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Les couples confrontés à l'infertilité sont toujours plus nombreux.
Environ 3% des enfants nés en France chaque année, sont conçus avec le recours à la Procréation Médicalement Assistée (PMA), et ce chiffre est en constante augmentation.
Ce parcours est souvent une longue route démoralisante pour les parents, égarés face au corps médical. Ils découvrent avec stupeur un monde ultra médicalisé où l'humain est souvent oublié : la multiplicité des médecins en charge du problème, les examens intrusifs, le diagnostic qui tombe comme un couperet, l'incompréhension des proches, les traitements à mener de front avec vie familiale, professionnelle et sociale font ressembler la PMA à une jungle où les parents se retrouvent seuls face à un abîme.
Le combat de parents infertiles pour réaliser leur rêve d’enfant. Un récit édifiant et bouleversant.
EXTRAIT
J’actionne la télécommande.
Un petit halo de lumière apparaît.
Les minutes passent…
Les images défilent…
À l’écran apparaît le titre d'une rubrique littéraire : « Sur quelle étagère ». Puis, un visage connu, ou plus précisément un visage… précédé d’une voix connue.
Et tandis que je m’extrais doucement de ma torpeur, j’entends ces mots qui me font mal...
Comment ?
J’entends, abasourdie, cette femme qui raconte sa souffrance : elle n’a jamais pu avoir d’enfant et en ressent une douleur indicible. Elle va plus loin : du jour où elle a appris cette fatalité, elle s’est vécue comme marquée au fer rouge, comme indigne d’appartenir à la race des Femmes.
Son désarroi me touche.
Son titre m’ébranle « Un jour, je suis morte ». Ce titre est si dur !
J’éprouve une grande compassion pour cette femme.
Peut-être aussi, car à un sentiment d’admiration, se mêle celui d’une d’identité de destinées.
À PROPOS DE L’AUTEUR
Avocate au barreau d’Aix-en-Provence et enseignante à l’Université de Provence.
C’est en double qualité de témoin et d’auteure.
Le récit de ce long et pénible parcours du combattant, lève le voile sur la Procréation Médicalement Assistée, abordant ainsi un sujet intime, qui paradoxalement, tend à devenir un véritable fait de société. Si le recours à la PMA devient toujours plus fréquent, sa notion ainsi que sa problématique demeurent du domaine du tabou.
Depuis la publication de ses deux livres au mois de juin 2014,
Alessandra Blache réalise des lectures musicales dans les librairies ainsi que dans les médiathèques. Elle participe à de nombreux salons, forums, conférences et débats.
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Seitenzahl: 512
Veröffentlichungsjahr: 2017
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« L’homme est un apprenti, la douleur est son maître.
Et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert. »
Alfred de Musset
« La plume est l’onde sismographique du cœur. »
Librement inspiré de Franz Kafka
« L’humour est l’arme blanche des hommes désarmés. »
Romain GARY
L’essor des procréations médicalement assistées (PMA) date des années 1980. Il est lié au succès de la fécondation in vitro (FIV), prouesse technique qui a fait l’objet d’une intense valorisation médiatique. Tout a commencé avec la naissance de Louise Brown à Londres, en 1978 ; en France, c’est la naissance d’Amandine en 1982, à Paris, qui a alerté l’opinion. Un espoir fou, l’espoir de la dernière chance, a exalté les femmes stériles : les services hospitaliers stupéfaits se sont vus envahis « de centaines de candidates, éperdues du désir de procréer, à n’importe quel prix ; les listes d’attente s’allongeaient démesurément, imposant des délais de plusieurs années1. » La contraception avait donné aux jeunes femmes l’illusion d’une maîtrise totale : « Un enfant si je veux quand je veux ». Oui, mais si quand je veux, l’enfant ne vient pas, la déception est insupportable. Cette exigence, passionnément irrationnelle, plonge les comités d’éthique dans le désarroi. Autrefois, on consolait les femmes stériles en alléguant la volonté divine... À la fin du 20ème siècle, le corps médical vole à leur secours : le désir d’enfant est promu au rang d’une exigence sacrée.
Les médias s’emplissent d’un immense bourdonnement, et les publications, plus ou moins savantes, se multiplient. Quelques témoignages sont particulièrement émouvants. Marielle Issartel, féministe militante, co-auteur du film Histoire d’A.2, doit sa fille à la FIV : elle crie sa joie et sa gratitude3. Dominique Grange, qui a subi deux échecs de la FIV, exprime sa déception avec amertume. Après « la violence d’un tel échec », elle renonce à cette médicalisation qui « la dépossède de son désir », après l’avoir « robotisée jusqu’au tréfonds de (ses) abysses hypophysaires4 ». Face à ces innovations, les féministes, sidérées et perplexes, tardent à réagir. Quelques-unes s’enthousiasment : les PMA mettent au service des femmes une « médecine du désir » ; d’autres s’irritent de voir les femmes confirmées dans leur « vocation maternelle. » Des colloques en discutent, la réflexion mûrit… Les féministes prennent bientôt la défense des femmes avec vigueur et lucidité. Elles exigent une évaluation rigoureuse de ces techniques qui aboutissent à 80 % d’échecs, et qui constituent donc un leurre pour la plupart des requérantes. Elles dénoncent l’occultation des effets nocifs qu’une pratique aventureuse fait subir aux patientes : stimulation ovarienne, anesthésie, cœlioscopie, médications de soutien à forte dose. Expérimenter sur des guenons aurait été plus prudent, mais trop long et trop coûteux... Parmi ceux qui maîtrisent ces techniques, certains en attendent des profits personnels : notoriété et argent. Tous plaident pour le progrès de la science, argument irréfutable...
Vingt-cinq ans après, Alessandra éprouve le besoin de réfléchir à son tour sur ce phénomène majeur de la civilisation contemporaine, en faisant état de son expérience personnelle. Son récit, totalement subjectif, n’engage qu’elle ; il peut provoquer toutes sortes de réactions, sauf l’indifférence. En effet son mérite est double. D’abord il procure un grand plaisir de lecture, car l’auteure dispose d’un vrai talent littéraire. Elle a un style familier, primesautier, elle emploie des formules saisissantes, et manie l’humour avec brio5. L’humour est une aptitude assez rare ; il sert souvent à masquer l’angoisse ; parfois cinglant, il est particulièrement efficace pour mettre en évidence certains abus.
L’autre intérêt de ce témoignage, c’est qu’il permet d’observer les permanences et les changements d’une génération à la suivante, tant dans le monde des PMA que dans celui de l’adoption. Ce qui n’a pas changé c’est la passion maternelle, l’exigence tyrannique du désir d’enfant. Durant les années 1980, le corps médical s’étonnait de l’incroyable acharnement des patientes. Une femme médecin cite une personne qui a exigé vingt-deux inséminations artificielles ! Et même si la FIV est une intervention lourde, éprouvante, aléatoire, rares sont les candidates qui reculent… La sécurité sociale rembourse quatre interventions. La loi permet d’aller au-delà, aux frais de la requérante, jusqu’à la veille de son quarante-troisième anniversaire. Alessandra est allée jusqu’au bout de ces possibilités : elle a tenté sa chance sept fois, soutenue par son compagnon, Tristan. Faut-il soupçonner ce couple d’avoir cédé, inconsciemment, à la « pression sociale » qui valorise toujours fortement la procréation (explication avancée par les féministes) ? Rien de tel ne transparaît dans les confidences qu’on va lire. Par contre, l’auteure exprime avec force un intense désir charnel et affectif, épanouissement, accomplissement indispensable de tout son être femme. Elle aurait pu recourir à une mère porteuse ; mais l’idée semble ne l’avoir jamais effleurée. Est-ce parce que la grossesse faisait, à ses yeux, partie intégrante du processus ?
Un autre enseignement contenu dans ce document c’est qu’en vingt-cinq ans tant la PMA que l’adoption ont été totalement banalisées. Le temps de l’expérimentation triomphale est clos. Le corps médical en est à la routine. Pire : il n’espère plus réduire le taux élevé des échecs, déception humiliante. La conséquence la plus fâcheuse, c’est la perte d’enthousiasme des soignants : ce qu’ils expriment par un accueil plus que désinvolte, presque cynique, rébarbatif. Alessandra est violemment choquée par la trivialité du langage et les manières, « brutes de décoffrage », en usage dans ce milieu (elle cite de nombreux exemples effectivement effarants). À cette rudesse, elle oppose sa propre culture professionnelle - elle est avocate -, « où la discrétion et le secret sont élevés au rang de vertu ». Culture du secret qui a d’ailleurs rendu difficile le « coming out », l’annonce aux amis et aux proches de son recours à la PMA ; et ce fut une autre déception, tout aussi inattendue, tout aussi douloureuse, de constater leur réserve, voire leur désapprobation.... Ces comportements plutôt dissuasifs, ceux des soignants et ceux des proches, s’expliquent peut-être justement par le risque d’échec. Mais Alessandra, toute à ses espérances, ne peut entendre ces avertissements indirects. Elle choisit des interprétations qui la rassurent. Le médecin est un homme, il n’a pas d’utérus, il ne peut pas ou ne veut pas entendre la souffrance des femmes. La maternité, la parentalité renvoient à des enjeux personnels si complexes, que bien des gens ne sont pas au clair face à de tels engagements : ils se ferment comme une huître.
Les « tentatives » (ce mot prudent la déconcerte...) endurées par Alessandra, ont constitué une suite d’épreuves très pénibles, physiquement et plus encore moralement - flots de sang et flots de larmes -, « la dépression tapie dans l’ombre ». La présence fidèle, infiniment secourable de Tristan a sans doute sauvé le couple. On sait en effet que bien des hommes sont déçus de se voir, en quelque sorte, évincés par leur propre sperme, alors qu’ils veulent être aimés, comme époux et comme père. L’union d’Alessandra et de Tristan s’est révélée inébranlable.
Après ce calvaire, le processus d’adoption a été relativement rapide, facile, heureux. Dans ce domaine, les échecs sont beaucoup moins nombreux, et surtout moins flagrants, que pour la PMA. Les nouveaux époux (Alessandra et Tristan se sont mariés pour consolider leur dossier) ont-ils bénéficié d’une chance exceptionnelle ? Les statistiques inclinent à le croire. Toujours est-il qu’en moins de deux ans, ils se sont retrouvés parents d’une jolie fillette de quatre ans et demi, et qu’ils en sont tombés amoureux ! Joy pour sa part, s’est installée dans leur vie sans le moindre problème. Bonheur parfait pour tous les trois.
Le récit d’Alessandra a le charme d’un très émouvant roman d’amour.
Yvonne KNIBIEHLERProfesseur émérite d’Histoire contemporaineà l’Université de Provence
1 Dominique GRANGE « De la procréation artificielle à l’adoption », Autrement n°96 - février 1988. Abandon et adoption dirigé par Brigitte Trillat p 188-191
2 A. comme avortement
3 Les enfants de la chance, Denoël 1988
4 L’enfant derrière la vitre, Stock 1985
5 Présidente d’une association culturelle, elle organise chaque année un Festival de théâtre d’humour près de Gap.
Soudain, au cœur de la nuit, je m’éveille…
Quelle heure peut-il être ?
Ma main cherche à tâtons la télécommande enfouie sous les draps. Je m’allonge sur le dos, prends une profonde inspiration… À mes côtés, Tristan dort.
J’actionne la télécommande.
Un petit halo de lumière apparaît.
Les minutes passent…
Les images défilent…
À l’écran apparaît le titre d’une rubrique littéraire : « Sur quelle étagère ». Puis, un visage connu, ou plus précisément un visage… précédé d’une voix connue.
Et tandis que je m’extrais doucement de ma torpeur, j’entends ces mots qui me font mal...
Comment ?
J’entends, abasourdie, cette femme qui raconte sa souffrance : elle n’a jamais pu avoir d’enfant et en ressent une douleur indicible. Elle va plus loin : du jour où elle a appris cette fatalité, elle s’est vécue comme marquée au fer rouge, comme indigne d’appartenir à la race des Femmes.
Son désarroi me touche.
Son titre m’ébranle « Un jour, je suis morte »1. Ce titre est si dur !
J’éprouve une grande compassion pour cette femme.
Peut-être aussi, car à un sentiment d’admiration, se mêle celui d’une d’identité de destinées.
Toutefois, si je pose le même diagnostic, si je souffre - y compris dans ma chair - de subir un tel échec, il n’en demeure pas moins que mon parcours diffère du sien.
Chaque femme a son histoire.
Voici la mienne.
Depuis toujours, j’ai souhaité avoir des enfants. Le pluriel de cette phrase n’est pas anodin…
Adolescente, je me projetais en adulte heureuse, mariée avec deux, voire trois enfants… en recourant pourquoi pas à l’adoption.
Je suis née sous le signe du taureau. Les lecteurs sensibilisés à l’astrologie savent que le descriptif basique de ce signe correspond à une femme qui s’épanouit en fondant une famille et en vivant dans une grande maison à la campagne qui résonne des rires cristallins des jeux d’enfants et qui embaume de l’odeur suave des tartes et des gâteaux.
Elle incarne la maman par excellence !
Ma vie a suivi son cours : diplômée à vingt-cinq ans, je suis entrée dans la vie professionnelle, puis j’ai construit et consolidé une carrière en même temps que ma vie amoureuse et sentimentale. À ce jour, Tristan, mon compagnon et moi-même, totalisons douze ans de vie commune. Si ça n’avait tenu qu’à moi, nous aurions conçu un enfant après deux ans de vie commune, mais Tristan se montra plus frileux.
Les années passèrent. Il évolua et en 2003, nous décidâmes à l’unisson d’avoir un enfant.
Un an, deux ans passèrent…
Il fallut se résigner à voir quelqu’un, avec tout ce que cela comporte de flou et d’inconnu, à consulter en acceptant de sortir définitivement et irrémédiablement de la sphère privée pour intégrer l’univers médical. Ainsi, à la faveur d’une visite chez mon gynécologue, à qui je fis part de nos difficultés, celui-ci m’orienta vers un centre nouvellement créé à Aix-en-Provence. Tout en m’assurant que mes futurs interlocuteurs étaient tous très compétents en la matière, il me remit une lettre de recommandation pour l’un d’entre eux en particulier.
J’ignorais alors que le parcours du combattant se révèlerait aussi long et semé d’embûches.
Réveil brutal au petit matin.
L’aube pointe à travers les persiennes closes…
Il est 6 h 06.
J’ai fait un cauchemar.
Rêvé du Docteur Varel.
Nous étions en consultation.
J’appliquais à la lettre les préceptes que je m’étais fixés. Ne pas intervenir, le laisser seul maître du jeu. Aussi, je veillais à ne pas interrompre le Maître, ne sollicitais pas d’éclaircissements, me contentant de répondre par oui ou par non à ses éventuelles questions.
Surtout, tout faire pour que l’entretien ne dégénère pas, qu’il ne soit pas houleux.
Tout faire pour apaiser les choses.
Je ne voulais en aucun cas revivre l’épisode heurté de la fois précédente.
Surgit alors la scène suivante : nous étions un petit groupe, debout, une dizaine d’hommes et de femmes, vraisemblablement des patients ayant assisté à une réunion qui s’achevait… Varel, debout également, commentait des planches anatomiques fixées au mur. À un certain moment, on voyait un utérus auquel était accolé un petit sac gestationnel, à l’allure d’embryon rouge sang. Il le désignait à l’aide d’une règle en bois de forme carrée et s’adressait plus particulièrement à moi :
- « Vous souhaitez peut-être avoir un sac de cette taille, Mme Blache, mais il ne faut pas rêver. S’il est d’une taille inférieure, ça sera déjà bien ; et de toute façon, comme je ledisais hier soir à mon beau-frère, il n’y a pas d’incidence sur son alimentation. C’est sec à cet endroit-là. »
Dans mon rêve, je ne savais que penser de ce discours en demi-teinte.
Que cherchait-il ?
À être encourageant ou au contraire à ne plus me laisser d’espoir ?
Je détournai la tête et échangeai à deux ou trois reprises un regard avec un autre candidat à la parentalité ; je comprenais que nous partagions le même avis sur Varel…
Mon cauchemar se poursuit : la scène se déroule de nuit, dans une ville.
Tristan a réintroduit le champ scénique.
Le Docteur Varel apparaît à ma gauche de trois quarts, Tristan à ma droite, de dos. Je m’approche de lui et nous disparaissons progressivement, en nous enfonçant dans la nuit. Je m’interroge sur le fait de savoir si je suis autorisée à prendre la main de Tristan, si ça ne va pas heurter le Maître.
Finalement je décide d’être naturelle et la saisis.
Nous partons et je suis relativement apaisée.
Ce mardi… j’ai rendez-vous chez une psychanalyste.
Première fois de ma vie que je consulte. Ce n’est pas de ma propre initiative, mais sur celle, très insistante, de Varel, le médecin qui me suit dans le cadre de la procréation médicalement assistée. Je m’y rends, contrainte. Le Dr Varel estime que ce n’est pas normal que je veuille différer la réalisation - par ses soins - d’un énième examen clinique qui se déroulerait au bloc opératoire. Aussi m’a-t-il posé comme préliminaire et condition sine qua non à l’implantation de mes embryons congelés2 qu’il détient, mon consentement à la réalisation d’une hystérographie3. Je m’y étais opposée pour plusieurs raisons ; au lieu de m’écouter il s’est énervé et m’a posé cet ultimatum :
- « Je refuse catégoriquement de vous réimplanter les deux embryons congelés tant que vous n’aurez pas satisfait à la double condition d’accepter de procéder à une hystéroscopie4 ou au moins, une hystérographie, et de consulter un psy. »
J’avais protesté faiblement « mais on va encore perdre du temps », j’avais même essayé de « dealer » :
- « Docteur Varel, effectuons cette tentative comme convenu, c’est-à-dire dans quinze jours, et si elle échoue, nous serons à même de faire l’examen que vous préconisez avant d’aborder la prochaine. »
Il s’était montré inflexible :
- « Voyez un psy et appelez-moi après. »
- « Mais… où vous joindre ? » avais-je faiblement rétorqué.
- « Sur mon portable, » m’avait-il répondu, laconique.
J’étais sortie effondrée.
Trois jours.
Trois jours pour s’en remettre tellement l’assaut avait été violent et inattendu. Que faire ? Nous en parlions avec Tristan, il se montrait inquiet :
- « Ma puce, peut-être que cet examen est indispensable ?! »
Je décidais alors de céder. Ok j’accepterai un énième geste invasif et… inutile… j’en étais persuadée au fond de moi… parfaitement inutile !
La suite des évènements me donnerait - hélas ! - raison. Il me fallut trouver un psy, moi qui n’en avais jamais consulté. Varel m’avait donné un nom ; j’appelais cette praticienne qui résidait à Marseille en lui demandant de bien vouloir m’orienter vers un confrère aixois. Ce qu’elle fit volontiers. J’obtins un rendez-vous assez rapidement.
L’entretien fut extrêmement positif. Tout d’abord, la psy tenta de comprendre et résoudre la cause de mon problème, à savoir mes fausses-couches successives. Ensuite, elle analysa le comportement du Docteur Varel. Je salue sa perspicacité puisqu’elle lèvera le lièvre au bout de dix minutes d’entretien, à savoir qu’elle identifiera rapidement le problème médical récurrent que je connais depuis une dizaine d’années : des crises répétées de lymphangite5. En outre, je lui sais gré de ne pas se contenter d’évoquer l’hypothèse de l’éventuelle incidence lymphatique sur l’échec des grossesses, et de tenter également de me procurer une solution. Elle me communique alors spontanément les coordonnées de deux confrères : celui d’un médecin généraliste qu’elle tient en haute estime, afin qu’il me précise si mes lymphangites peuvent avoir ou non une incidence sur l’implantation de l’embryon, et celles d’un spécialiste de renom basé à Montpellier. Concernant ce dernier, le Docteur Reboul, elle s’empresse de chercher ses coordonnées téléphoniques dans son calepin. Je n’en reviens pas : tant d’humanité me touche. Voilà un psy - dont on pourrait penser qu’il se tiendra à distance - qui n’hésite pas à prendre les problèmes à bras le corps, à s’investir, en m’orientant vers un médecin, qui plus est, en m’invitant à l’appeler de sa part. Enfin, je me sens soutenue et aidée. J’apprécie particulièrement son investissement et son efficacité.
Par la suite, elle parlera de l’attitude de Varel, sans langue de bois et sans se cacher derrière une pseudo neutralité. Après m’avoir conseillé de changer de médecin, eu égard à la « perte de confiance » engendrée selon elle par notre entretien de vendredi, je lui demande son avis sur les déclarations de ce dernier. Elle est catégorique : ses propos étaient déplacés, notamment en ce qui concerne ses allusions à « faire l’amour ». Quand je l’interroge sur la raison de son attitude, de sa colère et des mots vociférés6, elle me répond :
- « Parce qu’il n‘a pas d’utérus et parce que certains hommes ne veulent pas entendre la souffrance des femmes. »
Soudainement, les choses me paraissent limpides. D’ailleurs je pense à d’autres hommes qui peuvent être classés dans cette catégorie. Puis, elle poursuit son propos de la façon suivante :
- « Il y a une perte de confiance alors même qu’en matière de PMA, il faut être « en totale confiance » pour que ça marche. »
Elle me conseille alors de me tourner vers le secteur privé. Elle m’avait préalablement proposé de changer de médecin au sein de la même structure, mais je lui avais fait part de la difficulté liée à la configuration du centre hospitalier de PMA d’Aix-en-Provence. Aussi, avais-je évoqué l’exiguïté des lieux constitués d’une petite salle d’attente centrale d’où partent en étoile, les cinq bureaux des médecins-consultants. Dès lors, à la grande probabilité de se croiser, s’ajoute une difficulté supplémentaire, à savoir l’impossibilité d’obtenir une étanchéité totale. Autrement dit, outre leurs consultations, chacun de ces praticiens effectue des interventions chirurgicales un jour précis par semaine, ce qui rend quasiment impossible la stratégie d’évitement. Or, vous n’allez pas désorganiser toute une équipe chirurgicale pour votre seul bon vouloir…
Elle se montre quelque peu surprise que je sois venue la consulter « un pistolet sur la tempe » et joint le geste à la parole en mimant ces mots. Elle m’explique également que la démarche de consulter doit être une démarche strictement personnelle et confidentielle.
- « Aussi », conclut-elle « pour l’heure, votre questionnement étant uniquement d’ordre technique et médical, je ne peux pas intervenir. »
L’entretien s’achève : je suis satisfaite. Cette psy est très professionnelle : elle ne se montre pas sectaire et pratique la pluridisciplinarité. Elle n’hésite pas à poser des actes, notamment en m’orientant vers la personne idoine, à savoir un gynécologue en qui elle a entière confiance. Aussitôt dit, aussitôt fait. Dès mon retour à la maison, à dix-neuf heures trente : j’appelle. On me répond. Il y a encore quelqu’un de présent au cabinet, c’est dire si on est motivé dans la boutique. La secrétaire du Docteur Reboul a une voix très douce. À la question que je lui pose :
- « Il a de bons résultats ? »
Elle me répond :
- « Il a des résultats. »
Sa réponse me plaît et me satisfait. On est enfin dans la rationalité, l’annonce d’une probabilité de succès, sans pour autant vendre impunément du rêve. On est dans l’authenticité. Mon interlocutrice me fixe un rendez-vous à deux mois. J’en conclus que ce gynécologue-psychanalyste est très pris, certainement le fruit de son succès ! D’autres indices contribuent à me mettre en confiance ; ainsi, lorsque je lui demande si je dois apporter mon dossier médical, elle me répond :
- « Vous pouvez, mais ça ne le passionne pas. »
Et quand elle m’interroge sur la cause de notre infertilité et que je lui réponds qu’il n’y a aucun problème, elle s’exclame :
« C’est encourageant ! »
Le rendez-vous Montpelliérain
Tout commence bien. J’ai eu un bon contact avec l’assistante au téléphone. Si elle répond encore à dix-neuf heures trente, c’est qu’elle doit être sacrément motivée, n’ai-je pu m’empêcher de penser. Je découvrirai plus tard que celle que j’ai identifiée comme son assistante est en réalité sa femme. Et quelle femme ! D’un âge certain, mais elle aussi, empreinte d’une grande humanité. Seul l’amour, qui d’ailleurs transparaît de ce couple, peut expliquer une telle solidité de l’édifice. Je me prends à rêver d’un monde peuplé uniquement de gens à leur image : élégants, généreux, sachant prendre de la distance et de la hauteur de vue…
En pénétrant dans le bureau du Docteur Reboul, je suis favorablement impressionnée par le nombre incalculable de livres qui tapissent ses murs et jalonnent le sol. Ceux-ci concernent toutes les disciplines : l’art, la culture, la littérature, la médecine, la psychanalyse… Une grande bonté émane de cet homme. Il procède à un entretien successif de Tristan et de moi-même, puis il m’ausculte. Je réaliserai alors, que depuis trois ans que j’ai démarré le processus de PMA, c’est la première fois qu’un praticien m’ausculte durant sa consultation ; j’entends par là que c’est la première fois qu’un gynécologue m’ausculte hors bloc chirurgical. En outre, l’examen se fait « à l’ancienne », manuellement serais-je tentée de dire, sans recours à un quelconque instrument médical tel qu’échographie ou écran d’ordinateur. C’est rassurant. À l’issue de son examen, il nous dit que tout va bien.
L’été suivant, je le rencontrerai, à la faveur d’une conférence qu’il donne durant le Festival d’Avignon. Quel plaisir de le voir - le revoir - dans d’autres circonstances ! Quel plaisir d’apprendre à mieux se connaître ! Je le « découvre » et suis frappée par sa haute stature. Toujours la même bonté qui émane de son regard ; il a de faux airs de Piccoli, ou plutôt de Pierre Tchernia. C’est la remarque que je me ferai, quelques jours plus tard lorsque je tombe par hasard, sur une photo noir et blanc du temps de l’ORTF, du « Monsieur Cinéma ». Je suis également touchée par la grande classe de sa femme. En apprenant l’échec de notre dernière tentative, elle aborde Tristan de façon à la fois très aimable et emplie de compassion… Avant de commencer sa conférence, il nous présente une jeune femme, qui réalise un mémoire sur les difficultés d’enfantement ; il nous demande l’autorisation de l’installer à notre table, ce que nous acceptons volontiers.
Mais à ce point de mon récit, peut-être convient-il que j’effectue un bref retour en arrière. En effet, je ne peux faire l’impasse sur l’épisode crucial, le nœud gordien qui a déclenché l’écriture de ce manuscrit. Un entretien médical marqué à tout jamais dans mon esprit. De cet entretien, qui se déroula le quinze mai deux mille neuf, je ne retiendrai qu’une chose : sa violence.
Sa violence inouïe !
Je m’en souviens comme si c’était hier, d’autant que cet entretien, qui intervient un mois après l’échec de ma troisième tentative, débute par ces mots prononcés par le Docteur Varel :
- « Comment ça va dans votre tête ? »
Je reste interdite. Il est vrai qu’on a vu de plus délicates entrées en matière ! Et de questions en réponses, sans que je ne comprenne pourquoi, la consultation va partir en live, tout va déraper sans qu’aucun d’entre nous n’ait plus de prise ni de contrôle sur le déroulement des évènements.
Mes souvenirs se brouillent. Je ne garde que des instantanés d’images de cet entretien heurté. Il éructe en sautillant sur son fauteuil. La raison de son ire ? Tout simplement, car je viens d’aborder un sujet ô combien délicat, celui de l’homéopathie ! Lors d’une précédente séance, alors que nous lui avions expliqué être partisans de l’homéopathie, il m’avait répondu que son oncle était un homéopathe reconnu sur la place de Paris. Dans ce contexte, je tente de lui expliquer mes réserves à subir un énième geste invasif, moi qui suis une adepte des médecines douces. Je me montre rétive à subir un énième examen douloureux - en l’espèce une hystérographie - déjà subi quelques mois auparavant et qui avait conclu à une absence de problèmes anatomiques. Je veux différer un énième examen que je réprouve et qui a pour seul but de pallier une panne d’inspiration de diagnostic ! Je rechigne à subir un énième geste invasif et douloureux, et très certainement inutile… Sur ses insistances, je lui réponds que je souhaiterais ne pas passer une fois de plus sur le billard.
Là, il s’énerve :
- « Passer sur le billard ? » s’écrit-il indigné. « Épargnez-moi ces expressions dignes de films de série B ! »
Comme j’insiste, il s’écrit soudain, au comble de la colère :
- « Mais que savez-vous de ce que j’en pense ? Vous ne connaissez pas ma vie ! »
Puis, s’emportant toujours plus :
- « Moi non plus, je n’aime pas quand je dois faire un toucher rectal ! »
- ?!!?
Sa réaction, violente et disproportionnée, atteindra son point culminant, tout d’abord lorsqu’il refusera mon règlement, puis, face à mon entêtement, lorsqu’il déchirera mon chèque en hurlant :
- « Je ne suis pas avocat, moi ! Je ne suis pas payé pour parler ! »
Oh la la ! Mais avec qui règle-t-il ses comptes ? Avec les avocats en général ou avec la consœur qui s’est occupée de son divorce en particulier ? J’en sais rien et peu m’importe la réponse. Je suis là pour tenter de résoudre un problème médical me concernant et pas pour faire la psy ou essuyer la frustration d’un homme envers ma profession !
Lors de cet entretien, qui dégénèrera au point que Tristan et moi assisterons à une véritable crise, Varel a littéralement « pété les plombs », ne se contentant pas de déchirer mon chèque, mais me lançant tout à trac :
- « Ce n’est pas un viol ! »
Devant ce déchaînement de violence, j’éclate en sanglots. Il redouble alors de colère :
- « Ne pleurez pas. Ce n’est pas normal que vous pleuriez (…) moi je n’ai plus pleuré depuis l’âge de dix ans ! »
Et à partir de cet instant, il se mit à évoquer une maladie grave dont le sens précis est flou dans ma mémoire, tant j’ai l’impression que toute rationalité l’a quitté. Un tonnerre a éclaté et je suis prise dans le tourbillon de la tempête sans pouvoir lui opposer la moindre résistance. À partir de cet instant, tout devient soudain si confus que je ne sais pas s’il m’a dit « du jour où j’ai appris que j’avais une maladie grave » ou « y compris lorsque j’ai appris que j’avais une maladie grave ». Quoi qu’il en soit, dans les deux hypothèses, il a quitté ses habits de médecin et n’est plus dans son rôle de professionnel …
Au vu de la tournure des évènements, conciliante, je tente une voie médiane et j’essaie de proposer une intervention chirurgicale différée. Pour toute réponse, il hurle :
- « Je ne suis pas votre factotum ! »
Par la suite, je tente en vain de me faire comprendre en disant :
- « Mais enfin, ce n’est pas parce que je ne me plains pas, et que j’arbore toujours un sourire, que les choses ne sont pas difficiles. Tout ce processus de la PMA ce n’est pas une partie de plaisir. »
Il eut alors cette exclamation très inattendue :
- « Bien sûr que ce n’est pas une partie de plaisir… Bien sûr que ce n’est pas une partie de plaisir ! Ce n’est pas comme si je vous proposais de faire l’amour avec moi ! »
J’en reste bouche bée. Je suis abasourdie. Sidérée.
Cette estocade finale me fait l’effet d’une bombe.
À telle enseigne que ce n’est que plusieurs heures plus tard que je réaliserai le sens de ces mots…
C’est bon, j’ai cédé. J’ai cédé au chantage. J’ai accepté de subir une hystéroscopie pour bénéficier d’une troisième tentative bis7 au cours de laquelle on pourra me réimplanter nos deux embryons congelés.
Je me suis soumise.
Bien obligée. Je ne voulais pas perdre ces deux embryons.
Je me suis soumise… en partie.
Je l’ai appelé.
- « Je vous écoute » me dit-il.
- « Je vous appelle comme vous me l’aviez demandé afin de vous tenir informé de ma décision. J’ai deux choses à vous dire. D’une part et conformément à votre souhait, j’ai vu un psychologue ; toutefois, je ne souhaite pas donner suite, je ne dis pas que je n’y aurai pas recours un jour, mais à ce jour je ne souhaite pas continuer. D’autre part, j’accepte que vous pratiquiez l’hystérographie. »
- « Très bien. Rendez-vous au bloc ce jeudi. »
* * *
Le docteur Varel fait son entrée en salle d’opération, le bas du visage masqué, les mains relevées, en lançant un tonitruant :
- « Bonjour Maîtresse ! »
Je suis déstabilisée.
II continue :
- « Bonjour Maître BLACHE ! »
Et alors que l’infirmière lui glisse les gants, il m’interroge :
- « Où en êtes-vous ? »
- « Euh… de quoi ? »
- « De votre cycle ! » lance-t-il, primesautier, et il continue sur le même ton, tout en sautillant :
- « Vous savez bien. Il n’y a qu’une chose qui m’intéresse : votre cycle ! »
Quelque peu abasourdie, j’ânonne une vague réponse.
Il se livre alors à son hystéroscopie, en affichant une particulière bonne humeur. Est-ce le sentiment de la victoire ? Est-ce la passion du métier ? Toujours est-il qu’il est d’une humeur très joyeuse. Il m’invite à consulter l’écran tout en s’exclamant régulièrement :
- « Vous avez vu comme c’est beau ?! »
Je ne suis pas trop versée dans l’admiration de l’anatomie, mais bon soit, je regarde. Je suis d’autant plus réservée qu’outre la crispation occasionnée par cet examen douloureux, je continue à penser que celui-ci eut dû résulter d’une décision prise en commun, c’est-à-dire à trois, le médecin et le couple, dont moi, la patiente, donc la principale intéressée.
À l’issue de son examen il s’exclame triomphant :
- « C’est bon, y a rien »
Merci, je le savais. Je savais que cette introspection était parfaitement inutile et qu’elle n’avait d’autre utilité que de pallier sa carence de diagnostic médical.
Quelques semaines plus tard, lors de ma brève incursion dans le secteur privé, j’interrogerai à ce sujet une femme-médecin, qui me confirmera qu’à sa place, elle n’aurait pas réalisé cet examen, dans la mesure où il est « inutile, car trop douloureux ». Ces mots entrent en résonance avec ce que m’a dit la psy, à savoir que « certains hommes ne peuvent pas entendre la souffrance des femmes ». À moins que cette surdité persistante - y compris à l’âge adulte - s’explique par le fait qu’ils aiment toujours « jouer au docteur »…
À ma sortie du bloc, nous avons longuement discuté ; l’entretien s’est déroulé à la demande de Varel…
- « Vous êtes disponible ? » m’a-t-il apostrophé au moment de retirer ses gants.
Devant ma mine surprise, il poursuit :
- « On peut se voir ou vous retournez à votre bureau ? »
Je lui réponds que je peux rester et indique que Tristan m’attend dans le couloir. Il propose de nous y rejoindre après avoir effectué les gestes de désinfection d’usage.
L’entretien a duré une heure et demie…
Il nous invite à prendre place dans un bureau resté vide et nous explique que sa crise du rendez-vous précédent n’en était pas une ; qu’il a réagi ainsi de façon volontaire afin de me « manipuler » ! Je regrette que cette conversation ne soit pas enregistrée tant ces propos sont surprenants, surtout dans la bouche d’un médecin ! Lors de cet entretien qui se déroule dans un bureau de fortune situé près du bloc chirurgical, il précise qu’il s’est comporté de la sorte « parce que je vous considère comme des gens intelligents ». Merci ! Qu’en aurait-il été s’il ne nous avait pas appréciés ? Et n’aurait-on pas pu arriver au même résultat sans qu’il instaure pour autant un rapport de force et un ultimatum insupportables ? Lors de cet entretien houleux où il est véritablement sorti de ses gonds, il a refusé d’emprunter la voie médiane que je proposais, à savoir, tenter un troisième essai bis, puis, en cas d’échec et avant la quatrième tentative et seulement dans cette hypothèse, procéder à un nouvel examen hystérographique ou hystérioscopique. Au lieu de cela, il ne m’a pas laissé le choix : soit j’acceptais de me soumettre à l’examen qu’il préconisait, soit il refusait de procéder à une nouvelle tentative ; or celle-ci concernait nos propres embryons congelés, des embryons déjà existants !
Que faire ?
Céder.
C’est vrai aussi qu’il est sous pression.
Je suis consciente de ce qu’il mène un rythme professionnel éreintant, alternant travail de jour et travail de nuit. Ses consultations à l’hôpital débutent dès sept heures trente le matin, et il enchaîne les gardes…
Mais de là à ce que ça déteigne sur les patients…
En outre, je ne pense pas que cette débauche de violence soit constructive. Au contraire, elle est parfaitement contre-productive, dans la mesure où elle entraîne un blocage de la situation, car chacun des interlocuteurs se braque, reste sur ses positions. Tout dialogue est suspendu, voire rompu. J’en veux pour preuve - mais je me garde bien de lui faire part de cette information - les deux patientes de ma connaissance qui l’ont récemment quitté…
Malgré mes tentatives d’explications, il reste sûr de son fait.
Autre chose se joue entre nous. Il me fait part du rapport particulier qu’il a entretenu avec son avocate lors de son récent divorce, un rapport tendu… ce à quoi je réponds :
- « Ah bon ? Sous forme de balles de ping-pong ? »
À mon sens, il fait un transfert.
À ce point de l’entretien, mon recul devient abyssal…
En effet, comme j’ai coutume de le dire à ma secrétaire quand en répondant au téléphone elle est parfois touchée, voire blessée par l’attitude d’autant plus désagréable qu’elle est inattendue de certains de ses interlocuteurs :
- « Claire, ne le prenez pas pour vous. Vous ne savez pas ce que cette personne - qui vous a déchargé son agressivité - vit dans son quotidien, son histoire, ce qu’elle a vécu immédiatement avant votre dialogue et/ou ce qu’elle s’apprête à vivre après. Dès lors, ne prenez pas cette décharge d’adrénaline pour vous. Prenez-la pour ce qu’elle est, à savoir qu’elle ne vous était pas initialement destinée. Et traitez cette décharge comme il se doit ; pour employer une métaphore, déportez-vous légèrement afin que cette balle n’atteigne pas sacible. Esquivez-la, passez votre chemin. Ne lui accordez pas plus d’importance qu’elle n’en a. »
Souvent confrontée par ma profession à ces comportements chargés d’agressivité, j’ai coutume d’adopter et de préconiser l’attitude suivante : le sujet qui en est victime doit s’interroger et se poser la question de savoir s’il a quelque chose à se reprocher. Pour ce faire, il convient de prendre la distance et le recul nécessaires afin de visualiser mentalement la chronologie des évènements, en tâchant d’être le plus objectif possible. À partir de là, de deux choses l’une : soit le sujet a une part de responsabilité dans la salve qui s’est déchaînée contre lui. Auquel cas, il doit s’employer à rectifier le tir, par la voie d’explications, ce qui nécessite il est vrai un effort de pédagogie. Parfois même, cette auto-analyse conduit à une autocritique et débouche sur des excuses présentées à ce même interlocuteur que quelque temps auparavant, on considérait comme fautif. On apprend de ses erreurs, et il ne faut pas s’empêtrer dans un orgueil de mauvais aloi : il n’est nullement rabaissant de reconnaître ses torts. Bien au contraire : une erreur reconnue présente l’avantage d’être identifiée ; dès lors, c’est une erreur que l’on ne commettra plus et qui ne se reproduira plus. Soit, à l’inverse, le sujet n’a pas une once de responsabilité dans cette décharge d’adrénaline, et alors il lui faut s’en extraire, s’affranchir totalement de cette attaque, de ce stress que l’autre lui déverse mal à propos et qu’il reçoit en pleine figure, à son corps défendant, simplement car il a eu le malheur de « passer par là ». Dans cette hypothèse il faut opérer une prise de distance immédiate et absolue, créer un périmètre de sécurité par rapport à son interlocuteur, afin de s’affranchir des névroses d’autrui. Autrement dit : chacun sa névrose. On a déjà bien assez de la sienne et de son joug, pour ne pas supporter, en plus, celle des autres. Voilà pourquoi, j’ai coutume de dire à mon assistante lorsqu’elle est confrontée à ce type de comportement : « sa névrose n’estpas la vôtre ». Ou plus exactement, « Prenez-la pour ce qu’elle est, à savoir la névrose d’autrui, donc le mieux est qu’elle reste à sa place et soit tenue à distance ». Mon assistante m’a confié depuis que la mise en place de cette méthodologie l’a fait évoluer et progresser dans la vie.
Je profite de cette discussion à cœur ouvert afin de glisser au docteur Varel que je suis au courant d’un différend qui l’a opposé au directeur du laboratoire ; et là, contre toute attente, il ne se défile pas, ne pratique pas la langue de bois et nous relate, avec moult détails, la nature et les conséquences de ce litige. Dans ce cas précis, nous ne pouvons que lui donner raison. Sans conteste, cette attitude est à inscrire à son crédit. Il nous apparaît alors que la personnalité de Varel est complexe et ambiguë : si nous pouvons lui reprocher de nombreux travers, il n’en demeure pas moins qu’il est également doté de grandes qualités morales. C’est cette complexité de l’individu qui explique que Tristan et moi éprouverons tant de difficultés à rompre le fil qui unit tout patient à son médecin…
Avec Tristan, nous nous interrogeons.
À la suite de ce troisième échec, nous passons le week-end à Paris et j’entame une grande discussion téléphonique avec Frédérick, mon cousin. Il me conseille de changer, de quitter le centre hospitalier d’Aix pour le secteur privé de Marseille.
- « C’est le résultat qui compte, pas les moyens » martèle-t-il.
Pas si sûr !
Je ne partage pas son point de vue. À mon sens, c’est en raison de ce mode de fonctionnement consumériste qu’en cas d’échec, les gens sont si déçus. En outre, dans l’hypothèse du succès, c’est-à-dire de la naissance de l’enfant, quand ce dernier apparaît et grandit avec son cortège de corvées (couches, pleurs, problèmes de garde…) ces mêmes personnes ne font pas face et craquent. Combien de baby-blues post-partum ? Combien de baby-blues post-PMA ? On tend tous ses efforts pour atteindre un but, on est prêt à tout - y compris à jouer à l’apprenti alchimiste - et tout d’un coup on se rend compte que l’enfant de chair et d’os que l’on a face à soi, ne correspond pas à l’image idéalisée que l’on s’en faisait ; les parents se retrouvent face à un être humain avec sa part de mystère, d’inconnu et d’imprévu…
Un être humain livré sans mode d’emploi ! Ce sentiment de désarroi est encore accru par le mode de vie dans nos sociétés modernes, où le chacun chez soi devient la règle ; nous ne sommes plus habitués et confrontés à cet apprentissage du « vivre ensemble » que permettaient la vie et les contacts intergénérationnels. Aussi, le nouveau parent se retrouve tout à coup démuni. Désemparé, car sauf l’image d’Épinal qu’il s’en faisait, il ne connaît pas grand-chose aux enfants et a fortiori, aux bébés. L’ex-candidat à la parentalité a surinvesti une naissance ou un bébé Cadum…
Or, je suis profondément convaincue que ce travail sur soi, d’humilité et d’acceptation du principe de réalité est d’autant plus efficace qu’il est initié tôt. Non, en aucun cas la médecine ne nous « doit » cet enfant, non en aucun cas ce n’est un dû, encore moins un défi. Tout au plus, le mérite-t-on parce qu’on est doté de qualités certaines, telle la capacité du don de soi, du don d’amour, de générosité et de patience… Aussi, mais ce point de vue m’est très personnel, j’ai toujours refusé la course au laboratoire, à savoir cette recherche effrénée du meilleur taux de réussite, de la performance. Certes le pourcentage n’est pas indifférent, mais en aucun cas il ne doit être, à mon sens, le critère unique et/ou déterminant du choix. Le laboratoire n’est pas un cheval sur lequel on miserait au gré de sa cote. Et le patient n’est pas un jockey qui changerait d’écurie au gré des scores et des pronostics…
Ou « la valeur d’un homme s’apprécie autant à l’aune de l’amitié qu’à celle de la rupture »
Sans même que nous ayons abordé le sujet entre nous, les choses se sont imposées avec la force de l’évidence : Tristan et moi entendons changer de crémerie. Début septembre après avoir digéré les mauvaises nouvelles de l’été, je charge Tristan de prendre les deux rendez-vous (dans le nouveau centre de PMA ainsi que dans l’ancien), tant j’ai appris à lui déléguer les tâches administratives. Et là il se passe quelque chose d’extraordinaire, à savoir que par le plus grand des hasards, dont seules la petite comme la grande Histoire ont le secret, Tristan se voit proposer les deux rendez-vous le même jour… Cette situation pose un problème : comment dire le maximum de choses aux deux interlocuteurs ? La démarche et l’enjeu sont diamétralement opposés : dans un cas on ferme une porte, dans l’autre on en ouvre une ; dans un cas, on tire une conclusion, dans l’autre il nous faut réussir l’introduction. Par ailleurs, je m’attends à ce que l’entretien avec Varel ne soit pas de tout repos. L’éviter ? Certains pourraient y songer, pas moi. De nature franche et directe, j’ai trop de respect pour les gens en général, et pour lui en particulier, pour ne pas faire les choses correctement. La moindre des choses c’est d’avoir une discussion, de fournir des explications et au mieux, de se séparer dans un climat serein et apaisé. Ce changement de médecin et d’équipe, je ne le vis pas comme un échec et je souhaite que lui, ne le vive pas comme un désaveu. En outre, j’aimerais que l’on reste en contact avec lui et toute l’équipe qui s’est quand même mobilisée pour que les choses se passent au mieux, même si elle n’est pas exempte de reproches. Enfin, garder le contact permettrait d’une part un retour de l’information et d’autre part que l’on puisse échanger ailleurs que dans ce lieu si strictement médical, peuplé de blouses blanches, de scalpels et de stéthoscopes… Varel, je ne l’ai jamais vu autrement qu’en blouse blanche, assis face à moi ou penché sur moi pour m’opérer. J’ai besoin de connaître une autre posture, une gestuelle différente, un autre décor, des habits civils, à l’instar de ce que je vis avec mes clients à qui je propose de prendre un café lorsque nous sortons de l’enceinte du Tribunal où j’ai plaidé. Se voir hors de mon bureau ou du palais de justice permet de dédramatiser la situation, voire de faire un débriefing assez détendu. Je me suis préparée à ce que j’allais lui dire. J’envisage de lui expliquer que si j’arrête, je garderai de l’estime pour lui alors que sinon, j’en concevrai du ressentiment.
L’entretien se déroulera au mieux, même si au début il me faudra traiter une difficulté inattendue. En effet, lorsqu’il nous reçoit et que l’entretien débute, il n’est pas seul : une jeune femme, qu’il nous présente, assiste à l’entretien en qualité de stagiaire. Je suis embarrassée. Comme les choses ne sont jamais simples avec lui, il va me falloir le convaincre de nous recevoir, seuls. Aussi, après les salutations d’usage, je l’informe de ce que nous souhaiterions le voir seul. Il se montre surpris :
- « Mais vous savez, cette jeune femme assiste aux entretiens, ça fait partie de sa formation. »
- « Nous le comprenons tout à fait, moi-même j’ai coutume d’accueillir beaucoup de jeunes gens en stage dans le cadre de mon activité professionnelle, mais là, il s’agit d’autre chose, nous avons quelque chose de particulier à vous dire, que nous voudrions vous dire en aparté. »
- « Bon d’accord, je la fais sortir le temps que vous me disiez ce que vous avez à me dire, puis elle reviendra. »
- « Ok. »
Il invite enfin la stagiaire à sortir.
Et là je me lance, je lui explique que nous avons décidé de changer de centre. Contre toute attente, il prend très bien les choses. S’y attendait-il ? Y est-il habitué ? Veut-il faire bonne figure auprès de la stagiaire dont le retour est imminent ? Toujours est-il qu’il se montre très compréhensif :
- « Je comprends. Cela arrive souvent que des patients aient envie de changer, car le centre leur rappelle trop de mauvais souvenirs. Je comprends tout à fait. »
Il réécrit l’histoire. Que nenni : nous n’avons pas, à proprement parler, de mauvais souvenirs attachés au centre lui-même, qui nous contraindraient à le fuir, nous souffrons simplement d’un déficit total de communication… Mais ce n’est pas grave. Je ne suis pas là pour lui faire entendre raison : ce n’est ni le lieu ni le moment. Une autre fois peut-être, si un jour on se revoit, dans un autre lieu, l’eau aura coulé sous les ponts et il sera en mesure d’entendre ce que nous avons à lui dire…
… car chaque jour apporte son lot et son flot de nouvelles
… alors chaque jour j’écris un chapitre
… un chapitre de ma vie…
… pour qu’enfin un jour peut-être, je puisse tourner une page.
Dans la soirée, j’évoque mon projet d’écriture avec une jeune amie qui me téléphone. Elle se montre ravie que j’aie persévéré dans ce projet énoncé quelques jours plus tôt. Nous en reparlons de vive voix, le lendemain ; elle pense que c’est une très bonne idée et ajoute :
- « Tu as bien raison, de toute façon, tout ce que tu entreprends est un succès ! »
La première fois que je l’ai interrogée à ce sujet, elle m’a indiqué qu’elle envisageait de faire une contribution à la manière de Jean de La Fontaine. Ainsi au mois de mai 2009, pensait-elle s’exprimer sous forme de conte dédié à la thématique de l’enfant et vecteur prometteur d’un dénouement heureux. Presque un an après, jour pour jour, elle me remet son texte qui m’émeut beaucoup. À la lecture de ses mots, l’émotion est trop forte, j’ai dû m’y reprendre à deux ou trois reprises pour procéder à la lecture intégrale du texte. Claire a su trouver les mots justes, pour décrire ce que je vis et ce que je ressens dans ma chair et dans mon cœur depuis plusieurs années maintenant. La justesse de son propos me fait monter les larmes aux yeux. Qu’il me soit permis d’en livrer la teneur :
« J’ai connu Alessandra au mois de décembre 2007 peu avant Noël, la fête de la Nativité comme un clin d’œil du destin. Car pour moi, ce fut le début d’une renaissance. Un avenir radieux et positif se faisait jour après de trop nombreuses années placées sous le signe de la tristesse et de la grisaille. Peu de gens ont une réelle importance dans ma vie. Je peux d’ailleurs les compter sur les doigts d’une main. Alessandra fait partie de ces personnes. Peu importe que je ne la connaisse que depuis deux ans et demi. L’alchimie a été immédiate. J’ai su tout de suite que je pouvais lui faire confiance les yeux fermés. Tout coulait de source. Elle me guide, elle est ma lumière. Grâce à elle, j’envisage l’aspect positif de chaque évènement sans pour autant tomber dans un optimisme stupide ou béat. Elle est un peu comme une fée bienfaisante et initiatrice aux méandres de l’existence.
Mais comme dans tous les contes de fées, on se rend compte du jour au lendemain et de façon souvent abrupte, combien la vie peut être injuste. Cette injustice la rend intéressante, mais tellement douloureuse. L’une comme l’autre, nous avions fait et nous faisons continuellement l’expérience de la véritable âpreté de toute vie. Cependant, à l’annonce du désir d’enfant d’Alessandra, j’ai ressenti un profond sentiment de souffrance, d’incompréhension et de perplexité. Pour moi, Alessandra est LA personne au monde qui mérite le plus d’être mère ! Et je ne veux pas entendre la bonne conscience populaire monter au créneau pour me direque le mérite n’a rien à voir là-dedans. Bien sûr que si !! Certaines personnes méritent d’être parents et d’autres non. En tous les cas, c’est mon avis à l’heure actuelle. Alessandra est pour moi une icône protectrice, une amie attentive et sincèrement touchée par ce qui peut m’arriver, la sœur que je n’ai jamais eue bien entendu, la mère de substitution dont j’ai rêvé durant de nombreuses années…
Ceci étant posé, je n’imaginais pas ô combien complexe et laborieuse pouvait se révéler la simple envie de devenir la maman d’un petit bout de chou lorsque mère Nature avait décidé de se comporter comme une diva afin de nous faire comprendre à nous, petits mortels, que nous ne sommes que de simples petits atomes gesticulant dans ce vaste monde. Salutations respectueuses à notre ami Voltaire !
À la souffrance de ne pouvoir accomplir sereinement le plus bel acte que puisse envisager et réaliser un être humain s’ajoutent les innombrables tracasseries du monde moderne dans lequel nous vivons et qui se fait un malin plaisir de compliquer les choses les plus simples ou les plus vitales. Au travers de l’histoire vécue par Alessandra et Tristan, j’ai pris conscience du tabou représenté par tous les problèmes liés au désir d’enfant. Stérilité, infertilité, procréation médicalement assistée, ovocytes, blastocystes, nidation… autant de termes d’une violence inouïe de par leur capacité à réduire un rêve en un véritable parcours du combattant…
La vie commence par un cri : la naissance et les cris du bébé. L’arrivée d’un petit être humain dans un monde nouveau. Une lutte de quelques secondes pour sa survie. Mais combien d’heures d’examen, de rendez-vous médicaux, d’entretiens où votre intimité ne vous appartient plus ? Combien de jours de longue attente pour savoir si l’on devient une future mère alors que dans son esprit, tout ce chemin est déjà parcouru ? Combien de mois de souffrance entre deux tentatives ?
Quel rôle l’espoir joue-t-il dans un processus lié au désir dematernité ? Est-il un moteur ? Se transforme-t-il en cruel adversaire lorsque le sort s’acharne ? Comment faire pour ne pas s’aigrir, pour ne pas s’abaisser à jalouser ou à envier les couples heureux entourés d’enfants ? Comment préserver son véritable caractère, sa véritable personnalité ? Comment rester le ou la même ? Comment ressortir grandi(e) de cette épreuve ? Comment réussir à se protéger et à protéger son couple ? L’Amour suffit-il ?
Les parents qui ont vu leur vœu exaucé par l’aide du monde médical et scientifique sont assurément, ceux qui aiment le plus et de la meilleure des manières. Ils connaissent la valeur de la vie, sa rareté et sa magie. »
1Un jour, je suis morte – Macha Méril (Ed. Albin Michel, 2008)
2 Embryons surnuméraires issus d’une FIV et congelés. En l’occurrence, à la suite d’une précédente tentative, nous avions obtenu quatre embryons : deux avaient été réimplantés et deux autres congelés en vue d’une réimplantation ultérieure.
3 Examen médical relativement douloureux consistant à injecter une solution à base d’iode dans l’utérus afin de vérifier que la femme n’a pas d’anomalie anatomique de nature à expliquer la difficulté à enfanter.
4 Examen chirurgical consistant à examiner l’utérus d’une femme à l’aide d’une petite caméra.
5 La lymphangite est une inflammation de la lymphe causée par une infection de celle-ci. Cet engorgement des tissus entraîne la formation d’œdèmes ainsi que de très violentes poussées de fièvre. S’il n’est pas administré d’antibiotiques au patient, cette infection peut dégénérer en septicémie.
6 Voir infra le § intitulé L’entretien houleux.
7 Désignation personnelle à l’auteur : cette tentative s’inscrit à la suite d’une précédente qui, si elle a échoué quant à l’implantation du ou des embryons, avait donné lieu à plusieurs embryons, étant précisé que le surplus, (à savoir, les embryons surnuméraires) a été congelé. Un des intérêts présentés par une tentative bis c’est qu’en présence d’embryons déjà formés, de nombreuses étapes telles que la stimulation, la ponction et le recueil sont évités.
Tristan et moi sommes ballottés de médecin en médecin… des interlocuteurs qui souvent, ne prennent pas la peine de se présenter… et vont, parfois même, nous oublier en consultation !
Avec le recul, je constate que ce qui contribue beaucoup à me déstabiliser, outre le traumatisme des tentatives elles-mêmes, c’est tout leur contexte, tout l’environnement souvent anxiogène...
J’en veux pour preuve mes différents retours du bloc : après ma première ponction ovocytaire,1 le brancardier me ramène dans la chambre que je partage avec une patiente qui est passée au bloc juste avant moi. Alors que je suis encore groggy, elle m’explique qu’elle ne supporte plus de voir les enfants des autres et que par conséquent, elle ne se rend plus aux invitations de ses amis. Cette attitude me surprend d’autant plus, qu’elle a eu un enfant d’une précédente union. Elle me fait peur… comment peut-on être si égoïste et finalement si peu aimer les enfants ?!? Car ce type de réactions démontre qu’à force de se focaliser particulièrement sur leurs propres enfants, certains parents en oublient malheureusement d’aimer les enfants !
J’ai également ressenti un grand stress lors de mon retour en chambre après ma deuxième ponction ovocytaire. L’infirmière me ramène en brancard dans ma chambre, et là, à ma grande surprise - et sans avoir été préalablement prévenue ! - je découvre dans le lit adjacent au mien, une personne très mal en point, toute recroquevillée dans son lit, ratatinée comme si elle était brûlée. J’amorce un mouvement de recul. J’interroge l’infirmière qui m’a conduit à ma chambre :
- « De quoi souffre cette dame ? Est-elle atteinte du cancer ? »
Et celle-ci, au lieu de me répondre par l’affirmative, m’oppose le secret médical ! J’explose : on ne me ménage pas, je vois tout, on me jette l’horreur à la figure, et comme si ça ne suffisait pas, on ne daigne même pas me prévenir et encore moins me donner d’explication ! C’est trop ! J’ai besoin de savoir, ne serait-ce que pour me préparer à prendre sur moi. Sur mon insistance, mon escorte pose enfin des mots sur les maux... Une autre fois, en revenant du bloc, on m’installa dans la chambre d’une patiente qui venait de se faire opérer du sein ! Décidément, le corps médical se distingue par son sens très particulier de la psychologie !
Petit et chauve, Varel, notre médecin référent, n’est pas très gracieux. Me reviennent en mémoire ses questions à l’emporte-pièce. Ainsi avait-il initié le premier rendez-vous par les mots suivants :
- « C’est quoi votre problème ? »
Alors que nous lui expliquions que nous vivions ensemble depuis dix ans et cherchions à concevoir un enfant depuis de nombreuses années, il nous interrogea :
- « Quelle est la fréquence de vos rapports ? »
Question quelque peu déplacée et indiscrète. Entendons-nous bien : ce n’est pas tant la teneur de la question en elle-même qui nous surprend, que le fait qu’il ne prend pas de gants pour la poser. Très souvent dans la pratique quotidienne de ma profession je suis amenée à poser des questions délicates à mes clients. Il n’en demeure pas moins que j’en avise préalablement mon interlocuteur afin de le préparer : « Excusez-moi, mais je vais devoir vous poser une question indiscrète ». Aussi, répondons-nous du tac au tac que nous ne tenons pas à proprement parler de comptabilité sur le sujet. Et à ce moment-là, il nous lance :
- « Alors, que se passe-t-il ? Monsieur veut et Madame se tourne ? »
Devant une telle méprise, assénée avec autant d’assurance, j’éclate de rire ! Qu’est-ce que c’est que ce parti pris qui consiste à penser que si un couple n’a pas d’enfant c’est que la femme se refuse à l’homme ?! On marche un peu sur la tête. Autre grossière bévue : au cours d’un entretien ultérieur, il se permettra même de nous dire qu’en aucun cas, le recours à la PMA ne doit pallier une absence de relations sexuelles ! J’aurai tout entendu : décidément dès qu’on entre en PMA, on devient suspect : suspect de ne pas avoir de désir pour son conjoint, suspect de vouloir manipuler la PMA et, je l’apprendrai plus tard à mes dépens, suspect… de ne pas désirer d’enfant ! Et je crois que c’est en cela que réside un des plus gros traumatismes de ce procédé : vous êtes suspecté par des gens que vous ne connaissez pas et qui ne vous connaissent pas (!) en un mot, par de parfaits inconnus. Qui plus est, ils vous voient toujours dans un cadre particulier - le même cadre ! - Aussi, préjugent-ils de ce que vous êtes, et ce, alors même qu’ils ne vous voient pas vivre au quotidien ni évoluer au jour le jour, dans votre environnement familial, amical et professionnel …
Donc, c’est un peu comme si les dés étaient pipés d’avance…
Brutal.
Trop brutal.
Je réalise que Varel a un véritable problème méthodologique. En effet, il nous expliquera par la suite que c’est sciemment qu’il bouscule les patients, et ce, afin que la vérité jaillisse ! Ben voyons ! À chacun son métier : quand on est gynéco, on n’est pas le mieux placé pour s’improviser psy. Sans compter que si le soignant (médecin, infirmière, sage-femme, laborantin…) n’est pas totalement équilibré, il y a un risque de transfert sur le patient, voire de projection de ses propres fantasmes. C’est un comble et finalement, ce n’est pas si surprenant qu’en matière de procréation médicalement assistée, l’échec soit la règle…
Quand j’y repense, lors de nos entretiens, Varel utilisait toujours son ordinateur, le regard souvent rivé sur l’écran, comme si ce dernier lui servait à la fois de rempart et de paravent, pour brouiller les pistes. De plus, l’ordinateur était disposé de telle sorte que le médecin nous offrait son plus beau profil. Avec le recul, je me dis qu’il ne se contentait peut-être pas de se replonger dans le dossier des patients en consultant l’écran de son ordinateur ; en effet, peut-être cachait-il sa timidité ou à tout le moins une incapacité à aborder autrui de face, les femmes notamment… ? En fait c’est ça qui est pernicieux, lorsqu’on commence à analyser celui qui est censé s’occuper de nous. Car alors, comment lâcher prise ?
Épisode douloureux s’il en est : je suis allongée dans la salle de transfert2, sur le dos, à moitié dévêtue, les jambes écartées lorsqu’un médecin que je ne connais pas et qui ne prend pas la peine de se présenter (!) fait irruption, dans mon dos. Eh oui, l’agencement des lieux et du mobilier fait que je suis allongée dos à la porte ; aussi quand le médecin pénètre dans la pièce, il m’aperçoit avant que je ne le voie. Il omet de se présenter et me lance tout à trac :
- « Alors, combien réimplante-t-on d’embryons ? Deux ou trois ? »
Je suis surprise et déstabilisée. Je m’attendais à ce que notre médecin-référent vienne et me conseille sur ce sujet. Au lieu de cela, j’entends la voix d’un parfait inconnu...
Au prix d’une douloureuse torsion du cou, je découvre mon interlocuteur et l’interroge :
- « Excusez-moi, puis-je bénéficier d’un temps de réflexion ? »
Il acquiesce et me propose de s’absenter un moment. À cet instant, j’ai vécu un des quarts d’heure les plus stressants de ma vie, ne sachant plus quelle décision prendre, hésitant entre deux options cornéliennes : soit réimplanter deux embryons seulement, au risque qu’aucun d’entre eux n’atteigne son terme, soit en réimplanter trois, avec la crainte de mener une grossesse difficile et d’accoucher de triplés…
Une fois le médecin sorti, je me rhabille à la hâte pour être en tenue décente, toque à la porte du laboratoire adjacent, sollicite le prêt d’un téléphone et appelle Tristan, en déplacement à deux cents kilomètres d’Aix... J’informe tant bien que mal mon compagnon. Que fait-on ? Combien d’embryons réimplante-t-on ? 2 ou 3 ? Des jumeaux ou des triplés ?
- « Es-tu prêt à élever des triplés ? »
Tristan hésite, m’interroge. Tout comme moi, il est pris de court. Finalement, il tranche :
- « Écoute, réimplantons-en trois ».
Je raccroche ; le médecin revient. Je demande à ce que l’on puisse prendre un petit moment pour discuter afin de mûrir la décision, sereinement. J’ai besoin de connaître les tenants et les aboutissants médicaux. Si j’en réimplante trois, j’accrois mes chances de succès, mais quid de la naissance de triplés ? Alors, il m’explique que ces grossesses
