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Le célibat qui se prolonge est souvent vécu comme une souffrance intime. Comment s'épanouir lorsque notre vocation profonde n'est pas accomplie ? Faut-il renoncer au désir, à la rencontreet à l'amour ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Claire de Saint Lager signe ici son premier essai. Née en 1985, diplômée de l'ESCP, après des études de lettres et d'histoire, elle participe à des programmes d'éducation au Cambodge et aux États-Unis. En lien avec l'association Frateli, elle conçoit "Inspire", projet lauréat en 2015 de "La France s'engage", visant à accompagner l'orientation de lycéens de milieu modeste. Elle a fondé deux parcours destinés aux femmes : Graine de Femmes et Isha Formation pour faire rayonner le féminin.
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Seitenzahl: 173
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Conception couverture : © Christophe Roger
Photo de couverture : © Maëlenn de Coatpont
Composition : Soft Office (38)
© Éditions de l’Emmanuel, 2020
89, bd Auguste-Blanqui – 75013 Paris
www.editions-emmanuel.com
ISBN : 978-2-35389-794-0
Dépôt légal : 1er trimestre 2020
Claire de Saint Lager
Comme des colonnes sculptées
Le célibat, un chemin d’espérance
« Le Seigneur est le rocher, son œuvre est parfaite. »
Dt 32, 4.
« J’ai soif de sympathie profonde, de tendresse divinatrice, d’union intime et forte en vous. Mon âme a soif de se dévouer, de se donner, d’être comprise et aimée, de tout comprendre et de tout partager. Elle soupire après ce qui dure. »
Élisabeth Leseur.
Aux EVE(s), « les vivantes » du Burkina Faso, merveilleuses témoins d’espérance.
« Il plaît à Dieu quand Il aime une femme de passer par un homme… Et cet homme sera alors le sacrement de l’amour, il sera le corps de Dieu1. » Ces mots de Jean-Yves Leloup ont résonné profondément en moi alors qu’une amie chère venait de m’annoncer qu’elle était amoureuse et qu’elle était aimée d’un homme. Nous discutions souvent ensemble de cette attente, des blessures qui nous avaient atteintes, des défis de la relation et de l’espérance de la rencontre. Je me rappelle lui avoir envoyé ces quelques mots choisis en action de grâce. La paix et la joie qui l’habitaient leur donnaient chair.
Oui, quand Dieu aime une femme, il aime à lui envoyer un homme pour le lui dire et cet homme devient pour elle le sacrement de l’Amour. Lorsque je redis ces mots aux femmes que je reçois dans les sessions Isha2, certains murmures parcourent la salle, des murmures de souffrance, le cri sourd de la plainte : « Et si je suis seule, c’est donc que Dieu ne m’aime pas ? »
Ce n’est pas ainsi que je les entendais. Ils indiquaient une voie, un chemin d’amour où il s’agit d’abord de se laisser aimer par Dieu, de se recevoir de lui, de le laisser nous guider vers un grand amour. « Laisse-moi une place dans ton cœur afin que je puisse le remplir de ma présence, de ma bienveillance, des douces intentions que j’ai pour toi », semblait m’implorer le Seigneur. Ce célibat ne signait ni l’absence de Dieu, ni que j’avais démérité de l’amour, il ouvrait un espace. Un espace creusé dans les larmes, dans le désert, dans les désillusions, dans la plaie ouverte de l’amour. Cet espace me révélait à ma beauté de femme et me découvrait le regard énamouré d’un Dieu brûlant de passion pour moi. J’ai mis du temps à laisser ce regard parcourir mon être de femme, traverser ma chair, ma finitude, ma pauvreté, pour se fixer sur mon cœur ; ce joyau que Dieu avait façonné dans la perfection de sa création, et sur lequel il veillait jalousement tel un écrin protecteur afin de ne l’offrir qu’au cœur et au moment favorables.
1. Jean-Yves LELOUP, Aimer malgré tout. Rencontre avec Marie de Solemne, Paris, Dervy, 1995.
2. Les sessions Isha sont une expérience de respiration de quatre jours proposée aux femmes afin de les aider à retrouver l’unité et à rayonner. La pédagogie des sessions s’appuie sur la créativité (l’art), le développement personnel et la spiritualité. Elles visent à réunifier les liens entre corps, cœur et esprit.
« Nos fils comme des plantes qui croissent dans leur jeunesse,
Nos filles comme des colonnes sculptées qui font l’ornement des palais. »
Psaume 143.
Le premier livre que j’ai lu sur le thème du célibat, de l’attente et de la rencontre, je l’avais acheté pour ma sœur aînée. Elle s’inquiétait beaucoup de ne jamais se marier ni fonder de famille et je voulais la rassurer. Heureuse mère de quatre enfants aujourd’hui, son inquiétude s’est dissipée bien plus vite que je ne l’avais espéré. À la surprise familiale, c’est pour moi que cet état – et non cet appel – a duré. « Pourtant, elle a tout pour elle », pouvais-je entendre chuchoter dans les discussions, comme si l’amour était un concours que remportaient ceux qui étaient le mieux dotés.
Ce sujet délicat du célibat m’a au contraire donné de contempler combien l’amour ne répond à aucune logique, à aucun de nos critères et calculs si pauvrement humains… Ce livre, je l’ai mûri intérieurement. Je sentais bien qu’il fallait apporter un nouveau regard sur cette énigme du célibat : épreuve, mode, fléau moderne ? Il me semblait que ce mystère cachait un projet de Dieu. À mesure que j’assistais au mariage ou à l’engagement d’amis chers – rares et merveilleux – passé trente-trois, trente-cinq, quarante ans, cette intuition s’est faite de plus en plus pressante.
Si j’écris aujourd’hui ce livre, c’est justement parce que ce sujet commande une grande délicatesse. Le célibat n’est jamais une vocation à proprement parler. « Il n’est pas bon que l’homme soit seul » (Gn 2, 18), lit-on dans la genèse. Ce n’est pas le projet que Dieu avait pour sa créature, et lorsqu’il appelle des hommes et des femmes à se consacrer dans le célibat, c’est toujours par un appel extraordinaire pour lequel il donne une grâce particulière.
Pourtant, le célibat est une réalité, une réalité grandissante, jusque dans les milieux chrétiens où l’on croit encore que le mariage a un sens. C’est aussi une réalité souvent écorchée, sujette aux maladresses. C’est une anomalie, un problème à résoudre ou bien une croix à porter.
Et rares sont les célibataires qui en parlent. Si quelques-uns osent mettre des mots, la plupart vivent leur célibat dans un sentiment de honte ou de résignation. Ou alors ils ne s’y identifient pas, refusent de l’habiter, le vivent seulement comme un espace transitoire, un temps suspendu en attente de résolution. Il y a ceux qui s’en accommodent, profitant d’une vie facile faite de travail et de réjouissances furtives. Il y a ceux qui s’y oublient, qui se donnent partout, à tous et à toutes, serviteurs généreux mais parfois négligés. Il y a ceux qui le portent comme un fardeau et l’exposent aux yeux de tous, englués dans un statut de victime pour lequel ils exigent tour à tour égards et plaintes. Il y a ceux qui mettent la souffrance à distance et présentent un visage rayonnant, refusant cette épine dans la chair qui finit toujours par faire saigner dans les moments de profonde solitude. Il y a ceux qui, par pudeur, tiennent sous silence le manque et l’absence, afin de ne pas s’y noyer et de ne pas y noyer les autres. En chaque célibataire, ces états peuvent se succéder. Et puisque la vie commande de se lever chaque jour, qu’elle éveille les êtres avec son exigence et son entêtement, chacun se lève avec sa solitude et les manœuvres fragiles qu’il a mises en place pour affronter le monde.
La Bible est tout entière traversée par ce cri de la vierge d’Israël. « Que mes yeux ruissellent de larmes nuit et jour, sans s’arrêter ! Elle est blessée d’une grande blessure, la vierge, la fille de mon peuple, meurtrie d’une plaie profonde » (Jr 14, 17) se lamente Dieu par la voix du prophète. « S’il te déplaît de me faire mourir, regarde-moi avec pitié, je ne veux plus m’entendre outrager ! » (Tb 3, 15) implore Sarra dans le livre de Tobie. Qui effacera la honte de la femme stérile ? « Écoutez ! à Rama on entend des plaintes, des pleurs amers : c’est Rachel qui pleure ; elle refuse d’être consolée » (Jr 31, 15). Dans le livre de Samuel, Anne sait bien qu’à Dieu seul appartient la réponse. Rien n’arrête le murmure de ses lèvres, elle balbutie sans fin devant le Tout-Puissant, la voix étouffée de chagrin, mais soutenue par le souffle léger de l’espérance. La croyant ivre, le prêtre Éli l’admoneste. « Non mon Seigneur, j’épanche mon âme devant le Seigneur » (1 S 1, 15), lui répond-elle. Et Éli l’envoie alors : « Va en paix et que le Dieu d’Israël t’accorde ce que tu lui as demandé » (1 S 1, 17). Ce grand don de la maternité, le Seigneur l’accorde enfin à Élisabeth, la cousine âgée de Marie. Elle aussi sera la mère d’un grand prophète. « Voilà donc ce qu’a fait pour moi le Seigneur, aux jours où il a jeté les yeux sur moi pour mettre fin à ce qui faisait ma honte devant les hommes » (Lc 1, 25). Car au manque, à l’absence, au désir inassouvi s’ajoutent bien souvent la honte, la pesanteur des regards mêlés de pitié et de condescendance. Et c’est toujours la double peine pour ceux qui passent les printemps sans que l’été épanouisse ses fruits…
Or, lorsque Dieu fait grâce, c’est pour manifester sa puissance et sa bonté. Toute vie est don de Dieu, tout amour est don de Dieu. Ceux qui vivent l’attente le manifestent : rien n’est dû, tout est donné dans le débordement de l’infinie miséricorde de Dieu ; et si Dieu a cette préférence pour les pauvres, pauvres en amour, pauvres en famille, pauvres en enfant, pauvres de cœur, c’est parce que seuls les pauvres expérimentent combien tout ce qui compte vraiment se reçoit. Ils sont à la face du monde les témoins de cette munificence de Dieu.
On entend parfois chuchoter qu’il doit bien y avoir une raison au célibat, à la stérilité, à la maladie. Il doit bien y avoir quelque chose qui cloche, une erreur de parcours. Le malheur nous met mal à l’aise et nous renvoie à la fragilité de nos petits bonheurs thésaurisés. « Cela pourrait-il ne pas vraiment m’appartenir ? Se pourrait-il que je ne le mérite plus ? Que j’en sois séparé ? » Nous avons tous ce réflexe qui nous pousse à mettre l’autre à distance, à chercher une justification à la souffrance comme pour en éviter la contagion. C’est oublier que nous n’avons rien mérité. « Ce n’est pas l’homme qui s’est approché de Dieu par sa bonne conduite et ses bonnes œuvres ; c’est Dieu lui-même qui s’est approché de l’homme gratuitement, miséricordieusement3 », rappelle Éloi Leclerc.
Je crois que le célibat manifeste que l’homme entre plus en profondeur dans le temps de l’Alliance. Si le mariage et la famille ont longtemps été le socle de la survie de l’espèce et le terreau de la société, les bouleversements de nos sociétés occidentales invitent à se pencher autrement sur le couple. Il n’est plus l’espace de sécurité affective ou matérielle que l’on en attendait naguère, il ne s’appuie plus sur des lois protectrices. Il devient une exigence intime, une odyssée périlleuse, un chemin d’absolu. « L’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre est peut-être le plus difficile qui nous soit imposé, l’absolu, l’ultime épreuve, l’ultime probation, le travail dont tout autre travail n’est que préparation4 », disait déjà Rilke. La plupart des mariages ne sont pas des alliances5, explique aussi Jean-Yves Leloup. En effet, afin qu’une telle alliance d’amour soit possible, il faut la rencontre de deux êtres entiers. Or, beaucoup de mariages ne sont que la rencontre de deux moitiés d’êtres.
Selon une étymologie, le « célibataire », c’est celui qui tient debout sur lui-même ! Me reviennent alors ces paroles du psaume : « Nos fils comme des plantes qui croissent dans leur jeunesse, nos filles comme des colonnes sculptées qui font l’ornement des palais » (Ps 143). Et si le célibat était un temps où l’être était façonné dans les mains divines, pour devenir ce pilier d’un édifice plus grand que lui-même ; un palais orné que les colonnes soutiennent autant qu’elles en expriment la beauté ? Car l’alliance entre l’homme et la femme, reflet charnel de la Trinité, n’a rien d’une évidence, elle commande de se laisser pétrir dans les mains du potier divin, telle une glaise d’espérance mouillée dans les larmes de l’attente. Dieu n’oublie personne – « Le Seigneur est le rocher, son œuvre est parfaite» (Dt 32, 4) – et s’il permet la longue attente, c’est parce qu’il a un projet bien précis pour celui, pour celle qu’il aime. Le célibat n’est pas une malédiction, une honte, une anomalie, il est avant tout un itinéraire, un itinéraire spirituel à travers nos déserts de l’âme vers la terre promise de l’alliance et le mystère de la nuptialité. Le célibat est un espace de croissance à la rencontre de cet être singulier désiré de toute éternité par Dieu, un être un et entier capable de s’offrir à l’autre dans un don véritable.
Oui, l’attente, la solitude, le désir et l’espérance du célibataire donnent au « Soyez féconds, multipliez-vous » (Gn 1, 28) une tout autre résonance que celle de la famille nombreuse. Ils invitent à élargir l’espace de son être, à entrer dans une plus grande maturité, à porter du fruit là où le Seigneur nous a placés dans le présent. « Le fruit mûrit afin que l’on puisse le goûter. L’être humain mûrit afin que d’autres en bénéficient et en éprouvent de la joie6 », écrit Anselm Grün. Dans ce célibat qui contrecarre nos projets d’épanouissement humain, Dieu nous fait éprouver qu’on ne peut s’appuyer sur nul autre que lui pour réaliser cette croissance. Ainsi pourrons-nous peu à peu mûrir et devenir une bénédiction pour le monde, un trésor pour celui ou celle à qui il veut nous confier de façon privilégiée. « Comme l’or au feu du creuset, il a éprouvé leur valeur » (Sg 3, 6).
Tu m’as séduite,
Et je me suis laissé séduire,
Tu m’as maîtrisée,
Tu as été le plus fort (cf. Jr 20,7).
Tu m’as conduite à l’écart
Au désert des amours humains
Comme la fiancée,
La colombe au creux des rochers
La Sulamite du cantique
Au souffle coupé
La gorge serrée
J’ai cherché dans la nuit
Celui que j’espérais
« Avez-vous vu celui que mon cœur aime ? »
J’ai découvert alors
Que nul ne peut éveiller l’Amour
Avant l’heure de son plaisir
La Sagesse de l’Éternel
Est mère du bel Amour,
Dans le désert,
Il parle au cœur,
Il saisit sa Toute Belle,
Et la voici qui revient des lieux arides,
Appuyée sur son Bien-Aimé.
3. Éloi LECLERC, Le Royaume caché, Paris, Desclée de Brouwer, 1987.
4. Rainer Maria RILKE, Lettres à un jeune poète, Paris, Mille et Une Nuits, 1997.
5. Jean-Yves LELOUP, Aimer malgré tout, op. cit.
6. Anselm GRÜN, Accomplis ce pour quoi tu es fait, Paris, Salvator, 2014.
« Ils n’ont plus de vin » (Jn 2, 3)
« Mon âme soupire après ce qui dure7 », écrivait Élisabeth Leseur dans son carnet. Durer est une aspiration du cœur de l’homme confronté à la finitude. Le mariage a longtemps permis à l’homme et la femme de s’inscrire dans la durée à travers la lignée. Aujourd’hui, le mariage est mis à mal. Non seulement les séparations et les divorces sont plus fréquents, mais le choix du mariage n’est plus aussi évident pour les couples, moins nombreux à prendre le chemin de la mairie ou de l’église. D’autres propositions prennent le pas : le Pacs ou tout simplement le concubinage. Les enfants naissent de moins en moins dans le cadre du mariage. Ce n’est pas que la vie en couple n’attire plus les hommes et les femmes, mais c’est qu’elle n’est plus envisagée de la même façon.
Si le mariage n’est plus l’option préférentielle, cela vient nécessairement réinterroger la notion d’union, de vie de couple et d’engagement. Le mariage n’est plus le socle de la communauté civile comme il l’a été par le passé. Pour certains couples, il signifie l’institutionnalisation du lien qui les unit, pour d’autres, il est devenu une convention désuète dont ils préfèrent se passer, parfois au nom même de l’amour. On peut certes déplorer que le mariage ait été vidé de son sens dans la société civile, là où, dans le monde catholique, on le défend au nom de la famille et à la lumière de la spiritualité conjugale approfondie par le pape Jean-Paul II. Mais je crois au contraire que l’effacement des repères et des conventions nous oblige à ne plus considérer le mariage comme une évidence. Ce bouleversement annonce l’aurore d’une tout autre aventure pour les couples qui souhaitent durer.
On reproche parfois au mariage d’amour d’avoir fragilisé le mariage comme institution. Pourtant, je ne crois pas que les couples qui durèrent par habitude, par bienséance mais sans amour, éclairent la beauté du mariage mieux que les couples qui se séparent quand les sentiments s’estompent. Je crois au contraire que le mariage d’amour est une épopée aussi passionnante et sérieuse qu’elle est folle. Il n’y a rien de conventionnel dans ce bond fou du : « Oui, pour toute notre vie. »
La société juive de l’époque de Jésus connaissait bien des mariages « arrangés ». Le mariage était avant tout un contrat passé entre deux familles pour assurer un rang, un patrimoine et une lignée. Mais il ne faut pas croire pour autant que l’amour dans le mariage ne traverse pas la Bible. La Genèse, par exemple, nous raconte l’amour fou de Jacob pour Rachel. Le fils d’Isaac, le futur « Israël », travaille vaillamment quatorze ans sous les ordres de son beau-père Laban avant d’obtenir la main de sa bien-aimée. Il n’abandonne pas son désir malgré la ruse de Laban qui l’oblige à épouser Léa – la sœur de Rachel – en premières noces. Jacob respectera profondément Léa, mais son attachement à Rachel demeurera fort, vif, tendre et amoureux au long des années. Quant à Jésus, c’est lors d’un banquet de noces qu’il choisit d’accomplir son premier signe, à l’invitation de sa mère. Le vin venant à manquer, il change l’eau en vin. « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée », nous dit saint Jean dans son évangile (Jn 2, 11).
Ce vin des noces auquel Marie attache une attention si délicate, ce vin des noces que Jésus offre aux convives avec une étonnante simplicité dans un débordement généreux, est souvent vu comme le signe annonçant les noces de l’Agneau. Au ciel, nous vivrons des noces, la mort nous amènera au seuil de la chambre nuptiale où nous attend le Bien Aimé. D’ailleurs, l’image des noces et du banquet parcourt tout l’évangile. Jésus choisit cette image pour manifester de quel amour nous sommes aimés, avec quelle profondeur et intimité Dieu veut que nous le connaissions, quelle alliance il désire avec chacun de nous. Nous avons été créés par désir, par un Dieu qui nous désire pour que nous le désirions et que nous entrions dans une relation d’alliance éternelle. C’est dire la beauté de cet appel, et c’est dire la beauté d’un amour humain qui est ici-bas l’icône visible de cette pensée d’amour de Dieu pour l’homme !
Henri Caffarel, grand apôtre de la spiritualité conjugale, éclairait ainsi la vocation des couples dans le mariage : « La première manière d’être témoin de Dieu, c’est de vivre toujours plus parfaitement votre amour, de faire qu’il déploie toutes ses virtualités, qu’il se manifeste fidèle, heureux, fécond8. » Il invitait les couples à témoigner par leur amour de l’amour créateur et sauveur de Dieu.
Cette reconnaissance du mariage comme chemin de sanctification reste somme toute récente dans l’histoire de l’Église. C’est comme si l’on avait caché ce trésor au fond d’un vieux coffre durant des siècles et que nous l’époussetions enfin au moment où l’amour avait particulièrement besoin d’être vivifié. Combien de siècles séparent Priscille et Aquila, couple saint ami de l’apôtre Paul, de Louis et Zélie Martin, les parents de Thérèse de Lisieux fraîchement canonisés ? Durant des siècles, le mariage a été plutôt considéré comme une vocation de second ordre, un « remède à la concupiscence » disait-on parfois. On raconte qu’un jour, alors que Lacordaire s’inquiétait que le (futur bienheureux) Frédéric Ozanam ne tombe dans « la trappe du mariage » plutôt que de choisir la vocation sacerdotale – plus digne à ses yeux –, le pape Pie IX lui aurait répondu avec malice : « Je ne savais pas que l’Église avait institué six sacrements et une trappe ! »
Je crois que c’est justement parce que le mariage n’est plus une évidence qu’il se révèle pleinement comme un chemin de sainteté. C’est parce que sa signification, sa valeur, son intérêt sont aujourd’hui remis en question que le mariage peut dévoiler ses trésors, déployer son potentiel, témoigner d’une réalité humaine et divine d’une force et d’une beauté décapantes. Durer, ce n’est pas s’installer dans le confort mais demeurer et survivre aux épreuves, à l’indifférence et à l’adversité. Durer demande de la persévérance et de la force d’âme.
L’alliance que le couple est appelé à refléter n’est pas un serment léger emporté par le vent des sentiments fragiles. « Un mariage ne se contracte pas. Il se danse9
