Chroniques bernoises - Valérie Valkanap - E-Book

Chroniques bernoises E-Book

Valérie Valkanap

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Beschreibung

La baignade dans l'Aar, le carnaval, la buanderie partagée, les réceptions, le repas de fin d'année, le covoiturage, le voisinage, la recherche d'un boulot, la visite chez le médecin, les rencontres de quartier, l'apprentissage de vendeuse de chapeaux, le port du masque… Quarante-huit petits textes parus pour la plupart dans le Courrier de Berne. La vie quotidienne d'une francophone à Berne qui découvre les usages et les traditions des Bernois.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Valérie Valkanap, une Française installée à Berne depuis presque trente ans, dresse, avec humour et complicité, un portrait de la ville et de ses habitants.

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Seitenzahl: 162

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

Chez le même éditeur (collection « Récits »)

Mathias Coppa. Accidenté

Evelyne Dress. Mes chats

Olivier Kourilsky. La Médecine sans compter

Jean-Pierre Rey. Itinérances

Patrick Vincelet. La Pension

Patrick Vincelet. Mes chiens

Michel Wyn. Le Locataire duXXe

À Paul et Emilian, pour leur patience à me relire.

LA VIE À BERNE

Née en Normandie où j’ai passé mes treize premières années, j’ai vécu en Beauce, travaillé à Paris, étudié en Angleterre, avant de m’installer à Berne où je vis depuis plus de vingt ans. Mariée à un Suisse allemand, je ne supporte pas qu’on dise du mal de ma contrée d’adoption. Surtout quand on ne se donne aucun mal pour essayer de s’intéresser au pays, à la langue qui s’y parle, à ses habitants. J’en connais quelques-uns qui rejettent tout en bloc, et qui, à peine arrivés, plient bagage, invoquant l’incompréhension réciproque. Moi, je me garde bien de les juger, ayant la chance d’avoir un mari ouvert, des enfants bilingues bien intégrés, des collègues et des voisins charmants. Si on n’a personne à qui parler, c’est sûrement différent. J’apprécie la qualité de la vie à Berne, les transports publics dans lesquels on trouve presque toujours une place assise, les baignades l’été dans l’Aar et les lacs tout proches, les montagnes à moins d’une heure, le riche programme culturel des diverses associations francophones, la qualité des pièces proposées tous les mois en français au Stadttheater…

Cependant, s’il y a une chose qui me manque parfois, c’est bien la spontanéité d’un échange. Ah, le plaisir de lancer une parole en l’air sans pour autant être tout de suite dévisagée d’un air choqué (qu’est-ce qu’elle a, celle-là, elle déraille ou quoi ?), craintif (est-elle dangereuse, faut-il appeler la police ?) ou carrément soupçonneux (que me vaut le sourire de cette étrangère ? qu’est-ce qui la meut ? qu’est-ce qu’elle me veut ?). Mon terrain d’action privilégié, ce sont les files d’attente. Pour tromper l’ennui, rien de tel qu’échanger un petit mot avec un voisin d’infortune. Ainsi, en attendant de passer à la caisse, chez Migros, j’observe la composition des paniers. Parfois je me risque à un : « Mmm, ça m’a l’air bon, ça. C’est quoi ? » J’aurais demandé à cette dame si elle se lavait tous les matins l’entrejambe qu’elle ne m’aurait pas toisée d’un air plus scandalisé. Osez resserrer de dix centimètres l’espace que s’est alloué, pour poser sa baguette de pain sur le tapis roulant, le client qui vous précède et vous verrez comme il vous fusillera du regard ! « Gottfried stutz, wasch machet tir da ? » (« Bon sang, qu’est-ce que vous faites là ») Évidemment, si vous faites la queue devant un cinéma ou un théâtre, il y a de fortes chances pour que le ton soit différent. Dans 99,9 % des cas, on s’efforcera de vous répondre aimablement. Exemple récent, à propos du film Les Intouchables. Je m’enquiers : « Dieser Film ist wohl über einen Handikapper, oder ? » On me répond posément et très distinctement (au cas où je n’aurais pas « toutes les tasses dans le placard ») que ce film n’a rien à voir avec le sport, mais que c’est l’histoire d’un « Behinderter » (« handicapé »). Quand je réalise ma méprise, je pars d’un franc éclat de rire… et me sens bien seule. A-t-on aussi idée de se moquer de soi ? Wie peinlich (« embarrassant ») ! La seule et unique fois où j’ai, sans le vouloir, rallié les rires à l’unanimité, c’est lorsque j’ai demandé à un type qui sortait du camping d’Eichholz et qui faisait la queue comme moi au kiosque du coin, s’il avait passé la nuit sous sa tente, ce qui donnait, dans mon allemand écorché : « Haben Sie unter ihrer Tante geschlafen (« avez-vous dormi sous votre tante ») ?1 ». La question était si insolite et déplacée que toute la boutique se tenait les côtes. Mais là, j’ai eu l’impression qu’on s’était, à juste titre, moqué de moi. Mais après tout, peu importait : j’avais réussi à établir le contact, oder ?

1 Sachant par ailleurs que mit jemandem schlafen signifie « coucher avec quelqu’un ».

WISCHIWASCHI1

Il est une pratique pleine de bon sens, économique autant qu’écologique, à l’enseigne de la Suisse, qui surprend l’étranger ayant choisi de vivre en copropriété dans ce pays. Je veux parler de la communauté de buanderie, établie au sous-sol de chaque bâtiment. On vient d’arriver, on n’a pas forcément la place dans sa cuisine ou sa salle de bains pour son ancienne machine à laver, on ne s’est pas encore équipé d’un sèche-linge, lui aussi encombrant, on ne se voit pas pendre ses lessives au-dessus de la baignoire. Alors on se dit pourquoi pas et on décide de s’inscrire pour quelques heures de lessive hebdomadaire dans le Grand Livre Communautaire des Lessives.

Jusque-là, pas de problème, alles klar ; procédé un peu contraignant, certes, car il suppose une bonne maîtrise de son emploi du temps, mais enfin, das ist in Ordnung, le linge sale, à défaut de le laver en famille, on a l’habitude de savoir à peu près quand sa corbeille déborde. Le cahier n’offre que peu d’opportunités. Les habitués se sont inscrits pour les deux prochains mois, chaque famille (une quinzaine dans mon immeuble) s’octroie quelque trois à quatre lessives par semaine et les célibataires se réservent les soirées. Ça y est, j’ai trouvé, ce sera de 17 à 19 heures mardi prochain et, pendant que j’y suis, les sept mardis suivants à la même heure, puisque les tranches horaires sont disponibles.

Enfin le jour du grand blanc arrive. En chantonnant, je descends un sac lourd de l’odeur des miens ; je l’étreins avec amour, auquel se mêle quand même un peu de ressentiment, rapport à la corvée. Guidée par une odeur de linge propre, exquise celle-là (elle engendre sur moi des effets physiologiques si remarquables que je m’étonne qu’aucun parfumeur ne l’ait encore commercialisée), j’arrive dans la pièce à la fraîcheur aussi ravigotante qu’une baignade dans l’Aar. Je dépose mon fardeau le temps de trouver l’interrupteur. Et là, stupeur, je découvre que la machine marche à plein régime et qu’une lessive de sous-vêtements est déjà suspendue. Je me précipite sur le cahier où je m’étais inscrite. Mon nom n’y figure plus, on l’a gommé et remplacé par une signature alambiquée. Mon sang ne fait qu’un tour. En voilà des façons de traiter les nouveaux arrivants ! J’arrête la machine, heureusement dans sa phase d’essorage, en sors illico les vêtements dégoulinants, les balance dans une corbeille qui par chance se trouve là, puis enfourne ma propre lessive. Ensuite, je décide de monter la garde, comme au temps des laveries automatiques de ma vie estudiantine, en compagnie d’un livre.

Au bout de trois quarts d’heure se pointe une jeune femme pomponnée, bien sous tous rapports. Dès qu’elle m’aperçoit, ses pommettes rosissent. Évitant mon regard, elle salue indistinctement le lavabo, fixe bizarrement la corbeille puis, baragouinant quelque chose dans un dialecte qui m’est à la fois si familier et si étranger, déguerpit sans demander son reste.

Maintenant qu’elle sait que je sais qui s’est ainsi comporté de façon si discourtoise, j’espère qu’elle n’osera plus récidiver. À moi les 5 à 7 du mardi !

1 Déclarations vaseuses, jeu de mots avec waschen signifiant « laver ».

SCHADENFREUDE1

Comme tous les lundis matin, j’ai rendez-vous à 9 h 30 avec ma voisine Bertha pour une promenade de santé le long de l’Aar. Elle sort Yodok, son vieux chien bâtard et moi, je repose mes yeux saturés de bleu Window. On en profite pour papoter. On se raconte les dernières de nos adolescents, un échange bien innocent qui, en donnant à chacune l’illusion qu’il y a toujours pire situation que la sienne, nous console mutuellement.

J’arrive comme d’habitude avec trois bonnes minutes de retard, elle n’a pas l’air ravi. Enfin, depuis le temps qu’on se fréquente, elle devrait connaître mon manque de ponctualité ! Je plaisante natürlich, en territoire suisse alémanique, il est très mal vu d’arriver en retard. Ainsi, si vous avez dit 19 heures à vos invités, chacun sait parfaitement qu’ils se présenteront pile à l’heure et tant pis pour vous si vous puez l’oignon et n’avez pas eu le temps de vous changer. Selbst Schuld, c’est votre faute. Bref, je conviens de mon tort et la prie de m’excuser. Cependant, un air chiffonné sur sa mine me dit que quelque chose n’est toujours pas réglé. Mais quoi ? J’essaie de détendre l’atmosphère en lui racontant le scoop d’hier : un lot de chaussettes sales accumulé derrière le radiateur depuis Noël dernier dans la chambre de mon aînée. Rien à faire, Bertha ne se déride pas. Tout à coup, arrivées à la berge et Yodok enfin lâché, Bertha s’arrête net, me saisit le bras et me déclare tout à trac : « Pas la peine de faire ta maline va, je sais bien qu’hier soir, ton mari t’a plaquée ! » Je la regarde interloquée. En matière de scoop, elle me bat ! J’avais déjà eu l’occasion de remarquer qu’elle était toujours fort bien renseignée sur ma vie privée. Mieux que moi, à dire vrai. Mes cadences de lessives n’ont pas de secret pour elle, non plus, je le crains, que le nombre de paires de draps lavés chaque fois. Je suis donc curieuse d’en savoir plus et la laisse tranquillement dévider son écheveau. « Hier soir, poursuit-elle, j’ai bien entendu les portes claquer chez toi et, tout de suite après, aperçu par la fenêtre ton mari charger ses valises et démarrer sur les chapeaux de roues ». Ah… Je vois ! Ce matin, ma cadette est partie en camp de ski avec sa classe et mon mari s’est proposé pour renforcer l’équipe d’encadrement, composée de deux professeurs seulement. Il en a profité pour monter hier au refuge une partie du matériel pédagogique et a passé la nuit sur place afin de préparer le terrain avant leur arrivée. Une bien belle et précieuse tradition d’ailleurs que ces « classes de neige » qui requièrent des enseignants un sacré dévouement, devenu, il faut le reconnaître, assez rare.

Faut-il détromper ma voisine ? Cette nouvelle a l’air de lui faire tellement plaisir. Après tout, pourquoi la décevoir ? Je me suis tue. Malheureusement, je n’ai pas versé de larmes sur son épaule ni ne me suis répandue en confidences. Elle m’en a voulu.

Désormais, je me promène seule. Plus de Bertha pour faire écran entre mon écran et moi. J’ai appris qu’elle avait écopé d’une amende. Il paraît en effet que le long de l’Aar, là où nous avions l’habitude de nous rendre, il s’agit d’une réserve naturelle et que les chiens doivent y être tenus en laisse. Un voisin désœuvré a dû la dénoncer. Non, je vous jure que ce n’est pas moi. « Schadenfreude » n’entre pas dans mon vocabulaire. Sauf que. Oui, mais. Enfin, bon. Je reconnais qu’à cette pensée, j’éprouve quand même un frisson de plaisir.

1 Joie provoquée par le malheur d’autrui.

KIT DE SURVIE

En Suisse alémanique, selon un consensus général, de nombreux comportements sont prohibés. Nulle règle écrite donc, ce qui ne facilite pas la tâche du nouvel arrivant. Voici quelques exemples, qui je l’espère, lui permettront de s’y retrouver.

On ne repropose pas d’un plat à quelqu’un qui vous a dit qu’il en reprendrait « vielleicht später » (« peut-être plus tard »). Il s’agit d’une façon polie de décliner une offre quelle qu’elle soit. Elle équivaut à la formule british : « I’m afraid it’s not possible, Sir ! ». En plus hypocrite car, expérience à l’appui, j’ai compris qu’elle signifiait « jamais de la vie ».

Si, au cours d’une promenade, on rencontre en compagnie de son conjoint une connaissance de ce dernier, on prendra garde de ne pas s’éloigner, de ne montrer aucun signe d’indifférence, d’impatience ou d’incompréhension, même si la conversation, qui se déroule en suisse-allemand, se prolonge indûment et porte sur des affaires que vous ne sauriez comprendre.

Au cours d’une soirée où vous avez été aimablement convié à partager un fin dîner autour d’une table où ne figurent que de parfaits inconnus, il est de plus en plus fréquent d’adopter le tutoiement au moment de lever pour la première fois son verre (surtout, mais quel malappris pourrait encore ignorer cette règle élémentaire, ne jamais commencer à siroter son vin dans son coin sans avoir au préalable trinqué !). Si, après avoir scellé ce pacte de franche camaraderie, vous rencontrez, quelques jours plus tard, un des participants à ce dîner et que, par inadvertance, vous le vouvoyez, vous le vexerez (même s’il pourrait être votre père ou votre grand-père. Souvenez-vous, c’est une histoire de respect. Enfin, au sens où on l’entend ici).

Mettre fin à un contrat pour raison de simple convenance personnelle, sans avoir rien à reprocher à l’autre partie contractuelle, est considéré comme un terrible affront. Il faut le savoir : on ne change pas délibérément de crémerie sans encourir les foudres d’une rancune d’autant plus tenace qu’elle ne sera jamais exprimée.

Pour lui souhaiter bonne nuit, n’embrassez surtout pas le petit copain de votre enfant venu passer la nuit chez vous. Ce serait inciter ses parents à porter plainte contre vous pour gestes déplacés sur la personne d’un mineur.

Enfin, n’empruntez pas, même à vélo, un chemin où il est interdit à tous véhicules de circuler dans les deux sens. Derrière chaque rideau se planque souvent un retraité de service prêt à vous dénoncer à la police.

LE SOMMEIL, C’EST LA SANTÉ

Der frühe Vogel fängt den Wurm. (« L’oiseau lève-tôt attrape le ver ».)

Quand je travaillais à Paris, j’ouvrais un œil vers 8 h 30 et n’arrivais jamais avant 10 heures à l’étude. Comme j’en repartais vers 19 heures, j’évitais la cohue du métro dans les deux sens et je dormais tout mon content. J’allais régulièrement au théâtre ou au cinéma, avant de dîner dehors.

Changement radical à mon arrivée en Suisse alémanique : on « soupe » à 18 heures, on va au spectacle à 19 heures, et à 22 heures au plus tard, extinction des feux. Dans les restaurants de Berne à cette heure, du moins en semaine, on ne sert plus de repas et on commence à renverser les chaises sur les tables. Par contre, le lendemain matin, dès 7 heures on est assis à son bureau. C’est la honte d’émerger du plumard deux heures plus tard. Le ramoneur vous fixe un rendez-vous à 7 h 30 et vous lui ouvrez en pyjama, hagard, les yeux encroûtés ? Son regard ne vous a pas échappé, même si, maintenant, il lorgne vos doigts de pieds. Le facteur sonne à 9 heures pour un courrier recommandé et vous n’êtes toujours pas lavée, habillée, peignée ? Il n’a besoin de rien exprimer, vous vous sentez bel et bien une sacrée feignasse. Surtout que vous venez de dîner la veille encore chez Jack, chef d’entreprise « dynamique et performant », qui vous a raconté, non sans fierté, qu’il était à pied d’œuvre tous les jours dès 5 h 30. Sa femme, elle, vous a confié le secret de sa ligne : la demi-heure de jogging qu’elle s’impose tous les matins avant 8 heures, fin de semaine comprise. Quand vous entendez cela, vous perdez le peu d’estime qui vous restait. Vous révisez le jugement vous concernant. Flemmarde n’est pas le bon qualificatif, ça serait plutôt tire-au-flanc. Voire carrément loser si votre compagnon, lui, est un type comme Jack, un maniaque de la productivité, un obsédé de la réussite ou alors, tout simplement, parce qu’il y en a bien plus qu’on ne le croit, un de ces gars consciencieux et anxieux, craignant de ne jamais faire assez.

En vérité je vous le dis, j’aime trop mon lit. Jamais réussi à me tirer des draps pour assister au traditionnel « Zibelemärit », marché aux oignons bernois qui a lieu en novembre (il débute à 5 heures quand il fait encore nuit noire) ! Bon, vous me direz, pour voir pendouiller des tonnes d’ail et d’oignons tressés, boire du potage… à l’oignon, manger de la tarte… à l’oignon et recevoir des kilos de confettis sur la tête, est-il bien nécessaire de se faire violence ? Les aficionados vous répondront que oui, à cause de l’Atmosphère. Disons alors que j’adopte le style Arletty. Par contre, j’adore le carnaval et j’aimerais bien assister un jour (enfin, façon de parler) au défilé des lanternes du « Morgenstreich » de Bâle. Le hic ? Il commence à 4 heures du matin. Pour la même raison, ne me proposez pas d’aller à Lucerne, par un beau dimanche d’été, admirer le lever du soleil depuis le sommet du Rigi, au son du cor des Alpes…

Je ne pars plus en vacances avec ces amis allumés qui n’entendent rien à la grasse matinée et vous propose dès l’aube un programme de visites plus chargé que celui d’un ministre de la Culture. Ben oui, je suis rasoir. Au début, je me suis efforcée de donner le change en faisant semblant. J’ai dormi, pas tout habillée, mais presque, choisissant des « tenues d’intérieur » qui pouvaient passer pour des vêtements de jour, en cas de visite matutinale intempestive. Et j’ai menti aussi. Excusez-moi facteur, je suis au lit, j’ai la grippe. Mais dans le fond, ce ne sont pas ses oignons, et puis il s’en fiche. Alors moi aussi. Je veux pouvoir prendre mon temps et que personne ne me le prenne. Et puis, de toute façon, je suis couche-tard et on ne peut pas cumuler avec lève-tôt. Tous les médecins vous le diront, ce n’est pas bon pour la santé. Zut alors, en Suisse alémanique, on ne serait pas plutôt lève-tôt ?

MON PREMIER DÎNER SUISSE

La première fois que j’ai « organisé » un dîner chez moi, je venais d’arriver à Berne (il y a de cela plus de 20 ans, comme je n’arrête pas de vous le ressasser) et j’étais assez inexpérimentée (litote). De l’exercice, je ne connaissais que les soirées décontractées, de type pizza-fondue-raclette où celle qui reçoit passe un agréable moment à rire avec ses amis, plutôt que reléguée dans sa cuisine.

Première surprise : ici, on dîne tôt. Vu qu’on se couche tôt. Parce qu’on doit être de bonne heure au bureau. Si à Paris, on commence à mollement s’agiter derrière son pupitre vers 8 h 30, à Berne la norme, c’est plutôt 6 h 30. C’est pourquoi, ici, on sort dîner à l’heure où la ménagère française réfléchit à son menu du soir. C’est aussi la raison pour laquelle après 21 heures, il est difficile de trouver en semaine un restaurant qui n’ait pas déjà renvoyé son cuisinier. On le savait, les Bernois sont des bosseurs, respect.

Or donc, apéritif dès 18 heures 17 h 59 : premier coup de sonnette. Suivi à 18 h 01, 18 h 02, 18 h 03 et 18 h 05 de quatre nouvelles arrivées. Tout ce joli monde discute sur le palier. Affolée par tant de ponctualité, je m’éclipse et passe en trombe dans la salle d’eau troquer jean et charentaises contre robe et talons.