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L'auteur relate ses rencontres avec différents prêtres durant sa carrière et ce que signifie son métier au XXIe siècle. Il explique ce qui peut conduire un homme vers le sacerdoce, expose les liens avec les croyants, avec le Christ et avec Dieu puis évoque les missions du prêtre.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Mgr Jacques Turck, prêtre du diocèse de Nanterre a exercé son ministère pendant plusieurs années au Mexique au service de l’évangélisation des cadres et chefs d’entreprise. Fondateur de la Maison d’Église Notre- Dame-de Pentecôte dans le quartier de La Défense. Professeur de théologie sacramentaire au Séminaire Saint-Sulpice. Il fut Supérieur du Séminaire de Groupe de Formation Universitaire. Puis directeur du Conseil Famille et Société de la Conférence des évêques de France. Il a dirigé la publication du document ecclésial Repères pour une économie mondialisée (Bayard en 2005). Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont
Eucharistie et service de l’homme (Bayard 2008) et
Selon les Écritures, les sources bibliques de la pensée sociale de l’Église (Salvator 2018).
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Seitenzahl: 234
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Jacques Turck
Comme l’argile dans la main du potier…
Jérémie 18, 6
Prêtre, un chemin pour servir
Préface de Marguerite Léna
À Marguerite Léna de la communauté apostolique Saint-François Xavier toute ma gratitude
pour l’amitié dont témoigne la rédaction de la préface de ce livre.
Depuis si longtemps associée à la formation de séminaristes et de prêtres, depuis si longtemps nos routes se sont croisées dans une grande estime mutuelle, Marguerite Léna m’est apparue comme celle qui porterait un regard libre et bienveillant à ces quelques extraits de la vie d’un prêtre.
À Sylvie Calandreau toute ma reconnaissance pour avoir accepté de relire plusieurs de mes manuscrits et en particulier celui-ci pour en corriger les épreuves successives avec une grande patience, un grand respect et une grande intelligence des intentions qui animaient cette approche de la vie d’un prêtre avec lequel elle a collaboré lorsqu’il était le pasteur de sa paroisse.
En ces temps où la figure du prêtre a été si douloureusement abîmée par le double scandale des abus de pouvoir et des abus sexuels, le livre du Père Jacques Turck apporte un souffle salutaire qui dégage cette figure de ses contrefaçons et de ses déviances pour l’ouvrir au vent du large. Son auteur a exercé son ministère dans des contextes très variés, des « ciudad perdida » du Mexique aux tours de la Défense, aussi bien auprès de personnes en situation de grande précarité que de responsables économiques et sociaux et de séminaristes. De cette « Galilée des nations » qui est la sienne, il pose sur sa mission de prêtre un regard proprement théologal. En effet, ce livre n’est pas un traité de théologie sur le sacerdoce presby téral. Né de retraites prêchées à des prêtres et nourri d’expérience vive, il vient de l’âme de son auteur et s’adresse à l’âme de ses lecteurs. Toutefois, rien de moins désincarné pour autant. Comme l’écrivait le pape François, la prière d’un apôtre est toujours « pleine de visages et de noms ». C’est aussi le cas de sa plume ! Voici donc un petit traité de « spiritualité d’un prêtre diocésain », qui s’interdit à la fois la déploration et l’idéalisation, et s’efforce de nous conduire, chapitre après chapitre, vers le secret théologal qui va de l’appel gratuit de Dieu pour une mission à son accomplissement en une fructification reçue elle aussi comme un don. De ces pages denses, j’aimerais retenir trois notes fondamentales qui sont un peu comme la « basse continue » de l’ensemble : l’insistance sur le sacrement de l’ordination sacerdotale, puis l’immersion dans la Parole de Dieu, enfin le sens aigu de l’homme dans la diversité de ses appartenances et tout particulièrement quand la misère vient blesser sa dignité.
D’abord le sacrement de l’ordination. Pour citer à nouveau le pape François, le sacerdoce n’est pas une fonction, mais une onction. Cette onction est reçue au seuil du ministère : « Nous sommes des consacrés », écrit Jacques Turck, non pour assimiler l’état sacerdotal à la vie religieuse, mais pour souligner la source d’où coule sa propre existence et qui en assure l’unité profonde. Il s’agit de se laisser consacrer par l’Esprit Saint qui rend celui qui s’y offre capable de révéler aux autres le visage de Jésus Christ : « En chaque sacrement, non seulement il se passe quelque chose mais c’est Dieu qui passe ! » Dans l’onction sacerdotale, Dieu passe pour demeurer. Ainsi, quelles que soient les défaillances humaines, le « je t’aime » du premier appel peut continuer à retentir tout au long de la vie : « Tout jaillit de cette source ». La consécration sacerdotale « ordonne » le prêtre à une double configuration : configuration à Jésus Christ qui culmine dans l’Eucharistie célébrée in persona Christi ;configuration aux hommes vers qui il est envoyé, qui culmine dans le ministère de consolation auprès des plus démunis de ses frères.
Cette inscription de toute la vie sacerdotale dans l’onction sacramentelle a de nombreuses conséquences : elle est inséparable, dans le rituel de l’ordi nation, de la promesse d’obéissance à l’évêque, « entre les mains arbitraires d’un homme, entre les mains de l’Église ». Dès lors, « pas d’itinéraire tracé, ni de plan de carrière ! » Le prêtre n’invente pas sa mission ni ne choisit ses collaborateurs : il les reçoit d’un Autre, des autres. « Demain vous pouvez m’envoyer en Chine, en Amérique latine ou dans un village de la France profonde… Que m’importe ! Le Christ m’y précède, l’Esprit m’y accompagne » ! Même s’il doit développer sans réserve tous les talents que Dieu lui a confiés à travers son histoire personnelle (« Aucun n’est appelé sans les richesses qui sont en lui »), c’est toujours « à mains nues » qu’il est envoyé, et aucun de ses dons n’est seulement pour lui. À la « culture des résultats » qui marque si fort nos sociétés, son action opposera toujours une « culture des moyens » qui se refuse à la pression indiscrète, à la séduction, pour choisir les moyens de Jésus Christ. D’où aussi le refus de toute posture de surplomb : les prêtres sont simplement médiateurs d’une rencontre, « médiateurs et rien d’autre… appelés à nous effacer pour que l‘Esprit Saint achève en ceux vers qui nous sommes envoyés ce qu’il a commencé avant notre venue ». La mort des douze premiers apôtres n’a guère laissé de trace dans l’histoire…
Une seconde note sert de basse continue au texte : la Parole de Dieu. Là aussi, le fondement en est dans le rituel de l’ordination sacerdotale : « Reçois l’Évangile du Christ que tu as mission d’annoncer. Sois attentif à croire à la Parole que tu liras, à enseigner ce que tu as cru, à vivre ce que tu auras enseigné. » Ce parcours est exactement celui auquel nous sommes invités par Jacques Turck. Il s’agit pour le prêtre – pour chacun de nous ? – d’exposer les mots du livre des Écritures au feu de la prière, de sorte que « notre parole (prenne) le goût du pain et se présente comme une nourriture pour les autres. » Sans méconnaître le rôle de l’étude scientifique des textes, l’auteur souligne combien l’intelligence de la Parole de Dieu est liée à sa réception dans le cœur du prêtre et à son incarnation effective dans la vie de ses destinataires. Il s’agit toujours de « lier le récit de ces existences humaines et le texte de l’Écriture », de les croiser sans concordisme naïf, ce qui évangélise le pasteur autant que les brebis : « C’était un livre, c’était la vie de mes frères et sœurs ».
Aussi n’est-il pas étonnant que la Parole de Dieu intervienne à toutes les pages du livre, comme une trame ininterrompue sur laquelle repose et à laquelle est renvoyée inlassablement la réflexion de Jacques Turck. Si le prêtre doit être un homme « buriné » et « labouré » par la Parole, ses propos en porteront la trace indélébile. C’est bien le cas ici. À travers les innombrables citations qui ouvrent pour nous le Livre, de la Genèse à l’Apocalypse, se poursuit ce dialogue entre Parole de Dieu et existence humaine qui est un des lieux d’Évangile accessible à tout homme, même éloigné des sacrements de l’Église. Car il s’agit pour le prêtre de déchiffrer sa propre vie et la vie de chacun comme porteuses, le plus souvent silencieusement, d’une parole de Dieu qui les éclaire et qu’elles éclairent en retour. Parmi ces références à l’Écriture, certaines sont particulièrement décisives. Ainsi Ex. 3, où le buisson qui brûle sans se consumer devant Moïse devient une figure du ministère presbytéral « qui n’épuise pas et ne s’épuise jamais », et de l’amour sacerdotal : « comme une mèche ou une braise qui ne se consume pas jusqu‘au terme du chemin de mission. » Ou encore Mt 25, qui fonde théologiquement l’identification du Christ, et donc la rencontre avec lui, en chaque affamé secouru, en chaque solitaire consolé. Mais aussi, plus généralement, l’Évangile de Jean qui nous enseigne à « demeurer » dans le Christ et les lettres de saint Paul qui dessinent en traits de feu la vie apostolique. Rendus à ce feu qui les a inspirés, les mots de la Parole « vont de théophanie en théophanie à travers les siècles ». Et ainsi, comme l’écrit Karl Rahner cité par Jacques Turck : « Ta Parole brûle avec la lampe de ma vie ».
Reste à évoquer la troisième note en laquelle se fondent les deux autres : l’attention donnée à chaque homme, chaque femme, à qui la Parole doit être annoncée et pour le salut de qui le prêtre est consacré. Chaque personne est, dit Jacques Turck, « un sanctuaire d’humanité où Dieu réside et aime se promener ». Un sanctuaire, c’est-à-dire une terre sacrée où nul ne pénètre par effraction, et devant laquelle il faut, comme Moïse au Buisson ardent, « ôter ses sandales » (pape François). « Il ne s’agit pas, écrit le Père Turck, de vivre le plus spirituellement possible notre existence humaine, mais le plus humainement possible notre vie spirituelle et notre ministère ». « Le plus humainement possible » : c’est ainsi que Jésus de Nazareth a vécu sa propre vie, et on perçoit combien la méditation de cette vie, dans les humbles limites, de la Palestine d’alors, habite la prière et la réflexion de l’auteur. Puisque Jésus Christ n’a pas fait semblant d’être homme, mais a assumé cette humanité en Fils bien-aimé du Père, le prêtre n’a pas à s’évader de sa condition humaine, à se dérober à ses obscurités et à ses luttes, mais bien à les consacrer en lui et en ceux vers qui il est envoyé.
Rien d’étonnant dès lors à ce que ce peuple auquel le prêtre est envoyé surgisse au fil des pages, non dans l’anonymat indistinct d’une foule, mais comme autant de visages. La mission est un envoi vers tous, mais tous, ce sont Jeanne et Ugo, Gabriel et Mickaël, des visages et des noms, des histoires singulières, parfois cabossées de toutes parts. Devant elles, avec elles, un prêtre éprouve tout à la fois son impuissance et la puissance de Dieu qui les travaille en sourdine : « Être là… introduire entre moi et le Seigneur le visage de chacun d’eux… En eux nous écrivons notre histoire sainte… » Ainsi l’appel initial de Dieu et le « oui » qu’il a suscité au commencement se prolongent, jour après jour, dans les multiples rencontres qui tissent la vie sacerdotale. C’est « aux divers carrefours » imprévisibles de chaque journée que l’amour sacerdotal vient peu à peu s’écrire « sur toute la largeur du cœur », selon l’expression de saint Clément de Rome, et même dilate ce cœur bien au-delà de ses frontières naturelles : « Qui ne s’expose pas au vent du large où vivent d’autres peuples en d’autres cultures… n’aura pas laissé son cœur se remplir de la pleine mesure de l’amour de Dieu pour tous les hommes. »
À être ainsi affronté de plein fouet à l’humanité commune, en lui et dans son peuple, le prêtre vit à l’état intensif le combat spirituel qui est le lot de tout chrétien. Au fil des pages, la Croix n’est jamais loin, passage douloureux et Pâque silencieuse, aussi bien dans la vie des personnes rencontrées, surtout quand elle est secouée par l’épreuve, que dans la vie de l’Église, ce vaisseau « dont les gréements se mettent à grincer lorsque le vent de l’Esprit s’engouffre dans ses voiles et qu’elle commence à sortir du port pour gagner le large ». Situé au carrefour de leur rencontre, le prêtre participe de part et d’autre au combat contre les forces de mort qui les travaillent, mais il les affronte avec la force de l’Esprit Saint qui suscite la vie et l’amour dans les lieux les plus improbables et les libertés les plus rebelles. Envoyé « au cœur de la blessure du monde » le prêtre y voit parfois surgir d’improbables naissances. Il fait alors l’expérience de cette force divine à l’œuvre en lui et en ceux à qui il a été envoyé. La Pentecôte fut une moisson, constate Jacques Turck en évoquant le récit qu’en font les Actes des apôtres. Mais au cœur de la vie sacerdotale, la moisson est une Pentecôte continuée. Et, jadis comme aujourd’hui, « la moisson est une fête ».
Comme on aimerait que beaucoup de jeunes entendent et comprennent ainsi l’appel de Dieu, et y accordent toute leur vie !
Marguerite LÉNA
Prêtre, je suis émerveillé par la gratuité du choix de Dieu. Elle est manifeste dans le chant du psalmiste lorsqu’il évoque l’onction qu’il a reçue. Il se réjouit de ce choix qui est pour lui aussi lumineux et doux que peut l’être la présence du Saint-Esprit dont une huile parfumée est le signe. Une présence qui accompagne Jésus lorsqu’il inaugure sa première prédication dans la synagogue de Nazareth. Elle marque dès le départ le ministère du prêtre que je suis devenu. Elle touche ma personne, l’homme dans ce qu’il a de plus intérieur, de ma naissance jusqu’à l’ordination presbytérale, de l’ordination au peuple de Dieu jusqu’à ce jour. C’est cette gratuité dont je suis le témoin que j’ai voulu mettre en lumière dans ces pages.
Comme l’argile dans la main du potier (Jr 18, 6), ainsi en est-il de l’homme qui consent à se laisser façonner par le Seigneur pour devenir prêtre. Debout ! Descends dans la maison du potier : là je te ferai entendre mes paroles (v. 2). L’invitation à se laisser tomber entre les mains de Dieu pour vivre la mission qu’il entend lui confier est source de crainte mais aussi de bonheur. Là en sa maison, Ton Dieu t’a consacré d’une huile d’allégresse, comme aucun de tes compagnons (Ps 45, 8). Le psalmiste s’émerveille de la gratuité de cette invitation. Elle contraste tellement avec la fragilité qui est la sienne, qui est la nôtre. La tension entre la crainte et le bonheur sera toujours présente. Elle grandit plus encore, lorsque nous prenons conscience que Celui qui nous a pris entre ses mains devient Celui qui se livre entre les nôtres dans la célébration de l’Eucharistie. Il nous est bon alors de faire mémoire de l’onction reçue au jour de notre ordination. Elle signe la présence de l’Esprit Saint sans qui nous n’aurions pas le courage de porter la lumière de l’Évangile au milieu des violences de ce monde qui se retournent bien souvent contre nous. Lui seul donne la force de porter ce trésor confié… en des vases d’argile (2 Co 4, 7). Heureuse onction qui nous accompagne comme elle accompagnait Jésus dès le début de son ministère dans la synagogue de Nazareth.
L’onction reçue touche la personne, l’homme que nous sommes dans ce qu’il a de plus intérieur. De cette gratuité et de la réflexion qu’elle m’a conduit à mener je tente ici de rendre compte.
Choisi, habité, réconcilié, configuré, envoyé, ces verbes traduisent l’action de l’Esprit Saint dans son élan, son audace et la beauté du ministère confié. Je n’ai pas trouvé d’autre chemin pour l’exprimer que d’employer ces verbes dans une forme réfléchie. Ils sont tous précédés par l’invitation à se laisser faire par le Seigneur qui a voulu les actualiser au fil des jours. Il y a là une certitude profondément ancrée dans la foi qui m’habite. Elle se vérifie aussi bien par l’irruption des autres dans mon existence, que par l’imprévu des événements ou encore par la rencontre avec le Christ au creux de la prière de chaque jour.
Ces pages sont le fruit d’une réflexion sur le ministère presbytéral tel que je l’ai vécu ainsi que le fruit de l’accompagnement de prêtres et de futurs prêtres. Leur écoute, au séminaire Saint-Sulpice ou au GFU (Groupe de formation universitaire), mais aussi la multitude de visages des personnes rencontrées en diverses communautés, ont dévoilé que le prêtre est situé à un carrefour d’alliances. Il contemple, souvent étonné, l’œuvre de l’Esprit Saint dans les autres. « Tu as vu fils d’homme ? Tu as vu ce que je réalise en cette personne qui a croisé ton chemin ? » Le Seigneur en maintes occasions a levé pour moi le voile sur une histoire, sur une personne. Il m’a fait le témoin de son passage… comme Élie au creux de son rocher sur la haute montagne de l’Horeb où il m’a entraîné moi aussi. Je me retrouve dans la situation du prophète Ezéchiel invité à se lever : Fils d’homme, tiens-toi debout car je vais parler (Ez 2, 1). Je suis alors devenu peu à peu un passeur d’histoires. Je peux raconter le passage du Seigneur qui a fait grandir certains en sainteté. Oui j’en ai la certitude, sur ces chemins de mission, j’ai croisé des saints, des amis de Dieu ! Je peux faire le récit, l’instant d’un éclair de lumière, de ce que ces personnes m’ont dit de Lui et de ce qu’elles m’ont donné de percevoir sur ce que Lui le Seigneur réalisait en elles.
Si vous avez vu ce très beau film de Wim Wenders : « Les ailes du désir » vous comprendrez quelle place de choix le Seigneur offre aux prêtres que nous sommes. Nous n’avons pas leur visage, mais comme les anges que le film montre, postés derrière chaque personnage du film, nous prêtons l’oreille au murmure intérieur entre Dieu et chacune de ces personnes.
Si je n’étais pas prêtre, je n’aurais jamais reçu une telle confiance spontanée de la part de celles et ceux qui m’approchent. Je ne les aurais probablement jamais rencontrés. Qui dans la société d’aujourd’hui est invité à pénétrer dans des familles qu’il ne connaît pas ? Qui reçoit des confidences sur les fragilités ou les sacrifices héroïques et les espérances de celles et ceux qui traversent les tempêtes de leur existence en fidélité à la foi qui les habite ? C’est bien l’histoire du Salut entre péchés et grâces que nous célébrons dans l’eucharistie de chaque jour. Je ne suis pas le seul prêtre à me rendre compte que rien de ce que nous voyons, de ce que nous entendons, de ce que nous touchons du Verbe de vie et de l’œuvre de l’Esprit Saint nous est redevable. Tout est à Dieu, tout vient de Dieu, nous sommes au Christ parce que nous nous sommes laissés embarquer dans une aventure sans itinéraire… simplement parce que nous nous sommes laissés faire… tout en ramant parfois contre les vents contraires de nos tempéraments. C’est de ce chemin que témoignent ces pages.
Les hommes qui ont suivi le Christ Jésus se sont trouvés inscrits dans une très ancienne tradition. Ils ont avant tout répondu à un appel qui ne surgissait pas d’eux-mêmes. Certains parmi les prophètes ont manifesté de grandes réticences à répondre à un appel qui semblait les lancer dans l’inconnu d’une aventure qui n’était pas sans risques. Les appels ainsi lancés par Jésus se réalisent de la même manière en des situations diverses.
Celui des premiers disciples qui est mis en lumière par l’Évangile de saint Jean s’adresse à des hommes réunis autour de Jean Baptiste. Des hommes qui sont inquiets pour l’avenir de leur Nation et pour la foi reçue des « pères ». À ce moment les routes se croisent. Jean Baptiste est habité par une fougue et un zèle jaloux pour la défense du Dieu des Pères. Fils de Zacharie, il s’est éloigné du Temple de Jérusalem et des fastes liturgiques du sanctuaire où son père, l’un des prêtres, officiait. Il quitte une existence protégée, pour aller vivre au désert dans la frugalité et la simplicité.
La longue patience de Dieu culmine en la figure de ce prophète. Il appartient aux deux univers, à l’Alliance conclue avec Moïse et à la proposition de la nouvelle Alliance. Pour nous chrétiens, l’Histoire Sainte et le Royaume de Dieu, le temps et l’éternité se rencontrent en ce lieu. Jamais auparavant, et jamais plus par la suite, la rencontre du Baptiste et de Jésus n’illustrera avec autant d’acuité l’unité entre la tradition d’Israël et les prémices d’une intelligence nouvelle de l’Alliance portée par Jésus.
Coin vertigineux fiché entre les deux testaments, personne n’est plus grand que Jean Baptiste parmi les enfants de la terre, et ceci pour tous les siècles, et cependant il demeure le plus petit dans le Royaume de Dieu (Lc 7, 28).
Même de Marie, l’Évangile ne dira pas cela ou plutôt, Marie sera la figure symétrique de celle de Jean, la plus ordinaire des femmes sur le versant de l’histoire qui s’ouvre : la première de toutes dans le Royaume de Dieu.
Jean Baptiste est un meneur d’hommes. Il entraîne le peuple d’Israël, aux confins de la rivière et du désert. Le désert, lieu d’épreuve pour la foi, lieu où l’abandon entre les mains du Tout-puissant est le seul itinéraire possible pour demeurer en vie. Désert qui prendra la place des richesses et des fruits d’une nation où les institutions humaines d’un peuple et le droit des hommes se confondaient avec le droit de Dieu… Le Baptiste se trouve à cette frontière symbolique, alors que son peuple et les siens ont cessé d’être nomades. À celles et ceux qui le rejoignent en ce lieu, son mode de vie rappelle que la terre promise leur est offerte comme à des étrangers auxquels elle n’appartient pas. Le désert de Jean le Baptiste réintroduit le souvenir de celui où brûla sans se consumer le buisson ardent. Il est lui-même cette flamme vive. Il manifeste la fidélité de Dieu pour son peuple, celle qui est inscrite dans la révélation de son nom : « Je serai avec toi quand tu seras devant Pharaon, devant les grands qui vous gouvernent ». Le nom de Dieu est à lui seul une promesse. Elle surpasse le simple don d’une terre. Car Dieu n’a jamais donné autre chose après la Création du monde, que lui-même. Seule sa présence ainsi offerte à nos côtés est source de vie et de bonheur. C’est de cette vérité que Jean Baptiste avive la mémoire en nous invitant à purifier notre regard pour contempler nous aussi la fidélité de ce Dieu qui est le nôtre.
Nombreux furent les hommes qui vinrent de Jérusalem et de la région du Jourdain et rejoignent Jean Baptiste (Mt 3, 3). Au cœur de leur inquiétude, l’avenir de la foi des pères, le sort du peuple, sous la tutelle de l’occupant romain. Ils venaient chercher quelque lumière auprès du Baptiste. Il les intriguait ; sa renommée avait gagné la Galilée. Après l’avoir entendu, séduits par ce prophète au franc-parler qui tient tête aux puissants, soulevés par l’enthousiasme de cet homme qui vit en cohérence avec ce qu’il annonce, certains demanderont : Que nous faut-il faire ? (Lc 3, 14). Le Baptiste invite alors à plonger dans l’expérience du désert…Il les préparera sans le savoir à devenir disciples de Jésus ! De sa communauté jailliront ceux du Christ.
Jésus à son tour le rejoindra comme pour assumer et faire sienne la purification de la foi à laquelle Jean Baptiste œuvrait. Il marchait un jour auprès du lieu où Jean baptisait (Jn 1, 36). Ce dernier le désigne ; deux de ses auditeurs, André et Jean lui emboîtent le pas. Jésus les interroge : Que cherchez-vous ? Il fixait son regard sur Jean et André qui le suivaient. C’est de lui dont ils cherchaient à percer le regard. Maître où demeures-tu ? Venez et vous verrez. Ils vinrent donc et virent où il demeurait, et ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là (Jn 1, 39). J’aime souligner que Jésus est suivi par des hommes inquiets pour l’avenir de leur société.
Pour André et Jean, rien n’est encore joué. Tout va cependant bien vite : André, avant tout autre (v. 41 a) rejoint son frère Simon. Associé avec lui sur le lac, André avait-il plus de temps que Simon ? Est-il plus inquiet que son frère quant à l’avenir du pays, l’avenir de la foi d’Israël ? André lui rapporte la rencontre avec Jésus et lui fait part de sa conviction intime : Nous avons trouvé le Messie ! (v. 41 b). Celui qui envoyé et choisi par Dieu a reçu l’onction de l’Esprit annoncée par le prophète Isaïe (Is 61, 1). La voix du Père le confirme lors de l’ouverture du ciel au moment du baptême de Jésus (Lc 3, 22). La même onction dont Jésus se réclame lors de sa première prédication à Nazareth (Lc 4, 18). Celle enfin qui marque les prêtres que nous sommes.
André et Pierre s’en retournent vers Jésus. L’appel se fait alors entendre. L’évangéliste souligne à nouveau le regard de Jésus fixé cette fois sur Simon. Il l’accompagne avec autorité : Simon fils de Jean, tu seras appelé Céphas, ce qui veut dire Pierre. L’avenir qui se révélera au fil de son itinéraire de sainteté se trouve enfoui en cet instant dans le changement de ce nom. Un itinéraire qui culminera à un moment charnière à la fin de l’Évangile de Jean, au bord du lac. Un autre nouera ta ceinture et te conduira là où tu ne voudrais pas (Jn 21, 18).
Aucune parole ne nous est rapportée de la part de Pierre en guise de réponse. Il se laisse choisir. Ce sera le fait de ceux qui par la suite, seront ainsi appelés et se laisseront choisir un jour de leur vie. Le Seigneur a l’initiative. Mais dans ces premiers appels selon saint Jean nous remarquons que c’est par la médiation d’un autre qu’André, puis Pierre rencontrent Jésus. Plus tard, alors qu’il se trouve en plein désarroi et repart pêcher sur le lac, ce sera encore par l’intermédiaire d’un autre, au cri de Jean qui s’exclame : C’est le Seigneur ! (Jn 21, 7), que Pierre ira de nouveau à la rencontre de Jésus au bord du lac.
Il en va de même encore aujourd’hui. C’est toujours quelqu’un qui nous présente Jésus et le désigne comme celui auquel nous pourrions emboîter le pas. Nous nous appelons toujours mutuellement à la suite du Seigneur Jésus. Cette même dynamique se retrouve au v. 43 et nous dévoile ainsi une chaîne d’appels successifs, les uns par les autres. Cette culture de l’appel aura une grande place dans toute l’histoire de l’Église.
Dans leur existence quotidienne, aucun homme, aucune femme n’a jamais vécu sa vie autrement que comme une réponse à une multitude d’appels reçus. Ce n’est pas le privilège des croyants ou des prêtres. Que l’on ait été choisi par une épouse, que notre enfant se soit laissé choisir par un conjoint, que ce malade ait choisi son médecin, qu’un élu se soit laissé choisir pour gérer les affaires publiques, qu’un parrain ou une marraine se soit laissé choisir, qu’un homme ou une femme ait été heureux d’être choisi pour accomplir une mission délicate ou pour être catéchiste, animatrice d’aumônerie ou encore un évêque pour devenir pasteur d’une partie du peuple de Dieu… Aucun d’entre nous ne peut vivre sa vie sans répondre chaque jour à une multitude d’appels, lancés par un enfant, par des parents, par des inconnus qui appellent au secours ou par des personnes qui un jour décident de me faire confiance et demandent que je leur offre un plus de vie. On se laisse choisir par des personnes pour une mission. N’est-ce pas au fond ce qui nous étonne d’avoir été ainsi choisi par d’autres ?
À chaque fois la fécondité de la réponse de chacun est offerte pour le bonheur de quelques autres. Une alliance est confiée au point que l’on n’hésite pas à larguer les amarres d’un certain confort et de risquer un pan de sa vie pour tisser de nouvelles alliances. L’appel à suivre le Christ retentit au milieu d’une multitude d’autres appels qui jalonnent ainsi notre existence.
Jésus rejoint les hommes de l’intérieur de leur situation humaine. Les premiers appelés ne sont pas docteurs de la Loi, ni servants au Temple de Jérusalem. Ce sont des gens ordinaires du peuple, des pêcheurs du lac de Tibériade. Ce jour-là Jésus marchait le long de la mer de Galilée, il vit deux frères (Mt 4, 18). Il les observe. Il les admire. Les récits diffèrent selon les synoptiques, tous mettent en lumière certains détails :
Selon Matthieu (4, 18) et Marc (1, 16), Jésus observe des pêcheurs qui lancent leurs filets avec habileté. Luc rapporte qu’il y avait deux barques, les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets (5, 1). À ces derniers, Jésus demande la possibilité de monter dans leur barque et de s’éloigner du rivage pour qu’il puisse s’adresser à la foule avec un peu de recul, pour être vu et entendu de tous.
