Chroniques élémiques - Soeurs de sang - Abel Felibenc - E-Book

Chroniques élémiques - Soeurs de sang E-Book

Abel Felibenc

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Beschreibung

Quatre cent années sont passées depuis qu'Afban a vaincu avec sa soeur Elina l'armée érate et ses alliés. La paix semble établie en Elémio mais nul ne sait maintenant où se terrent la Main argentée et l'Oré, les armes ultimes. Jérénor a, quand à elle, prospéré et a des envies de conquête et de vengeance. Dans ce contexte où semble s'imposer la paix un dragon sème la terreur en terres ouéniennes. Là commence l'histoire des 'Soeurs de sang' où comment une famille devra affronter les affres de leur temps.

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Veröffentlichungsjahr: 2022

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Ähnliche


Qui peut dénouer les liens du sang quand ils sont si serrés.

CHAPITRES

Préambule

01. La colère d’un homme

02. Les loups

03. Un bâton précieux

04. Le successeur

05. Un vœu exaucé

06. Une boule de neige regrettable

07. Une vieille histoire

08. Le cercle des argels

09. Des pétales sur l’eau

10. Une fuite à la hâte

11. Le nouveau porteur de l’Argélium

12. Les prémices de la guerre

13. L’imposteur

14. Chez Amoric

15. Les rats de l’Argolân

16. Une vengeance assouvie

17. La dryade

18. Blancs contre noirs

19. Le repaire de Mosguen

20. La cautèle de Marion

21. La citadelle de Cornoras

22. La folie de Luthia

23. Les liens du sang

24. Du dénouement

25. L’affrontement

26. Le recueillement

27. Une nouvelle ère

PRÉAMBULE

Les érates se sont installés ; les peuples élémios connaissent la paix ; mais Jérénor a prospéré. Redevenue nombreuse depuis la grande guerre de l’Amé elle a des envies de conquête, et un besoin viscéral de retrouver sa grandeur. Son pays à l’ouest de la Noire est entouré de nations ennemies, position compliquée depuis bien des âges. Et ces érates qui se sont installés au nord et qui l’isolent un peu plus et la rend friable. Il n’y a plus aucun accord entre eux, si toutefois il put y en avoir un.

Voilà quatre cents ans que la situation politique en Élémio s’apaise, où tout semble clément sous le ciel, où les époques défilent au rythme des vents et des saisons. Lointaine est cette guerre quand la Main argentée vainquit les envahisseurs et perdues sont les alliances, enfouies sous le poids du temps et de la prospérité. Les souvenirs s’effacent et d’autres générations ont vu le jour. Quatre cents années sont passées.

Le cercle des argels. Autoproclamé gardien de la véritable sagesse, ennemi de la Main argentée en vérité, il dut faire profil bas. Traqué par les gardiens d’Assiôn et le réseau fondé par Arcodin le cercle a dû se taire et effacer ses pas derrière lui. Ses espions ont été pourchassés, beaucoup ont été tués, mais restent ceux qui cachés dans les repaires retirés attendent une heure favorable. Les gardiens d’Assiôn savent qu’ils sommeillent et que la vigilance est toujours de mise. Mais force est de constater que la traque depuis quelques décennies s’est estompée, le danger semble moindre. Le réseau d’Arcodin après avoir tissé sa toile efficacement se repose sur ses acquis. Nul ne sait où est la Main argentée, nul ne sait où se terre l’Oré. Ils sont en des mains sûres, aux dires des élites et des instances politiques, perdues à jamais selon certains peuples. Il ne faut pas s’en faire de ce côté-là, se disent ces derniers. Car si la paix semble bien installée, il faut toutefois rassurer, apaiser le petit peuple, constamment, et dire qu’on a la maîtrise des choses.

En Ouénie, le sujet semble lointain. Les pays côtiers ont participé à la bataille de la Milieu, certes, mais ce qui se passe de l’autre côté de la forêt toripéenne ne concerne que très peu les ouéniens. Isolées par leurs frontières naturelles, les régions du Sud qui n’ont jamais connu la guerre sur leurs terres se disent intouchables ; ce qui semble être le cas. On parle souvent de l’Ouénie comme l’ensemble de ces régions, mais il faut rétablir la vérité en disant que l’Idonie est la terre la plus vaste de ce côté-là du monde. L’Idonie et l’Ouénie sont sœurs et bien plus que cela. Leurs ancêtres, Idon et Oué, sont des pèlerins de la lignée du vent, ils ont navigué et ils ont donné leur nom aux deux nations jumelles, avec pour but d’y voir grandir des élémios dans la sagesse pèlerine. C’est un héritage à part qui fait de ces peuples des privilégiés aux dons uniques. Et c’est là où notre histoire débute.

« Sœurs de sang » n’est pas un conte de fées ni un récit pour les enfants, c’est une chronique où les bons sentiments côtoient de près les intentions les plus effroyables jusqu'à s’abandonner à une rivalité sans merci. Quand le pire prend le pouvoir, que reste-t-il alors ? Qui peut résister aux effrois les plus insidieux ? Et qui peut dénouer les liens du sang quand ils sont si serrés ?

01. LA COLÈRE D’UN HOMME

Un homme et sa femme vivaient en Ouénie, dans la verdoyante campagne d’Idonie, non loin des montagnes des Arcs tendus. Ils avaient une ferme bien entretenue sur le grand plateau de Brance, bercée par le vent qui remontait de la côte. Ils élevaient du bétail en grande quantité, ce qui leur apportait tout ce que la vie demandait pour une vie prospère, confortable, comblée et heureuse ; et l’ennui avait peu de place dans tous ces jours bien remplis défilant comme l’eau du ruisseau en contrebas du domaine. Une grange somptueuse abritait aussi bien le matériel aviaire et agricole que les moyens de confort de la vie, tels le chariot des jours de ballade et de fête ou alors les selles au cuir brillant et au tissu des plus royaux. Un immense métier à tisser trônait dans la partie gauche, à côté de deux piles de peaux et des sacs de laine. Sur un pan de mur à mi-hauteur une cible accusait en son cœur le trauma de trois flèches enfoncées. Ils troquèrent les sueurs de leur travail contre un gros morceau de bonheur.

Mais la plus belle richesse de ce couple était leurs six filles, très belles, et d’une intelligence reconnue dans la région. Elles tenaient en cela de leurs parents, une mère ouénienne et un père idonien, longue lignée que le temps élémique ne put corrompre. Ces deux pays jumelés étaient les plus au sud dans le monde, deux pays côtiers dont l’histoire était faite plus de bonnes choses que de terribles. Garnéon et sa femme ne souffraient pas du manque d’un fils, car leurs filles savaient combler ce manque. Leur fierté envers elles tenait tant à leurs qualités qu’à une légende ouénienne. Celle-ci concerne les six filles d’un roi qui jadis préservèrent le trône quand leur père était allé aux funérailles de son frère, dans une contrée éloignée. Confrontées aux assauts d’une rébellion dans leur propre pays, elles surent tenir le château et protéger les sujets fidèles à la couronne. Depuis, tout parent qui avait six filles ressentait une certaine bénédiction, bénédiction due il faut le reconnaître, plus aux regards des autres qu’à leur propre conviction.

C’était la saison froide, les premiers frimas étaient apparus et avaient parfois sévi sur le haut plateau. Tous les troupeaux avaient été réunis et paissaient maintenant dans les enclos, autour de la ferme, et les petits étaient dans les granges, près de leur mère. Les hauts pâturages étaient vides de ces quadrupèdes aux laines recherchées et au lait revigorant. Brebis, chèvres, espons et autres bêtes à cornes avaient pris leur quartier d’hiver, tous rassemblés en se tenant chaud. Les espons étaient la particularité de la ferme, car cette race d’animaux était peu représentée en Idonie. Ils ressemblaient aux moutons tandis qu’à partir du collet jusqu’au museau poussait du poil et non de la laine. L’espon offrait donc de la laine et du poil à lui tout seul, et ceci en grande quantité. Sa viande n’avait pas grand goût, aussi l’élevait-on pour sa peau et son pelage. La ferme de Garnéon et d’Irénéa tenait leur belle réputation par rapport à cette race d’ovidés que l’on ne croisait qu’en pays des Lames et des Rifs. Les fermes alentours jalousaient cette réussite, et lorsque les touristes ou des marchands demandaient le chemin vers la ferme des espons, c’est non sans rechigner que l’on indiquait la direction.

L’air marin qui remontait jusqu’à la Brance se confrontait à celui des montagnes des Arcs tendus et perdait toute sa douceur et sa salinité. L’altitude signait ici la fin du climat doux et salin. C’était la fin de Torlémer, la saison fraîche, Afengal, la saison froide, prenait le relais avec conviction.

Tous les matins, Garnéon, le père de famille, allait un peu avant l’aube faire le tour des étables et des enclos pour s’assurer que les « jeunots », comme il les appelait, n’avaient pas souffert du froid. Il leur parlait tout le temps, frictionnait leur laine, et leur fit don de sa présence protectrice pour les encourager afin qu’ils s’habituent à lui. Il aimait ses bêtes, ce fut chaque année une gageure d’en tuer pour se nourrir ou de les vendre à des inconnus au marché de Lacri. Il laissa le travail pénible et déplaisant de la mise à mort à Luthia, sa quatrième fille, qui ne craignait nullement la vue du sang et la fin de vie brutale d’une bête ne l’affectait que très peu. La mort ne l’effrayait pas plus que ça.

Un de ces matins là, Garnéon se leva pour la traite, car la veille au soir il y eut peu de lait de tiré. Il prit des seaux dans le baraquement qui abritait le bois de chauffage et alla à ses bêtes. Accompagné de sa lampe à huile il passa comme à son habitude devant tous les enclos afin de commencer la traite par ceux des plus éloignés. Mais dans la pénombre, il vit un carnage, une abomination. Des centaines de bêtes avaient été mutilées, égorgées, amputées de membres puis laissées là, abandonnées après avoir été massacrées par pur plaisir. La lune éclairait l’écarlate et le faisait assez luire pour se rendre compte du mal. Garnéon se mit à genoux et cria vers le ciel. Il fut atterré et transi de stupéfaction. Et la rage remplaça rapidement la stupéfaction, car il n’était pas homme à s’apitoyer.

Il passa rapidement dans ce chaos de corps, dans cet écoulement de sang regardant succinctement les dégâts. Les flaques de sang, et toutes ces choses morbides, la lune fit rejaillir leur éclat écarlate malgré l’obscurité. Certaines étaient recouvertes du gel de la nuit. Puis Garnéon en eut assez de cette vision qui finissait par l’insupporter. Il rentra le pas pressant et le visage décidé. La courbure de son corps vers l’avant laissa transparaître une décision déjà prise.

– J’en ai assez, ce fichu dragon va me le payer, marmonna-t-il dans sa barbe.

Il mit en branle ses affaires de chasse et les posa sur la table. Puis il installa une chaise devant une grande armoire, grimpa dessus, et prit un long objet emmailloté d’une couverture. C’était son épée, qui n’avait pas vu le jour depuis des lunes à en croire la poussière sur le linge. Mais sa lame brillait encore et l’affûtage s’avérait bien affiné.

– Mais que se passe-t-il ici ? demanda sa femme, que le brouhaha réveilla.

– Il est revenu ! Irénéa, ce maudit dragon est revenu, il a décimé la moitié du troupeau ! C’est insupportable !

– Où vas-tu ?

– Puisque personne dans le village et ceux des alentours n’a le courage de l’affronter, je vais m’en charger moi-même !

– Tu n’es pas sérieux. Avec seulement ton épée ?

– C’est décidé ! Et n’essaie pas de m’y dissuader, il faut que ça se fasse, et qu’on en finisse.

– Demande aux paysans de la Combe dorée de t’accompagner au moins. Ils sont bons chasseurs et excellents archers.

– J’y passerai, mais s’ils n’ont eu aucun dégât, ils ne voudront pas m’accompagner. Déjà qu’un loup les effraie ! Rappelle-toi, quand deux de nos agneaux furent égorgés ! Pas un pouce ils n’ont bougé. Je prends deux boules de pain, un peu de fromage et je pars.

– Laisse ta colère passer, et réfléchis-y à tête calme. Tu vas donc nous laisser, moi et tes filles, seules ? Et s’il revenait !

– Il est reparti dans son repère, en Inféro, emmenant quelques morceaux de choix, c’est certain. Et vous êtes bien assez fortes et rusées pour vous passer de moi quelques jours. Luthia vous protégera puisqu’elle est là. Elle ne craint rien.

– Partir quelques jours ? L’aller-retour pour Inféro est d’au moins une lunaison, en courant. Et la route pour y aller est peu sûre, tu le sais. Et le froid est déjà là !

– Je pars sur-le-champ, peut-être y a-t-il des traces encore fraîches, car il n’aura pu voler jusque là-bas sans se poser. Embrasse les filles pour moi. Je vais revenir très vite.

– Ce n’est pas raisonnable.

– Mais c’est vital ! Y a-t-il des miches de pain cuites ?

– Il y en a trois. Prends-les puisque je ne te ferai pas changer d’avis, répondit Irénéa, désolée et dépourvue d’arguments.

Garnéon mit son manteau d’hiver, une vareuse de cuir épais, se munit d’un baluchon, de quelques armes et d’une rage intense. Irénéa le vit s’éloigner dans la pénombre, la capuche sur la tête, le pas rapide et décidé. Il tenait la poignée de son épée comme allant à la guerre. Ses bottes laissèrent des traces sur la gelée blanche, et en passant au milieu du carnage il gonfla un peu plus sa détermination. Puis il disparut dans l’horizon des prairies.

Après avoir digéré ce départ soudain, Irénéa mit son manteau et alla considérer elle-même la portée du massacre, munie de la lampe à huile de l’entrée et d’une bonne dose de courage. Il n’avait pas menti, la moitié du cheptel avait été massacré, plus de cinq cents bêtes. Elle mit sa main à sa bouche, car elle n’en revenait pas, la vision lui fit un choc. Elle lui donna la nausée. Elle revint à sa maison, s’assit et se tenait la tête, inondée de perdition et d’incompréhension. Elle ne voulut pas réveiller les filles et décida de vivre seule ce drame durant ces quelques instants. Elle devait reprendre ses esprits au calme du fourneau. Elle prépara le café, par habitude, le visage déjà atteint par la tristesse, la tristesse du carnage, et celle de voir son mari qui s’en allait face au danger ; elle savait que son mari s’aventurait vers le pire endroit du monde, là où personne n’allait de plein gré.

Les six filles de Garnéon et d’Irénéa étaient Canope, l’aînée, Amandîn et Marion, les fausses jumelles, Luthia, et Johani et Julianne, les inséparables. Quatre vivaient à la ferme, les dernières et les jumelles, participant amplement aux tâches, tandis que les deux autres avaient fait leur propre chemin en Ouénie, ce qui ne fut pas si loin. Aucune n’avait pris homme, elles avaient bien le temps d’y penser, comme disait leur père. Canope et Luthia décidèrent de passer le début de l’hiver à la ferme familiale, leurs sœurs leur manquaient, et pour Luthia, son père était le plus grand homme au monde. Il était son modèle, un exemple en toutes choses. Elles étaient donc toutes réunies quand Garnéon partit se venger.

Canope fut la première réveillée, et sa mère expliqua toute l’histoire. Puis les autres firent de même, et ce fut la stupeur dans l’esprit des sept femmes. Avant même qu’elles se restaurent, elles décidèrent d’aller aux enclos. Le jour s’était levé. Luthia avait pris son épée, sachant qu’elle allait devoir trancher les gorges des victimes qui souffraient encore. Le soleil perçait le léger voile nuageux, chauffant les corps qui fumaient. Le givre s’évaporait sur leur peau, cette vision glaçait non seulement les organismes, mais également le temps qui se figea. Cet endroit si tranquille était d’ordinaire le centre même de l’activité de la ferme avec ses passions et ses paisibles habitudes. Il était maintenant le théâtre le plus morbide qu’elles aient vu. Luthia sortit son épée d’un coup et transperça une des brebis.

– Elle vivait et souffrait encore la malheureuse, dit-elle à ses sœurs.

Et elle se mit à abattre les bêtes dont le cœur battait encore malgré les coups infligés lors du carnage. Certaines montrèrent d’ultimes réflexes et le fil de l’épée abrégea dignement cette fin de vie horrible. Elle parcourut tout le troupeau décimé et les autres filles furent heureuses d’être épargnées par cette besogne si pénible.

– Elles ont été tuées par des couteaux et des haches, ou d’autres objets à lames, se mit-elle à crier au loin comme une information essentielle.

Canope, penchée au-dessus de l’une des bêtes, comprit la réflexion de sa sœur. Ce n’était pas le dragon qui fit ce carnage, et leur père aveuglé par la colère et la nuit noire, ne put voir cela.

– Ce sont des hommes et ils devaient être nombreux, dit-elle à nouveau.

– Et nous n’avons rien entendu ? Même les chevaux n’ont pas henni ? s’étonna Irénéa.

Alors un frisson traversa Marion. Elle courut jusqu’à l’écurie et ce qu’elle pressentit s’avéra exact. Les chevaux avaient été abattus en premier. Elle se pencha sur l’un d’eux, il respirait encore, alors elle s’avachit contre lui et pleura sur son ventre. Puis elle appela Luthia et lui demanda de venir rapidement. La « chasseresse » comme on l’appelait vit le pur-sang agonisant et comprit. Marion sortit et laissa sa sœur terminer la bête. Car la chasse était amie de Luthia. Non pas celle des lacriens qui en masse se délectaient à la vénerie outrancière, mais celle plus subtile où le respect de l’animal eut une place prépondérante, où on laisse une chance à l’animal en n’usant pas de terrifiant piège.

– Heureusement, les autres sont dans le champ, là-haut, dit-elle à sa mère. Je voulais rentrer Esparillon hier soir, mais père me tançait pour aller au dîner, il eut bien raison, sans le savoir il a sauvé par ces mots mon pur-sang d’Istéron.

– Le saura-t-il seulement un jour ?

– Nous irons à sa recherche, mère, et le ferons s’en revenir, décida Luthia.

Les femmes se mirent à nettoyer l’endroit, à enterrer les corps, et à brûler les carcasses. Toute la journée, elles mirent les bêtes sur l’araire qui servait à transporter le fumier puis elles les balancèrent dans la citerne vide. Elles recouvrirent de chaux vive le charnier animal pour purifier l’endroit puis, lorsque le crépuscule pointait et que le soleil annonçait sa disparition, ce charnier fut recouvert de terre.

Marion à la mi-journée avait labouré les enclos recouverts de sang car, la terre, gelée et durcie en surface par le froid, n’avait pas tout absorbé. Elle guidait les bœufs et à chaque sillon voyait l’écarlate disparaître après le passage du soc. Elle mit ses bottes dans la citerne après cette tâche, comme un symbole, comme une page que l’on tournait et une sale tâche que l’on avait terminée.

Le soir pointa et le temps était à la discussion et aux décisions. Des hommes étaient venus, mais pourquoi ? Et reviendraient-ils ? Garnéon était parti chasser une proie innocente, un faux ennemi, et il avait une belle avance. Il s’accompagna d’un des chevaux qui dormit dehors cette nuit-là. Il l’abandonnerait à l’orée de la grande forêt.

– Il faut savoir si les hommes de la Combe dorée ont accompagné père, lança Canope.

–Je suis d’accord, consentit Marion.

– J’irai demain le vérifier, répondit aussitôt Julianne, la cadette.

– Avec ou sans ces hommes, ils n’auront pas ce dragon, il est trop rusé et il crache encore de son feu quand il sent le danger, dit Luthia. Il faut aller le retrouver et lui expliquer. En partant maintenant on peut le rattraper dans la forêt, je la connais bien cette forêt, elle et ses fantômes.

– Non, aucune de vous ne partira, dit Irénéa, ni ce soir ni demain. Il reviendra seul ou pas, mais je ne veux pas qu’une de mes filles s’aventure dans ces contrées dangereuses.

Luthia se tut pour ne pas peiner sa mère, mais au fond d’elle-même elle sut qu’elle partirait tôt ou tard. Son choix fut déjà fait.

– Nous devons sécuriser la ferme et surveiller les alentours, informa Canope l’aînée dont la sagesse était maître mot, la plus raisonnable de toutes. Cette nuit même, nous ferons des veilles, et demain nous poserons des pièges.

– Je me chargerai des pièges et préparerai les armes, ajouta Amandîn, la seconde, une femme prévoyante et clairvoyante.

Amandîn. On se demandait parfois si elle n’avait pas un don venu d’ailleurs pour prévoir les dangers et les vents défavorables. Une fois, elle vit la couleur du ciel si étrange et les vents si irréguliers qu’elle pressentit une tempête. Elle coupa deux pins aux abords de la toiture par précaution, craignant qu’ils soient arrachés et ne tombent sur la maison. Son père était parti au village et lorsqu’il revint il la nomma de folle, car il aimait ces arbres. Le lendemain, la tempête eut lieu et bien des arbres de la même taille et de la même essence tombèrent, ce fut un cataclysme dans la région. Depuis on lui fit entièrement confiance quant à son instinct. Plus jamais on n’osa ne plus la croire.

– Il faut prévenir les gens des alentours et mener une enquête à propos de ce carnage, expliqua Irénéa. J’irai avec Johani en ville recueillir des informations sur cette bande de voyous.

– Ces gens-là de Lacri ne diront rien, répondit Luthia aguerrie à ce genre de compagnie. Ils n’ont comme crédo que leur propre personne. Ils sont lâches et n’ont d’ouéniens que le nom.

– Tu n’as pas tort, mais nous saurons les faire parler s’ils savent quelque chose.

La soirée fut longue autour de la table à manger, la cheminée crépita jusqu’à tard, les bûches ne cessèrent de l’alimenter. Les alentours n’étaient plus si sûrs alors on ne voulut pas dormir. Puis lorsque le travail éreintant de la journée prit le dessus sur l’éveil forcé, il fut tout naturellement décidé d’aller se coucher. Canope entama le premier tour de garde l’épée à ses côtés et l’ouïe grande ouverte. Luthia avant que le sommeil ne la prenne songea à des plans. Elle comprit sa mère et son hésitation à partir, mais elle ne put s’empêcher de se donner raison et de croire que l’attitude de ses sœurs s’avérait velléitaire. Pour son père, elle ferait le tour du monde s’il fallait le retrouver, et une simple forêt les ennuyait ? Le sommeil fit taire son raisonnement.

Tôt le lendemain on s’affaira à ce qui fut décidé. Amandîn posa ses pièges autour des enclos et de la bâtisse. Les fenêtres et toute autre ouverture furent obstruées, des trous furent creusés puis recouverts de paille, bref un dispositif d’assiégés fut mis en place. Marion aida Amandîn, car elle aussi fut douée et très ingénieuse en matière de guêpier, de camouflage, et de tout autre traquenard. À trois cents pas tout autour des bâtiments pas un endroit, pas un passage, ne fut sans piège et ne prévenait l’arrivée d’un intrus. De fines cordes qui cerclaient les ballots de paille et de foin lors de la chaude saison traînaient le long des chemins et des passages obligés et quand un pied s’y prenait, une boîte remplie de bouts de verre tombait et retentissait. Des collets furent placés selon un dessin bien défini au sol pour que les filles sachent où mettre les pieds. La ferme de Garnéon était une petite forteresse et on attendait de pied ferme ceux qui s’avisaient d’y mettre à nouveau le chaos. Les six sœurs s’entendaient à merveille malgré leurs différences et leur personnalité affirmée. Aucune anicroche ne survenait entre elles, et elles ne montaient jamais le ton. Elles se complétaient, car ainsi fut leur logique.

Dans la journée, Julianne revint de la Combe dorée par le chemin vicinal avec des nouvelles fraîches, des hommes du domaine accompagnèrent leur père pour déloger le dragon de son repaire et le tuer ; ils étaient une vingtaine, annonça-t-elle.

– Ils mentent, dit Luthia, ils ont eu peur d’avouer leur lâcheté.

– C’est fort possible, car beaucoup de chevaux étaient encore à l’écurie, pensa Julianne. Je n’ai pas cru le vieux gardien sur le coup, puis il donna tant de détails que maintenant je doute.

– Et depuis que deux d’entre nous ont refusé la main des fils, ils nous haïssent en secret, dit Canope. Père serait donc parti seul.

– Ensuite, je suis rentré dans la maison, continua Julianne, et j’ai vu les vestes accrochées aux bois des têtes de cerf, leurs sales trophés. Les fils de la Combe ne sont pas matinaux manifestement, ils dormaient encore. Eux ne sont pas partis, c’est une certitude. Sur la grande table traînaient encore les bouteilles d’alcool de la nuit et des chopes de cidre pas finies. Ça empestait l’ivrognerie. Si les hommes du domaine ont accompagné notre père, ils ne devaient pas être bien frais.

– Ils ont menti, réitéra Luthia dont la méfiance est une qualité innée chez elle. Ces aliborons ne valent pas mieux que leurs plus mauvaises bêtes.

Puis, plus tard, Irénéa et Johani revinrent du village de La-cri. Elles passèrent entre les pièges selon un chemin imaginaire qu’Amandîn avait défini et entrèrent, posant leur manteau près de la cheminée.

– Deux autres troupeaux ont été égorgés, informa Irénéa, celui du Mas des Forges, deux cents têtes, et celui du Clos des Saveurs, cent vingt têtes. On a vu, paraît-il, une dizaine d’hommes fuirent vers la montagne. Le palais a été mis au courant et une chasse est prévue, mais je n’y crois guère ; comme dit votre père, on ne peut plus compter sur eux.

– Les chevaliers de l’Ouénie sont des pantouflards, dit Luthia exaspérée, ils ont fondé leur famille, se sont attachés à leur bout de terrain et n’ont de chevalier que le titre et leur médaille. Ils devraient être démis, ces oisifs invétérés. Quand à père il est donc parti seul.

- Qu’a donné la Combe dorée ? demanda Johani.

– Ils mentent, on en est presque sûres, répondit Julianne, personne n’est allé accompagner père.

– J’irai moi-même chez Yord, à la Combe, et je saurai la vérité, dit Irénéa. Il ne me mentira pas.

Elle revint avant l’aube et eut la garantie que les employés du domaine le plus vaste de la région partirent avec son mari. Les fils sont restés, car ils sont malades. Et tout portait à les croire, car il n’y eut aucune présence de travailleurs. Luthia resta sceptique, mais ne voulut pas relancer son doute pour rassurer sa mère anxieuse. De toute manière, Irénéa avait interdit à ses filles de partir retrouver leur père, et elle dut forcer la voix pour convaincre Luthia, sachant qu’elle fut tentée de n’en faire qu’à son idée.

Quinze jours passèrent, sans nouvelle attaque, mais avec de l’inquiétude qui grandissait au fil des heures. On sut qui furent les maraudeurs, des bandes venant du nord, qui se cachaient vers les marais, et peut-être au-delà. Ils passaient rapidement pour intimider les territoires du Sud et des côtes, et semer la zizanie entre elles. On pensa naturellement aux dorrœns qui haïssaient l’Ouénie depuis des décennies. Ils s’étaient installés dans la forêt toripéenne, vers la pointe des marais, disait-on dans le village. Pourquoi venaient-ils ainsi s’en prendre à leur ennemi, au début de la froide saison ? Peut-être préparaient-ils la venue d’une armée. Ils avaient quitté leur terre ancestrale, réunis en un petit groupe, survivants bannis de la guerre de l’Amé.

Car les princes de la contrée de Rottùn-dorro furent jaloux de la prospérité de l’Ouénie et ce fut quand l’Ouénie et l’Idonie refusèrent des marchés économiques que la haine s’exprima totalement. Rottùn-dorro était une nation bannie avec sa jumelle la grande Jérénor depuis qu’ils créèrent les érates. Et ils ne firent rien pour le regretter, alors l’Ouénie, tout comme d’autre pays élémios, refusa des alliances économiques. On les ignorait depuis bien des âges, ce fut devenu un décret ouéniens. Mais les dorrœns furent si peu nombreux maintenant, voire insignifiants, qu’une attaque venant d’eux fut improbable. Le doute restait entier.

Durant ces quinze jours, Luthia occupa son temps à préparer son départ, car elle irait un jour à la recherche de son père. Elle raccommoda ses bottes d’hiver, et remplaça la fourrure en laine qui les doublait ainsi que ses accroches qui étaient usées. Elle affûta son épée chaque jour un peu plus. Elle fit et défit son paquetage puis, le refit et redéfit, s’assurant qu’elle n’oublierait rien pour un long voyage. Elle se mit même à changer les cordes des raquettes à neige.

Et un jour, Irénéa revint du Clos des Forges avec un fait troublant qui inquiéta la maison de Garnéon. Une amie du domaine lui assura que les employés de la Combe dorée avaient été renvoyés il y a vingt jours et que tous partirent dans leur pays. Ce fut donc avant que Garnéon ne parte. Yord avait sciemment menti et ses fils aussi. Sur-le-champ, Luthia, Canope et Marion allèrent en espion au domaine. Luthia prit son épée, et Marion son grand arc, car elle était un archer hors pair.

Elles se cachèrent dans le fourré face au domaine. Elles virent les fils d’Yord revenir de la chasse avec deux écornettes bien grasses. Tout en marchant sur le chemin, ils faisaient des plaisanteries grivoises sur ces animaux, comme à leur habitude. Alors les trois sœurs leur soumirent un guet-apens. Elles sortirent du fourré au galop, firent cabrer les chevaux devant eux et les mirent à terre sous la menace des sabots. Luthia sautant de la selle mit l’épée sous la gorge du plus âgé et Marion tendit l’arc pointant la flèche sur le front du cadet.

- Notre père est-il parti seul ? insista Luthia.

– Non, non ! On vous l’a déjà dit. Mais enfin que voulez-vous ?

– La vérité, reprit Canope. On a vu les employés partir d’ici cinq jours avant le massacre des enclos. Ils ont été renvoyés. Nous pouvons le vérifier sur les documents de votre père. Alors ! Avez-vous laissé partir notre père seul ? Dis la vérité !

– Oui, oui, c’est vrai, et il n’a pas insisté pour de l’aide, il est parti volontiers seul. Il était si décidé et si pressé qu’il est reparti sans attendre notre réponse.

– Vous n’y êtes pas allé, bande de vauriens, vous n’étiez pas mal portant, n’est-ce pas ?

– Nous étions aussi bien portants qu’aujourd’hui. Mais comprenez-nous, partir chasser le dragon demande réflexion ! dit-il avec rapidité pour convaincre les filles.

–Bande de lâches, leur lança Canope.

– Vous l’avez laissé partir à la mort, et n’avez rien fait pour nous prévenir, vous méritez de mourir, dit Luthia dont l’épée fit un pli sous le cou de l’homme terrifié.

Il savait Luthia sans pitié et voyait sa mort très proche.

– Attend, dit Canope, j’ai une meilleure idée.

Elles ne laissèrent aux deux fils que leur caleçon sur la peau. Elles les lièrent solidement à un arbre et mirent dans leur bouche leur mouchoir qu’elles roulèrent en boule et qu’elles enfoncèrent tant qu’elles purent.

– Si vous avez échappé au fer et aux flèches de mes sœurs, dit Canope, vous n’échapperez pas au froid givrant. À moins que vous vous défassiez de ces liens, ou qu’une âme passe par là par hasard, ce dont je doute, puisque vous avez renvoyé les ouvriers. Quand votre père s’inquiétera de votre absence, je crois qu’il sera trop tard, mes amis. Il trouvera deux glaçons !

– Ou peut-être, les loups viendront, attirés par l’odeur de charogne, dit Luthia.

Puis Marion regarda le ciel.

– Je crois qu’il va faire très froid cette nuit, le ciel se dégage et l’Orlon se lève.

Les deux fils tentèrent de crier leur désaccord, mais le son étouffé par leur bouche obstruée empêcha tout appel au secours. Ils firent des yeux suppliants aux trois sœurs qui n’eurent cure de leur supplication. Ils auraient mérité pire de toute façon.

Au retour à la ferme l’heure était aux décisions.

– Ca suffit, dit Canope, ne nous morfondons pas plus longtemps. Allons à la recherche de notre père. Mère, c’est la meilleure chose à faire, car seul il ne peut s’en sortir. Je ne doute pas de son courage, mais bien plutôt de la complaisance de ce dragon.

– Nous sommes préparées à ce voyage, dit Luthia. Marion est la meilleure archer du pays, Johani un médecin émérite et Canope la plus sage d’entre nous toutes. Quant à mon épée, je l’ai affûtée il y a trois jours.

– Je crois qu’il faut aller au secours de père, dit Amandîn à sa mère, je ressens les dangers sur son parcours, je n’aime pas ça du tout.

– Soit, dit Irénéa, puisqu’il en est ainsi, je veux bien que mon cœur soit un peu plus malade à vous savoir dans les antres des régions noires. Vous êtes des filles courageuses et unies, rien ne vous arrête.

– Nous connaissons les endroits à traverser, la grande forêt, l’Argolân, rassura Amandîn, les endroits les plus sûrs comme les plus hasardeux.

– Ces derniers temps, plus rien n’est sûr dans ces contrées, dit Irénéa. Rappelez-vous les témoignages des hommes de Rollen, qui parlaient d’ombres menaçantes et de bruits oppressants. Pour la première fois, ils ont eu peur dans ces régions. Que votre vigilance soit en alerte.

– Raison de plus pour retrouver notre père, dit Amandîn. Il nous faut partir au plus vite, avant que la neige tombe en abondance.

– Amandîn, je pense que tu devrais rester à la ferme, expliqua Canope. Notre mère ne peut rester seule ici et tu es la plus avisée d’entre nous toutes. Nous aurons le cœur plus léger si c’est toi qui gardes les lieux.

– Je suis d’accord, dit Luthia.

– Je savais que vous penseriez cela et j’attendais ce moment avec appréhension. Mon cœur se morfond déjà à me savoir séparée de vous.

Marion, le double d’Amandîn, avait l’âme encore plus transpercée. Elle insista pour rester et voulut même offrir son arc à Julianne qui était bon archer. Mais Amandîn lui fit comprendre que cette séparation était nécessaire et vitale. Elle devait couvrir ses sœurs de son arc et de ses yeux perçants. Jamais ces deux-là ne s’étaient séparées plus de deux jours. Elles étaient jumelles à deux jours de différence, mais elles ne se ressemblaient nullement quant à l’apparence. Marion fut la brune aux yeux persans tel le ciel ; son visage fut rond. Quand à Amandîn elle avait une chevelure plus claire et ses yeux noisette, à travers sa peau mate, lui conféraient une douceur reposante. Toutefois, elles avaient passé l’enfance dans le même landau, dans les mêmes jeux et dans les mêmes bêtises. Amandîn avait réussi à prendre une certaine indépendance tandis que Marion ne pouvait s’atteler à une tâche sans sa compagnie. Pour elles deux ce fut une épreuve que cette séparation, et peut-être un sevrage qui rendrait Marion moins dépendante de son autre.

02. LES LOUPS

Avant l’aube, elles partirent. Irénéa avait préparé des vivres durant toute la nuit et mit dans leur sac les habits les plus chauds qu’elle trouva dans les armoires. Amandîn, avant qu’elles ne partent, leur fit un présent. Elle donna à chacune une pierre bleuâtre et translucide. Elle leur assurerait un peu de chaleur durant les nuits froides. Nulle d’elles ne connaissait cette sorte de pierre et elles furent reconnaissantes de ce curieux et précieux don qui relevait du mystère. Marion serra une ultime fois sa sœur dans ses bras sans paroles ni mots, seulement avec une ardeur jamais employée. Elle cacha ses sanglots pour ne pas ajouter à la tristesse ambiante. Puis elle rejoignit ses sœurs qui avaient déjà pris le chemin du départ.

Ainsi Canope, Marion, Luthia, Johani et Julianne marchèrent sur les traces de leur père. Elles boutonnèrent leur manteau par leurs gros et solides boutons. Ils brillaient tels des affiquets hérités des grands-parents où de quelque oncle et tante, peu importe, l’essentiel était qu’ils tiennent le cuir doublé des vestes. Elles allaient vers la grande forêt toripéenne, passage obligé pour aller en Inféro. Elles passeraient par le Ponton qui traversait la rivière Torip, ce fut le chemin le plus court et donc le plus rapide. Mais leur avancée allait subir un obstacle dès les premières heures, la neige se mit à tomber comme ce fut à craindre. Amandîn prévint du mauvais temps la veille, elle ne s’était pas trompée une fois de plus. D’ailleurs ce matin là il fit moins froid et dans l’obscurité avant l’aube les étoiles étaient absentes de la voûte céleste. On pressentait alors l’arrivée du grand manteau blanc. Elles s’étaient emmitouflées dans une chemise de coton doublée, un cardigan, et une veste en cuir dont le col montait haut contre le vent. Elles ne souffrirent pas du froid, au contraire, les doublures firent leur plein effet et apportèrent toute la chaleur nécessaire à un voyage confortable.

La neige tomba dru, à la verticale, avec sa lenteur toute familière, sans aucun vent qui la poussa. Les capuches et les écharpes furent de circonstance, mais les cinq sœurs marchaient si vite qu’elles ne ressentaient pas le froid humide ambiant. Puis vers midi, quand elles prirent un peu de hauteur sur le plateau, le vent se mit à souffler et les flocons paisibles jusque là, devinrent des petits pics désagréables sur les visages. Le vent fut de face, un peu sur leur gauche, un vent venu du nord. Elles formèrent une file et les trois plus grandes d’entre elles se relayèrent pour ouvrir la trace.

La couche de neige arriva aux chevilles très rapidement puis aux mollets quand elles furent sur le plus haut du plateau. Ce n’était pas la journée idéale pour commencer ce périple. Mais elles ne détestaient pas la neige et la préféraient à la pluie. Certes, les couleurs estivales et le climat vernal étaient loin de là, mais la blancheur hivernale et sa pureté avaient leur part de rêve. Elles avaient emporté les raquettes à neige, et devaient les mettre maintenant que la couche devenait importante. Ce facteur cœrcitif au prime abord n’était pour elles qu’une compagne habituelle pour la saison. Leurs bottes et leurs cuisses étaient protégées par de longues guêtres en cuir. Elles étaient parées contre les rigueurs du climat. Elles n’étaient pas coquettes, ce n’était pas le genre de la maison, leur charme naturel n’était qu’une parure. Et dans cette aventure, il n’était pas question de s’embarrasser de choses inutiles, pas de bijoux ni affiquets inutiles, pas de crème ni parfum, car les animaux les sentiraient, et les attireraient. Chacune avait un savon que leur mère fabriquait, il avait tout usage nettoyant, et elles ne disposaient de rien d’autre pour se laver, il fallait voyager léger. Pour carder leurs cheveux épais, leurs doigts s’en chargeraient. C’est Canope et Marion qui avait pris l’argent pour parer à d’éventuels achats, mais là où elles iraient l’argent n’avait aucun pouvoir, et il n’y avait pas de trolls sur les terres qu’elles allaient traverser.

Julianne était la dernière des six sœurs et elle avait une joie d’esprit débordante, en toute occasion, et en tout lieu. On ne sut de qui elle tenait pour avoir une aussi bonne humeur. Allègre et fière de le montrer, elle faisait l’animation durant les longues soirées devant la cheminée. Elle faisait rire ses sœurs avec sa répartie pleine d’esprit. Sa voix cantabile ne fut jamais en reste, sa complice Johani était la première à l’accompagner dans ses parodies, ses chants, et ses imitations. La neige en ce jour ne la départit pas de sa gaieté. Elle se mit à fredonner des « comptines » alors que les flocons martelaient les visages, des « comptines » de la région ou de son propre cru, car elle se plaisait à créer des histoires. Elle écrivait parfois la nuit entière créant poèmes et chansons, mélancoliques parfois, ironiques souvent. Ensuite, elle trouvait des ariettes pour mieux les apprendre et leur donner une autre dimension.

Comme elle était la plupart du temps à l’arrière de la file, toutes purent entendre sa délicieuse voix et son ton ironique. Le voyage parut moins long sur ces terres que l’on connaissait parfaitement et sur ce chemin maintes fois emprunté. Julianne pouvait improviser et ce fut également chez elle un don incroyable. Elle se mit à chanter sur les spécimens du village, un chant que les autres découvrirent à cette occasion.

C’était un gros monsieur, le plus gros d’Idonie

Il était grand boucher, et vivait à Lacri

Le village bien l’aimait

Sa viande était si tendre

Jusqu’au jour où son ventre

Dépassait de ses braies

Il dut tailler lui-même les sacs à pomme de terre

Chaque fois qu’il sortait, on plaignait sa pauvre mère

D’avoir fait un fils si gros elle qui fut si maigre

On ne put ne pas rire devant un tel allègre

Il respirait si fort quand la viande il coupait

On eu cru qu’une génisse vêlait de quadruplés

Les anciens du village moqueurs émérites

Appelèrent sa boutique « l’étable de Lacri »

Devant les applaudissements de ses sœurs qui par la même occasion se réchauffèrent le corps, elle ne s’arrêta pas là et s’attaqua à l’épicier.

Il avait une tête de fouine

Et la démarche du blaireau

Canope la coupa et lui demanda de chanter un peu plus fort, elle qui était à l’autre extrémité de la file.

Il avait une tête de fouine

Et la démarche du blaireau, fit-elle haussant la voix

C’est peu aimable j’en conviens

Pour ces nobles animaux.

Derrière son poussiéreux comptoir

Et ses nombreux bibelots

Il se cachait sachant

O combien il ne fut pas beau

Un jour une femme bien sur elle

Apprécia sa compagnie

Il crut à une stupide farce

Du tavernier son piètre ami

Il fit la moue du chien grondé

Dès qu’elle passait le seuil

Mais elle qui ne comprit pas

Fut touchée dans son orgueil

Estimant qu’un homme si laid

Méprisait une si belle chance

Elle fit de l’épicier

La risée du comté

La morale de ce pamphlet

Si tenté qu’il y en ait une

C’est que quand dame nature

Ne nous a pas gâté

Devant un tel espoir

Il ne faut pas rechigner

Même quand dans son for intérieur

On le croit infondé

Et les sœurs d’applaudir à nouveau. Elles s’imaginaient aisément les personnages parodiés, car ce furent ceux du village le plus proche de la ferme, Lacri d’Idonie. Les rires perduraient et aucune ne les étouffa.

Il y eut aussi ce poème qui était une parodie du fier conteur Adren. Sa gestuelle outrancière et ses états d’âme théâtraux n’avaient aucun mal à inspirer Julianne. Ses rimes ridicules et hors propos enlevèrent bien de son cachet déjà bien écorné, et Julianne se mit à les exagérer avec virtuosité. Elle se mit alors à rimailler sans se forcer, avec l’accent de la scansion des poètes dramaturges.

O braves gens, écoutez cette complainte

Buveurs invétérés posez vos pleines pintes !

Écoutez, oui, écoutez, sinon vous le regretterez

Les exploits de Rutin le brave chevalier

Il y eut son cheval qui boitait et qui boitait

Il parcourait monts et plaines

À la recherche de son père

Et la coupe fut pleine

Quand il le sut trois pas sous terre

Il empoigna son épée pour se donner la mort

Mais une vision lui apparut en dernier ressort

Celle de son père vêtu de blanc et lui disant :

Tu as tort mon fils, car je suis vivant.

- C’est exactement lui ! dit Johani en s’esclaffant. Ce raté d’Adren n’a pas une once de créativité ! Et ses vers sont trop pourris. Bravo sœurette pour l’imitation très fidèle, tu n’as rien exagéré !

Marion retrouva un peu d’allant à écouter sa sœur et ses parodies. Il fallait ça pour compenser le manque de sa sœur Amandîn et sa peine. On l’entendit même rire un peu malgré le sifflement du vent. Ainsi Julianne avait pu, par son humour décapant, redonner bonne humeur à sa sœur et animer cette journée maussade. La nuit tomba soudainement. Elles marchèrent encore deux heures pour atteindre une vieille grange qu’elles savaient là inhabitée et pleine de foin. Elles y dormirent et purent apprécier la chaleur du présent d’Amandîn, la pierre réchauffant. Ainsi leur sœur était avec elles toutes les nuits qui viendraient.

La nuit fut courte, car bien avant que le jour arrive elles repartirent. Il fallait gagner du temps sur Garnéon et cela se ferait grâce à de courtes pauses. La neige avait mis un manteau très épais durant le sommeil, elle arrivait aux genoux. Puis, à l’aube, le ciel s’était un peu éclairci laissant passer les rayons matinaux du soleil. La neige tout autour reflétait le rouge du ciel avec son scintillement féérique. Ce fut un décor splendide, vierge de toute trace, seuls les pas derrière elles sillonnaient les grands espaces de la région de Brance. On admirait la nature, on avançait, on ne disait rien, se contentant d’apprécier cette offensive de l’hiver dans cette aventure périlleuse. Tout plaisir fugace était bon à prendre, car bientôt cela se raréfierait. Puis vers les coteaux de culture, là où les champs donnaient le grain, le terrain devint escarpé. Beaucoup de rochers en plein cœur des champs s’érigeaient en dignes témoins éternels du temps, et des bosquets de feuillus allégés de leurs rouges feuilles disputaient la curiosité du pays avec ces blocs de rochers. Toutes recouvertes de blanc, les branches penchées touchaient presque le sol. Surchargées de poids, alourdies par cette eau en suspension, elles semblaient en peine.

Puis Luthia proposa de prendre plus à gauche, car une petite forêt au loin allait les sortir un peu de la neige qui freinait l’avancée. Arrivées à des blocs imposants, sur le chemin qui allait au bois, elles virent des traces au sol, des pas d’animaux, les premières depuis longtemps, et elles étaient fraîches.

- Un loup ? demanda Johani.

– Deux loups, affirma Marion dont les animaux et leurs traces n’avaient pas de secrets pour elle. Elle les chassait rarement, et préférait les étudier.

– Alors, sortons nos épées et surveillons les alentours, murmura Canope.

– Ils nous suivent, dit Marion qui tenait l’arc avec sa flèche encochée et qui sentait qu’elles étaient prises en chasse. Tu as eu raison de remonter sur la gauche, Luthia, nous ne les aurions pas repérés sans cela. Ils ne nous lâcheront pas.

– Ils ne nous veulent tout de même pas comme repas, demanda Julianne. On a rien sur les os. Ils seront déçus.

– J’ai pris du poids, confia Johani.

– J’ai remarqué, répondit Marion. Bon, c’est peut-être seulement de la curiosité. Il y a toutefois une chose étrange qui m’intrigue.

– Je sais ce que tu sais, emboita le pas Luthia, la grosseur des traces.

– Exactement. Ils doivent être gigantesques, car la largeur et la profondeur sont hors du commun. Méfions-nous, les filles, nous pourrions être du gibier.

– Alors, surveillons nos arrières, avertit Canope. En route. Et restons bien groupées.

Le vent, comme la veille, se leva vers midi, soulevant la neige et la renvoyant dans les yeux. Il y eut parfois de fortes bourrasques.

Les traces partaient vers le levant, aussi devaient-elles les quitter et suivre l’itinéraire normal. Ce ne fut pas plus rassurant. On passa la petite forêt, abri réconfortant et temporaire, mais à son sortir le vent redoubla de force. Les conditions climatiques devinrent pénibles et empirèrent, car le vent est à la neige ce que l’huile est à l’eau. C’est pourquoi le groupe décida de prendre un peu de répit et des forces en se restaurant à l’abri du vent, le long de rochers en dévers qui les protégeaient salutairement.

Tandis qu’elles ôtèrent les raquettes des bottes et les secouèrent pour enlever la neige Marion vit des petites taches jaunes sur la neige blanche. Cela l’inquiéta, et lorsqu’elle vit une goutte tomber d’au-dessus d’elle, elle comprit.

– Les filles, ils sont au-dessus, dit-elle à voix basse.

– Sortez vos armes, ordonna aussitôt l’aînée. Marion, tiens-toi prête.

Tout à coup, un bloc de neige bascula du haut du sommet du rocher faisant tomber un des loups avec. Ce dernier fût surpris par sa chute et dès qu’il se releva se rua sur Luthia ; il n’avait pas choisi la plus douillette, et la chasseresse lui enfonça l’épée dans le ventre quand, basculant au sol, elle se retrouva sous lui. Six autres loups, gigantesques, dont l’échine arrivait à la taille des sœurs, bondirent face à elles leur barrant tout moyen d’échapper.

- Marion, éclaircis le paysage ! cria Canope.

La concernée encocha deux flèches rapidement et les tira, chacune allant sur une des bêtes. Alors les autres loups attaquèrent, tandis que Luthia ôta celui de dessus d’elle. Le combat fut terrible. Chacune avait affaire avec son loup, si on put appeler ces bêtes des loups. Luthia abattit son deuxième rapidement. Elle porta secours à Johani, en peine. Julianne fustigea contre le sien et vit la mort de près quand un des crocs de l’animal passa près de son œil. Puis les trois bêtes qui restaient firent un repli, et se reculèrent prenant toujours les cinq en tenaille.

– Je prends celui de droite et...

Luthia ne put terminer sa phrase que vingt autres loups arrivèrent par la droite, une meute impressionnante dont la bave coulait de la gueule. Ils venaient en effet pour se restaurer. Ils avaient faim.

– Marion, tu vas devoir faire parler ton talent, dit Luthia calmement. Combien penses-tu en avoir avant la charge ?

– Deux tirs enchaînés, quatre au plus ! Si j’arrive à me décaler et bondir derrière celui qui est mort, à droite, je pourrais peut-être en avoir deux autres, ensuite c’est du corps à corps me concernant.

– Il n’y a pas de fuite possible, s’inquiéta Canope. On reste groupées.

– Nos épées sont affûtées les filles, ajouta Luthia, c’est moi-même qui ai passé la pierre. N’hésitez pas, tranchez net, et ça passera.

Marion prépara ses deux flèches et se mit à viser les deux plus gros des spécimens. Elle visait le cou, et ses artères vitales, mais au moment où la tension fut à son paroxysme la corde de l’arc se rompit. Les autres entendirent un petit « aïe », car un de ses doigts reçut le retour.

– Les filles, il y a un problème. Cela n’arrive qu’une seule fois tous les deux ans, et voilà, ça fait deux ans, la corde a lâché.

Les sœurs sentirent l’angoisse monter, même Luthia commença à sourciller. Toutefois, il était impensable de finir l’aventure ainsi, deux jours seulement après être parties. Canope chercha un plan, regarda autour d’elle un moyen de fuir. Ce fut impossible, elles devaient combattre. Luthia songea déjà à charger et à se sacrifier en y allant la première. Elle allait foncer dans la meute quand quelque chose l’arrêta dans l’ébauche de son plan hasardeux.

Derrière les loups, une masse sombre approcha et grandissa. Elles n’en crurent pas leurs yeux. Une ourse plus imposante que la normale vint provoquer les loups. Elle chargea en silence, sans un hurlement d’intimidation, et se mit à les combattre. Les cinq sœurs transies de stupéfaction restèrent immobiles un long instant. Elles semblaient halluciner. Marion fut prise d’étonnement et d’émerveillement, elle connaissait bien cette race d’animal sauvage, mais là encore il était plus grand et semblait sortir d’un autre âge. Luthia fut la première à réagir et à imiter l’ourse. Elle chargea et se mêla au combat, suivie de ses sœurs, l’épée brandie et une détermination intacte.

Il neigea à nouveau. Elle ne s’en rendait pas compte. Le sang des loups giclait et maculait le manteau blanc en de longues traînées, ce fut un champ de bataille terrible. Les loups furent décimés, car l’ourse en abattit à coups de patte puissants. Elle en tua plus que les filles à elle seule et ne souffrit d’aucune blessure. Les trois derniers s’enfuirent, voyant leur infériorité, et l’ourse les suivit.

Tout redevint calme alors.

Luthia essuya sa lame dans la neige entre les effusions cinabre du sang des loups puis s’assura que personne ne fut blessé. Johani se releva la dernière et montra que tout allait bien. C’est Marion qui rompit le silence après cette tempête.

– Cette ourse est tombée à pic, je crois.

– Elle nous a tout bonnement sauvé la vie, lança Canope encore stupéfaite.

– C’est la chose la plus incroyable que j’aie jamais vue, dit Luthia, je l’ai vue se battre et donner ses grands coups de patte sans craindre leurs crocs. Si nous ne l’avions aidée, elle s’en serait sorti quand même je crois. Ce n’est pas une ourse comme les autres, elle est bien plus grande.

– Et ces loups aussi, dit Marion. Si notre père est tombé face à ce genre de bête, nous avons de l’inquiétude à nous faire. Il se passe ici des choses qui sortent de l’ordinaire.

- Tous ces animaux surdimensionnés, je me demande si ce n’est pas nous qui avons rapetissé ! s’exclama Julianne. Dans quel monde sommes-nous tombées ?

– Allons vers la grande forêt et trouvons un abri sur le chemin, ne traînons pas là, dit Canope. Ce contre temps nous a fait perdre l’avance qu’on avait.

– Il nous faut être à la grande forêt ce soir, dit Luthia qui fut elle aussi peinée de ce retard et voulait aller vite.

Luthia prit le devant de la file, faisant la trace dans la neige. La lutte entre les animaux fut dans tous les esprits, mais on marcha sans en parler tant le vent soufflait et devenait un ennemi virulent. Elles laissèrent la trace des loups fuyards et de l’ourse sur leur gauche pour prendre la route du Ponton. Les organismes furent fatigués et Canope fit comprendre à Luthia de ne pas trop presser le pas, car derrière on souffrait en silence. Luthia, qui n’avait de la fatigue qu’une vague notion, se retourna et, voyant Johani à la traîne, s’arrêta et laissa passer Canope. Luthia alla à la hauteur de Johani, l’encouragea et s’excusa de son pas rapide. Chez elle, le combat fut naturel et elle ne se rendait pas toujours compte de sa force physique. Les cadettes y laissèrent, elles, bien plus de forces dans ce combat. Elles n’avaient de la guerre et du combat au corps à corps que les alinéas, et les entraînements dans la cour de la ferme ne furent pas dangereux. Elles se rendirent compte à cet instant que Luthia les avait bien entraînées. Luthia se mit donc en dernière position pour suivre le train et non pas l’imposer. Ses sœurs apprécièrent ce geste plein de compassion qui ne ressemblait pas toujours à l’indépendante chasseresse.

Luthia était la seule blonde des six sœurs, cela tenait de sa grand-mère maternelle. Elle se trouva dès lors différente de ses sœurs, instinctivement ; de plus, elle avait un corps solide, « bâti dans le chêne », comme disait son père. Elle était la plus grande et sa prédisposition physique l’attira vers les horizons de la chasse, du combat et des travaux pénibles. Elle aimait s’isoler et rechercher par elle-même la connaissance des choses. Elle lisait beaucoup, comme ses sœurs, mais ne trouva les évasions de l’être que dans ses longues sorties solitaires, et non dans les livres. Elle avait un regard froid et semblait ne sentir aucune émotion dans son attitude. Ce ne fut qu’une apparence. Elle s’était forgé une bulle aussi solide que son arme, et n’en sortait que lorsque cela s’imposait. Ses seuls amis intimes furent son père et sa sœur Canope. Cette dernière avait l’intelligence de la comprendre et d’apprécier plus que les autres ce caractère isolé et indépendant. Ses autres sœurs ne la jugeaient nullement, et l’aimaient tout autant. Elle était comme ça, voilà tout, avec ses différences à elle. Il n’y eut jamais de friction ni de tension entre les sœurs, elles se complétaient et formaient un tout. Ce petit geste de Luthia, en se plaçant derrière la file, montrait cela. Elle était un moteur dans leur avancée et savait baisser de régime pour que tout soit bien.

La nuit tomba. Et la forêt était encore loin. Du moins, on le pensait, car la neige avait enlevé bien des repères, et la route du Ponton n’était plus visible ni discernable. On avançait à l’instinct. Mais Johani était de plus en plus fatiguée. Julianne décida de la soutenir et de l’aider à avancer.

– Je suis malade, je le sens, dit-elle à voix basse à sa sœur complice tout en marchant.

– Tu es sûre ? Peut-être est-ce seulement la fatigue ?

– Julianne, je suis médecin, et je connais les symptômes. J’ai pris froid sûrement avant hier, en allant au village, et la fièvre est déjà là.

– As-tu des herbes ou tout autre remède ?

– J’ai déjà pris des doses, mais je ne peux pas en reprendre, au risque qu’il vous en manque.

– Ne t’occupe pas de nous, et soigne-toi.