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Un voyage avec les « cow boys » de la virologie au cœur des zones tropicales et des virus qui y circulent et qui émergeront demain sous nos latitudes.
Les épidémies, l’étude des virus, ont fait l’objet de nombreux ouvrages. L’originalité de ce livre est d’amener le lecteur au fin fond des savanes africaines à la poursuite des virus les plus dangereux du monde (Ebola, fièvre jaune, Lassa). Un livre autobiographique
qui retrace la chasse aux virus réalisée dans les laboratoires des Instituts Pasteur de Bangui (Centrafrique) et de Dakar (Sénégal) puis poursuivie par l’étude de ces virus dans les laboratoires à haute sécurité (P4) des Etats-Unis. Une expérience de « cow boy » de la virologie qui sera suivie, de vingt années de recherche, dans la plus grande société pharmaceutique productrice de vaccins (Sanofi Pasteur) pour le développement de vaccins contre le sida, la dengue, Sars-CoV et chikungunya.
Une vie consacrée à la lutte contre les virus, résumé dans un ouvrage écrit au moment ou l’humanité connait la pire pandémie de ce siècle et pour laquelle nous apportons notre contribution pour éclairer le lecteur sur la complexité de celle-ci et en particulier le développement des vaccins.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Docteur en Pharmacie, Docteur ès Sciences, chercheur à l'Institut Pasteur, expert auprès de l'OMS. J'ai travaillé de nombreuses années sur les virus les plus dangereux du monde Ebola, Lassa, Congo au fin fond des savanes africaines et dans les laboratoires à haute sécurité P4 au Centers for Diseases Control à Atlanta et deux ans dans l'armée américaine dans le centre de recherche sur les armes biologiques à l'USAMRIID aux USA. Ma carrière s'est déroulée entre l'Institut Pasteur (18 ans) et Sanofi Pasteur (20 ans). Dans l'industrie pharmaceutique j'ai dirigé la production de dix vaccins contre les maladies virales et trois projets de recherche: vaccins sida, dengue et SARS-Cov. Auteur de nombreux ouvrages :
La guerre contre les virus PLON. Prix de l'Académie des Sciences ;
La variole PUF ;
Des hommes et des germes. PUF;
La saga des vaccins contre les virus. Belin.
Jean-François Saluzzo
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Seitenzahl: 390
Veröffentlichungsjahr: 2021
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À mon épouse Seng, qui m’a accompagné
En 1974, le Secrétaire d’État à la Santé américaine, affirmait : « Il est temps de fermer le livre des maladies infectieuses ». Se référant aux succès de l’éradication de la variole, des vaccins nouveaux, des nouveaux antibiotiques, des antipaludéens, les maladies infectieuses apparaissaient vaincues. Il était alors temps de se consacrer au plan du Président Richard Nixon : l’éradication du cancer.
C’est à cette époque que je débutais ma carrière professionnelle, pour devenir chasseur de virus tropicaux. De toute évidence la période était mal choisie. Les crédits de recherche n’affluaient pas dans le domaine de la virologie tropicale. Il restait une poignée d’irréductibles, que la journaliste Laurie Garret dénommera les cow-boys de la virologie, pour sillonner les forêts et les savanes tropicales d’Afrique et d’Amérique du Sud à la recherche des virus. Une discipline en voie de disparition, concentrée autour de la société de médecine tropicale américaine et de la société de pathologie exotique française. La solidarité était grande dans cette communauté scientifique marginalisée.
Dès les premières années, à l’Institut Pasteur de Bangui (République Centrafricaine), j’étais impressionné par l’extrême diversité des arbovirus (virus transmis par les moustiques) qui infectaient les populations humaines dans des villages situés en zone de savanes arborées. Il semblait que tous ces virus vivaient en harmonie avec les populations rurales. Les adultes étaient porteurs d’anti-corps, et ils étaient ainsi protégés, seuls les enfants s’infectaient, ainsi se créaient les maladies infectieuses pédiatriques. Cette diversité virale nous la rencontrions également dans les réservoirs animaux lors des inventaires effectués chez les rongeurs, les chauves-souris et les oiseaux. Au total 89 virus furent décrits au cours de nos études épidémiologiques, en Centrafrique, dont 39 nouveaux pour la science. Ces études étaient considérées, par les chercheurs « modernes », impliqués dans l’étude moléculaire des virus, comme des recherches du passé, semblables à l’inventaire réalisé par les botanistes au XVIIIe siècle dans les zones les plus reculées. Pourtant ils portaient le nom de West Nile, chikungunya, Zika, fièvre jaune et autres… que l’on retrouvera quelques années après sous nos latitudes.
Cet équilibre entre population rurale et virus allait être rompu lors d’une épidémie survenue au Burkina Faso, en 1983. L’introduction d’une population de nomades Peuls, amenée à fuir l’extrême sécheresse sahélienne, dans une zone où le virus de la fièvre jaune était endémique, aboutit à une dramatique épidémie de ce virus, qui dans les années qui suivirent embrasa l’Afrique de l’Ouest. On recensera plus de 400.000 décès au Nigéria entre 1994 et 1998. Cette épidémie révélait que l’équilibre viral pouvait être rompu en cas de mouvement de populations incontrôlées. Une autre possibilité d’émergence d’un virus se révélera lors de l’épidémie de chikungunya à l’île de La Réunion. L’introduction du virus, depuis l’Afrique, parmi une population qui n’avait jamais rencontré ce virus fut à l’origine d’une importante épidémie, en 2006, qui ravagea l’île et toucha plus de 30 % de la population. Je participais à l’étude de ces deux épidémies, au titre d’expert de l’Organisation Mondiale de la Santé et du Ministère de la Santé français. Une conclusion s’imposait : les virus tropicaux étaient en mesure d’émerger et de diffuser, comme l’avait fait le VIH au début des années 1980.
Mes recherches au sein de l’Institut Pasteur de Bangui, m’amenèrent à mettre en place pour la première fois en Afrique un programme d’études des virus responsables des fièvres hémorragiques virales : Ebola, Lassa, virus de la fièvre hémorragique de Crimée Congo, virus de la fièvre de la vallée du Rift. La collaboration avec le laboratoire à haute sécurité P4 au Centers for Diseases Control (CDC), à Atlanta, nous permit d’apporter une importante contribution à l’épidémiologie de ces redoutables virus. La présence du virus Ebola fut découverte en République Centrafricaine et au nord du Gabon, région qui sera par la suite touchée par d’importantes épidémies de ce virus. Lors de mon séjour dans le P4 du CDC, je m’initiais aux pratiques virologiques dans un laboratoire à haute sécurité et nous découvrions un nouvel arénavirus (Mobala) proche de celui de Lassa, isolé de rongeurs capturés en zone forestière en Centrafrique.
À l’Institut Pasteur de Dakar, que je rejoignais en 1982, mes recherches portèrent de nouveau sur les arbovirus. En collaboration avec les entomologistes médicaux de l’ORS-TOM, nous décrivions un cycle sauvage du virus de la dengue 2. Les épidémies des arbovirus se succédaient, je rapportais une importante épidémie due au virus chikungunya dans la banlieue de Dakar. Tout comme à l’Institut Pasteur de Bangui, je mettais en place un programme de recherche sur les fièvres hémorragiques virales. Les virus de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo (CCHF) et de la fièvre de la vallée du Rift (FVR) étaient au cœur de mes travaux. La présence du virus de la FVR dans le sud de la Mauritanie m’amenait à lancer une alerte, en février 1989, sur le risque épidémique, en relation avec la construction d’un barrage sur le fleuve Sénégal. Quelques mois après, une dramatique épidémie eut lieu dans la ville de Rosso en bordure du fleuve Sénégal.
Les études réalisées au Sénégal sur ces deux virus attirèrent l’attention des chercheurs de l’armée américaine de l’USAMRIID. Une fructueuse collaboration se mit alors en place avec cet institut localisé à Fort Detrick dans le Maryland et l’Institut Pasteur de Dakar. Nous découvrions ainsi une importante circulation du virus Ebola, en Casamance, 25 ans avant la dramatique épidémie de 2014 qui embrasa l’Afrique de l’Ouest.
Je fus invité à poursuivre mes études sur les virus CCHF et FVR, dans les laboratoires à haute sécurité (P4) de l’USAMRIID, entre 1987 et 1989. Je découvrais alors le monde de la guerre biologique. Cet institut militaire avait pour but la prévention en cas d’attaque microbiologique. Les virus étudiés étaient bien sûr les plus dangereux, et notamment Ebola, CCHF, Lassa et les autres virus responsables des fièvres hémorragiques. Le but était de préparer des vaccins et des médicaments contre ces redoutables virus, et d’élaborer des plans de défense. En 1989, la prévention était élargie, avec la création du concept de maladies virales émergentes, qui faisait suite à la diffusion du VIH depuis l’Afrique. Il était temps de se préparer. La suite révéla la réalité de cette menace avec la sortie des virus tropicaux dans les pays industrialisés de l’hémisphère nord. En 1990, le virus Ebola côtoya la Maison Blanche dans un centre de primatologie dans la banlieue de Washington. Puis les virus que j’avais rencontrés en Afrique, West Nile, chikungunya, Zika émergèrent dans différents pays. Ils étaient tous là et demain bien d’autres suivront. L’Asie fournissait à son tour ses virus, le virus de la grippe aviaire (H5N1) et du SARS-CoV et puis ce fut le tour de l’Amérique centrale d’où émergera un nouveau virus pandémique, celui de la grippe, H1N1. Une particularité tous ces virus ne faisaient qu’un passage éphémère, quant au virus H1N1 de 2009, il fut considéré comme responsable d’une simple « grippette ». Pas de quoi s’inquiéter, laissons venir les ennemis nous les combattrons sans difficulté. Telle fut la stratégie mise en place par les autorités sanitaires de la plupart des pays et notamment en Europe. La suite on la connait et on la vit encore.
En 1990, je rejoignais un grand laboratoire pharmaceutique, l’Institut Mérieux (devenu Sanofi Pasteur) et j’étais en charge parmi diverses activités du développement des vaccins contre les maladies émergentes : sida, dengue, SARS-CoV. Une expérience industrielle qui me fit prendre conscience de la difficulté de la lutte préventive contre les virus. J’enchaînais avec d’autres projets, vaccin Ebola, vaccin chikungunya. Au moment de partir à la retraite je rejoignais l’OMS, pour participer à un ambitieux projet de transfert de technologie pour la production du vaccin grippe pandémique, dans 14 pays émergents. Cette expérience qui dura 10 ans m’offrit l’occasion de réaliser que sous la coordination de cet organisme il était possible de transformer la lutte contre les maladies virales, et de faire participer de façon efficace les pays du Sud.
Mon intérêt pour les fièvres hémorragiques virales se maintenait et je rejoignais en 2009, la jeune société lyonnaise, Fab’entech pour la production de gammaglobulines équines pour les traitements des virus de la grippe aviaire (H5N1), de la fièvre hémorragique de Crimée-Congo et d’Ebola. Des produits de qualité, validés sur modèle animal, qui pourront être utilisés en cas de résurgence de ces virus.
De nos jours j’ai rejoint Oncovita, une jeune pousse, issue de l’Institut Pasteur de Paris, qui envisage d’utiliser le virus de la rougeole modifié pour le traitement des cancers.
Un long parcours à la poursuite des virus les plus dangereux de la planète, longtemps considérés comme exotiques, qui de nos jours se révèlent être à l’origine de catastrophes sanitaires majeures, comme l’atteste la pandémie de Covid-19. L’émergence de ce coronavirus est en étroite ligne avec les alertes sous-estimées des « cowboys » de la virologie. La leçon de cette pandémie sera-t-elle retenue ? C’est le sujet du dernier chapitre que nous avons intitulé : « Préparons-nous. »
Dans le domaine médical, les vocations sont généralement familiales, on parle de famille de médecins, de la transmission « génétique » des pharmacies. Pour ma part c’est par hasard que je suis rentré à la faculté de Pharmacie et Médecine de la Timone à Marseille. En fin d’études, j’envisage d’ouvrir un laboratoire d’analyses médicales avec mon confrère Jean-Pierre Sollier. Le local est déjà trouvé. Mais avant de me lancer dans la vie professionnelle, je décide de faire un grand périple de six mois, en Asie, très à la mode dans la génération post-soixante-huitarde. Ma finalité n’est pas Katmandou, mais l’Asie du sud.
À cette époque la préparation d’un voyage, était relativement limitée. Pour l’Asie il n’existait qu’un guide « L’Asie pour trois fois rien » d’Alain Bourillon. Les informations contenues dans celui-ci, se sont avérées désastreuses lors de mon voyage. On trouvait également quelques articles sur le sujet Asie dans la revue Partir. Autant dire peu d’informations pratiques.
Pour le vol, un pasteur Danois avait créé une compagnie charter, Sterling Airlines qui utilisait des Caravelles. Le vol Marseille-Bangkok était long, très long, il durera 24 heures. On se déplaçait par des sauts de puces. Copenhague, Istanbul, Téhéran, etc. Aux escales, interdiction de sortir de l’avion. Dans la cabine l’ambiance était très 68, guitare, joints fumés à l’intérieur de l’avion, chaussures Clark et jeans de rigueur. Le temps des hippies.
Il me fallut 15 jours pour m’adapter à la chaleur de la mousson et à la nourriture asiatique. Un long périple pendant six mois : Thaïlande du Nord, Chiangmai, Chieng Rai, triangle d’or ; puis Laos, Vietnam, Hong Kong, Macao, puis le sud Malaisie, Penang, Indonésie, Java, Sumatra, les îles Célèbes et finalement Bali. À cette époque, dans l’île, il n’y avait pas d’aéroport international, on logeait chez l’habitant. Des groupes d’une dizaine de jeunes, principalement venus d’Australie, qui passaient leur nuit à fumer du cannabis et à ingurgiter des champignons hallucinogènes qui aboutissaient souvent à des noyades nocturnes. Car si les vagues de Sanur Beach sont un paradis pour les surfeurs, elles n’en demeurent pas moins un danger avec les hallucinogènes.
C’est sur la plage de Sanur que je rencontrais un jeune médecin militaire. Rencontre qui allait chambouler ma vie professionnelle. Il travaillait à l’Institut Pasteur du Cambodge, il m’expliqua ses travaux sur le paludisme. J’étais fasciné, mes questions ne laissaient aucun doute sur ma passion naissante. Il m’indiqua alors, que jusqu’à présent les chercheurs et médecins dans les instituts Pasteur d’Outre-mer étaient des militaires, mais que depuis deux ans, l’Institut Pasteur recrutait des civils. En effet, il avait été créé une section dite 60/40, pour laquelle les chercheurs civils s’engageaient à faire 60 % de leur carrière dans un institut Pasteur d’Outre-mer et le reste à Paris. Il me précisa que des recrutements étaient en cours. Ce fut le déclic.
À mon retour à Paris, je me rendis à l’Institut Pasteur et je rencontrais le professeur Louis Chambon, Directeur du réseau des instituts Pasteur d’Outre-mer (une vingtaine d’établissements de par le monde). Le contact passa très bien, je lui expliquais ma formation et mon souhait de rejoindre le réseau. Je rencontrerai à deux autres reprises le Professeur Chambon. Il me proposa un poste, mais avant de le rejoindre je devrais suivre le grand cours de microbiologie et immunologie d’une durée de 10 mois, préalable nécessaire avant de rentrer à l’Institut Pasteur. Un problème toutefois surgit, les inscriptions au cours étaient terminées.
Il m’indiqua qu’il retenait ma candidature et me proposa de revenir ultérieurement. Il m’indiqua que si je voulais me former à la biologie tropicale je pouvais postuler à un poste au Ministère de la Coopération ou des Affaires Etrangères. L’idée était excellente.
Je visitais les deux ministères et les postes ne manquaient pas. Caraïbes, Mayotte, Maroc, Gabon. Finalement j’optais pour un poste d’expert technique au Laos, à l’École Royale de Médecine.
J’arrivais en octobre 1974 à Vientiane, la capitale du Laos. Au départ, j’étais logé dans un hôtel avec une dizaine d’autres coopérants.
Le lendemain, je rencontrais le médecin général Voeckel, Directeur de l’école Royale de Médecine de Vientiane. Il me fit visiter l’école de Médecine et une partie de l’hôpital. Je terminais ma visite au laboratoire de microbiologie dont j’aurai la charge.
Mes activités étaient variées, d’abord l’enseignement de la microbiologie et de la parasitologie aux étudiants de 3e année de médecine, aux étudiants de 2e année de pharmacie et à ceux de 4e année de médecins assistants.
J’étais en charge du laboratoire de microbiologie de l’école Royale de Médecine, qui avait une triple fonction : analyses médicales pour le personnel français inscrit à l’ambassade de France, analyses spécialisées pour compléter l’hôpital et surveillance épidémiologique.
Concernant la collaboration avec le médecin de l’ambassade française, elle portera principalement sur les maladies sexuellement transmises, gonocoques et chancre mou. Cette dernière maladie endémique dans le pays doit être différenciée de la syphilis. Elle est due à une bactérie, difficile à cultiver, Haemophilus ducreyi. Par chance mon voisin, le Dr Raymond Fontan, ancien directeur de l’Institut Pasteur de Guyane, va m’enseigner une technique (pas très orthodoxe) : il suffit de frotter le chancre avec une gaze pour que suinte du liquide, réaliser une scarification au niveau de l’abdomen, déposer le liquide de suintement et recouvrir d’un verre de montre. En 48 heures on peut déceler une culture pure de H. ducreyi.
Cette activité me permettra de connaitre un nombre non négligeable de coopérant(e) s, en une courte période !
Le docteur R. Fontan connut une situation étonnante. Il était chargé du diagnostic de la rage chez les animaux. Il recevait régulièrement des têtes de chiens abattus par le service vétérinaire. Un jour il reçut trois têtes, le technicien avait retiré le cerveau pour le diagnostic. Le Dr R. Fontan intervenait à ce stade, il extrayait les cornes d’Ammon du cerveau et il effectuait des appositions sur une lame, pour ensuite réaliser l’examen. Ce jour-là, les têtes des animaux furent reçues tardivement. Le Dr R. Fontan quitta le laboratoire pour aller déjeuner. A son retour une surprise l’attendait les cerveaux des trois chiens avaient disparu. Frayeur, après différents contacts devant cette situation inédite, il lança un appel à la radio. Mais jamais il ne retrouvera ses têtes, mets fort appréciés, en Asie, notamment par les Vietnamiens.
En termes d’épidémiologie, le ministère de la santé, nous avait demandé une surveillance une fois par mois du contrôle de jeunes prostituées dans quelques maisons closes. Là encore, le gonocoque était envahissant. Un jour, lors d’une visite, une tenancière me demanda de lui fournir un antibiotique, la Rovamycine, pour ses filles. Elle m’expliqua que tous les matins elle fournissait un comprimé de Rovamycine à chacune des pensionnaires (un traitement préventif tout à fait inefficace). On ne s’étonnera pas que dans les années 1980, apparaissent, en Asie, les premières souches de gonocoques résistantes à la Rovamycine, un antibiotique pourtant de grande efficacité.
Les examens parasitologiques des selles représentaient une importante activité du laboratoire. Je découvris alors un parasite qui m’était inconnu : Opisthorchis viverini. Le cousin de Clonorchis sinensis responsable de la douve du foie, très présent en Asie. Rapidement une particularité épidémiologique s’imposa : dans le personnel de l’ambassade de France seuls les Laotiens étaient infestés à un taux très élevé. Je consultais les données hospitalières qui précisaient l’origine ethnique : Laotiens, Vietnamiens, Chinois. Même constatation seuls les Laotiens étaient positifs !
J’essayais de me documenter, mais je découvrais très peu d’informations bibliographiques, sauf en langage thaï. À l’occasion d’une visite à l’Université Mahidol, à Bangkok, je rencontrais l’auteur des publications. Il m’expliqua que cette parasitose, était limitée aux populations laotiennes en bordure du Mékong. En raison de la consommation de poisson cru qui rentre dans la composition d’un plat très populaire au Laos, le Lap pa. Il me faisait remarquer que cette maladie était également présente dans les populations de Thaïlande en bordure du Mékong et me précisa, que cette maladie se superposait à l’ancienne frontière du Laos, avant que la Thaïlande ne s’approprie une partie du Laos. Cette parasitose ne semble pas poser de problème de santé particulier, bien que nous n’ayons que peu de données sur l’évolution à long terme.
Me voici renseigné sur cette étrange parasitose. Par la suite je comprendrai mieux cette différence, la cuisine laotienne est très différente, de celles des Vietnamiens, des Chinois et des Thaïlandais.
Un jour je découvris sur mon bureau un paquet avec à l’intérieur une sorte de savon de Marseille, à l’odeur forte. J’interrogeais le technicien sur ce pavé : « C’est de l’opium ». Je pensais avoir mal compris, il me confirma et m’expliqua : « C’est la pharmacie centrale qui chaque année achète un stock d’opium à usage pharmaceutique, et nous sommes chargés de faire les contrôles des principes actifs ». J’étais rassuré, il préleva un échantillon et réalisa les titrages chimiques. Le soir j’étais seul dans mon bureau, les techniciens étaient partis, je réalisais que le pavé d’opium était toujours sur mon bureau. Que faire, le jeter, impensable. J’avais oublié de demander, au technicien, l’avenir habituel de ce produit après échantillonnage. Le porter à mon domicile et le ramener demain, risqué. J’appelais à l’ambassade l’attaché militaire que je connaissais bien. Je lui expliquais que j’avais dans mon bureau, un pavé d’opium d’environ 500 grammes et que je ne savais pas comment m’en débarrasser. Je lui fournissais plus d’informations et je lui indiquais l’origine de ce produit : la pharmacie centrale. Il était rassuré et il m’indiqua qu’un technicien allait venir. Je ne saurai jamais où a fini ce pavé.
Mes activités au laboratoire vont avoir une conséquence inattendue. En décembre un bruit court que l’ambassade du Nord Vietnam, va donner des visas pour Noël, pour se rendre à Hanoï. C’est une surprise à ce jour seuls les représentants des pays du bloc soviétique pouvaient se rendre en vacances, au Nord Vietnam. Je postule comme beaucoup de mes amis. Le 15 décembre, j’apprends que ma candidature a été retenue. Je suis très content, mais surpris car je suis le seul à être retenu. Que s’est-il passé ? Mon ami le Dr D. Bonnet m’avait adressé un patient, un Vietnamien âgé, de nationalité française. Il suspectait une tuberculose pulmonaire. Au laboratoire nous réalisâmes le diagnostic et le Dr Bonnet prit en charge le traitement du patient. Un travail de routine. Mais il s’avéra que le fils de ce malade était le commissaire politique de l’ambassade du Nord Vietnam à Vientiane. Cette fonction discrète en faisait en fait le patron de l’ambassade. En examinant les candidatures il reconnut mon nom et pour me remercier me donna le visa. Me voici en partance pour Hanoï, je suis logé dans un hôtel ancien, reliquat de l’époque coloniale, dans le centre d’Hanoï. Dans la soirée je reçois la visite de M. le consul et de son épouse qui m’invitent à dîner à l’ambassade. Ils sont très intrigués par cette visite. Discrètement, il m’interroge : un membre éminent du parti communiste français, qui aurait échappé aux services de renseignements ? Mon âge ne plaide pas en faveur de cette hypothèse. On me questionne alors sur mes parents, peut-être le fils ou un parent d’un haut ponte du parti. Le mystère restera total. Je n’ose pas raconter l’histoire du patient à la tuberculose, elle n’est pas crédible, et surtout dévalorisante. Laissons planer le mystère. Je passe la soirée de Noël avec l’équipe de l’ambassade, nous assistons même à la messe de minuit dans l’ancienne cathédrale d’Hanoï.
Puis c’est le départ touristique dans une grande voiture d’origine soviétique. J’avais demandé à visiter des villages de minorités. On me proposa un village Thaïs à 150 kilomètres de la capitale. Les routes ont été défoncées par les bombardements de 1972. Des milliers de travailleurs, transportent, dans des paniers, fixés sur leurs têtes, des tonnes de cailloux. Tout est manuel. Impressionnantes ces jeunes filles, filiformes, vêtues de guenilles qui transportent ces paniers.
La journée suivante, c’est la visite de la baie d’Along. Pas celle que connaissent les touristes de nos jours avec des copies de jonques, et des nuits en mer au son des karaokés. La baie est quasi vide, avec quelques vieux sampans et des pêcheurs. Je visite la grotte des merveilles. Le soir, je suis logé dans un hôtel style Pays de l’Est. Je descends dans le hall, la fête bat son plein, un groupe de jeunes ouvriers soviétiques. Ils m’appellent et me demandent de les rejoindre, une ambiance très arrosée.
Les deux derniers jours je séjourne à Hanoï. Les bombardements de 1972, ont eu d’importantes conséquences. Le grand hôpital Bach Mai a été détruit, l’ambassade de France a elle aussi été touchée. Bien sûr en deux ans les Vietnamiens ont remis en état la ville, mais il reste beaucoup de maisons éventrées par les bombardements. La ville est très calme, aucune voiture privée, uniquement des véhicules militaires et des flux de vieux vélos. Dans la rue, à intervalles réguliers, on trouve des trous aménagés, où les populations pouvaient s’abriter lors des bombardements. Les quelques personnes âgées que je rencontre parlent un excellent Français. Dans la rue, sur de petits comptoirs improvisés on m’offre une bière. Une ville triste, austère, qui visiblement a beaucoup souffert. L’activité de reconstruction est impressionnante, tout est manuel, les échafaudages en bambous ceinturent les nombreux immeubles en cours de reconstruction. Le consul m’emmène chez un artiste vietnamien qui réalise des laques à l’ancienne. Sa collection est magnifique, j’en achète une représentant une jeune Thaïe. Le consul me précise que je ne pourrai pas la sortir, mais il me propose de l’amener dans la valise diplomatique lors d’une visite à Vientiane. J’accepte bien volontiers. Encore un détail, j’ai pris beaucoup de photographies, on me demande de remettre les pellicules qui seront développées et contrôlées. Au moment du départ tout le matériel photo me sera remis, aucune censure.
Retournons à la capitale laotienne, Vientiane, la vie y est très paisible, une ville coloniale, endormie comme la décrivait Jean Hougron, en parlant notamment des « petits blancs ». Rien n’a changé, nos concitoyens occupent toujours de nombreux postes : restaurateurs, bar, librairie, hôtel, boulangerie, pâtisserie, garagiste, plombier, etc. Le nombre de français inscrits à l’ambassade atteint plusieurs milliers. L’ambiance est celle d’une petite ville de province. La vie culturelle pour les Français se situe sur la place du jet d’eau en partie occupé par centre culturel français. Les bars français sont très fréquentés par les expatriés. notamment chez Pierrot, un ancien d’Indochine, grièvement blessé et amputé de la jambe gauche et mutilé après avoir été torturé par les Viêts. Parmi les anciens français beaucoup ont fait la guerre du Vietnam, dont Youri, un Russe blanc prisonnier à Diên Biên Phu, qui a créé une affaire d’expédition de singes pour l’industrie pharmaceutique. On trouve également beaucoup de trafiquants en tout genre, mais principalement de la drogue (opium). Souvent ils avaient débuté leur activité au Vietnam. Pour la plupart, ils avaient eu maille à partir avec la justice à Saïgon, ils avaient été expulsés et ils se retrouvaient au Laos. Parmi eux Pierre et Félix, deux anciens de la French Connection, qui avaient passé plusieurs années en prison. Ils rempliront quelques pages de l’ouvrage de référence : « The politics of Heroin in Southeast Asia. » Alfred W.McCoy. 1972. Ils avaient ouvert une boite de nuit, le Spot, et un bar au bord du Mékong. Le rendez-vous de toute sorte de personnages, notamment membres de la CIA, du KGB, des services secrets français, ainsi que des anciens malfrats, et même un mercenaire ancien du Katanga et des expatriés. Ce bar sera au centre de l’ouvrage de Gérard de Villiers : « SAS l’héroïne de Vientiane ». L’auteur glanera beaucoup de renseignements dans ce milieu coloré. Une ambiance cowboys, entre jeux de fléchettes et dés poker.
Un personnage attachant, le vieux Suarez, qui travaillait au centre culturel, il s’occupait de la ronéo, et il avait réalisé pour l’école de Médecine un polycopié pour les travaux pratiques. Nous avions sympathisé, il était en Indochine depuis 50 ans, originaire d’Antibes, il me parlait du port avec une larme aux yeux. Il me raconta ses activités à Saïgon, avant d’être expulsé. Il avait été un des gérants du « Grand Monde » le plus vaste établissement de jeu du monde après la seconde guerre mondiale, avec ses centaines de prostituées. Je demandais à M. Suarez s’il n’avait pas envisagé d’ouvrir une maison close à Vientiane. Il me répondit : « Bien sûr, j’en ai deux à Dan Palan, mais ça ne marche pas à cause des policiers. » Je manifestais mon étonnement, la police laotienne, trop dure ! Une nouvelle. Il continua : « Non ce n’est pas le problème de la répression. À Saïgon quand une fille s’absentait une journée pour raison familiale, en cas de retard j’envoyais la police la rechercher, ça fonctionnait très bien, mais ici quand j’envoie un policier (bien payé) il reste au village avec la fille plusieurs jours pour faire la fête. Impossible de travailler dans ces conditions. »
D’autres personnages animaient la vie laotienne des expatriés. Le pilote d’avion Babal, ancien pilote d’ « Air opium », il avait, par la suite, créé sa propre compagnie : « Babal Air lines. ». Son trafic d’opium, il le réalisait entre les tribus du nord du Laos et le golfe du Tonkin, où il larguait sa cargaison en mer où l’attendaient des pêcheurs. Un jour de retour de sa mission, seul à bord de son avion, il s’endort, et il se retrouve en Thaïlande, pris en chasse par deux avions militaires. Il fut obligé de se poser et il fut arrêté. Babal s’était rangé, il était pilote de la compagnie nationale, Royal Air Laos. Pendant les vols, dans le cockpit, les passagers lui rendaient visite, pour boire avec lui le whisky.
Enfin Joseph, pilote lui aussi, moniteur à l’aéroclub (avec qui j’ai appris à piloter). Il se vantait d’avoir eu deux accidents d’avion (crash). Une première fois au décollage, l’avion était trop chargé, la deuxième fois dans une rizière, il avait oublié de faire sa check-list, et on lui avait soutiré la moitié de son réservoir d’essence avant le décollage. Quand on survolait les rizières, il m’expliquait comment se poser en cas d’incident. « Toujours dépasser le muret avant d’abattre le manche ! »
Les restaurants asiatiques ne désemplissaient pas. Tout d’abord le restaurant Chinois chez Piouki, avec ses pâtes sautées excellentes. Je le fréquentais régulièrement avec mes amis Français. Jusqu’au jour où je réalisais que le serveur chinois, fréquentait la Mission Médicale Française et m’avait été envoyé pour un diagnostic de tuberculose qui s’avéra positif. Il passait son service à cracher dans une bassine réservée à cet effet. Je décidais alors de fréquenter un autre restaurant chinois, plus mondain, le Tan Dao Vieng, situé à proximité de chez Piouki, il offrait une cuisine délicieuse. Le chef cuisinier rentrera en France en 1976, et poursuivra sa brillante carrière dans un des meilleurs restaurants chinois de la capitale. Il y avait de nombreux restaurants Français dont un gastronomique, « chez Lyne » fréquentait par tous les agents secrets américains en chemises fleuries qui venaient se détendre depuis Saïgon. Le repos du guerrier bien mérité. Ils terminaient leur soirée au quartier chaud de Vientiane à Dong Palang, dont les bars tenus par des Vietnamiens et les salons de massages des Thaïlandaises ne désemplissaient pas. Et pour les connaisseurs, il y avait le bordel « la mère Loulou » au centre de Vientiane. La tenancière, une Française, avait formé ces jeunes protégées à l’art de la fellation. Une réputation qui s’étendait dans toute l’Indochine.
La vie au Laos était bon marché pour les expatriés. D’autant que nous pouvions nous approvisionner aux économats de la Mission Militaire Française où l’on trouvait tous les produits importés de France. La première fois que je me rendais à la banque d’Indochine pour changer des dollars, l’employé me regarda bizarrement. Il me précisa : « Personne ne change de l’argent dans les banques, il faut changer au marché noir, à l’hôtel Constellation juste à côté. » Merci de cette information. Visiblement ils étaient honnêtes à la Banque d’Indochine, j’y ouvrirai mon compte quelques jours après. Je me rends au Constellation, l’hôtel-bar de référence. Le patron un métisse franco-vietnamien me précise : « Le taux de chance a légèrement baissé. » Il me propose mille deux cents kips pour un dollar contre quatre cent au taux officiel !
Je partageais mes relations entre l’équipe médicale, composée essentiellement de médecins militaires : le médecin-colonel Rouault, ancien héros de Diên Biên Phu, prisonnier des Viets, porté disparu. Il reçut la légion d’honneur à titre posthume, mais après avoir été retrouvé et libéré, la légende voudrait qu’on la lui ai retirée ! Il était en charge du centre de dermatologie. Il fit construire une léproserie, et joua un rôle très actif dans le développement de l’école de Médecine. Le médecin-colonel Gaggini, chirurgien, que je retrouverai à la télévision, lors du cinquantenaire de la chute de Diên Biên Phu, j’apprendrai qu’il était chirurgien dans le camp retranché en 1954.
Et bien d’autres qui contribuaient au fonctionnement de l’école Royale de Médecine, dont un futur prestigieux professeur, Didier Sicard qui avait obtenu l’agrégation en médecine au Laos (il deviendra, en France, président du Comité consultatif national d’éthique de 1999 à 2008).
Mon autre groupe d’amis se recrutait parmi les enseignants expatriés. J’occupais une immense maison au cœur de Vientiane que je partageais avec René, un professeur d’économie. Un matin, alors qu’il me voit partir travailler à 8 heures et je reviendrai vers à 17h30, il me dit : « Tu ne pourras pas tenir à ce rythme, moi, avec 7 heures de cours par semaine, je suis dépassé. » Autour de René gravitait toute une bande de jeunes travaillant à la faculté des sciences économiques ou de droit. Tous passionnés de politique, des après soixante-huitards, nostalgiques du quartier Latin.
Les débats étaient passionnés, ils étaient tous pro-Pathet Lao (mouvement patriotique, communiste). Au début je n’étais pas à l’aise avec ces conversations politiques, sujet pas du tout abordé dans les facultés de Médecine. Le souvenir de mai 68 refaisait surface, le quartier Latin, le Boulevard Saint-Michel, les pavés, à croire que tous mes nouveaux amis étaient à Paris en mai 68. Bref je faisais piètre figure à côté de mes amis révolutionnaires. Des vrais ! Il me fallait réagir. Pendant un mois, après mes activités, je me réfugiais au centre culturel français. Je me plongeais dans les journaux le Monde et le Nouvel Observateur. Les progrès furent rapides, et je rejoignais le groupe des soixante-huitards, au début encore timide, puis le vocabulaire « rouge » devint une banalité. Surtout que beaucoup de conversation se tenaient chez Pierrot autour d’une bouteille de whisky, c’est là que l’on refaisait le monde.
Il nous restait à attendre le jour J, l’arrivée triomphale du Pathet Lao.
L’année 1975, allait nous mener au cœur d’un événement historique de grande ampleur, la chute de l’Indochine. Ce fut tout d’abord la chute de Phnom Penh le 17 avril 1975, prise par les Khmers rouges. Plusieurs expatriés français furent évacués sur le Laos. C’est ainsi que localement nous apprenions que la ville avait été vidée et sa population envoyée dans les champs. Ce n’est que trois mois après que j’appris le terrible génocide qui se produisait dans ce pays. J’avais rencontré un enseignant qui était présent au Cambodge à cette époque. Il avait rendu visite à un de ses élèves à Battambang, au Nord-Ouest du pays. Au moment de la chute de Phnom Penh, il était dans cette ville. Impossible de retourner dans la capitale, il resta près d’un mois chez les parents de l’élève. Puis il partit avec un groupe décidé à fuir le pays. Ce fut une longue traversée, à pied jusqu’à la frontière qui n’est pas sans rappeler le film « La déchirure ». Pendant son périple, il prit des photos de charniers, de fosses communes, de paysans soumis au travail forcé, un vrai reportage photographique. Arrivé à Bangkok, il se rendit à l’ambassade et présenta ses photos. On lui demanda de garder ses documents confidentiels, de ne pas les diffuser. La discrétion devait être totale. Il désobéit et adressa les photographies à Paris-Match, le journal répondit qu’il n’était en mesure d’authentifier ses documents et refusait de les publier. À cette époque, les événements du Cambodge faisaient l’objet d’une omerta totale. Il faudra des années pour que le monde apprenne le génocide cambodgien, et surtout son ampleur. Bien sûr des récits identiques à cet enseignant avaient été rapportés par d’autres personnes, d’autant qu’à l’arrivée à la frontière de Thaïlande, les futurs refugiés faisaient l’objet d’intenses interrogatoires de la part des agents de la C.I.A. Mais rien ne diffusa.
Au Vietnam, l’offensive nord-vietnamienne du printemps, débutée dans les hauts plateaux de l’Annam, aboutira à une chute rapide de la capitale du Sud, Saïgon, le 31 avril 1975.
À Vientiane l’angoisse gagnait une grande partie de la colonie française, notamment les « petits blancs ». Du côté de mes amis soixante-huitards, c’était la fête, on attendait maintenant la chute de Vientiane et on s’y préparait. René, envisageait déjà d’être conseiller du ministre de l’économie, il se préparait à enseigner l’économie marxiste à la faculté, dont il se disait spécialiste.
Du côté des médecins militaires c’était la consternation. Bref, toutes les positions sur le sujet étaient débattues dans les bars de la capitale.
Contrairement au Vietnam et au Cambodge, où la chute fut brutale, la situation était toutefois différente à Vientiane. Les communistes (Pathet Lao) étaient déjà présents. Le 14 septembre 1973, avait été signé entre les belligérants, un protocole en neuf points qui prévoyait entre autres la constitution d’un gouvernement de coalition, l’organisation d’élections, la neutralisation des deux capitales Vientiane et Luang Prabang, le retrait des troupes étrangères, un cessez-le-feu et des modalités concernant les prisonniers de guerre. Les réactions à cet accord historique étaient mitigées. « La Tribune » de Vientiane, enthousiaste titrait : « À l’instar des peuples épris de paix, le peuple lao salue avec ferveur la signature des protocoles sur le rétablissement de la paix et la réalisation de la concorde nationale intervenue entre le gouvernement deVientiane et le front des forces patriotiques, le 14 septembre 1973 à Vientiane. »
Enthousiasme pas toujours partagé, un diplomate plus pessimiste affirmait : « C’est un pacte avec le diable qui vient d’être signé ! ». Pour d’autres, il était évident qu’on avait introduit le loup dans la bergerie.
La neutralisation de la capitale Vientiane consistait à équilibrer les forces armées et les forces de police à un nombre de deux mille hommes par faction dans la ville. Voilà donc les patrouilles du Pathet Lao, paradant dans la ville. Ils seront la curiosité des habitants, souvent maladroits avec leurs véhicules soviétiques, n’ayant aucune connaissance du code de la route, s’extasiant devant tout objet qui leur était inconnu, ayant des difficultés à se servir des accessoires ménagers qu’ils cassaient à force de jouer avec ! Bref ils sont reçus avec le sourire, leur naïveté les rend très sympathiques. Ces montagnards se mêlent petit à petit à la population qui commence à les accueillir à bras ouverts. Cette intégration sans difficulté fera dire au prince Mangkra Souvannaphouma1, fils du premier ministre : « L’opération charme du retour de l’enfant prodigue a réussi… Une fois de plus la gentillesse naturelle, le sens de l’hospitalité, des Laotiens vont les rendre aveugles aux manœuvres sournoises montées par Hanoï. »
Comme cela était prévu, la cohabitation des deux partis n’est pas toujours facile notamment au sein des membres du gouvernement de coalition. Les accords se succèdent, le 2 décembre 1974, est signé « Le programme d’édification de la paix, de la démocratie, de l’unité et de la prospérité du peuple lao ». On parlera des accords en 18 points.
Un événement important qui allait précipiter la chute de la faction de droite sera la dissolution de l’assemblée nationale le 13 mai 1975, par ordonnance royale. La porte est alors ouverte.
Tout va alors s’accélérer.
À l’ambassade de France, l’inquiétude est grande, les services de renseignements parlent de contestation des étudiants, les diplomates connaissent bien le sujet.
L’attaché militaire français rencontre le Prince Mangkra Souvannaphouma, et lui demande des informations sur la situation et notamment l’agitation estudiantine : « Mon colonel, vous savez très bien que ces actions sont provoquées, sans aucun doute possible, par les agitateurs du Nèo-Lao-Hakxat (parti communiste laotien) auxquels vos coopérants de l’éducation nationale, qui sont issus de mai 1968, n’hésitent pas à apporter leurs soutiens. ». Les soixante-huitards veulent leur révolution, ils l’auront.
Le 7 mai la ville du sud Paksé, donne le ton se déclarant « libérée ».Tout débute par une grande manifestation contre le prince Bou Noum, dénommé le Roi du sud. Heureusement pour lui, il n’est pas dans sa demeure. Les étudiants adressent au gouvernement une série de revendications, les discussions avec les autorités locales sont houleuses, des slogans préparés de longue date se répandent dans la foule. Les étudiants font appel aux unités de Pathet Lao, jusqu’alors cantonnées à 20 kilomètres au nord de Paksé, qui s’empressent de pénétrer dans la ville et de rétablir l’ordre. Les représentants de droite, sont obligés de fuir en Thaïlande. La « Révolution » est lancée.
À Vientiane, les étudiants de l’École normale, de l’École Royale de droit, manifestent, mais ce ne sont pas les plus virulents. Donnons la parole de nouveau à Mangkra Souvanaphouma : « Les plus actifs se recrutent parmi les étudiants de médecine que dirige le professeur Didier Sicard depuis 1974. Arrivé avec beaucoup d’enthousiasme dans ce pays à l’aube d’une nouvelle évolution idéologique, lui qui fièrement venait de s’inscrire au parti socialiste français, sera vite désenchanté lorsqu’il verra s’effriter les rangs de ses élèves ainsi que ceux du corps professoral réquisitionnés et envoyés en « rééducation » sans l’en informer. Il restera en poste jusqu’en 1979 (venu, suite à l’obtention de l’agrégation en Médecine, dite outre-mer, il se devait effectuer un séjour de cinq ans pour valider ce diplôme). De retour en France, il exprimera sa déception et sa rancœur à l’encontre du nouveau régime dans un ouvrage intitulé : « Au nom de Marx et de Bouddha ».
Ce ne sera pas le seul. Dans l’immédiat dans le camp des soixante-huitards on se prépare (je suis seulement un observateur curieux). Les réunions se succèdent, un syndicat CFDT est créé auquel appartiennent, tous mes amis révolutionnaires du bar de chez Pierrot. Le leitmotiv est le suivant « cette fois on l’a notre révolution ». Des contacts ont lieu avec les étudiants.
La situation est tout autre chez les « petits blancs », ils se sont cotisés pour envoyer l’un d’entre eux en Guyane. Le gouvernement s’apprête à financer un ultime plan de développement du département, des fonds seront alloués pour les nouveaux venus. À son retour, la déception est grande. Pour pouvoir bénéficier d’aide il faut un investissement de 500.000 francs. Les mauvaises nouvelles s’accumulent, Maurice un vieux de la vieille est rentré en France et trois mois après il est décédé, simple coïncidence pensent certains, mais pas tous, loin s’en faut.
Le 9 mai l’agitation gagne la ville, les manifestations se poursuivent les jours suivants. Un signe ne trompe pas, les journalistes Français débarquent en masse. La plupart d’entre eux ont raté la chute de Phnom Penh et de Saïgon, impossible de rater celle de Vientiane. Nous logeons le correspondant du journal « Le Monde ». Les bars sont remplis, les journalistes rejoignent les expatriés. Les commerçants sentant la fin bradent la marchandise, le prix de la bouteille de whisky s’effondre. L’alcool coule à flot, il faut en profiter. Nos visiteurs journalistes ont rapidement identifié les lieux d’intérêt festifs. Les maisons closes font le plein (je risque d’avoir du travail au laboratoire), si la majeure partie des produits de consommation s’effondre, au marché le prix de la ganja (sommités fleuries du cannabis) flambe, mais reste encore abordable, 5 dollars le kilogramme. Les fumeries d’opium (une dizaine) ne désemplissent pas. On fait la fête. Dans ce moment d’angoisse pour une partie de la population, les visiteurs passent un moment agréable. Certes la qualité des articles de presse s’en ressent. Un journaliste entre deux bouffées de marihuana pourra écrire un titre alarmiste : « Les chars marchent sur Vientiane. » Il sera le seul à les avoir vus.
La situation évolue rapidement, les médias titrent : « À la vue des derniers évènements qui se sont déroulés à Paksé, Vientiane le Pathet Lao contrôle tout le pays. »
Beaucoup de Laotiens quittent le pays dont la quasi-totalité des médecins de l’hôpital Mahosot. Les premiers séminaires politiques sont organisés, les militaires sont convoqués au camp de Chinaïmo. Deux mille répondront présents, puis ce seront les fonctionnaires et enfin toute la population va entrer à son tour en rééducation.
Je rencontre mon ami, pharmacien, Bounthan, qui revient du séminaire, il me rapporte son « séjour ». Beaucoup de discours politiques, souvent enfantins. On donne l’exemple de la balance à deux plateaux. On remplit des avantages respectifs du communisme sur un plateau et de l’impérialisme sur l’autre. Il n’y a pas de surprise, la balance penche en faveur des instructeurs Pathet Lao. Cet exemple me fait sourire, quand j’étais au lycée, en première, le professeur d’histoire, communiste convaincu, faisait déjà la démonstration de la balance à deux plateaux ; malgré ses convictions les plateaux restaient équilibrés !
Mes amis soixante-huitards ont offert leur service aux nouveaux arrivants. Sans succès. René a rencontré le nouveau ministre de l’enseignement. Il lui a proposé ses compétences de conseiller et d’assurer l’enseignement de l’économie marxiste. Le ministre a souri, et à son tour lui a proposé d’enseigner temporairement les statistiques en première année. Pour René c’est un affront Il se précipite alors rencontrer le Directeur de la Mission Française de coopération. Il lui explique ses déboires. Le Chef de la mission est confus, il reconnaît que le comportement du ministre est insultant pour un expert de ce niveau. Il lui indique : « Je comprends votre déception, mais je peux vous faire rapatrier en France dans les plus brefs délais. » René, n’appréciera pas ce nouveau camouflet, il restera encore six mois.
Dans la ville la rigueur marxiste se fait ressentir. La population est invitée à s’adapter aux modes de vie du Pathet Lao. Des tenues spartiates, pour les femmes finis les maquillages. Les prostituées comme les jeunes voyous, sont envoyées sur des petites îles du barrage de la Nam Ngum. On épure la ville, et pendant ce temps de plus en plus de Laotiens quittent le pays. Le 25 novembre, on apprend ainsi que le prince Panya, fils du premier ministre a fui Vientiane, à la nage en traversant le Mékong, il sera accueilli en héros en Thaïlande, la télévision nationale retransmettra une interview dans laquelle il relatera son odyssée : « Refusant de me soumettre au régime communiste que le Nèo-Lao-Hakxat est en train d’instaurer au Laos, plutôt que de subir leur endoctrinement, dans les séminaires (samanâ en laotien) d’où personne n’est encore revenu, j’ai quitté mon pays. Tous les fonctionnaires et officiers, ont été envoyés, depuis le mois de juillet, dans différents centres. Personne, que ce soient leurs familles ou leurs amis, n’a plus eu aucune nouvelle. C’est parce que je ne veux pas subir le même sort que j’ai quitté mon pays et mon père. J’ai en vain cherché une pirogue pour traverser le Mékong. J’ai alors plongé dans l’eau relativement froide et je me suis laissé emporter par le courant tout en nageant. Après un peu plus d’une heure j’ai atteint la rive thaïlandaise à peu près à cinq kilomètres en aval de mon point de départ. »
Les futurs réfugiés quittent le pays en masse, pas toujours de façon aussi spectaculaire. Ma future épouse, Seng et sa cousine Banchay, partiront par une voie plus classique.
Quelques propriétaires de pirogues ont saisi l’aubaine pour devenir passeurs. Leur nom circule de bouche à oreille. La prudence est de règle il faut compter deux ou trois contacts, avant que la confiance s’établisse avec le passeur. La moitié de la somme est alors versée. L’autre, le sera le soir du passage. Le 18 décembre, dans la nuit c’est une première tentative Seng et Banchay partent accompagnées par les passeurs. Il est 23 heures. J’attends avec angoisse. Vers deux heures du matin elles sont de retour, les conditions n’étaient pas favorables. Elles ont croisé une patrouille du Pathet Lao. On recommencera trois jours après. Cette fois les passeurs arrivent vers dix heures, elles sont transportées à une vingtaine de kilomètres au sud de Vientiane et doivent attendre dans une cabane. À quelques kilomètres de leur cache, d’autres passeurs, ont organisé une fête avec la patrouille du Pathet Lao, pour faire diversion. Vers minuit lorsque la fête bat son plein le signal est donné, elles embarqueront sur une petite pirogue, au péril de leur vie. Les soldats du Pathet Lao, tirent sur tout ce qui bouge sur le fleuve. Et puis, il y a le courant, pas facile à manœuvrer, avec seulement deux rames cette coque de noix sur cet immense fleuve qu’est le Mékong. Au total dix personnes ont pris place sur cette minuscule pirogue. J’attends toute la nuit, je guette des tirs d’AK47, tout semble calme. Le lendemain j’apprends qu’elles ont traversé sans encombre et qu’elles sont en route vers Bangkok, où un ami doit les prendre en charge. À Noël nous passerons les fêtes à Pattaya. Puis il faudra attendre encore trois mois pour qu’elles obtiennent leur visa et leur statut de réfugiées politiques. Je retrouverai Seng dans le sud de la France, chez ma mère, en Avril 1976, on se mariera au village en Août 1976.
Il me reste quelques mois à passer au Laos, la situation empire, beaucoup de Français quittent le pays, certains viennent nous voir car au titre de coopérant on a droit d’effectuer un déménagement de plusieurs mètres cubes. Je ramènerai à mon départ plusieurs cantines d’anciens.
On ne trouve plus d’essence, les Américains fuient, il suffit d’aller à l’aéroport et pour 50 dollars ils vous remettent les clés d’un véhicule 4x4 neuf. Mais que faire sans essence.
À l’aéroclub se tient une dernière réunion, que faire de l’avion. Joseph l’intrépide, à une solution : pour bénéficier de l’assurance il faudrait « crasher » l’avion, il propose une solution, qu’il affirme sans risque, voler à très basse altitude et passer entre deux arbres pour arracher les ailes. Il précise qu’ayant déjà eu deux accidents d’avion l’assurance ne fonctionnera pas. Il faut un volontaire. Il n’y en aura pas.
Beaucoup de bars, restaurants, magasins en tout genre sont fermés les « petits blancs » ont fui. Une mauvaise nouvelle, l’ambassade de France a fermé, la prudence est de règle.
