et qui veille pour vous en sa présence 30. » La maternité spirituelle de Catherine est un don de l’Esprit Saint, reconnaît Raymond de Capoue : « L’Esprit de Dieu nous avait à tous inspiré d’appeler Catherine notre mère ; et ce n’était pas une vaine dénomination, car elle était en toute vérité notre mère. Elle nous portait dans les entrailles de son âme, et non sans gémissements et sans angoisses, jusqu’à ce qu’elle eût formé le Christ en nous, et elle nous distribuait continuellement le pain d’une sainte et utile doctrine 31. »

Le tournant de 1374

En mai 1374, la vie publique de Catherine connaît un tournant décisif. Le chapitre général des Dominicains, réuni à Florence, la convoque et s’assure de son orthodoxie doctrinale. Il lui donne aussi comme accompagnateur le frère Raymond de Capoue, un religieux et prêtre d’une grande valeur spirituelle et d’une prudence éprouvée, ce qui lui vaudra d’être élu maître général de l’Ordre, quelques jours après la mort de Catherine. Il avoue lui-même avoir été, au départ, « tenté d’incrédulité » vis-à-vis d’elle : ses actes « étaient-ils de Dieu ou d’ailleurs ? vérité ou fiction ? » Pour couper court à sa perplexité, il décide de la soumettre à un test spirituel : il lui demande de prier pour lui obtenir de Dieu « une contrition extraordinaire de [ses] péchés ». Peu de temps après, il est exaucé au-delà de ses attentes et doit reconnaître que Catherine est une envoyée de Dieu et non une simulatrice 32.

Le frère Raymond est d’autant plus vite convaincu de la sainteté de Catherine que, résidant au couvent San Domenico de Sienne de 1374 à 1377, il la voit vivre de près et a tout loisir de s’informer sur elle auprès de certains frères, tels Tommaso della Fonte ou Bartolomeo Dominici, qui la connaissent depuis longtemps. En 1377, il s’éloigne d’elle pour devenir prieur de Santa Maria sopra Minerva à Rome, mais il ne cesse d’entretenir des relations épistolaires avec elle. Leurs deux personnalités exercent l’une sur l’autre une grande influence : « Raymond était la caution de Catherine vis-à-vis du Pape et de la Curie, ainsi que des légats pontificaux. […] En outre, il contribua à élargir [ses] horizons en l’ouvrant aux problèmes généraux de l’Église et en soutenant son action politico-religieuse 33 » ; Catherine, d’abord subordonnée à un maître en théologie et au « père de son âme », finit par le considérer aussi comme un fils et ose même lui adresser parfois des reproches sur sa façon d’agir 34.

Entre contemplation et action

Rentrant à Sienne après le chapitre dominicain de Florence, Catherine et frère Raymond trouvent la cité en proie à la peste et se dévouent corps et âme au service des malades. Catherine elle-même est atteinte et souhaite mourir, mais la Vierge Marie, au cours d’une vision, lui demande de consentir à vivre pour l’amour de beaucoup d’âmes à sauver. Alors, commence sa vie itinérante. Elle sillonne d’abord la Toscane pour y prêcher la croisade en réponse à l’appel du pape Grégoire XI. Puis une autre affaire la sollicite : le pape recourt à elle et au frère Raymond pour l’aider à défendre les intérêts temporels de la papauté contre les ambitions de Florence et de sa Ligue toscane. Elle se rend donc à Pise, puis à Lucques pour dissuader ces cités de faire alliance avec Florence.

À Pise, le 1er avril 1375, Raymond de Capoue est le témoin direct d’un événement mystique qui se déroule dans l’église Santa Cristina, à l’issue d’une messe au cours de laquelle Catherine vient de communier. Plongée en extase, comme à son habitude, elle reçoit dans son corps les stigmates du Crucifié dont, à sa demande, les marques restent invisibles. La douleur des cinq plaies affecte davantage son âme que son corps, confie-t-elle au frère Raymond : « Non seulement ces peines n’épuisent pas mon corps, ajoute-t-elle, mais elles le soutiennent et le fortifient ; et je sens même que ce qui m’était une cause d’abattement m’est devenu source de réconfort 35. » Il convient de préciser que jamais, dans ses écrits, Catherine ne fait état de ses stigmates 36. Pour elle, les stigmates sont une grâce d’union au Christ souffrant pour le salut des pécheurs. Ils ont donc une finalité apostolique et la poussent à se consacrer encore davantage au salut des âmes. Ne commence-t-elle pas ainsi chacune de ses lettres : « Au nom de Jésus crucifié » ? Cette expression, loin d’être une clause de style, traduit son expérience intime et permanente d’union au Crucifié. Ainsi peut-elle écrire de l’âme éprise de perfection : « Celui qu’elle aime, elle voudrait le voir aimé par tout le monde 37. » Il n’y a chez Catherine aucune dichotomie entre contemplation et action : « L’intensité de sa relation avec le Christ va de pair avec la profondeur de ses engagements temporels 38. » En cela, elle est pleinement dominicaine : « Sa contemplation tend à l’action, et son action reste d’un bout à l’autre contemplative 39 », ce qui correspond à l’idéal dominicain formulé par saint Thomas d’Aquin : « Contempler et transmettre aux autres ce qui a été contemplé 40. »

Trois priorités apostoliques

L’action de Catherine se caractérise par trois grandes orientations, interdépendantes les unes des autres : le retour du pape à Rome, la croisade, la réforme de l’Église. Elle prend une nouvelle ampleur dans les cinq dernières années de sa vie et l’amène à se déplacer fréquemment et à intensifier sa correspondance.

Avant que Catherine n’intervienne, Brigitte de Suède, qui s’était fixée à Rome du jubilé de 1350 à sa mort en 1373, avait plaidé pour le retour du pape à Rome. En 1367, les circonstances avaient permis au pape Urbain V d’occuper à nouveau son siège, non plus au Latran, mais au Vatican et pour trois ans seulement. Son successeur Grégoire XI envisage en secret, dès son élection, d’y revenir, attendant le moment favorable. Avant même de le rencontrer à Avignon, Catherine insiste par lettre pour qu’il reprenne sa place naturelle de successeur de Pierre :

Venez, venez, et ne résistez plus à la volonté de Dieu, qui vous appelle. Vos brebis affamées attendent que vous veniez prendre et conserver la place de votre prédécesseur et de votre chef, l’apôtre saint Pierre. Votre qualité de Vicaire du Christ vous oblige de résider à votre place. Venez donc, venez, ne tardez pas davantage 41.

Si Catherine a raison sur le plan de la foi, un tel événement a cependant peu de chances de se produire, en raison de nombreux obstacles humains et diplomatiques.

Dès 1373, Grégoire XI lance l’appel à une nouvelle croisade, au moment où les Turcs, maîtres des Lieux saints, avancent dangereusement vers l’Occident. Catherine lui emboîte le pas. Ce sera même, selon Raymond de Capoue, le motif principal de son voyage à Avignon. Au pape qui pense rétablir la paix en Occident avant d’organiser la croisade, elle répond que le meilleur moyen de faire la paix entre chrétiens, c’est la croisade. Et elle lui présente le triple bénéfice d’une telle initiative : « La paix de la chrétienté, la pénitence des gens de guerre 42 et le salut de beaucoup de Sarrasins 43. »

Aux yeux de Catherine, la croisade relève avant tout du pèlerinage pénitentiel 44. Elle pense que si la papauté redevenue romaine soutient avec détermination une nouvelle croisade, ce peut être le prélude à une vraie réforme de l’Église. En mettant fin aux conflits récurrents entre chrétiens et en cessant de donner la priorité à la défense de ses biens temporels 45, l’Église retrouverait une nouvelle vigueur dans sa mission essentielle : l’annonce du salut. Il est vrai que, pour Catherine, la réforme fondamentale dont l’Église a besoin est celle d’un retour à la pureté de la foi. C’est ce qu’elle écrit à Grégoire XI :

Vous avez besoin du secours de Jésus crucifié ; c’est en lui qu’il faut placer votre amour et votre espérance, et non pas dans l’homme et dans sa puissance ; oui, c’est dans le Christ, le doux Jésus dont vous tenez la place, et qui semble vouloir que l’Église revienne à sa beauté première 46.

Vision mystique de l’Église

L’année 1376 voit se déployer l’action politique et diplomatique de Catherine au service de l’Église. Le Seigneur l’encourage dans cette mission, à travers une vision qu’elle reçoit dans la nuit du 1er avril. Elle en fait mention dans une lettre envoyée à Raymond de Capoue et destinée aussi aux membres de sa famiglia résidant alors à Avignon : « Dieu m’expliqua le mystère de la persécution que souffre maintenant la sainte Église, et son renouvellement, son exaltation dans les temps à venir 47. » La présente persécution, explique-t-elle, est permise par Dieu pour purifier l’Église, comme le Christ avait naguère, de son fouet, chassé les marchands du Temple : « Je fais un fouet des créatures, et avec ce fouet je chasse les marchands impurs, cupides, avares et enflés d’orgueil, qui vendent et achètent les dons du Saint-Esprit 48 », fait-elle dire au Christ. Poursuivant le récit de sa vision, elle écrit :

Le feu augmentait en moi, et je voyais avec admiration les chrétiens et les infidèles entrer dans le côté de Jésus crucifié, et je passais par le désir et l’amour, et par leur moyen j’entrais avec eux dans le Christ, le doux Jésus. J’étais accompagnée de mon père saint Dominique, de saint Jean et de tous mes enfants ; et alors il me mettait la Croix sur les épaules et l’olivier à la main, comme s’il m’ordonnait de les porter aux uns et aux autres [aux infidèles et aux chrétiens]. Il me disait : « Va leur dire : Je vous annonce une grande joie. » […] Alors je me réjouissais, je tressaillais d’allégresse, et je voyais si clairement ce temps à venir, qu’il me semblait le posséder, le goûter, et je disais avec Siméon : « Nunc dimittis servum tuum, Domine, secundum verbum tuum in pace 49.» 50

Désormais, Catherine est sûre de la mission que Dieu lui confie : une mission très vaste qui consiste à faire entrer chrétiens et non-chrétiens « dans le côté de Jésus crucifié ». Dans sa vision, cette mission lui est signifiée à la fois par l’insigne des croisés sur les épaules pour faire connaître aux « infidèles » le salut par la croix, et par l’olivier de la paix dans la main pour inviter les « fidèles » à se rassembler dans l’unique Corps du Christ. Cette mission, elle ne l’accomplit pas seule, mais avec ses « enfants », les membres de sa famiglia, et avec l’aide des saints, principalement saint Jean, celui qui a vu le côté percé de Jésus sur la croix en signe de son amour extrême, ainsi que saint Dominique, son « père » dans la vie apostolique. Catherine n’est investie dans cette mission par aucune autorité humaine ou ecclésiale, mais directement par le Christ : « Va leur dire… » Avec le vieillard Siméon, elle chante son Nunc dimittis comme si déjà elle touchait au but, dans la joie débordante de goûter par avance « l’exaltation de la sainte Église ».

Au cœur de la crise florentine

Cette vision conforte Catherine dans sa mission à un moment où elle en a bien besoin. Au début de l’année 1376, l’affaire de la Ligue toscane et de sa révolte contre la papauté prend en effet une tournure dramatique. Catherine avait jusque-là réussi à maintenir Pise et Lucques du côté de la papauté, et voilà qu’elles font alliance avec Florence, de même que Pérouse, et bientôt Bologne, qui faisait partie des États pontificaux. La réaction de Grégoire XI ne se fait pas attendre : il jette l’interdit sur Florence – autrement dit l’impossibilité d’y célébrer publiquement les sacrements – et excommunie les « Huit de la guerre », le comité exécutif qui mène les hostilités ; de plus, il autorise les princes chrétiens à mettre la main sur les biens des marchands florentins. Pourtant, Catherine, faisant valoir au pape les excès des légats pontificaux en Italie, avait plaidé la clémence pour les Florentins :

Je les connais et je sais que tous autant qu’ils sont reconnaissent avoir mal agi, et, bien que leur comportement soit inexcusable, les nombreuses souffrances qu’ils ont subies, en raison de l’injustice et de l’iniquité des mauvais pasteurs et gouverneurs, leur ont fait croire qu’ils n’avaient pas le choix. Sentant l’odeur nauséabonde de la vie de ceux qui devaient les diriger et qui, vous le savez, sont des démons incarnés, leur crainte fut telle que, tout comme Pilate condamna à mort Jésus-Christ pour ne pas perdre sa puissance, ils vous ont persécuté pour ne pas perdre leur état. J’en appelle donc à votre miséricorde, mon Père 51.

À celui qu’elle appelle aussi « mon doux Papa », elle dit encore : « Je crois que de l’infection de mes péchés ont découlé bien des malheurs, des inconvénients et des conflits. Aussi, exercez sur votre misérable fille toutes les vengeances qu’il vous plaira 52. » C’est la manière habituelle dont Catherine s’implique personnellement, en médiatrice de paix, dans les situations conflictuelles : elle en prend en quelque sorte la responsabilité morale et est prête à y risquer sa vie. Mais elle ne fait jamais l’économie de la vérité, que ce soit ici auprès du pape, ou auprès des Florentins révoltés. Elle écrit ainsi à son ami Niccolo Soderini, qui avait eu une responsabilité récente dans le gouvernement de la cité :

Je vous prie, Nicolas, de vous appliquer à être juste autant que vous le pourrez. Ce n’est pas sans un grand motif que Dieu vous a mis à même de faire la paix et de rétablir l’union de la sainte Église : c’est pour vous sauver, vous et toute la Toscane. Il ne me semble pas que la guerre soit une si douce chose, que nous devions la rechercher lorsque nous pouvons l’éviter 53.

De sa propre initiative, Catherine se rend à Florence où elle s’entretient avec les dirigeants du parti guelfe, traditionnellement favorable à la papauté. Mais ses amis Niccolo Soderini et Buonacorso di Lapo, éloignés du pouvoir, ne peuvent plus grand-chose pour elle, tandis que le nouveau groupe social au pouvoir se montre hostile à l’Église, dont les biens sont taxés ou saisis, et s’en prend aussi aux « mauvais clercs ». Catherine ne se décourage pas pour autant et veut tenter une médiation auprès du pape. Elle envoie Raymond de Capoue à Avignon, muni d’une lettre pour Grégoire XI où elle le supplie de ramener la paix par trois moyens dont il dispose : choisir « des pasteurs et des gouverneurs qui soient les vrais serviteurs de Jésus-Christ et les pères des pauvres » ; revenir à Rome : « Je vous le dis, venez, venez, venez ; n’attendez pas le temps, qui ne vous attend pas » ; enfin, lever l’étendard de la croisade. « Soyez un homme viril, n’ayez aucune crainte », n’hésite-t-elle pas à lui dire, en lui demandant de rendre à l’Église l’ardente charité qu’elle a perdue : « Ceux qui la dévorent ont tellement épuisé son sang, qu’elle est toute pâle 54. »

Le séjour à Avignon

Avec une vingtaine de membres de sa famiglia, Catherine se met en route pour Avignon, où elle arrive le 18 juin 1376. Deux jours plus tard, elle rencontre le pape, en compagnie de Raymond de Capoue qui lui sert d’interprète. Grégoire XI fait bon accueil à son engagement en faveur de la croisade et lui adresse aussi une lettre dans laquelle il confirme Raymond de Capoue dans ses fonctions de directeur spirituel de Catherine et de son groupe de disciples. En ce qui concerne le retour à Rome du pontife, le rôle de Catherine ne doit pas être majoré : elle n’a sans doute pas décidé Grégoire XI à quitter Avignon, mais elle l’a conforté dans sa décision, en particulier en lui révélant le vœu qu’il avait fait en secret de revenir à Rome.

En revanche, Catherine connaît une déconvenue sur l’épineux dossier florentin. Le pape se montre d’abord magnanime lorsqu’elle lui fait part du désir de paix et de réconciliation des autorités florentines. Il lui dit : « Pour que vous voyiez bien que je veux la paix, je remets simplement cette paix entre vos mains ; ayez seulement soin de l’honneur de l’Église qui vous est ainsi confié 55. » Mais les ambassadeurs mandatés par Florence tardent à arriver, ce qui fait dire très lucidement à Grégoire XI : « Croyez-moi, Catherine, ils vous ont trompée et vous tromperont encore 56. » Effectivement, lorsqu’enfin ils sont là, ils se comportent, comme le dit Raymond de Capoue, en « parfaits hypocrites ». Catherine l’exprime non sans amertume à Buonacorso di Lapo :

Lorsque vos ambassadeurs sont arrivés ici, ils ne se sont pas conduits comme ils devaient le faire avec les serviteurs de Dieu [Catherine et les siens]. Vous avez suivi vos idées ; de sorte qu’il m’est impossible de conférer avec eux pour savoir si vous leur avez parlé comme à moi, en leur remettant leurs lettres de créance. Il était convenu que nous conférerions de tout ensemble ; vous aviez dit : « Nous croyons que rien ne pourra se faire que par les mains des serviteurs de Dieu » ; et vous avez fait tout le contraire 57.

Dans une lettre datée du 28 juin et écrite à Avignon, Catherine met les choses au point avec les « Huit de la guerre » :

Je me plains beaucoup de vous, s’il est vrai, comme on le dit, que vous ayez mis des impôts sur les clercs. […] Je ne veux plus que vous agissiez ainsi. […] Vous n’arriverez pas à conclure la paix si vous ne persévérez pas dans votre humilité, et si vous ne cessez d’offenser les ministres et les prêtres de la sainte Église. […] Vous me couvrirez de honte et de confusion si vous me faites dire une chose et si vous faites le contraire. Je vous prie qu’il n’en soit plus ainsi ; que vos paroles et vos actions prouvent que vous voulez la paix, et non la guerre 58.

Quelque temps plus tard, Catherine prend vigoureusement la défense du pape et de l’Église pour attirer l’attention des membres de la Seigneurie de Florence, qui persistent dans leur attitude d’hostilité à l’égard des clercs voulant faire respecter l’interdit :

Ce que nous faisons au Christ de la terre [le pape], nous le faisons au Christ du ciel. […] Lors même que les Pasteurs de l’Église et le Christ de la terre seraient des démons incarnés, il faudrait leur être soumis et obéissants, non pas à cause d’eux, mais à cause de l’obéissance que nous devons à Dieu, qu’ils représentent 59.

Ainsi prend-elle soin de l’honneur de l’Église, comme le lui a recommandé Grégoire XI.

Durant son séjour à Avignon, Catherine prend contact avec le duc d’Anjou, frère du roi de France Charles V, qui se dit prêt à prendre la tête de la croisade 60. Elle en fait part immédiatement à Grégoire XI :

Il me semble que vous m’avez dit, lorsque j’étais en présence de votre Sainteté, qu’il fallait avoir un prince pour chef, et que sans cela vous ne pensiez pas qu’on pût réussir. Voici le chef, très Saint-Père : le duc d’Anjou veut bien, par dévouement pour le tombeau du Christ et pour la sainte Église, se charger de ce fardeau, que l’amour qu’il a pour la Croix lui fait paraître léger, et lui rendra d’une douceur extrême, si vous, très Saint-Père, vous voulez bien y consentir 61.

Par ailleurs, toujours à Avignon, elle écrit plusieurs lettres au pape pour le presser de rentrer à Rome en passant par-dessus les obstacles très concrets dont elle avait connaissance. Elle lui conseille même cette stratégie : « Usez d’une sainte ruse, paraissez vouloir différer beaucoup votre départ, et partez tout à coup ; plus vite vous le ferez, moins vous aurez à souffrir de peines et d’embarras 62. » Dans la dernière de ses lettres, elle demande audience au pape avant qu’il ne parte 63, ce qu’elle n’obtiendra pas.

La mission en val d’Orcia

Le 13 septembre 1376, Grégoire XI quitte Avignon. Après avoir voyagé par voie de mer jusqu’à Gênes et Pise, il ne fait son entrée solennelle à Rome que le 17 janvier 1377. Il est entouré d’une armée de deux mille hommes, l’Italie n’étant pas aussi sûre que le lui avait annoncé Catherine. De son côté, elle prend la voie terrestre pour rejoindre l’Italie, en passant par Toulon où elle guérit un enfant et rencontre l’évêque, puis par Gênes où elle séjourne pendant un mois. Là aussi, Raymond de Capoue est le témoin oculaire d’un double miracle opéré par Catherine sur des membres de sa famiglia, Neri Landoccio et Stefano Maconi.

Arrivée à Sienne, elle se consacre, au début de l’année 1377, à la fondation d’un monastère féminin, proche de la ville, sur une propriété que lui avait donnée un de ses convertis, Nanni di Ser Vanni 64. Le monastère de Belcaro, approuvé par le pape, est consacré officiellement le 15 avril sous le patronage de Sainte-Marie-des-Anges. Sans doute est-ce là que Catherine apprend la nouvelle du massacre commis dans la ville de Cesena, en Romagne, par les mercenaires de John Hawkwood 65 à la solde du cardinal Robert de Genève : quatre mille personnes y ont perdu la vie pour s’être insurgées contre les représentants pontificaux en criant : « À mort les pasteurs de l’Église ! » Sans relater l’événement, Catherine écrit au même moment à Grégoire XI : « La paix, la paix, pour l’amour de Jésus crucifié, et non pas la guerre ; c’est là l’unique remède 66. »

À partir de l’été 1377, Catherine effectue un long séjour dans le val d’Orcia, au sud-est de Sienne. Elle y est l’invitée de la grande famille siennoise des Salimbeni dont elle veut réconcilier deux branches ennemies. Elle réside dans l’un de leurs châteaux, la Rocca di Tentennano (ou Rocca d’Orcia). C’est là qu’elle entreprend la composition du Dialogue, son grand traité spirituel, qu’elle achèvera au printemps suivant à Sienne. Mais les autorités communales de Sienne s’émeuvent de son long séjour sur les terres des Salimbeni, la soupçonnant de complot politique, et réclament son retour dans la cité. Elle charge alors un certain Pierre de leur dire de vive voix pourquoi elle est venue à Orcia et pourquoi elle y reste, leur transmettant une lettre dans laquelle elle écrit notamment :

Je vous aime plus que vous ne vous aimez, et je désire comme vous votre paix et votre conservation : ne croyez donc pas que moi ni aucun de ma famille, nous puissions nous y opposer. Nous sommes choisis pour répandre la parole de Dieu, et recueillir le fruit des âmes. Que chacun fasse son travail, c’est celui-là que Dieu nous a confié. […] Je ne suis venue ici que pour me nourrir des âmes, et les retirer des mains du démon ; je sacrifierais pour cela mille vies, si je les avais. J’irai donc, et j’agirai comme le Saint-Esprit me l’inspirera 67.

À ce moment-là, comme elle vient de le dire à ses concitoyens, Catherine est tout entière investie dans une longue mission auprès des populations rurales mal christianisées du val d’Orcia. « Nous sommes ici au milieu des chenapans, et nous nous occupons à manger des démons 68 », autrement dit à convertir des pécheurs. Sa bella brigata – surtout les prêtres 69 – se dépense sans compter. « J’ai vu moi-même, rapporte Raymond de Capoue, mille personnes et plus, hommes et femmes, accourir comme à l’appel de la trompette invisible, et arriver des montagnes ou autres régions du comté de Sienne, pour voir et entendre la sainte. […] Ils gémissaient sur leurs péchés et se pressaient autour des confesseurs. J’étais un de ces confesseurs, et j’ai trouvé, dans ces pénitents, une si vive contrition que personne ne pouvait douter de la grande abondance de grâces descendues du ciel dans leurs cœurs 70. »

Peut-être Catherine a-t-elle elle-même prêché, mais ses biographes sont muets à ce sujet, car c’eût été lui attribuer un ministère strictement réservé aux clercs. Par contre, ils nous racontent comment elle a délivré des personnes possédées par l’esprit du mal 71. Les conversions furent sans doute nombreuses, telle celle de ce notaire et poète nommé Ser Anastagio de Montalcino qui nous livre sur le vif son impression sur Catherine : « De la tête jusqu’aux pieds, elle est pleine du Christ. […] Elle est si courtoise que volontiers elle donnerait son sang pour sauver tous ceux qui, avec un sincère repentir, disent miserere. […] Elle est comme un mur fort pour tout pécheur qui se réfugie près d’elle. […] Elle pense tellement au salut des hommes que jamais elle ne touche à aucune nourriture terrestre. […] Quand sa bouche gracieuse énonce le doux nom de Marie, c’est comme si l’on voyait la Sainte Vierge elle-même. […] Ô fidèle esclave de tous les serviteurs de Dieu, tu émeus de telle sorte ceux qui t’approchent que chacun se met à aimer de préférence ce qu’auparavant il détestait le plus 72. »

Nouvelle ambassade de paix à Florence

Dès le printemps 1377, Grégoire XI sollicite de Catherine une nouvelle médiation pour faire la paix avec Florence. Raymond de Capoue, à qui il en parle, propose lui-même d’accompagner Catherine, quitte à « aller jusqu’au martyre ». « Non, vous n’irez pas vous-même à Florence, lui dit le pape, ils vous maltraiteraient. » En revanche, il pense que Catherine n’encourt aucun risque, « d’abord parce que c’est une femme, puis à cause de la grande vénération qu’ils ont pour elle 73 ».

Catherine ne se rend qu’en décembre 1377 à Florence, où le parti guelfe lui fait bon accueil, en particulier Niccolo Soderini et Pietro Canigiani. Mais dans la ville, tous ne lui sont pas acquis, tant s’en faut. Les tensions sont grandes, d’autant que l’interdit prive la population du secours des sacrements et divise même les clercs. La mort de Grégoire XI, le 27 mars 1378, puis l’élection, le 8 avril, d’Urbain VI, un pape italien, ainsi que certains changements dans le gouvernement de la cité, permettent d’entrevoir une issue positive. Mais bien vite, la confusion est à son comble, car les vendettas se multiplient dans le camp même des guelfes. Le 22 juin, un soulèvement populaire s’en prend aux amis de Catherine dont les maisons sont pillées et brûlées, puis à Catherine elle-même, qui échappe de justesse à la mort. Voici comment elle raconte l’événement à son confesseur : « Il semble que les mains de celui qui voulait frapper étaient liées. Je disais : C’est moi, prenez-moi, et laissez ceux qui m’accompagnent ; c’était comme des coups de poignard qui leur perçaient le cœur 74. » L’attitude de Catherine désarme ses adversaires et lui épargne le martyre auquel elle aspirait : « Le désir que j’avais de donner ma vie pour la Vérité [le Christ] et pour la douce Épouse du Christ [l’Église] ne fut pas exaucé. L’éternel Époux de mon âme m’a bien trompée 75. » Dans la même lettre, Catherine se montre résolue à obtenir la paix et demande au frère Raymond de prier Urbain VI « de ne pas retarder la paix à cause de ce qui est arrivé ; […] car cet événement n’a rien changé, et maintenant la ville est parfaitement tranquille 76